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LA KIELER WOCHE — L'ESCADRE ALLEMANDE

L'amour du Kaiser pour les choses de la mer. — Kiel rivale de Cowes. — Arrivée de l'Empereur sur le Leipzig. — Silhouctte. — Promenade à l’entrée du canal de Kiel. — Holtenau. — La dernière entrevue de Guillaume II et d'Édouard VH. — La brouille de l'oncle et du neveu, le soir même. — Marins allemands. — Un amiral japonais, — Réjouissances médiocres. — Imitation criante des Anglais. — Inélégance. — Conversation avec un officier de marine français et un attaché naval. — Situation actuelle de la marine de guerre allemande. — Progrès indiscutables. — Entrainement passionné des équipages. — Arsenaux magnifiques, — Chantiers de construction enviables. — Beaux cuirassés. — L'Allemagne nous rattrape à grands pas.

L'Empereur allemand a l’amour des choses de la mer. Quand il eut percé le canal Kaiser-Wilhelm, il rêva de faire de Kiel une rivale de Cowes. Mais son sang allemand donna à ces réunions sportives un caractère officiel de commande qui se sent un peu et qui n'est pas fait pour attirer les étrangers.

Je suis tombé ici en pleine semaine de Kiel — Ja

Kieler Woche, comme on appelle cette revue navale et ces courses de bateaux.

A quelles journées de Chantilly, du Grand PrIx: d'Epsom ou de Cowes vais-je assister? Gar, enfin, on ne court pas sur l’eau toute la journée. D'ici, de ce poste central du Seebadeanstalt, où, n'ayant pas trouvé de chambre, je viens prendre mes repas, je vais voir défiler les élégances des deux sexes, obcerver comment les Allemands s'amusent, se rencontrent, passent leur temps en vacances.

J'ai eu la chance d'arriver en même temps que l'Empereur. Il avait traversé le canal dans toute sa longueur, ainsi qu'il le fait toujours, et son train de laque jaune aux ornements bleus, avec les armes impériales aux portières, un peu forain, l’attendait à la gare de Kiel. Comme je débarquais, le 20 juin, à 3 heures et demie, on me dit que l'Empereur était annoncé. J’allai en hâte sur le quai qui se trouve voisin de la gare et montai à bord d’un vapeur qui justement partait à la rencontre du bateau impérial.

En ce moment, au milieu de la vasie rade, unedes plus belles d'Europe, l’escadre allemande est mouillée. IL y a là trente-cinq cuirassés et croiseurs, avisos, etc., etc., peints d’un gris-fer un peu plus clair que les navires anglais; le haut des cheminées est entouré de bagues rouges, blanches ou noires. Un croiseur espagnol, l’Estramadoure, gris aussi, mais plus foncé, voisine avec les allemands. Plus près, le petit voilier de course de l'Empereur, Méléore, qui doit concourir, comme chaque année; celui de l'Impératrice, et le provisoirement impérial Hambourg, srand yacht de plaisance à vapeur loué par la compagnie Hamburg-Amerika à Guillaume Îl pour sa

croisière annuelle dans le Nord (le Hohenzollern étant en réparation), qui a mouillé Justement en face de l'hôtel Krupp. Du côté de la rade opposé à celui de la ville, il n’y a rien que des collines basses qui vont mourir à la mer et où s’égrènent quelques villas blanches.

Tout à coup, le canon retentit : les vingt et un coups réglementaires. L'Empereur vient d'entrer dans les lignes de l’escadre; mon bateau s'arrête et je vois passer Guillaume I. Il est seul sur la dunette du Leipzig, en casquette blanche, uniforme d'amiral aux aiguillettes d’or, exactement comme je l'avais vu à Hambourg. Impassible, il salue les équipages de sa main droite gantée de blanc, portée à la visière de sa casquette. En plein soleil, son teint paraît plus bruni encore.

Il passe, au milieu de la poudre de ses canons.

Mon bateau continue sa route. Voici l'hôtel Krupp, le restaurant de Bellevue, où des gens sont assis devant des musiques militaires. Plus loin, on nous montre la station d’essai des torpilleurs. Une charpente flottante surmontée d’un mât el exposée au milieu de la rade sert aux exercices de tir. Quelquelois les torpilles s’égarent dans cette partie du port et les pêcheurs les recherchent en draguant le fond avec leurs filets ; ils touchent une prime de 1,000 francs par torpille qu’ils rapportent, On aperçoit aussi les casernes de Vick qui abritent 10,000 hommes. Puis on arrive à Holtenau, où commence le canal. Là se dressent la statue en‘pied du vieux Guillaume, que l'inscription appelle Guillaume le Grand, etun phare couvert de fleurs grimpantes. Plus loin encore, C'est k baie, et puis la ‘mer.

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Il y a deux ans, jour pour Jour, Edouard VIT vint par le canal de Kiel avec son yacht Victoria and Albert jusqu'à Holtenau. Le Kaiser partit de Kiel avec le Hohenzollern sous un orage épouvantable. Puis, un rayon de soleil perça les nuages et dissipa l'ouragan. Le Kaiser sauta joyeusement à bord da yacht de son oncle, et les deux souverains cordialement s'ACCOlérent. Deux Français, dont un éminent politicien de mes amis, avaient grimpé sur les glacis de Holtenau que voilà, assisté à cette scène vite déroulée dans le vent et la pluie d’abord, sous les rayons du soleil ensuite, et c’est l'un d’eux qui me l’a racontée. Le soir, il y eut un grand diner à bord du Hohenzollern. Que s'y passa-t-i1? Nul ne l’a su. Quel toast malencontreux, quel échange de vues opposées, quel conseil mal accepté? L'histoire plus tard le dira. Toujours est-il que c’est de ce soir-là que date la brouille angloallemande. Car, le surlendemain, Édouard VIT visitait seul Hambourg, qui se trouve à deux heures de Kiel, et quittait aussitôt l'Allemagne. L'année sulvante Guillaume Il fit son voyage à Tanger. Depuis, l'oncle et le neveu ne se revirent que pour la réconciliation de Friedrichshof, en août 1906.

On ne visite guère la ville. Le centre de la vie de Kiel pendant la durée du séjour de l'Empereur $e trouve dans la longue et étroite voie qui conduit à hôtel Krupp et au Yacht-Club et qui s'appelle Wasser Allee et Düsternbrooker Weg. Le tramway électrique y passe, et c'est le long de ce chemin que

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s’éparpillent le château, l’Université, l’Amirauté. Quelques Anglais s’y reconnaissent à la pipe courte de bois qu’ils fument dans la rue. Trois conducteurs des automobiles impériales inoccupés se baladent toute la journée, on les rencontre à chaque instant sur cette route; ils ont l’air fiers de leur livrée tabac d'Espagne ornée de tresses dorées et de leur casquette galonnée d’or. Les marins sont très propres; leur uniforme, autrement « cossu » que celui des nôtres, est mieux coupé, et leur va bien; les simples petits boutons de cuivre serrés sur la veste et les manches leur donnent un peu plus de brillant. On les coiile de chapeaux de paille, comme les marins anglais l'été.

J'ai croisé un jour, sur la Wasser Allee, l'attaché naval japonais à Berlin, le commandant Hyashiro, coiffé d’un bicorne qui tenait sur sa tête par un caoutchouc. Il commandait un navire à Tsoushima et combattit sous Port-Arthur. Ses exploits sont connus, car les matelots qui le rencontrent le saluent avec un respect souriant. Je suivis des yeux ce petit homme brun qui marche à pas menus et pressés sur des talons hauts et en se tortillant des hanches.

Donc cette « semaine de Kiel », dont les journaux allemands parlent comme du plus grand événement sportif et mondain de leur pays, n'est pas grand’chose. À part les courses en mer, qui se ressemblent partout, on n’invente rien qui puisse lui donner un peu d'animation et d'éclat; ni fêtes, ni théâtres, n1 réunions mondaines libres ; les lieux mêmes ne sont pas disposés pour une semaine de plaisir. Tout se passe entre le Yacht-Club et l'hôtel Krupp, le Seebadeanstalt, dans un espace de deux cents mêtres. Il y a bien, le dimanche, une fête nautique vénitienne; un soir, un

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banquet de 350 couverts, présidé par l'Empereur, puis un bal à l’Amirauté, et c’est fini. Mais, je l'a dit, tout cela est officiel et commandé, froid par conséquent. Les Allemands n’ont pas le sens du plaisir.

On assiste aux courses sur les bateaux des Gompaonies ou sur les yachts privés; puis on revient à l'hôtel, Qu'y faire? Les Yeux el les lorgnettes se fixent sur le Hambourg, dont les trois cheminées jaunes dominent le reste des embarcations. Chacun sait que, le matin, l'Empereur reste en conférence avec les amiraux qu’il retient à déjeuner, puis qu'il fait des visites à ses navires de guerre ou aux visiteurs étrangers de marque — quand il s’en trouve. Mais, cette année, Anglais et Américains ont boudé... Donc, à part l'Estramadoure, et quelques yachts à voile de. Bilbao, que le roi d'Espagne, désireux de voir se développer le sport nautique chez lui, a encouragés à venir, les Allemands se trouvent à peu prés seuls.

Dans la journée, chaque fois que le Kaiser quitte son yacht, et qu’il monte sur un navire, on entend des coups de canon, distraction la plus importante. Les gens braquent leur lorgnette vers la petite vedette à pétrole où flotte le pavillon impérial qui porte une croix noire sur fond jaune et des aigles couronnées; ils la suivent jusqu'à ce qu'elle accoste, et se répètent :

— I] va à bord du Preussen… non, du Brunswick.

Ce sont là toutes les occupations et toutes les joies de la semaine de Kiel, dont on parle en Allemagne eomme d’un rendez-vous enviable, comme le fin du fin des réunions mondaines et de la mode... On est

au fond d’un ford, où se trouve supprimée même la ressource d’une plage où se promener.

Heureusement qu’il y a, au milieu du gravier de la brasserie-jardin de l’hôtel, le kiosque à musique militaire dont les fanfares animent cette solitude; heureusement qu’on arrive aux heures des repas, où les yeux se dédommagent de leur inactivité. Le soir, pour mon plaisir, jeregardais manger leshôtes duSeebade anstalt, puis se lever de table les hommes rougeauds, déjà couperosés, cambrant leurs torses puissants, les mains dans les poches de leur smoking, riant et s’inclinant sans cesse dans la joie apoplectique de la digestion, el les dames parlant haut — chapeaux bleus, chapeaux jaunes, chapeaux rouges, — en toilettes que je n'ai pas le courage de décrire.

De ma table, j'observais aussi les garçons se mouvant avec lenteur et qui, de temps à autre, sirotaient les fonds de bouteilles en me tournant le dos.

Une famille française est mêlée à ce public inélésant, et tout de suite je la découvre, sans hésitation possible, par la tenue simple et discrète, les toilettes sobres mais distinguées.

Ce qui frappe le plus dans une agglomération

comme celle-ci, ce qu’on sent, ce qui crève les yeux,

c’est limitation britannique, mais une imitation

incomplète, inadéquate. Des manières qui siéent au snobisme anglais raide, silencieux, distant, ne vont pas à l'Allemand pesant, placide, bonhomme, épanoui, et la copie devient caricature. Les gens du peuple anglais ont plus de distinction que la fleur d'élégance de Souabe, de Thuringe ou de Silésie. (est par des qualités plus sérieuses que le goût de la torlette et du chic que les Allemands savent se faire valoir, Et

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