QUATRIÈME PARTIE
Ce que dit et ce que pense l’Alsace-Lorraine.
L’Alsace féodale couronnait de son jaloux orgueil la cime de ses monts. Maintes forteresses vosgiennes gardent, jusque dans leurs débris, un caractère d’invincible énergie. C'est d’abord le Haut- Barr, si fier et si pittoresque. C’est le Girbaden, le plus vaste, mais le plus dévasté. C'est le Haut- Kœnigsbourg.
Le Haut-Kœnigsbourg appartenait à la ville de Schlestadt. D’intelligence avec la ville, une société privée veillait à la conservation de la ruine. Guillaume II la vit, et l’on assure qu’il conçut pour elle un goût enthousiaste. Il conseilla au gouvernement d'Alsace-Lorraine de demander au Parlement de la province un crédit de reconstitution. Est-ce vraiment souhaiter du bien à une ruine que de vouloir la restaurer? Guillaume II aime à l’allemande ! Le Parlement accepta de partager les frais avec le budget de l’empire. Immédiatement, l’empereur adressa aux membres du Landesausschuss « l’expression de sa reconnaissance ». Puis,
le g mai suivant (1902), du Haut-Kœnigsbourg, il envoya à son statthalter le rescrit suivant :
Désireux de donner aux habitants de l’Alsace-Lorraine une preuve spéciale de ma bienveillance et confiant dans les sentiments de loyauté et de fidélité à l’Empire qui se sont fortifiés de plus en plus parmi les habitants du pays, et qui se sont clairement manifestés à mon égard à chacune des visites que j’ai faites dans ces pays rendus à la patrie , je veux vous autoriser à entrer en relations avec le chancelier de l’Empire, en vue de la suppression de l’article io de la loi du 30 décembre 1871, concernant le rôle de l'administration. J’autoriserai le chancelier à présenter un projet de loi dans ce sens au Conseil fédéral. Veuillez porter ce décret à la connaissance du public.
Guillaume Imperator Rex.
Haut-Kœnigsbourg, le 9 mai 1902.
Un murmure de joie courut alors dans toute l’Alsace-Lorraine. Enfin, c’était l’abolition de la dictature !
Que disait cet article 10 de la loi du 30 décembre 1871, que Guillaume II venait de rappeler ? Il disait ceci :
S’il y a danger pour la sécurité publique, le président supérieur est autorisé à prendre sans retard toutes les mesures qu'il juge nécessaires pour conjurer le danger. Le président supérieur est autorisé, dans un but de police et notamment pour exécuter les mesures indiquées, à requérir les troupes stationnées en Alsace-Lorraine.
Ces pouvoirs exceptionnels avaient permis à
tous les statthalters de donner couleur de légalité aux plus indignes vexations : expulsion des députés protestataires (MM. Antoine et Lalance), dissolution de sociétés d’étudiants, suppression de journaux, interdiction de la presse française presque tout entière sur le territoire alsacien-lorrain, régime tyrannique et absurde du passeport, perquisitions capricieuses et insultantes chez les Alsaciens-Lorrains suspects de fidélité à la F rance . Ajoutez force tracasseries d’une invention un peu basse : un jour, on défendait toute réunion publique ; un autre jour, on refusait toute permission de résidence aux agents des Sociétés françaises d’assurances; tous les jours, on faisait sentir aux deux malheureuses provinces le poids ou plutôt l’aiguillon d’un despotisme inquisitorial. Les taquineries où se plaît la police prussienne tournaient à l'obsession. La dictature servait tantôt d’impitoyable machine de guerre, tantôt d’injurieux épouvantail.
L’empereur avait promis. Le Reichstag, à l'unanimité, ratifia cette promesse. De nombreux et importants discours furent prononcés à cette occasion. D’abord, l’abbé Rœllinger, député de Guebwiller, se déclara « l’interprète de ses collègues alsaciens » et affirma le loyalisme des Alsaciens-Lorrains. Il conclut ainsi : « Ni l’Empereur ni l’Empire n’auront à regretter le jour présent. L’attitude du peuple alsacien continuera à
être, comme par le passé, loyale et correcte. » M. Preiss, député de Colmar, prit ensuite la parole. Il eut un langage et surtout urf ton fort différents : « Ce n’est que justice, dit-il en substance, justice élémentaire, justice terriblement tardive. » Il avoue pourtant qu’il est heureux de voir le gouvernement « abandonner la voie de l’oppression et prendre le chemin des conquêtes morales, des procédés élevés. » L’orateur qui parla après l’éloquent et courageux député de Colmar fut le baron de Schmid, député de Sarreguemines. En quelques mots, il se fit « l’interprète de la joie des habitants d’Alsace-Lorraine ». Faut-il rappeler que le baron de Schmid a été lieutenant de réserve dans l’armée française ! Guillaume II l’a nommé capitaine à la suite, dans l’armée allemande. Il compte parmi les propagateurs de la germanisation. Cependant il n’a encore germanisé ni sa parole ni son accent. Contrairement aux règlements du Reichstag qui n’autorisent pas la lecture des discours, une faveur de Guillaume II lui permet de prendre un manuscrit pour monter à la tribune. Comme le baron de Schmid, M. Hoeffel, député de Saverne, montra un extrême contentement. M. Hœffel est inscrit, non pas au groupe de l’Alsace-Lorraine, mais au groupe agrarien dont on connaît les opinions gouvernementales. Selon lui, la germanisation « fait
des progrès considérables dans la population de la terre d’empire » . Les Allemands ont « donné des impôts plus équitables et développé l’autonomie communale ». Ils ont « su introduire leur esprit, tout en s’efforçant de s’adapter au caractère de la population ». En revanche, le socialiste Bebel, ancien député de Strasbourg, mais non alsacien, signala avec âpreté la volte-face du ministère qui, en 1900, refusait formellement, et prenait les devants en 1902. Il rappelaque « l’administration » des pays annexés reste « tout à fait défectueuse ». Quoi qu'il en soit, à considérer l’ensemble des discours prononcés, on doit avouer que le chancelier de Bülow a pu, sans mensonge trop flagrant, célébrer le « patriotisme » des députés alsacienslorrains.
Voilà donc la surface. Tâchons de pénétrer au fond. Au fond, que pensent et que souhaitent les Alsaciens-Lorrains? Nous ne nous occupons ici que des Alsaciens-Lorrains véritables, c’est-àdire des fils et des petits-fils d’Alsaciens ou de Lorrains, et nullement, sauf exception, des fils d’immigrés qui sont si fiers d’écrire à côté de leur nom ce titre : « Alsacien-Lorrain » ou : « Né à Strasbourg ».
La montagne qui porte le Haut-Kœnigsbourg
semble s’avancer vers la plaine en sentinelle. Forteresse et rocher sont du même grès rouge. La forteresse à la restauration de laquelle Guillaume 1 1 a présidé était déjà une « reconstitution » . L ’Esfup/iin, comme on l’appelait, était devenu, au quinzième siècle, un repaire de chevaliers-bandits. Du haut de leur nid de vautours, ils s’élançaient sur les riches marchands de la route du Rhin. Détruit en 1462, Y Estuphin fut reçu en fief de Frédéric III par le comte Oswald de Thierstein, et rebâti vers 1480. En 1633, pendant la guerre de Trente ans, les Suédois l’assiégèrent et le ruinèrent.
Ruine inoubliable ! Les tours, les corps de logis, les murs d’où émerge le rocher brut, le parapet crénelé, la triple enceinte flanquée de tourelles, les voûtes soutenues par des piliers carrés, la salle des chevaliers, la chapelle, tout, jusqu’aux réfectoires, aux cuisines et aux caves, avait un caractère de force indomptable.
Que le voyageur se place sur la terrasse du donjon, qu’il néglige sous ses pieds les travaux de la restauration et les intrigues de la politique allemande, et qu’il regarde au loin ! Voyageur, voilà au loin la chaîne de la forêt Noire. Plus près, voici les Vosges; voici les châteaux de Ribeauvillé; voici les débris superbes du Bernstein, de l’Ortenberg, du Frankenbourg; voici, de
Strasbourg à Colmar, la plaine d’Alsace. Comment ne pas chercher à interroger d’ici, avec toute la tendre curiosité de notre âme, l’âme même de cette incomparable contrée?
Cette âme d’Alsace nous dit tant de choses! Choses confuses, contradictoires même, mais où peu à peu quelques propos se détachent. Tâchons d’en comprendre le sens et la portée.
— Chaque année, quelques personnages connus, hommes d’Etat, hommes de lettres, viennent de France et nous disent, à nous, Alsaciens-Lorrains : « Que considérez-vous comme votre devoir? Où en êtes-vous? » Hélas! nous, Alsaciens- Lorrains, nous avons envie de répondre : « Et vous? Où en êtes-vous vous-mêmes? Quel est l’avis, quel est l’espoir de la France? »
Pourquoi faut-il, en effet, que ce soient les Alsaciens- Lorrains, prisonniers gardés à vue, qui répondent les premiers et librement ?
Comment opère d’ordinaire le Français de France qui veut se documenter sur l’ Alsace-Lorraine? Muni d’une lettre d'introduction plus ou moins banale, il pénètre dans une de ces maisons strasbourgeoises ou colmariennes où respire une si délicate obligeance (1). Il dit quatre paroles à
(1) Dans telle petite cité d’Alsace, à Dannemarie par exemple, la race, naturellement intelligente, s’est élevée peu à peu à une sorte d’aristocratie incontestée. Nous avons
la servante qui n'en comprend qu’une : le nom du visiteur. Il est alors introduit dans un cabinet encombré de livres à anciennes reliures. Un parfum de paix et de dignité règne dans l’appartement. Mais quoi ! Le visiteur est venu pour questionner. Il pose les questions de rigueur : « Que doit-on penser de l’avenir? L’Alsace est-elle toujours fidèle au passé? » L’hôte murmure gravement : « C’est une interview ». Et il se recueille... Je vous assure que cet hôte est excellent. Mais s’il pouvait vous envoyer au diable, à condition, comme dit le proverbe, que le bon Dieu vous rattrape au vol, vous seriez vite entre les mains du bon Dieu. S’il est resté à Strasbourg, à Colmar, à Mulhouse, cet honnête homme, c’est qu’il avait pour y rester de fortes raisons. Sa famille, son intérêt, ses sentiments, sa conscience le retenaient. Ajoutez l’amour du sol natal. L’Alsace, on ne saurait trop le répéter, est une des terres les plus exquises qu’il y ait sous le ciel. Imaginez le Rhin avec ses teintes de profond émail, le ciel d’une finesse sans cesse variée et pénétrante, les forêts, le sol qu’étaie une forte ossature de pierre, les monuments d’une grâce hardie, les souvenirs d’une poésie éternelle! Enfin, cet homme s’est
là de véritables patriciats rustiques ! A Colmar, à Mulhouse, d’une femme qui dirige admirablement se maison, on dira simplement : « Elle est de Dannemarie. »
dit : « Qui sait? L’occupation allemande sera peut-être plus longue qu’on ne croit. Cinq ans, dix ans, quinze ans peut-être ! Le temps passe avec une si déconcertante rapidité! Je serai la sentinelle qu’on oublie, mais qui n'oublie' pas. » Les cinq ans, les dix ans, les quinze ans se sont écoulés, puis doublés. Les cheveux ont blanchi. Notre hôte qui est là, assis devant nous, semble un vieillard ou peu s’en faut. Que d’épreuves il a connues ! Que de persécutions, de dénonciations venant de ses ennemis, et plus cruelles, des autres! L’homme était déjà pondéré et réfléchi à l’heure de l’annexion. Il l’est devenu plus encore chaque jour. Il vous parle cependant, par respect pour l’hospitalité. Il vous parle de sa belle voix alsacienne, rythmée, cadencée, où le français contracte quelque chose de lent et de pompeux. L 'interview s’élève jusqu’à la harangue. Qu’y a-t-il au fond, tout au fond? Il y a ceci : « Le jour où le dernier Prussien quitterait l’Alsace serait pour nous un beau jour. » Rien de plus. Rien de moins.
Mais à quoi bon demander des déclarations ou des déclamations? Est-ce que la curiosité, la curiosité pure, mérite que l’on risque quoi que ce soit pour elle? Devant l’orateur en veston qui s’étend maintenant non sans complaisance, essayez de lancer le nom de l’empereur Guillaume IL Tout
sincère qu’il est, il détournera la conversation; si vous insistez, il répliquera d’un ton spécial : « Je ne saurais me prononcer en ce qui concerne la personne du souverain. » Vous qui êtes né en France, à la veille ou au lendemain de la guerre, et qui avez entendu parler de Napoléon III, de Thiers, de Mac-Mahon, de Grévy, de Carnot, de Casimir- Perier , de Félix Faure, voire de M. Emile Loubet, avec une liberté et une familiarité extrêmes, vous ne comprenez qu’à demi l’extrême discrétion de votre hôte. Encore un coup, ne voudriez-vous pas que l’habitant de cette tranquille maison allât au-devant du martyre, afin de vous procurer une briève sensation d’héroïsme? Ayez l’assurance que votre interlocuteur conclura en son langage solennel : « Encore que j’aie parlé suivant toute conscience et que je sois prêt à témoigner, le cas échéant, de mon inébranlable foi, puisqu’il n’y a nulle nécessité, je vous prie de ne pas citer mon nom dans le résumé que vous pourrez faire de notre conversation. »
Situation complexe, obscure, difficile entre toutes ! Elle apparaît différente suivant les personnes. Il n’y a pas deux Alsaciens-Lorrains qui soient entièrement d’ accord pour apprécier cette situation . A ussi, nous sommes certain
que tous les Alsaciens-Lorrains qui liront notre livre croiront y découvrir des erreurs. Mais si chacun d'eux dit : « Il y a du vrai » , ce sera bien.
L’histoire de l’Alsace, depuis trente ans, peut se résumer en quelques traits. Aux élections de 1874, les candidats de la protestation avaient été élus. Arrivée au Reichstag, la députation alsacienne, s’acquittant tout de suite de sa tâche, demanda que le maintien de l’annexion fût subordonné à un plébiciste. Cette légitime réclamation ne recueillit que trente-trois voix. Il importe de rappeler d’où vinrent ces trente-trois voix qui honorent l’humanité : aux quinze députés d’Alsace-Lorraine se joignirent les représentants des provinces polonaises, le député danois, le député guelfe, le député francfortois et les démocrates socialistes. Mais bientôt les députés protestataires se divisèrent en deux groupes. Ils se trouvaient en présence d’un cas de conscience analogue à celui qui, au premier jour de l’annexion, avait déchiré l’âme de tous les annexés. Devaient-ils régler leur existence sur le droit, ou bien sur le fait? « Sur le droit! », répondit le groupe français. « Sur le fait! », répondit le groupe alsacien. La protestation commune ayant été portée à la tribune du Reichstag, le groupe alsacien estimait qu’il pouvait songer à l’avenir, tenir compte des contingences, entrer dans la politique de l'Aile-
magne à laquelle l’Alsace-Lorraine était associée de force, lutter pour la revendication des droits et des libertés légitimement dus aux électeurs. Beaucoup s’engagèrent dans cette voie qui leur était ouverte. Quelques-uns même y marchèrent d’un pas trop précipité. C’est ainsi que, sous le titre d’ Autonomistes se forma un parti qui prenait pour devise : « l’Alsace aux Alsaciens » . Aux élections de 1877, ce parti nouveau fit élire neuf de ses candidats. Mais, attaqué de toutes parts, il dura peu. Il n’exerça aucune action aux élections de 1881. L’année 1887 fut l’année superbe de la protestation. Bismarck avait dit : « Si le septennat n’est pas voté par le nouveau Reichstag, c’est la guerre avec la France. » « — Tant mieux ! répondait l’Alsace-Lorraine. Ce sera la guerre! Nous ne donnerons pas un homme, pas un pfennig! » Protestation héroïque, mais vaine. Le Reichstag vota le septennat, — et ce fut la paix. Un instant la bruyante parade boulangiste communiqua sa fièvre aux annexés. Mais ils revinrent vite au recueillement. Alors, ils se mirent à attendre et à vivre en attendant. En somme, c’est la doctrine des autonomistes, ou du moins leur idéal mesuré et restreint, que nous voyons renaître çà et là en Alsace-Lorraine.
Mais, peut-on espérer établir en Alsace-Lorraine l’autonomie ou du moins la neutralité? Voilà
une solution moyenne qui séduit naturellement beaucoup d’esprits. Pourtant, d’abord, il conviendrait de définir cette autonomie, de préciser cette neutralité. Serait-elle subordonnée à un protectorat militaire de l’Allemagne? Les jeunes Alsaciens-Lorrains resteraient-ils soldats allemands? Si oui, ce serait « l'hypocrisie de l’annexion ». D’ailleurs, que deviendrait la fortune d’Alsace- Lorraine, si ce protectorat était indépendant, isolé de la France et de l’Allemagne par des barrières douanières? A toute grande production industrielle, il faut un grand marché.
On nous répond à ce propos : « Il convient de distinguer! » Distinguer! C’est là un des mots qu’on entend le plus souvent ici. — Il convient de distinguer entre la campagne et la ville. — Il convient de distinguer entre les protestants et les catholiques. — Il convient de distinguer entre l’Alsace du sud et l’Alsace du nord. — Il convient de distinguer entre l’Alsace et la Lorraine.
Arrêtons-nous un moment à ce dernier distinguo. Oui, l’Alsacien est Français depuis 1648, tandis que le Lorrain n’est Français effectivement que depuis 1766. Mais, le Lorrain, lui aussi, a fait toutes ses preuves, conquis tous ses grades, gagné tous ses titres. Cependant, il ne s'agit pas toujours de sentiment. Il s’agit aussi d’intérêt. Un peuple ne peut pas briguer sans fin les hon-
neurs du supplice. Un peuple ne peut pas se suicider. Un peuple veut vivre. Pour vivre, il doit s'assujettir aux exigences, parfois si douloureuses, de la réalité. Thiers a dit : « Restez ». — « Sans plier, on ne reste pas. » Tel a été le principe de l’opportunisme, du « réalisme politique, dans les provinces annexées. La question de la protestation n’est plus résolue par l’affirmative. Elle n’est pas résolue par la négative. Elle a disparu des programmes. On sent néanmoins qu’elle s’impose toujours au fond des consciences.
Plus de réceptions, plus de dîners, plus de fêtes, en cette Alsace et cette Lorraine qui sont pourtant des pays de si bon accueil, de vie si avenante. A Sarreguemines, naguère, notre hôte laissait échapper ce mot : « Nos bons vins demeurent dans nos caves. Avec qui les boirions-nous? »
Une situation à ce point obscure a des « cercles » où l’on étouffe. Songez, par exemple, au « cercle » que voici. Il faut qu’un député, un conseiller général, un maire, obtienne quelque chose en faveur de ses électeurs. Pour qu’il obtienne quelque chose, il faut qu’il soit bien en cour. Comment serait-il bien en cour, s’il ne tenait pas un langage officieux ou officiel? C’est pourquoi vous entendrez, en Alsace- Lorraine , tant de bouches, autrefois françaises et qui ne savent bien parler que le français, prononcer des paroles de
loyalisme et même de royalismus allemand. Si ces paroles n’étaient pas prononcées, plus de faveurs pour les électeurs; partant, plus de réélection ! Ce serait donc un candidat du parti vieilallemandqui passerait : la germanisation à outrance ferait un pas de plus.
Pays si cruellement éprouvé, dont on a pu dire récemment : « Il est vide d'hommes » ! Par l'effet de la guerre et de l’émigration, la génération qui aurait quarante-cinq ans, c’est-à-dire qui constituerait la virilité politique de la race, fait presque complètement défaut. Souvent, à la veille des élections, le peuple cherche en vain des chefs. Quelquefois certains électeurs, restés fidèles à la France, sont réduits, malgré leurs opinions modérées, à voter pour le socialiste.
Guillaume 1 1 déclare se plaire mieux en Lorraine qu’en Alsace. Son suprême plaisir, c’est, dit-il, d'entendre crier : « Vive l’empereur! » en français. Y-a t-il jamais eu rien de plus ironique et de plus navrant qu’un tel aveu? L’empereur se fait très obligeant, très caressant même pour les Lorrains. L’un deux déclarait : « Il m’a charmé, je l’avoue. S’il allait en France, il charmerait beaucoup de Français. Il vous charmerait vousmême. » — Oui, certes, à condition qu’il rendît d’abord l’Alsace et la Lorraine.
Un Alsacien-Lorrain des plus clairvoyants et
des plus courageux disait : « Nous sommes heureux d'avoir tel des nôtres comme ministre, pour défendre nos intérêts. Considérez, par exemple, la question vinicole. Elle est extrêmement importante pour nous. L’Alsace fournit un cinquième de la production totale de l'Allemagne, c’est-àdire un million et demi d’hectolitres. Si un Alsacien-Lorrain ne prenait pas en main notre cause, nous serions complètement sacrifiés. »
Que de nuances en ces considérations! Aussi en Alsace-Lorraine, que de partis divers! Morcellement , poussière de partis ! Poussière où l’homme qui vient du dehors se sent immédiatement aveuglé ! — Parti libéral (c’est-à-dire librepenseur ou à peu près) ; — parti du centre (c’està-dire parti ultramontain ou à peu près) ; — parti agrarien (conservateur) ; - — - parti conservateurlibre ; — parti démocratique-libéral ; — parti national-libéral (centre droit) ; — parti gouvernemental ; — parti de la sociale-démocratie (socialiste) ; vingt autres partis encore, sans compter les fractions et les sous-fractions, se trouvent aux prises. Il faudrait, en Alsace-Lorraine, comme en beaucoup d’autres endroits, faire un dictionnaire des termes employés par la politique. Et ce dictionnaire serait à refaire tous les quatre ans ! Plusieurs de ces étiquettes offrent de singulières équivoques. Le Français tressaille au mot « démo-
crate ». Mais quoi! presque tous les membres du parti démocratique allemand s’accommodent d’un des régimes les plus anti-démocratiques du monde civilisé (1).
Dans la tradition alsacienne, il y a toujours eu, vive et secrète, une veine d’opposition politique. Jamais gouvernement n’a été accepté par l’Alsace sans de fortes restrictions. Les Alsaciens furent des Français fidèles, mais leur foi ne fut jamais celle du charbonnier. Jamais ils n’hésitaient à critiquer premièrenemt ce qui leur paraissait criiiquable, ensuite quelque peu le reste. Aussi bien, ce vent de Fronde n’était-il pas bien français?
On rencontre, dit-on, des Alsaciens et des Lorrains qui mettent leur vanité à faire partie de sociétés de vétérans, à traîner le sabre et à parader le jour de la fête de l’empereur. 11 se peut. Mais, en Alsace-Lorraine, ce sont là, dans toute la force du terme, des goûts exceptionnels. Au fond du caractère de cette race, il y a une réserve et un tact contre quoi aucune germanisation ne prévaut. Il y a surtout une finesse que l’on comprend rarement de l’autre côté du Rhin.
Une valeur particulière s’attache donc à maints
(1) Un nouveau parti se forme présentement en Alsace- Lorraine. Ce parti, qui correspond à peu près au parti radical français, a pour principal représentant M. Blumenthal, député de Strasbourg-Campagne.
passages de la polémique qui occupa naguère la presse d’Alsace-Lorraine, sur la question même de la germanisation. Recueillons cette déclaration d’un député alsacien au Reichstag : « Je proteste contre la tendance à ne considérer notre germanisme comme sincère que lorsque la haine contre la France aura chassé de nos cœurs la sympathie que nous avons pour elle. Cette sympathie ne peut nous tromper, lorsqu’il s’agit d’accomplir nos devoirs de sujets allemands; pour devenir un Allemand bien pensant et conscient, il n’est pas nécessaire de devenir un chauvin allemand. » Ce que dit ce député, ce que disent en même temps que lui vingt ou trente personnes fort autorisées, peut se résumer en deux mots : « Loyalisme correct à l’égard de l’Allemagne, vive sympathie pour la France. » Les plus prudents murmurent : « Nous savons que nous sommes Allemands et que nous le resterons. » Mais à peine ont-ils ainsi donné satisfaction à leur loyalisme que déjà leur sympathie recommence à éclater : « Nous aimons tant l’esprit, le sens artistique, la franchise, l’indépendance de nos voisins les Français! »
Voilà une distinction établie : d’une part, le gouvernement de fait; d’autre part, la patrie idéale. Est-ce tout? Non. Entre le gouvernement de fait qui est l’empire allemand et la patrie idéale qui est la République française, il y a, pour l’Alsa-
cien, l’Alsace. L’Alsace est une chose à laquelle il tient par toutes les fibres de son cœur. L’Alsacien qui a quitté l’Alsace souffre d’une blessure dont se ressentent à jamais ses paroles et ses actes. L’Alsacien qui a quitté l’Alsace aspire toujours à v rentrer, au moins pour y mourir.
Nous écoutions plusieurs Alsaciens de la génération nouvelle parler de leur état d’esprit, « par rapport à la France et à l’Allemagne », et répéter : « Loyalistes à l’égard de l’Allemagne, nous demeurons fidèles à la pensée de la France. Ici est notre gouvernement de fait ; là, notre patrie idéale. » Or, cette combinaison de sentiments si subtils, il nous semblait l’avoir déjà vue exprimée, dans une autre occasion et en une autre langue ! Tout à coup, nos souvenirs se précisèrent. La figure de M. Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada, s’imposa à notre mémoire. Du même coup, nous nous rappelions les déclarations des Canadiens : « Sur les rives du Saint-Laurent, la France règne dans tous les cœurs. »
Les Français d'Amérique conservent les traits principaux de notre race. Leur vive imagination découvre tant de raisons de vivre qu’ils gardent le ferme propos de ne pas mourir ! Dans le sens même de ce propos, ils ont beaucoup d’enfants. Félicitons ces Français du dehors qui donnent l’exemple aux Français du dedans. Le Bas-Canada
comptait 150,000 habitants à la fin du dix-huitième siècle; il en compte maintenant plus de 1,500,000. Les déracinés poussent joyeusement leurs rejetons vers le ciel. Par l’organe de M. W. Laurier, ils célèbrent, avec une inépuisable variété de rites, ce qui leur semble l’âme de la France et l’essence de son génie : l’Académie française (qui, de son côté, estime que les livres canadiens ne lui sont pas étrangers) ; les braves gens de 1870-71, qui ont fait leur devoir jusqu’au bout; les traditions nationales de chevaleresque générosité ; la langue , notre langue que M . W . Laurier parle avec tant de clarté et d'émotion ! A peine distingue-t-on, en ces discours et en ces écrits, comme dans les discours et dans les écrits de nos amis d’Alsace, quelques mots d’acception et d’accent un peu exotiques. Ainsi, M. W. Laurier nous montre l’héroïque armée de Montcalm retraitant devant des forces supérieures. Ailleurs, il trace ces mots doucement moqueurs : « Toute cette querelle, cette coupure de cheveux en quatre. » Quelquefois, son éloquence emprunte à cet exotisme une poésie étrange. Il décrit ainsi l'hiver canadien : « On doit sentir ce qu’il y a de beauté et de grandeur dans la plaine blanchie. » Une pente naturelle ramène toujours M. Wilfrid Laurier à l’étude de l’âme canadienne. Dans vingt improvisations d’une abondance et d’une séduc-
tion toujours renouvelées, il a examiné cette âme, s’efforçant, tantôt d’en déterminer, tantôt d'en déguiser la complexité. Il dit : « Nous aimons la France qui est notre mère. Mais nous aimons aussi le drapeau britannique, parce que nous avons trouvé à son ombre le bonheur et la liberté. » Très différente de la Constitution qui régit l’Alsace-Lorraine, la Constitution actuelle du Canada est fort libérale. C’est, en somme, celle d’une République fédérative, où l’Angleterre borne sa suprématie à la nomination d’un gouverneur. Partout décentralisation, liberté presque partout!
Comme les Alsaciens-Lorrains, les Canadiens sont en présence de ce qu’on nomme aujourd’hui un impérialisme. Or, pour l’impérialisme anglais, M. W. Laurier a fait plus qu’aucun autre de ses prédécesseurs : « C’est lui, nous dit un de ses biographes, qui a rapproché le Canada de l’Angleterre et qui a fait à la mère-patrie le plus précieux cadeau économique. C’est lui qui, au jubilé de la reine, a mené le chœur des impérialistes coloniaux. C’est lui qui a envoyé des troupes canadiennes dans l’Afrique du Sud. N’est-ce pas assez? » (Oh! sur ce dernier point, en voilà trop, mille fois trop ! .. .) D’autre part, quand M. W. Laurier songe à la guerre de 1870-71, il trouve des expressions où l’on sent une piété vraiment filiale. Il écrit, par exemple : « Que de souvenirs
le mot de Belfort évoque dans un cœur qui aime la France et qui a souffert de tout ce dont elle a souffert ! » La dualité canadienne qu'il voudrait voir se résoudre en parfaite unité, il l’exprime en un symbole saisissant : « Le Canada, dit-il, a élevé au marquis de Montcalm et au général Wolf (l’Anglais, le vainqueur), ensevelis l’un dans sa victoire, l’autre dans sa défaite, un monument commun, unique au monde, et qui marque bien les véritables sentiments des Canadiens d’origine britannique. » (Aucun Alsacien ne va si loin, en cet ordre de sentiments!). De là, dans le cœur du Premier Canadien, ce qu’il appelle « une double fidélité ». Abusant un peu des termes, il cite à ce propos les vers suivants de Victor Hugo :
Fidèle au double sang qu’ont versé dans ma veine
Mon père, vieux soldat, ma mère, Vendéenne.
Toujours obsédé par cette antinomie morale, il termine ainsi un discours récent : « J’aime la France qui nous a donné la vie. J’aime l’Angleterre qui nous a donné la liberté. Mais la première place dans mon cœur est pour le Canada, ma patrie, ma terre natale. » Un de ses admirateurs nous disait à ce propos : « Dans cette âme, l’Angleterre ne s’est pas substituée à la France, elle s’y est superposée. 11 a deux patries, voilà tout. » Oui, voilà tout! Mais cette simplicité-là n’est pas
si facile à débrouiller. Encore, est-ce bien tout? M. Wilfrid Laurier n’a-t-il que deux patries? Il semble en avoir trois, puisque, s’il est Français par affection et Anglais par devoir, il est Canadien par élection. Après la thèse et l’antithèse, serait-ce là enfin la synthèse? N’insistons pas sur les contradictions où se débat le noble génie du Premier Canadien. Nous en avons dit assez pour montrer quelle analogie existe entre sa situation et celle de nos amis d’Alsace. Une différence, cependant, différence capitale et profonde, peut, répétons-le, se formuler ainsi : — L’Allemagne n’a donné à l’ Alsace-Lorraine ni liberté, ni dignité. Aussi, en Alsace- Lorraine plus encore qu'au Canada, se multiplient, énigmatiques et cruels, les cas de conscience qui ont pour cause le défaut d’unité dans la conscience nationale.
Les Allemands insistent toujours sur l’origine partiellement allemande des Alsaciens-Lorrains. Ils ne veulent pas se rappeler qu’en 1870 les Alsaciens étaient profondément français, qu’ils n’avaient plus de rapports avec l’Allemagne, et qu’en toute occasion, ils se battaient contre l’Allemagne avec une joie héroïque.
Parle-t-on de droit historique? L’Alsace, dès les premiers temps, faisait partie de la Gaule. Sa
population était celtique. Elle appartint ensuite à l'empire romain. Strasbourg compta parmi les cités impériales romaines pendant trois cents ans. L’Alsace devint alors celto-romaine. Les Barbares, toujours en mouvement, convoitaient ce pays. L’Alsace sut les repousser. Les Souabes, c’est-à-dire les Alamans, furent battus par Probus en 280, et, en 357, par Julien. Il fallut la ruine de l’empire romain pour que, vers 450, ces mêmes Alamans pussent se rendre maîtres de l’Alsace. Encore, ce fut pour peu de temps. Ils furent écrasés par les Francs de Clovis près de Cologne, à Tolbiac (496). L’Alsace, appartenant aux Francs jusqu’au neuvième siècle, de celtoromaine devint gauloise. Même évolution pour la Lorraine. Les Francs étaient peu nombreux; ils n’avaient nullement l’habitude du travail. S’ils possédaient la puissance extérieure, ils n’exerçaient aucune action sur la vie même du pays. Que donnèrent-ils à ce pays? Un nom, l’admirable nom de France. Dès le dixième siècle, la race franque avait presque complètement disparu. Charlemagne établit son empire sur la France et sur l’Allemagne. En 1070, le traité de Mersen sépara à jamais ces deux pays. L’Alsace et la Lorraine échurent à Louis le Germanique. Pour la première fois, la langue allemande y fut introduite. Réunie au duché de Souabe en 1096, l’ Al-
sace appartint, jusqu'en 1648, à la maison d'Autriche. Que de guerres, de divisions, de querelles, pendant cette période de six siècles ! L'Alsace était tombée aux mains d'une foule de princes dont le moins avide n’était pas l’évêque de Strasbourg. Dix villes libres d' Empire formèrent, en 1 353 , la Décapole. A partir du treizième siècle, la maison de Habsbourg avait fort négligé l’Alsace. Les villes libres dépendaient directement du saint-empire. L’empereur s’y faisait représenter par un bailli, d’ordinaire assez peu respecté. Le quatorzième, le quinzième, le seizième et le dixseptième siècles furent pour l’Alsace-Lorraine une ère de dissentiments et d’invasions. Depuis Henri IV, la France était l’ennemie de la maison d’Autriche et la protectrice naturelle de l’Alsace. Pendant la guerre de Trente ans, une alliance se conclut entre la France, le Danemark et la Suède. Après les victoires de Gustave-Adolphe, la Lorraine fut occupée (1633) par les troupes françaises. En Alsace, les Suédois menèrent une campagne de dévastation contre les Impériaux. Les principaux points de l'Alsace tombèrent au pouvoir des Français. Au traité de Westphalie (1648), la maison d’Autriche céda à la France la partie de l’Alsace qui lui appartenait . Le reste du pays, y compris Strasbourg, fut incorporé par Louis XIV, qui le garda de 1674 à 1697. Les
traités de Ryswick (1697) et d’Utrecht (1713) ratifièrent cette incorporation. La France avait rendu à l’Alsace ce signalé service de la délivrer du joug de l’Autriche. L’équilibre européen était ainsi constitué. Depuis 1633, la Lorraine, d’autre part, était devenue une sorte de province française, non pas encore de droit, mais de fait. Si elle restait gouvernée par des ducs, elle était administrée par des agents français. En 1735, l’Autriche la céda à la France en échange de la Toscane. La France la confia à Stanislas Leczinski, ancien roi de Pologne, beau-père de Louis XV. A la mort de Stanislas (1766), elle fut réunie officiellement à la France. La maison des Habsbourg seule pourrait revendiquer des droits sur l’Alsace. Or, elle a été exclue du nouvel empire allemand en 1866.
Que fut la domination française en Alsace? Un exemple de fine sagesse, de tolérance cordiale, d’intelligente bonté. Aucune mesure de rigueur, pas même pour imposer l’admirable langue française ! Sous un régime qui n’avait à cœur que le bien de tous, l’Alsace connut des années de félicité. On se souvient que Mulhouse, en 1798, vint dire à la République française : « Je veux être à toi. » Ce qui, jusqu’à présent, a le mieux préservé l’Alsace de la germanisation, c’est l'esprit profondément libéral que certaines cités et certaines familles
si vaillantes conservent comme un patrimoine. La Révolution abolit en Alsace ce qui restait du régime féodal. Plus de privilèges ni pour la noblesse ni pour le clergé. Egalité pour tous (1). Mêmes droits pour tous les citoyens de toutes les religions. Seul, le mérite personnel donnait accès aux charges civiles et militaires. L’Alsace frémit de joie à une telle nouveauté. Déchargés de leurs mille servitudes, le commerce et l’industrie se développèrent d’un commun élan. L’idée de justice enchaînait les âmes. C’est la Révolution qui a uni indissolublement l'Alsace à la France. Le sang versé fut encore un ciment. Les noms de Ney, de Kléber, de Kellermann, sont des gages de foi. Pendant ce temps, l'Allemagne s’épuisait en efforts pour détruire la Révolution et remettre le peuple français sous le joug. Jamais les Alsaciens et les Lorrains ne s’étaient sentis plus éloignés des Allemands . La Marseillaise part de Strasbourg, comme un défi à l'étranger. En 1814, l’Alsace résista en loyale Française. Quand, au congrès de Vienne, la Prusse proposa de reprendre l’Alsace à la France, ce fut, sur la
(1) La richesse alsacienne est charitable, sans rien d'outrecuidant ni de sec En Alsace, on ne connaît guère le parvenu. Comme dans les romans d’Erckmann-Chatrian, paysans, ouvriers, marchands, professeurs, docteurs, y conversent souvent en toute amitié, c’est-à-dire en toute égalité.
rive gauche du Rhin, une indignation unanime (i).
Parle-t-on d’ethnographie? Sans attacher une grande importance aux statistiques que l’ethnographie établit, encore moins aux lois qu’elle prétend en dégager, nous reproduisons les informations suivantes sur « les signes caractéristiques de la race en Alsace-Lorraine » :
Le type dolichocéphale pur existe à peine. La proportion des brachycéphales, qui est d’environ trois quarts pour la Basse-Alsace, est plus grande dans la Haute-Alsace et encore plus grande dans la Lorraine.
De la statistique de Virchow, relative à la couleur des yeux et des cheveux, observée sur 212,258 enfants des écoles, il résulte, si on laisse de côté les types intermédiaires et exceptionnels, que pour toute l'Alsace-Lorraine le type blond (yeux bleus, cheveux blonds) est au type brun (yeux bruns, cheveux bruns ou noirs), dans la proportion de 18,44, à 25,21. C’est en Lorraine que le type blond est relativement plus répandu (19,18 blonds contre 23,01 bruns) et dans la haute Alsace qu’il est le moins fréquent (17,75 blonds contre 26,63 bruns).
Qui a établi cette statistique? Un bureau du ministère d’Alsace-Lorraine. Ainsi, d’après les
(1) Ce qui a fait l’Alsace si française, c’est la liberté. La Fédération des départements du Bas-Rhin (13 juin 1790) et la grande Fédération de la France entière (14 juillet 1790) : voilà le lien par excellence. Le sang versé sur les champs de bataille par les volontaires et les généraux d’Alsace a donné à ce lien quelque chose de plus éclatant, sinon de plus sacré. Gracieusement généreuse, la France laissa à l’Alsace l’usage de la langue allemande. L’Allemagne voudrait se faire un titre de propriété contre la France de ce qui est, pour la France, un titre d’honneur.
Allemands eux-mêmes, le type germain serait en minorité chez les Alsaciens-Lorrains.
Quel crime Bismarck a commis, en 1871, et quelle faute! Un traité de paix qui annexe une province contre la volonté des habitants ne saurait être qu’une trêve.
Comparez la situation des Alsaciens-Lorrains en 1871 et leur situation actuelle! Qu’ont-ils à leur tête? Une administration et une police tracassières. En Alsace-Lorraine, on parle bas. Essayez, en vous promenant avec votre hôte, d’élever un peu la voix, à la française : vous verrez avec quelle gêne votre hôte regardera autour de lui! En Alsace, on a toujours quelque chose ou quelqu’un à craindre.
Où est l’époque, où, en Alsace, les postes les plus élevés de l’armée et de l’administration étaient occupés par des Alsaciens? La France a toujours fait grand cas des hommes qui lui venaient d’Alsace. Elle employait fraternellement leur qualité principale : la ténacité. On peut donc imaginer l’émotion que ressentent, au 14 Juillet, les Strasbourgeois qui vont à Nancy, les Mulhousiens qui vont à Belfort. Ce peuple qui a pris la Bastille, ils en sont. Ce drapeau, c’est leur drapeau. Les Alsaciens-Lorrains regrettent nos libertés françaises, nos traditions qui sont leurs traditions, nos gloires qui sont leurs gloires. La France est leur noblesse à tous.
Émigration et immigration! Nous trouvons, à ce sujet, des statistiques étrangement éloquentes. De 1870 à 1890, 180,000 personnes ont quitté l’ Alsace-Lorraine. Elles ont laissé 180,000 places libres à l’Allemagne. Ceux qui partaient avaient presque tous des fils (c’était d’ailleurs pour cela qu'ils partaient) : la place qu’ils laissaient était par conséquent doublement importante. Cependant, ce serait une erreur, une très grande erreur de croire que les Alsaciens-Lorrains en quittant leur pays natal, ne faisaient rien pour y conserver l’amour de la France et le génie français. Oui, ils laissaient une place vide et presque toujours un Allemand prenait cette place. Mais, entre le pays natal qu’ils avaient quitté et la France où ils se fixaient, ils nouaient des liens de toute espèce. Chaque fois que leurs parents venaient les voir en France, chaque fois qu’ils allaient voir leurs parents au pays natal, ils multipliaient ces liens. C’était une trame de pensées et de sentiments qui se tissait par-dessus la frontière factice de 1871 et contribuait à l’effacer. D’ailleurs, aujourd’hui, s’il est vrai que les jeunes Alsaciennes-Lorraines émigrent davantage, pour se marier en France, la trame dont nous parlions tout à l’heure n’en est que plus solide et plus exquise.
En 1894, les Alsaciens d’origine n’étaient plus que 1,342,600. En revanche, il y avait 282,000
immigrés. De là, ce qu’on pourrait appeler « l’illusion vraie de la germanisation ». Mais l’émigration s’est arrêtée. Mieux encore : beaucoup d’émigrés sont revenus. On comptait autrefois 30 pour 100 de déserteurs. Il n’y en a plus guère que 8 pour 100. L'Université de Strasbourg enregistre 1,100 étudiants. Plus de 500 sont allemands. L’autre moitié à peu près vient d’Alsace. A peu près tous les professeurs viennent d’Allemagne. Les étudiants alsaciens vivent fort séparés des autres. « Ah! s’écrient les chauvins d’outre-Rhin, il ne fallait pas fonder une université à Strasbourg. On aurait dû, au contraire, conduire les étudiants d’ Alsace-Lorraine à l’autre bout de l’Allemagne ».
On citait naguère l’appréciation d’un Bavarois, le Dr G. Petersen. En 1902, publiant un ouvrage sur la germanisation en Alsace-Lorraine, il essayait de démontrer que les tendances des populations rurales allaient de plus en plus à l’Allemagne; mais il ajoutait que la germanisation n’a pas fait, en trente ans, les progrès qu’on rêvait; il devait reconnaître que « la majorité des étudiants d’origine alsacienne-lorraine n’est pas bien disposée en faveur de l’Allemagne ».
Chose très digne de remarque, certains fils d’immigrés, c’est-à-dire de vieux « Allemands » éprouvaient une espèce de ressentiment. Comme ils sont, en somme, nés Alsaciens, et qu’ils ^souf-
fraient des lois d'exception, ils n’étaient pas loin de se proclamer vieux Alsaciens, non pas par droit de conquête, mais par droit de souffrance.
Plus de trente ans se sont passés. Cependant, quoi qu’il en semble, contre le droit le temps ne peut rien. Jadis, l'Autriche s’était annexé la Lombardo-Vénétie, comme l’Allemagne s’est annexé l' Alsace-Lorraine. Plus d’une fois l'Autriche dut regretter cette imprudente violation du droit. Enfin, le pays qu’elle avait voulu conquérir, elle dut le restituer, après soixante-dix ans d’occupation.
L’abrogation du paragraphe de la dictature en Alsace-Lorraine n’a été regardée comme une grâce que par les Allemands. Au fond, les Alsaciens n’y ont vu que l’accomplissement tardif d’un devoir. D’ailleurs, cette décision a-t-elle fait disparaître toutes les mesures vexatoires? N’y a-t-il pas encore en Alsace des lois d’exception vraiment inouïes?
Que l’on se demande, par exemple, ce qu’est au juste, en Alsace, « le droit de réunion » ; ce qu’est au juste « la liberté de la presse » ! Dans toute assemblée la police intervient quand elle veut; elle empêche de parler qui elle veut. Un citoyen montre-t-il quelque goût pour la franchise? La liberté de parole n’existe plus pour lui. Quand
Auguste Bebel posa à Metz sa candidature au Reichstag, il lui fut interdit de prononcer un mot en public. Quelquefois des ouvriers (récemment, les ouvriers typographes) ont demandé au gouvernement l'autorisation de se réunir pour discuter de leurs intérêts professionnels. Jamais cette autorisation ne leur a été accordée. Veut-on fonder un journal en Alsace-Lorraine? Premièrement, on est forcé de fournir une caution. Secondement, on est forcé d’effectuer un dépôt de 20,000 marks (25,000 francs) à titre de garantie, pour l’exploitation dudit journal. Tous les journaux étrangers, quels qu’ils soient, tous les écrits renfermant la moindre ligne que l’autorité allemande considère comme désagréable, peuvent toujours et partout être interceptés, anéantis.
Aussi, à quelle prudence sont condamnés les journaux non serviles qui se publient en Alsace- Lorraine! Ils doivent avoir des balances de précision pour peser non pas seulement les syllabes, mais les' virgules. L’autorité allemande est souveraine maîtresse. Si elle estime qu’un journal a contrevenu à quelque loi sur la presse, par exemple si elle découvre ou croit découvrir une allusion au traité de Francfort (dont il est interdit de parler) , elle arrête immédiatement le tirage de ce journal. Et le cautionnement, que devient-il? demandera celui qui ne connaît pas l’Allemagne.
Naturellement, le cautionnement est confisqué.
— Mais les Alsaciens-Lorrains n’ont-ils pas le droit de choisir leurs représentants aux diverses assemblées?
Droit plus apparent que réel ! En façade, comme le sont tant d’autres choses que l’empire allemand respecte ou construit! Les agents de l’empereur sont passés maîtres dans l’art de combiner un scrutin, de fausser le sens des réunions préparatoires, d’assurer la victoire aux seuls candidats officiels. Que l’on regarde le résultat de certaines élections au Landesausschuss ! « C’est une assemblée de membres honoraires », disait Bebel. « Exactement , une assemblée officielle d'officieux. » Rien de plus édifiant que les circulaires envoyées par l'autorité aux fonctionnaires, la veille des élections politiques. Nous avons sous les yeux quelques-unes de ces circulaires. Elles renferment un plan détaillé et des instructions précises pour agir sur les comités électoraux. Elles renferment surtout l’ordre exprès de faire adopter aux comités électoraux les candidats chers au gouvernement.
S’agit-il de la liberté religieuse? Le premier acte du gouvernement allemand a été de chasser du territoire qu’il s’annexait les Jésuites, les Liguoristes, les Rédemptoristes, etc. (i). Monarque
(i) La Congrégation enseignante du Sacré-Cœur, récemment expulsée de la Lorraine française, avait acheté sur le
de religion protestante, particulièrement dévot à la personne et à la doctrine de Luther, l’empereur Guillaume II donne assez volontiers de l’argent aux églises catholiques. Il encourage les curés qui s’appliquent à décorer et à peindre leurs églises d’une façon parfois extravagante. Il consent à figurer en costume de prophète sur le portail neuf et encombré de la cathédrale messine. Mais si, dans une église catholique, un prêtre élevait contre le gouvernement l’ombre d’une critique... Hypothèse folle! Cette liberté-là est chose de France. S’aoit-il de l'enseignement? En Ailemagne, le gouvernement a une sorte de monopole en cette matière. C’est en France, en France seulement, que l’on peut exprimer sa pensée, agiter les esprits, poser les problèmes, discuter les intérêts du pays, parler librement du pouvoir, comparer ce que fait le gouvernement avec ce qui se passe dans les autres nations, en un mot, tâcher de former et de diriger l’opinion publique. « En Alsace-Lorraine, disait avec une simplicité tragique un député alsacien, il n'y a plus d'opinion publique. »
Les Alsaciens-Lorrains ne peuvent s’occuper
territoire annexé, à Martigny-les-Metz, de vastes bâtiments, les avait fait accommoder à ses besoins et s’y était établie. Hier, ordre de l’empereur lui est venu de vider la place. La Congrégation a obéi sans mot dire.
que de leur commerce ou de leurs affaires. L’administration prétend régler leurs soucis. Cependant on pense, en Alsace-Lorraine. A quoi penset-on? Souhaite-t-on la guerre? Au vingtième siècle, un homme digne de ce nom peut-il encore souhaiter la guerre? Et, s’il y a ici, en pleine paix, des cas de conscience vraiment tragiques, quels ne seraient pas les drames qui éclateraient, le jour où il faudrait aller aux armes? Des milliers d'Alsaciens-Lorrains ont des amis, des parents en France. Des milliers de soldats, d’officiers, de généraux français ont des amis et des parents en Alsace. Jamais pareils déchirements ne se seraient produits dans l’âme d’un peuple.
L’Alsace- Lorraine a-t-elle trouvé quelque profit matériel dans sa nouvelle situation ? N on . Elle paye autant et même plus d’impôts que la France (i). Elle a surtout, en certains endroits, beaucoup plus de peine que la France à les payer. Un des plus grands industriels de la Lorraine nous disait ceci : « Souvent je regarde dans le panier de mes ouvriers, et je n’y trouve pas de viande. Mes
(i) L’Allemagne a établi récemment l’impôt sur le capital et sur le revenu. Celui qui ne gagne pas plus de 700 marks (875 francs) par an, est exempt d’impôts complètement, puisque, par la nouvelle loi, la contribution personnelle mobilière est abolie; mais celui qui gagne plus de sept cents marks est imposé beaucoup plus qu'auparavant, surtoutsi, en dehors de son salaire, il possède quelque revenu.
ouvriers me répondent : « Les impôts sont trop lourds ». Alors, moi, quand je me mets à table, je n’ai plus faim. »
Quel est l’état économique, depuis. l’annexion? Meilleur pour quelques industries; moins bon pour beaucoup d’autres. Etat d’ailleurs très incertain, très précaire. Rien de tout cela, en bien ni en mal, ne saurait durer longtemps. L’agriculture est loin de prospérer : le prix du blé diminue, les impôts augmentent, les assurances obligatoires troublent beaucoup de petits budgets, la cherté de la main-d'œuvre bouleverse beaucoup de budgets importants. Certaines ressources sont même tout à fait taries. « Avant la guerre, s’écrient les vieux Alsaciens, nous avions chez nous une admirable culture, celle du tabac. Nous ne pouvons nous représenter sans regret les champs aux lignes régulières où les plants de tabac élargissaient leur puissante verdure. Après la guerre, plus de monopole, plus d’exploitation lucrative (1). »
«... Les nouvelles voies ferrées n’ont pas été construites dans un intérêt économique, mais au
(1) L’Allemagne n’a pas de monopole pour la fabrication du tabac. Cependant les droits sur la culture du tabac sont déjà rétablis en Alsace-Lorraine. L’administration allemande compte les pieds, les feuilles, comme faisait l’administration française. A quelque système, à quelque nation qu’il appartienne, tout impôt a droit de naturalisation pour le gouvernement de Guillaume IL
contraire dans un intérêt stratégique. Le pays n’y gagne rien. Il n’y peut jamais rien gagner. Les revenus de ces voies sont en effet affectés à l’armée et à la marine. Les Allemands aiment faire payer aux Alsaciens les frais de leur armement, en particulier de leur armement maritime. Les vins mousseux d’Alsace ont été frappés d’un nouveau droit : l’argent ainsi recueilli est réservé à la flotte. Par-dessus tout, comptez les sommes que coûtent les forteresses, hélas! que l’on appelle nos forteresses ! »
Les ouvriers alsaciens se plaisent beaucoup moins en Allemagne qu’en France. En Allemagne, qu’est-ce qui attend l’ouvrier? Des lois d’exception, une police capricieuse et rigoureuse, aucune liberté vraie ni de réunion ni de presse, aucune sympathie officielle. Interrogez l’ouvrier, le paysan, le travailleur. S’il répond, voilà ce qu’il répondra! Le régime que l’Allemagne a institué en Alsace, c'est, répétons-le, celui de l’espionnage. Qui espionne? Ce passant qui flâne près de vous. Votre voisin de table. Votre voisin de wagon. Pis encore : ce domestique d’origine allemande. Il comprend mal le français. Il est donc doublement à redouter, s’il tente de rapporter les paroles qu’il a surprises. En Alsace, il y a des
mots involontaires étrangement significatifs : « Ne restons pas là. — Prenez garde! — Nous ne sommes pas seuls... — Consultez telle autre personne; elle connaît mieux la situation que moi. »
Dans les écoles primaires d’Alsace-Lorraine, méthodes, programmes, en général tout le régime pédagogique est à peu près semblable au nôtre.
Avant d’arriver à l’école primaire, l’enfant a passé par l’école maternelle. Là, une directrice et ses « aides » l'ont surveillé et occupé de leur mieux. A l’école maternelle allemande, l’emploi du temps comporte des leçons de choses, des exercices sur l’ardoise, des chants populaires. On essaie beaucoup, en ce moment, de former les jeunes intelligences à l’aide de jeux, particulièrement de jeux géographiques.
En sortant de cette école, l’enfant arrive à l’école primaire. La rentrée a lieu à Pâques. Dans le régime allemand, Pâques est toujours le point de départ à cause des actes religieux, première communion ou confirmation. L’élève reste à l’école de six ans à quatorze ans. La totalité des vacances par an ne doit pas dépasser huit semaines. Les inspecteurs primaires ont le droit de fixer la date de ces vacances suivant les travaux, particulièrement les travaux agricoles. Cette date
varie naturellement d'après les intérêts des contrées, voire des communes. Ici, on a besoin des enfants en septembre, pour la cueillette du houblon ; là, on en a besoin en octobre pour les vendanges. Les grandes vacances proprement dites sont d’environ cinq semaines de suite.
Dans les classes, l’instruction religieuse a toujours la première place. Tous les jours, une heure au moins lui est consacrée. Le gouvernement impérial a le souci constant d’appuyer le trône sur l’autel. Que cet autel soit protestant ou catholique, peu importe ! Viennent ensuite le calcul, l'histoire, la géographie, etc. La pédagogie allemande fait une place restreinte à la grammaire et à l’orthographe. Elle semble avoir pris pour maxime : « Ne jamais soulever de difficultés grammaticales. » Les exercices de mémoire, en revanche, y tiennent une place considérable. On recommande aux instituteurs de ne jamais commencer une leçon sans avoir fait répéter la leçon antérieure. Le samedi soir, révision des matières apprises dans la semaine. En quittant l’école, les enfants connaissent (ou doivent connaître) une soixantaine de poèmes. Constatons ici que ces poèmes sont presque toujours des morceaux détachés, sans grande signification et sans réelle portée. Un instituteur allemand à qui nousdemandions si ses élèves connaissaient la Cloche de
Schiller, nous répondit avec vivacité : « Oh ! cela est de l’enseignement secondaire. » En ce cas, Hermann et Dorothée serait de l’enseignement tout à fait supérieur. On sait combien vivement nous désirons en France que les écoliers soient mis en contact avec les chefs-d’œuvre, lesquels ne sont chefs-d’œuvre que par leur ensemble. Dans les écoles primaires allemandes, on a introduit depuis quelque temps l’enseignement de la Constitution. C’est ce que nous appelons, nous, du beau nom « d’enseignement civique ».
Les examens de sortie ont lieu du 15 mars au Ier avril et du 1" au 15 septembre. Certaines dispenses sont accordées sans trop de difficultés. L’examen écrit comprend une rédaction dont le sujet est donné par l’inspecteur primaire, et des exercices de calcul et de géométrie. Cet examen correspond à notre certificat d’études primaires. Il est à remarquer que la pédagogie allemande n’admet pas de compositions dans le courant de l'année, pas de classement, pas de prix d’aucune espèce.
Les jeunes gens qui se destinent à l’enseignement passent deux ans à l’école préparatoire, trois ans à l’école normale. Leurs opinions et leurs sentiments sont l’objet d’une étroite surveillance. En sortant de l’école normale, ils sont nommés à titre provisoire et ils reçoivent un
traitement qui est, au minimum, de goo marks (i, 125 francs). Dès qu'ils ont obtenu un titre qui correspond à notre certificat d’aptitude pédagogique, leur traitement est augmenté de 100 marks. Le directeur d’une école a 50 marks de plus par classe jusqu’à concurrence de 300 marks. L’indemnité de logement dans une ville est de 240 marks; après cinq ans, de 320 marks; après dix ans, de 340 marks. Les traitements peuvent s’élever jusqu'à 3,000 marks environ. En ce qui concerne les retraites, les avantages faits aux instituteurs allemands sont d’une extrême importance. D’abord, la caisse des retraites est constituée entièrement par l’Etat. L’instituteur n’y verse rien. Il touche son traitement intégral. Si, après dix ans d’enseignement, l’instituteur ne peut plus continuer à faire sa classe, il a droit à une retraite égale à quinze soixantièmes, c’est-à-dire au quart de son traitement. Chaque année de service qu’il fait en plus augmente sa retraite d’un soixantième, et cela jusqu’à concurrence de quarante-cinq soixantièmes, c’est-à-dire des trois quarts de son traitement, chiffre maximum de retraite. Soit, par exemple, un instituteur qui, après dix ans de service, a 1,800 marks de traitement. S’il devient impropre à l’enseignement, il touchera le quart de son traitement, c’est-à-dire 450 marks de retraite. Pour calculer la retraite, il suffit donc,
aux quinze soixantièmes qui constituent pour ainsi dire un appoint initial, d’ajouter un soixantième pour chaque année de service. Il y a cependant une réserve à faire. Les années de service, en Allemagne, ne comptent qu'à partir de la vingtième année. Les membres de l’enseignement primaire faisaient autrefois six semaines de service militaire seulement; aujourd'hui, ils font un an. Pour les périodes d’instruction militaire, ils obtiennent facilement des dispenses. Les chiffres de traitement que nous donnons ici représentent une moyenne. Ils varient d’une façon assez sensible suivant les pays. Dans le grand-duché de P>ade, par exemple, les traitements sont plus élevés que dans le royaume de Wurtemberg. Les instituteurs forment des associations libres ; associations cantonales, associations départementales, etc. L’association départementale a d’habitude trois présidents. Ces associations communiquent leurs réclamations au gouvernement. Ainsi, les instituteurs prussiens réunis à Magdebourg viennent d’adopter une résolution tendant à ce que le traitement minimum de l'instituteur en Prusse soit fixé à 1,350 marks, c’est-à-dire à 1,687 h'- 5° centimes.
Quoiqu'il en soit (et nous appelons sur ce point toute l’attention de nos lecteurs), les jeunes gens qui se destinent à l’enseignement primaire sont,
en Alsace-Lorraine, de moins en moins nombreux. La poussée qui s’était produite de ce côté n’a pas duré très longtemps. Aujourd'hui, pour trente places qui s’ouvrent, il ne se présente plus que soixante-dix ou soixante-quinze concurrents dont la valeur est quelquefois également médiocre.
Qui de nous, en France, n'a pas entendu les doléances suivantes, en quelque sorte classiques?
— En France, les moindres fonctions, les moindres places provoquent des candidatures par centaines, par milliers. Tout le monde veut être juge de paix ou percepteur. Les chemins de fer attirent une véritable limaille humaine. L’Etat créerait un poste de fossoyeur public qu’il y aurait immédiatement onze cent trente-deux candidats, dont neuf cents bacheliers, trente licenciés et douze docteurs pour le moins, recommandés chacun par une légion de députés ou de sénateurs. Or, ces emplois dont l’Etat dispose sont fort mal rémunérés. Maints fonctionnaires ne reçoivent qu’un salaire de famine. C’est pourquoi, en France, on entend sans cesse, ici, des gens sans place crier : « Des places! »; là, des gens en place crier : « Des augmentations! » Voilà un concert de musique bien française.
Oui, c’est un concert assez pitoyable, nous en convenons. Mais, en vérité, la musique n’en est pas française exclusivement. Les Allemands ont le droit de la proclamer allemande. Par un orgueil à rebours, nous sommes trop tentés de croire que nos vices ou nos maux sont à nous seuls. Regardons un peu ce qui se passe de l’autre côté de la frontière.
Récemment, le recteur de l’Ecole polytechnique de Charlottenbourg, M. Kammerer, dans un discours qui réunit divers genres d’éloquence y compris l'éloquence des chiffres, traitait de « l’encombrement des carrières libérales ». D’où vient ce fléau, cette plaie? Des préjugés. On n’estime pas assez le travail, le commerce, l’industrie. On méprise même ce qui touche à ce qu'on appelle « un métier ». Voici quelques chiffres. Au premier juillet 1903, il y avait 37,812 étudiants inscrits dans les universités allemandes. Du semestre d’hiver au semestre d’été, leur nombre avait augmenté d’un millier. L’immense majorité de ces jeunes gens cherchent à se faire une situation qui leur permette de vivre. Rares sont ceux qui suivent les cours sans briguer un diplôme, et plus rares, ceux qui briguent un diplôme sans avoir l’intention de s’en servir. Tranchons le mot. Ils cherchent un gagne-pain. Mais ils le veulent libéral et noble, suivant le goût du jour.
Or, c’est là un fort méchant goût. Est-ce que les artisans dont le labeur régulier se trouve digne-
ment rémunéré, n'ont pas un gagne-pain plus libéral et aussi noble?
Les Allemands qui jugent sainement parlent sans doute comme M. le recteur de l’école polytechnique de Charlottenbourg. Ils démontrent sans peine que dans l’industrie, les contremaîtres gagnent beaucoup plus que certains avocats. Or, les uns sont assurément aussi utiles que les autres ! Mais, au fond du cœur, les hommes avisés qui prodiguent de tels avertissements sentent bien qu'ils ne convainquent presque personne, même parmi ceux qui les applaudissent le plus bruyamment. Ils se heurtent à un point d’honneur, chose plus âpre, plus indéracinable, plus inébranlable mille fois que l’honneur.
Le propriétaire d’un hôtel avait son fils élève de la Realschule , c’est-à-dire de l’Ecole où l’on distribue un enseignement qui correspond à notre enseignement spécial professionnel, moderne, pratique... Or, certain jour de fête, l’hôtel fut envahi par des voyageurs affamés. Assourdi d’appels et de réclamations, le personnel ne savait plus où donner de la tête. Le propriétaire cherchait en vain du renfort. Tout à coup il aperçut son fils qui, au milieu de cette agitation, commençait philosophiquement ses devoirs de classe. « Allons!
lui cria-t-il, laisse là tes cahiers et tes livres. On a besoin de toi, c’est un coup de feu. Donne un coup de main » . Le gamin ne se fit pas tirer l’oreille. A son âge, tout travail imprévu est un plaisir. Mais, le lendemain, quand le professeur demanda « les devoirs », que répondre? L’élève répondit la vérité. Très surpris, le professeur le gourmanda et entreprit de lui prouver que le travail auquel il s’était livré ne convenait pas à un élève de la Realschale. Espérons que ni le fils ni le père n'ont été persuadés.
En Allemagne, ce ne sont pas seulement les plus riches qui considèrent que le travail manuel a quelque chose d’inférieur, ce sont aussi les plus pauvres. On rencontre des ouvriers qui rougissent de leur métier et qui sont prêts à tous les sacrifices pour soustraire leurs enfants à ce qu’ils regardent comme une humiliation.
Modestie peu méritoire, en vérité. On peut souhaiter aux ouvriers plus de légitime orgueil. En inspirant à leurs fils l’amour du métier qu’ils exercent et en faisant d’eux des artisans d’élite, ils auront bien mérité de l'humanité en général et de leurs fils en particulier.
Que deviennent, par exemple, les jeunes gens qui sont sortis des Ecoles de médecine allemandes munis de tous leurs parchemins? Consultons une statistique qu’un groupe de médecins allemands a
publiée naguère, et qui a produit une vive émotion de l’autre côté du Rhin. Sur cent médecins allemands, 30,9 pour 100 possèdent, si l’on ajoute leur fortune personnelle au produit de leur clientèle, un revenu total de moins de trois mille marks (4,750 francs) ; — 16,8 pour 100, un revenu de mille cinquante à deux mille cent marks; — 2,9 pour 100, un revenu de neuf cents à mille cinquante marks; — 5,2 pour 100, un revenu inférieur à neuf cents marks.
Nous le demandons aux ouvriers qui rêvent de voir leurs fils devenir médecins : y a-t-il un ouvrier qui se contenterait d'un pareil salaire? Encore les médecins n’ont-ils pas la ressource de faire grève ! Dans la statistique que nous citons, les parents à l'esprit chimérique ne se rappellent que les gros chiffres, les chiffres qui ont éclipsé tout à leurs yeux. Il y a, paraît-il, 27,8 pour 100 des médecins de Berlin qui disposent d’un revenu de cinq mille à dix mille marks. Hélas! les imprudents ne songent pas assez aux médecins à neuf cents marks. Que deviennent-ils, ceux-là? Des charlatans. Pis encore, parfois! Des sous-charlatans. Le tribunal de Berlin vient de condamner à de longues années de prison un certain Nartenkœtter qui exploitait honteusement la crédulité des malades. Or, ce Nartenkœtter, charlatan tout à fait illettré, avait eu besoin d’un docteur en méde-
cine pour rédiger ses grotesques ordonnances et les signer. Il en demanda un. Soixante-dix se présentèrent. Soixante-dix malheureux, mourant de faim devant leur parchemin suspendu à la muraille nue de leur chambre, soixante-dix anciens étudiants diplômés des illustres Universités allemandes aspiraient à l’emploi de sous-charlatan qui leur apparaissait comme un suprême refuge!
Depuis l’annexion, l’âme alsacienne-lorraine a traversé deux périodes : celle du désarroi où l’on proteste, puis celle de l’hésitation où l’on s’abandonne. Il semble qu’une troisième période commence : celle du calme où l’on se ressaisit. Or, en se ressaisissant, la jeune génération se retrouve aussi française que les générations précédentes. Cette jeune génération alsacienne a fait son service militaire en Allemagne. Elle a porté le casque à pointe. Son front en garde une ride, presque une cicatrice. Mais elle a réfléchi, elle a comparé, elle a jugé.
Elle nous dit : En Alsace-Lorraine, on parle français plus couramment qu'avant la guerre. On parle et l’on pense français ! Ces considérations ne nous empêchent nullement de reconnaître et à l’occasion d'emprunter ce qu’il y a de bon chez l’Allemand. L'Allemand a le sens de l’entreprise
actuelle. Il n’hésite pas à mettre tout ce qu’il possède dans l’œuvre qu'il projette. Il a, en matière commerciale, une intelligence un peu rude, mais efficace. L’Allemand aime la méthode et respecte la discipline. Il s’assimile aisément les découvertes. Son succès est grand dans plusieurs industries : industrie mécanique, construction des locomotives, fabrication des presses d'imprimerie; dans tout ce qui dépend de l’électricité; dans tout ce qui résulte de la « chimie appliquée » . Les capitaux, dans les villes allemandes, sont d’habitude représentés par des usines magnifiques ou par des édifices d'une fastueuse énormité (1).
Mais cette médaille, frappée à l’effigie des conquérants prussiens, n’a-t-elle pas un revers? L’armée et la flotte exigent un véritable torrent d’or. Les entreprises coloniales restent jusqu’à présent plus coûteuses qu'heureuses. Le gouvernement connaît toutes les difficultés qu’on peut rencontrer quand il s’agit d’équilibrer un lourd budget. La dette publique s’est augmentée dans des proportions inquiétantes. Le passif est plus
(1) La politique déterminée par l’annexion de l’Alsace- Lorraine a profondément métamorphosé l'Allemagne. Immédiatement, l'Allemagne a perdu le rang qu’elle occupait dans les lettres, dans les arts, — même en musique! Si l’industrie allemande a progressé depuis 1871, ses progrès se sont accomplis, non pas à cause du triomphe bismarckien, mais malgré ce triomphe.
inquiétant encore. Cet état de choses constitue un arsenal où l’opposition trouve des armes. « Il faut des réformes, des réformes financières », crie l’opposition avec une opiniâtreté inouïe. Les conservateurs (les gouvernementaux) ont-ils été gagnés par l'obsession? Se sont-ils rendus à l’évidence? Nous ne savons. Mais voici que plus d’un fait écho et réclame des transformations.
Le Reichstag a voté, en 1900, l’augmentation de la flotte. C’était l’inauguration d’un véritable plan de campagne que le gouvernement doit suivre jusqu’en 1917. De ce chef, les dépenses augmenteront sans cesse. Elles étaient, en 1900, de 168 millions de marks: en 1917, elles s’élèveront à 268 millions. Les crédits affectés à la marine, de 1901 à 1917, formeront un total de 4,353 millions de marks. Sur quoi les gouvernementaux comptent-ils pour faire face à ces dépenses? Sur des gains imprévus, sur les succès de l’industrie, sur la vente des chemins de fer — et (ce qu’ils ne disent pas) sur des impôts démesurés.
L’Europe entière est en pleine évolution. Nous allons assister à des bouleversements imprévus. Déjà certains changements se sont produits que nos pères, assurément, auraient déclarés impossibles. En voici un par exemple, qui aurait paru le plus invraisemblable de tous : l’Allemagne désire aujourd’hui s’allier avec la France. Les
causes de cette modification dans les sentiments d'un peuple sont très complexes. Indiquons-en quelques-unes. L’industrie allemande, malgré sa force qui est grande, se sent menacée par la concurrence de l’Angleterre et de l’Amérique. Or, il est évident pour nos voisins qu’il y a entre eux et nous des intérêts communs. Une entente entre la France et l’Allemagne écarterait le danger qui vient de ce que les États-Unis ont trop d’activité, et l’Angleterre trop de colonies. De plus, l’Allemagne commence à fléchir sous le poids de son armement. Enfin, l’esprit qui souffle sur le monde civilisé est un esprit sinon de concorde, du moins d’apaisement. Où sont les poètes, où sont les historiens, où sont les artistes dont les œuvres retentissent encore d’appels aux armes? Or, c’est dans la question d’Alsace-Lorraine, on ne le répétera jamais assez, que tient en Europe toute question de paix durable.
En Allemagne, des savants, des industriels, des officiers même n’hésitent pas à dire : « Une alliance franco-allemande résoudrait tout. » Mommsen qui était, en Allemagne, le prince des historiens, écrivait : « L’avenir de notre civilisation dépendra d’un arrangement amiable avec la France. » Oui, mais quelles seraient les bases de cette alliance? Les Allemands répondent : « Le statu quo en Alsace-Lorraine. » Réponse trop
claire ! C’est dire, en somme, aux Français : « Reconnaissez définitivement le traité de Francfort. N’élevez plus aucune prétention sur Metz, sur Strasbourg, sur Colmar, sur Mulhouse. Ne songez plus à ce que vous appelez les revendications du droit. Moyennant quoi, nous serons amis. » L’Allemagne aurait nos milliards, nos provinces — et notre dévouement par surcroît. Y a-t-il lieu de discuter une telle proposition? La France ne saurait consacrer cette doctrine barbare qu’un peuple puisse, contre sa propre volonté, être annexé par un autre peuple. D’ailleurs, la France a peu de goût pour les amitiés léonines.
En 1877 , la dette de l'empire ne s’élevait qu’à 168 millions de marks. Les 5 milliards de la France avaient été une manne d’or. Aujourd’hui, cette dette s’élève à 2,700 millions de marks. Que de causes d’inquiétudes pour l’Allemagne! Avant la guerre de 1870, la production du blé suffisait à la population. Présentement, bien que l’agriculture ait réalisé, dit-on, de grands progrès, 5 millions de tonnes sur 20 millions, c’est-à-dire le quart de la consommation, doivent être demandés à l’importation. L’Allemagne cesse peu à peu d’être une nation agricole. Vers 1815, d’après toutes les statistiques, les trois quarts des habitants cultivaient la terre. Aujourd’hui, il n’y en a
plus guère que le tiers. Les villes attirent la population. Dans l'industrie, dans le commerce, toutes les places sont prises d’assaut. Le profit que l’on peut retirer de l'exploitation des forêts ou de l’élevage des animaux semble misérable. Autrefois, les ressources métallurgiques étaient plus que suffisantes. Aujourd’hui le fer, le cuivre, le plomb doivent être importés par quantités considérables. Nous ne savons pas s’il existe un seul produit que l’Allemagne trouve chez elle en assez grande abondance pour ses besoins. Ce blé, ces métaux, ces matières premières, ces produits à demi facturés, comment l’Allemagne arrive-t-elle à les payer ! Elle ne recueille l’argent nécessaire qu’en exportant, en masses considérables, ses produits manufacturés. Ce qu’il faut présentement à l’Allemagne, ce qu’il lui faut de toute nécessité — tout le monde est d’accord sur ces points — ce sont des colonies et une clientèle au dehors. Presque tous les livres d’économie politique qui se publient de l’autre côté du Rhin aboutissent à cette conclusion : « L’Allemagne doit poursuivre une politique essentiellement internationale, une politique de grande puissance. » Politique impossible à poursuivre sans une marine assez puissante pour défendre ce qui sort et ce qui entre !
Un peuple ne peut vivre dans des conditions normales que si sa production s’accroît propor-
tionnellement à sa population. En 1870, l’Allemagne avait quarante millions d'habitants. En 1900, sa population dépassait le chiffre de cinquante-six millions. Un simple coup d’œil sur les statistiques, permet de constater que l’accroissement de la population suit une marche régulière. On peut donc, d’une façon à peu près certaine, fixer l’époque où, en Allemagne, la place manquera aux Allemands. On peut calculer aussi quel sera le nombre des ouvriers sans travail, sans foyer, sans pain. Beaucoup émigreront alors, comme beaucoup émigrent aujourd'hui. Mais, dans les pays civilisés, la place de l’émigration n’est jamais sans limite. Seules, les colonies peuvent offrir une réceptivité convenable. Les colonies sont des soupapes de sûreté sans lesquelles la machine allemande éclatera.
Pour se constituer un empire colonial, l'Allemagne aura-t-elle recours à la guerre? S’exposera-t-elle à la défaite? Une première défaite pourrait être fatale à cet empire que la victoire a formé. Puis, l’Allemagne n’est guère en état de défendre sa marine marchande. La guerre contre une puissance maritime condamnerait l’Allemagne au blocus et la réduirait à la famine. L'Allemagne possède, en son commerce d’importation et d’exportation, une de ses plus sûres ressources financières, environ 10 milliards de marks par an.
A aucun jeu, elle ne risquera ce gain. Au contraire, en Angleterre et en Amérique, nous voyons se développer un âpre esprit d’ambition, de domination, d’avidité, l 'esprit impérialiste . Une des premières manifestations de l’esprit impérialiste consiste à fermer aux étrangers non pas seulement les marchés, mais les colonies. Les débouchés sont toujours moins nombreux et moins commodes pour les produits manufacturés allemands. Prise entre le développement de Y impérialisme au dehors, et l’augmentation de sa population au dedans, l’Allemagne n’a plus d’espoir que dans un empire colonial où elle demeurera souveraine maîtresse. Voilà ce qu’ont compris ceux qui, en 1900, au Reichstag, ont, malgré leurs protestations antérieures, voté le projet du gouvernement qui, dans l’espace de dix-sept ans, doit doubler les forces navales du pays. C’était une question de vie ou de mort pour l’Allemagne (1).
Les cent cinquante-trois membres du Reichstag qui ont (contre soixante-dix-neuf voix) voté, en 1900, l’augmentation de la flotte, avaient tous secrètement dans l’esprit l’idée d'une guerre
(1) Quand nous résumons ces considérations, nous tâchons toujours de les rendre aussi mesurées que possible dans leur expression. Quand nous reproduisons des statistiques, nous prenons toujours le total minimum. Nous nous sommes donné pour règle de ne rien noircir de ce qui, en Allemagne, est un élément de la vie économique etsociale.
possible avec l’Angleterre. Entre l’Allemagne et l’Angleterre s'envenime de jour en jour une hostilité que personne ne peut plus mettre en doute. D’autre part, autour de l’Europe monte le flux redoutable des entreprises américaines. Les capitaux américains commencent à ne pouvoir s’employer tous en Amérique. Ils s’accumulent sans cesse! Sans cesse, l’Europe s’appauvrit. L’Europe dépense son or et son énergie à des armements qui la tuent en pleine paix. Paix épuisante, paix mortelle ! Monstrueuse équivoque qui, répétons-le, a pour cause unique l’annexion de l’Alsace-Lorraine.
Un groupe important d’hommes politiques appelle l’attention sur le point suivant : la logique veut que l’Allemagne souhaite quelqu’une des colonies que la F rance possède ; — cette cession ne peut-elle pas être l’œuvre d’une négociation pacifique? Déjà, en 1888, le patriote alsacien balance a fait au Reichstag une proposition semblable. La population de la France augmente moins que celle de l’Allemagne. Pays agricole, la France produit assez de blé pour sa consommation. Pour l’exportation et pour l’importation, elle a de si vastes colonies! La France ne peut-elle céder une de ses colonies à l’Allemagne? Ce serait pour l’Allemagne plus et mieux qu’une bonne affaire. Ce serait la solution d’une question capitale. En
rendant l' Alsace-Lorraine à la France et en contractant avec la France une union douanière, l'Allemagne résoudrait en même temps une des questions auxquelles le sort même de l’Europe est lié. Les dépenses militaires seraient diminuées du même coup dans chaque pays. Que de milliards ainsi économisés!
La France et l’Allemagne ont à redouter la même concurrence étrangère, et les produits qu’elles exportent ne sont pas les mêmes. La France a beaucoup de colonies et elle a peu d’émigrants. Les colonies allemandes, peu nombreuses, sont tout à fait insuffisantes pour les exigences de son importation et de son exportation. Comment contiendraient-elles les essaims d’émigrants qui, chaque année, quittent la vieille Allemagne? Jusqu’à présent, les émigrants allemands ont en général cherché asile aux Etats- Unis. Que font-ils là-bas? Ils collaborent au développement industriel des Américains. Ils font concurrence à leur ancienne patrie. Pour ne plus donner d’armes à la concurrence qui la menace et pour faire travailler à la ruche les essaims qui la quittent, l’Allemagne doit avoir des colonies.
L’Alsace-Lorraine est une charge. C’est un principe d’affaiblissement pour l’Allemagne. Combien, à l’Allemagne, l’Alsace- Lorraine a-t-elle coûté de milliards de marks, et combien, les
armées que l'Allemagne a dû entretenir pour maintenir le statu quo! Faut-il ajouter : et combien de milliards la situation fausse créée par le traité de Francfort coûte à l’Europe! En vérité, ce traité de Francfort semble avoir été, par pure ironie, nommé traité de paix.
La question d’Alsace-Lorraine est pour l’Allemagne, non pas une question d’intérêt, non pas une question de dignité, mais une question d’amour-propre. Or, il est bien difficile que l’amour-propre occupe assez les esprits pour les détourner toujours de ce qu’exigent l’intérêt et la dignité d’une nation (1). Que se passera-t-il le jour où des millions de pauvres gens mourront de faim? On a compté que la population de l’Alle-
(1) On n'oublie pas que l'Alsace- Lorraine est officiellement « Terre d’Empire ». En propre elle n’appartient pas plus à la Prusse qu’à la Bavière, à la Saxe, au Wurtemberg Elle reste indivise entre toutes les puissances, énormes ou minuscules, qui ont combattu contre la France en 1870-71. De temps en temps, une voix s’élève pour rappeler que l'Alsace- Lorraine n’a pas de droits à faire valoir. En 1885, M. de Hofmann, le secrétaire d’état pour l’Alsace-Lorraine, disait : « Quel est le titre réglant le droit de possession de l’Allemagne ? C’est le traité de Francfort. Or, ce traité a donné l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne purement et simplement, laissant l'Allemagne libre d’en disposer à son gré. On ne peut donc pas dire que l'Alsace-Lorraine ait des droits. » Voilà une déclaration qui explique la politique actuelle du parti alsacien-lorrain Son effort tend à faire reconnaître des droits à l’Alsace-Lorraine, afin qu'elle ne soit plus traitée comme une proie.
magne augmente de plus de huit cent douze ou huit cent quatorze mille habitants par an. Dans six ou sept ans, cette augmentation sera de cinq millions. Que le blé n’arrive plus du dehors; que la Russie, par exemple, à laquelle l’Allemagne demande la principale partie de ce qu’elle ne peut pas se procurer chez elle, vienne soudain à fermer ses greniers ; que l’Angleterre ou les Etats-Unis viennent à fermer leurs marchés aux produits manufacturés de l’Allemagne! N’est-ce pas, presque immédiatement, la famine? N’est-ce pas le désordre? N’est-ce pas l’émeute, voire la révolution?
Certains Allemands affectent de s’inquiéter : « Si les Français rentraient jamais en possession de l’Alsace- Lorraine, l’Allemagne n’aurait-elle pas à redouter de leur part une ardeur d’invasion? » Rappelons que l’Allemagne, qui croit si bien connaître la France et le Français, commet parfois de parfaits contre-sens. Le Français n’a plus — s’il l’a jamais eue véritablement ! — la passion des conquêtes. Les peuples, nous entendons : les peuples qui travaillent et qui pensent, ne se haïssent guère les uns les autres. Les peuples s’aimeraient toujours davantage , s’ils voyaient clairement leurs efforts aboutir à la prospérité de la grande famille européenne.
Dans le nouvel état de choses, l’Alsacien n’a
rien perdu de ses anciennes qualités. Il se plaît toujours aux longs efforts. N’étant, de nature, ni impatient ni pressé, il sait s’assouplir aux situations sans abdiquer son caractère. Il a le don des langues, ce qui le distingue encore aujourd’hui de ceux qu’il appelle en son langage « les Français de l’intérieur ». Il possède au plus haut point le sens du réel et surtout de la mesure. Dès que sa perspicacité découvre une exagération, dès que son goût note une déclamation ou une attitude, il a quelque peine à dissimuler la méfiance ou la raillerie dont s’emplit soudain son âme. Il est l’ennemi né des démonstrations, des éclats, de ce que le peuple appelle si joliment « des scènes », parce qu'il y entre toujours une part de cabotinage (1).
La bonne grâce alsacienne n’admet pas d’esprit de caste, pas même d’esprit de classe (2). Chose délicieuse pour notre goût et pour notre cœur, l’Alsace a les mêmes admirations et les mêmes aversions que la France. Elle se délecte aux mêmes
(1) Les Français qui veulent connaître, au jour le jour, la vie en Alsace-Lorraine, doivent lire le Journal d'Alsace, fondé en 1787 (Strasbourg, imprimerie alsacienne). Ce beau et vaillant journal, rédigé tout entier en français, a pour directeur M. Léon Boll, dont toute l’Alsace connaît le talent et estime le caractère.
(2) Il y a, en Alsace, 800,000 catholiques, 300,000 protestants, 25,000 israélites. Les protestants ont entre leurs mains presque toute la grande industrie alsacienne.
modes. Elle est choquée des mêmes ridicules.
Dans l’âme de l’Alsacien le plus germanisé en apparence, il reste toujours un très grand nombre d’éléments français et un très grand nombre d’éléments alsaciens. Que l’on fasse la somme de ces éléments français et de ces éléments alsaciens : on aura presque toute l’âme de cet Alsacien en apparence germanisé. N'hésitons pas à le reconnaître : il y a, en Alsace, des fonctionnaires qui non seulement n’ont pas pu germaniser les Alsaciens, mais qui se sont eux-mêmes légèrement francisés. Leurs enfants parlent alsacien. Leurs petitsenfants parleront français.
Disons, à ce propos, que les journaux allemands, particulièrement ceux de Berlin, sont d’habitude fort mal renseignés sur ce qui se passe en Alsace-Lorraine et plus mal encore sur ce qu’on y pense. L’Alsace-Lorraine est le théâtre d’une revanche continue : l’Allemand s’y efforce d’imiter les modes, les mœurs, les élégances françaises; le vainqueur rêve de prendre la loi du vaincu.
Le style français, nous le saluons dans les plus exquises constructions privées d’Alsace-Lorraine. Nous le saluons dans les meilleures de ces gravures, de ces tableaux, de ces sculptures, de ces œuvres d’art exécutés par des Alsaciens-Lorrains. Nous le saluons aussi dans la toilette des femmes de Strasbourg, de Colmar, de Mulhouse. Toilette
de nuances, de lignes, de parfum si français! Toilette portée avec une élégance discrète où l’on respire la fleur même de notre race. Si élancées, si souples, les Alsaciennes qui s’habillent à Paris, on ne les distingue nullement des Parisiennes. Quant aux Allemandes, elles peuvent s’habiller à Paris et vivre à Strasbourg, on les distingue toujours. Nous avons vu aussi des Allemands qui essayent de nouer, sous un col rabattu, une cravate lavallière à la française, à la parisienne, à la montmartroise. Hélas! ils nous font songer au mot terrible d Emmanuel Kant : « La différence entre un sot et un fat? Un sot, c’est tel Allemand qui va à Paris; un fat, c’est ce même Allemand qui en revient ».
Avec sa brutale perspicacité, la Prusse avait sondé la tendresse qui unit l’Alsacien à sa terre natale (1). Seules ont été déclarées valables les options suivies d'une émigration effective ou sans esprit de retour.
Si délicieuse avec ses montagnes, ses plaines fécondes, ses riches villages, ses villes pitto-
(1) Edmond About, de sa maison de Saverne, la Schlittenbach, admirable propriété touchant à la forêt, dominant la voie ferrée, située dans un site inoubliable, nous disait : « Ma pauvre maison ! 11 me semble que j’y ai laissé mon cœur. Et elle reste indivise entre M. de Bismarck et moi! » On nous assure que la Schlittenbach ne tombera pas en déshérence.
resques, ses maisons neuves, ses ruines antiques, la terre d’Alsace est celle dont on se déracine le plus difficilement.
Ne voulant pas aller à l’Allemagne, ne pouvant pas aller à la France, l’Alsace s’est repliée sur elle-même. Elle est revenue à soi. Elle s’est mieux connue . Elle a découvert en soi des sources nouvelles de productions matérielles et intellectuelles . L’industrie , la littérature , le théâtre, l’art, ont profité également de cet incomparable effort d'une race bien douée qui se concentre passionnément en son essence.
Ce qu’il importe d’affirmer, c’est que, s’il existe quelque mélange dans les idées (comment n’en serait-il pas ainsi, après plus de trente ans?), il n’existe aucun mélange dans la race.
Confusion, et non fusion! Alsaciens et Allemands se fréquentent sans s’unir.
— « Qu’il y ait demain un plébiscite, quel en serait le résultat? » Voilà certes la question des questions. Dès qu’elle est posée, un silence se répand, plein de généreuse angoisse.
S’il y avait demain un plébiscite, il faudrait d’abord, en toute justice, écarter du scrutin les immigrés. Resteraient les véritables Alsaciens- Lorrains. Alors, nous le savons, ceux-là, en majorité, en immense majorité, demanderaient à rentrer corps et âme dans notre adorable patrie française.