CHAPITRE II Premier jour de Mission
Sur les onze heures du soir, nous débarquons, après avoir traversé sans délai ni peine, en tant que membres d'une mission française, les formalités habituelles de douane, encore aggravées par l'état de guerre. La même qualité nous vaut, un quart d'heure plus tard, un accueil sympathique et des conditions accessibles dans un des premiers hôtels de la ville; il est permis de le nommer, — le Yanderbilt, — car il sert de centre ou de quartier-général aux envoyés de notre pays, et l'uniforme bleu horizon, constellé de croix d'honneur ou de médailles militaires, y circule comme chez soi, parmi les fleurs et les palmes, dans le vaste hall, dans l'élégance du restaurant et des salons, dans les ascenseurs qui conduisent à six cents chambres dotées de salles de bains.
Là résident aussi les directeurs du Service de l'Information française. Il y a, en effet, maintenant une propagande au service de notre pays, et elle est conduite de main de maître. Au commencement de la guerre, trop sûrs de notre bon
droit, nous n'avions pas cru nécessaire de le démontrer et les Allemands, bien éloignés d'une discrétion pareille, avaient profité de notre silence pour travestir à nos dépens, non seulement les idées, mais encore les faits. S'ils n'avaient, par l'excès même de leur zèle et surtout par l'horreur de leurs attentats, travaillé malgré eux pour nous, ce n'est pas notre propre défense qui nous eût rendus sympathiques aux neutres. Même après l'armistice, qui nous rouvrait d'emblée les portes de l'Alsace-Lorraine, on me demandera, aux États-Unis, des explications et des conférences sur la question, si simple et si claire pour nous, de nos droits sur ces deux provinces; les Américains voulaient bien, par amour de la France, qu'elle les recouvrât, puisqu'elle y tenait tant, mais beaucoup ignoraient les protestations, pourtant historiques, de 1871 et de 1874 à l'Assemblée de Bordeaux et au Reichstag de Berlin. Dans un autre ordre d'idées, quand ils m'interrogeaient sur nos difficultés politico-religieuses, je ne les surprenais pas moins en leur montrant que, malgré les embarras qu'elle a traversés depuis trente ans, l'Église de France donne encore, à elle seule, autant de missionnaires que tous les autres pays catholiques ensemble. Notre service de propagande a très bien fonctionné vers la fin de la guerre et il n'a pas peu contribué, soit à entretenir le zèle des Américains dans la lutte
commune, soit à nous les rendre on ne peut plus favorables au moment de l'armistice. Souhaitons que les voix de chez nous ne s'éteignent pas toutes avec celle des canons de Foch; pour éta])lir de bonnes conditions de paix et les faire appliquer, pour entretenir dans sa ferveur l'amitié entre nos deux peuples, nous avons besoin aussi que la vérité soit clairement connue, et il n'est pour cela d'autre moyen que de la faire connaître.
C'est à quoi nous travaillâmes, pour notre part, dès le matin qui suivit notre débarquement. Les journalistes, informés de notre arrivée, envahirent avant dix heures le salon de l'évêque d'Arras, où devait se régler notre ordre du jour, et il fallut, devant leur nombre, organiser une sorte d'interview collective. Elle eut lieu au début de l'après-midi, et ce ne fut une sinécure pour personne, l'évêque d'Arras et Mgr Baudrillart s'efforçant de répondre exactement à ce qu'on voulait d'eux, l'abbé Flynn et moi tâchant de traduire au mieux leurs idées sans trop les embrouiller des autres questions qu'on nous adressait simultanément, les reporters enfin essayant d'obtenir, en plus de la part commune, quelques données spéciales pour leur jomnal particulier. De cette petite assemblée de Babel, il ne sortit
pourtant pas trop de confusions ni de inéprises. Les feuilles du lendemain insistèrent Ijeaucoup sur ce qu'avait dit Mgr Julien des ruines de son diocèse et de sa cathédrale, de la barbarie allemande, des réparations et sanctions qu'il faudrait imposer, du droit de l'Alsace-Lorraine à redevenir française. Et c'étaient bien là les points essentiels. D'autres journaux, le Nevo-York Herald notamment, reproduisaient, en outre, mes réponses aux interrogations qu'on m'avait posées sur les blessés américains de notre hôpital; ils citaient avec complaisance ce que j'avais dit de leur courage, souriant dans les pires souffrances, de leur chrétienne sérénité devant la mort, du désir qu'ils manifestaient de guérir au plus vite pour retourner au front, prendre Metz et entrer à Berlin.
Les journalistes ainsi satisfaits et les rapports avec eux canalisés de cette sage manière, il resta du temps pour les autres affaires de ce premier jour. Avec le directeur de l'Information française furent examinées, et dans une certaine mesure arrêtées, les grandes lignes de notre programme pour toute la durée du séjour; avec le chancelier de l'archevêché de Baltimore, Father Stickney, gracieusement envoyé vers nous par le cardinal Gibbons, on arrangea les questions diverses qui se rattachaient à notre participation aux fêtes jubilaires. Nous apprenions avec tristesse qu'une
terrible épidémie de grippe espagnole sévissait à Baltimore, eomme presque partout, et s'opposait aux solennités projetées : les églises mêmes n'étant plus ouvertes, les cérémonies se feraient dans l'intimité du grand séminaire et de la maison du cardinal; on n'en comptait pas moins sur notre présence, et il s'agissait de régler au plus vite notre départ pour le lendemain matin. Tout cela n'empêchait point que Mgr Baudrillart, en qualité de directeur du Comité catholique de propagande à l'étranger, eût à répondre en même temps à des questions très précises, j'allais dire très sévères, du P. Burke, pauliste, directeur du Catholic World, et de Mgr Splaine, un des curés principaux de Boston, sur les Pupilles de la Nation, sur la Fraternité franco-américaine, et, en général, svu* l'attitude actuelle de notre gouvernement à l'égard du catholicisme.
A midi et demi, le terrain se trouve déblaj'é. Il reste le temps du lunch, plus une heure entière avant le retour de nos journalistes et avant les visites projetées. Qu'est-ce qu'on pourrait faire de pareils loisirs? Oh! une chose très simple : organiser un grand banquet pour ce soir même (quelle autre date possible, puisqu'on part demain matin?). C'est de quoi se chargent avec empresse-
ment M. Mulligan et M. Larkins, les deux directeurs des œuvres de guerre soutenues par les Chevaliers de Colomb. On combine les invitations tout en déjeunant, et, comme en Amérique le téléphone marche, à huit heures du soir nous nous rencontrons, dans une belle salle du Waldorf- Astoria, avec tout un groupe d'invités de marque. Jugez-en par ces quelques noms : Mgr Hayes, Mgr Schrembs, Mgr Muldoon, tous les trois évêques et membres du Conseil national catholique de la guerre; quatre prélats romains, dont Mgr Kelly, de Chicago, président de la grande Société d'Extension catholique; le P. Burke; le P. Wynne, jésuite, directeur de V Encyclopédie catholique; le P. Fenlon, sulpicien, président de la Faculté de théologie à l'Université de Washington; les hon. Victor Dowling et Morgan J. O'Brien, juges à la Cour suprême de New-York; M. Marcel Knecht, du haut commissariat français. Une trentaine de couverts. Je ne me rappelle plus le nombre des toasts, qui, d'ailleurs, ne fut guère moins élevé. Il y en eut de bien intéressants. Si je goûtai un peu moins les derniers, c'est qu'ils se prononcèrent vers onze heures et demie du soir, et que, la veille déjà, nous nous étions couchés tard. Sur sept membres de notre mission, cinq durent prendre la parole; et le reste à l'avenant. L'Amérique est le pays des toasts. L'évêque d'Arras et le recteur de l'Institut catholique
allaient avoir lieu de s'en convaincre; ils s'y firent, du reste, assez vite, grâce au plaisir manifeste qu'on éprouvait à les écouter.
Dès cette première rencontre, nous pûmes apprécier l'ardeur des sympathies américaines pour notre pays. Durant tout notre séjour, elles allaient se inontrer à nous, soit en paroles soit en actes, plus vives encore, cent fois, que nous n'osions les attendre. Mais ce fut une grande satisfaction de les voir s'exprimer si promptement et par des voix si autorisées. MM. Mulligan et Larkins, organes des Chevaliers de Colomb, représentaient la plus nombreuse association catholique des États-Unis; les trois évêques, si différents d'origine et de caractère, qui nous souhaitaient la bienvenue, traduisaient le sentiment de la hiérarchie. Mgr Hayes, qui prononça la moitié de son toast en un français plein de bonne grâce et de bonne volonté, était, en même temps qu'auxiliaire du diocèse de New-York, l'aumônier général des soldats et marins catholiques; nul ne devait faire plus que lui pour rendre agréables nos séjours dans la métropole de l'Est, et notre joie a été grande de voir, depuis lors, le Saint-Siège l'en nommer archevêqvie. Mgr Schrembs, quoiqu' Allemand d'origine, parla de la France et des Alliés en Américain de vieille souche; il insista pour recevoir la mission chez lui, à Toledo, et il devait lui faire, quelques semaines
plus tard, un accueil des plus chaleureux. Bishop Muldoon, évêque de Rockford, en Illinois, et que j'avais connu auxiliaire de Chicago, jouait le rôle prépondérant, celui de chef du Comité exécutif, dans le Conseil national catholique de la guerre; il fit l'éloge des Chevaliers de Colomb et les félicita d'être les premiers à saluer les représentants religieux de cette noble France qui avait, une fois de plus, sauvé le monde de la barbarie.
Même pour ceux qui, comme moi, s'abstenaient de Champagne, il s'élevait, de toutes ces bienvenues et de tous ces éloges adressés à notre patrie (je n'en ai cité que le petit nombre), une sorte d'ivresse généreuse qui aidait à vaincre le sommeil. L'air vif du milieu de la nuit acheva de m' éveiller, quand j'eus réussi, au sortir du Waldorf, à esquiver le retour en automobile et à parcourir à pied la petite distance qui nous séparait du Yanderbilt. Là, nous eûmes encore, avant de monter dans nos chambres, la satisfaction d'apprendre de glorieuses nouvelles : la côte de Belgique pleinement libérée; Bruges et Zeebruge repris; Douai aux mains du maréchal Haig; les Français près de Gand; les Anglais près de Tourcoing et de Roubaix, sinon déjà maîtres de ces deux villes; avance générale de nos troupes en Champagne et des Américains dans l'Argonne; capture d'innombrables prisonniers; partout, en un mot, les fruits magnifiques de nos longues
patiences, de la bravoure de nos soldats, des savantes manœuvres de nos chefs; partout, la justification déjà évidente de ces paroles du maréchal Foch : « Nous avons monté une côte parfois assez dure, mais maintenant nous descendons dans la plaine ^. » Même un peu abrégée, la prière du soir fut pleine d'actions de grâces, et le sommeil arriva par des portes d'or.
^ Dans les journaux anglais du 25 septembre.