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__ Les meilleurs, d’où viennent-ils ?
— De Russie, sans comparaison avec n'importe quel autre pays au monde.
— Et pourquoi cela?
__ Parce que tous les vêtements des gens du peuple des campagnes sont encore filés par eux, chez eux, avec du lin de première qualité... Tenez... touchez. c’est souple et solide en même temps... Foute première qualité. magunilique chiflon…
— Et qu’en fait-on?
— Du papier à cigarettes surtout, dont la fibre doit être mince et résistante. À Düren, près de Cologne, on recevait de ces chiffons par 10,000 kilogrammes chaque mois, où on les traitait pour en faire du « papier de maïs » envoyé comme tel à Lyon, l’un des centres du papier à cigarettes en France.
Je m’arrête devant un tas immense plus blanc que les autres, fait de chemises d'hommes, de femmes et d'enfants, déchirées, divisées, rapiécées, sales.
— Pure toile, me dit M. Minkowsky.
Il prit un morceau sur un tas, un pantalon de toile épaisse comme du drap, d'un tissu pareil à celui des nappes de table, mais bien plus fort.
— Un moujik a porté cela des années, fit-il. C'est solide comme du fer, vous savez, et si souple! Magnifique marchandise .…
Une autre pile de tissus de couleurs pâles, rosâtres, bleuâtres. On dirait qu’une buée légère monte du tas __ eomme autour des meules de Monet; — mais non, c’est ce bleu et ce rose qui, en se mélangeant, créent cette illusion pour l'œil.
— Ceci est sûrement supérieur, me dit mon guide, car le bon lin seul est teint.
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Des montagnes de guenilles plus crasseuses, plus salies, plus usées s'élèvent dans des coins.
Certains marchands les préfèrent pour leur bon marché, surtout ceux qui ont beaucoup d’eau à leur disposition.
— Il n’y a ici que des chiffons russes, résume M. Minkowsky.
Sinistre déballage! Toute la misère de la Russie est sous nos yeux... Pelisses râpées, jaquettes sordides, bas troués, chemises déchirées, touloupes en morceaux, saraphanes cent fois rapiécées, vêtements d'enfants, toute la friperie des villages, des faubourgs, des villes, des cours des Miracles slaves, quels crochets vous ont ramassés, quelies hottes vous ont recueillis ? Le knout a sans doute battu cette houppelande, des balles ont peut-être troué ces gilets et ces chemises un jour d’émeute. Ces couvertures rayées de rouge et de bleu furent étendues sur la terre battue des isbas, où on avait faim, où on se plaignait, où on pleurait. Et quelle est la sombre histoire de ce caraco de femme qui porte tant de pièces et de reprises ?.. Ne sort-il pas, de cet immense amas de loques affaissées, les plaintes de tout un peuple? Je m’imagine un patriote russe disant une oraison devant celte Acropole... Et, si j'étais le Tsar, J'aimerais savoir ce que raconte cette casquette de Varsovie à cette toque de Smolensk.….
— Voyez-vous, me dit philosophiquement M. Minkowsky, on dirait que la Russie vient de changer de peau, et que voilà l’ancienne.
— Mais c’est toute une organisation quil vous faut
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pour obtenir ces ouenilles, de Kovno à Yaroslav, el de Varsovie à Kharkov!
__ Il devient très difficile, en effet, d’avoir des chiffons russes : la Russie en consomme beaucoup elle-même, depuis qu’une crise occasionnée par le choléra en a interditprovisoirement l’accèsen Allemagne. Voilà comment on les recueille : des marchands passent dans les villages, ramassent les chiffons chez les paysans à raison de trois sous le kilogramme, Îles envoient vers un centre où ils sont emballés soigneusement avec du fil de fer, et dirigés sur Kœnigsberg ou vers les fabriques du Rhin.
Nous montimes à l'étage supérieur. Là, dans une sorte d’immense grenier, de nombreuses femmes de tous âges, les cheveux enveloppés de mouchoirs, parmi lesquelles il en était de fraiches et de jolies sous la poussière et la sueur qui couvraient leurs visages, se tenaient debout devant des casseaux treillagés qui servent au triage des chiffons. Elles prenaient à pleines brassées les loques sordides à même les ballots qu'on venait d'ouvrir et les déposaient devant elles. Leurs mains fouillaient sans dégoût dans ces saletés, une poudre noire tombait à iravers le treillage de fil de fer. Elles jetaient de côté, par catécories, des fragments plus sales, les laïnes, les cotons, les toiles, les morceaux de couleur.
— Les loques bleues valent même un peu plus cher, car la teinture qu’elles contiennent el qu'on en retire sert à faire des papiers de fantaisie bleutés, el c’est une économie pour le fabricant.
— Que fait-on de ces morceaux de laine ?
— Tout ce qui est laine est envoyé en Angleterre, nettoyé, cardé, et ressert à fabriquer du drap neuf.
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