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CHAPITRE XIX

Conclusion : Le maintien de l'Amitié Franco -Américaine .

Demeurons sur ces chers souvenirs. Ils préparent bien les voies à notre conclusion. Des amitiés américaines prises au sens individuel et privé l'on passe d'autant mieux à l'amitié américaine prise au sens collectif ou national que celle-ci très souvent a rencontré dans celles-là, comme on l'a pu voir en ce qui nous concerne, ses moyens d'action les plus efficaces.

Par le fait seul que, des deux côtés de l'Océan, des milliers et milliers d'amis vivaient des mêmes espérances ou des mêmes inquiétudes, par le fait seul qu'ils s'étaient souvent entretenus ensemble des raisons qu'avaient leurs patries de s'aimer, l'amitié franco-américaine avait d'avance poussé ses racines dans les cœurs et elle devait donner, à son heure, son fruit admirable : l'Amérique au secours de la France, juste retour de notre assistance ancienne. On improvise, au besoin, des alliances d'intérêts; on n'improvise pas : « La Fayette, nous voici. » Il faut à de telles paroles, à de tels sentiments, un siècle et demi

pour mûrir, un long temps d'affectueux rapports entre un grand nombre d'individus.

Il y a, Dieu soit loué, entre nos deux peuples, une affinité qui les attire l'un vers l'autre tant par certaines ressemblances, où ils se reconnaissent frères, que par des contrastes grâce auxquels ils se complètent, pour ainsi dire, et trouvent l'un dans l'autre la satisfaction de désirs que chacun d'eux, réduit à lui-même, arriverait mal à contenter. Français et Américains sympathiseront toujours par des qualités qui leur sont communes : la vivacité de conception, la franchise du caractère, la capacité d'enthousiasme et l'idéalisme. Français et Américains admireront toujours l'un chez l'autre ces qualités par où ils diffèrent : d'une part le sens du pratique, \c goût de l'initiative et l'habitude des promptes décisions; d'autre part raffinement du goût, l'art précieux des nuances, la clarté logique des idées. Rien ne leur manque de ce qui fait les mariages d'amour, — pas même les petites surprises, les dépits soudains, les passagères querelles, qui suivent quelquefois l'enchantement du début et qu'on se rappelle plus tard avec un sourire, lorsqu'on a eu, comme nous l'avons eue et l'aurons encore si le cas se représente, la sagesse de ne pas prendre au tragique ces légers mécomptes, de ne pas sottement les grossir pour en faire des causes de divorce.

Oui, mariage d'amour, oii nul des fiancés ne recherche les apports du conjoint, ou même ils déclarent tous deux vouloir se passer de dot : « Nos arrangements sont simples, écrit Vergennes au nom de la France en 1778; nous n'avons voulu nous procurer aucun avantage de commerce que d'autres nations pourraient jalouser et que les Américains mêmes pourraient se reprocher, par la suite des temps, de nous avoir accordés ^. » — Et la réplique arrive, cent cinquante ans après, quand l'Amérique entre en guerre aux côtés de la France : « Aucun mobile égoïste ne nous pousse, dit le Président Wilson en son message du 6 avril 1917. Nous ne désirons nulle conquête, nulle acquisition. Nous n'ambitionnons aucune indemnité pour nous-mêmes, aucune compensation pour les sacrifices que nous ferons de bon cœur. » Or cela n'empêche point, au contraire, qu'on se donne sans réserve. Pershing, devant le péril d'avril 1918, renonce à tous ses projets et préparatifs personnels pour mettre simplement ses hommes à l'entière disposition de Foch. Rochambeau, à bord du Duc de Bourgogne, formule ainsi son commandement avant de débarquer : « Le corps de troupes que Sa Majesté envoie en Amérique est auxiliaire des États-

* Lettre du 17 mars 1778 au marquis de Noailles, ambassadeur à Londres.

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Unis, ses alliés, et aux ordres du général Washington. »

Ni la noblesse de France qui, avec La Fayette, volait en Amérique au secours de la liberté, ni la jeunesse américaine qui, à l'appel de Wilson, accourait en Europe sauver la démocratie, n'agissaient donc, c'est trop évident, pour des motifs intéressés. Mais que, finalement, leur geste magnanime ait eu sa récompense et qu'il ait, sans calcul de leur part, servi la cause de leurs patries autant que celle de l'idéal, il ne nous déplaît nullement d'en convenir, admirateurs que nous sommes de la Providence divine et trouvant naturel que, par le jeu de ses lois, elle récompense les peuples de ce qu'ils font de bien. Dans les avantages qui résultent, pour les Etats-Unis et pour nous, de notre mutuelle amitié, je ne vois que des raisons nouvelles de la maintenir et de la développer; et, bien loin d'en rougir, il y a lieu d'insister sur cet heureux effet. Ceux qui conduisent les nations ont le droit de se rendre compte du chemin qu'elles suivent et la prévoyance chez eux est un devoir d'état. « Les députés des États- Unis, disait le ministre de Louis XVI, étaient disposés à nous accorder les privilèges que nous aurions exigés. Nous ne l'ignorions pas; mais le Roi a voulu faire un ouvrage solide qui passât

à la postérité et qui donnât à ses conventions avec ces États toute la solidité et la durée dont les transactions humaines sont susceptibles ^. » Et par ce désintéressement éclairé, la France royale du XVIII ^ siècle sauvait la France républicaine du xx^. De même il est permis de croire qu'en venant au secours de la civilisation menacée et en se croisant pour défendre « le droit plus, précieux que la paix )i, les États-Unis auront brisé par avance, et pour ainsi dire dans l'œuf, telles coalitions à base germanique où ils eussent risqué de perdre soit leur unité intérieure, soit leur liberté commerciale dans le Pacifique, soit leur juste influence dans l'Amérique centrale et méridionale.

Et cette généreuse politique n'importe pas moins à la grandeur future de nos deux pays. C'est en restant d'accord avec nous, comme avec nos divers associés de l'Entente, Angleterre en tête, que l'Amérique maintiendra la position de choix, l'hégémonie morale et, ajoutons-le sans crainte, la prospérité inouïe, par où elle s'impose aujourd'hui à l'envie de quelquesuns, à l'admiration de beaucoup, au respect de tous; c'est dans cette direction que peut et doit s'épanouir la splendide destinée que lui

1 Lettre de Vergennes à M. de Montmorin, ambassadeur en Espagne, 24 mars 1778.

ont promise, avec ses grands liommes, les esprits éclairés de l'ancien monde, et dont l'éclat présent n'est peut-être qu'vme aurore. Les États-Unis n'auraient pas eu, dans l'histoire, l'incomparable honneur de faire établir la Société des Nations, s'ils n'avaient commencé par se joindre à nous pour la défense des principes essentiels du droit; ils ne pourront dans l'avenir, quelle que soit leur force, assurer, à eux seuls, l'existence de cette société, l'œuvre la plus bienfaisante, mais en même temps la plus délicate, qu'aient jamais entreprise les hommes.

Mais la France, elle aussi, que son héroïsme a portée au sommet de la gloire, la France a besoin pour conserver son prestige, disons plus, elle a besoin pour vivre, de garder contact avec les mêmes peuples qu'elle a su mener à la victoire, principalement avec le peuple des États- Unis, plus nombreux, plus riche, plus puissant que tous les autres. Si notre pays, à son grand honneur et à son grand péril, constitue l'avant-garde de la civilisation, l'Amérique, elle, en forme la réserve; à l'heure toujours possible du danger, il faut que nous puissions, comme bette fois et plus rapidement, compter sur son secours. Le Président Wilson, en son admirable discours du Palais-Bourbon, a montré dans la France la vivante « frontière de la liberté », la sentinelle avancée du droit; et il a déclaré que le

reste du monde ne pouvait pas se désintéresser de notre sort, mais que tous devaient se tenir prêts à voler sans retard à notre aide, si jamais les menaces de l'Allemagne et de l'Orient venaient à réapparaître, si jamais l'esprit du mal tentait de renouveler les crimes qui ont frappé d'épouvante cette génération. C'est pourquoi nous avons eu le bonheur de connaître, en même temps que les clauses du traité de paix, l'engagement pris par le Président des États-Unis et par le premier ministre britannique de faire voter à leurs Parlements qu'une autre attaque de l'Allemagne contre nous trouverait ces grandes nations à

côté de la nôtre.

Conforme à nos inclinations, conforme à nos intérêts, le maintien de notre amitié s'impose encore à nous, Français et Américains, comme un devoir, — appelons les choses par leur nom, — comme un devoir de reconnaissance.

Les Américains, certes, ont assez prouvé qu'ils l'entendaient de cette manière. Après les noms de Washington et de Lincoln il n'y en eut jamais chez eux de plus populaires que ceux de La Fayette et de Rochambeau; il nous suffisait de les évoquer, durant notre mission, pour enflammer les auditoires. Mais le sentiment de gratitude que nous constations partout, ne se

limitait pas au glorieux passé de l'Indépendance; il s'appliquait, de plus, au fait que notre pays, durant les trois premières années de la guerre mondiale, s'est saerifié pour le bien commun. Une des plus fréquentes et plus belles paroles que nous ayons entendues là-bas, était que nous avons souffert et lutté pour eux, que nous avons, comme ils disaient, « combattu leurs combats » : You hâve fought our hattles.

Oui, les Américains sont venus à nous pour payer une dette sacrée. Tous l'ont compris, tous l'ont déclaré : les civils comme l'armée, les cinq cents intellectuels dans leur manifeste comme Pershing au cimetière de Picpus, et les simples soldats comme leur général en chef. Les troupes en marche l'ont chanté familièrement, comme l'ont écrit les publicistes et répété les orateurs :

Hello France !

Don't worry while we're there.

It's you we're fighting for; We' ve come to square a debt to you, France !

« Salut la France ! Ne t'inquiète pas tandis que nous sommes là. Nous venons régler une vieille dette envers toi, la France! »

L'idée ne serait pas admissible que nous ne sussions point reconnaître, nous aussi, le service

rendu. Les Américains n'entrèrent dans la lutte c'est vrai, que la troisième année de guerre; mais c'était le temps où nous commencions à avoir le plus besoin d'aide, et rien ne les obligeait, même alors, à nous secourir. Or, ils n'ont pas fait les choses à moitié. Si jaloux qu'ils fussent d'indépendance et si peu enclins à la discipline militaire, ils s'imposèrent sans hésiter la lourde loi de la conscription, inscrivant d'un seul coup dix milhons de jeunes gens de vingt-et-un ans à trente-et-un, préparant bientôt une seconde liste, de dix-huit à quarante-six ans, qui, l'heure venue, aurait donné encore treize millions d'hommes. Et l'entraînement commença sans délai. Un an et demi plus tard, au temps de l'armistice, ce peuple, naguère sans armée, avait sur le sol de France plus de deux millions de soldats; il en aurait eu cinq millions cet été, dix millions l'an prochain, « tout ce qu'il aurait fallu ». Il en expédiait trois cent mille chaque mois et, pour en amener davantage, quadruplait sa flotte de transports, comme sa flotte de combat. Devant cet afflux incessant et ces renforts inépuisables, nous nous sentîmes réconfortés et l'Allemagne se sentit perdue.

Ils n'ont pas seulement envoyé des hommes; ils ont avancé, aux Alliés et à nous, plus de cinquante milliards; ils en ont eux-mêmes dépensé plus de cent. Ils ont couvert quatre

emprunts de vingt à trente milliards à un taux moins élevé que les placements ordinaires. Par milliards aussi se comptent leurs dons gratuits aux diverses œuvres de guerre, à leur Croix- Rouge, en particulier qui ralliait, chiffre à méditer, vingt deux millions d'adhérents et qui n'a pas attendu 1917 pour secourir, pour empêcher de mourir de faim, les populations envahies du Nord de la France, de la Belgique, de la Serbie, de la Pologne. Pour subvenir à nos besoins, et cela librement, non par des lois, mais sur les simples conseils du préposé aux vivres, ils s'imposèrent des restrictions qui augmentèrent par millions de tonnes leurs envois de céréales, de viande, de sucre et d'essence. Les restaurants, les clubs, les hôtels réduisirent de moitié leurs menus. Vingt millions de familles signèrent et observèrent l'engagement d'épargner; et, comme la nouvelle « Administration de la nourriture » conseillait aussi de produire davantage, les « jardins de guerre » surgirent de toutes parts, ajoutant aux récoltes normales un surplus de six millions de tonnes.

En un mot les Américains se jetèrent sans réserve, avec leur fougue habituelle, dans l'accomplissement de la nouvelle tâche, tout entiers à leur sacrifice, ne poursuivant plus d'autre fin que la victoire du droit sur la tyrannie, et aussi certains de l'obtenir que de voir, chaque matin, le

jour remplacer la nuit. Lorsque nous débarquâmes aux États-Unis, quelques semaines avant l'armistice, l'esprit de guerre y soufflait comme un ouragan, irrésistible, entraînant tout, vraie force de la nature. C'est ainsi qu'ils sont venus à nous; c'est ainsi que nous les avons reçus, que nous les avons vus en Champagne, en Lorraine, combattre à côté des nôtres; c'est ainsi, j'ai droit de l'ajouter, que nous les avons admirés chez eux, prêts à tout pour la France et acclamant tout ce qui parlait d'elle. C'est ainsi enfin qu'ils resteront dans notre souvenir, dans nos cœurs et dans notre histoire.

Cette image, à la fois idéale et vraie, de ce qu'a été pour nous l'Amérique, nous ne permettrons pas qu'elle soit obscurcie par de vains nuages, de puériles difficultés, des erreurs passagères et individuelles; nous ne serons pas le jouet des malentendus et des faux rapports que l'ennemi, ayons-en donc conscience, grossit et exploite avec soin, quand ce n'est pas lui-même qui les crée de toutes pièces. Nous ne voudrons pas tomber dans l'erreur qui a perdu les Allemands aux États-Unis : le refus de croire au désintéressement, à l'idéalisme, à la puissance juvénile d'enthousiasme qui fait le fond de l'âme améri-

caine ^. Auprès de ce qu'a donné leur Croix- Rouge, que serait le procédé fâcheux d'un ou deux négociants avides? Que seraient, auprès de Saint-Mihiel et de Château-Thierry, la désinvolture excessive et la turbulence de quelques soldats auxquels pèse leur oisiveté? Et s'il est vrai que leur Président se soit opposé à l'une ou à l'autre de nos revendications, n'était-ce pas pour assurer mieux le succès de l'ensemble, pour maintenir des principes qui profitent à tous? n'était-ce pas en vue de rendre plus solides les fondements de cette grande Ligue dont nous serons les premiers à bénéficier? Et enfin, ce traité de paix que chaque nation voudrait arranger pour soi comme si ses propres intérêts étaient seuls en jeu, M. Wilson n'a-t-il pas un peu contribué à le rendre possible? S'il avait tenu, et il le pouvait, les Etats-Unis en dehors de la guerre, les conditions dont quelques-uns, vraiment difficiles, prétendent ne pas se contenter, seraient-elles donc aujourd'hui meilleures?

Mais je craindrais, en y insistant, même pour les combattre, de donner à ces doléances excessives, à ces faux griefs, plus d'importance qu'ils n'en ont en réalité. Tout autrement continue de penser, de parler, d'agir, la France véritable.

^ C'est l'idée que dveloppe très bien M. Jules Cambon dans son article de la Remie des Deux- .'ti ondes : « L'erreur allemande aux États-Unis «. (17 février 1919.)

Son Président, ses ministres, ses grands philosophes, ses savants et ses écrivains, ses plus fins artistes, ses meilleures familles, ses sociétés les plus choisies et son populaire le plus avancé gardent aux États-Unis l'ardente amitié des jours d'épreuve et de combat. L'ambassadeur de France à Washington a traduit simplement la simple vérité, quand il dit à la fin de la préface de son dernier livre : « Les Américains n'ont jamais oublié 1778; les Français n'oublieront jamais 1917. » Et c'est la juste réplique à l'acte gracieux de Washington lui-même, qui, le 6 février 1783, pour célébrer l'anniversaire de notre première alliance, donnait comme mot d'ordre : « Amérique et France », puis, comme mot de ralliement : « Unis à jamais ».

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