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de générosité, la blonde Gérès n’en versa une pareille dans son Attique aimée.
Par l'influence de son climat, par la magie de son beau ciel, de son aura soave, qui doucement amollissent l'esprit de l’homme du peuple, comme celui du riche planteur, et le portent aux tendres rêveries, l'ile de Cuba a échappé à cette passion du chiffre, à cette fièvre du dollar, qui dessèchent le cœur et vitrifient l’œil du yankee. Elle à pourtant ses bateaux à vapeur, seslignes de chemins de fer, assez pour faire voir à ses orgueilleux voisins de la confédération qu’elle ne reste point étrangère au progrès de la science, assez pour porter plus rapidement, si l'envie lui en vient, ses heureux enfants du môle de la Havane au port de Matanzas, du Paseo de Tacon dans la riche vallée de Guines, pas assez pour enflammer toutes les têtes d’une ardente idée de spéculation. Elle à aussi, dans ses sucreries, un grand nombre de machines à vapeur qui, en augmentant les bénéfices des planteurs tempèrent le travail des nègres. Ces pauvres nègres, sur lesquels les saints d’Angleterre et les vrais ou faux philosophes de France ont versé tant de pieuses larmes, je voudrais bien qu’on les mît en face du sort auquel ils sont conviés par les abolilionistes. Combien en trouverait-on qui voulussent échanger ce qu'on est convenu d'appeler leur horrible servitude, pour l’ignominieuse liberté qui leur est octroyée dans l'Amérique du Nord, ou pour l'honneur de faire l'exercice, sous la verge d’un caporal, dans K milice anglaise? Très-peu! très-peu. Et quiconque aura observé d’un regard impartial leur situation dans la Louisiane, dans l’île de Cuba et au Brésil, en sera convaincu.
Par une gràce providentielle, l’île de Cuba a échappé aussi à l'ouragan révolutionnaire qui, de l’océan Atlantique à l'océan Pacifique, de la Costa-Firma jusqu'aux confins de la Patagonie, a dévasté les anciennes colonies espagnoles. Elle à vu successivement les pro-
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vinces du Rio-de-la-Plata, du Paraguay, du Chili, du Pérou, de la Bolivie et de la Colombie, lever l’étendard de la révolte, briser les liens qui les unissaient à la mère patrie, à une époque où la pauvre Espagne, en proie à une crise violente, pouvait à peine elle-même se défendre contre ses agresseurs ; où il y avait de la lâcheté à renier une autorité vacillante, un drapeau lacéré, à une époque où, dans toute l’étendue de l’Amérique du Sud, rien n’était préparé pour constituer un État ferme et stable; où le peuple, troupeau de Panurge, obéissait débonnairement à l'appel de quelques ambitieux.
De ses forêts d’orangers, l’île de Cuba a vu, sans en être ébranlée, la tempête éclater près d’elle à Saint-Domingue, à la Nouvelle-Grenade, au Mexique, etc. Et si elle connaît les poëtes latins, ce qui, en vérité, ne me semble nullement nécessaire à son bonheur, elle a pu, dans sa riante placidité, au milieu de l'agitation universelle, chanter avec joie le Suave mari magno de Lucrèce.
De toutes ces levées d'armes, de toutes ces libérales
‘entreprises, racontées en termes emphatiques, de tou-
tes ces magnifiques constitutions proclamées à la face du monde, de tous ces cris frénétiques : Viva la libertad ! Mueran los tiranos! De toutes ces belles promesses, qu'est-il résulté? l'effroyable calamité des guerresciviles, la misère et l'esclavage le plus complet, sous le pom-
. peux mensonge d'institutions républicaines. On le sait,
il n’est pasun de ces districts de ces anciennes viceroyautés espagnoles qui, depuis son glorieux affranchissement, n'ait été presque sans cesse livré aux plus cruelles agitations, et si les magnifiques Incas pouvaient voir aujourd’hui dans quel état se trouve la terre d’or des Aztèques, ils se croiraient suffisamment vengés des triomphes de Fernand Cortez.
Au milieu de ces tumultes révolutionnaires, enfantés par l’exaltation de la guerre d'indépendance des
États-Unis et la révolution de 1789, l'ile de Cuba est restée fidèle à la bannière que Christophe Colomb déployait en 1492 sur ses rives, et chaque jour elle doit s’applaudir de sa sagesse; car, tandis qu’autour d'elle, agriculture et commerce, sécurité de la vie publique, douce quiétude du foyer de famille, tout était livré à une déplorable désorganisation, elle grandissait dans son repos et augmentait sa prospérité. Elle profitait de la décadence des contrées adjacentes; elle ouvrait un refuge aux proscrits du Mexique et de Saint-Domingue. Elle a, sous son étendard monarchique, abrité plus d'une tête républicaine, et Santa Anna lui-même est venu sous les ombrages du Cerro, à quelques pas de la Havane, se reposer de ses orageuses présidences.
Tandis que l'Espagne joue de son mieux au jeu du temps, au jeu difficile du système constitutionnel, l’île de Cuba est restée soumise aux institutions d’un ancien régime, à l'autorité absolue d’un gouverneur; mais elle n’a nullement l'air de courber à regret la tête sous ce joug administratif, et ne tend point les mains aux généreux Lopez qui aspirent à l’en délivrer. Ces institutions protégent ses intérêts, assurent sa tranquillité, lui donnent l’ordre: Heilige Ordnung, dit Schiller, Segenreiche Himmelstochter; ordre saint, bienfaisant enfant du ciel.
Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, s’écriait, dans la satiété de sa fortune, le splendide époux de la reine de Saba. Mettons un instant, s’il vous plaît, ce vieux proverbe de côté. Il y a dans cet heureux siècle, qui sait tant de choses et qui croit en savoir encore plus, un spectacle assez neuf, à douze cents lieues de la France, un pays superbe, dont la capitale s’honore encore de porter un superlatif de fidélité, la siempre fidelissima ciudad de San Cr'istobal de la Habana, une île vraiment singulière, où l’on respecte le pouvoir, les titres et les distinctions, l’hérédité d’un nom nobiliaire
et l'hérédité de la fortune, une terre étonnante, où vous pouvez encore être heureux, librement à votre façon, sans qu'un ingénieux réformateur vienne vous dire : votre bonheur ne vous va pas, laissez-moi vous en tailler un à ma guise dans la toile de la démocratie. Il y a là, le croira-t-on? une grande ville où l'on peut s’éveiller en paix, à l'air frais du matin, aux exhalaisons odorantes des arbres en fleurs, sans avoir à se demander quelle marche et quel destin un cénacle de novateurs prescrira ce jour-là à l'humanité une ville où l’on peut se promener gaiement en quintra, en volante, devant d’élégants magasins, ou sur une rade charmante, sans se trouver tout à coup saisi par cette inquiétante réflexion : Dieu sait ce qui se passe à présent à la chambre! une ville, enfin, où le chœur harmonieux des heures vous conduit nonchalamment jusqu'au soir, pour vous faire retrouver, au crépuscule nocturne, l'air balsamique et les magiques rayons du crépuscule naissant.
De même que ces fleurs dont la corolle délicate, fermée aux feux du soleil, comme l’âme d’une jeune fille timide aux ardeurs d’une passion qui l’effraye, ne s’entr'ouvre qu'aux douces et mystérieuses caresses du soir, c’est le soir que la reine des Antilles, la belle Havane apparaît avec ses puchs et ses sylphes, comme une vraie Titania dans les féeries de ses songes d’un éternel été. Population blanche et population noire, hommes du peuple et grands seigneurs, tout alors est en mouvement. Le marchand reçoit dans son comptoir ses voisins et ses amis; l’ouvrier revêt la veste blanche, le pantalon blanc, pose coquettement sur l'oreille le sombrero de Panama, allume un pur cigare de la Havane, et s’en va gaiement chercher sa moza. De tout côté résonne la chanson galante, la guitare qui prie, ou rend grâces, « car sachez que, sur cette île, dit une vieille romance, on ne peut raconter aucune chose sans
la guitare!. » Dans les rues, courent au grand trot de leurs mules pomponnées, la quintra et la volante emportant sur leurs coussins, des groupes de nignas cachées dans des flots de gaze, comme des oiseaux dans le duvet de leur nid soyeux.
Là est la gracieuse créole, aux petits pieds, aux longs cils, la négresse de quelque grande maison, vètuc comme une princesse ; la mulàtresse, qui sait que son teint bruni n’effarouche point les regards, Il y à longtemps que la bergère de Virgile, et, avant elle, l’amante du Cantique des Cantiques l’a dit : « Je suis noire, mais je suis belle. » Etsans connaître ces textes anciens, la mulâtresse de la Havane, chante en sautillant :
« Aunque soy morena, « No soy de olvidar ?. »
Dans cette vive et entraînante animation de la ville, où courra l'étranger avide de tout voir et de tout connaître? Le café de la Dominique l'invite à venir goûter ses sorbets rafraîchissants, ses onctueuses conserves ; la musique retentit sur la place d’armes, au pied des fontaines de marbre etdes palmiers, commedans un jardin d’Asie ; le théâtre Tacon est éblouissant de lumières et de visions magiques, et quelque part qu’il aille, le curieux étranger, il retrouvera partout la mêmeexpression de bien-être et de gaïeté. Tous les regards brillent de l’étincelle d’unevie joyeuse, et toutes les lèvres semblent murmurer ces vers mélodieux du poëte de Ferrare :
Cogliamo d’amor la rosa. Amiamo or, quando Esser si puote riamato amando 5.
1. Sabed que los de esta isla No podemos decir cosa Sin la guitarra.
2. Quoique je sois brune, je ne suis pas à oublier. 3. Cueillons la rose d'amour.
Aimons tant, qu’en aimant nous pouvons être aimés.
Les Français ont abordé, plus d’une fois, sur les côtes de l’île de Cuba d’une façon qui ne devait pas éveiller, envers eux, une grande sympathie. En 1538, un pirate français surprit et dévasta la Havane, qui n’était pas encore la capitale de l’île. Cet événement fit comprendre à l'administration espagnole la nécessité de défendre un port qui bientôt devait devenir le premier port de la colonie; et le gouverneur, Fernand de Soto, s'étant rendu sur les lieux, jeta les fondements du Castillo de Fuerzo, qui fait encore aujourd’hui partie des fortifications de la Havane. En 1660, une troupe de colons français de Saint-Domingue ,conduits par l’aventureux Lolonoiïis, mit encore en émoi, par ses hardies excursions, les habitants de Cuba. Dix ans après, huit cents Français, commandés par Franquenay, s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Santiago pour la piller ; effrayés par la ferme attitude des citoyens, qu’ils croyaient surprendre, ils se retirèrent sur leurs navires. En 1807, nouvelle expédition des Français : cette fois, c’étaient des réfugiés de Saint-Domingue, qui, après avoir menacé Santiago, puis Batabano, demandaient à coloniser pacifiquement une partie du territoire de Cuba. Sans recourir à la force armée, le gouverneur écarta le danger de cette invasion en offrait à cette légion inquiète le moyen de rentrer en France ou de retourner à Saint-Domingue.
Si blâmable que soit le caractère de ces entreprises, il n’a pu laisser dans l’île de Cuba un souvenir pareil à
- celui de l'expédition de lord Albermale, qui, en 1762,
s’'empara de la Havane et lui imposa les conditions d’un arrogant orgueil et d’une sordide rapacité.
Dans les derniers temps, les Français sont entrés dans l’île, non plus avec le mousquet du pirate, mais avec l'honnète ustensile de l'ouvrier, ou la paisible intention du marchand; on en compte, aujourd’hui, sept cent vingt à la Havane, et environ quatorze cents
dispersés dans les divers districts de l’île ‘; il en est plusieurs qui se sont fait une place honorable dans le haut commerce; d'autres ont acquis, dans leur atclier de tailleur, dans leurs magasins de rubans, les bonnes grâces de l'élégante aristocratie, le monopole de la fashion; d’autres, s'éloignant des froids parages de l'industrie, se sont établis dans des propriétés rurales, et cultivent avec succès les riches plantes de cette terre fertile, le tabac ct le café, le sucre et la pomme d'or des Hespérides.
Je me souviens des moments rapides, trop rapides, que j'ai passés dans une caféière appartenant à un de nos compatriotes. Ah! la délicieuse häübitation voilée par les palmiers, entourée de fruits savoureux, inondée de parfums, posée comme un nid d’alouette au milieu des champs féconds, et si calme et si riante, qu’on eût dit qu'un essaim de bons génies y veillait sans cesse pour en écarter tout orage. J'étais complétement étranger à cette petite colonie, mais un autre de mes compatriotes voulait bien me présenter à elle, et le père de famille, né en France, élevé en France, avait appris à sa femme, à ses parents de Cuba, à aimer la France, cet sous les verts arceaux des cocotiers, parlait, avec un tendre sentiment de cœur, des rives de l’Adour et de sa chère ville de Bayonne.
« Hélas ! a dit le poëte danois, Baggesen, en quelque lieu qu’on aille, on n'oublie point l'attrait du sol natal. Nulle part les roses ne sont si roses, et nulle part le duvet n'est si doux que là où nous avons dormi dans notre innocence. »
Dans cette caféière de Santa bee je passai des heures entières à errer, avec M. B., à travers ses fructueuses plantations, sous les larges feuilles du bana-
1. La population anglaise de l’île de Cuba ne se compose pas de plus de six cents individus; celle des autres contrées est encore moins considérable.
nier, sous les hautes cimes de la Ceiba. Il me disait comment fleurit le café, et comment le palmier s'élève dans les airs d’anneau en anneau, en laissant, chaque année, tomber sa guirlande de feuilles de sa colonne de marbre. Il me disait quelle récolte d’oranges, de bananes, d’ignames il allait faire, et quels nouveaux essais d'améliorations il allait tenter : c'était notre gazette du jour.
Au coucher du soleil, après un diner dans lequel il se plaisait à étaler sous mes yeux les divers produits de son domaine, nous nous asseyions, avec de fins cigares, dans une galerie ouverte sur la campagne. Au mois de janvier, l'air était doux et tiède, comme en nos meilleurs printemps, imprégné d'aromes, comme celui d’une serre. Les dernières lueurs de l'horizon scintillaient à travers le réseau des bois, et dans le silence de la vallée, on entendait au loin vibrer le chant d’un rossignol et soupirer une colombe: c'était notre gazette du soir.
Sans la fièvre jaune, l’île de Cuba serait, en ce monde, le paradis reconquis.
Quel bonheur d’aller y vivre, si l’on ne craignait d’y mourir !