‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 27 sur 76 · AI · texte numérisé non relu

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pagne, et une ville de dix mille âmes, élégante, animée, enrichie par un commerce actif, C’est dans cette ville d’Alkmaar que chaque semaine, de tous les villages, de tous les hameaux de la province, arrivent les produits agricoles qui doivent ètre répandus par les canaux dans le reste du royaume ou transportés en pays étrangers. À chaque marché ilse vend là plus de deux cent mille livres de fromage, et du beurre en proportion. D'’Alkmaar, un treckschuit part chaque matin pour le Helder. Le treckschuit est le véhicule favori des Hollandais, et il y a longtemps que j'ai envie de le décrire. Comment faire, d Muses!..… Mais n'est-ce pas une nouvelle profanation que d'appeler ici les Muses au secours de ma faiblesse pour parler d'une espèce de navire qui n’était connu, j'ose le croire, ni des Grecs, ni des Romains ? Laissons donc les doctes déités dans Ja région classique où eiles dorment si paisiblement sur un monticule d'épopées et de tragédies soporifiques qui augmentent singulièrement la hauteur de l'Olympe, et tâchons de dire sans périphrase ce que nous avons vu sur un des nombreux canaux du pays batave. Le treckschuit est une barque couverte, divisée en deux compartiments. Dans celui qui est près de la proue sont les bagages, les tonnes de beurre et de harengs, et les voyageurs pauvres qui, pour quelques dobbelltie, s’en vont, moitié dormant, moitié fumant, d’une ville à l’autre; dans le second, qui porte le titre de roem, est la gent aristocratique, qui ne craint pas de payer un tiers de plus et un pourboire. Ici est le gouvernail, le pilote, c’est-à-dire l’âme et l'intelligence du navire ambulant. A l'extrémité du treckschuit est attachée une longue corde tirée par un maigre cheval qui porte sur ses flancs desséchés par la fatigue un petit bonhomme avec une trompette de fer-blanc en forme de cor de chasse. 11 est bien convenu que cette naïve embarcation fera au moins une lieue et demie à

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l'heure. Elle affligerait profondément les flegmatiques Hollandais si elle se permettait un tel excès de vitesse. Elle s'arrête donc avec une aimable gravité à toutes les écluses, à tous les ponts, à tous les cabarets élevés prudemment de distance en distance sur la route. A chaque relais, le pilote a quelque grave devoir qui le rap= pelle dans le monde terrestre. II fait une enjambée qui le transporte sur le rivage et disparaît. Les voyageurs, inquiets de ne pas le voir revenir, s’en vont aux enquêtes. Le premier édifice qui frappe leurs regards est l'auberge du lieu, l'auberge avec ses flacons de genièvre, son enseigne peinte par quelque Téniers moderne, et ses bancs rangés sous la charmille, qui semblent dire aux passants, avec une charité chrétienne: Venez, vous qui êtes las, ici est le repos; entrez, vous qui avez faim et soif, ici est le pain qui nourrit et l’eau qui désaltère. Impossible de résister à une invitation aussi touchante. On entre, on boit sur le comptoir un verre d’eau-de-vie, on échange quelques paroles avec la maîtresse de l’auberge, qui est toujours jeune et blonde avec des yeux bleus et des lèvres roses; on jette un regard sur les colonnes du journal d'Amsterdam, après quoi le pilote se montre tout à coup, cherchant ses voyageurs, et les engageant doucement à reprendre leur route. Il résulte de toutes ces excursions, de toutes ces haltes, qu’en voguant sur le treckschuit, on fait un peu moins de chemin en un jour que si l’on cheminait tout simplement à pied. Il en résulte aussi que lorsqu'on en vient le soir, à établir son budget, il faut l'élargir d’un assez grand nombre de dépenses imprévues. Mais qu'importe, le treckschuit n’en est pas moins unadmirable moyen de transport, au dire des Hollandais. J’oubliais d'ajouter, à la gloire de cette précieuse embarcation, que son nom n’est point aussi dur qu'il en à l'air. On prononce treckseut. Heureuse euphonie! Moi qui ne demandais qu’à connaître les merveilles et

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les curiosités de la Hollande, après avoir déjà fait connaissance avec le bateau à ‘vapeur de Nimègue, la diligence de Rotterdam, le chemin de fer de Harlem, je me réjouis de voyager avec le treckschuit, et pour le voir sous son plus beau point de vue, je demandai fièrement une place dans le roem.

À six heures du matin, je me lève avec l’empressement d’un homme qui va tenter dans la vie nomade une nouvelle expérience. Je prononce à haute voix un mot hollandais qui est la traduction littéraire de garçon. J'y mets un certain accent batave dont je me sens fort satisfait, et je vois arriver la maitresse de l'auberge. « Que demande monsieur ? — Je voudrais que le garçon vint prendre ma malle. » Elle s'éloigne et appelle Jan. J'avais oublié qu’en Hollande tous les garçons d’auberge et de café s'appellent Jan. C’est pourtant bien commode.

Jan s'avance à pas mesurés, prend mon bagage de voyageur, le porte dans la seconde cabine, et comme il n’y a là qu’un banc fortétroit, j'ai l'agrément de voir un respectable paysan s'asseoir sur ma malle, une femme prendre mon sac de nuit pour tabouret, et un enfant battre le tambour sur mon carton à chapeau. J'entre dans le roem ; j'y trouve trois Hollandais armés déjà d’une longue pipe, et un commis-voyageur belge. Les Hollandais fumaient comme trois fournaises; le Belge venait de prononcer six paroles qui renfermaient autant de barbarismes. J’ouvris la porte et j’allai me réfugier près du pilote « A quelle heure, pilote, arriverons-nous au Helder ? » C'était, selon moiune adroite manière d'entrer en conversation; mais ce peu de mots décelaient ma sotte nature d’étranger. Est-ce que jamais un Hollandais demande à quelle heure il arrivera quelque part? Le digne nocher me fit bien sentir l'inconvenance de ma question : il me jeta un regard qui exprimait une profonde pitié et mâcha tranquille-

ment son rouleau de tabac. J'essayai de réparer mon imprudence en vantant la vitesse de son bateau. Cet homme comprit peut-être l'indigne fausseté que je commeltais en ce moment, et pour m'en punir, ne répondit rien. Enfin, après mainte tentative, mainte digression qu'il n’accueillait que par un froid mutisme ou quelque sec monosyllabe, je crus que j'allais en venir à vaincre sa taciturnité et à obtenir de Jui les renseignements de l’homme pratique, bien préférables souvent à ceux de l'érudit. Je venais de parler de la mer du Nord ; cette mer me conduisit à la Méditc”ranée; je prononçai le nom de Marseille, et il se trouva qne mon silencieux pilote, dans le cours de ses excursions, avait vu la Canebière, « Oh! Marseille! s’écria-t-it, de çoed vijn! Oh! le bon vin! » Quel bonheur, me dis-je que le vin de Marseille lui ait semblé doux; voilà sa langue déliée, et à l’aide de quelques transitions, de là-bus je le ramènerai bien ici. Mais quand je repris l’entretien, il répèta de nouveau son enthousiaste exclaraation de buveur, de goed vijn ! et ce fut fini. Mes courageux efforts n’en tirèrent pas une parole de plus. Las de lutter vainement contre un tel silence, je m’appuyai sur ie bord de la barque et je me mis à regarder le pays. C'est bien par là que j'aurais commencé si j'avais été dans mon cher pays de Suède, et il est probable que là, au milicu des belles plaines parsemées de lacs, des montagnes pittoresques, des forêts imposantes, je n'aurais pas cherché avec tant d’avidité l'entretien d’un batelier. Mais que le lecteur daigne se représenter ma situation. Je suis seul avec cet inflexible pilote, à l’ex-trémité d’une lente embarcation, au milieu d’une contrée plate dont j'ai déjà depuis longtemps observé et dont j'observerai pendant plusieurs semaines encore l'aspect uniforme et le ton vert ou grisätre. Le canal qui nous porte débonnairement sur son onde pacifique est, à vrai dire, une œuvre fort louable. Il enrichit le

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commerce d'Amsterdam , il fait la joie des Hollandais, l'orgueil du souverain qui en a ordonné la construction et des ingénieurs qui l'ont exécuté, J'ai lu dans mainte consciencieuse statistique tout ce qu'il a fallu

vaincre d'obstacles pour mener à bonne fin cette en-

treprise industrielle et tout ce qu'elle à coûté; mais je me souviens des cascades écumantes de la Finlande, des beaux fleuves d'Allemagne, des ruisseaux argentés de la Suisse, et, le dirai-je ? je préférerais le plus humble filet d'eau tombant d'une pointe de rocher, la plus petite source gazouillant dans son lit de mousse, à cette onde impassible qui n’a ni colère ni murmure. A droite et à gauche de ce canal, très-précieux du reste, j'aper-" çois une terre humide et marécageuse, des maisons en briques couvertes de jonc, isolées l’une de l'autre, enfermécs pour la plupart dans une enceinte de petits fossés ou de petits canaux. Le jour, on jette une planche sur le fossé pour communiquer avec les voisins; le soir, on retire ce pont mobile, et voilà l'habitation gardée comme une forteresse; et l’on s'en va ainsi d’écluse en écluse, et le lieu que l'on va voir ressemble à celui que l’on quitte, et rien ne rompt l’uniformité du tableau, si ce n’est, de temps à autre, l'apparition d'un gros navire qui s'en revient le ventre plein de tonnes de sucre, de clous de girofle et de tabac. Le lourd édifice occupe le tiers de la largeur du canal et se prélasse sur l’eau comme un serviteur de bonne maison qui rapporte une fortune à ses maîtres. Pour peu qu’il y ait entre ciel et terre un souffle de bon vent, on met toutes les voiles dehors ; mais ce n’est là qu’un moyen très-faible d'avancer sur une cau sans mouvement, et quinze ou vingt chevaux attelés au gaillard d'avant traînent à pas comptés le riche navire, comme un parvenu qui, après avoir bravé courageusement les hasards de la fortune et surmonté les périls d’une vie aventureuse, prélend achever à son aise le cours

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de son pèlerinage en ce monde. Les matelots, appuyés contre les bastingages ou perchés comme des mouettes sur les enfléchures, attachent sur nous un regard où se trahit une touchante émotion. Ils ont fait le voyage des Indes, et il y a longtemps qu'ils n'ont vu le treckschuit national, l'embarcation bien-aimée qui les portait d’un village à l’autre dans leur première jeunesse. L'un d’eux nous hèle du haut d’une tonne; il vient de reconnaître dans notre pilote un enfant de son hameau, et il lui demande avec anxiété des nouvelles de ceux qu'il a quittés il y a près d’un an, et auxquels il a maintes fois pensé. Le pilote monte sur un banc et “lui crie : « Ta femme et tes enfants vont bien, ton père a bu avec moi à la dernière kermesse, et l’on l'attend pour la noce de ta sœur, » La figure du matelot s'épanouit à ces paroles, et il répond par un cri expressif, par un remercîiment qui vient du fond du cœur. 0 agitations et bonheur de la vie de marin, ceux qui ne vous connaissent pas peuvent-ils vous comprendre, et ceux qui vous connaissent peuvent-ils vous dépeindre?

Pendant que je fais ces observations, le brouillard hollandais, qui depuis le matin couvre le ciel et enveloppe l'horizon, devient de plus en plus noir et épais, et se résout en une pluie froide et pénétrante. Le pilote revêt son caban et se plonge la tête dans un lourd capuchon. Moi qui n'ai pas la même ressource, je suis forcé de rentrer dans la cabine. Les trois Hollandais tirent toujours de longues boufites de leurs pipes en terre. Le Belge, qui affecte des airs plus civilisés, tient délicatement du bout de ses doigts un mauvais cigare. La chambre est noire comme un four, et la conversalion tourne au sentiment. Le Belge, dans son humeur sarcastique, avait blessé au vif le cœur de ses compagnons de voyage. Il avait mis en doute les facultés affectueuses des Hollandais, et ceux-ci lui répondaient naivement et gravement par des histoires dont ils

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avaient été eux-mêmes ou les témoi®s, ou les héros. « Oui, monsieur, disait l’un d’eux que je voyais très-imparfaitement à travers la fumée , mais qui avait une bonne et honnète physionomie, @ui, c’est un fait singulier, et je puis vous le raconter. —Eh bien! voyons, » dit le Belge en croisant ses jambes et en se redressant de l'air d'un homme qui se pose en critique, et qui voit arriver une viclime.

Le Hollandais nettoya sa pipe, la remplit de tabac, et commença ainsi : « Il y aura bientôt vingt ans, qu’un jour d'octobre arrivais à Utrecht pour y faire des études en droit. J'étais le cadet d’une famille nombreuse, et mon père ne pouvait me donner chaque mois qu’une somme très-modique. Je m'installai dans un des quartiers les plus modestes de la ville, je me mis en pension avec quelques étudiants pauvrescomme moi, et je cherchai dans le travail, dans l’accomplissement rigoureux de mes devoirs, la satisfaction que les étudiants riches ou insouciants s’en allaient chercher dans le monde et les fètes. Malgré toutes mes précautions, malgré mes sévères calculs d'économie, j'avais bien de la peine, avec mon humble revenu, à joindre, comme on dit, les deux bouts. Plus d’une fois je m'assis pensif dans ma chambre, n'ayant pour tout dîner qu’un morceau de pain et pour me réchauffer au cœur de l'hiver qu'un dernier quartier de tourbe auprès duquel je grelottais, tandis que mes compagnons d'étude passaient dans la rue, riant, chantant, courant au théâtre et au cabaret. Mais alors je songeais à mon pauvre père qui s’imposait lui-même de rudes privations pour pouvoir me donner mon modique traitement; et plutôt que d'ajouter à ses sacrifices, j'étais bien décidé à souffrir la faim et le froid. L'hiver se passa ainsi, et je voyais arriver le printemps avec la joie des malheureux qui, par un beau jour de soleil, sortant de leur retraite obscure et s’en allant errer à

travers les prés en fleurs, se croient riches de toute la richesse que la nature étale autour d'eux. Un événement inattendu, un hasard, vint tout à coup mettre fin aux inquiétudes matérielles qui m'attristaient souvent. Pour m'en aller de ma demeure aux cours de l'Université, je passais régulièrement deux fois par jour dans une petite rue assez sombre, ethabitée par des ouvriers ou des marchands de troisième ordre. J'avais vu plus d’une fois une femme déjà âgée qui occupait un magasin de porcelaines chinoises, ou pour mieux dire de bric-à-brac, et qui, chaque fois que je passais,se trouvait debout sur sa porte et fixait sur moi un regard attentif. Pendant assezlongtemps, je remarquai les apparitions régulières de cette femme sur le seuil de son magasin sans y attacher aucune importance, sans qu'il s'ensuivit dans mon esprit aucune réflexion. Cependant mes amis avaient fait la même remarque, et ils me la communiquèrent. Peu à peu elle me préoccupa, et en détournant de temps à autre la tête à distance, j'observai que cette femme, immobile et attentive, me suivait constamment de l'œil, et ne rentrait dans son magasin que lorsqu'elle ne pouvait plus me voir. Inutile de dire que, lorsque la sympathie de Ra marchande de bric-à-brac fut ainsi constatée et les témoignages à l'appui reconnus et répétés par tous mes camarades, il en résulia à la table où nous nous réunissions chaque soir pour prendre notre modeste repas des éclats de rire et des plaisanteries assez grotesques. La bonne dame n’était plus jeune. A travers l'étoffe légère de sa coiffure, on ne voyait qne des cheveux blancs, et les rides de son visage annonçaient bien soixante ans. Son nom ajoutait encore une autre singularité aux rêves romanesques que nous lui supposions. Elle s'appelait Elvina Teederhart (cœur tendre). Parfois, quand mes amis me voyaient le front soucieux, l'esprit préoccupé de quelque ennui : « Console-

oute la toi, me disaient-ils, le ciel t’accorde un cœur tendre événe- | dont soixante ans n'ont pu refroidir l’ardeur. » Il y mettre avait en moi je ne sais quel sentiment confus qui proit sou- testait contre ces plaisanteries ; peu à peu cependant, | urs de soit par faiblesse, soit par entraînement, je m°y laisis par sais aller, et je riais franchement de ce qu'on appelait Jar des alors ma bonne fortune. Mais un jour que je me trou- J'avais vais à quelques pas de distunce de mes camarades cupait dans la rue de la marchande, la bonne femme étant mieux déjà sur sa porte, l’un d'eux me cria, en parodiant 2 pas- une de nos élégies : « Accours, accours, à trop tardif noi un amant, ta jeune beauté t'attend ; » puis il lança un arquai | regard sardonique sur la marchande, et s’éloigna en > seuil | poussant un éclat de rire répété par ses compagnons. tance, f Au même instant j'arrivais devant la boutique. Je vis exion, la pauvre femme rougir et pâlir. Elle jeta sur moi un irque, | regard d’une douceur et d’une tristesse inexprimables, préoc- | puis elle s'enfuit au fond de son magasin. Je m'éloià dis- | gnai en silence, la tête baissée, mécontent de mes atten- | amis, mécontent de moi, poursuivi par je ne sais ntrait | quelle vague inquiétude qui ressemblait à un remords. s me Comment ai-je pu, me disais-je, permettre que cette de la | femme devint le jouet de mes amis? Qu’a-t-elle fait »s té- pour mériter un tel affront? et comment me suis-je ÿ mes associé moi-même à d'indignes plaisanteries ? | réu- Cette fois-là, il me sembla que la leçon de notre pro- À 'epas fesseur était bien longue. J'essayai en vain d'y prèter ques. quelque attention, et dès qu’elle fut achevée, je me toffe hâtai d'accourir daus la rue de Mme Teederhart; de eux loin, mon regard la cherchaïi avec une secrète sollicibien tude sur le seuil de sa porte, mais elle n'y était pas. sin En approchant de sa demeure, je m'arrêtai comme un )po- flâneur devant les vitres des magasins, je passai dere). vant le sien lentement, et un peu plus loin je m'arrètai ou- de nouveau et tournai la tète de côté ; attente inutile.

ble Elle ne parut pas. Le lendemain et le surlendemain, JU

je refis plusieurs fois et avec plus de lenteur encore la même promenade, sans être plus heureux. La porte de son magasin était ouverte, mais il semblait désert ; je n'y vis qu'un gros chat bien fourré, à moitié endormi entre deux vases de Chine, qui m’observait du coin de l'œil, et semblait réfléchir dans son demi-sommeil à mes allées et venues. Cette disparition subite d’une pauvre femme qui paraissait prendre plaisir à me voir, et que je croyais avoir offensée, augmenta mes regrets et mes perplexités. Je m’exagérais tout à la fois, et le sentiment d’intérèt mystérieux que j'avais pu lui inspirer, et la faute commise envers elle; puis je voyais toujours ce regard si triste et si doux, qu'elle avait laissé tomber sur moi, au moment où mes camarades Ja tournait en dérision, et j'éprouvais une tristesse toute nouvelle, une tristesse mêlée de repentir, que

j'essayais en vain de surmonter; et quiconque m'’eût

vu alors, marchant d’un pas rêveur dans la rue, le front soucieux, l'œil inquiet, m'aurait pris pour quelque amant langoureux. Bien n’est plus uniforme que l'expression de nos émotions : celle du remords est souvent triste comme celle de l'amour, et les sou. pirs de la douleur ressemblent aux accents de la joie. Enfin, le troisième jour, je revins devant le magasin de Mme Teederhart, et, ne la voyant pas apparaître, je résolus de mettre fin à mon anxiété, d'entrer chez el", et de lui demunder pardon de la scène cruelle qu’elle avait subie malgré moi, et que je me reprochais pourtant comme si j'en avais été coupable. Je m’approche avec une émotion singulière, j'hésite, je m’éloigne, je reviens; j'avais une timidité d'enfant. Je franchis le se”il de la porte, et je m'arrête encore, et je regarde, comme si j'avais peur que des voisins n'observassent sur nor front, dans mes yeux, dans ma démarche, la pensée qui mr'agitait, comme si cette pensée si pure et si candide pouvait donner lieu à quel-

re la que fâcheuse interprétation. Admirable ingénuité de rte de la jeunesse. J'ai lu depuis quelques romans, et j'ai rert; Je trouvé dans le récit et la description d’un sentiment lormi d'amour tout ce que j’éprouvais alors dans l'émotion | in de d'une pensée reconnaissante, craintive, et presque eil à filiale. Au moment où j'étais là, immobile, incertain, d’une ne sachant si je devais faire un pas de plus en avant, voir, ou rétrograder, celle que je cherchais avec tant d’agi- ‘grets tation ouvre tout à coup une porte vitrée à travers laet le quelle elle m’observait, s’avance et me salue avec un inSpi- doux sourire. « Pardon, madame, lui dis-je en me oyais sentant rougir et en balbutiant. — Oh! je sais ce que avait vous voulez me dire, s'écria-t-.Ile en posant sa main rades sur mon bras pour mieux m'interrompre, j'ai été fort stesse e affligée des paroles de vos amis, mais je suis sûre que , que vous êtes parfaitement innocent de cette grossière et m'eût sotte injustice; j'ai.suivi depuis trois jours, sans que rue, vous m'ayez vue, vos mouvements et votre inquiétude; pour je vois que vous êtes bon, et je me réjouis d’une cir- 1 orme constance qui achève de me révéler ce que j'avais déjà : ords | pressenti. Asseyez-vous. » | SOU | Je m'assis sur un vieux fauteuil en chène sculpté joie, | qui était jà, entre toutes les raretés de son magasin. asin Elle resta un instant debout devant moi, silencieuse et ître, | me regardant d’un regard qui m'étonnait et me trouchez | blait; puis elle s’assit à côté de moi, et, me prenant la uelle | main: « Comment vous appelez-vous? me dit-elle. — ‘| hais Charles. — Charles! s’écria-t-elle, est-ce vrai? O mon ’ap- Dieu ! quelle singulière chose! Est-ce que vous vous m'é- appelez Charles? Dites, ne me trompez-vous pas? Mais Je pourquoi me tromperiez-vous? quelle méchante idée! >, el Vous vous appelez donc Charles, Charles?» Et sa "ob- voix était très-émue, et son regard petillait en se fixant ’ ma sur le mien; clle s'arrêta on instant et reprit le cours etle de ses questions : « Quel âge avez-vous?—- Vingt ans.

uel- — Vingt ans! c'est bien cela! Allons, allons, mais je

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suis une folle; que devez-vous penser de moi? Et pourtant! » Elle s'arrêta encore, mit sa main dans la mienne,etmeditd'unevoixaffectueuse : « Écoutez, monsieur Charles; voulez-vous bien faireun grand plaisir à une pauvre solitaire que vous ne connaissez pas? voulez-vous venir diner ici dimanche prochain, et nonseulement ce dimanche-là, mais tous ceux qui suivront; quand vous n'aurez toutefois point d'invitation plus agréable? Car moi, je ne suis qu’une vieille femme, une marchande de bric-à-brac, et vous êtes un étudant à l'Université, et vous avez vingt ans! — Oh! je viendrai, m'écriai-je avec une assurance subite dont je me sentis étonné; et rien ne m’empèchera de me rendre à votre invitation. — Eh bien! merci, merci, me dit-elle; retournez maintenant dans votre petite chambre, car je sais que vous avez une petite chambre avec toutes sortes de livres très-savants, et que vous êtes fort studicux; allez, je vous attends dimanche. » À ces mots, elle me tendit encore la main, puis se retira; et moi, je sortis en proie à une émotion étrange, ne sachant ce que je devais penser de cette entrevue, de ces paroles affectueuses, de ces regards si vifs, et me réjouissant pourtant de tout cela comme d’un événement heureux. A quelques pas de distance, je me retournai, et je vis Mme Teederhart qui penchait la tète hors de sa boutique pour me suivre du regard, et je me dis comme elle : quelle singulière chose! Mais il me semblait que j'avais la conscience soulasée d’un lourd fardeau.

En rentrant dans la maison où je demeurais, je trouvai mes amis assemblés dans le corridor, et causant d’un air de mystère à voix basse. L'un d’eux, m'ayant vu entrer chez la marchande, était venu en toute hâte le raconter aux autres, et là-dessus des commentaires, quels commentaires! et, lorsque j'arrivai, des plaisanteries, des paroles amères et froissantes.

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« C’est une folle, me disait l’un; je le sais d’un de ses voisins qui la voit, depuis plusieurs années, vivre de la façon la plus bizarre, ne sortant pas, ne rendant aucune visite et ne parlant à personne. — C’est une vieille avare, disait un autre, qui s’enferme pour rogner des écus et compter ses pièces d’or cousues dans des lambeaux d’étoffe. — Bah! disait un troisième, c’est tout simplement une de ces bonnes créatures qui ont une prédilection toute particulière pour les promesses du diable, et qui voudraient retrouver à soixante ans ce qui les charmait à vingt. — C’est une femme excellente! m'écriai-je avec colère, une femme dont je ne souffrirai pas que l’on parle mal devant moi ; » et je rentrai dans ma chambre, laissant mes ofticieux conseillers fort étonnés de ma vive réponse.

Le surlendemain de ce jour était un dimanche. A l'heure du diner, je rentrai chez Mme Teederhart. J'avais mis, pour me rendre à son invitation, mon plus bel habit, ma cravate brodée par une de mes sœurs, mon gilet à fleurs, don d’une marraine généreuse, et, en me regardant dans mon petit miroir d'étudiant, je dois dire que je ne me trouvai pas trop mal. J'arrive dans une jolie chambre située au fond du magasin. Quelques meubles simples, mais de bon goût, la décoraient. Un tableau couvert d’un crèpe noir et suspendu à la muraille en faisait le principal ornement. Des vases de fleurs garnissaient la cheminée, et la table, placée sur un tapis tout neuf, portait une nappe damassée et de très-beaux couverts en argent. La marchande, occupée encore comme une bonne mai- *resse de maison hollandaise à surveiller le dîner, suspendit sa tâche pour venir au-devant de moi et me remercia avec effusion d’avoir tenu ma promesse. Une jeune servante rangea les assiettes, disposa dans un ordre symétrique les verres et les bouteilles, et nous nous miîmes à table. De ma vie je n'avais vu, même

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aux jours de fête de ma famille, un dîner aussi splendide, et cependant Mme Teederhart le trouvait encore trop mesquin. Elle grondait sa servante de n'avoir pas servi un poisson plus rare, des poulets plus gras. Elle me versait dans une coupe de verre de Venise du vieux vin de Bordeaux et s’excusait de me recevoir si mal, ct, me regardant boire et manger, semblait ellemême ne prendre aucun goût à tout ce qui était devant elle. Vers la fin du diner, elle m’adressa quelques questions sur ma famille, sur mon pays, sur mes projets, et chacune de mes réponses était accueillie par elle avec l'expression d’une touchante sympathie. Après deux ou trois heures d’un entretien pendant lequel elle m'avait plus d'une fois ému par ses témoignages d’intérôt, comme je me disposais à sortir, elle me tira à l'écart et me dit: « Vous m'avez accordé une faveur dont je suis reconnaissante, en me donnant ces doux moments enlevés à votre dimanche; accordez-m’en une autre. Tenez, je sais que vous n'êtes pas riche, vous me l’avez avoué à moi-même, et seul dans cette ville, avec vos faibles ressources, vous devez éprouver bien des privations. Permettez-moi de remettre entre vos mains un peu de mon superflu. En vous faisant cette offre, j'obéis, j'en suis sûre, à la volonté de la Providence, qui m'a dotée au delà de mes besoins, sans doute pour que je puisse aussi à mon tour doter de quelque don ceux qui en sont dignes. Prenez, ditelle en me mettant une pièce d’or dans la main; et voyant que je m'éloignais par un brusque mouvement : Oh! je vous en conjure, ne refusez pas cette modique offrande, songez que c’est une obole que je n’enlève à personne, dont je puis librement disposer et que vous me rendrez un jour... oui, un jour, quand vous serez riche et heureux comme vous méritez de l'être. » Et en parlant ainsi, elle attachait sur moi un regard tendre et suppliant; puis, glissant une pièce d’or entre

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mes doigts, elle me serra la main et disparut en me criant : « À dimanche! Allez, etque Dieu vous bénisse. »

Plusieurs dimanches se passèrent de la sorte, moi toujours empressé de revenir m'asseoir dans sa demeure, elle toujours plus heureuse de me voir, me choyant, m'entourant de soins délicats, m'interrogeant avec une sollicitude toute maternelle sur mes études, sur mes besoins, sur mes rèves de jeune homme. Tantôt elle souriait de mes récits ingénus, tantôt elle m’encourageait dans mes travaux, elle applaudissait à mes projets d'avenir, et quand parfois il se trouvait dans mes paroles quelque chose de répréhensible, elle m’adressait des reproches avec une douce et caressante autorité.

J'aurais bien voulu pénétrer aussi dans l’histoire de sa vie, interroger ses souvenirs. Il y avait dans l’expression habituelle de son regard, dans la lente accentuation de sa voix, un caractère de tristesse qui n'intéressait et que je ne savais comment expliquer. A voir sa physionomie ouverte et prévenante, ses grands yeux bleus dont l’âge n'avait pu éteindre l'éclat, ses lèvres qu'entr'ouvrait à certains moments un doux sourire, ce visage d’une coupe fine et gracieuse, on se disait qu'elle avait dû être belle, et je me demandais si le mystère répandu sur sa vie ne cachait pas une de ces passions mal assoupies dont la beauté est souvent le jouet, si sa tristesse n’était pas née d’une de ces amèrés déceptions du cœur, d’un de ces souvenirs opiniâtres et profonds que le temps efface si lentement, si jamais il les efface. Mais chaque fois que j'avais tenté de la ramener aux jours de sa jeunesse, je l'avais vue devenir tout à coup si sérieuse et fixer sur moi un regard si douloureux, que je m'étais amèrement repenti de mon indiserétion. J'aurais pu, à l’aide de mes amis, faire interroger les voisins, mais j’aurais eu honte d'employer un tel moyen pour apprendre ce que ma bienfaitrice ne voulait pas

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me dire elle-même. Que m'importait d'ailleurs cette histoire mystérieuse du passé? Que m'’importait ce qu’il y avait d'étrange, d'inexplicable, dans son affection pour moi? N'étais-je pas heureux de cette affection ? n’avais-je pas pour cette femme, près de laquelle le hasard m'avait amené, un respect, un attachement filial, et n'était-elle pas pour moi indulgente et tendre comme une mère ? Chaque fois que je revenais la voir, mon cœur s'ouvrait à elle avec plus d'abandon. Nous restions seuls après diner dans son petit salon, et nous passions là des heures entières à causer comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Chaque dimanche, son ingénieuse sollicitude lui faisait trouver quelque nouveau moyen de m'enrichir en ménageant ma délicatesse, et quand j'hésitais à accepterses dons : « Prenez, prenez, me disait-elle ; je vous dois une illusion qui est un bonheur. C'est Dieu lui-même qui vous a amené près de moi pour nous donner à tous deux ce dont nous avions besoin, à vous une tutelle généreuse, à moi un peu de joie mensongère dans mes regrets. »

Un jour que je refusais plus opiniâtrément encore E que de coutume d'accepter tout ce qu’elle m'offrait, s elle me dit d’un ton moitié riant et moitié sérieux : ( « Jene suis pas si désintéressée que vous le croyez; j'ai (3 une grâce à vous demander... puis s’interrompant tout | C à coup : Oh! non, je n’oserais pas; c’est une chose e folle que vous ne comprendriez pas et qui me rendrait E peut-être bien ridicule à vos yeux. — Non, parlez, lui V dis-je, parlez, je respecte aveuglément toutes vos vo- S lontés, et je ne donnerai jamais à tout ce qui viendra ( de vous qu'une noble et sérieuse interprétation. — Eh P bien ! je voudrais... mais en vérité, c’est un enfantil- D lage qui va vous paraître étrange ; je voudrais vous € voir venir un jour chez moi revêtu d’un habit vert avec Ê des boutons de métal et un get de pluche bleu. Ce r vêtement-là n’est plus de mode, et vous n’oseriez vous I

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montrer ainsi devant vos camarades ; mais voulez-vous bien le porter une fois, une seule fois pour votre vieille amie ? — Oui, m'écriai-je avec le mème accent d’enthousiasme que j'aurais mis à formuler une résolution héroïque ; je viendrai chez vous ainsi vêtu, et non pas une fois, mais toujours si vous le désirez, »

En la quittant, je courus chez le tailleur, qui trouva fort étrange que je voulusse être habillé comme il y a vingt ans; mais ses objections ne pouvaient m'émouvoir, et il se mit à l'œuvre.

Le dimanche suivant, j'entre chez Mme Teederhart, avec mon habit à larges basques tombant audessous du jarret, et mon gilet descendant jusqu’au milieu du ventre. Les passants s’arrêtaient pour me voir dans la rue, et si nous avions été au temps du carnaval, on aurait pris ce costume suranné pour une mascarade. Mais je me souciais peu des remarques que l'on pouvait faire, je ne songeais qu’au bonheur de remplir le désir de ma bienfaitrice, bien que ce désir me parüt, à vrai dire, une fantaisie un peu étrange. En me voyant, Mme Teederhart pousse un cri, puis s'approche et me regarde en silence des pieds à la tête, et joint les mains, et me regarde encore avec une expression étonnante de joie et de surprise. Puis me conduisant au fond de son salon « : Attendez, me ditelle, il manque encore quelque chose à votre toilette. » Elle s'approche d’une armoire, en tire une longue cravate blanche brodée, la met à la place de mon col de satin, me regarde et s’écrie : «O mon Dieu! mon dieu!» et me prenantles mainsdansles siennes, elle me contemple l'œil ému, le cœur agité, sans pouvoir proférer une parole. Tandis que nous étions là debout tous deux, elle muette, et moi cherchant à deviner le secret de son émotion, tout à coup entre une de ses amies, qui me regarde et s’écrie : « Herr Jesus! c’est M. Charles ! » A ce nom magique, Mme Teederhart met ses mains sur

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son visage, pousse une exclamation de douleur, et s'enfuit dans une autre chambre. « C'est M. Charles, répète son amie, » et m'observant encore de plus près : « Vraiment! vraiment! a-t-on jamais vu une ressemblance pareille! — Mais, qui done, m'écriai-je, est ce M. Charles que vous connaissez! — Quoi! vous ne le savez pas? le fils de mon amie, le fils adoré qu'elle pleure toujours. » Et s’approchant du grand tableau voilé que j'avais remarqué le premier jour de mon arrivée chez Mme Teederhart, elle Ôôte le crèpe qui le recouvre, ét je vois un jeune homme de mon äge, vêtu comme je l'étais en ce gnoment, et si semblable à moi, qu’un peintre n'aurait pu faire mon portrait avec plus d'exactitude, qu'un miroir n'aurait pu mieux refléter les traits de mon visage. « Oh! pauvre femme, m’écriai-je! pauvre malheureuse mère! A présent, je comprends tout ce qu’elle a souffert, toutes les joies menteuses ct les cruels regrets qu’elle a dû éprouver en me voyant, »

Au mème instant, Mme Teederhart parut. Elle était pâle et défaite, et l'on voyait à ses yeux rouges, qu'elle venait de pleurer. « Chère Thérèse, dit-elle à son amie, revenez me voir bientôt, et maintenant, laissez-moi tout entière à mes souvenirs. » Son amie lui serra la main en silence, et s’éloigna. La pauvre mère, abattue et oppressée, s’assit; puis, me prenant la main et jetant un regard sur le portrait dégagé de son voile : « Vous savez tout, à nrésent, me dit-elle; vous savez pourquoi j'ai été si vivement émue en vous voyant par | hasard passer un jour devant ma demeure, pourquoi | j'ai cherché à vous voir plus souvent, et pourquoi je vous ai aimé. Pardonnez-moi si l'affection queje vous ai témoignée s’adressait moins à vous qu’à un souvenir.

Je n’ai cherché d'abord en vous, je dois l'avouer, qu'une ressemblance ; mais, après avoir trouvé celle de la | physionomie, qui aurait bien pu ne produire dans mon |

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esprit qu'une impression passagère, j'ai trouvé celle de l'âme et du caractère, qui m'a de plusen plus inspiré je ne sais quel indicible sentiment de tendresse et de reconnaissance, comme. si vous aviez vous-même préparé cette ressemblance pour me donner un bonheur illusoire, un doux mensonge, un rève. Hélas! celui dont vous voyez ici le portrait, celui qui vous ressemble tant et dont, par une singulière fatalité, vous portez le nom, il était comme vous, jeune, bon, honnête. Malheureusement il n’était nassi raisonnable que vous, il aimait les entreprises hardies, les rêves aventureux. Ce salon, où vous trouvez du luxe, lui semblait trop pauvre, celte ville trop obscure, ce pays trop étroit, il voulait s’élancer dans l'espace, tenter les grandes choses. Les voyages les plus lointains, les projets les plus périlleux étaient ceux qui souriaient le plus à sa vive et ardente imagination. Je pouvais lui laisser une fortune assez considérable, car, quoique je ne sois qu'une marchande de bric-à-brac, je ne compte point parmi les plus pauvres d'Utrecht. Mais la fortune ne lui suffisait pas, il voulait la gloire, la gloire des dangers, des explorations hasardeuses, des succès incertains, la gloire des Houtman, des Heemskerk, ces vaillants voyageurs de la Hollande. Que de fois, le voyant si désireux de s'élancer sur les flots de l'Océan, ne lui ai-je pas dit, comme la pauvre mère dont parle le poëte dela Frise, GijsbertJapick : « Charles, Charles, pourquoi «veux-tu partir ? la ville qui t'a vu naître est-elle donc si « petite, la maison qui t'a abrité est-elle si triste, le cœur « de ta mèreest-il si pauvre, que tu ne puisses trouver « dans l'aspect de cette ville, dans les joies du foyer pa- « ternel, dans la tendresse sans bornes qui à veillé sur « ton enfance, un aliment suflisant pour ton âme et ton « imagination? » Mais son père, dont l’autorité aurait soutenu la mienne, était mort : mes vœux et mes prières furent inutiles. Cet enfant bien-aimé, ce fils unique

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partit. IL y a aujourd’hui vingt ans que je lui disais adieu sur la rade d'Amsterdam ; il y a aujourd'hui vingt ans que je le voyais pour la dernière fois. IL périt dans un naufrage, et depuis le jour où j'ai appris cette affreuse nouvelle, je n'ai pas connu une pensée de joie jusqu’au moment où je vous ai remarqué, où, me livrant à une folle erreur, j'ai tâché de confondre l’image gravée dans a mémoire avec celle qui vivait devant mes yeux. Mais votre présence m'affligeait en me consolant, et je ne pouvais vous parler de ce fils dont vous me rendiez le souvenir plus vif et plus saisissant. Vous avez dû me trouver parfois bien bizarre, n'est-ce pas? Maintenant vous savez tout ; maintenant que vous voyez combien j'ai souffert, aimez-moi encore un peu, si cen’esl par reconnaissance, au moins par pitié. » Et comme par l'effet mème de mon émotion, je tardais un instant à lui répondre : « Oh! ditesmoi, s’écria-t-elle, dites-moi du moins que je ne cesserai pas de vous voir, que vous ne vous en irez pas comme mon malheureux Charles, tenter les hasards d'une périlleuse navigation. Je vous le demande, nonseulement pour moi, qui ne suis que votre vieille amie, mais pour votre mère. Hélas! si vous saviez ce qu’il en coûte au cœur des pauvres mères, de voir leurs fils partir pour les pays lointains et de les sentir errants sur les vagues quand le vent gronde et que le ciel est sombre. — Non, lui répondis-je, je n’ai point ces idées aventureuses qui nous portent à quitter le sol natal et à nous en aller au loin chercher le vague bonheur qui nous estapparu dans nos rêves. Je resterai ici, près de vous, près de mes parents; je deviendrai un honnète magistrat, un pacifique citoyen d'Utrecht, un bon père de famille, m'en allant chaque jour régulièrement au tribunal, et le soir fumant paresseusement ma pipe en prenant une tasse de thé. Voilà mon avenir, et je n’en désire pas d'autre. — C’est bien, c’est bien, me dit

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la pauvre mère. Ah! pourquoi mon fils n'a-t-il pas eu ces idées de calme et de vie bourgeoise! je le verrais encore là, et je serais la plus heureuse des mères. Mais vous me restez du moins, vous qui êtes son image, vous qui trompez parfois mon cœur par votre ressen:blance avec lui, vous me restez, et je remercie le ciel, qui dans mon malheur, me donne, comme un dernier rayon de joie, cette dernière illusion.

Dès ce moment, les liens qui s'étaient établis entre madame Teederhart et moi se resserrèrent de plus en plus. Je revins d’abord la voir chaque jour, et puis plusieurs fois par jour. Depuis que j'avais pénétré dans le secret de sa douleur, je comprenais tout le charme de sonillusion, et j’éprouvais un vif sentiment de joie à penser que ma présence pouvait adoucir ou suspendre l’amertume de ses regrets. Chaque jour aussi la pauvre femme redoublait envers moi de soins et de tendresse. Il n’était sorte de moyens ingénieux qu’elle n'imaginât pour deviner un de mes désirs ou pour satisfaire une de mes fantaisies. On eût dit que, comme je tenais la place de son fils, elle avait peur de me voir partir ainsi que lui, et toutes ses prévenances, tous ses dons, toutes ses paroles affectueuses, étaient autant de pieux artifices pour me retenir plus fortement près d'elle.

Quelques années se passèrent ainsi. Ceux qui d'abord ne l’avaient regardée que comme une femme bizarre furent vivement émus en apprenant ce qu'elle avait souffert, etmes amis, qui s'étaient moqués de ses prévenances envers moi, vinrent l’un après l’autre lui demander pardon de la scène qui l'avait effrayée. Mon cours de droit était fini, mais je restai à Utrecht, poursuivant en dehors des leçons universitsires quelques études spéciales. Mon père et ma mère vinrent me voir. Je les conduisis chez elle. « Laissez-moi votre Charles, leur dit-elle, j'aurai bien soin de lui; c’est mon fils

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adoptif. Je ne veux pas l'obliger à changer de nom, je ne veux pas le dérober à votre affection. Encore quelque temps, et il vous reviendra tout entier, et si je ne fais pas, selon la coutume, un contrat par-devant notaire pour lui donner son titre d'adoption, c’est que le meilleur de tous les contrats est là, » ajouta-t-elle en mellant la main sur le cœur.

Elle mourut en me donnant sa bénédiction, et je la pleurai comme une mère. Son testament m'instituait son héritier absolu. « Je n'ai point d’autres parents, écrivait-elle à la fin de ses dispositions, qu’une vieille cousine fort riche. Si Charles veut lui offrir une porlion de ma fortune, je le lui permets, mais je le prie en grâce, et c’est le dernier vœu d’une mourante, d’en conserver la plus grande part. » Elle instituait de plus une rente de cent florins, à perpétuité, pour la femme de quelque pauvre marin qui aurait perdu un fils dans un naufrage. J'acquittai ce legs pieusement, j'allai trouver la cousine, qui ne voulut rien recevoir de l’héritage dont je lui offrais une part, et je restai maître d’une fortune inespérée. L'année suivante, je me mariai, je devins juge à Utrecht; mon fils aîné s'appelle Charles, ma fille porte le nom de ma bienfaitrice, et ma femme, mes enfants et moi, nous prions chaque jour pour elle. »

Le Hollandais, ayant achevé son récit, détourna la tête, et je le vis passer la main sur ses yeux comme pour essuyer une larme. Son compagnon, qui était un gros et gras personnage dont les membres un peu lourds avaient été évidemment fortifiés par une ample consommation de rosbif, et les joues colorées par l'usage du genièvre, prit la parole et dit : « Voilà une histoire qui prouve bien que les Hollandais ne sont pas comme certains voyageurs malavisés se plaisent à les représenter, des êtres absorbés par la matière, moi j'en sais une encore... Mais voilà que nous arrivons à

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Niewdiep. » En disant ces mots, il se leva, nous fit un léger salut et sortit, Une jeune femme l’attendait sur le quai, et se jeta dans ses bras avec une joie touchante; deux petits enfants aux joues rondes et roses comme des pommes de Normandie se suspendirent à sa redingote : l’heureux voyageur s’èloigna avec son doux fardeau. C'était peut-être là l'histoire qu'il voulait nous raconter.

J'avais quitté en même temps que lui notre roem enfumé, et je regardais avec surprise le tableau qui se déroulait à mes yeux. A la place des plaines marécageuses, des landes arides, des cabanes isolées, dont l’aspect monotone fatigue les yeux à partir d’Alkmaar, tout à coup j’aperçois de larges et beaux édifices, des magasins de marine et une population animée. J’entends l'officier qui commande une manœuvre sur une frégate, les matelots qui hèlent les cordages, le tambour militaire qui bat dans les rues, et le clairon qui sonne à la porte d’une caserne. Des bâtiments de commerce entrent dans le port, des barques glissent le long des canaux, des portefaix s’en vont le dos courbé sous des sacs de riz ou de café. Nous sommes dans l’entrepôt de la mer du Nord, dans l’un des ports militaires de la Hollande. |

Il y a quarante ans qu’à la place de ces édifices, de ces chantiers, on ne voyait encore qu'une pauvre maison de paysan. La création du canal du Nord a fait en peu de temps une ville animée d’une plaine déserte. C'est ici que les navires d'Amsterdam s'arrêtent en revenant des Indes et en y allant ; c’est ici que l’on a entassé tout le matériel et l’armement des bâtiments de guerre. Quand un de ces bâtiments part pour quelque contrée étrangère, il vient prendre à Niewdiep ses canons et ses boulets; puis, au retour, il quitte son appareil militaire. On lui enlève ses armes, ses munitions, on lui enlève la plus grande partie de ses voiles, quelquefois

même ses mâts, et il entre dans les bassins d’Amsterdam comme un pacifique bourgeois incapable d’otfenser qui que ce soit. J'ai vu une fois une magnifique frégate suivre ainsi sa route, le pont vide, les écoutilles fermées, les hunes abattues. Hélas! c'était grande pitié. Vingt-quatre chevaux la traînaient paisiblement le long du canal. On eût dit d’un roi vaillant et courageux dépouillé de son armure et enchaîné au paresseux attelage de ces rois fainéants dont parlent nos vieilles chroniques. Comment les compatriotes de Tromp et de Ruyter peuvent-ils se résoudre par je ne sais quel calcul d'intérêt matériel, à humilier ainsi plusieurs fois dans l’année leurs plus beaux bâtiments? Avoir vu la frégate fière et joyeuse s’élancer hors du port, le pavillon au vent; les matelots sur les vergues et la mitraille sur les flancs, aux acclamations enthousiastes de la foule, au bruit des cordages qui roulent sur leurs poulies, des porte-voix qui ordonnent la manœuvre, des sifflets d'argent qui marquent la mesure, des voiles que le vent déroule avec fureur comme s’il allait les déchirer ; l'avoir vu bondir sur sa route comme un coursier audacieux, fendre les vagues, braver l’orage, disparaître dans le lointoin comme si elle s’élançait à la conquête d’un nouveau monde, et la voir revenir ensuite si nue, si morne, si lente, hélas! encore une fois, il y a de quoi faire saigner le cœur de quiconque a jamais posé le pied sur un navire.

À Niewdiep, nous primes un passager, qui, me voyant contempler avec la curiosité d’un étranger le spectacle offert à mes yeux, m’aborda avec ce sentiment d’hospitalité que l’on trouve toujours aux dernières limites de chaque centrée, et me dit : « Je suis un habitant du Helder, je demeure au bord de notre grande digue, venez ce soir chez moi, vous verrez la mer tout à votre aise. » Il me donna sa carte, et j'acceptai son offre avec joie. Nous glissions de nouveau lentement

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sur le canal, qui a encore une licue d’étendue. Sur toute sa longueur s’étend une ligne de petites maisons peintes en rouge, posées au bord de l’eau, suivant ses circuits. On dirait un collier de corail. Chacune de ces petites demeures a un aspect riant et paisible qui plaît aux regards. Celle-ci porte sur sesfenêtres badigeonnées des vases de fleurs. Celle-là, plus ambitieuse, s'abrite derrière un arbre aux longs et verts ramaux déployés comme un éventail. L'une est la tente chérie ou le marin revient, au retour de ses longs voyages, goûter le charme du repos et les joies de la famille. L'autre est le cabaret où il retrouve, avec un surcroît de bonheur, sa longue pipe de terre et le genièvre dont les vins de France et les liqueurs du Portugal n’ont pu lui faire oublier l’ardeur enivrante. A chaque pas on rencontre un de ces honnêtes marins qui s’en va mollement goùter les douceurs du far niente, en attendant l'heure de repartir, et des enfants qui, à peine débarrassés de leurs lisières, courent dans une barque comme des canards courent à l’eau. Il y a là une population de six mille âmes, dont la mer est le premier élément, et qui ne pourrait adorer que Neptune et Thétis, si elle n’adorait fort pieusement le Christ.

Le Helder est une petite ville élégamment bâtie, jeune et coquette, qui, dans son mouvement ambitieux, s’allonge en droite ligne, et s’allongerait bien plus encore si la mer n'était là pour l'arrêter. Il y a là un singulier mélange de population, des bourgeois, des marchands, des fonctionnaires, des soldats, des navigateurs qui arrivent, d’autres qui partent. C’est le dernier coin de terre hollandaise que le marin salue en s’éloignant, et le premier qu'il aperçoit à son retour. C'est là qu’on vient lui dire adieu, et là qu’on vient l’attendre. Que de vœux échangés sur cette grève entre ceux qui s’en vont et ceux qui restent! Que de larmes versées par de beaux yeux, et quelquefois si vite es-

suyées! Et la mer est là qui continue à battre le pied de ses remparts, et semble se moquer, dans son éternel soupir, de toutes ces tristesses trompeuses, de tous ces regrets d’une heure.

Auprès de cette petite cité du Helder, s'élève une vaste et puissante forteresse, commencée par Napoléon, et finie par Guillaume I. Napoléon avait de grandes vues sur cette côte de Hollande. J’en ferai, disait-il, le Gibraltar du Nord; et il était venu lui-même en reconnaître la situation, et il s'était embarqué sur un simple batelet de pêcheur pour voir de plus près les contours du Texel, et établir sa ligne de défense. Des deux forts dont il avait arrêté le plan, l’un portait le nom de Lasalle ; on l'appelle aujourd’hui le Prince- Héréditaire. L'autre, que l’on nomimait le Roi de Rome, a vu son royal titre s’en aller, à la chute de l'empire, avec les autres titres de celui qui lui-même devait bientôt s’en aller mourir dans une ville autrichienne. Le peuple des villages voisins n’a cependant pas oublié l’auguste nom qui décorait la forteresse naissante du Helder, et plus d’un paysan de la Noord-Holland parle encore avec un singulier sentiment d’enthouiasme de cet homme au regard profond, que l’on voyait passer comme un météore, et qui, de distance en distance, laissait sur ses traces un champ de mort ou une œuvre de géant.

L'idée que Napoléon avait conçue en voyant ici la mer du Nord resserrée entre le rivage de Hollande et celui du Texel, comme la mer Baltique au détroit du Sund entre la côte de Danemark et celle de Suède, a été lentement mais scrupuleusement réalisée. Il y a là trois bastions étendus, casematés, construits de manière à renfermer facilement une nombreuse garnison, qui peuvent envoyer des boulets tout près du Texel, empêcher un bâtiment de franchir le détroit, et défendre ainsi l'entrée du pays. La côte est d’ailleurs

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protégée à une assez longue distance par des bancs de sable, des brisants et des rochers qui en interdisent l'approche aux bâtiments. Puis, la digue, garnie de canons, serait encore, en cas d'attaque, un rempart redoutable. Cette digue a près de deux licues de longueur. Elle s'élève à quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, et descend à deux cents pieds de profondeur dans les vagues, sous un angle de quarante degrés. Elle est construite tout entière avec des blocs de pierre arrachés aux montagnes de la Norvége; soutenue à sa base par des quartiers de roc, couverte de terre et de gazon à sa sommité, elle sert de route aux charrettes et de promenade aux bons bourgeois. C'est certainement l'une des œuvres les plus colossales, les plus admirables du génie moderne. Quand on mesure du regard l'étendue ct la profondeur de cette muraille de roc, il semble que les habitants de la Noord-Holland doivent n'avoir désormais plus rien à redouter des inondations, et cependant bien peu d'années se passent sans jeter dans leurs cœurs le doute sinistre ct l’épouvante. La vague impétueuse, infatigable, monte, grossit sans cesse, et sans cesse vient se briser contre la barrière qui l’arrète. Pius le rempart est ferme, et plus elle semble inflexible dans sa colère, implacable dans ses efforts. Dieu lui a jeté sur certaines rives un grain de sable pour limite; mais quand i'“omme entasse pierre sur pierre, et vient aussi lui dire : Tu n'iras pas plus loin; on dirait que l'élément terrible s’indigne à cette voix d’esclave qui parodie la voix du maître, et alors la mer s’élance de toute sa hauteur, et retombe de tout son poids contre l'édifice de l'homme.

Assis au bord du chemin, sur l’un des points les plus élevés de la digue du Helder, je ne me lassais pas de voir cette grande mer du Nord, cette mer qui déjà m'avait emporté au loin et qui semblait encore m’appeler. C’était le soir. A la lueur mobile de la lune, qui

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tantôt se montrait dans tout son éclat, et tantôt disparaissait sous un nuage, je distinguais d’un côté la grève sablonneuse du Texel, de l’autre des collines arides parsemées çà et là de quelques joncs, traversées seulement par le sentier solitaire du pêcheur, et dans le lointain l'onde immense qui touche à la fois aux froides plages du Nord et aux rives embaumées de l'Orient. Je promenais tour à tour mes regards d’un point à un autre, d'un navire qui voguait dans l'espace à une barque qui rentrait au port, et alors je me sentais de nouveau saisi par cette magie des flots que les anciens personnifiaient dans les sirènes, et je me disais avec je ne sais quel vague désir mêlé de tristesse : Oh! oui, quiconque s’est une fois livré à tes caprices, Ô mer terrible et charmante, voudra s’y livrer toujours! et quiconque, du haut d'un navire, a dans ses rêverices prêté l'oreille àton murmure, croira toujours entendre, dans le soupir du vent, dans le choc de tes flots, une voix mystérieuse qui l’attire et lui parle des pays lointains.

Quand j'arrivai dans la maison de M. E.... qui m'’avait invité à passer la soirée chez lui, la table était mise, l’eau bouillonnante sifflait dans la théière, et la servante achevait de l’entourer de tartines de beurre, de tranches de bœuf fumé, de harengs et de fromage, c'est-à-dire de tous les éléments d’un très-confortable souper hollandais. M. E.... me prit par la main en me reprochant doucement d'arriver si tard, puis me présenta à sa femme, à ses filles et à un négociant de ses amis qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage des Indes. Entre les personnes réunies chez M. E..., il n’y avait qu'une légère différence d’âge, mais cette différence représentait un siècle pour l'intelligence. La maîtresse de la maison, née en Frise, portait encore la riche et ambitieuse coiffure de sa province, les deux lames d’or sur les tempes, le diadème en brillants sur le front. Elle ne parlait que le hollandais, et ce qu’elle

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