‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 28 sur 76 · DEN · texte numérisé non relu

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eût bien préféré encore, c’eût été de parler le dialecte de sa province, de sa chère province qu'elle n'avait quittée qu'une fois pour faire un voyage à Amsterdam, et plus tard pour venir au Helder. Les deux jeunes filles au contraire, douces et naïves créatures à l'œil bleu, au visage candide, portaient, selon le dernier numéro du Journal des Modes, les cheveux en bandeau et les manches plates. Elles gazouillaient avee un embarras ingénu quelques mots de français, lisaient, sans le secours d’aucune traduction, Jocelyn et les Orientales, et parlaient du plaisir qu'elles auraient à venir à Paris, pour parcourir les boulevards, disait l'une, pour aller au spectacle, disait l’autre, et pour assister aux séances de la Chambre des députés, ajoutait le père. C'était un honme modeste et instruit qui avait voyagé, étudié, et qui s’intéressait à la fois aux grandes questions d'art, de politique, de science et d'industrie. Il faisait, par sa causerie instructive et variée, un singulier contraste avec son ami, qui aurait fort aimé qu’on ne dit rien ou qu'on jetàt de temps à autre, entre deux bouffées de tabac, un mot sur le prix des denrées coloniales. Mais, telle qu’elle était, avec ses différences de goût et de caractère, cette petite réunion me plaisait beaucoup par son air de franchise et de simplicité, et j'étais d'ailleurs reconnaissant de la cordialité avec laquelle on me recevail dans une maison où j'entrais pour la première fois. M. E.... me serrait les mains et me remerciait d’être venu. Sa femme, dans un excès de politesse qui pouvait devenir embarrassant s’il avait continué, remplissait de morceaux de sucre ma tasse de thé et couvrait mon assietle de tranches de bœuf. Une de ses filles, je crois en vérité que c’était la plus jolie, se leva et vint m'offrir gracieusement une longue pipe de terre garnie d'un excellent tabac. Je me rappelai l'histoire de ce philosophique paysan d'Allemagne qui s'était jeté à l’eau pour sauver le caniche débile de la dame chà-

telaine de son village. Quand il monta au castel trempé de la tête aux pieds et portant délicatement sur ses bras le roquet sain et sauf : « Parle, lui ditle seigneur dans le mouvement enthousiaste de sa reconnaissance : que veux-tu que je te donne pour te récompenser de ton courage? veux-tu de l'argent, veux-tu un de mes plus beaux bœufs, veux-tu le champ qui est près de ta ferme? — Non, dit. l'honnète paysan, je n'ai pas besoin de tout cela; mais il y a une chose qui me ferait grand plaisir... Si j'osais la demander, je me jetterais bien à l'eau une seconde fois pour l'obtenir. — Voyons, demande.— Monsieur le baron ne se fâchera pas! — Non. — Dam! c'est que c'est bien hardi de la part du pauvre Franz. — Allons, parleras-tu? —Eh bien! je voudrais que Mme la baronne remplit de tabac la belle ‘pipe de monseigneur et me la donnât à fumer. » Le baron fronça le sourcil et serra les dents comme lorsqu'il allait avoir un accès de colère; mais la baronne, qui était douce et bonne autant que belle, apaisa d’un regard son redoutable maître, prit la pipe, la remplit avec ses jolis doigts roses d’un tabac parfumé, et la remit en souriant à Franz, qui s’assit sur la pelouse et fuma délicieusement; et s’il y a jamais eu au monde un être complétement heureux, c’est sans aucun doute Franz, depuis la première jusqu’à la dernière bouffée de fumée qu'il exhala lentement. Plus heureux que Franz, je n’avais pas eu besoin de plonger dans la rivière, de sauver un caniche, pour recevoir des mains d’une charmante jeune fille une pipe choisie, et si je n'ai pas chanté ce narguilé hollandais, c'est que, je vous l’assure, les Muses n’ont pas voulu me seconder dans mes intentions poétiques.

Quand nous eûmes satisfait amplement aux vœux hospitaliers de Mme E..., qui ne se lassait pas de nous servir du thé,la conversation devint plus animée, le marchand lui-même devint assez causeur;

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et de quoi pouvions-nous parler, si ce n'est de l’élément qui est le perpétuel sujet d'entretien des habitants du Helder, de cette mer que nous entendions gémir au pied de la digue, et dont nous voyions à travers la fenêtre les vagues assombries çà et là, au passage d’une nuée obscure, et argentées en d’autres endroits par la clarté de la lune? Les deux jeunes filles racontaient avec une émotion naïve les terreurs qu'elles éprouvaient parfois en entendant, dans les longues nuits d'hiver, le fracas des flots impétueux qui se brisaient au pied de leur demeure, comme au pied d'un navire. Leur père vantait, à juste titre, le génie, la persévérance des Hollandais qui ne se lassaient pas de lutter contre l'Océan, et le marchand peignaitsans s’en douter, en style poétique, la beauté sereine des mers du sud, la phosphorescence des vagues dorées par le soleil, et la tiède haleine des vents alizés. Puis il se mit à parler des croyances superstitieuses des marins hollandais, et je l’écoutai avec un surcroît d'attention.

« On ne saurait se figurer, nous disait-il, jusqu'où va la crédulité traditionnelle et l'esprit subtil, rèveur et souvent poétique, de ces bonnes gens qui ont l'apparence si matérielle. Les physiciens nous donnent, Dieu sait, chaque année et chaque jour assez d’explications sur l'influence des saisons, le mouvement des vents, la force des courants; mais le matelot ne veut point entendre parler de tous ces calculs de la science. Il a sa science à lui, la science que ses anciens camarades lui ont enseignée dans les causeries du soir sur le gaillard d'avant, ou dans les heures de repos passées à la taverne. « Bah! me disait une fois l’un « d'entre eux, à la suite d’un violent orage, avec vos « vents d'équinoxe, tout cela est bel et bon, il n’en est « pas moins vrai que, si chacun de nous avait bien payé « ses dettes en partant, nous ne serions pas là à bourlain- « guer sur cette vilaine mer, comme nous le faisons de-

e puis huit jours. » Et c'est ainsi qu'ils expliquent la plupart des phénomènes dont leur intelligence ne comprend pas la cause; ils attribuent les retards qu'ils éprouvent, les heures de calme et de tempête, nonseulement à la présence de certain passager qui aura sur la conscience quelque péché trop gros à porter, mais à des objets inanimés, à un meuble nouveau, à un bout de câble, à une voile, quelquefois à un trait de la physionomie, à une barbe, à un regard de travers. Ils ont la superstition des joueurs, et de plus ils croient à je ne sais quelles puissances mystérieuses, tantôt funestes et tantôt bienfaisantes, à des expiations forcées, à des apparitions merveilleuses. Par exemple, ajouta le marchand en se tournant de mon côté, vous avez bien entendu parler du grand voltigeur hollandais? — Oui, sans doute, répondis-je; mais je ne l'ai jamais vu; ni vous non plus, je suppose? — Non; et pourtant, je vous avoue que je me suis demandé plus d’une fois si ce que ma raison s’obstinait à ne considérer que comme un conte grossier, n’était pas une terrible réalité, tant je connais d’honnètes marins qui en parlent comme d’un fait avéré ; et la gravité sombre avec laquelle ils racontent ordinairement les apparitions de ce fantôme a je ne sais quoi de saisissant. Vous savez que c’est un grand vaisseau de guerre, sans mâls et sans voiles, que l’on aperçoit de loin, comme une baleine monstrueuse, à l'horizon, et que les jeunes matelots, encore peu expérimentés, prennent facilement pour une langue de terre. Ce vaisseau navigue contre vent et marée, sans qu’on puisse voir seulement s’il y a une main au gouvernail; il ne bondit point sur les vagues comme un bâtiment ordinaire, il se trace un large et profond chemin et glisse sans secousse ; la mer semble s’affaisser sous lui avec terreur. Tout à coup il s’élance, il tombe comme un oiseau de proie à quelques encablures de distance du navire

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qui passe, et alors on aperçoit des hommes, ou plutôt des squelettes, au visage pâle et cadavéreux, qui se dressent sur ses bastingages, grimpent dans ses enfléchures, et courent dans ses hunes. On entend des voix plaintives et lamentables qui demandent des nouvelles d’une ville anéantie depuis des siècles, efprient les matelots de vouloir bien venir chercher quelques lettres et les remettre à leur adresse. Mais malheur à celui qui oserait se charger de ces lettres, car chacune d'elles est plus lourde à porter que des milliers de quintaux, et ferait couler bas le navire. Demandez maintenant à nos matelots ce qu'ils pensent de ce vaisseau fantastique : ils vous répondront qu'il porte dans ses flancs des hommes coupables d’un grand crime, et condamnés pour ce crime à crrer sur les flots jusqu'à la fin du monde, comme le chasseur noir des ballades allemandes, qui doit sans cesse courir à travers les bois et les montagnes, avec ses chiens et ses piq:eurs. Si c’est une chose terrible de les entendre raconter ces légendes d’expiation, vous aimeriez à les écouter le soir lorsqu'à la lueur des étoiles, assis sur une caronade, ou debout contre un mât, ils commencent à parler du merveilleux navire où l’on goûte toutes les joies de la vie de marin, sans en ressentir jamais les fatigues ou les déceptions. Ce navire est si grand, que personne n’a jamais pu en mesurer la longueur. Mais un fait qui peut donner une idée de son étendue, c’est qu'il met un an à virer de bord. Des officiers, des contre-maîtres, des matelots, forment de distance en distance un équipage à part. Le capitaine se tient au haut de la dunette, et quand il donne un ordre, on expédie aussitôt une estafette à cheval, qui court au grand galop le transmettre au poste voisin, lequel le fait parvenir de la même manière à un autre, et ainsi de suite. Les mâts sont si hauts, que l’on cite comme de grands voyageurs les gabiers qui ont été

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deux fois jusqu'aux barres de perroquet. À chaque hune, il y a une auberge où le matelot s'arrête plusieurs jours pour se reposer de ses fatigues, et plus d'un qui est parti de l'entrepont jeune et dispos, et qui est monté seulement jusqu’au petit hunier, s’en est revenw avec des cheveux blancs, tant le trajet est long. Mais quelle douce vie on passe à bord de cet admirable bâtiment! Là , le matelot n’est pas tenu de vivre dans un triste veuvage, il peut avoir auprès de lui sa femme et ses enfants; son hamac est suspendu à deux arbres chargés de fruits, son fourniment ne se ternit point par l'humidité, et le fourbissage se fait avec une plume de paon que l’on promène tout simplement sur le cuivre des canons et des boussoles. L’entrepont est un vaste jardin -semé de salade toujours verte, de persil, de cresson, et la cale ressemble à une de ces belles grottes de roc où coule une eau fraîche et limpide. De plus, la ration est illimitée, la solde se paye chaque semaine en pièces d'or, etil n’y a point de commissaire. Les voiles, qui ont plusieurs lieues d’étendue, sont d’une étoffe de soie si légère, qu'il suffit de les presser du bout du doigt pour les carguer ; les câbles sont forts comme des chaînes de fer, et souples comme des fils d’araignée. Un enfant en porterait d’une seule main un rouleau de plusieurs milliers de toises. Je vous laisse à penser la joie que les mousses doivent éprouver quand ils entendent faire un de ces merveillcux récits, et il y a, je vous le jure de vieux matelots intimement convaincus qu'ils iront un jour habiter ce paradis flottant de la marine, quand ils auront assez “halé Ja bouline et viré le cabestan dans ce monde... Mais je vous fais là des contes d'enfant, et j'oublie que demain au point du jour, si la brise se soulient, nous mettrons à la voile, et que j'ai encore plusieurs affaires à régler ce soir. — Et de quel côté, lui dis-je, vous dirigerez-vous donc demain? —. Nous allons à Batavia.

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C'est un long voyage, mais l’année prochaine j'espère être de retour. »

À ces mots, le digne marchand se leva, dit adieu d’une voix émue à notre hôte, à sa femme, à ses enfants, me serra la main affectueusement, puis s’éloigna accompagné de nos vœux. Je devais partir aussi le lendemain. Je quittai à regret l’aimable et honnête famille que le hasard m'avait fait connaître; j'allai sur la digue saluer encore cette mer du Nord que je ne reverrai peut-être plus, et en m'en retournant rèveur du côté de mon hôtel, je ne songeais qu’à ces dernières paroles du marchand : « Nous allons à Batavia! »Il ya donc de par le monde des gens assez heureux pour pouvoir aller à Batavia ?

Diverses tribus ont passé sur le sol des Pays-Bas ; trois races principales l'ont peuplé : celle des Saxons, des Francs et des Frisons. Les Saxons, dit un historien allemand, forcés de quitter leur patrie, donnèrent à la province qu’ils envahirent le nom de Flandre, dérivation de l’épithète de flamands (fugitifs), qui exprimait leur situation. D’autres Saxons se répandirent dans les districts de Drenthe et de l’Overyssel, qui forment aujourd’hui deux provinces du royaume de Hollande. Les Francs se fixèrent d’abord dans le Brabant, et, au vu: et au 1x° siècle, étendirent leur domination sur une partie du sol conquis par les Frisons, qui furent alors refoulés sur les côtes de la mer du Nord!. La fusion

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