CHAPITRE PREMIER •(^^^^^^^/^ , La Traversée
Passer deux mois en Amérique ne donne pas le droit d'en parler. Un pays aussi vaste, un peuple aussi complexe ne se laissent pas voir, encore moins juger, avec une telle précipitation.
Et pourtant, j'éprouve le besoin de fixer ces notes. Elles ont une première excuse dans le fait que ce rapide séjour fut précédé, il y a quinze et dix ans, de deux autres plus longs, et que, même en France, surtout depuis quatre ans et demi, je n'ai pas cessé d'être en contact avec nos amis de l'autre côté de l'eau. Elles en ont une seconde, et plus décisive encore, dans l'intérêt extraordinaire des événements au cours desquels s'est accompli ce dernier voyage et qui ont porté presque soudainement les États-Unis à l'apogée de leur histoire, tout au moins en ce qui concerne leurs rapports avec les autres peuples.
Lequel eût osé, parmi leurs admirateurs, annoncer, au début du siècle, qu'on verrait bientôt de puissants empires implorer cette démocratie, qu'on entendrait les derniers Césars lui demander grâce et protection? Et pourtant, c'est à quoi je viens d'assister. Le jour même, 6 octobre, où je quittais Paris pour m'embarquer sur le Rochambeau, paraissait la supplique du gouvernement allemand à celui des États-Unis, avec la demande d'armistice et l'engagement de prendre comme base des négociations le programme du Président. Le jour même, 24 octobre, où notre mission était reçue à la Maison-Blanche, nous apprenions que la veille en était partie cette réponse écrasante et que l'Allemagne allait accepter : « Adressezvous au maréchal Foch; admettez notre suprématie militaire et n'espérez rien qui la compromette; changez votre gouvernement; il n'est d'armistice possible que celui qui nous assurera le pouvoir sans limites d'imposer les détails de la paix. » Et le jour enfin où je rentrais dans les eaux de la Gironde, 14 décembre, le chef élu des États-Unis, vers lequel se tournent maintenant tant d'aspirations et tant d'espérances, recevait à Paris, de notre peuple encore vibrant de sa victoire, un accueil inconnu des monarques les plus acclamés.
Ajoutez qu'en ce bref laps de temps, j'apprenais coup sur coup, avec la même émotion que vous,
lecteurs, mais avivée encore par l'effet de l'éloignement et de l'imprécision, les bulletins de nos victoires finales, la libération des terres envahies de France et de Belgique, le recouvrement de r Alsace-Lorraine, les triomphantes conditions de l'armistice, la chute successive des empires et royaumes ennemis, la naissance presque quotidienne de nouvelles républiques et même de nouvelles patries, l'effondrement d'un monde, la naissance d'un autre, l'apparition, à ce qu'il semblait, ou du moins la promesse, d'une humanité toute régénérée.
Combien je regrette de n'avoir pu, faute de recueillement et de solitude, noter ni les circonstances où se succédaient tant de grandes nouvelles ni les émotions qu'elles nous apportaient! Puissé-je, le calme étant aujourd'hui revenu et l'intervalle restant petit encore, m'en rappeler au moins l'essentiel et, dans ces pages, le faire revivre pour perpétuer en quelque manière ma reconnaissance envers Dieu! Je n'aurais, du reste, point songé à les publier avec cette hâte et à mesure qu'elles s'écrivent, si nos ennemis d'hier, nos ennemis d'aujourd'hui encore, ne tentaient pas en ce moment même d'ébranler sournoisement l'amitié qui nous lie aux États-Unis : amitié profonde, amitié durable, amitié nécessaire et que, pour le bien des deux nations, chaque citoyen doit entretenir sans nulle défail-
lance, telle qu'elle existe, nous le savons tous, dans les cœurs français et telle que là-bas je l'ai constatée avec évidence ^.
Les dix premiers jours du voyage furent loin d'en être les meilleurs. Le plaisir d'aller en Amérique ne résistait qu'à demi aux malaises de la traversée... L'effet des bonnes nouvelles qui avaient réjoui notre départ s'atténuait peu à peu dans l'absence d'autres informations, et le sentiment, à la longue, devenait très désagréable, d'être certains qu'il se passait de grandes choses, en ignorant lesquelles. Il y avait bien, au commencement et vers la fin, des » sans-fil » venus de la terre ferme; mais les premiers, ceux de France, ne disaient à peu près rien, et les derniers, ceux d'Amérique. — fâcheux mélange de conjectures, d'informations et de commentaires, — se
^ Une bonne partie de ces pages ont paru dans le Correspondant des 25 février, 10 mars, 25 juin et 25 juillet 1919. Quelques-unes reflètent peut-être trop vivement la préoccupation du jour où elles furent écrites; les événements marchent, à l'heure actuelle, avec tant de hâte que le début d'un livre, si rapidement qu'on l'écrive, semble parfois d'une époque tout autre que la lin. Je n'ai presque rien changé de mon premier texte. A quoi bon, d'ailleurs? l^es modifications ellesmêmes ne seraient plus au point cpiand on les lirait, quand on les imprimerait. L'important est d'être sincère, de fixer loyalement ce qu'on voit et ce qu'on éprouve.
rapportaient pour la plupart à des faits et à des textes que nous ignorions.
Les passagers en étaient réduits à contenter les uns sur les autres leur curiosité. Les noms intéressants ne manquaient point sur la liste du bord ; c'est ainsi que nous possédions, en M. Francis de Croisset, un de nos plus spirituels auteurs dramatiques; en M. André Chevrillon, l'homme de France peut-être qui a pénétré le plus avant dans l'âme américaine. Les inconnus eux-mêmes étaient presque tous chargés de missions qui valaient la peine d'être devinées, envoyés qu'ils étaient soit par les Affaires étrangères, soit par la Guerre, l'Instruction publique, le ministère du Commerce ou celui du Travail. Il y avait des membres de la Confédération générale du Travail, qui allaient servir notre gouvernement en Nouvelle-Zélande; il y avait des prélats, des prêtres, des officiers notoirement chrétiens, et c'est dans ce groupe, à la tête duquel brillaient l'évêque d'Arras, Mgr Julien, et le recteur de l'Institut catholique de Paris, Mgr Baudrillart, que se trouvait votre serviteur, avec le vicaire général d'Arras, avec un aumônier militaire, l'abbé Flynn, avec le capitaine Duthoit, professeur de droit dans une Faculté libre, et le lieutenant Flory, président d'une Association d'étudiants catholiques, l'un et l'autre décorés pour hauts faits de guerre. Notre mission première était de por-
ter l'hommage de la France à l'illustre cardinal Gibbons, pour le cinquantenaire de son sacre épiscopal, et nous devions y ajouter, en discours publics, en entretiens privés, en relations amicales, tout ce qui pourrait au mieux servir les intérêts de notre patrie.
Les passagers les moins officiels ne manquaient pas non plus de bonnes raisons pour justifier leurs passeports : Français ou Françaises, qui cherchaient, dans le domaine des études ou celui des affaires, à resserrer nos liens avec les États-Unis; Américains ou Américaines, qui allaient se reposer des fatigues contractées en servant la France et entretenir chez leurs concitoyens le feu sacré du dévouement. Tel ce pasteur Stirs, de la belle église Saint-Thomas de New- York, que je prenais pour un jeune homme et qui me montra la photographie de son fils, un des combattants de la guerre. Il me donna aussi le texte du sermon enflammé qu'il avait prêché le 4 août, à l'église américaine de l'avenue de l'Aima, pour le quatrième anniversaire de la guerre et où j'aimais à trouver des paroles comme cellesci : « Plus grande encore que la honte de l'attaque nous apparaît la gloire immortelle de ceux qui lui ont fait face et qui l'ont contenue. L'attaque était diabolique; la réponse fut sublime... Alors, de la France bien-aimée, vieille de la science des âges et jeune d'espoir immortel, luit le long et
constant rayon d'une patience et d'une endurance presque divines. Encore ému de la leçon de la Belgique, le monde tomba aux pieds de la France avec un cri de bonheur et de soulagement. La Marne est plus qu'un nom; c'est le gage céleste de la victoire pour ceux qui se jurèrent fidélité jusque dans la mort. » Les circonstances du voyage me feront, c'est assez naturel, rencontrer surtout le clergé catholique; je n'en suis que plus heureux de pouvoir noter dès les premiers jours un si clair témoignage de la sympathie qu'éprouvent, eux aussi, pour la France les Américains protestants.
Avec une telle équipe de passagers, — même sauvegardant à peu près les lois de la discrétion sur ce qu'ils avaient fait ou se proposaient de faire, — les sujets d'entretiens ne manquaient pas à ceux d'entre nous qui pouvaient fréquenter le pont, la salle à manger, le salon, le fumoir ; et la mer, douce relativement pour un mois d'octobre, ne l'interdisait qu'aux estomacs dénués de savoir-vivre. J'en pus moi-même profiter quelquefois, notamment les deux derniers jours, où le temps se montra plein de clémence; et c'est ainsi que j'assistai à la soirée de bienfaisance domiée dans le grand salon au profit des œuvres du secours national de guerre. Ce fut mon début en éloquence bilingue, d'en annoncer les préparatifs à nos compagnons, assemblés pour remplir je ne
sais plus quelles formalités de douane ou de débarquement. Il fallait exhorter tout le monde à prendre des billets de tombola et à donner des objets pour la vente ou pour la loterie. Il n'était pas aisé de satisfaire à la seconde requête, rien ne pouvant s'acheter sur le bateau, et chacun n'ayant avec soi que le nécessaire. A force d'ingéniosité, cependant, l'on réunit de quoi garnir assez bien deux petites tables et la recette se monta au chiffre respectable d'environ dix mille francs. L'honneur d'un tel succès revient, pour une part, au speech plein d'esprit et de cœur par où l'évêque d'Arras ouvrit la séance; pour une autre part, à la verve étourdissante des commissaires-priseurs, un journaliste de marque et un brillant architecte de Philadelphie. Mais je crois bien qu'il le faut surtout attribuer à la générosité des Américains présents parmi nous, car enfin il n'y a pas d'éloquence qui puisse pendant plus d'une heure soutenir, à elle seule, des enchères comme celles-ci : 15 et 20 francs les paquets de cigarettes, 50 francs une boîte de cigares ou une bouteille de Champagne, 200 francs les coups de crayon de l'artiste architecte, 75 francs des flacons d'odeur, 100 francs et davantage les autographes de quelques passagers, le discours de Mgr Julien sur le Miracle de la Marne, les brochures de propagande offertes par Mgr Baudrillart, voire certain article de votre serviteur sur le
cardinal Gibbons. Les colons prudents ne compteront jamais, pour monter leur ménage, sur les ventes de charité qui se font à bord des paquebots; mais en temps de guerre, et surtout s'il s'agit d'œuvres pour la France, lv?s choses y sont hors de prix.
Parmi les causes d'intérêt qu'offrait la traversée, honnêtement il faut donner place à la question des sous-marins. Il serait plus juste cependant de l'inscrire au compte distractions qu'à celui de périls et menaces. Il y avait sans doute l'exercice de sauvetage, qui consistait à se rendre, muni de la précieuse ceinture, vers celui des canots où l'on devait descendre en cas d'accident; et il y avait aussi les instructions, affichées partout, sur la discipline rigoureuse qui alors s'imposerait sous peine d'être shot, tué à bout portant. Mais, si peut-être s'en impressionnaient ceux qui n'avaient rien connu de la guerre, en vérité ce danger hypothétique laissait plus que froids les combattants revenus du front et tout au plus nous rappelait-il, à nous, bombardés de Paris, l'excitation sui generis des attentes de gothas. Un détail en tout cas y faisait songer : le soin qu'on prenait chaque soir de rendre notre bateau invisible, invisible et muet. A fendre ainsi les flots dans le calme et l'obscurité, je trouvais beaucoup de poésie; mais le vrai danger résidait peut-être là. Je me rappelle qu'ayant vu en plein
jour un beau navire passer tout près de nous, venant d'Amérique, je pensai malgré moi qu'une telle rencontre, la nuit, pourrait offrir des inconvénients.
Il n'arriva rien. Les gens facétieux qui, au début et à la fin du voyage, braquaient leurs lorgnettes sur l'escorte protectrice des croiseurs armés, ou qui s'étendaient avec complaisance sur le nombre des navires perdus par la Compagnie, en furent pour leur mauvais goût. La dernière torpille ne fut pas pour nous, au-devant de laquelle certains amis, avant le départ, me reprochaient de vouloir courir; et le dixième jour nous arrivions parfaitement saufs en vue de la côte
américaine.
Bien que ce fût ma troisième entrée dans les eaux de New- York, j'en éprouvai cette fois une impression toute nouvelle et très saisissante. De la pointe de Sandy-Hook à celle de Long- Island, toute la mer semblait couverte de bâtiments de guerre et survolée d'avions ou d'hydroplanes. L'Amérique, immédiatement, se montrait à nous en cuirasse et en armes; et à mesure que, passés les Narrows, nous avancions, à la nuit tombante, sous la protection des forts, dans VUpper Bay et dans l'Hudson tout remplis de navires, à mesure que dans les ténèbres se déga-
geait la silhouette de la ville géante et qu'aux fenêtres de ses immeubles de cinquante étages des lumières si hautes s'allumaient, qu'on les eût prises pour des étoiles, la compréhension grandissait en nous de la puissance de ce nouveau monde et de la démence inexplicable qui avait poussé nos ennemis à le provoquer. Quand on a la France contre soi, y mettre encore l'Angleterre, pour y ajouter ensuite les États-Unis, c'est fatalement courir à sa perte, disposât-on de quatre fois plus de Bulgares, Autrichiens ou Turcs; les fumées de l'orgueil et de l'ambition, chez les auteurs de la guerre, n'ont pas moins troublé l'esprit que la conscience.
Vieil ami de l'Amérique, il me plaisait de voir mes compagnons de route saisis d'étonnement au premier aspect de sa grandeur et de sa puissance. Tous, sur le pont, accoudés à la balustrade, ils admiraient ce tableau inattendu de force et de beauté, — oui, de beauté, car maintenant les ombres de la nuit, de même qu'un peu plus tôt les lueurs du crépuscule, estompaient, au loin, ce qu'a de trop heurté la silhouette de New-York et elles en effaçaient doucement les disproportions. La mer n'avait pas besoin, elle, pour nous enchanter, de ce demi-mensonge; il y suffisait de ses eaux profondes et des milliers de lumières qui s'y reflétaient, lumières fixes des îles et des continents, mobiles et vivantes lumières des
16 KN AMÉRIQUE
navires en marche ou des projecteurs. Au milieu d'elles et les dominant comme une planète entourée de satellites, resplendissait le flambeau, le phare, de la Liberté éclairant le monde. Et si de jour il est permis de discuter la statue gigantesque, on ne peut qu'admirer, la nuit, cette prodigieuse introductrice d'une humanité que rien n'arrête en ses audaces. Bien avant que nous passions devant elle, sur la gauche du pontpromenade se pressait un groupe de soldats blessés ou convalescents, qui venaient se remettre, au pays natal, des épreuves de la guerre. Leur gaieté, jusque-là bruyante, peu à peu s'éteignit et fit place, très visiblement, à une grave émotion. Quand le navire se trouva en face du symbole respecté, tous se découvrirent et de leurs poitrines héroïques jaillit le chant national : « Amérique, oui, c'est toi, douce terre de liberté... »
Mais, si impressionnantes que pussent être, en cette soirée inoubliable, les scènes qui s'offraient à nos regards, des perspectives plus lointaines, soudainement révélées par les nouvelles qu'apportait le bateau pilote, nous faisaient tressaillir d'une bien autre émotion. Sur les journaux du soir, en lettres énormes, se détachaient des titres triomphants, et de leurs feuilles toutes neuves, que ehacim voulait atteindre le premier, s'envolaiejit des essaims de victoires. Devant les armées
de rEiitente, l'ennemi reculait partout. Les Anglais, les Français, les Belges le chassaient le long de la côte et approchaient jusqu'à dix milles de la frontière hollandaise; le roi Albert faisait, disait-on, son entrée dans Ostende. A l'autre extrémité du front d'Occident, les Américains s'emparaient de Grandpré, centre des opérations allemandes en Champagne. Au nord de Laon, au nord-ouest de Rethel, Debeney et Gouraud poursuivaient l'ennemi en fuite. La chute de Douai était imminente et l'avant-garde du maréchal Haig pénétrait dans Lille. Les dernières dépêches annonçaient même la délivrance complète de cette ville, et quelques-uns de nos compagnons, qui en étaient citoyens, mais bannis depuis le début de la guerre, tremblaient de joie, riaient et pleuraient comme des enfants... Avant d'aborder au grand continent de l'Ouest, nous pouvions avec complaisance nous retourner vers l'Orient : l'aurore d'un jour splendide s'y levait à l'horizon.