Le dollar vaut 5 fr. 30 c
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lieu de ses matérielles jouissances, sous l'impression d’un sentiment plus tendre, l’histoire ne le dit pas. S'il s’est trouvé quelque innocente femme qui, en faisant luire sur lui les rayons caressants de son sourire et de ses yeux, à cru pouvoir lui donner un plus noble élan, il faut la plaindre, car elle l'aura bientôt vu retomber sous l’empjre de deux idées uniques qui devaient dominer sa vie : travail et argent.
Au sortir de son comptoir, Girard allait dans une de ses fermes visiter ses jardins, examiner ses bois et se reposer de ses calculs, en prenant la bèche ou la fourche pour cultiver des plantes, ou pour donner à manger à ses bestiaux. Il s’'enorgueillissait d’avoir, dans ses propriétés, les plus beaux fruits de la contrée, non pas pour les étaler sur sa table et en goûter lui-même la saveur, mais pour les envoyer au marché et en percevoir exactement le prix. Avec ses habitudes parcimonieuses, il n’était cependant point un Shylock, ni un Harpagon. Sa main s'ouvrait parfois généreusement pour soutenir une entreprise d'utilité publique, ou soulager une infortune. C’est un autre point de ressemblance entre ce type mémorable et le grand négoce américain qui, en général, dépense largement les dollars qu’il poursuit sans cesse avec ardeur.
Enfin, Girard devint riche, immensément riche. Il possédait de vastes terrains dans la Louisiane, d’autres dans la Pensylvanie, je ne sais combien de maisons dans les rues de Philadelphie, de navires à voile, d'actions dans les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, en tout plus de soixante beaux millions. Il avait, lui, simple enfant du Midi, sans ressource et sans patronage, acquis, par sa propre industrie, cet Eldorado, quand, un jour, la mort qui fait danser les rois et les bergers, la mort, railleuse et impitoyable de Holbein, vint le prier de vouloir bien
ÉTIENNE GIRARD. 43 ression mettre ordre à ses affaires, et s’'embarquer pour une as. S'il autre contrée.
faisant Pauvre fortuné Girard! Je voudrais bien savoir c et de quelle peine à traversé ton âme, quand tu as vu venir e élan, le moment où il fallait dire adieu à ces biens que tu omber avais amassés avec tant de soins, à ces trésors que tu | domi- regardais avec tant d'orgueil ; si ton esprit, emprisonné
dans le dur réseau des spéculations, n’a pas fait alors une de un tardif retour vers les rives fleuries de ton sol natal;
s et se si tu ne l'es pas dit qu’il eût mieux valu jouir des par-
ourche fums de la terre, des lueurs d'un ciel pur, des bonnes nger à saintes joies du cœur, que de t'imposer perpétuelle-
>» pr'o- ment tant de sollicitudes pour recueillir une récolte
ON pas qui allait en une minute s'échapper à jamais de tes
ême la mains? Je voudrais bien savoir si tu n'as pas été alors perce- | frappé d’une amère surprise, si tu n'as pas douté de ta
rcimo- sagesse et regretté une autre sagesse qui naguère te
K, ni semblæit une folie.
‘reuse- Non, Girard tenait un compte exact de ses engagepubli- ments. Il avait, longtemps d'avance, noté celui qu’il point aurait à remplir envers l’impérieuse créancière des et le humains. Il avait longuement rédigé son testament. épense Ce testament est un témoignage curieux d’un esprit e avec { dont rien ne peut rompre la ténacité. La mort a beau
| faire, elle n’empêchera pas Girard de continuer son he. Il | œuvre au delà du tombeau, de dresser une échelle de autres calculs pour le temps où il aura cessé d’être. Tel est, aisons dans l’homme, le désir de prolonger son existence, voile , quand ses ailes vont se fermer. Le poëte chante, à la eur et lueur de sa lampe vacillante, son chant du cygne ; le
x mil- guerrier dicte les plans de campagne qu’il avait conçus; S res- le voyageur parle des lieux lointains qu’il voulait exindus- plorer; le financier jette sur le papier les chiffres qui i fait doivent sauver sa mémoire de l'oubli.
et im- Girard, dans son testament, a fait un grand nombre
bien de dispositions, etiln’en est pas une qui ne soit comme
ah LES FRANCAIS EN AMÉRIQUE,
la continuation du calcul qui l'occupa toute sa vie, Il ne donne qu’une somme modique à ses plus proches parents. « J'ai moi-même, disait-il, conquis ma fortune par mon travail, il faut qu'ils cherchent à suivre mon exemple. » Il lègue 100 000 francs à une de ses petites nièces, autant à une autre. Ces différentes sommes doivent être placées en lieu solide et capitalisées jusqu'à la majorité des légataires. Girard lègue une partie de ses domaines à la ville de Philadelphie, à la Nouvelle-Orléans, à la condition que ces terres seront administrées
régulièrement pendant un espace de dix années après
sa mort, et qu’à cette époque seulement, les magistrats pourront les vendre, si bon leur semble.
Il lègue une somme de 1500 dollars (7500 francs) à chacun de ses capitaines de navire qui aura fait au moins deux voyages à son service, à la condition que ce capitaine ramène au port le dernier bâtiment quilui aura été confié et n'ait point, dans le cours de son trajet, failli à ses instructions. Même après sa mort, Girard ne voulait pas être trompé.
Il fait, à divers établissements de bienfaisance, une large part de sa fortune. Une pareille dotation suffirait pour faire à jamais honorer sa mémoire. Mais il a voulu avoir son monument à lui, sa pyramide de Chéops. Cette pyramide est un collège qui porte son nom, et où trois cents pauvres orphelins sont gratuitement logés, nourris, élevés. En donnant à cet établissement un vaste terrain, situé hors de la ville, en lui léguant près de 15 millions, Girard s’est complu à tracer en détail le plan de l'édifice que l’on devait construire, à établir les principales bases réglementaires de son institution. D'abord, il veut que les orphelins, admis dans son collége, y reçoivent une éducation essentiellement pratique. Quant aux langues classiques, il ne les considère que comme un luxe superflu. Que, si pourtant, quelques élèves montraient des dispositions particulières
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pour l'étude des idiomes, qui ne sont d'aucun usage dans les affaires, il ne leur défend pas de s’y livrer. Mais, avant tout, il exige qu'on leur enseigne ce qui peut faire d'eux de bons négociants, des industriels, des agriculteurs.
Cette première loi est parfaitement raisonnable, ct il serait à souhaiter que nous eussions, en France, plusieurs Girard pour nous donner des institutions basées sur le mème principe. Nous avons, grâce au eiel et au budget, assez de colléges où l’on commente Horace et Sophocle, et où nous passons les plus belles années de notre vie dans de longues et stériles études.
En second lieu, il interdit formellement l'entrée de son collège à tout ecclésiastique, missionnaire ou ministre de quelque culte que ce soit. « En formulant, dit-il, cette défense, je ne veux pas porter la moindre atteinte au caractère des prêtres. Mais comme il y a parmi nous tant de doctrines religieuses différentes, je désire préserver les élèves de mon collége de l'excitation que pourrait produire sur eux ces divers enseignements. Je désire que leurs professeurs se bornent à leur enseigner les plus purs principes de morale, la charité envers leurs semblanles, l'amour de la vérité, de la sobriété, de l’industrie, et que plus tard, dans la maturité de leur raison, ces élèves choisissent eux-mêmes leur culte. »
Quoique notre chère France ne soit plus ce religieux royaume des siècles passés, une telle loi y exciterait pourtant de généreuses répulsions, et il y a là, j'en suis sûr, une quantité de familles pauvres qui ne voudraient point confier leurs enfants à une institution interdite à
l'enseignement religieux. En Amérique, l’excessive
tolérance en matière de religion conduit aisément à l'indifférence. La prescription de Girard n’a pas éprouvé la moindre difticulté, et n’a peut-être excité aucune surprise.
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Après sa mort, on s’est mis à construire son collége selon Île plan qu’il avait indiqué, on n’y a épargné ni le marbre, ni les ornements de luxe. Au milieu d’un immense enclos, s'élève un édifice en marbre qui semble copié sur notre église de la Madeleine. Là, sont les salles d'étude avec des tables en acajou, et des pupitres recouverts en drap. Là, est le salon des inspecteurs. Sous le portique s'élève une statue de Girard, devant laquelle le concierge, qui me conduisait près du directeur, s’est incliné comme un sacristain devant un autel. Tout l'escalier est en marbre, et tous les parquets sont couverts de tapis. De chaque côté de ce magnifique monument, sont deux autres édifices plus petits, mais également construits en marbre, dans d’élégantes proportions. Ces cinq constructions ont coûté près de 10 millions de francs. Il reste au collége 350 000 livres de rente. Je n'ai pu m'empêcher de manifester au directeur l’étonnement que j'éprouvais à la vue d’une telle splendeur d'architecture pour un établissement qui, après tout, ne doit être autre chose qu’une de ces
écoles de second.ordre, telles qu’il en existe en Alle-
nagne, sous le nom de realschulen.
« On à voulu, m'a-t-il répondu, honorer, par cette somptuosité, la mémoire de Girard. »
Mais je pensais en moi-même qu’on l’eût mieux honorée en ménageant sa royale dotation, de manière à venir en aide à un plus grand nombre d'enfants pauvres.
Dix millions représentent , si je ne me trompe, 500 000 fr. d'intérêt, lesquels ajoutés aux 350 000 fr. de rente, forment annuellement la somme énorme de 850 000 fr., employés à donner dgs leçons de français, d'espagnol et des leçons élémentaires de mathématique, de physique, à trois cents enfants. Avec un tel revenu, on élèverait la jeune génération de plusieurs
* de-nos départements.
En sortant de là, on m'a montré une misérable cu-
ollége né ni 1 d’un e qui , Sont >s pu- 1Specirard, rès du int un rquels ifique , Mais S prorès de livres (er au d'une ement de ces
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bane en planches, habitée par la mère d’un des élèves du collége de Girard, pauvre veuve qui gagne sa vie à vendre des fruits et des légumes. Pendant qu'elle lutte au jour le jour contre l'indigence, son fils est vêtu comme le fils d’un riche bourgeois; il s’assoit à une bonne table, couche dans un beau lit et habite un palais. Nul prêtre au doux langage n’entretiendra dans son cœur le souvenir du foyer natal, l'amour qu’il doit garder à l’humble femme qui lui a donné le jour. Ses professeurs n’iront pas au delà de la tâche qui leur est imposée. Ils se contentent d’entasser dans sa mémoire des mots et des chitfres. Quant à son âme, ils n’ont point à s’en occuper. Lorsque l'enfant sort de sa magnifique demeure, il se sent mal à l’aise en passant devant celle de sa mère. Il a honte d’être le fils d’une malheureuse marchande de fruits. Oh! vanité de l’homme ! Oh! superbe Girard! vous avez cru faire une grande œuvre, et qui sait combien de mauvais sentiments germeront sous les voûtes brillantes de votre institution, et combien dé pauvres mères vous accuseront un jour de leur avoir ravi le respect et l’affection de leur fils!
Telle est la triste pensée qui m'occupait, après ma visite au collége de Girard, le plus riche Français qui ait jamais trôné sur une caisse, au delà de l'Atlantique, le plus étonnant idéal des oncles d'Amérique.
Entre les fournaises industrielles de la confédération des Etats-Unis et les orageuses républiques de l’Améri-
que du Sud, il est une île qui s’'épanouit dans un prin-
ot RE on à mr
donne TT Tant annee — Lunnees ce RER
temps perpétuel, sur l’azur de la mer, sous le ciel d’or des tropiques, une île aimée des dieux, diraient les poëtes classiques, un jardin d’Armide, diraient les lecteurs du Tasse, l’île de Cuba, première fleur de la terre, première perle de l'Océan !, le plus large et le plus pur diamant de cet écrin des Antilles, des îles de la Vierge qui, des bords de l’Orénoque jusqu’à la pointe de la Floride, étincelle à l'entrée du golfe du Mexique.
Par sa configuration l’île de Cuba ressemble... Mais ici qu’on me permette une courte digression qui pourrait bien paraître quelque peu hasardée aux yeux des graves professeurs de géographie, et à laquelle pourtant j'ai la vanité de tenir. Je crois que la plupart des régions du globe ont dans les linéaments particuliers de leur configuration une physionomie, indice, comme celle des hommes, de leur caractère, de leurs besoins et quelquefois de leur avenir. Qu'on regarde, par exemple, sur la carte d'Europe la péninsule standinave. Avec sa crête de montagnes, pareille à ur: ‘re épine dorsale, sa large tête qui s’avance dans .: :°er du Nord, sa province de Gothland étendue comme une griffe sur la mer Baltique, ne dirait-on pas l’image exacte d’un des dragons fabuleux des vieilles légendes ? Et ce dragon ne s'est-il pas, en effet, au moyen âge, précipité avec ses tourbillons de Vikingrs sur les contrées méridionales de l'Europe? Près de là, l'empire de Russie avec ses steppes silencieuses, ses vastes plaines, dont l’œil ne peut mesurer la profondeur, est comme un lac qui, de toutes parts, se déroule dans sa suprème puissance, jette ses flots en Prusse, en Autriche, en Asie, et ne s'arrête qu’en frémissant au pied des rocs du Caucase et des montagnes de l’Altaï. L’Angleterre est un vaisseau à l’ancre qui sans cesse lance dans le monde entier ses chaloupes. L'Italie, on le sait, avec