‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 42 sur 76 · CRE ET SEE UT · texte numérisé non relu

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L'ARLBERG EN HIVER. 311

)bile tillon. Depuis plus de deux heures, mes deux chevan.« l'ap- liraient de toute la force de leur poitrail mia voitine son qui, si légère qu'elle fût, s'enfoncçait et s'enrayait dans d'épaisses couches de neige. À Saint-Antoine, on me , fit dit que je ne pouvais pas voyager plus longtemps de ” ses la sorte, et, en me prescrivant un autre mode de transnant port, le maître de poste n'osait pas mème nr'assurer laris que je parvinsse à traverser le sommet de la montanee, gne. Quarante cantonniers étaient employés depuis coté plusieurs jours à déblayer le sol sur lequel s'était écrôulée une de ces avalanches qui s'amoncellent par- > les fois à une telle hauteur, qu'au lieu de les écarter de un chaque côté de la route, on arrive plus vite à creuser LC sous leur cime un tunnel, L'active escouade de tra- 10r=— vailleurs venait enfin de rétablir entre Sant-Antoine AE et la station de poste voisine une voie de communicapie lion, Mais leur œuvre à peine finie sur un point, il fale se lait peut-être la recommencer ailleurs. D'un moment ant, à l’autre, une nouvelle avalanche pouvait tomber et nes barrer encore le passage. À tout hasard, je voulus ent. continuer mon trajet.

ivre Les roues de la voiture furent détachées de leur en essieu et liées sur des patins ; la caisse fut mise sur un de autre traîneau; les chevaux furent attelés en arbalète, ses le chemin étant trop étroit pour qu'ils pussent y mar- Ien cher de front, et quatre hommes me furent adjoints qui pour guider et soutenir mon véhicule. Deux d’entre nir eux se placèrent au timon, comme des pilotes au gou- O- vernail d’une embarcation ; deux autres devaient se 188 crampouner tantôt à droite tantôt à gauche de la voide ture pour l'empècher de tomber dans ses oscillations. a Si au premier abord ces précautions me parurent un in peu exagérées, je ne tardai pas à reconnaitre qu’elles élaient absolument nécessaires.

de Sur le chemin escarpé, tortueux, inégal, les chevaux 14 id attelés à l'extrémité du timon ne pouvaient que le trai-

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ner péniblement Par" Saccades, ct il ne fallait pas moins € deux homines Pour lui imprimer une juste direclion, Tantot ces Chevaux, on déviant quelque peu de "étroit sentier, S'enfonçaient dans un nas de neige, et on ne Pal venait qu'avec beineà les tirer. Tantôt, sur un alus mal COUPÉ, mon Équipage Vacillait comme “une chaloupe sur une vague, et mes deux autres aUxiliaires Pouvaient seuls » Par la force de leurs Poignets, le remettre en équilibre.

Ces braves Canlonniers de l'Arlberg ! Je ne puis penser à eux sans une émolion de Cœur. La poste ne leur accorde que 1 fr. 25 C. pour eSCOrter ainsi Je Voyageur d'un relais à l'autre, et, Pour ce modique Salaire, ils aCComplissent l'œuvre Ja plus pénible, ils eXposent leur vie, Parfois le l'aîneau glisse entre deux collines de neige au milieu desquelles Ja route est creusée COMme un fossé entre deux hauts lEMparts, Mais Souvent il n'est protégé d'aucun côlé, et à droite Où à Sauche s'ouvre un gouffre Cllroyable, C'est Jà qu'ils doivent être le plus altentifs à leur tâche, c'est là qu'ils doivent se tenir debout, SUSpendus à Ja voilure, au risque d'être, Par unc de ses Subites oscillations, pré- Cipités dans l'abîime, Aux Moments Jes plus criliques, aux endroits les plus dangereux » jC n'ai pas remarqué en EUX une seule Pparence de trouble ni d'hésitation. Alertes et Joyeux, ils Sautaient lestement Chaque fois qu'il en était besoin d'un des bords à l'autre du chemin, et Comme ils Semblaient heureux des Paroles d'encouragement que je leur adressais, et Comme ils n'ont remercié, ces bons Tyroliens, des menues pièces de monnaie que je leur ai données en sus de la taxe ! C'est une vraie joie que de se l'ouver en Contact avec une telle race d'hommes, el une joie plus douce de Pouvoir croire qu'on leur a fait en passant quelque bien.

Après plusieurs halles nCCessaires Pour laisser res. Direr les hommes et les chevaux, et Je ne sais combien

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de violentes secousses, que j'appellerais des secousses dangereuses, si je ne craignais, en employant cette épithète, qu’on m'accusàt de vouloir me donner un peu gratuitement une attitude de héros, après quatre longucs heures de marche, nous arrivämes enfin au sommet de l'Arlberg, à 6200 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Dans les magiques régions de l'Amérique centrale, à une hauteur de 12 000 picds, s'élève une ville jadis très-florissante et maintenant encore assez considérable, la ville de Potosi. Dans notre froide Europe, à la misérable hauteur de 2000 mètres, il n’y a plus aucune trace de culture. La neige reste là obstinément jusqu'au mois de juin, et se hâte d’y retomber au mois de septembre. Dans cet intervalle de deux mois, tout ce que la pauvre terre dénudée peut faire, c'est de se couvrir d'un chétif gazon bientôt épuisé par quelques maigres vaches.

Il y à là un pauvre petit hameau qui porte le nom de Saint-Christophe, le symbole de la conversion du monde, le géant paien qui, après s'être humilié au pied de la croix et avoir fait pénitence de ses erreurs, eut la gloire de tenir dans ses bras le Rédempteur.

L'histoire de ce hameau est l’une des plus touchantes légendes qui existent. A la fin du xne siècle, un enfant abandonné qui n’eut toute sa vie que son triste nom d'enfant trouvé (Findelkind), fut recueilli par un paysan appelé Meyer, qui avait lui-même déjà neuf enfants à sa charge. La misère de sa famille, l'insuftisance de son travail l’obligèrent à renoncer à l'œuvre charitable qu'il avait voulu faire , et Henri Findelkind entra dans là maison d’un propriétaire de la vallée de Stans. 11 gardait ses troupeaux dans la semaine, il le suivait le dimanche à l’église portant son épée. Pour ceservice de chaque jour, il recevait un salaire de deux florins par an.

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Tandis qu'il était là, il entendait souvent raconter les orages de l’Arlberg, les souffrances et quelquetois la mort fatale de ceux qui se hasardaient à traverser cette montagne en hiver. Son cœur s’émut au récit de ces désastres. En conduisant ses vaches dans les champs tout seul du matin au soir, il y rêvait, et peu à peu la pensée lui vint qu’on pourrait bien remédier à de tels malheurs. Comme il avait l'âme pieuse, il levait Les yeux au ciel, il invoquait le secours divin dans ses réflexions, et il lui semblait qu’une voix intérieure, une voix suprême l’encourageait à persister dans son idée. Il passa ainsi dix années toujours occupé d’un même sentiment de commisération et combinant en silence les moyens de fonder une religieuse institution. La solitude, dit un saint livre, n’est pas bonne à qui n’y vit pas avec Dieu, mais quel puissant refuge pour les nobles volontés! Pendant cet espace de temps, Findelkind avait, en vue de ses projets, économisé vingt florins. Il Jui seimbiait que c'était une grosse somme, et un jour ilannonça à son maitre la résolution qu’il avait prise de s’en aller quêter en différents lieux et de revenir fonder une maison de secours sur l’Arlberg. En vain son maître, qui tenait à le conserver près de lui, essaya de lui représenter les obstacles, les difficultés , l'impossibilité mème de son entreprise. Findelkind ne se laissa point ébranler dans sa décision. Il partit avec le courage que lui donnait sa foi; ii traversa l'Allemagne, la Bohème, la Hongrie, la Pologne, partout racontant naïvement le but de son voyage, attendrissant ses auditeurs par ses simples paroles, et recevant leur aumône avec reconnaissance. À son retour, il était assez riche pour pouvoir construire à la cime de lPArlberg une église qu'il dédia à saint Christophe et une auberge où les pauvres devaient ètre hébergés gratuitement. De plus, il installa dans cette demeure une demi-douzaine de braves gens qui, chaque jour, dans la rude saison,

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matin et soir, devaient se mettre en marche au son de l'Angelus, s’en aller de côt$ et d'autre à la recherche des voyageurs égarés ou fatigués, les aider à continuer leur marche et les amener au Saint-Bernard du Tyrol. Pour pouvoir continuer son œuvre de charité, il forma une confrérie dont chaque membre s'engageait à remettre soit en argent, soit en nature, une offrande à l'église et à l’hospice de l’Arlberg. En 1414, cette société organisée par l'enfant trouvé comptait dans ses rangs 4 ducs d'Autriche, 29 prélats, 10 comtes, 36 chevaliers et plus de 800 tributaires de différentes classes. Elle subsisla jusqu’au règne de Joseph IE. La construction d’une route, l'organisation du travail des cantonniers rendaient inutiles les services de cette sociôté. Il n’a pas fallu cependant moins de quatre siècles pour que l’œuvre d’un gouvernement remplaçât l'œuvre du pauvre petit pâtre de Stans. Mais nulle dépense impérialc ne peut faire cublier celui qui le premier donna des guides au voyageur dans les ouragans de la monlagne et leur ouvrit un asile dans le désert de neige. Lo tradition de FindelkKind est gravée dans la mémoire de tous les habitants de l’Arlberg. La mère la raconte à ses enfants, le postillon la raconte à l'étranger, ct lorsque dans une sombre nuit d'hiver on entend à travers le mugissement de la tempête vibrer la cloche de Saint-Christophe, plus d’une famille serrée autour de l'âtre se souvient sans doute dans sa prière du tendre el courageux Findelkind.

Descendre de la crête de l’Arlberg était une tentative plus difficile encore que d’y monter; plus difficile la manœuvre des deux guides attachés au timon, plus pénible le labeur de ceux qui devaient soutenir la caisse de la voiture. À tout instant les chevaux glissaient sur une pente rapide, et le passage frayé à grands renforts de bras était si étroit que si un autre traîneau se fût trouvé à la rencontre du mien, il eût fallu nécessaire-

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ment jeter l’un des deux à l'écart dans un amas de neige. Nous passons par les débris d’une avalanche qui s’est abattue sur la route comme une colline, puis par une autre qui, dans sa pesanteur, entraînant tout ce qu'elle rencontrait, a fait un large espace vide sur un versant de la montagne, balayé les couches de neige qui gisaient là depuis plusieurs mois, creusé le sol, enlevé les rocs. Sa chute retentit avec le fracas de la foudre. Les habitations du voisinage en furent ébranlées.

Enfin nous voilà à la station de Stuben. Ici je n'ai plus en perspective qu'un difficile trajet de deux lieues. Au premier village, à Klosterle, je rentre dans la plaine, et l'on doit remettre ma voiture sur ses roues.

Pendant qu’on attelle les chevaux, je pénètre dans la maison qui est à la fois la poste et l'auberge du village. J'étais là collé contre un vaste poële en terre dont je sentais avec délices la chaleur réchauffer peu à peu mes membres engourdis, quand je vis entrer un homme dont la pâle figure annonçait une grande fatigue. Par un mouvement machinal, je m'écartai de la place précieuse que j'avais prise. [s’y mit avec empressement sans se douter de mon instinclive concession, et se fit servir un verre de vin avec un morceau de pain. À sa longue redingote noire boutonnée jusqu'au menton, à sa physionomie grave et recueillie, il me sembla voir en lui un prêtre, et je ne me trompais pas. Tandis qu'il se réconfortait avec cette modeste collation, de temps à autre il tournait vers moi un regard inquiet, comme s’il eût eu envie de me parler, et qu’il eût été retenu par l'embarras de s'adresser à un étranger qui ne pouvait pas comprendre l'allemand.

Je mis fin à son incertitude en engageant la conversation par une banalité.

« Vous êtes en route, lui dis-je, dans une bien mauvaise saison.

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— Oui, monsieur, me répondit-il avec l'air de satisfaction d'un homme qui se sent tout à coup affranchi d’une sérieuse préoccupation; un devoir impérieux m'appelait sur la montagne, et je retourne à mon presbytère de Klosterle.

— Et vous êtes à pied!

— Oui, monsieur, à pied. » Puis, comme si ma question eût ouvert à sa timidité l'issue qu'il cherchait : « J'ai vu, ajouta-t-1l, vos deux traineaux à la porte, ct comme on na dit que vous alliez aussi à Klosterle, je désirerais vous demander si vous voudriez bien me permettre de m'asseoir sur celui qui porte vos roues. »

IL est de ces actes d'humilité qui produisent en nous une étonnante commotion. Il est de ces paroles qui nous pénètrent jusqu'au fond de l'âme. A la vue de ce prêtre s’en allant à pied par les avalanches, je me sentis honteux de mes deux traîneaux, et sa craintive prière me toucha jusqu'aux larmes.

Je n'ai sans doute pas besoin de dire que je me hâtai de lui ouvrir la portière de ma voiture et de l’engager à s'asseoir à côté de moi. Il se serra dans un coin comme s’il avai! peur de me gèner et je le voyais grelotter sous sa redingote. Par bonheur, il était du nombre de ces braves gens qui contribuent à la prospérité financière d’un État par la consommation du tabac: par bonheur il me restait une assez ample provision de cigares avec lesquels nous nous fimes deux tsurbillons de fumée équivalant à celle d’un tuyau de poûle.

Peu à peu il s’enhardit, et comme Je l’interrogeais sur sa situation, il me racontait sa rustique existence d’enfant dans les montagnes, puis ses années d'étude à Innspruck, et le bonheur qu'il avait eu à venir remplir ses fonctions de prètre près de son village natal. Quelle pure et honnête destinée, si paisible dans son cours, si complète dans un cercle étroil! A chaque in-

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318 SOUVENIRS DU TYROF.

cident du naïf récit de mon compagnon de voyage, il me semblait voir peu à peu surgir un idéal d'existence humaine épanoui à l'écart de nos folles agitations, comme une marguerite des chainps à l'écart des poudreux sentiers. Quand je lui demandai quelle raison pouvait le déterminer à s’aventurer ainsi seul loin de sa demeure sur des chemins si dangereux :

« Mon devoir de prêtre, me répondit-il simplement. Je dois desservir un hameau situé à trois lieues de mon église. Il y a là plusieurs enfants qui se préparent à faire leur première communion à Pâques. Depuis près de six semaines, je n'ai pu les voir. J'ai profité d’une première apparence de beau temps pour me rendre près d’eux et leur faire une leçon de catéchisme. Mais les chemins sont encore très- mauvais, les avalanches en mouvement. J'ai été dans ma petite commu- . nauté au péril de ma vie, et par une grâce providen- | tielle j'en reviens sain et sauf. »

En causant ainsi, nous arrivâmes à Klosterle. L’aspect du prêtre descendant de voiture produisit dans le 4 village une émotion qui me faisait voir combien il était À aimé de ses paroissiens. Les hommes le saluaient avec un joyeux empressement, les femmes accouraient près de lui en lui adressant d’affectueuses félicitations, etles petits enfants venaient avec respect lui baiser les mains. A le voir au milieu de ces différents groupes, on eût dit un père chéri rentrant dans sa famille après une douloureuse absence. Je lui serrai la main à la porte de sa demeure et lui dis adieu.

« Non, non, s’écria-t-il, je veux vous revoir encore, permettez-moi seulement d'entrer chez moi et je vais vous rejoindre à la poste. » |

Je le vis en effet un instant après accourir à moi tout essoufflé. « J'avais peur, me dit-il, que vous ne fussiez déjà parti. Je voulais vous remercier de votre bonté et vous prier de garder cette gravure en souve-

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nir de moi, » A ces mots, il me remitune image de [a Vierge, au bas de laquelle il avait écrit :

Ex intimo corde, gratias agens.

Quelle expression de reconnaissance pour le misérable service que je lui avais rendu!

Je continuai ma route seul, pensant à lui, regrettant son entretien. Le soir, j'y pensais encore, et, en m'assevant devant un large poële dans l'auberge de Bludenz, je me disais: « Dieu soit loué! à présent le bon prêtre de Klosterle se repose à son foyer. »

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Il y à longtemps. Je traversais pour la première fois le pays de Bade, et, en voyant par un beau jour d’été ces larges plaines épanouies entre les crètes verdovantes des Vosges et les cimes nuageuses de la forêt Noire, traversées par les flots majestueux du Rhin, arrosées par tant de sources limpides, parsemées de tant de jolis villages et de frais enclos, je me disais que, si j'avais un royaume à choisir entre les royaumes de ce monde, je prendrais volontiers celui-ci. J'étais jeune. Je me faisais à moi-même un conte de fées. Le temps ct les révolutions ne m'avaient pas encore fait comprendre tout ce qu’il peut s’'amasser de larmes dans les yeux des rois.

Mais il est une royauté plus facile à acquérir, plus

+ à ARR TRE 7 US

sûre et plus calme, c'est celle du voyageur dont parle \üickert :

Dem Wanderman Getærh die Welt:

« Le monde, dans toute son étendue, appartient au voyageur qui s'en va gaiement par monts 6b par VAUX. »

C'est avec le sentiment de cette royauté que je suis revenu dans la riante contrée dont j'avais conservé un poétique souvenir ; et, cette fois, j'allais visiter nn de ses plus intéressants districts : j'allais parcourir la forêt Noire.

Il fut un temps où le nom de forêt Noire, comme celui de Monténégro, aurait semblé fait tout exprès pour éveiller dans la pensée quelque sombre conception de sorcellerie, et pour offrir un beau titre ©: "vre à quelque romancier funèbre dans le genre de Mme Radcliffe. Nous sommes si éclairés, aujourd'hui, que nous ne pouvons plus guère nous laisser émouvoir par une de ces désignations qu'un grammairien appelle tout simplement l'association d’une épithète avec un substantif. Pour les noms d'hommes, le prestige qu'il nous à été si doux de conserver n’a-t-il pas dû s’effacer quand nous avons noté tant de ces noms naguère encore si purs et si glorieux (untouched by time, unstained by crime) que les révolutions emportaient dans leur explosion, roulaient dans leur torrent et rejetaient, couverts de boue et de fange, sur la plage. Pour les noms géoeraphiques, les livres d'écoles et les journaux nous en disent au juste la valeur. Les statisticiens en mesurent exactement la portée; les Rothschild, dans leurs transactions financières, les pèsent comme des lingots dans leurs balances. |

Dernièrement, nous avons vu le souverain de la romantique esplanade du Monténégro arriver à Paris, comme un simple bourgeois, avec sa femme, loger comme un simple particulier à l'hôtel du Louvre,

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revêtir seulement ses habits de parade ct ses ceintures chargées de yalagans pour se rendie aux Tuileries, et, du reste, parcourÿ les Champs-Elysées, visiter les théâtres, comme un brave provincial qui veut pouvoir raconter en détail dans son chef-lieu d'arrondissement toutes les merveilles de la capitale.

Quant à la forêt Noire, le moindre livre élémentaire de géographie nous enseigne que c’est tout simplement une chaine de montagnes qui s'étend en partie dans le pays de Bade, en partie dans le Wurtemberg sur un espace de cinquante licues de longueur, et de dix à seize de largeur. Je voudrais pouvoir donner une idée imposante de ces montagnes, et je ne serais point fâché de laisser supposer à quelques bénévoles lecteurs qu'en les gravissant je n'aventurais à la poursuite du condor sur des Cimboraçao ou des Himalaya. La vérité, la cruelle vérité, m'oblige à déclarer que la plus haute des cimes de la forèt Noire, le Feldberg, n’a pas plus de 4650 pieds d’élévation, et les autres, tels que le Belchen et le Ierzogenhorn, 4397 et 4300 pieds. La même impitoyable vérité nous force à ajouter qu’on ne court pas risque d'y ètre enlevé par les serres monstrueuses du lock des Mille et une Nuits, ni arrêté par les crevasses terrifiantes d’une glacière, ni privé de la faculté de respirer, comme sur les crêtes des Andes, par la raréfaction de l'air, ni exposé, comme dans les républiques américaines, aux orages subits d'un patriotique pronunciamento, ni gelé en une belle nuit boréale, comme dans les plaines de neige de la Laponie, ni dévalisé, comme dans la chevaleresque Espagne ou la poétique Italie, par une société de brigands.

IL faut donc, quoi qu’il m’en coûte, me résigner à ne pas posséder la moindre auréole d'entreprise héroïque, et à raconter tout brièvement la plus pacifique excursion dans une région peu connue, très-pittoresque, et

324 LA FORÈT NOIRE, si intéressante, que, lorsqu'une fois on

à CU la joie de la voir, on serait bien aliligé si l'on ne Conservait l’espérauce d'y retourner,

En face d'une des plus magnifiques AU picd d’un des eSCarpements de la petite ville de Fribourg gau’, Quelle jolie ville! Depuis le Seine jusqu'à celle de la Neva, l'Adriatique Jusqu'à celles de la mer

CONnais pas une plus jolie et plus

altrayante et plus f'eundliche , Comme Mands. Une grande rue, qui mérite noble nom de rue impériale, la tr longueur. Elle est bordée de Chaque côté par de blanches Maisons, par des lrolloirs en Cailloutage de dittel'enies couleurs comme des mosaïques, ct arrosée par deux limpides l'UiSseaux qui courent et babillent comme S'ils allaient au-devant de l'étranger Pour lui laver les Pieds, selon les usages de l'hospitalité antique, et lui Souhaiter la bienvenue. De çà, de là, s'ouvrent d’aul'es rues moins larges et moins brillantes, inais d’un aspect agréabie, Ni dans les rues secondaires, ni dans les faubourgs, je n'ai vu une Masure où une habitation délabrée, On dirait que toute cette bonne petite cité est OCCupée par une Populalion d'honnêtes rentiers qui l'entretient et Ja Pare comme une mère de Se plaît à parer Ja demeure où sont ses affec-

bien de porter son averse dans toute sa

famille tions.

Il eut une heureuse idée, ce duc de Zxhringen qui, au xI° siècle, S'avisa d'élever celle cité sur ce terrain couvert d'épaisses forèts el occupé seulement par Quelques cabanes de chasseurs. Il ne pouvait songer à en faire une Srande cité Commerciale, car Ja pelile rivière de Ja Treisam qui la traverse ne peut porter

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