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qui aient jamais voué leurs veilles aux muses et pris le bonnet de docteur dans une université : poëte, jurisconsulte, médecin, historien, astronome, antiquaire, chimiste, dessinateur, philologue, ingénieur et critique, il semble qu'il ait été saisi par le démon de Faust, emporté de région en région dans les domaines de l'étude sans pouvoir jamais apaiser sa soif de science. Sa vie ne ft qu'une longue et infatigable exploration, une sorte de course au clocher à travers les broussailles les plus ardues de lérudition et les précipices de l'erreur, pour arriver à découvrir tantôt les lois de l'organisme animal, tantôt les phénomènes de la végétation, aujourd'hui une nouvelle glose sur Homère, demain une interprétation ignorée d'une page de Cujas. Sa fortune fut comme son génie, incertaine, capricieuse, bizarre. À vingt ans, couronné avec éclat dans un concours, il abandonne soudain la poésie qui venait de lui faire si vite une si grande réputation : ilse jette dans la politique ; il émigre avec le stathouder et donne des leçons de langue, de dessin, de jurisprudence, pour vivre. L’Angleterre l’ennuie, il va en Allemagne. Le romantisme allemand lirrite, il retourne en Hollande. Le roi Louis l'appelle à sa cour, le reçoit avec distinction, lui donne un traitement considérable, un titre honorifique. Le voilà riche et heureux; mais Louis quitte la Hollande, et Bilderdyk, qui était un peu comme la cigale, aimant mieux chanter que de songer aux mauvais jours, tombe dans la misère. Il sollicite une chaire à l’université de Leyde, et on la lui refuse. Enfin, le gouvernement lui accorde une pension, et, à l’aide de ce modique serours, il continue ses études, ses recherches, il écrit des vers, de la prose, des tragédies, des idylles, et, à l’âge de soixante-dix ans, peu de temps avant sa mort, il commençait un poëme épique sur la destruction du monde primitif. Ses œuvres se composent de plus de trente volumes
d'art, de science, de littérature : il a touché à toutes les questions, discuté toutes les théories et jeté au milieu des paradoxes parfois les plus étranges les éclairs les plus merveilleux. Pour oser apprécier dans leur ensemble tant de travaux si disparates, il faudrait des années d'étude, et les fragments que nous pourrions en extraire n'en donneraient cu’une idée faible. Force nous est donc de passer à côté de ce singulier écrivain comme on passe à côté d’un chène séculaire, sans en compter les rameaux et sans en mesurer la hauteur. Dans sa vieillesse, il était fort préoccupé de pensées religieuses, de pensées mystiques, et il les a semées dans l’âme de plusieurs jeunes gens qui venaient, comme des disciples dévoués, interroger son expérience ct recueillir ses entretiens. Sur d’autres il a agi par ses principes d'esthétique ou ses tendances politiques ; et ce qu'il n’a pu faire par la parole, il le fait chaque jour encore par ses œuvres ; il est le premier guide d’une foule de jeunes esprits studieux et entreprenants, il est le chef d’une nouvelle littérature.
Dans tout ce qui s'écrit aujourd’hui en Hollande, il y à bien plus de véritable sentiment de nationalité qu'il n’y en avait dans les œuvres élégantes du xvin* siècle. Les poëtes, les érudits, comprennent enfin que l’on a assez fait parader sur la scène les Alexandre et les Artaxerce, et qu'ils peuvent, sans se compromettre, en venir à une époque un peu moins éloignée, nous montrer d’autres héros et d’autres traditions. Une société de Leyde s'occupe avec zèle des questions de philologie et ue littérature hollanuaise. Un écrivain habile et érudit, M. de Clercq, a publié un excellent travail sur l'influence des diverses littératures étrangères en Hollande. M. de Jonghe, archiviste du royaume, écrit, après vingt années de recherches patientes et éclairées, une histoire complète de la marine hollandaise. C’est sans aucun doute l'un des livres les
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plus consciencieux qu'on ait jamais faits. D’autres ouvrages, entrepris dans une même pensée de patriotisme, ont obtenu un légitime succès. Dans le nombre, je distingue l'Histoire de la Poésie néerlandaise de M. J. de Vrie; le Dictionnaire biographique et anthologique de M. Geysbeck ; une Histoire de la littérature hollandaise, par M. Siegenbeck, et une autre en français, par M. s'Gravenwaert, qui joint à ses titres de critique et de philologue habile celui de poëte élégant; un trèsbon travail de M. Van der Berg sur les traditions néerlandaises du moyen âge, et un recueil des anciens chants populaires, par M. Lejeune.
M. Van Lennep est un des écrivains actuels les plus féconds et les plus goûtés de la Hollande. Il n’a que quarante ans, et il a déjà publié quatre romans et neuf volumes de poésies. Né à Amsterdam, d'une famille patricienne qui s’est acquis un honorable renom dans la magistrature et l’enseignement, M. Van Lennep se trouva, dès sa première enfance, placé dans les conditions les plus favorables pour acquérir promptement une brillante et sérieuse instruction. La société éclairée au milieu de laquelle il vivait, les leçons de son père, professeur à l'athénée d'Amsterdam, littérateur érudit et poëte aimable, tout contribua à développer bien vite dans l’âme du futur romancier de la Hollande l’amour de l'étude et le sentiment de la poésie. Son premier ouvrage date de 1830; c’est un recueil plus remarquable par la netteté et la facilité du style que par la pensée. Mais le style a toujours été, pour les Hollandais, une question de la plus grande importance, et ce début du jeune écrivain fut accueilli avec faveur. Bientôt sa muse s’enhardit et s’élança vers un plus large espace; il se mit à étudier l’histoire de son pays et trouva dans les annales du moyen âge des pages héroiques, des faits mémorables qui souriaient tout à la fois à son patriotisme et à sc” ‘magination.
Le sujet de chacune de ses œuvres est emprunté à cette source féconde; ses poëmes sont des épopées en vers lyriques qui racontent les péripéties d'une guerre nationale, l'éclat d’une victoire et la renommée d’un héros. Ses romans peignent les sites illustrés par quelque événement traditionnel, et retracent avec une rare vérité les croyances, les mœurs des anciens Hollandais, et les costumes de certaines provinces’. On voit que, dans ces divers récits, il a essayé de faire pour la Hollande ce que Walter Scott a fait avec tant d'éclat pour l'Écosse, et, s’il est resté au-dessous de son modèle, il n’en à pas moins le mérite d’avoir frayé, dans la littérature de son pays, une nouvelle route et ravivé habilement des noms glorieux, des faits poétiques, des usages touchants, naguère encore méconnus ou ignorés.
M. Bogaers, né à Rotterdam à peu près à la mème époque que M. Van Lennep, n’a écrit que quelques poëmes et un ouvrage en prose; mais ses ouvrages sont travaillés avec un soin extrême, et cités déjà comme des productions classiques. Dans le premier de ses poëmes, l'auteur raconte la dernière navigation et les dernières heures de Heemskerk, le noble amiral de Hollande, qui, après avoir exploré jusqu’à la Norvelle-Zemble les mers polaires, s’en alla mourir à Gibraltar. Dans le second, il retrace avec grâce et sentiment l’histoire de Moïse sauvé des eaux du Nil. Son volume en prose est un traité sur la déclamation. Ces trois ouvrages ont été couronnés par des sociétés littéraires.
Dans cette même ville de Rotterdam, où M. Bogaers écrit ses vers si châtiés et si corrects, habite Tollens, le poëte le plus popalaire de la Hollande. Tollens est né à Rotterdam en 1778. Il a publié des odes et des
1. Un des plus récents et des meilleurs romans de Van Lennep,. la Rose de Dékama , a été traduit en allemand et en français.
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chansons : les unes tendres et gracieuses, les autres empreintes d’un profond sentiment dé patriotisme, presque toutes remarquables par la simplicité de la forme, et presque toutes chéries du peuple. C'est lui qui à composé le chant national hollandais qui est pour son pays ce qu'est le Gode save the king pour l'Angleterre, et que j'ai souvent entendu entonner en chœur dans les rues par les ouvriers, dans les écoles par des centaines d'enfants. Qu'on me permette d’en citer au moins quelques strophes, non-seulement comme œuvre poétique, mais comme expression d'une pensée populaire.
« Que celui dont les veines renferment un vrai sang hollandais pur de toute contagion étrangère, que celui dont le cœur palpite pour la patrie et pour le roi, unisse sa voix à la nôtre. Qu'il vienne à nous avec une âme libre, et chante le chant de fête qui plaît au ciel, le chant du prince et de la patrie?
« Frères, entonnez tous avec la même pensée ces accords entendus du Maître suprême. Il a aux veux de Dieu une vertu de moins, celui qui oublie le prince et la patrie. Il n'a dans sa froide poitrine, nul amour pour ses frères, celui qui ne s’émeut pas à notre chant, à notre prière pour le prince et pour la patrie.
« Dieu, protége, garde le sol où nous vivons, le coin de terre où s’éleva notre berceau, où l’on creusera notre tombe. Nous t’adressons notre prière avec une âme émue; Ô Dieu, conserve notre prince et notre patrie!
« Protége le roi sur son trône. Que sa puissance ait consiamment pour base la justice. Qu'il se montre toujours à nos yeux moins brillant par l’or de sa couronne que par ses vertus! Soutiens et dirige le sceptre entre ses mains. Anime et défends le prince et la patrie.
« Dans un même vœu nos cœurs se confondent. Dans la joie et dans la douleur, nous n’avons qu’une même pensée : le prince et la patrie. Écoute, ce n’est pas un cri qui souffre un désaccord, c’est une parole d'amour, c’est un même chant pour le prince et pour la patrie. »
Parmi les poëtes dont la Hollande aime à prononcer
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le nom, je dois citer M. Da Costa, disciple de Bilderdyk, écrivain austère et'religieux dont l’âme s’attendrit sur les douleurs de la vie humaine, puis s’élance avec enthousiasme vers les régions éternelles ; Beets, qui joint dans ses vers la mélancolie de la pensée allemande à la pureté du style classique; Withuys, à qui l’on doit plusieurs chants lyriques d’un ton très-ferme, entre autres un sur le pavillon de Hollande, qui est fort aimé de ses compatriotes.
Et maintenant, hélas !il faut le dire : cette poésie dont je tâche d’énumérer avec la plus rigoureuse impartialité les titres, dorit j'essaye d'établir, comme un généalogiste, les preuves de noblesse, cette poésie n’entrera qu'une des dernières dans le grand chapitre des muses. Les critiques de Hollande ont beau lui mettre la couronne sur la tète, et lui élever avec une naïve piété des arcs de triomphe dans leurs journaux, l’honnè'e fille ne croit pas elle-même à sa souveraineté, et n'ose passer la frontière de peur de se voir contester son sceplre, son mañteau, et traitée comme une vassale présomptueuse de la France et de l'Allemagne. Mais de même que le voyageur, après avoir traversé de larges et riches contrées, se réjouit, lorsqu'il arrive sur une terre moins féconde, de trouver encore une gerbe d'épis, un bouquet de fleurs ; de même, quand des hautes régions où nous emporte le génie des grands poëles anciens et modernes, nous redescendons dans les cités de Hollande, nous nous plaisons à découvrir çà et là, au milieu des entrepôts du commerce et des machines de l’industrie, une fleur de poésie, dût cette fleur ne pas avoir le même parfum ni le même éclat que celles de France ou d'Angleterre.
Ajoutons ici que la littérature hollandaise, à travers les différentes phases par lesquelles elle à passé, au milieu même de son penchant à limitation, a toujours conservé une physionomie distincte et des qualités sé-
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rieuses qu’on ne retrouve pas ailleurs si dur&bles et si continues, l'élégance dansle style et la moralité dans la pensée. Là les œuvres de l'imagination sont dominées par la raison. La littérature se traite un peu comme les affaires, avec calme et prudence. C’est une distraction agréable pour quelques-uns, un besoin plus impérieux pour quelques autres, mais un besoin auquel on ne sacrifie qu'une partie de san temps et de ses rêves. Là tous ceux qui écrivent ont une fortune indépendante ou une tâche régulière à remplir qui pourvoit aux bebesoins matériels de leur existence. L'étude des lettres est un titre honorifique, quelquelois un moyen d’avancement dans une carrière, jamais une profession. Vondel, comme nous l'avons dit, était bonnetier ; Hooîft était gouverneur de Muyden. De nos jours, les poûtes, les romanciers hollandais, cherchent également à se faire une position administrative, commerciale, pour pouvoir suivre avec plus de sécurité leur penchant littéraire. M. Van Lennep est procureur fiscal à Amsterdam, M. s'Gravenswaert conseiller d’État, M. Bogaers avocat, M. Bcets pasteur dans un village, et M. Tollens est épicier à Rotterdam. Dans un tel état de choses et dans un pays où tout prend naturellement une attitude grave * et contenue, la littérature ne peut avoir les capricieux élans, la fougue ardente et désordonnée qu’elle à souvent en Angleterre, en France et en Allemagne. Ces hommes qui vivent d’une vie si régulière, le jour: assis à un bureau, le soir retirés dans leur famille, ne voudraient pas publier des œuvres qui seraient réprouvées par leurs sages parents, par leurs sages amis, et quiles compromeltraient inutilement aux veux de ceux dont ils attendent un appui. Ils s'appliquent donc à suivre les anciennes règles, etils n’écrivent pas un livre dont la mère puisse défendre la lecture à sa fille. Il y à en Hollande quatre mille poëtes inscrits dans les fastes littéraires, et des milliers de poëmes imprimés sur grand
papier vélin, ornés de vignettes, cités avec éloge, avec enthousiasme même, par les critiques du pays, et l’on n'en noterait peut-être pas vingt dont la tendance ne soit essentiellement sérieuse, morale et pratique. Si cette austère physionomie d’une littérature est fort respectable, elle finit, il faut le dire, par devenir passablement monotone ; et, pour mon compte, j'avoue qu’en parcourant les œuvres en prose ou en vers que les Hollandais recommandaient le plus à mon admiration, j'ai souvent regretté de ne pas y trouver un de ces très-graves, mais charmants péchés de raison, comme onen voit dans Schiller, Byron et dans quelques-uns de nos poëles modernes. Quoi qu’il en soit de ces lacunes, la littérature hollandaise, par cela même qu’elle n’a pas suivi le mouvement impétueux des autres, est importante à signaler, comme l'expression fidèle et constante de l’un des peuples les plus estimables qui existent.
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Le temps des pastorales est passé. Tant qu'il restera dans les occupations de l'esprit une place pour les études poétiques, on relira les idylles de Théocrite et les délicieuses bucoliques de Virgile. Ceux qui se laissent entrainer à la recherche des comparaisons littéraires, se plairont à suivre d'âge en âge les diverses imitations de l’églogue antique qui, comme un écho affaibli, s’est répercuté à travers toutes les nations de l'Europe. Mais des diverses fictions inventées par les poëtes, il n’en est pas une plus difficile à accepter que celte image des troupeaux ornés de guirlandes de fleurs, de ces bergers parés de rubans roses qui, en promenant leurs moutons dans le vert pâturage, composent des madrigaux et chantent de galants couplets. Ces tableaux champètres touchent de trop près
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à ce morne et vulgaire spectacle qui chaque jour se montre à nos yeux pour ne pas offenser notre raison par la façon dont ils le dénaturent.
L'idylle sentimentale de Florian, de Gessner et de leurs imitateurs, est également faite en dehors de la vie réelle. Quiconque à vécu à la campagne sait bien
qu'il y chercherait vainement ces idéales figures dé-
crites par l'aimable secrétaire du duc de Penthièvre, ou par le vénérable écrivain de Zurich. Quiconque a observé l'existence des laboureurs dans leur rude et constant travail, dans les accidents de toute sorte auxquels ils sont exposés, dans les fléaux qui, en un instant, anéantissent tout le fruit de leur travail, toutes leurs espérances de l’année ne peuvent même plus leur adresser la sentence proverbiale de Virgile :
O fortunati nimium sua si bona norint Agricolæ..….
Oh! trop heureux les laboureurs S'ils connaissaient leur bonheur.
Par une brusque réaction, après avoir tant célébré l'innocence, la bonté de cœur et les vertus patriarcales du paysan, nous en sommes venus à lui dénier toutes ces qualités, et à le représenter comme un être rapace, rusé et malfaisant qui ne garde sa rusticité de force et de langage que pour mieux dissimuler ses instincts pervers. En agissant ainsi, nous nous glorifions d'échapper à une erreur, et nous tombons dans une autre erreur.
Les peintures de la vie champêtre qui :harmaient l'imagination de nos pères n'étaient pas vraies; celles qui les remplacent aujourd’hui ne sont en général pas plus vraies et sont assurément beaucoup moins agréables. Des idylles de Gessner au Paysan de Balzac, il y a tout un abîme. La vérité est entre ces deux extrêmes : la vérité poétique est dans une œuvre comme l'Her-
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mann et Dorothée de Goethe, ou dans les chants naïfs de Hebel; la vérité prosaique est dans une appréciation impartiale de la situation du paysan, des fatigues et des soucis auxquels il est perpétuellgment condomné, des efforts qu'il doit faire pour subvenir aux besoins de la vie matérielle, des obstacles qui s'opposent à son développement moral et intellectuel.
Je voudrais essayer de dépeindre tel que je l'ai vu pendant plusieurs années de suite, un village de France, un des plus pauvres, et par là mème un des plus arriérés. Il est situé dans la province de Champagne, à quatre lieues de Mézières, et s'appelle Mériole.
Nulle rivière ne l'arrose de son eau féconde; nul chemin de fer ne lui imprime un mouvement industriel ; nulle grande route même ne le traverse, Un chemin vicinal pareil à celui dont parle La Fontaine : chemin montant, sablonneux, malaisé , le réunit aux villages voisins.
A l'une de ses extrémités, un étang boueux, bordé de saules séculaires sert d'abreuvoir à ses bestiaux ; à l'autre, un puits qui souvent en été se dessèche, et où vont tour à tour les femmes qui y remplissent péniblement leurs sceaux.
Caché entre deux replis de terrain surmontés par une colline, voilé par un rideau de peupliers et par quelques massifs de pruniers et de pommiers, l'humble village ne se révèle aux regards que lorsqu'on en est très-rapproché. Plus d’un voyageur à passé près de là sans le voir, comme un chasseur qui erre en pleine campagne, sans découvrir les nids d’alouette enfermés dans les sillons.
Au haut de Mériole s'élève pourtant une grande et belle maison, noble monument d’un enfant de cet obscur village qui, par son intelligence, a conquis un rang élevé dans la science, qui, par son travail, a fait une honorable fortune, qui après avoir généreusement
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aidé et patroné ses concitoyens, a confié en mourant le même devoir de charité à ses héritiers. Ses désirs paternels n’ont point été trompés. Sa fortune subsiste telle qu’il l'avait faite ; et comme ceux à qui il l'a léguée n’ont point failli à leur religieuse mission, ils offrent un fructueux travail aux ouvriers, prennent soin des vicillards, donnent un abri gratuit aux indigents, et entretiennent une salle d'asile pour les enfants. Si leur modestie ne les empèchait de confesser leurs bonnes œuvres, chacun d’eux pourrait, à la fin de l’année, dire comme Job : « J'ai été l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux. »
Cette mission est pour les pauvres gens qui l’entourent un bienfait de chaque jour, une grâce providentielle.
Sans cette fidèle auxiliaire, la commune ne pourrait pas même faire quelques dépenses urgentes. Elle n'a d'autre ressource financière que le produit de l’enlèvement des boues et la location de deux parcelles de terre. Le tout lui donne, bon an, mal an, à peu près 50 fr. Avec un tel budget, on ne construit pas des arcs de triomphe et on ne tire pas des feux d'artifice. La petite somme est encaissée par le percepteur, et le conseil municipal délibère gravement sur l'emploi qu’il en fera, sachant bien d'avance qu’elle suffit à peine à faire réparer le lavoir, curer le puits, ou à solder quelques autres travaux de première nécessité.
L'église, une ancienne église humide et sombre n’a pour tout revenu que la location des bancs, et les quêtes du dimanche où l’on n'entend résonner ni la pièce d'argent, ni même le décime, mais les vieux liards depuis longtemps démonétisés.
Que s'il arrive un désastre, ou seulement un accident qui oblige la commune à une dépense imprévue, le minime budget annuel étant épuisé, il faut avoir recours à l'impôt extraordinaire, aux centimes addi--
tionnels, le fantôme du paysan. Mais alors la maison seigneuriale lui vient de nouveau en aide. Elle refait la toiture effondrée de l’école, elle remplace la cloche fèlée de l’église par une cloche neuve, elle achète la pompe à incendie si vivement désirée.
Cette maison possède à elle seule les plus belles parts des bois, des vergers, des prés attenant au village, et ses fermiers sont classés parmi les patriciens de la commune. Un autre notable patrimoine appartient à deux frères qui travaillent tout autant que les paysans
du les plus besogneux et vivent de la même vie parcimonieuse, mais on dit que chacun d’eux possède en bon en- bien une valeur de 40 000 fr. ; le curé les traite avec )vi- une respectueuse considération, et le notaire du canton ne les nomme point familièrement par leur simple ait nom de famille. Il s’honore de les compter au nombre n'a de ses clients, et ne manque pas de dire quand il vient nn au village : je vais voir MM. Branchu.
de Le reste du territoire se divise par parties inégales, rès entre une cinquantaine de familles qui, selon l’étenr'cs due de leurs propriétés, forment diverses catégories. La Ceux-là sont regardés comme des gens dignes d’envie le qui possèdent une grange, une maison avec une loi place, c’est-à-dire une chambre à côté de la cuisine, à deux champs assez vastes pour qu'ils en retirent à la récolte de blé et de pommes de terre nécessaire à lé, leur subsistance, et un coin de bois qui leur donne à a chaque hiver leur chauffe. Les autres, et malheureusees ment c'est le plus grand nombre, n’ont qu'une chétive la habitation grevée d’hypothèques et quelque étroit lam- IX beau de terre qui pour produire une maigre moisson, exige un patient labeur. Il est humide et froid le sol l- qui entoure le triste village de Mériole. Çà et là, sur les >, pentes de la colline, on y signale des champs priviléir giés qui, dans les années propices, rendent au labou-
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une plaine marécageuse souvent inondée par des eaux souterraines, et plus haut, ce sont les aspérités arides, rocailleuses, désignées sous le nom de trios. Ce nom leur vient d’un ancien usage local. On ne les cultivait autrefois qu’une fois tous les trois ans. On y semaït de l’avoine, puis après qu’ils avaient subi tant bien que mal cette opération, les craintifs agronomes secroyaient obligés de les laisser reposer pendant deux ans, et pour les raviver dans leur langueur, y faisaient paître un troupeau de moutons. Mais tout cède aux lois impérieuses de la nécessité; de nouveaux besoins enfantent de nouvelles idées de productions, ct les trios ne jouissent plus de leur période régulière de quiétude. Une bèêche impitoyable les déchire chaque année, une main active y plante des pommes de terre. Quelquefois, pour stimuler leur inertie, on les condamne au supplice du sertage, on y fait des bûchers de broussailles ei de mottes de gazon que l’on brûle jusqu’à ce que tout se convertisse en un amas de cendres et l’on a foi dans l'efficacité de cette cinération. Mieux vaudrait assurément quelques voitures d'engrais. Mais comment pourraient-ils se procurer de l’engrais, les pauvres gens qui ne possèdent pas un écu vaillant, et qui n’ont pour tout bétail qu’une chèvre ou une génisse. Quand ils passent devant la demeure d’un des MM. Branchu, ce qu’ils envient ce n’est point la façade nouvellement blanchie de sa maison, ni les persiennes vertes de ses fenêtres, ce sont les moyens de fructuation étalés pompeusement devant sa porte, les amas de fumicrs qui choquent les regards du citadin, et révoltent les belles dames de Mézières.
Pour suppléer à l'insuffisance de leurs récoltes, les habitants de Mériole se livrent à toutes sortes de travaux. Les uns exercent ici et dans les villages voisins les métiers de maçons, de couvreurs ou de charbonniers. D’autres tiennent un cabaret et débitent à tout venant
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une atroce boisson que l’on décore du nom de bière, et qui ressemble à la vraie bière de Flandres, à peu près autant qu’un vin bleu de la barrière peut ressembler aux bons crus de Bordeaux. La plupart sont cloutiers. Du matin au soir, dans toute l'étendue du village,on entend résonner le bruit du marteau, et longtemps après la fin du jour, on voit scintiller dans l'ombre les feux d’une trentaine de petites forges où de patients artisans, taillent, sur leur enclume, les pointes de Paris et façonnent les clous de charpente. Chaque lundi, un messager, qui est l'agent comptable de la communauté, va de maison en maison prendre les œuvres de la semaine, les charge sur une charrette, les livre à Charleville où il en perçoit le prix et rapporte une nouvelle provision de barres de fer qui se convertissent en quelques milliers de clous.
Telle est la tâche des hommes. Celle des femmes est bien autrement compliquée. Les pauvres braves femmes, comme elles travaillent! Ce sont elles qui d’abord habillent leurs enfants, préparent les repas de la journée, vont à l’eau, blanchissent le linge. Si elles ont un petit jardin, ce sont elles qui le cultivent. Si elles possèdent en outre un coin de terre, ce sont elles qui le plus souvent le bèchent, l’ensemencent et en font la récolte. L'hiver, dès qu’il leur reste un moment de loisir, elles s’assoient sur un escabeau, et la navette à la main, la poitrine penchée sur un métier, tissent des pièces de draps pour les fabriques de Sedan. L'été, elles se mettent au service des fermiers et des propriétaires pour travailler dans les champs, et lorsque les maîtres du château sont revenus, c’est un bonheur pour elles d'être employées à ratisser les allées du jardin, ou à porter quelque message. En automne, elles s’en vont dans les bois, tantôt avec une serpette, tantôt avec un drap. Un jour, elles vont ramasser les feuilles desséchées qui leur serviront de matelas; un autre
jour, les faînes des hêtres dont elles extraient l’huile qui alimentera leurs lampes et peut-être mème leurs salades. Le plus souvent on les voit revenir comme les forêts ambulantes annoncées à Macbeth. Leurs tètes et leurs épaules disparaissent sous les énormes fagots de branches mortes qu’elles ont été recueillir pour alimenter lenr foyer pendant le rude hiver.
Combien de gens à qui chaque saison nouvelle ne donne qu’un nouveau rêve de fêtes et de soirées, de mascarades ou de voyages! Mais ici, les diverses saisons ne sont marquées que par différents travaux. Et la plus belle de toutes, l'été, est la plus laborieuse.
Heureuse la femme de Mériole qui au commencement de l’été a une moisson à faire. Elle annonce cette nouvelle à ses amis, comme un prolétaire d'Allemagne annoncerait qu’il vient de gagner un terne à la loterie de Francfort, ou un joueur de bourse, qu’il a réalisé un bénéfice considérable dans des ventes d'actions. L'ouvrière qui fait une moisson reçoit pour prix de son labeur la douzième gerbe de la récolte. Mais pour obtenir une telle faveur, elle s'engage à travailler pour le propriétaire qui la lui accorde, chaque ‘fois qu'il l'exigera, à raison de dix sols par jour, et à relever gratuitement ses avoines.
Il serait dans une singulière erreur celui qui, en visitant ce village, croirait y trouver des Chloé et des Amaryllis. Si les Chloé et les Amaryllis de la pauvre communauté ont eu dans leur bas âge l’œil vif, les joues roses, si on les a vues s'épanouir dans leurs misérables demeures comme des boutons d’églantine dans de rustiques hameaux, la fraîche beauté de leur enfance n’est pas de longue durée. De bonne heure, elles subissent la loi rigoureuse de la nécessité. Toutes jeunes, elles conduisent par le froid, par le chaud, par la pluie, la chèvre ou la génisse dans le pâturage. Puis elles vont au bois faire aussi des fagots, ramasser de
l'huile l'herbe dont on fera du fourrage pour l'hiver, ou cueile leurs lir des fraises qu'il ne leur est pas permis de manger, ime les qui seront vendues au marché. Puis elles glanent dans tètes et des sillons où elles ne trouvent pas toujours un généreux gots de Booz qui ordonne de laisser tomber des épis sous leurs ur ali- mains. Plus tard, elles travaillent comme leurs mères, et lorsqu'elles arrivent à leur adolescence, à cet àge elle ne charmant, à ce printemps de la vie, elles sont hâlées ées, de par le soleil, fanées et ridées par les fatigues. es sai Avec tous ses efforts, l’active famille obtient à peine ux. Et le moyen de satisfaire à ces désirs dont parle Goldsmith se. le poëte : « à ces calmes désirs qui demandent si peu nence= de place!, » on fait un très-faux calcul quand on suppute ce cette le budget annuel d’un ouvrier selon le salaire habituel magne L de ses journées. De cette addition, il faut rayer les fêtes loterie ei les dimanches, et les jours où l’ouvrier est détourné réalisé de son travail par un devoir de famille, par une affaire ctions. imprévue, par un accident. Il faut remarquer en outre rix de que le salaire ne s’accroît point en raison de l’accroiss pour sement du prix des denrées, que la cherté des grains, :r pour qui augmente le revenu de l’agriculteur, est une calas qu’il lamité pour l’artisan. Lorsque le prix du sac de blé, qui elever est ordinairement de 36 fr., s'élève, comme en 1857, à 72 fr., le cloutier de Mériole, qui a des enfants en bas
qui, en âge, gagne à peine, par un travail sans relâche, son et des pain quotidien. Par bonheur, le pain est un des meilauvre leurs éléments de subsistance, si, comme le disent les if, les chimistes, il renferme 80 pour cent de parties nutrirs mi- tives, et les sobres ouvriers de Mériole se nourrissent e dans de pain et de pommes de terre. Seulement ils y r en- ajoutent du café, non pas du fin café de Moka ou de », elles l'île Bourbon, préparé, torréfié et distillé selon les Toutes | préceptes de Brillat-Savarin, mais la fève coloniale la d, par plus commune, achetée au plus bas prix chez un épi- . Puis
ser de 1. Those calm desires that ask’d but little room.
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cier, bouillie dans une marmite, servie dans de larges coupes en terre et adoucie avec dela mélasse. Quelquefois même, on remplaco les grains de café par des grains d'orge grillés, moulus, dont on compose une àpre boisson qui ne peut tromper que les regards, par sa noire couleur.
Du reste, tous les habitants de Mériole, soit par une passion d'économie, soit par l'effet d’une passion héréditaire, observent à peu près le même régime. Chez aucun d’eux on ne verra briller une pièce de bœuf. La soupe le matin, la soupe à midi, la salade ou les pommes de terre le soir. Voilà toute l'ordonnance de leurs repas. Quelques-uns seulement servent le dimanche un chétif morceau de lard, et quelques-uns s’accordent, ce jour-là, un choppe de bière; mais nulle réunion de famille, nul banquet rustique et joyeux comme on en voit en d’autres provinces.
Une fois pourtant, une seule fois dans l’année, ils interrompent tout à coup d’une facon éclatante, leur perpétuel carème. C’est à leur fête patronale. Dans les huit jours qui précèdent cette fête, le château, si courtisé naguère, ne peut plus compter sur un ouvrier, ct il lui serait très-difficile de se procurer dans. le village une douzaine d'œufs ou une livre de beurre. Toutes les femmes sont occupées à frotter leur vaisselle, à nettoyer leurs meubles et leur plancher, ou à préparer leur toilette. Tous les hommes, armés d’un pot de couleur et d’une brosse, peignent les portes, les montants des fenêtres de leur maison et la balustrade de leur jardin. Tout ce qu’il ya de farine, d'œufs et de saindou dans chaque habitation est employé à pétrir d'énormes gâteaux, et des pâtés, et des espèces de brioches qu’on appelle des tournillos. De toutes les cheminées s’échappent des tourbillons de fumée, et l’atmosphère est inondée d’une odeur de graisse et de pâlisserie.
La veille du bienheureux jour, le village est dans un
larges émoi extraordinaire. À chaque instant de nouveaux Ique- cris de joie et de nouveaux événements. Ce sont des cor des hortes de parents et d'amis qui viennent de plusieurs > une lieues de distance s'associer aux joies de cette fête sos, par lennelle; c’est le boucher du chef-lieu de canton qu’on ne voit jamais qu’en cette circonstance et qui s’avance rune d’un air grave conduisant une ou deux belles vaches et héré- | plusieurs veaux qu'il va immoler. C'est la musique Chez | enfin, attendue avec impatience par les danseurs, une if, La clarinette, un violon, et un cornet à piston, qui, toute a les l’année s’en vont de village en village, pour un minime | ce de tribut, jouer des valses et des pastourelles. Le soir man- mème, cette active musique se met à l’œuvre. Des mus'ac- siciens avec les garçons d'honneur vont à travers le nulle È village et donnent des aubades à chaque maison qui )YeUx É a le bonheur de posséder une jeune fille. Le lendemain un dernier coup de cloche qui ane, ils nonce la musique; elle entre dans l’église, s’installe | leur dans le chœur et accompagne de ses symphonies la
s les | voix des chanteurs. Derrière elle, arrivent en une lonour- gue file les garçons avec leurs bouquets de giroflée, r,ct les jeunes filles avec des robes en soie neuves et des lage bonnets splendides, les étrangères dont: on examine s les avec curiosité la toilette exotique. Si l’une d'elles porte net- un mantelet d’une nouvelle forme, une chaîne d’or à leur son col, une ombrelle à la main, quel sujet de digresleur sion ; hélas! et souvent quel objet d'envie!
s des Après la messe, partout de grands :lîners, des tadin. bles chargées de plats monstrueux, ds cruches de dans bière et de cidre, peut-être même quelques bouteilles 5 gà- de vin et d’eau-de-vie, et des jattes de café, de vrai café. w'on Puis en face du cabaret choisi par les commissaires hap- de Ja fête, la musique s’installe sous une charmille, les est danseuses se réunissent sur la voie publique, nettoyée par quelques coups de balai. Les vieux parents s’asseyent
sun de côté et d'autre sur les gerbes de paille ou des pou-
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tres et forment la galerie. Les petits enfants se groupent autour d'un marchand de sucre d'orge ou de pain d'épices qui, pour un sou, leur fait tourner la roue d’une loterie magique. Puis voilà que tout à coup le violon donne le signal, et alors en avant les quadrilles et les rondes. On saute d'un pied ferme sur un sol raboteux, on tourbillonne dans des flots de poussière. « Plus vite! plus vite, » crie un alerte garçon au chef d'orchestre, et la musique précipite la mesure, et le lutrin du village enlève dans les airs ses danseuses haletantes.
Après chaque danse, les garçons entrent au cabaret et y font de longues stations; les jeunes filles se promènent bras dessus bras dessous, attendant le retour des déserteurs, et les vieilles gens remarquent en secouant la tête que, de leur temps, on buvait moins, et qu'on dansait micux.
Le lendemain matin, nouvelle messe en musique, mais celle-ci est une messe de deuil consacrée à la mémoire des morts. Tout le monde se fait un pieux devoir d'y assister. Par cette religieuse coutume, tout le monde semble ainsi associer à ces journées de fête ceux qui naguère encore les animaient par leur présence.
Dans l'après-midi, les danses pourtant recommencent; mais cette fois en purette, c’est-à-dire que les jeunes filles ont dépouillé leurs vêtements de luxe de la veille, et s'unissent à leurs danseurs, en leur rustique déshabillé.
Puis Les garçons vont, de maison en maison faire, une collecte de gâteaux, comme si on leur devait une récompense pour leurs prouesses chorégraphiques, et le butin qu'ils ont recueilli dans leur tournée, ils l’emportent au cabaret. Les pauvres filles restent encore à l'écart. Le mardi, les marchands ambulants enlèvent leurs tréteaux, la musiqué donne une dernière
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grou- aubade, et s'en va escortée jusqu’à une certaine disou de tance par les commissaires. Puis peu à peu, les conner la vives de la fête : en vont aussi emportant comme un \ coup dernier souvenir de ces jours de gala une cargaison s qua- de tournillots. Le mercredi tout est fini, le cloutier sur un retourne à sa (orge, le laboureur à sa charrue, Chaque pous- famille se remet à son rigide régime habituel, et il | on au en est pour lesquelles un régime économique est plus | esure, nécessaire que jamais. Il en est qui doivent expier par seuses | de longues privations les prodigalités de cette semaine des prodigalités.
abaret | Dans leur isolement au fond de leurs fermes, dans > pro- | l'exiguité de leurs ressources, dans la continuité de Le retour | leur travail manuel, les habitants de Mériole sontrestés en se- | à peu près complétement étrangers à tout le luxe in- | ins, et | tellectuel des populations plus prospères, à toute idée d d'art, de science, de littérature. Ils ne sont pas sots ; | sique, | en général, les paysans ne le sont guère, et sur plus e à la d'un point, le moins habile d’entre eux pourrait en : pieux | remontrer à plus d’un savant ; mais ils n’ont appris | >, tout dans leur enfance qu'à lire, à écrire tant bien que mal, le fête à faire une addition, et peut-être à chanter au lutrin. r pré- Une fois qu'ils sont sortis de l’école, adieu les livres et les cahiers.
imen- | IL est des vocations intellectuelles qui éclatent dans ue les | les situations les plus difficiles, comme ces beaux arixe de | bres qui, par un phénomène de végétation, naissent et rusti- grandissent dans un arride terrain. D’un obscur ate-
lier d’artisan est sorti Hans Sachs le fécond poëte
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e, une d'Allemagne, Jacob Boehme le philosophe mystique,
e ré- Quentin Metzis, Claude Lorrain, d’Alembert. De la mi-
es, et sère du métier de pâtre est sorti Giotto, Sixte-Quint
l'em- | le grand pape, Valentin Duval l’aimable savant, Hogg
ncore | le poëte écossais. Mais on cite ces apparitions comme .
enlè- | des événements exceptionnels. Le fait est que pour se
nière | livrer à une étude sérieuse, il faut pouvoir y consacrer
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de longues heures de liberté, et que la fortune, ou tout au moins l'aurea mediocritas est devenue, dans les conditions essentielles de la société, un des principaux auxiliaires du travail intellectuel. Les habitants de Mériole n'ont pas ces doux loisirs dont les mélodieux pâtres mis en scène par Virgile rendaient grâce aux dieux, ni cette aurea mediocritas chantée par son ami Horace. Il n’ont pas non plus ce sentiment de l'esprit qui parfois aiguillonne les natures les plus inertes dans les grands centres de population. Toute leur intelligence se concentre dans la pratique de leur profession journalière. Rien ne donne un autre essor à leurs pensées.
En les voyant dans cet état d’ignorance primitive, j'espérais trouver parmi eux quelques-unes de ces légendes traditionnelles, de ces poésies naïves qui se conservent au foyer de famille, dans plusieurs provinces de France, notamment en Bretagne et en Franche- Comté, qui charment en hiver les veillées du montagnard écossais ou du fermier suédois. Mais les paysans de Mériole ont à peine gardé quelques débris de ces trésors d'imagination. Dans la morne torpeur de leurs facultés morales, ils ont perdu la poésie de l'enfance des peuples sans acquérir l'instruction de leur âge mur.
Il leur reste seulement quelques anciennes superstitions difficiles à déraciner, et quelques contes qu'ils n’entendent pas narrer sans un certain émoi. Ainsi ils croient encore aux sorciers qui amassent les nuages, conjurent les tempêtes, jettent un sort sur les bestiaux. Ils croient aux revenants, et ils en ont peur. Le dimanche, quand ils se rendent à l’église, on peut les voir souvent s'agenouiller picusement, la tête découverte, les mains jointes, sur la terre fraîche qui recouvre la tombe d’un de leurs parents; mais, quand la nuit est venue, ils n’oseraient se hasarder à traverser un cimetière.
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Plusieurs d’entre eux croient aussi que le seuil des maisons est hanté par de petits êtres invisibles qu'ils appellent des sotais et des nuttons qui, comme les lutins de l'Écosse, les koboldes de l'Allemagne, les tomtegubbar de la Suède, aident aux travaux du ménage, si l’on a pour eux quelques égards, si on leur offre quelques cuillerées de lait sans tache, et bouleversent tout dans leur colère dès qu'on les a offensés.
Les vapeurs lumineuses qui s’allument le soir dans l'hydrogène liquide des marais, on ne les observe pas non plus sans un certain effroi, on les appelle des lumerottes, et les anciens du village les regardent comme des créatures maudites qui enlacent les voyageurs dans leur cercle de feu et l’entraîvent dans une fondrière.
À l’une des extrémités du village est un arbuste qui, par sa forme singulière aux lueurs douteuses du crépuscule, présente le simulacre d’un corps humain décapité. On dit que c’est l’image d’une religieuse qui fut tuée par des bandits et qui restera là jusqu’à ce que la communauté à laquelle ces bandits appartenaient ait effacé leur crime, par un assez grand nombre de bonnes œuvres.
Un peu plus loin, au bord du chemin qui conduit à la chapelle de Saint-Roger, une antique chapelle construite dans un frais vallon, au pied d’une source limpide, on voit un amas de pierres que nul paysan n'oserait tenter d'enlever. En montrant cet immuable monticule à l'étranger, on lui raconte cette légende : « Lorsque saint Roger pénétra comme un courageux pionnier dans cette contrée encore barbare, lorsqu'il eut bâti sa cellule dans la forêt d'Elan, il attira à lui par la vertu de sa prédication les habitants des hameaux voisins, il les convertit par ses miracles, et bientôt, à la place de son humble chapelle en bois, on vit s’élever une église où se pressait une nombreuse réunion de fervents néophytes. » Le diable ne pouvait apprendre
un tel événement sans en être très-irrité; ne pouvant toucher au saint apôtre, il résolut d’anéantir au moins son édifice. Un jour il se mit en route portant sur ses épaules un énorme rocher sous lequel il espérait ensevelir la nouvelle église ; mais saint Roger, averti par la voix d’un ange de ces sinistres projets du diable, envoie à sa rencontre un religieux vêtu d’un grossier habit de paysan et portant sur ses épaules une hotte remplie de chaussures usées.
Le fidèle messager rencontra au haut d’une colline le démon des ténèbres, le front baigné de sueur, le corps ployé sous son lourd fardeau.
« Ÿ at-il encore bien loin d’ici au monastère d’Élan ? lui demanda le pauvre diable épuisé de fatigue.
— Bien loin! s’écrie, d’un air candide, le religieux. Tenez, vous allez en juger. Regardez ces sabots en bon bois de hêtre, et ces souliers taillés dans le cuir le plus épais : ils étaicnt neufs quand je suis parti d’Élan, et je les ai usés en venant en droite ligne jusqu'ici.
— Malédiction! » s’écria Satan trompé par ce naïf artifice ; et, à ces mots, il lança avec fureur son rocher sur le sol, et le rocher brisé en mille morceaux a formé l’amas de pierres qui étonne encore les passants.
À leurs contes de sorcellerie, à leurs légendes religieuses, les gens de Mériole ajoutent quelquefois des plaisanteries qui, par un dialogue de conversation, occupent plusieurs personnages. En voici une entre autres qui amuse depuis longtemps les jeunes et les vieux. Un rapin l’appellerait, en style d'atelier, une scie. Un investigateur des œuvres de théâtre y trouverait peutêtre un premier indice des compositions du peuple, comme dans les ekars de Suède, ou dans les naïves comédies des haciendas de l'Amérique du Sud. J'essaye de la reproduire dans sa rustique simplicité.
Duvant ; Deux hommes s’avancent au milieu d’un auditoire moins L attentif, et l’un d’eux dit : « Bonjour Prudent. ur ses ; — Je ne m'appelle pas Prudent, répond l’autre, puisense- i que je me suis marié.
par la — Eh bien! tant mieux!
e, en- — Non pas tant mieux, puisque j'ai épousé une méossier | chante femme.
hotte | — Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puisque ma femme m'a apporté olline trois quartauts d'orge.
ur, le — Eh bien! tant mieux!
| : — Pas si tant mieux, puisque cette orge était gâtée. Elan ? — Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puisque nous en avons engraissé Rieux . deux bons porcs.
Dis en — Eh bien! tant mieux!
cuir — Pas si tant mieux, puisque les porcs se sont parti noyés.
jus- — Eh bien! tant pis.
— Pas si tant pis, puisqu’en voulant les repècher, > naïf nous avon: pris trois gros saumons.
ocher — Eh bien! tant mieux!
aux à — Pas si tant mieux, puisqu’en faisant cuire les saupas- mons, nous avons mis le feu à la maison. — Eh bien! tant pis.
reli- — Pas si tant pis, puisque ma femme était dedans. » s des Telles sont les récréations des cultivateurs et des artion, tisans de Mériole. S'ils n’en ont pas de plus distinguées, € au- est-ce leur faute ? Si leur intelligence n’a pas acquis eux. plus de développement, qui pourrait leur en faire un Un reproche ? Avant tout, il s’agit pour eux de pourvoir à peut- leur subsistance, et ils n’y parviennent que par un âpre uple, et constant labeur. Mais ilest bon de les voir, ces habi- S CO- tants de Mériole. S'ils ne comprennent point nos grands sa ye mots d'art et de science, s’ils ne s'associent pas au ra-
pide mouvement qui entraîne la société dans un per-
Spor sd À : MB" e. ss Patte ne" one fn Mrs te Ant mc, PARUS EEE Phié PT ae VOTE Rd RS PU
pétuel désir de progrès, 1ls peuvent faire faire de sages réflexions à celui qui apporterait parmi eux de turbulentes fantaisies : ils peuvent lui donner un utile ensei- 8nement par l'humilité de leur siluation, par la patience de leur travail, par la résignation à leur destinée.
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> de sages de turbuile ensei- Jar Ja padestinée.
L'ARLBERG EN H!VER.
Le Tyrol n’a pas encore vu s’abattre dans ses plaines, sur ses Collines, les nuées de touristes que les sacristains rles églises de Belgique, les aubergistes des bords du RI in, les bateliers des lacs et les guides des montagnes de Suisse attendent chaque été, comme une volée d'oiseaux nomades. Les trains de plaisir n’ont point encore amené dans les défilés de l'Innthal et du Pusterthal ces dociles troupeaux de moutons voyageurs dont nne suciété de commerce détermine les jours de marche et les heures de halte, fixe sur une même ligne les divergentes volontés, et règle à tant par tête les jouissances poétiques. IL repose encore à l'écart du tumulte des omnibus, du gémissement deslocomotives, du tourbillon des bateaux à vapeur, ce beau pays du
DU fa non ic it do “PA SUB ere rare rt Sa
LE peer Fe are, TER ee Dre eg nie pe cd ve mem om eh CREER conte mn RC Ps sain
Tyrol; il repose sous le dôme de son ciel, entre ses vertes collines, ses cimes de neige et ses couronnes de glaciers. Depuis sa dernière guerre nationale, depuis cette noble lutte où on l’a vu combattre si vaillamment contre les légions de la France et celles de la Bavière, il s’est retiré dans le silence de la vie domestique avec le digne sentiment de son courage et l'amour de son repos, avec la palme de Hofer et l’héroïque laurier de Speckbacher. Dans la tempête révolutionnaire qui, depuis vingt ans, a sans cesse, tour à tour, agité ou bouleversé la plupart des États de l’Europe, dans cette longue et douloureuse histoire de tant d’émeutes et de barricades, de tant de saccagements de palais ét de renversements de constitutions, le Tyrol apparait comme une de ces douces, attrayantes légendes où s'épanouit une pure pensée sous un rayon merveilleux. Cette légende, je n’ai fait que l’effleurer. J'aimerais à l'étudier longuement. Je n'ai été à Innspruck que deux fois. Je serais heureux d'y retourner encore.
Quelle charmante ville que cette capitale du Tyrol, avec la ceinture de montagnes qui l’étreint de si près, comme si elle la gardait avec amour, et la molle et limpide rivière qui la traverse si lentement, comme si elle s’en éloignait à regret! Quelle paisible et honnète ville, si fidèle à son ancien culte, à ses traditions, à ses jours de fête et de gloire, si docile à son gouvernement, si naïvement fière de ses églises, de son tombeau d’empereur; de son musée, de chaque noble phase de son histoire, de chaque homme qui a jeté sur elle le reflet d’une nouvelle illustration par le courage civique, par une œuvre d'art ou une œuvre de science.
Quand j'y suis revenu, il y avait dix ans que je ne l'avais vue. Dix ans! que de changements successifs, que de réformes radicales peuvent s’'accomplir en une telle période! A plusieurs pays, il ne faut pas tant de mois, pas tant de semaines pour renverser un trône,
tre ses ines de depuis minent avière, ue avec de son rier de re qui, cité ou 1s cette s et de ét de pparait des où eilleux.
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L'ARLBERG EN HIVER. 291
chasser une dynastie, réduire en un vain lambeau de papier une constitution sociale. Ce qu'il y à de sûr,
c'est que, si un État se maintient en paix pendant cet espace de temps, le cœur de l’homme, ce mobile élé-
ment de la vie, cet arcanum vacillant de l'amour et de Ja pensée, ne peut se maintenir tel qu'il fut. À partir d'un certain âge, nos meilleurs jours ne sont-ils point tous marqués par quelque regret? N'allons-nous point de station en station dans les sentiers du monde, comme dans un vaste cimetière ensevelissant à chaque pas une affection éteinte, ou une croyance déracinée? Les diverses phases de notre existence ne deviennentelles pas comme des stalactiques dont nous sentirions goutté à goutte tomber sur nous les larmes de glace? Si à la fin d’une de ces époques qu’on appelle des lustres, nous nous retournons en arrière, ne nous arrive-t-il pas de ne pouvoir nous retrouver nous-mêmes, tant nous reSsemblons peu à ce que nous étions? Le temps à imprimé sur notre front les traces de son passage, et les rides dont il a sillonné notre figure ne sont souvent qu'un faible indice de celles qu'il nous à creusées dans l'âme.
Après dix ans pourtant, je retournais à Innspruck, et cette ville n'apparaissait telle que je l'avais connue en un premier voyage, aussi dégagée de toute aventureuse idée d'innovation, aussi satisfaite de ses lois et de ses magistrats, aussi heureuse d’entendre chaque matin le carillon de ses cloches, de voir l'étranger errer dans ses rues, contempler ses montagnes, admirer son tombeau de Maximilien, cette triple épopée en bronze des fabuleuses chevaleries, des premiers temps his sloriques et des gloires du moven âge. Nul nouveau journal n'est sorti “de ses imprimeries, armé de pied en cap, ardent à la lutte, précédé d'un programme qui annonce ses merveilleux points de vue et tumbourine ses futurs exploits. Nulle société humanitaire ne
RE à de MÉTRO CE PRESS oob-m bn CE RS nn
292 SOUVENIRS DU TYROI.
s’est organisée sous un patriotique emblème pour démontrer à la population d'Innspruck dans quelle cécité elle a vécu jusqu'à ce jour, dans quelle erreur elle s’est assoupie en se confiant aux leçons surannées de ses prêtres, et quel bonheur lui est réservé si elle veut ouvrir l'oreille au salutaire enseignement de la liberté et de l'égalité. |
Non, ces belles révélations n’ont point ému la placide capitale du Tyrol. Mais son musée national s’est enrichi de plusieurs offrandes précieuses, un de ses libraires vient de publier un intéressant recueil de légendes nationales, un de ses peintres vient de faire un tableau mémorable d’un de ses sites les plus aimés. Puis, voilà qu’un des principaux aubergistes de Munich fonde dans sa Neustadt un magnifique hôtel, et qu’en face de cet hôtel s'ouvre un magasin où l’on voit étalés les plus élégants produits de l'industrie parisienne et de l’industrie anglaise. Ce sont là ses événe-
. ments, calmes et agréables événements dont le bourgmestre n’a point à s'occuper, dont la jeune fille se réjouit à l'heure de sa promenade, dont on s’entretient amicalement le soir à la veillée.
Quelque plaisir que j'éprouvasse à me retrouver dans la rassérénante atmosphère de cette honnête cité, je devais cependant partir, et ce n'était pas chose facile. C'était à la fin de l'hiver, au temps où les masses de neige dissoutes par l’air tiède s’écroulent du haut des montagnes, se précipitent dans la plaine, et laissent sur les routes qu'elles traversent des barrières infranchissables. L'avalanche, ou, pour me servir de l'expression locale, la lawine, est ici comme en Suisse, et plus qu’en Suisse, par la configuration particulière du Tyrol, par l’étroitesse de ses vallées, un péril de
* chaque année. On en distingue trois espèces, toutes trois fort redoutées : la staublawine, ou le tourbillon qui s’épand dans l'air en flocons serrés comme le sable
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in dé- du désert au souffle du simoun, voile le ciel et l’espace, cécité et trouble tellement le regard de l'homme ct fatigue e s’est tellement ses eflorts, qu'il n'est pas rare que des le ses paysans saisis tout à coup par cet ouragan, abattus par ut ou- sa violence, tombent et meurent à quelques pas deleur rté et famille, sans avoir pu retrouver le seuil de leur demeure. La schneelavine est celle qui est formée par les lacide nouvelles neiges ou par les neiges qui, au printemps, enri- se détachent de leur base. Elle s’ébranle au sommet e ses | des monts, se grossit, en descendant, de tout ce qu’elle eil de rencontre, mais glisse lentement sur sa pente. On la faire voit venir de loin, on peut se soustraire à sa chute ; et imés. parfois même, il est arrivé que le passant surpris par : Mu- elle, en s’asseyant courageusement sur cette couche tel, et | ondulante, est parvenu, comme en un bon traineau, h voit jusqu'au sein de la vallée. La sindlavine, la plus terpari- rible de toutes, est celle qui est soulevée par un vent véne- humide. Elle éclate en un instant avec un fracas pareil ourg- à celui de la foudre, elle se précipite du haut des le se montagnes avec l'impétuosité du torrent; elle mugit, tient elle bondit, elle emporte à la course arbres et rochers. Que si, par malheur, un village se trouve dans s& direcbuver tion, elle le broie comme une molle argile; elle nivelle cité, les murs, comme la herse du laboureur aplanit l’'aspéhose rité d'un sillon; elle a dès son premier mouvement, asses répandu au loin l'effroi; elle a sur tout son passage haut porté le deuil et la dévastation ; elle ne s'arrête qu’au lais- fond de la vallée, où elle s'engouffre et se refoule sur ières elle-même, comme une mer orageuse qui se brise ir de avec fureur contre une digue infranchissable.
isse, Une de ces lawines était tombée sur l'Arlberg, et, lière d'un de ses débris, coupait comme un rempart la route L de d'Innspruck à Bregenz. Chaque matin j'allais à la poste
utes m'informer du passage des voitures sur celte route, lon chaque matin on me répondait que les courriers ne able pouvaient franchir la barrière de neige, quoiqu’unce
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escouade de cantonniers travaillât du matin au soir à la démolir, et que les lettres n'arrivaient que péniblement ct lentement, portées par des piétons.
Un jour enfin, le cor joyeux d'un postillon attirait à leur fenêtre tous les habitants de la Neustadt: la malle de Bregenz rentrait victorieusement à innspruck, et une foule de curieux se pressaient autour du courrier pour apprendre, par lui, les derniers incidents d’un désastre, dont on est toujours très-frappé dans ce pays, bien qu'on doive s'attendre à le voir éclater chaque hiver.
Le lendemain, je partais avec un attelage de deux chevaux et une de ces bonnes voitures que l’administration du Tyrol met à un prix fort raisonnable à Ja disposition du voyageur.
Voyager en poste me semble une des plus délicieuses inventions d’un temps qui s’en va et dont nous n’aurons bientôt plus que la tradition. Je plains la génération qui s'élève actuellement à la vapeur des chemins de fer, qui de plus en plus sera désormais condamnée à l’incarcération du wagon, à l'entraînement effréné de la locomotive, et ne connaîtra pas le bonheur de parcourir une route pittoresque dans un chariot, dont on est le maître, dont on règle soi-même la marche avec un postillon qui part comme le vent, et s'arrête comme on leveut, en face d’un point de vue que l’on désire contempler à loisir, ou dans un village qui séduit la pensée. Le chemin de fer, c’est l'esclavage ; le chemin de fer, c’est la cellule pénitentiaire des États-Unis, courant à fond de train ; c’est l’image d’une des légendes d’expiation du moyen âge ; c’est le vol ardent, désordonné, de la cohue du féroce chasseur. Ceux-là étaient punis d'avoir profané le saint jour du dimanche, par ces nuits sans repos, par ces chasses éternelles. Les sociétés modernes sont punies de leur matérialisme par la-griffe de ces machines de fer, par la chaleur de
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L'ARLBERG EN HIVER. 295
ces chaudières, par le souffle haletant de ces gueules de dragon, qui les emportent sans repos à travers l’espace.
Le voyage en poste, c’est la plus parfaite combinaison des moyens de locomotion pour notre double nature humaine. C’est le comfort physique et la liberté intellectuelle. C’est la joie d'admirer, chemin faisant, à chaque pas, la grande œuvre de Dieu. C’est la fantaisie, cette fille aérienne de l'imagination.
Sur quelques-unes de nos routes de France, on peut voir encore l'ancien postillon, mais morne et abattu, attendant comme un phénomène, la voiture que le chemin de fer lui jette encore dédaigneusement de temps à autre, comme une dernière aumône, et voyant d'année en année les relais se resserrer autour de lui, comme la Peau de Chagrin du roman de Balzac.
Qu'il était vif et joyeux autrefois, preste et coquet avec son chapeau galonné, sa petite veste bleue à parements rouges, ses larges bottes ! Comme il montait lestement à cheval! Comme il faisait claquer son fouet à ce mot du maître: «Trois francs de guides, enlevez!» Il avait alors, sous ses formes respectueuses, le sentiment de son importance. Il était un des mobiles essentiels de la machine gouvernementale, un des instruments du grand monde financier et aristocratique. Il suppléait au télégraphe, il écrasait la diligence. De sa rapidité dépendait le succès d’une dépèche ministérielle, le mouvement d'une élection, la combinaison d'un actif agent de change. Messager fidèle, serviteur modeste, il emportait avec la même philosophie, au galop de ses chevaux, les millions du banquier, les rêves du poëte, la loi d’une province, la félicité d’une famille.
Le postillon du Tyrol à, de plus que ceux de France, un cor de chasse qu'il fait harmonieusement retentir, quand il quitte la station à laquelle il appartient, et
quand il arrive près de la station voisine, C'est un usage qui m'avait déjà beaucoup plu dans d’autres parties de l'Allemagne. C'est un adieu musical à ceux dont on s'éloigne, un affectueux salut à ceux dont on s'approche. Je regrette de n'avoir pas pu noter plusieurs de ces fanfares tyroliennes. Il y en à qui mériteraient d'être mises en regard de la musique savante, comme une des naïves mélodies de la nature, inspirées par le murmure des eaux, le bruissement des bois, comme un bon vieux chant populaire, à côté d'un poëme académique.
Je monte en voiture aux sons du cor tyrolien; je passe devant le gothique et élégant édifice que le duc Frédéric construisit en 1425, el couvrit d’un toit d’or, pour faire voir sa fortune à ses ennemis qui l'avaient surnommé Frédéric à la poche vide (Friedrich mit der leeren Tasche). Je dis encore adieu du regard à cette admirable église des Franciscains, où, près du splendide sépulcre de Maximilien, s'élève le monument de Hofer, cet homme au cœur héroïque qui, dans sa haute et rapide fortune, conserva sa primitive simplicité ; qui, dans le palais d’Innspruck, dans l'exercice d’une autorité souveraine, vivait de la même vie modeste que sous le toit de son auberge de Sand ; qui, dans la plaine de Mantoue, mourut bravement comme il avait vécu, fidèle à son roi, fidèle à son Dieu !.
Selon la coutume des habitants d'Innspruck, je n'oublie pas, en sortant de la ville, d'observer la physionomie de la Frauhut, prophétesse du temps. La Frauhut est uné montagne d’une forme singulière à laquelle se
1. Gouverneur du pays, il ne quitta point le rustique costume qu'il portait dans sa vallée. Pendant un espace de six semaines, toutes ses dépenses au château ne s'élevèrent pas à plus de 500 florins. Chaque soir, après son repas, il récitait le rosaire, et les fonctionnaires qu'il avait invités à souper devaient le réciter avec lui : « Nous avons mangé ensemble, disait-il, nous devons prier ensemble. »
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L'ARLBERG EN HIVER, 297
rattache une tradition d’une rare naïveté, Après le dé- Juge, dit le peuple tyrolien, auquel on ne peut pas plus refuser qu'à tant d'autres le plaisir de commencer son histoire au déluge, un roi, une reine d'une race de géants, vinrent s'établir dans l'Innthal., Partis d'une lointaine région, peut-être des environs de l'Ararat, ils avaient parcouru une quantité de contrées, traversé des collines charmantes, des plaines su; ‘hes. Paris
leur longue migration, rien ne leur avait tr plu que Ja vallée de l'Inn. Ils résolurent d'y fr leur demeure, et le roi des géants y bâtit un palais: #5 ace, un palais d’or et de marbre. I avait un fl: ot roc
encore, qui était son plus doux espoir, ci que su ancre aimait jusqu'à l'idolâtrie. Un jour, en folâtrant à travers le vallon, l'enfant tomba dans un marais et retourna au palais tout en larmes, ayant sali ses beaux vêtements. Sa mère prit pour les essuyer du pain... Du pain, ce produit du patient labeur, ce don de Dieu! Soudain, en punition d'une telle profanation, son palais s’écroula, le roi etles géants furent engloutis sous ses décombres, et la reine coupable fut transformée en une montagne, pour: être à tout jamais un témoignage de la colère du Ciel, contre ceux qui outragent la libéralité de la Providence cet le travail du laboureur. Elle donne de plus en plus au peuple un autre enseignement; elle annonce, par la forme des nuages qui couronnent sa tête, la sécheresse et la pluie, le calme ct l'orage. Elle est le thermomètre colossal, le thermomètre invariable d’une nombreuse population. Elle remplace à plusieurs lieues à la ronde, sur sa base inébranlable, l’œuvre fragile des opticiens.
Tout ce pays est du reste rempli d’une foule de traditions mythiques, héroïques, ou simplement morales, traditions des esprits qui habitent sous les voûtes des grottes de cristal, des fées qui viennent en aide ati pâtre égaré, ou au chasseur saisi par le vertige au bord
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d'un précipice, traditions douloureuses du temps où la principauté du Tyrol était divisée entre plusieurs seigneurs qui se faisaient sans cesse la guerre, traditions consolantes des bons princes qui ont sagement gouverné celte contrée, puis les traditions religieuses que les Tvroliens ont, d'âge en âge, pieusement gardées, et qu'ils ont consacrées par des monuments, De tous côtés, apparaissent au bord des routes, Sur la pente des collines, à la cime escarpée des montagnes, des oratoires élevés avec une pensée de reconnaissance, des chapelles où l'on vient de loin en pèlerinage, des églises où il s’est opéré une quantité de miracles !, Doux trésor d’un peuple, précieux héritage de la candide imagination et de la foi des ancêtres, véritable Wanderhorn, pour me servir de l'expression de M. Brentano, cor merveilleux qui, de génération en génération, a retenti au fond de tant de cœurs, animé tant de chastes réunions et apaisé tant de souffrances ! Oh! puissent ceux qui ont le bonheur de le posséder encore dans son intégralité première, le défendre contre toute atteinte impie et le garder à jamais!
A deux lieues environ d'Innspruck est le Martinswand, illustré par une aventure dramatique. Maximilien [+, ce chevaleresque empereur, ce héros du Theuerdank, avait pris en affection le Tyrol et se plaisait à v venir, à y demeurer avec son épouse chérie, la belle
"| Marie de Bourgogne, pour laquelle il avait dans l’âme
une si profonde affection, que, trente ans après l'avoir perdue, il ne pouvait encore parler d’elle sans être
attendri jusqu'aux larmes. Un jour, dans une de ses chasses, il se laissa, loin de son escorte, entraîner à sr la poursuite d’un chamois, et tout à coup tomba sur une des aspérités de ce roc, dont le nom signifie mu-
1. M. V. Zingerle en a publié en prose et en vers un intéressant recueil : Sagen aus Tyrol, 1 vol. in-8, Innspruck, 1850.
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raille, et qui, en effet, s'élève en droite ligne au-dessus de Ja vallée, comme une muraille, Il était là, appuyé sur un de ses derniers crampons, suspendu pour ainsi dire à cette surface plate à plus de cent pieds au-dessus du sol, sans aucün moven de descendre dans la plaine, ni de remonter à l'endroit d'où il avait glissé. Ses compagnots l'ayant découvert, firent au loin retentir leurs lamentations : cris d’alarmes inutiles, car on n'entrevoyait aucune possibilité de lui venir en aide dans son péril. Déjà chacun le croyait perdu, ei le curé de l'église voisine vint au pied du rocher, le saint ciboire à la main, pour l'engager à recommander son àme à Dieu et lui donner de loin l'absolution. Tout à coup un intrépide chasseur, nommé Zips, apparaît au haut de la montagne, et, voyant son souverain en un tel péril, se décide à exposer sa propre vie pour le sauver. Grâce à sa connaissance des lieux, à son agilité et à sa force, il arrive jusqu’à lui; il lui donne de nouveaux crampons, il lui tend une main musculeuse et le ramène sain et sauf, Maximilien récompensa par un riche présent son libérateur et l’ennoblit, Si la savonnette à vilain s’égara souvent entre les mains des souverains, cette lois du moins elle s’'appliquait à un vrai courage.
Au-dessus du Martinswand s'élance dans sa sublime majesté, à plus de 2000 pieds au-dessus du niveau de la mer, le Solstein, l'une des plus belles montagnes du Tvrol. Si escarpée que soit sa cime, plus d’un botaniste v va chercher des plantes rares, et plus d’un curieux se résout à la fatigue de cette ascension pour la poétique jouissance de planer là du regard comme un aigle sur l'espace, de contempler, du haut de ce mont aérien, l'immense panoraima qui se déroule à ses yeux : horizons vaporeux, plaines et collines, villes et villages, et les forêts qui, à cettehauteur, apparaissent dans le lointain comme des champs de vertes bruyères, et les rivières qui scintilient comme des tresses d'argent. Mais on ne peut arriver à
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un tel spectacle que dans les longs jours d'été, et l'hiver n'est pas fini. Le Solstein me regarde dédaigneusement du haut de sa grandeur, et semble me défier de monter seulement jusqu'à sa ceinture. D'épaisses couches de neige enveloppent ses flancs, et le même linceul de neige s'étend sur les contours de l’Innthal. La terre est endormie dans son sommeil de chaque année et les hommes qui l’habitent semblent dormir comme elle. Tout est morne et silencieux. Cà et là résonne la voix d'un pauvre oiseau perdu dans la froide solitude qui, sur l'arbre effeuillé où le printemps dernier il avait peut-être posé son nid, saute de branche en branche inquict, éploré, tremblant sous son frèle duvet, et par son cri plaintif semble demander à tout venant un grain de blé et un abri. Personne dans les champs ; à peine, de loin en loin, quelques passants sur la grande route,
Les Tyroliens sont maintenant retirés sous leur toit, poursuivant autour de leur foyer leurs travaux d'hiver ; car, pour la plupart d’entre eux, l'hiver comme l'été, dès l'enfance jusqu’à la vieillesse, la vie est un continuel labeur. L’exiguité de leur fortune, l'aridité de leur sol les obligent à suppléer, par leur industrie, à l’insuffisance de leur récolte. Ils ont généralement l’instinct des œuvres de mécanique et une conception naturelle des œuvres d'art qui, souvent loin de toute école, par l'effet seul de leur intelligence et de leur application, se développe parmi eux à un degré remarquable. Je n'ai plus retrouvé à Innspruck mon bon vieux Kleinhans, cet étonnant aveugle que j'ai vu ciseler en un instant deux têtes de Vierge d'une parfaite correction de dessin et d’une touchante expression. Il était mort à l'âge de quatre-vingts ans, ayant sculpté, dans sa longue cécité, plus de deux cents Christs pour des églises, pour des oratoires, et une quantité de figurines et de staluettes. Mais dans le Tyrol septentrional il n’est peutètre pas un village qui n'ait son artiste; et plus d’un
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de ces artistes, né comme Giotto dans une pauvre maison de pâtre, ct sans avoir eu comme Giotto un CGimabue pour maître, parvient à accomplir des œuvres que des musées de grandes villes s'honorent de posséder, Sur la route de Landeck, j'ai vu une église construite, décorée tout entière par Les paysans de l’endroit. Un d'eux en avait tracé le plan et dessiné l’ornementation; un autre avait fait des chefs-d'œuvre de menuiserie; un troisième avait peint pour le maîtreautel un tableau d'une imposante beauté, et il s'était trouvé encore dans cette champêtre communauté un musicien qui avait lui-même fabriqué un orgue et qui en joue aux jours de fête. Par ses dons volontaires, par sa propre intelligence, ce village a bâti, avec un sentiment paternel, son religieux édifice, comme on tresse en famille une guirlande de fleurs avecune mème pensée d'affection.
Des rustiques maisons du Tvrol sortent des quantités d'objets de fantaisie, de petits ouvrages en bois façconnés et ciselés avec un goût exquis: chalets en miniature, figurines de pàlres et de chasseurs qu’on exporte an loin et que plus d'une élégante Parisienne se plaît à placer sur son étagère. De ces mêmes maisons sortent des colporteurs qui vont en différents pays vendre des cargaisons d'images, et des chœurs de musiciens qui ont fait admirer les mélodies du Tyrol dans toutes les grandes cités de l'Europe, depuis les rives de Ja Neva jusqu’à celles de la Tamnise. L'homme qui est né sur une terre peu productive et qui est attaché à cette terre par les fatigues mêmes qu'il y a endurées, par les privations qu'il y a subies, par la souffrance, ce mystérieux lien du cœur, est ingénieux à se créer sur le sol sacré qu’il ne veut point quitter un indispensable moyen d'existence.
À Imst, au bord de l'Inn, au pied d’une froide chaîne de montagnes, on a vu naître et prospérer le plus joli, le
plus gracieux, le plus riant des négoces, le commercedes serins. On élevait ià des serins comme ailleurs des vers à soie ct des abeilles. Chaque famille avait sa cage, ou sa maisonnette toute pleine de ces chantres ailés. C'était la joie des enfants. C'était Ja dot des filles et le trésor des vieillards. De même que dans les Pampas on compte la fortune d'un propriétaire par tant de têtes de bétail, et en Russie celle du noble par tant de têtes de serfs, à Jinst on la comptait par tant de têtes de serins. Peu à peu ce commerce avait pris une telle extension qu'il avait ses agents sur différents points, ses bureaux de placement, ses comptoirs maritimes. La petite bourgade tyrolienne expédiait ses caisses d'oiseaux par l'Adriatique, par la Méditerranée, comme Ftalie ses soies et la Crimée ses blés. Pour l'exploitation de cette charmante industrie, deux sociétés s'étaient partagé la arte de l'Europe, l’une avait pris les régions du Nord, l’autre celles du Sud; l'une répandait les essaims des mélodieux volatiles en Danemark, en Suède, en Russie, l’autre en Turquie et en Égypte. Il existe encore dans l'église d'Tmst un tableau représentant un navire en danger et des groupes d'hommes à genoux devant une Madone. C’est un ex-voto d’une des anciennes corporations de la bourgade, déposé en grande pompe près de l'autel à la suite d’ün ouragan sur la Méditerranée dans lequel elle avait failli perdre une de ses cargaisons. Les guerres de Napoléon, qui renversèrent tant de princes et houleversèrent tant d’États, atteignirent jusque dans son innocent essor lidyllique commerce de la vallée de l’Inn. Le pays était appauvri, le système continental resserrait l’espace naguère ouvert à l’exportation. Puis une autre musique que celle des doux oiseaux d’Inst résonnait alors de tous côtés, la terrible musique des coups de fusil et des coups de canon. Après la pacitication de l’Europe, l'intéressante petite cité se remit avec ardeur à l'œuvre, et quoique elle y trouvàt
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L'ARLBERG EN HIVER. 303
plus de difficultés que par le passé, elle cominencait cependant à réparer ses pertes, quand soudain elle fut
ravag’ée, dévastée par un incendie, et malgré ses efforts
elle n’a pu se relever de ce désastre.
A la fin de la journée où mes regards et ma pensée avaient été occupés, tantôt d’un agreste point de vue, tantôt d’un site grandiose, j'arrivai à Landeck. De la cloche de l’église tombaient lentement l'un après l'autre les sons mélancoliques de lAngelus, cette évangélique commémoration de Nazareth qui, dans le monde entier, appelle tous les hommes d’une même foi à une même prière. L'ombre nocturne voilait déjà la plaine, mais un dernier rayon de soleil colorait encore d’une teinte rose la neige des montagnes et flamboyait aux vitres du vieux château. À voir au-dessus de la plaine obscure cette tour de l'antique forteresse avec ses jets luinineux et les cimes vaporeuses des collines avec leurs lames d'or et d'argent, on eût dit un phare allumé sur une sombre plage au bord des vagues ondulantes.
Le nom de Landek vient d’un repli de l'Innthal qui, en se dirigeant brusquement de l’ouest au sud-ouest, forme un angle rétréci ou coin de terre (Land ÆEck). La Sanna se réunit ici à l'Inn. Une partie des maisons du bourg sont bâties dans la vallée au confluent de ces deux rivières; d’autres étagées çà et là sur les flancs d'une enceinte de coteaux. À la sommité de cette enceinte s'élèvent deux châteaux : Pun qui à la physionomie fort débonnaire et qui a été converti en caserne; l'autre, perché comme une aire de vautour sur la pointe d’un roc, fut le berceau d’une noble famille, la demeure de plusieurs vaillants chevaliers. Avec sa féroce apparence, ses poternes d’un difficile accès, ses murailles où souvent retentit le cri de guerre, il à fini par devenir la demeure d’un pacifique paysan qui élève sa famille dans l'amour du travail, le respect du percepteur et la crainte «les lois.
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La population de Landeck, divisée par l’Inn en deux communautés se compose de 1500 âmes. Une grande partie du sol qu'elle occupe ne lui donne qu’une maigre récolle d'orge et de maïs, et il n’y a pas plus de quarante ans qu'elle s'est mise à cultiver la pomme de terre. Aux modiques produits de son agriculture, s'adjoignent ceux de la route dont elle est une des principalesstations. DelItalie on expédie en Allemagne, par cette route, des denrées coloniales, des soies, de l'huile ; de l'Allemagne reviennent des tissus de coton, des cuirs, des fers. Cinquante mille quintaux de marchandises passent ainsi annuellement par Landeck.
Cette active et industrieuse population s’honore de la fidélité qu’elle a toujours gardée envers ses légitimes souverains, et cet honneur remonte déjà à un temps lointain. Ce fut dans ce loyal bourg qu’au xv° siècle, Frédéric à la poche vide trouva dans ses infortunes son premier refuge et son premier appui. L’aventureux Frédéric, fils de l’intrépide Léopold qui mourut si bravement à la bataille de Sempach,, avait, en héritant d’une partie des domaines de son père, hérité aussi de son courage et de son ardeur pour les combats. Dès le commencement de son règne dans le Tyrol, il entra en lutte avec l’évêque de Coire , avec l’évêque de Trente, puis avec le canton d’Appenzell. Ces trois guerres étant à peine terminées, il se jeta dans une entreprise qui devait avoir pour lui de cruels résultats, Le concile de Constance était assemblé, ce mémorable concile qui condamna Jean Huss et déposa trois papes. Le pape Jean XXITT, qui y assistait, résolut de se soustraire par la fuite aux conséquences de l'acte d’abdication que l'assemblée des prélats avait exigé de lui. Ce fut Frédéric qui l’aida dans son évasion. Pour ce fait, il fut excommunié par le concile et mis au ban de l’Empire. Une armée impériale envahit ses domaines du Tyrol, tandis que les Bernoïs lui enlevaient le château
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doux de Habsbourg, berceau de sa famille. Arrêté par l'ordre inde de Sigismond et enfermé à Constance, il parvint cepenile dant à s'échapper de sa prison, mais sans auxiliaire et sde sans ressource. Comme un autre Ulysse échappé du nme naufrage, il se rendit à son Ithaque de Landeck, où ure, nulle Pénélope ne l’attendait. Comme un Minneswnger des ambulant, il raconta au peuple attendri ses douleurs et
Dé son abandon, et le peuple l'ayant reconnu sous son dé- ; de guisement se serra avec enthousiasme autour de lui, s jurant de combattre jusqu’à la mort pour le défendre
et le venger. La nouvelle du retour de Frédéric et de : la résolution prise par les gens de Landeck s'étant r'éde le pandue dans le pays, éveilla de toutes parts une vive inés sympathie. Bientôt celui qui était rentré pauvre et seul mps dans sa principauté, s ÿ trouva à la tète d'une troupe ‘cle , d'hommes résolus. Bientôt il put se poser fièrement en eat face de ceux qui l'avaient outragé. Il attaqua dans leurs reux châteaux et subjugua successivement tous les seigneurs bra- tyroliens qui, pendant son absence, s'étaient partagé ses tant domaines. Il obligea les uns à lui rendre les terres Lussi dont ils s'étaient illégalement emparés ; il obligea les ats. | autres à faire devant lui leur acte de vasselage; il fit 1, il - fléchir une oligarchic dont le peuple ne supportait le ce de ! joug qu’en frémissant, et s'établit dans son duché en rois maitre absolu. | une et homme, que ses adversaires croyaient déshérité lats. de toute fortune et dont ils signalaient la misère par able | un injurieux surnom, sut si bien administrer ses repes. venus, qu'après avoir employé des sommes considé- DUS- ables à des travaux d'utilité publique, à des éditices ica- élégants, à des institutions scientifiques, il laissa en- Ce ; core à Sa mort un roval trésor. Ge prince, proscrit par it, il l'autorité religieuse et l'autorité temporelle, par une n- assemblée de plusieurs centaines de prélats et par du l'empereur d'Allemagne, fut l'un des meilleurs souvecau rains que le Tyrol ait jamais eus. Son nom s’est per-
pétué d'âge en âge dans le cœur du peuple, avec un idéal souvenir de son courage, de ses malheurs, de sa libéralité de caractère, de sa nature poétique, et les habitants de Landeck conservent avec bonheur le vase en or qu'il fit fondre avec les premiers deniers qui rentrèrent en sa possession et qu'il donna à leurs ancôtres comme un témoignage de sa gratitude.
En été, le pittoresque aspect du vieux château de Landeck, de ses vertes collines, de sa fraîche vallée, attirent là chaque jour des familles du Tyrol et des étrangers. En hiver, la charmante bourgade retombe dans un profond silence, comme nos brillants villages des Pyrénées. Ses auberges sont désertes, et ses truites renommées s’ébattent sans crainte du filet dans les limpides courants de l’Inn. Le maître d'hôtel de la poste, qui à tout instant, au mois de juillet, entend résonner à sa porte le coup de fouet du vetturino, parut fort surpris de mon arrivée, et plus surpris encore lorsque je lui dis que je me proposais de traverser le lendemain l’Arlberg, « Et la lawine! s’écria-t-il en hochant la tête; le soleil a déjà pris de la vigueur, la terre s’échauffe, c’est le temps où les lawines se détachent des montagnes et s’écroulent. » S'il m’adressait cette observation par un sentiment de charité chrétienne, ou s’il espérait, en me détournant de ma traversée de l'Arlberg, me garder plus longtemps dans sa maison vide, je ne sais. Le fait est, cependant, que lorsque je le quittai le lendemain matin, il me dit adieu de lair d’un homme qui comptait me voir revenir de ma téméraire expédition avant le soir.
Jusqu'à une distance de plusieurs lieucs, mes deux chevaux trottèrent si lestement que je commençais à croire qu’on s'était moqué de ma crédulité en me faisant un si triste tableau des difficultés et des périis de la route; mais tout à coup ils se mirent au pas, et, à partir de ce moment, mon impériale voiture de poste
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ne devait plus cheminer que comme un lourd tombereau. J'avais atteint le premier mamelon de l'Arlberg. Au siècle dernier, on ne traversait cette montagne qu'à pied ou à dos de mulet par un rude sentier. Joseph 1 y fit tracer une route plus large, mais qui fut mal construite. Elle à été tracée de nouveau et achevée en 1824. Quoique l'habile ingénieur ait pris à tâche d'en ménager la pente par de nombreux contours, elle est encore en certains endroits très-escarpée , et, pour la monter, les fourgons de Milan suent et soutfflent comme les six forts chevaux du coche de La Fontaine.
gauche, à une vingtaine de pieds au-dessous de la route, se déroule un étroit vallon que je me rappelle avoir vu si riant et si fleuri que je ne pouvais en détacher mes yeux. Protégé contre les-vents par les deux montagnes qui l’étreignent dans toute sa longueur, habité par une laborieuse communauté, il produit chaque année d’abondantes récoltes. Le maïs y prospère comme dans les plaines du Sud, et les arbres s’y couvrent de fruits. C’est la dernière limite de la végétation au sein de l’Arlberg. C'est le dernier sourire de la nature au milieu d’une terr” sauvage. À son extrémité s’élance du sein de ses iertiles enclos une pyramide de roc sur laquelle un farouche gentilhomme éleva des bastions, construisit un château. Un jour, ce château et la vallée qui en dépendait devinrent par igale part l'héritage de deux frères qui s'étaient rendus redoutables à leurs voisins par l’impétuosité de leur caractère. L’un d'eux, lassé de sa vie tumultueuse, se retira dans un cloître de Suisse, à, cette époque de poétique contraste, où l’on passait si vite sans transition de l'exercice de la puissance féodale à l’humilité du vœu monastique, et de l’ardeur des combats à l’austère silence de la cellule. L'autre continua sa joyeuse vie de châtelain et de soldat, et, s’emparant sans scru-
pule du patrimoine de son frère, acquit par là le moyen de banqueter plus largement.
Il se délectait dans la libre possession de ses domaines, lorsqu'un matin il vit venir à lui un religieux qui Jui apprit que son frère élait mort, et avait, en mourant, légué tous ses biens au cloître de Glaris. À cette nouvelle, le comte Randolphe se mit à rire : « Mon frère mort, s’écria-t-il, que venez-vous m'annoncer! Il y a Jongtemps qu'il est mort pour moi. Je ne puis me remettre à le pleurer. Quant aux legs dont vous me parlez, je n’en crois pas un mot, et je fais un trop bon usage des revenus qu'il n'a laissés pour les abandonner à une confrérie qui doit vivre dans la pauvreté. Que, s’il vous plaît, révérend père, de juger par vousmême avec quelle sagesse j'emploie ses revenus, entrez dans cette salle; mon déjeuner est servi, la venaison fume sur la table, et vous goûterez d'un vin du Rhin dont la chaleur ferait revivre un de vos saints dans sa châsse.
— Homme impie ! répondit le religieux, crois-tu que je sois venu ici pour entendre tes blasphèmes et m'associer à tes débauches ? Je te somme de rendre à qui de droit le bien que tu gardes injustement, sinon, redoute la colère de Dieu.
— Tout beau, répliqua le comte qui se souciait fort peu des menaces du prêtre; je ne vous ai jamais, que je sache, rencontré sur un champ de bataille ; je n'ai jamais cu le plaisir d'ouvrir avec vous une généreuse tonne de vin; jenc vous connais pas, en vérité, je puis l'affirmer, et n’ai par conséquent nulle raison de m'en rapporter à votre parole, pas plus qu'à celle de vos confrères qui, pour la plupart, sont, si je ne me trompe, fort peu gentilshommes. Donc, ayez la bonté de m'amener ici mon frère, et s’il me déclare luimême qu'il vous à fait une donation de ses biens, sur mon honneur, je vous les remets à l'instant.
— Eh bien! s'écria le religieux, je te l’'amènerai.
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L'ARLBERG EN HIVER, 309
à le — Très-bien, je vous attends. »
Le comte va rejoindre en éclatant de rire ses gais mai - compagnons. Le religieux se dirige vers le tombeau qui fermé depuis plusieurs semaines. Là, il se prosterne à nou- genoux, il invoque le Dieu de justice, puis, avec cette cette foi ardente qui peut transporter les montagnes, il frère frappe sur la pierre du sépulcre ; il appelle le chevalya lier converti à la vie religieuse, le chevalier enseveli > re avec son cilice.
par- Le mort se lève dans sa froide couche comme si la bon trompette du jugement dernier l'avait éveillé. Il se lève jon- avec son blanc linceul, il se met en marche sur les reté. pas de son guide.
ous- La nuit enveloppait la terre quand ils arrivèrent itrez près du château de Wiesberg. Le comte Randolphe ume était à table, buvant et chantant. Tout à coup, on ennt la tend les chiens hurler d’une façon lamentable ; des isse. domestiques se précipitent dans la salle du banquet, que la figure pâle, l'œil hagard, essayant de raconter ce
‘as- qu'ils viennent de voir et ne pouvant, dans leur frayeur, qui balbutier que des paroles inintelligibles. Le comte s’ér'e- lance vers la porte, furicux de cette agitation qu’il ne comprend pas, et devant lui apparaît le religieux qu’il fort | a raillé, conduisant par la main celui dont il a rejeté que | la suprème volonté.
n'ai « Frère, dit le chevalier en dardant sur le comte un USE regard où dans une flamme surnaturelle éclate une exuis pression de douleur profonde, frère, j'ai vraiment en donné tous mes biens au monastère de Glaris. Rends le vos | repos à mon âme en accomplissant mon dernier vœu. me — Grâce! grâce! s’écrie Randolphe en tombant la nté face contre terre. Je reconnais mes péchés, j'en deui- mande pardon à Dieu. Prie pour moi, mon frère. » sur Déjà le mort avait disparu. Comme une ombre blan-
che, on le vit glisser dans les ténèbres et retourner à son cimetière.
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Randolphe était encore étendu sur le sol, immobile et muet, insensible aux rumeurs du château et à l'appel des compagnons. Lorsqu’enfin il se releva de son accablement, ce n’était plus le même homme.
Le lendemain, il congédia ses soldats, ses valets, fit appeler les pauvres du vallon pour leur distribuer ses lrésors, puis, se dépouillant de son armure et prenant le plus modeste des vêtements, il se rendit à Glaris pour y passer le reste de ses jours dans la pénitence. Quelque temps après, on l’enterrait pieusement à côté de son frère.
Au delà du château de Wiesberg , la route côtoie les bords d’un précipice où mugit sur un lit de roc un torrent fougneux. Une simple balustrade en bois ne suffit pas pour écarter de l'esprit la pensée d’un mortel péril en ce lieu sinistre, et il est peu de voyageurs qui, en mesurant du haut d'une diligence l’abrupte déclivité du terrain et la profondeur de labîme, ne se sentent saisis d’une juste appréhension. Cependant, grâce à la prudence des cochers tyroliens, des centaines
«de voitures passent par là chaque année sans accident.
À une demi-lieue environ est Saint-Antoine, pauvre petit village composé d’une douzaine de maisons en bois, entassées, aplaties sur le sol comme des lits de | roseaux courbés sous la tempête. La plupart de ses habitants gagnent leur vie en travaillant à l'entretien de la grande route. Ceux-là sont des patriciens qui possèdent quelques têtes de bétail et peuvent fournir des chevaux de renfort aux fourgons. Quant au produit des céréales, il n’en est pas question. Les longs hivers ne permettent point un tel luxe, et le paysan de Saint-Antoine s’estime heureux si, par suite d’un patient labeur, il par, ent à récolter dans son jardin quelques tiges de choux et des pommes de terre.
J'avais le temps, chemin faisant, de promeucr de cÔlé ct d'autre mes regards, de causer avec mon pos-