ISLANDE. — JEAN MAYEN. — SPITZBERG
Ces heureux lords anglais! Quand, au sortir d'Oxford ou de Cambridge, ils ne se laissent point abuser par la vulgaire séduction d'une promenade sur le continent, quand une idée d'exploration lointaine s'empare de leur esprit, ils réalisent le plus beau rêve de la passion des voyages. Leur pays natal, ce pays qui est comme un vaisseau à l'ancre sur l'océan du monde, leur offre plus de cartes, plus de récits maritimes, plus de notions géographiques qu'on n'en trouverait dans aucune contrée. La mer qui les environne leur ouvre de tous côtés ses routes aventureuses, et ils ont pour eux la liberté et là fortune, la liberté, cette auxiliaire de
1. Letters from high latitudes, in 1856, by lord Dufferin, 1 volume iii-8, Londres 1857.
l'étude, cette source de la fantajsie ; la fortune, cette déité frintasque et sérieuse, funeste et bienfaisante qui tient entre ses mains une coupe empoisonnée et une coupe salutaire, qui enfante les plus hideuses pensées, mais qui seconde et développe aussi les plus nobles.ambilions.
Il est triste, lorsqu'on se sent animé d'une généreuse ardeur, de se trouver arrêté dans son essor par les liens qui vous ramènent aux calculs de la réalité. Il est triste, lorsque l'on aspire à s'élancer dans l'espace, soit par l'entraînement d'une curiosité juvénile, soit pour une expérience scientifique, d'être obligé de supporter ce qu'il en coûte pour prendre place sur tel bateau et séjourner dans telle cité. Il est triste de livrer son imagination aux enchantements des horizons lointains et de subir les lenteurs d'un lourd bâtiment de commerce, le despotisme d'un ignorant capitaine, les sottises d'un grossipr compagnonnage.
Mais avoir à sa disposition un joli yacht, élégant, fin voilier, où l'on se fait, selon ses goûts d'art, d'étude, de comfort, une riante habitation, un nid paré comme un nid d'oiseau; point de soucis pécuniaires, point de chaînes inflexibles, un pilote expérimenté, des cartes pour guide, et pour stimulant des livres, ces fidèles appuis de la pensée, quelques amis peut-être, et l'immensité des mers ouvertes devant soi, et la jeunesse, cette autre immensité des songes poétiques! voilà l'idéal d'un grand voyage.
C'est ainsi que lord Dufferin est parti des Palmouth pour visiter les parages de l'Islande, pour pénétrer au milieu d'une barrière de glace, près de l'île Jean Mayen, pour s'aventurer jusqu'à l'extrémité du Spilzberg. Il a eu la satisfaction d'accomplir tel qu'il l'avait conçu son audacieux projet, et, plus heureux que ceux à qui la destinée fait une large part dans les biens de ce monde, il a su apprécier toutes les joies, toutes les péripéties de son odyssée.
Son livre écrit au courant de la plume, çà et là, tantôt sur une plage aride, tantôt au pied d'une rustique cabane, dans le rugissement d'une tempête, ou à la lueur du soleil boréal, n'est point un de ces inutiles récits comme ceux de tant d'autres Anglais fatigués, blasés avant Tâge, qui partout où ils vont promener leur superbe ennui s'enveloppent de leur brume britannique comme d'un mackintosh, ne jettent qu'un regard dédaigneux sur les routes que leur signale Bradshav^r ou Murray, et se font un honneur de marquer d'un trait sardonique, sur leur carnet , un point de vue justement célèbre, un monument illustre.
Le nihil admirari n'a point encore corrodé et ossifié l'esprit du jeune explorateur des mers arctiques. Tout au contraire, ce fortuné navigateur admire à chaque instant naïvement, gaiement, tout ce qu'il voit; montagnes et vallées, champ de laves sinistres et gazon verdoyant, tout, jusqu'aux sombres barrières de glace qui l'arrêtent dans sa marche, jusqu'aux nuages épais qui Tenserrent dans leur froid manteau. Il a voulu partir pour contempler de ses propres yeux ces sombres régions dont il a lu d'effrayantes descriptions, et il s'avance intrépidement sur son léger navire vers le but qu'il veut atteindre, et, chemin faisant, il s'amuse avec une bonne humeur charmante de tous les incidents de sa longue traversée, de tout ce qui se meut et palpite autour de lui, d'un jeune renard qu'on lui a donné en Islande, d'une chèvre qu'il adjoint à sa ménagerie, d'une chasse à l'ours, de la physionomie burlesque de quelques-uns de ses compagnons, et des puériles terreurs de son valet de chambre. Quel aimable touriste ! et quel séduisant conteur, toujours en mouvement, plein de verve et i'humour, mais de cet excellent humour qui surprend agréablement par un trait inattendu le lecteur, et l'anime et le fait sourire.
Il ne faut pas s'attendre cependant à recueillir dans
les lettres de lord Dufferin des notions instructives sur les diverses populations qu'il a visitées. Il n'accorde que quelques pages aux Islandais, encore moins aux Lapous. En passant à Hammerfest , il se contente de noter que c'est la ville la plus septentrionale du monde. Il aurait pu honorer d'une autre mention cette petite cité si intéressante par sa situation, si animée en été et si hospitalière. Enfin, j'ai regretté de ne pas trouver dans son livre quelques nouveaux détails sur la colonie industrielle de Kaafiord, sur le vaste établissement foi^dé au bord de la baie d'Alten par M. Crov^e,
En revanche, le jeune lord se plaît à narrer les anciennes chroniques Scandinaves empruntées h la Heimskringla de Snorri Sturlison , ou aux autres sagas de Norvège, et il se délecte comme un artiste dans la contemplation du paysage. Il semble que par une sorte d'anticipation sur le résultat ordinaire de l'expérience, sur la mélancolique influence des années, il en soit venu, dès le commencement de sa vie, à préférer l'image du passé à celle du présent, et l'étude de la nature à celle de l'homme. Cette grande nature du Nord qui n'est pas toujours si sombre qu'on se l'imagine quand on n'a pas eu le bonheur de la voir, qui a parfois de merveilleux épanouissements, il l'observe avec un heureux enthousiasme, et il l'aime dans sa beauté terrible et ses éclats de lumière ; il en saisit nettement les traits les plus caractéristiques et la dépeint d'une façon souvent très-poétique et souvent originale.
Dès son arrivée près des côtes d'Islande, il est captivé par le spectacle qui se déroule à ses yeux, et il le décrit en ces termes :
« Le panorama de Laxa Fiord est magnifique. Cette baie a une largeur de cinquante milles. A l'une de ses extrémités le sol s'incline graduellement sur un banc de pierre ponce ; à l'autre, il s'élève à une hauteur de cinq mille pieds et forme une pyramide couverte d'une
neige éternelle qui domine une centaine de montagnes environnantes. En approchant du rivage, vous serez tenté de le comparer aux côtes occidentales d'Ecosse, mais sur celle d'Islande tout est plus intense, l'atmosphère est plus claire, la lumière plus vive, l'air plus fortifiant, les collines plus hautes, plus escarpées, plus nues, et, comme disent les Franchis, plus tourmentées. A leur base au bord de la mer s'étend un talus d'une teinte verdâtre parsemé de petites cabanes qui, avec leurs murailles vertes et leurs toits verts, semblent avoir été pêchées au milieu des flots. Jamais je n'ai vu des effets d'ombre et de lumière comme ceux que je remarque ici, ni un tel contraste de couleur ; d'un côté une montagne qui rayonne comme l'or, près d'une autre revêtue d'une pourpre foncée; plus haut les pics déglace et de neige étincelants, et l'azur du ciel. En cette saison de l'année, la neige ici n'est qu'un ornement. Tandis que je vous écris, le thermomètre est à70<»MIiersoir,nous sommes restés très-tard sur le pont à jouer aux échecs sans songer à prendre un pardessus. Les hommes de l'équipage passent leur journée en un léger costume, tout étonnés de ce climat. »
Dans une lettre suivante, le jeune voyageur donne en quelques lignes une juste idée de l'aspect de Reykiavik, la capitale moderne de l'Islande.
« Si le site dont je vous ai entretenu n'est pas moins admirable que celui de Rome et d'Athènes, Reykiavik n'est point une belle ville comme ces deux antiques métropoles, quoique ses édifices soient mieux entretenus. Elle se compose d'un assemblage de huttes ^ en bois , surmontées d'un prétentieux pignon , rangées
1. Bien entendu, quoique lord Dufferin ne le dise pas, qu'il compte ces degrés comme c'est l'usage en Angleterre, au thermomètre Fahrenheit, ce qui réduit ce chiffre tropical de 70 degrés à 18 environ du thermomètre Réaumur.
SOUS un banc de lave, et flanquées à ses extrémités d'un faubourg de cabanes en terre.
De chaque côté s'étend une plaine désolée, un champ de lave qui, sortie bouillante d'une des portes de l'enfer, s'est précipitée en mugissant vers les flots de la mer. Pas un arbre, pas un arbuste n'atténue l'aride aspect du paysage, et les montagnes sont trop éloignées pour faire un fond de tableau à cette bourgade. Mais à la porte de chaque habitation de marchand flotte un gai pavillon, et lorsque vous errez dans ces rues silencieuses où jamais aucune roue de voitures n'a soulevé un grain de poussière, les vases de fleurs posés sur les fenêtres, derrière de blancs rideaux de mousseline indiquent que, malgré sa modeste apparence, il y a dans chacune de ces maisons une idée de comfort et d'élégance.
Cette bonne petite ville de Reykiavik illustrée en même temps par le livre de lord Dufferin en Angleterre, par le Hvre de M. Ch. Edmond en France, elle n'est plus, comme autrefois, séquestrée du monde des vivants, visitée seulement en été par quelques âpres bâtiments de commerce qui lui marchandaient rudement ses denrées, el lui apportaient en échange quelques-unes dès plus grossières productions de l'industrie européenne. Elle éveille la curiosité des gens du monde et des savants. Elle attire à elle des touristes distingués , des artistes , des géologues ; et maintenant qu'elle est affranchie de la sévère loi du monopole que le gouvernement danois lui a longtemps fait subir, maintenant que son port est ouvert à tous les marins, elle entre dans une voie commerciale qui ne peut manquer de lui donner une heureuse impulsion.
Il nous souvient d'un honnête fonctionnaire de cette cité qui avait fait ses études à Copenhague, qui avait appris l'allemand, el qui, avant de rentrer danssa demeure solitaire, employait une partie notable de ses modiques
ressources à s'abonner à la Gazette (fAugsbourg. Il suivait en bloc, une fois par an, la collection entière de cette gazette des années précédentes. Dans son flegme d'islandais, et sa régularité d'habitude, il lisait chaque matin, page par page, un des numéros de ce journal, et nulle grande affaire en discussion, nulle nouvelle interrompue à la feuille qu'il tenait entre ses mains, ne pouvait le déterminer à prendre immédiatement la feuille suivante. Il ménageait ses jouissances. Gomme nous lui marquions notre étonnement d'une pareille patience : « J'ai plus d'agrément que vous, répondit-il en riant. Dans votre pays, vous attendez quelquefois le matin votre journal, mais moi, dès que je suis éveillé, je sais qu'il est sur la table, et je le lis, comme s'il datait d'hier, seulement je suis en retard d'un an , mais ce qui vous émouvait il y a quelques mois, vous l'avez peut-être déjà oublié, et moi, je pourrais vous le rappeler. »
Maintenant ce vénérable lettré d'Islande peut recevoir plusieurs fois dans le cours de l'été des journaux et des livres de France, d'Allemagne, d'Angleterre. A chaque printemps une de nos corvettes destinées à protéger la pêche aborde dans la baie de Reykiavik, et des bâtiments de commerce de Hambourg et d'Ecosse doivent désormais se diriger vers ces parages exclusivement réservés naguère aux navires patentés du Danemark.
Depuis une vingtaine d'années, la petite cité gouvernementale de l'Islande a vu successivement débarquer sur sa plage le roi actuel de Danemark, alors prince royal, et l'intrépide voyageuse d'Autriche, Mme Ida Pfeiffer, des botanistes et des photographes, des spéculateurs et des philologues.
En 1836, elle assistait à l'arrivée de la Recherche. Ce fut pour elle un grand événement. Un si beau bâtiment de guerre, tant d'officiers et de passagers, tant d'appa-
reîls de physique et de météorologie, tant d'équipements de toutes sortes ; jamais les bons bourgeois de Reykiavik n'avaient eu l'idée d'un tel spectacle. Le digne gouverneur, M. Krieger, arrivait lui-même avec un généreux empressement au-devant de ces tiouveaux hôtes; le vénérable évoque, M. Steingrim Johnson, restait encontemplation devant la pendule à musique et le service de porcelaine qui lui étaient envoyés par le ministère de la marine. Uhôtelier, le Chevet de Reykiavik préparait des pyramides de poissons, des collines de puddings, pour célébrer, dans un énorme banquet, l'union de la vieille Islande et de la France. Les marchands se hâtaient d'étaler aux regards de nos compatriotes toutes les richesses de leurs magasins, et les paysans, sachant que les passagers de la corvette voulaient faire une expédition dans l'intérieur du pays, se hâtèrent d'augmenter le prix de leurs chevaux. Oui, ce fut un grand événement pour cette petite population de pêcheurs, d'ouvriers, de négociants. Ils s'en souviennent, les actifs industriels qui en ont retiré de belles piles de dalers. Elles s'en souviennent, les jolies Islandaises qui ont dansé si gaiement avec nos officiers, et ceux qui faisaient partie de cette expédition se souviennent aussi des vives émotions qu'ils ont éprouvées dans cette étrange et merveilleuse contrée. Ils étaient jeunes alors. Le temps qui a ridé leur front et blanchi leur tête n'a point effacé cette page poétique de leur vie.
Mais qu'est-ce pour l'Islande que cette année de 1836 comparée aux prodiges de l'année 1856, où l'on a vu apparaître à la fois sur la côte de Reykiavik deux steamers anglais, le Tasmania et le Saxon, le bâtiment de transport la Perdrix^ le bateau à vapeur le Cocyte, la frégate YArtémise, et la Reim-Hortense avec le prince Napoléon, et la Foam avec lord Dufferin. Cinq navires de choix, un bâtiment impérial, un yacht aristocra-
tique, un grand seigneur anglais, et un prince de France avec le plus brillant état-major, avec toute une cohorte de savants et de dessinateurs! Si, à l'heure qu'il est, les poètes de Ttle n'ont pas, à la façon des anciens scaldes, chanté cet épisode à jamais mémorable, si des chroniqueurs n'ont point à ce sujet cotnposé plusieurs sagas qui se liront le soir à la veillée j)endant une longue suite d'hivers, l'Islande, cet arcanum des traditions Scandinaves, n'est plus l'Islande. C'est une pauvre terre mercantile et bourgeoise à laquelle il ne faat demander que du vadmel et de la morue.
Après une halte de quelques jours à Reykîavik, et un rigide examen au scientifique hameau de Bessestad qui a possédé une bonne école latine récemment transférée dans la capitale , M. Dufferin se dirige vers les Geysers , l'une des grandes curiosités de l'Islande.
Chacun sait que les Geysers sont des sources d'eau bouillante, qui à des intervalles irréguliers, se soulèvent en mugissant dans leur bassin, écumant, bondissant, s'élevant dans les ^îrs en flots impétueux, en colonnes lumineuses. Ces sources sont situées sur une colline , et dans une plaine marécageuse , fermée par une ceinture de montagnes. Au milieu de celte enceinte, le mont Hékla lève sa tête blanche, et à l'extrémité apparaît le Blaafial. Le bassin du grand Geyser est entouré d'une croûte épaisse de silice, taillée par parcelles comme une écaille de tortue. Il a seize mètres de largeur et vingt-trois de profondeur. Près de là est le Slrockur qui partage avec le grand bassin l'admiration des voyageurs. A quelques pas, sur la colline, on rencontre une quantité d'autres sources, celles-ci larges et profondes ouvrant leur vaste calice rose et leurs cavités bleues comme l'azur du ciel ; celles-là commencent à peine à sortir de terre. De chaque côté , l'eau de ces sources se répand sur le sol, qu'elle purifie, et la vapeur qui s'échappe de la chaudière ardente flotte à travers la
plaine comme un nuage de fumée. Les physiciens modernes ont cherché, par diverses théories, à expliquer ce phénomène. Les anciens Islandais ne se donnaient pas tant de peine. L'auteur anonyme du Miroir du roi a dit tout simplement que ces sources sont autant de fournaises où les démons font bouillir les damnés.
De Reykiavlk aux Geysers, il n'y, a pas plus de douze lieues ; mais on ne peut guère faire ce trajet en une journée, car en Islande on voyage lentement. Nulle roue de voiture n'a encore effleuré ce sol virginal, nulle route aplanie ne se déroule d'un lieu à l'autre, nulle auberge n'offre un lieu commode aux touristes. Si jamais on y voit circuler une diligence à travers ses champs de lave, si jamais on y voit voler une locomotive, on pourra dire vraiment alors que la parole de rÉcrilure sainte est accomplie dans toute son étendue : Et terra renovabitur.
Jusqu'à présent on y chemine, comme autrefois, à cheval , pas à pas, tantôt sur des bas- fonds humides et marécageux , tantôt sur des rochers rocailleux. On passe la rivière à la nage, on gravit les montagnes sur des couches de lave et des pointes de basalte. Puis, pour se rendre au Geyser, on passe par Thingvalla , et comment ne pas s'arrêter dans ces vallons sans pareils, dans cette contrée volcanique, qui est assurément l'un des sites les plus merveilleux du monde? On descend dans ce vallon, comme dans un abîme, par une pente tortueuse, par un sentier rompu qui ressemble à un lit de torrent. A droite est un large lac, vers lequel les volcans s'inclinent comme s'ils suivaient encore l'impulsion que leur imprimait le volcan enflammé; à gauche, d'autres rochers pareils à des remparts, et, tout autour de ce précipice, des montagnes rouges, puis une plaine parsemée de quelques arbustes chétifs. C*était dans cette enceinte sauvage que jadis,
au temps de leur république, les Islandais tenaient leurs assemblées générales. C'était là qu'on délibérait sur les affaires publiques, et qu'on promulguait les nouvelles lois. Ce fut là qu'en l'an 1000 le christianisme fut adopté à la majorité des voix.
M. Dufferin a campé ^ Thingvalla deux jours, dans une sorte de ravissement. On -y séjournerait des semaines entières sans se lasser de voir une telle scène.
De Thingvalla, il se rend en quelques heures au Geyser, avec ses vingt-six chevaux, car il ne lui faut pas moins de vingt-six chevaux pour lui et ses gens, pour ses tentes, ses cuisines, et son appareil de daguerréotype.
Mais le Geyser n*est poiîit d'une nature çomplaisanle. Il ne cède pas de prime abord au vœu des voyageurs. On dirait qu'il renferme au fond de ses réservoirs un trolle diaboUque qui, sachant qu'on désire assister à ses éruptions, se plaît à égarer par ses caprices, à irriter par ses lenteurs l'impatience des curieux* C'est un acteur qu'on ne paye pas, mais qui en revanche n'obéit qu'à sa fantaisie, et se moque parfaitement des prières ou des provocations du parterre.
Lord Dufferin a passé trois jours près de cette source fantasque , attendant d'heure en heure qu'elle voulût bien lui donner le spectacle qu'il venait à grands frais chercher de si loin. Mais elle a la fierté démocratique, et ne s'émeut pas plus pour un grand seigneur d'Angleterre que pour un humble pêcheur d'Islande.
« Le quatrième jour, dit le jeune voyageur, j'essayai de tromper mon impatience en jouant aux échecs avec ' le jeune étudiant islandais, qui m'accompagnait dans mon expédition. Fitzgerald se livrait à la photographie ; Wilson venait nous offrir le déjeuner, quand soudain ïnes guides poussent un cri. Je ma lève précipitamment, je cours vers le bassin. Les secousses souterrai-
nés s'étaient déjà fait sentir. Au centre du réservoir on remarquait un mouvement inusité. Soudain, un flot .s*élève à environ huit ou dix pieds de hauteur, puis éclate et retombe. Un instant après, nous voyons monter dans un voile de vapeur une colonne liquide, ou plutôt un faisceau de colonnes qui jaillissent par bonds successifs , Tune au dessus de l'autre, et lancent dans les airs leur crête enchantée. Ensuite leur force d'impulsion s'affaiblit, elles s'affaissent, elles retombent sur elles-mêmes et redescendent au fond de leur réservoir.
c Mes compagnons et moi, nous étions là tout émus de l'apparition de ce phénomène si vivement désiré, quand, tout à coup, nous aperçûmes un cavalier qui s'avançait au grand galop de notre côté. Évidemment, il avait vu les masses de vapeur tourbillonnant au dessus du Geyser, et se hâtait de courir pour contenapler aussi cette éruption.
« Nous n'avions là aucun ami commun pour nous présenter l'un à l'autre, et en une circonstance ordinaire, je me serais retranché dans la digne réserve qui est un des attributs de tout véritable enfant de la Grande-Bretagne. Mais, en ce moment, j'avais les nerfe surexcités par le spectacle qui venait d'éclater à mes yeux, et j'avoue à ma honte, que je me compromis au point d'engager moi-même la conversation avec cet étranger. Pour excuser une telle conduite, qu'il nous soit permis d'ajouter que ce nouveau venu n'était point un de mes compatriotes , mais un Français , et im marin.
« Debout à l'entrée de ma tente, pour garder Tatantage de ma position, dès qu'il fut assez près pour m'entendre, je pris la parole et lui dis en style arabe : « Oh ! toi qui galopes si impatiemment, et qui parais « fatigué et désappointé, entre, je te prie, dans la tente « de ton serviteur, accepte son pain et son vin, et que « ton cœur soit réconforté! »
< A ces mots, il mè répondit : < Habitant des régions «sulfureuses, je ne veux pas manger ton pain ni boire «ton vin, ni entrer dans ta tente; je viens chercher un «lieu de repos pour Mgr le prince. »
« En ce moment, i)otre oriental dialogue fut interrompu par l'apparition de deux autres cavaliers, un peintre et un géologue attachés à l'expédition du prinoe Napoléon. Ils m'apprirent que Son Altesse avait campé la nuit précédente à Thingvalla et allait arriver au Geyser.
« A cette nouvelle, mon premier soin fut de faire préparer du café pour ces voyageurs. Puis, comme ma ioDgue résidence en cet endroit me donnait une sorte de droit de propriété sur le sol du Geyser, je me considérai comme obligé en conscience à faire les honneurs de la place à la cohorte princière. En conséquence , j'appelai mon cuisinier. Après lui avoir éloquemment exposé la solennité de la circonstance, je lui ordonnai de sacrifier tout ce qui nous restait de gibier, et de composer un plura-pudding qui, par ses dimensions, maintînt l'honneur de la vieille Angleterre.
« Une longue table ayant été dressée dans la tente, Sigurd se mit en route pour aller chercher un surcroît de provisions dans une habitation voisine ; Fitzgerald se chargea de surveiller les apprêts du festin, et moi, je montai sur mon poney, dans l'espoir de tuer encore quelques pluviers. Deux heures après, tandis que je guettais un canard qui se baignait ïnno-r cemment dans la rivière, je vis un nuage de poussière s'élever sur le plateau, et en rentrant dans mon campement, j'y trouvai la plus vive, la plus joyeuse caravane de Français qu'on puisse jamais rencontrer. Ils avaient une singuUère variété de costumes; les uns portaient de longues bottes, de grands chapeaux à la façon des brigands classiques; d'autres, des bonnets
écossais d'Aberdeen ; mais, sous chacune de ces coiffures, on voyait se dessiner une bonne et riante physionomie. Mon vieil ami, le comte Trampe, le gouverneur de Reykiavik, qui s'était adjoint à cette excursion, me présenta au prince. Encouragé par le gracieux accueil de Son Altesse, je la priai de vouloir bien assister avec ses officiers au banquet que j'avais fait préparer à son intention. Le prince parut hésiter un instant, puis accepta mon offre, et, quelques minutes après, j'avais l'honneur de le recevoir à ma table champêtre.
« Le dîner fini, chacun reprit ses fonctions particulières. L'artiste se mit à dessiner; le géologue cassa des pierres; le philosophe alluma un cigare, sans doute pour mieux moraliser; d'autres assistaient à l'organisation du campement.
« Le soir, nous eûmes une alerte. Nous entendîmes résonner des coups pareils à ceux d'une canonnade. Je me réveillai en sursaut et, dans la confusion de mon esprit, je me demandai si nous n'étions pas en Crimée sous les batteries de Sébastopol. Ce n'était point une artillerie ennemie qui résonnait ainsi, c'étaient les cavités souterraines du Geyser qui annonçaient une éruption. En un instant, tout le monde se trouva réuni autour de son bassin. Le mouvement du Geyser fut pourtant moins imposant que nous ne l'avions espéré. Il se leva péniblement sur son réservoir, fit un effort, et retomba dans son inaction. .
« Le lendemain, pour se venger de cette déception, les Français essayèrent de faire jaillir le Strokur, en lui lançant des quantités de mottes de terre, ce qui ordinairement l'irrite et le fait bondir. Mais ce jour-là son onde fantasque était plus patiente que de coutume, ils partirent sans avoir vu ses bonds emportés, et à peine étaient-ils partis que la diabolique source se mettait en mouvement et s'élançait à cinquante pieds de hauteur. »
En retournant à Reykiavik,M. Dufferin avait Tintention de parcourir une partie de Tintérieur de Tlslande, nous pouvons lui affirmer que s'il avait suivi ce projet, il n'eût pas regretté le temps qu'il y aurait employé. Mais il désirait aussi aborder à l'tle Jean-Mayen. Le prince voulait aussi faire la môme tentative. Il offrit au jeune lord de faire remorquer son yacht hors de la rade de Reykiavik. L'occasion était trop séduisante pour la laisser échapper. La légère Foam s'amarre à la Reine Horlense, la flottille part. Le Saxon est allé l'attendre dans une baie d'Islande pour renouveler sa provision de charbon.
M. DuflFerin est sur son yacht, suivant le sillage du bâtiment impérial , admirant tour à tour les pics escarpés de Snaefiad, les contours pittoresques des côtes d'Islande, la mer limpide et bleue comme une mer des régions méridionales. Le temps est superbe, et à mesure que ces joyeux navigateurs se rapprochent de la zone polaire , ils voient se prolonger le cours du soleil, ils jouissent du charme indicible de ces nuits d'été, de ces nuits boréales, imprégnées d'une douce lumière, pures comme le jour, fraîches comme l'aurore, calmes comme un beau soir. M. de Maistre les a éloquemrnent décrites ; le poète suédois Stagnelius les a bien chantées. D'autres ne peuvent ni les décrire, ni les chanter, mais ils en gardent à jamais la suave et mélancolique impression dans leur mémoire.
Les heureux navigateurs ne se bornent point pourtant à ces jouissances contemplatives. Ils ont célébré gaiement leur arrivée à Reykiavik, et leur halte au Geyser. Ils^ veulent célébrer aussi la traversée du cercle polaire.
Nous ne pouvons passer sous silence cet épisode qui 'est très-joliment raconté par lord Dufferin.
« Il me paraît, dit-il, que les Français , animés par celte vive nature qui les porte à faire une fête de toute
chose, désiraient organiser une sorte de carnaval pour signaler leur entrée dans les parages arctiques. Au moyen d'une large planche suspendue à la poupe de la Reine Hortense^ et d'un morceau de craie blanche, on me demanda ce que j'avais à proposer dans ce louable dessein. Avec cette pauvreté d'invention et ce goût pour les spiritueux qui caractérisent ma nation, je confesse qu'api'ès y avoir profondément réfléchi, je n'imaginai pas d'autre réponse que celle-ci : Grog. Puis, voyant les mâts de la frégate se couvrir de drapeaux, l'idée me vint aussi de pavoiser ma jolie Foamj et quand je la regardai avec sa toilette nouvelle, elle était si belle, si riante, si preste , qu'elle avait vraiment l'air d'une coquette petite lady vivante.
« Je m'étais rendu à bord de la Reir^ Hortense. C'était de là que je regardais mon élégante Foam. Soudain, je fus arraché à ma rêverie par une voix retentissante qui semblait s'élever du fond de l'abîme, et demandait d'un ton impérieux quel était ce bâtiment, qui il portait, d'où il venait. Un lieutenant répondit poliment à cette interrogation. L'invisible questionneur satisfait de cette marque de déférence annonça qu'il allait monter sur le pont, et tous les officiers se rangèrent près de la dunette pour le recevoir.
. « Bientôt, aux sons d'une musique surnaturelle, et au milieu d'une troupe de monstres hideux , nous vîmes apparaître un personnage revêtu d'une peau d'ours, et portant une longue barbe blanche, qui présenta à l'élat-major en guise de carte de visite une énorme planche sur laquelle était écrit en gros caractères :