LA FILLE MORTE
De sentier pour monter au château d'Echery,
Point ou si peu! Mais quoi ! Chaque pas est fleuri.
La fleur du serpolet et la fleur de l’oseille Forment sur les côtés une plaque vermeille,
Un amas empourpré qui frémit. Au-dessous,
L’eau gazouille, invisible, et se perd en remous.
Le fier château n’est plus que vieux murs qui s’épandent.
A peine si, là-haut, on distingue au ciel clair Une ouverture avec une rampe de fer.
En face, on voit surgir, en pente hérissée,
Une montagne, masse effroyable et tassée.
La Montagne de la Fille-Morte . Jadis,
Le plus dur des barons de tous ces burgs maudits,
A l’un de ses vassaux prit sa fille. Le père Retrouva la victime au lit du noir repaire,
Et l’acheva. Sur son tombeau vite creusé,
Chaque homme du pays en passant a posé Une pierre. Et l’on vit d’abord une jonchée De rocailles dans l’ombre aux coteaux arrachée!
Puis ce fut lentement un monceau qui surgit,
Puis un lourd tumulus qui sans fin s’élargit,
Puis — dans le désespoir et le deuil, sans relâche, Les fils des petits-fils continuant la tâche ■ — -,
Tout un mont de vengeance et de sombre pitié ! Sous ce mont dominant l'affreux burg châtié,
Dans son pesant sommeil doit s’apaiser ton rêve,
O Fille morte! Et si le peuple qui s’élève,
A ton sépulcre énorme, écrasant et fatal Apportait les débris du château féodal,
En l’absorbant parmi la ronce et l'aubépine,
Le mont serait à peine accru de sa ruine.
Barr.
Imaginez des montagnes dominant des forêts, des forêts dominant des vignes, des vignes dominant une ville, une ville dominant la vaste plaine d'Alsace. Cette ville heureuse, c’est Barr.
L’hôtel de ville est un ancien château décoré d’un balcon. A côté, une maison à tourelle et une fontaine à ciselures sont deux précieux présents de la Renaissance. Cet hôtel de ville a une histoire assez enchevêtrée. 11 remplace un château qui remplaça une forteresse, laquelle fut, à ce que l’on prétend, détruite par le diable en personne. S’il fallait vraiment que le diable intervînt pour que cet hôtel de ville se formât avec son joli entourage, le diable, cette fois, a eu de l’esprit et son œuvre est bon.
L’antique cité de Barr s’enrichit de maisons
toutes neuves et riantes que recouvrent de grandes et hautes toitures de tuiles. Ce sont des « jeunesses » coiffées à la vieille mode.
Pour alimenter de rêverie ses heures de repos, la ville actuelle a sa très large part de ruines admirablement situées et dessinées. Parcourez des yeux le sommet des monts. Voici la tour de Spesbourg. Voici la masse hérissée de Landsberg. Voici l’enceinte et les deux tours écartées d’Andlau, couronne bizarre qui de chaque côté porte un gigantesque fleuron. Voici enfin la terrasse de Sainte-Odile. A Sainte-Odile, il y a la « Chapelle des Larmes ». Ceci est la Terrasse des Rêves.
Obernai.
Les vallons sont plus verts; les grands escarpements boisés ont une courbe plus élégante; les prés et les vignobles se déploient avec plus de somptuosité.
La montagne de Sainte-Odile, en ce front des Vosges tout hérissé de ruines sauvages, est toute couronnée de paix. Cette montagne de Sainte- Odile semble un temple d’éternelle sérénité. Etre là, calme dans la nature si calme, pur dans l’air si pur!
Inoubliables silhouettes d’Obernai : vieille tour à créneaux, haute tour à échauguettes, flèches de
pierre brunâtre, puissantes et délicates, solides et ouvragées !
Charme inoubliable d’Obernai ! Dès que le nomade posa le pied ici, il dut connaître la sensation de la patrie. Qui ne voudrait pouvoir signer : « Un citoyen d’Obernai, ville libre de France »?
Ce sol d’Obernai conserve des traces de très anciennes habitations. Gaulois, Gallo-Romains, rois d’Austrasie, ducs d’Alsace, ont passé ici et ont donc voulu y demeurer. Une ferme royale (villa regia ), construite par les rois d’Austrasie, servit, dit-on, de résidence aux ducs d’Alsace et particulièrement à Etichon (Atticus) , père de sainte Odile. Sainte Odile serait donc née en cette villa regia. Au onzième siècle, le père de Frédéric Barberousse, Frédéric le Borgne, duc d’Alsace et de Souabe, est venu s’y établir. Érigée en ville libre impériale par Frédéric II, entourée de solides murailles, Obernai fit partie de la Décapole. Elle résista aux Armagnacs, en 1444. Elle fut prise et assiégée trois fois en quatorze années, pendant la guerre de Trente ans. C’est à Obernai qu’en 1679 la noblesse de la Basse-Alsace prêta serment à Louis XIV.
Clochers et chapelles, boiseries et ferrures, halles superbes et maisons bourgeoises, portes cintrées et écussons, puits et fontaines, tout, jus-
qu’au cimetière même, abonde en puissants chefsd’œuvre. Arrêtons-nous pour boire un peu d’eau limpide à cette belle fontaine datée de 1579 et couverte d’inscriptions bibliques ; peut-être y boirons-nous, goutte à goutte, claire comme de l’eau de roche, la sagesse des nations.
Nulle part, la grâce de la Renaissance ne s’est exercée avec plus de finesse et plus de fraîcheur. Vieille assurément, la ville exquise a une vieillesse de fée, gardant sous ses rides la jeunesse invincible de son doux sourire et de ses doux yeux.
Ici le seizième siècle, en une fécondité délicate, en une inspiration fleurie, semble avoir réussi à s’éterniser. Le temps n’a su ni rompre ni faner les dentelles de pierre. L’écheveau des rues étroites est toujours délicieux à débrouiller. Plantés de beaux platanes bruissants, les remparts s’allongent en promenoirs de rêve. Bordée de maisons et brodée d’ombres pittoresques, la rivière évoque l’idée d'un canal vénitien. Mais de quelle Venise s’agit-il ici? D’une Venise sans morbidesœ ni fièvre. D’une Venise où l’on respire la salubrité d’un air balsamique. Ici, l’enchantement est à la fois très pénétrant et très vivifiant. Voici des houblonnières et des pommiers sans nombre. Dans
les houblonnières d’Obernai, on croit goûter une amertume cordiale et saine. Chaque pommier d'Obernai paraît être l'arbre du Bien.
Rosheim.
L’ancienne ville impériale qui fit partie de la Décapole, placée dans un pli de terrain comme dans un pan du manteau des Vosges, déborde sur la plaine. De très loin, on aperçoit une tour noire et une tour blanche.
La ville enregistre dans ses fastes des incendies, des pillages et des massacres. La guerre des Armagnacs et la guerre de Trente ans lui furent particulièrement cruelles.
Charlemagne, dit-on, posséda ici un château de chasse. Serait-ce cette maison ( heidenhaus ), maison si vieille et pourtant insuffisamment vieille ! L’hôtel de ville a une belle inscription qui rappelle élégamment l’affreux sac de la ville au commencement de la guerre de Trente ans. Une curieuse image de la Vierge, peinte sur le mur, fait sentinelle sur une des portes.
La tour noire est celle de l’église Saint-Pierre et Saint-Paul. A l’extérieur, voici une gracieuse décoration et, sur le faîte, des groupes sculptés, qui chantent la légende de l’église elle-même. Le leitmotiv est cette figure placée à la base du
clocher, vague silhouette accroupie qui tient une bourse. On conte que l’architecte, manquant d'argent pour poursuivre son œuvre, fit lui-même une quête. Cette figure symbolise cet étrange effort artistique. Figure accroupie de Rosheim, ta place est marquée sur presque toutes les cathédrales! A l’intérieur, l’église Saint-Pierre et Saint-Paul a toute la vastité sombre du roman. Par ses fenêtres étroites, se glisse une lueur avarement mesurée, très favorable aux plus poignantes méditations.
De Niederhaslach à Molsheim.
Contrée si riche en souvenirs, en paysages, en chefs-d’œuvre! Allons, par exemple, de Niederhaslach à Molsheim. Le village de Niederhaslach s’est formé, lui aussi, autour d’un monastère. Les monastères croissaient et se multipliaient naturellement sur ce doux sol, à l’abri de ces douces montagnes. L’église en grès rouge est admirable. Elle eut, dit-on, comme architecte, le fils de l’architecte de la cathédrale de Strasbourg. N’admettons cette légende que comme symbole. La délicate église peut bien paraître la fille de la sublime cathédrale.
Non loin, voici un amphithéâtre rocheux d’où bondit une cascade. Voici le Nideck, ses ruines,
sa haute tour carrée, son opulente poésie. Voici le Schneeberg où sorciers et sorcières, meneurs et meneuses de loups formaient des rondes interminables. Aujourd’hui, assis près d’une table d’orientation, nous voyons se ranger autour de nous — ronde éternelle, ravissante sorcellerie! — les sites les plus merveilleux, le Girbaden, Sainte-Odile, la double pointe du Donon, la plaine de Lorraine aux vastes étangs, les châteaux de Saverne, de Strasbourg, la plaine d’Alsace, la Forêt Noire. Ce sont là des meneurs et des meneuses de rêves.
Mutzig.
Nous arrivons à la curieuse petite ville de Mutzig, sur la Bruche, au pied de la colline aux rochers. Le château de plaisance que les évêques de Strasbourg firent construire à Mutzig avait été transformé en manufacture d’armes. Jusqu’en 1870, on y fabriqua des fusils pour nos soldats. Des officiers d’un grand mérite présidaient à cette fabrication. Si près de l’Allemagne, ils étaient à même de comparer. La comparaison leur semblait rassurante. L’un de ces officiers nous a raconté maintes fois les essais de tout genre qu’il a faits à Mutzig, un peu avant l’année terrible. Il constatait de plus en plus clairement la supériorité du fusil Chassepot sur le fusil Dreyse.
La guerre éclata. Ce ne furent ni les fusils, ni les hommes qui, chez nous, restèrent inférieurs.
Molsheim .
Molsheim semble un guerrier du vieux temps qui s’est endormi dans sa vigne, sans quitter son armure. Les fortifications que le moyen âge a données à Molsheim subsistent, presque intactes, au vingtième siècle. A l’entrée, un énorme donjon carré nous en avertit.
Molsheim a une noble histoire. D’abord, elle fut la rançon de Mulhouse que les évêques de Strasbourg réclamaient : « Prenez Molsheim et laissez-moi Mulhouse », leur dit, au commencement du quatorzième siècle, l’empereur Henri VI I, Les évêques de Strasbourg acceptèrent Molsheim et en eurent contentement. Molsheim devint une fastueuse cité. De là, au quatorzième et au quinzième siècles, des attaques réitérées, des pillages. A partir de 1573, la ville eut son hôtel des Monnaies. Elle a toujours ses vins d’or.
Elle a aussi son église du quinzième siècle, où le gothique se meurt en flamboyant. Clochers, nef, transepts, sont de dimensions superbes. Dans le côté droit se creusent des tribunes assez vastes pour contenir une cité. Piliers et voûtes sentent déjà la Renaissance. Les nervures des
voûtes s’entre-croisent en dessins variés ; les chapiteaux s’évanouissent ; la naissance de l’arcade n’est indiquée qu’en un seul pilier, près de l’entrée, par une espèce de corbeille légère. Les chapelles latérales datent du seizième siècle.
A Molsheim avait été fondée, en 1580, une école de jésuites qui devint fameuse. Transformée en université par l’évêque Léopold d’Autriche, cette école fut, par Louis XIV, transportée à Strasbourg. Dans l’église cent détails, à force de complication et de subtilité, rappellent le goût jésuitique. A gauche, dans une chapelle du chœur, une série de peintures murales content les aventures édifiantes de saint Ignace. Des figurines et des ornements en stuc se multiplient avec une étrange profusion. A la base des piliers sont sculptés de petits personnages en extase. Les piliers du chœur portent des lions de pierre aux pattes d’aigle qui tirent une langue métallique. Quand les œuvres d’art ressemblent à des jouets, c’est un signe certain que l’art a vieilli, et que même il va retomber en enfance.
Derrière l’église, en une rotonde ouverte, nous voyons un groupe de statues : le Christ au Jardin des Oliviers. Oliviers ébranchés et rasés à ce point que l’on se demande si le philosophe scythe n’a pas passé par là! Tous les disciples sont endormis, même le disciple bien-aimé. Jésus
pleure et prie. Au fond, on voit, sculptés en basrelief, les Romains qui arrivent. L’un d’eux porte une lanterne, une vraie lanterne de fer-blanc et de verre. Judas qui les conduit, cheveux hérissés, bouche grimaçante, semble secoué par un frisson convulsif. Nous sommes dans un pays où l’on a toujours exécré la trahison.
Sur la place du Marché, l’ancien hôtel de ville est un joyau : balcon ouvragé sur trois côtés au premier étage , escalier double grimpant à une tourelle centrale, façades à pignons historiés — nous allions écrire : façade à facettes ! Des deux côtés de l'horloge, deux statuettes d’anges sonnent les heures. A chaque coup, pour sonner, chaque ange détache complètement son bras de son corps Mais quoi ! les anges n’en sont pas à un miracle près.
En face de l’ancien hôtel de ville, l’hôtel de ville moderne est un grand et grave édifice à fronton grec, comme il sied. Sur la place, une ancienne fontaine à double vasque porte une sorte de lion symbolique, debout et échevelé. Plusieurs maisons du dix-septième et du dix-huitième siècles ont gardé leur air de séduisante distinction bourgeoise.
Nous cherchons dans la ville la maison où est né Westermann. Une inscription devrait y rappeler en quelques mots la vie de ce grand Alsa-
cien qui, ayant quitté l’armée à vingt-deux ans comme sous-officier (1773), accueillit avec ardeur la Révolution ; devint greffier de la municipalité de Haguenau; se distingua à Paris, le 10 mai 1792 ; fut envoyé près de Dumouriez par Danton dont il était le bras droit ; reçut le commandement d’une légion de volontaires parisiens, toujours à l’avant-garde ; montra un courage surhumain en Vendée; prit d’assaut Parthenay défendu par Lescure, et Châtillon défendu par La Rochejaquelein; fut couvert de blessures à la bataille du Mans... Là, s’arrêterait l’inscription. Le reste serait trop triste. Westermann est mort sur l’échafaud en 1794. Il avait trente et un ans.
Voici, place de l’Eglise, un petit obélisque couronné d’une guirlande, qui porte une inscription plus saisissante encore : Les habitants de Molsheirn aux enfants de la ville morts en 1870-71 pour la patrie . Pour la patrie !