‹ En Amérique et en Europe [microforme]Chapitre 7 sur 76 · EN · texte numérisé non relu

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bien qu’il aurait pu faire et qu’il n’a pas fait, il expie sa vie d’avare par une charité évangélique : il déshérite ses parents et prodigue ses biens aux parents de Dieu, aux pauvres.

En veut-on un exemple? J'en ai deux à citer des plus éclatants. Le premier est celui de M. Macdonough, le richissime propriétaire de la Louisiane. Au dernier terme d’une existence pendant laquelle, pour augmenter l'étendue de ses domaines, il se condamnait aux plus dures privations, il a détaché d’une fortune colossale trente misérables mille francs pour sa nièce, tout le reste est devenu le patrimoine des indigents et des institutions de bienfaisance. Le second exemple est celui d’un Français, Étienne Girard, un oncle d’Amérique, comme on n’en à jamais vu, Comme on n’en verra probablement plus jamais, mais un oncle terrible qui, de même que Macdonough, a cruellement déçu les rêves d'or de ses héritiers.

Sa biographie est un curieux épisode de l'histoire des français en Amérique. Au xvi°, au xvil°, au XVIII° siècles nos marins et nos soldats illustraient la France, en Amérique par leur bravoure ; nos missionnaires, par leur zèle religieux, nos gentilshommes par leur gracieuse courtoisie. Au xix° siècle, Girard, cet autre enfant de la France, l’illustrait à sa façon par les succès les plus enviés de ce temps-ci, par la fortune. À chaque siècle, selon ses facultés ; à chaque siècle selon ses besoins.

Étienne Girard, que l’on peut considérer comme une éclatante image du peuple américain dans son amour de l'argent, dans ses froides et sévères habitudes, dans la rigidité et l'audace de ses calculs, Étienne Girard qui fut comme une vivante manifestation des principes d'ordre, d'économie, si souvent formulés par Franklin, venait de la France, non pas de la fine Normandie, ni de l’âpre et laborieuse Auvergne, ni

de l’opiniâtre Picardie, mais d’une de nos provinces les plus gaies et les plus riantes, des bords de la Gironde.

Parti en fugitif de la maison paternelle, comme un autre Robinson, avec cet ardent besoin d'aventures qui fait les hommes mémorables, ou les outlaws, il s’embarqua à l’âge de douze ans comme mousse sur un navire qui allait aux Indes occidentales. De même que les fleuves dont la source se cache sous les nuages des montagnes, l’origine de ce fleuve de dollars, dont l’heureuse ville de Philadelphie contempla pendant près d'un demi-siècle les ondes scintillantes, est fort peu connue.

On sait seulement que de l’humble emploi de mousse Girard s’éleva à celui de maître d’équipage, et qu’en cette qualité il arriva à New-York, vers l’année 1775. De là, il se retira à New-Jersey, où, profitant des leçons qu'il avait prises aux Indes, ilse mit à fabriquer des cigares. Cette industrie ne réussissant pas au gré de ses vœux, ou le théâtre de ses spéculations lui paraissant trop étroit, il se rendit en 1779 à Philadelphie. Là , on le vit dans une espèce d’échoppe, vendant des cordages et de la ferraille. A cette époque, rien n’annonçait encore sa brillante destinée de financier, et les paysans qui allaient marchander près de lui quelques bouts de câbles ou quelques vieux clous, ne se doutaient guère qu’ils avaient devant eux l’un des plus grands hommes futurs de l'Amérique, c’est-à-dire l'un des plus riches.

Le temps, a dit l’évangéliste du comptoir, le prudent Franklin, le temps est de l'argent, et Girard ne perdait pas une heure, pas une minute. Avant d'ouvrir sa boutique de ferraille, il avait fait autour de Philadelphie un rude commerce. Il s’en allait, avec une barque, le long de la Delaware, portant aux gens de la campagne diverses denrées communes, et recevant en échange leurs produits.

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Vingt années se passèrent pendant lesquelles il travailla comme une fourmi, amassant en silence tout ce qu'il trouvait sur son chemin, vivant obscurément, et ne faisant sonner quelques écus que lorsqu'il en était besoin pour séduire un chaland. Il préparait dans l'ombre ses ailes, et ce n'étaient pas les ailes d'Icare. Une fois qu'il les eût faites, il pouvait affronter le soleil de la finance. “

En 1812, il fonde lui-même une banque ei ÿ dépose un capital de 8 millions de francs, et un an après, le gouvernement américain cherchant à négocier un emprunt de 5 millions de dollars (plus de 25 millions de francs), Girard lui fournit cette énorme somme.

À partir de cette époque, le nom de laventureux Bordelais se trouve mêlé à la plupart des grandes entreprises commerciales de Philadelphie. Tout en s’engageant dans ces diverses associations, il se livrait, pour son propre compte, à un vaste commerce. Il avait des capitaux dans une quantilé de spéculations, des navires voguant dans toutes les directions, et il n’était pas homme à équiper un seul de ces bâtiments sans en avoir habilement calculé toutes les chances de succès. Très-concentré en lui-même, il ne confiait à personne ses projets, et n'acceptait qu'avec une extrême réserve ceux auxquels on désirait l’intéresser. Du reste, il n’entendait que le langage des affaires. Tout autre ne résonnait que comme un vain bruit à son oreille, et celui-là cût été probablement fort mal venu, qui eût voulu l’entretenir de l’azur du ciel méridional et des sites pittoresques de la Gironde. Nulle harmonie poétique ne touchait son esprit absorbé dans la région des chiffres; nul rêve de doux loisir ne souriait à sa pensée. Si son cœur surpris a quelquefois palpité au mi-

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