LE PÈRE ARCTIQUE
ce Puis il se mit en devoir de prendre la hauteur du soleil avec un triangle de bois. Cette opération préliminaire étant achevée, tout l'équipage se mit en mou-
vement. Les vergues furent occupées par des diables rouges, des singes noirs et toutes sortes de travestissements grotesques, tandis que les officiers et les passagers dansaient sur le pont le cancan. De peur que la chaude température de cette journée ne nous fit oublier que nous touchions à ses domaines, le père Arctique avait placé au haut des mâts quelques-uns de ses acolytes, qui, de temps à autre, nous lançaient des pois pour nous faire songer à la grêle, et des poignées de farine pour nous faire songer à la neige. Son chapelain nous adressa ensuite un pathétique sermon, et fut récompensé de son éloquence par une ample libation* de grog. »
Ce joyeux baptême du cercle polaire nous a rappelé que nous avions traversé deux fois ce même cercle géographique. Mais nous étions alors assis dans une barque finlandaise, et nous remontions lentement à Taide de deux rameurs le cours du Muonio. Au moment où nous arrivions à la ligne septentrionale, notre ami Gaimard tira gravement de sa valise un flacon, et Dous offrit un petit verre de l'élixir de Gaïus , qu'il avait réservé pour cette circonstance solennelle et qu'il appelait pompeusement l'élixir de longue vie. Si ce n'était pas le fabuleux élixir de longue vie , cette passion des alchimistes du moyen âge, c'était du moins l'élixir de long souvenir, car jamais nous n'avons oublié cette heureuse journée de voyage ; et si quelque Dieu bienfaisant daignait nous faire encore de doux loisirs, nous ne demanderions qu'à retourner de nouveau sur les rives du Muonio , avec la même embarcation et les mêmes bateliers qui nous dépeignaient si naïvement les mœurs de leur pays.
Mais je demande grâce pour cette parenthèse et j'en reviens au récit de lord Dufferin.
« Après la fête septentrionale des majtelots, le prince, dit-il, me fit l'honneur de m'inviter à dîner. Jamais
sans doute un dîner si somptueux ne fut servi dans ces parages, et jamais les vagues de Focéan arctique n'entendirent de telles mélodies , car le prince avait avec lui une musique qui nous jouait les plus beaux airs de l'opéra. Le soir, je retournai sur mon yacht que^la Reine-Hortense continuait à remorquer , et je convins avec le commandant de la frégate du signal que nous devrions faire dans le cas où nous voudrions l'un ou l'autre nous séparer. »
Ici j'ouvre une autre parenthèse pour noter Jes affectueux sentiments du jeune touriste britannique à l'égard de nos compatriotes. Car avec toute notre bonne volonté d'entente cordiale et les moyens de séduction dont la Providence nous a, dit-on, si largement doués, nous ne parvenons pas toujours à plaire à nos difficiles voisins de la Grande-Bretagne. Mais en voguant vers le nord, les officiers de la Reine-Hortense ont au moins fait la conquête du possesseur de la Foam, Dans la lettre dont nous venons de citer un passage, il parle en termes três-affeclueux de M. de la Roncière. Dans une autre, il fait un grand éloge de la courtoisie du prince Napoléon, et s'applaudit d'avoir dîné à côté de M. deSauicy, l'un des hommes, dit-il, les plus gais et les plus agréables quMl ait jamais rencontrés.
Le temps qui avait été si beau le jour de la danse polaire changea tout à coup. Le thermomètre descendit rapidement à (Réaumur), une brume épaisse enveloppa à la fois la frégate et le yacht qui la suivait.
Bientôt apparurent les blocs de glaces mobiles, et le nuage sombre qui voilait le ciel et la mer entravait toutes les manœuvres. « En vain, dit M. Dufferin, nous essayons de suivre notre direction vers le nord. A tout instant nous étions obligés de dévier au sud ou à l'est. Le lendemain et le surlendemain, mômes difficultés, et, malgré le soin avec lequel on cherchait à éviter les
glaces flottantes, souvent nous ne pouvions en prévenir le choc violent.
« Quatre jours se passèrent ainsi . La brise avait considérablement fraîchi. Mais en naviguant vers Test nous avions fini par regagner à peu près la haute mer, et le soir je me couchai avec Fespérance de voir le lendemain un meilleur horizon.
« A cinq heures du matin, l'officier de quart vinlm'éveiller et me dit que les Français semblaient avoir unef nouvelle à m'annoncer. Je me levai en toute hâte, je montai sur le pont, avec un télescope que j'avais bien de la peine à tenir contre la violence du vent. Je distinguai à la poupe de la Reine-Hortense une planche noire revêtue d'une inscription. Après de longs efforts, je parvins enfin à lire ces mots : Nous retournons à Reykiavik.
« Ainsi c'était décidé. Les Français avaient jugé que l'Ile Jean-Mayen élaît inaccessible. Il me semblait dur pourtant de retourner en arrière après avoir fait tant de chemin. Selon mes calculs, nous ne devions pas être à plus de cent-vingt à cent-trente milles de l'île, et malgré le temps, les glaces, les brumes, il pouvait y avoir encore une chance de succès.
« Cette chance , je ne voulais pas y renoncer. J'allai réveiller deux de mes compagnons, j'écrivis une lettre de remercîment à M. de la Roncière, une autre en Angleterre, et j'envoyai une dépêche à la Reine-Hortense dans un pot au lait. »
Un nistant après toçt était en mouvement sur la Foarriy elle rompait son amarre, elle larguait ses voiles, elle voguait dans la direction de l'île Jean- Mayen.
Le nom de cette île lui vient du navigateur hollandais qui la découvrit en 1611 *. Elle est située au N. entre là
1. M.Dufferin se trompe en attribuant cette découverte à F. Herby, et la fixant à Tannée 1614.
Norvège et le Groenland. C'est une terre aride et noire d'environ dix-huit lieues de longueur et de deux à trois lieues de largeur, à sa pointe septentrionale s'élève un pic aigu de près de sept mille pieds de hauteur, tellement escarpé qu'on n'a pu jamais gravir jusqu'à sa sommité. On l'appelle Beerenberg, (la montagne de l'ours).
Au temps où la pêche de la baleine attirait dans les parages du nord des navires de toutes les nations maritimes de l'Europe, les Hollandais, ces intrépides marins, avaient fondé sur la côte de File un établissement où l'on dépeçait les cétacées. Plus d'un navire périt dans cette région cruelle, plus d'un pauvre matelot y succomba aux rigueurs d'un trop long hivernage. Mais la pêche était abondante et les bénéfices qu'on en relirait soutenaient l'audace des matelots. En une seule année le capitaine Guillaume Ys rapporta de l'île Jean-Mayen deux milles quintaux d'huile extraite du lard des baleines harponnées en une seule saison.
Peu à peu les baleines, fatiguées d'être ainsi sans cesse poursuivies, harcelées, ont déserté les rpers du Nord. Les pêcheurs ont abandonné ces sinistres parages où, au xvn® siècle, des bâtiments de guerre de France, d'Angleterre, de Hollande, se disputaient la place ; et si l'on en excepte le plus aventureux, le plus intelligent des baleiniers modernes, G. Scoresby, nous ne pensons pas que depuis cinquante ans aucun navigateur ait abordé à l'île Jean-Mayen. La côte occidentale de cette île est du reste la seule accessible, ta côte orientale est trèsdangereuse, et quant à la côte septentrionale, elle est presque constamment obstruée par des glaces qui parfois s'étendent jusqu'à une dislance de vingt lieues en mer.
Avec un petit et frêle bâtiment comme la Foam, et un équipage de quelques hommes, il fallait du courage
1. Histoire des pêches et des découvertes des Hollandais dans les mers du Nord, t. III, p. 183.
pour se diriger vers un tel but. Mais on sait que c*est une des qualités des Anglais de suivre opiniâtrement la route qu'ils se sont prescrite et de ne s'arrêter qu'à la dernière extrémité. M. Dufferin a celte qualité. Seul, sur cette mer orageuse, où naguère il avait pour appui une belle frégate de France, il ne s'effraye ni de son isolement, ni des obstacles qu'il doit surmonter. Il étudie ses cartes nautiques, et détermine tranquillement la direction qu'il doit prendre : il a ensuite raconté gaiement les diverses péripéties de cette audacieuse entreprise. Nos lecteurs, nous l'espérons, nous sauront gré de reproduire les principaux passages de cet intéressant récit.
« Il me sembla, dit-il, que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de sortir des glaces et tle m'en retourner dû côté de l'île Jean-Mayen, dès que je serais arrivé à la hauteur de son extrémité septentrionale. Ayant ainsi réglé la marche de ma gentille goélette, je me remis au lit pour achever mon sommeil. Vers midi le vent commença à s'apaiser, et à quatre heures nous voguions, toutes voiles dehors, sur une onde aplanie. Pendant vingt-quatre heures, la mer resta calme, le ciel clair. D'après mes calculs, il était temps de me diriger vers la côte, et tout semblait favoriser mon dessein. Mais le lendemain, nous vîmes scintiller à l'horizon les pointes de glace, puis apparaître, avec leurs formes bizarres, des blocs flottants. L'un entre autres me frappa par son étrange configuration. Il ressemblait à une main humaine, il avait l'index au-dessus de l'eau comme pour nous avertir de ne pas aller plus loin. Bientôt les vagues furent hérissées d'un amas de cônes mobiles qui , par une sorte de raillerie , semblaient se multiplier sur notre passage.
« Jusque-là, pas la moindre apparence de l'Ile. Je savais pourtant que nous ne devions plus en être qu'à quelques milles de distance, et voilà que soudain un
brouillard tombe sur nous, si dense, si sombre, qu'en réalité on ne voyait pas à deux pieds devant soi. La glace même n'était plus visible, on n'en distinguait que les fragments les plus rapprochés formant autour du navire un cercle de lumineux fantômes. Le calme parfait de la mer et du ciel augmentait encore la solennité de cette scène. Pas un souffle de vent, à peine un léger murmure des flots ridés se brisant contre la goélette qui filait un nœud et demi à Theure. Par un tel temps, nous pouvions dire comme ceux qui les premiers abordèrent à la côte de Jean*Mayen, qu'il était plus aisé de l'entendre que de la voir.
« Plusieurs heures s'écoulèrent sans amener aucun changement. Fitz et Sigurd, qui commençaient à ne plus croire à l'existence de l'île, se retirèrent dans leur lit, tandis que je me promenais sur le pont, observant à toute minute le manteau de brume qui nous enveloppait. Le malin, enfin, il se fit un mouvement dans l'atmosphère, je vis les bandes de vapeur se détendre, se déchirer, et quelques instants après, à travers leur ouverture, je vis briller un pic de neige qui, à des hauteurs de plusieurs milliers de pieds, semblait suspendu dans le cristal du ciel,
« Vous pouvez vous figurer ma joie. Je courus éveiller Sigurd, je lui annonçai qu'on apercevait la terre. En ce moment un nuage la déroba de nouveau à nos regards, mais je savais que derrière ce nuage s'élevait l'île désirée.
« Peu à peu le nuage s'entr'ouvrit une seconde fois, en se colorant d'une teinte violette, et nous dévoila une longue côte, la base du Beerenberg ; puis le rideau de brouillard qui entourait encore cette montagne se reploya graduellement, et nous contemplâmes dans toute sa magnificence ce pic de six mille huit cent pieds de hauteur couronné d'une légère vapeur blanche. De ses flancs, sept énormes glaciers tombaient dans la mer.
« Le Bercnberg avec sa large base et ses cimes aiguës ressemblait à un pain de sucre. Mais sa couleur, sa grandeur et ses glaciers lui donnaient une beauté inconcevable, inattendue. Fignrez-vous un noble fleuve plus grand que la Tamise qui se précipite sur la pente d'une montagne, roulant impétueusement, tourbillonnant, éclatant en cataractes, et tout à coup se trouvant congelé dans son cours, de telle sorte que ses franges d'écame ont l'immobilité de la sculpture. Mais à moins d'avoir vu un tel spectacle, on ne peut se figurer l'étrange contraste du violent mouvement de descente imprimé à ces flots de cristal et de leur silencieuse fixité.
« Quand nous fûmes revenus de l'émotion de surprise que nous causait un tel spectacle, je cherchai à aviser au meilleur moyen d'atteindre à la côte. Nous n'en étions qu'à sept ou huit milles. Au nord, se déroulait une barrière de glace; devant nous je croyais entrevoir un passage plus facile, je m'y avançai avec précaution, mais bientôt nous nous trouvâmes arrêtés par un autre rempart infranchissable. Il ne nous restait d'autre parti à prendre que de longer Ja plage, et d'y chercher un point favorable pour notre débarquement ; mais en quelques instants nous fumes engagés dans un nouveau défilé sans issue, d'où il n'était pas aisé de sortir. La brise avait tourné au nord-ouest, c'est-à-dire qu'elle soufflait directement contre nous, et il s'agissait de ramener notre goélette au vent sur un espace encombré de pointes de glace, comme le boudoir d'une belle dame, d'un amas de meubles et d'objets de fantaisie.
« J'installai au gouvernail un homme solide, cartons ces accidents troublaient un peu la tête des matelots qui n'avaient jamais navigué dans ces parages. Puis je me plaçai à l'arrière du bâtiment pour surveiller ses mouvements. Alors commença une des plus jolies, une
des plus émouvantes manœuvres nautiques que Ton puisse imaginer. Chaque homme était à son poste, et chaque bras à l'action. Le passage était si étroit, les contours si abruptes, qu'à moins d'être ce qu'elle est, la plus alerte goélette du monde, ma légère Foarm n'aurait pu en sortir. Mais jamais je ne vis rien de pareil à son allure. Une créature vivante, intelligente, n'aurait pas montré en cette occasion critique plus de justesse et de dextérité, et c'était chose curieuse d'entendre les hommes de l'équipage lui parler amicalement comme si elle les comprenait.
« Une ou deux fois , malgré toute notre vigilance, nous ne pûmes la garantir d'une redoutable collision, mais enfin, après quelques chocs plus ou moins violents, nous parvînmes à sortir de ce périlleux défilé, et à gagner, à l'extrémité septentrionale de l'Ile, un plus libre espace.
« Là, ayant abrité la goélette près d'un roc, j'atteignis avec ma chaloupe une plage d'environ vingt pieds de largeur, qui s'étendait au pied d'un rempart de basalte. Je plantai là Tétendard de Saint-Georges et je suspendis à une vieille tête en bois sculptée que j'avais prise sur la goélette, une boîte en plomb renfermant un papier sur lequel j'avais écrit le nom de notre bâtiment, la date de notre arrivée, et Jes noms de nos compagnons.
« Je me promenai quelques instants sur cette bande de terre. D'innombrables oiseaux de mer, sortant des crevasses du roc, voltigeaient autour de moi avec une telle confiance, que, de la main, je pouvais loucher leurs ailes. Je recueillis ensuite quelques spécimens géologiques, puis je redescendis dans ma chaloupe. Il était temps de partir, les glaces se rapprochaient de l'île, la cernaient. Quelques heures après, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nous les voyons flotter et s'accumuler de toute part. Elles arrivaient si rapidement , elles
formaient autour de nous une telle ceinture, que nous fimes plus d'une tentative de plusieurs côtés sans pouvoir trouver un passage. Heureusement le vent changea et entr'ouvrit ces remparts mobiles, et nous fraya une route. Le lendemain nous filions en pleine mer, huit nœuds à l'heure, vers les côtes septentrionales de la Norvège. Huit jours après, nous arrivions à Hammerfest. »
Là ne se borne point Tambilion du hardi voyageur. II veut aller jusqu'au Spitzberg. Des pêcheurs norvégiens qui viennent de tenter le même trajet pour y capturer, selon leur coutume, des phoques et des morses, racontent que les glaces s'étendent plus au sud que les années précédentes, et que les abords même de Behren Ëiland, la plus méridionale des îles du Spitzberg sont inaccessibles. M. Dufferin ne se laisse point ébranler par ces récits. Il compte sur son étoile, il a éprouvé l'agiUté de sa goélette, il veut partir. Après une courte station à Hammerfest et à Kaofiord, il est parti. Go ahead/ Il n'y a que les fils de la race saxonne pour se lancer dans de telles aventures nautiques avec de fragiles navires pareils à des coquilles de noix. La providence leur a ouvert l'empire des mers, et ils l'ont conquis par leur énergie.
Behren Eiland, l'île de l'Ours, découverte par l'illustre pilote. hollandais Barentz, est pourtant, comme les pêcheurs norvégiens l'ont dit, bloquée par un amas de glaces et complètement inaccessible. M. Dufferin ne peut en reconnaître qu'aune assez longue distance une pointe élevée, la pointe du Jammerberg (la montagne de misère).
Mais ce premier échec ne le décourage point. Tout au contraire, s'il est forcé de renoncer au plaisir de planter un autre pavillon dans celte île déserte, il ira plus loin. Il met le cap à l'orient pour s'avancer, par une libre mer, à une latitude plus élevée, et le 2 août il
arrive à la hauteur deTextrémité méridionale du Spitzberg. L'air est froid, le ciel nuageux. Plus d'une fois le vent l'oblige à louvoyer, plus d'une fois la bruine lui dérobe les rayons du soleil à l'heure même où il lui serait si essentiel de les voir pour constater sa position; et son pauvre valet de chambre, son fidèle et craintif Wilson, tombe à tout instant dans de mortelles angoisses et regrette naïvement le pavé de Londres ; mais l'intrépide seigneur de la Foam l'a dit, il arrivera au Spilzberg, et, en dépit des nuages, des vents, il y arrive. Le 6 du mois d'août, après onze jours de navigation, il est parvenu au 80*^ de lalilude; il jette l'ancre dans la baie anglaise. Pourquoi n'a-t-il pas été dans la baie Magdelaine? Elle est plus large, et mieux abritée que la baie anglaise. Il y aurait vu aussi un plus vaste panorama, et il y aurait peut-être reconnu quelques vestiges de la Recherche qui, en 1838, y séjourna plusieurs semaines. Les voyageurs ne sont pas si nombreux dans ces parages pour qu'on n'éprouve pas quelque curiosité à y chercher un souvenir de ceux qui y ont passé. Depuis la Recherche^ nul autre bâtiment n'a touché à la baie Magdelaine, et combien d'années s'écouleront encore jusqu'à ce qu'on retourne dans cette sombre, silencieuse enceinte oii des physiciens français ont fait une longue série d'observations, et des peintres une précieuse collection de dessins.
Mais quel que soit le point où l'on s'arrête sur cette plage du Spitzberg, dans cette dernière région du globe, dans ce désert de neiges éternelles et de pyramides de glaces, on n'en éprouvera pas moins, à l'aspecl de cette nature polaire, une émotion étrange, surhumaine, une sorte de saisissement moral qu'on n'a point éprouvé en aucun autre lieu.
Dès son entrée dans la baie anglaise, lord Duflérin est subjugué par cette émotion. < Comment, dit-il} comment vous c(onner une idée de la scène qui nous
entoure? Il me semble pourtant que le caractère le plus distinctif de ce nouveau monde, c*est son silence, son immobilité, sa mort. De tout côté, l'eau et lés rocs, pas un son, pas même le murmure dés flots sur le rivage, pas un oiseau, pas un être vivant. Le soleil de minuit, à demi-voilé par une vapeur transparente, répand une lueur mystérieuse sur les montagnes et les glaciers. Pas un atome de végétation n'indique linéique vitalité à la surface du sol. Je crois que dans aucune autre région du globe, on ne trouverait une telle inanimation, un tel mutisme. En Angleterre, dans les jours les plus calmes de l'été, il y a encore un son dans l'atmosphère; si tout se tait, si nul souffle n*agite une légère feuille, dans cette immobilité, on a pourtant le sentiment de la vie. Mais ici, on ne distingue pas même un brin de gazon sur les collines décharnées. Des rocs primitifs, des glaces éternelles, voilà le paysage.
< De chaque côté de la baie s'élèvent, à 1500 pieds de hauteur, des montagnes escarpées aux cimes aiguës comme une lame de couteau, et échancrées comme une scie ; au milieu, un énorme glacier suspendu au flanc de la colline, comme une larme qui s'arrête dans les plis d'une joue ridée;
« Ces glaciers sont les phénomènes les plus caractéristiques du Spitzberg. Ils apparaissent de toutes parts, ils remplissent le fond de chaque vallée; ceux qui étonnent nos regards dans la baie anglaise ne sont pas les plus considérables. Nous en avons vu à quelque distance un autre qui doit être beaucoup plus étendu. Scoresby en cite plusieurs qui doivent avoir de quarante à cinquante milles de longueur, de dix de largeur, et qui, en tombant dans la mer, forment un précipice de quatre à cinq cents pieds d'élévation. Rien n'est plus dangereux que de s'approcher de ces bancs de glace. Il s'en détache parfois des masses colossales qui roulent
dans les flots, et malheur au pauvre navire qui passe sous cette avalanche. Scoresby en a vu une, dit-il, de la dimension d'une cathédrale, qui tomba tout à coup dans les vagues, d'une hauteur de quatre cents pieds ; et pendant notre séjour dans la baie, à toute heure, au milieu du silence solennej de notre retraite, nous entendions retentir comme la foudre le bruit de ces avalanches s' écroulant dans les vallées voisines. »
D'après les renseignements qu'on lui avait donnés» M. Dutïerin espérait faire sur les contours de la baie anglaise une belle chasse au renne. Mais je ne pense pas qu'il puisse y avoir un seul renne sur ce sol dénudé et glacé du Spitzberg, où il n'existe pas une plante, pas une trace de végétation. C'est déjà chose assez étrange qu'il se trouve là quelques ours blancs. De quoi viventils les malheureux, quand la mer est, comme la terre, couverte d'une épaisse couche déglace?
Un de ces infortunés quadrupèdes, pressé par la disette et alléché probablement par l'odeur fort extraordinaire pour lui d'une cuisine européenne, s'est avisé de se jeter à la nage et de se diriger vers la Foarrij dans l'espoir sans doute de s'y constituer un meilleur gîte que sur ses glaçons. Mal lui en a pris. Il n'avait plus affaire, comme ses aïeux, à de pauvres matelots hollandais condamnés à hiverner dans cette mortelle région, affaiblis par le froid, épuisés par la faim, hors d'état de défendre leur dernier reste de vie. L'imprudent animal s'est trouvé en face de deux robustes gaillards qui lui ont lancé coup sur coup deux balles dans la tête. Il faut dire, pour rendre justice à son bon caractère, que dès qu'il crut remarquer les dispositions hostiles de ceux à qui il s'était proposé de rendre visite, il se hâta de rebrousser chemin. Mais cette marque d'humilité ne put le sauver de la carabine britannique, et à l'heure qu'il est, sa peau blanche, sa peau sans tache est vraisemblablement étalée comme un trophée
des régions polaires dans quelque élégante habitation duWes-End.
Le 11 août, M. Dufferin se décide à retourner vers un climat meilleur. Pendant les dix jours qu'il avait passés dansla baie anglaise, il avait vu Tétonnant et désolant spectacle du Spitzberg, autant qu'on peut le voir avec son linceul de neige, ses cimes de glace, sa nature morte animée seulement par l'aspect des morses, des phoques, des troupes d'oiseaux au plumage blanc, et éclairée par le pâle soleil polaire qui, pendant deux mois, reste constamment à l'horizon, comme une lampe funèbre, ou plutôt comme un bassin de cuivre. Pendant ces dix jours il avait eu une atmosphère assez calme, un ciel assez clair, une température qui ne descendait guère au-dessous de la congélation. Mais il ne but pas se fier trop longtemps à ces aimables apparences. Le froid, la nuit, les brumes, reprennent bientôt possession de leur domaine boréal. Les brumes surtout sont très-redoutables dans ces régions arctiques. Elles s'élèvent subitement à la surface des flots, elles envahissent en quelques instants l'espace, elles pèsent comme une voûte de plomb sur la tête des marins. Alors on ne distingue plus une seule lueur au ciel, plus un point à l'horizon. Pas un rayon de clarté dans le jour, pas une étoile la nuit. C'est une nuit constante, une nuit profonde dans laquelle on navigue au hasard, sans pouvoir même reconnaître sa position. Si dans ces heures sinistres, un coup de vent vient à resserrer les blocs de glace flottant de côté et d'autre, le navire peut se trouver pris entre ces masses compactes etêtre comprimé, écrasé comme une coquille de noix et disparaître à jamais dans l'abîme. C'est ainsi que s'exphquent ces . naufrages dont on ne retrouve aucun vestige, le naufrage de la Lilloise dans les mers du Groenland, et probablement celui du noble Franklin, dont on recherche en vain les traces depuis tant d'années.
116 LETTRES DES HAUTES lATUDDES.
Rien n*a manqué à lordDafferin pour Ini donner une juste appréciation des dangers d'une excursion dans les mers polaires, ni les coups de Yent, ni les brumes ^empèteuses, ni les glaces qui le poursuivent plusieurs jours encore après son départ de la baie anglaise * comme des animaux Toraces qui regrettent de voir échapper leur proie.
« Nous éprouvions, dit-il, une singulière sensation, à voir ces compagnes inséparables, elles faisaient par* lie de notre existence journalière, elles étaient devenues pour nous comme une sorte d'élément, comme un objet sans lequel l'aspect général de Tuiiivers nous eût semblé irrégidier et incomplet. C'était la première chose à laquelle nous pensions le matin en nous éveillant, et celle encore dont nous nous entretenions le soir. Ces glaces paraissaient nous regarder raalicieasement à la clarté du soleil, et nous lancer une lueur mystérieuse dans les profondeurs du brouillard. Tantôt elles se dressaient devant nous comme des fantômes sinistres avec des épaules gigantesques, tantôt elles sautillaient en groupes épars autour de la goélette. Nous ne pouvions ni nous en séparer, ni les oublier. Parfois la nuit, lorsqu'un de nos rêves transportait notre imagination dans les vertes campagnes de TAngleterre, lorsque nous croyions entendre le bourdonnement des abeilles, et le chant joyeux de l'alouette, tout à coup, plisch plaschf la voix de nos fidèles glaces nous réveillait en sursaut, nous rappelait à notre situation géographique, et souvent nous obligeait à courir en toute hâte sur le pont pour prévenir un accident. En ce qui concerne cette opiniâtre société, je ne puis dire , comme les Français , que la familiarisé engendre le mépris. Nous ne pouvions en' venir à mépriser nos inévitables cohortes, mais plus nous les voyions, plus nous les abhorrions. Elles jetaient dans notre cœur un sombre découragement , et H
m'a fallu faire plus d'un effort pour ne pas lancer mes bottes à la tête de Wilson, quand il venait de sa voix dolente me dire : « Monsieur, les glaces de tout côté. »
Cinq jours après son départ delà baie anglaise, le malheureux Wilson contemplait encore d'un regard effaré ces affreuses glaces qui depuis son arrivée au Spilzberg lui causaient de mortelles épouvantes. Il est une limite, pourtant qu'elles ne peuvent dépasser sans se fondre dans une eau plus tiède, et le sixième jour, l'agile goélette, poussée vers le sud par un vent énergique, finit par les voir s'amoindrir, puis disparaître * complètement derrière elle.
M. Dufferin s'arrête à Drontheim, cette ancienne capitale des rois de Norvège, cette religieuse métropole d'Olaf-le-Saint, puis à Bergen, la commerciale cité qui, dès le xv« siècle, occupait un rang notable dans la ligue hanséatique, puis à Copenhague, la ville des princes et des savants, de Christian IV, le royal héros du Danemark, et d'Oelenschlëger le grand poète, de Frédéric VI le fidèle .ami de la France, et de Thorvaldsen, le célèbre artiste.
Là s'arrête la relation du jeune lord. De là, en quelques heures, il arrive à Hambourg, et en quelques jours sur sa terre natale.
Si les académiciens n'insèrent point son voyage parmi les productions scientifiques, le club aristocratiquedes yachts anglais ne peut manquer du moins delui assigner une belle page dans ses chroniques, et les écrivains les plus spirituels de la Grande-Bretagne peuvent s'honorer de compter lord Dufferin au nombre de leurs confrères.
A son retour à Londres, il a publié la narration de son aventureuse expédition en un de ces beaux volumes dont se glorifient à juste titre les successeurs de Caxton, le créateur de la typographie anglaise.
Si c'est là sa première œuvre, nous espérons bien que ce ne sera pas la dernière.
Quand on est animé de celte noble ardeur de& voyages, et quand on a tout ce qu'il faut pour s'y livrer pleinement, force physique et force morale, liberté et richesse, on n'enchaîne point tristement sa vie à une fonction officielle, on ne la gaspille pas dans les jeux du turf, on ne la jette pas dans l'arène parlementaire. On l'attache à l'une des meilleures joies que vous ayez, mon Dieu, réservées au cœur de l'homme en ce monde, à la joie de contempler d'une des zones à l'autre de ce petit globe les merveilles de votre création.
Lord Duflferin a voyagé avec une admirable hardiesse et une rare intelligence. Nous ne doutons pas qu'il ne voyage encore et ne donne un nouveau livre aux lecteurs qu'il a si vivement intéressés par son premier récit.
Il est ui> pays qui, par sa situation géographique, par son peu de force et d'étendue, semble devoir être dans la dépendance continuelle des deux grandes nations qui l'avoisinent ; un pays qui a passé par toutes les formes de gouvernement, qui a subi à différentes reprises l'invasion étrangère, qui a été le théâtre de toutes les guerres politiques et religieuses, le refuge des juifs de Portugal et des protestants de France, l'asile de Bayle et de Mirabeau ; et qui, après ces guerres, ce conflit de tant d'opinions et de tant de croyances diverses, a gardé un caractère tel qu'il n'en existe pas un plus ferme et plus marqué dans l'Europe entière. Ce royaume, on l'a déjà reconnu, c'est la Hollande.
Dès les temps les plus reculés, il semble que cette
longue, et profonde vallée qui s'étend entre la Meuse et le Rhin jusqu'aux rives de la mer du Nord, ait été destinée à devenir la proie de toutes les ambitions. D'abord envahie par différentes tribus de la race germanique, subjuguée par les Romains, asservie par les Francs, soumise à Charlemagne, sous le règne des faibles successeurs de ce grand homme, la Hollande ne sort de son asservissement que pour se diviser et se mutiler elle-même. Elle est gouvernée par des princes, par des comtes, par des évêques, jaloux l'un de l'autre, avides d'argent et de pouvoir. Des discussions s'élèvent parmi le peuple, discussions violentes et opiniâtres qui arment le frère contre le frère et se prolongent pendant des siècles. Au commencement du xiv« siècle, il eii surgit une en Frise qui a duré deux cents ans; en 1340, une autre dans la Gueldre, moins longue, mais non moins envenimée, et, neuf mois après, on voit éclater la terrible lutte des hoeksche et des kabeljausch^ (hameçons et morues), qui, pendant plus d'un siècle et demi, divise les villes et les villages, et dont le dernier germe n'est pas encore anéanti.
Au milieu de ces dissensions intestines qui affaiblissaient également la bourgeoisie et le peuple, le pouvoir des comtes de Flandre grandit ; leurs vastes domaines sont réunis à la maison de Bourgogne, et tantôt par la force, tantôt par des alliances, les ducs de Bourgogne finissent par se rendre peu à peu maîtres des Pays-Bas. Marie de Bourgogne, en épousant Maximilien, les apporte pour dot à l'Autriche. Charles- Quint les réunit, en 1548, à la monarchie espagnole. Trente ans après, la Hollande, soutenue par le génie de Guillaume le Taciturne, par un austère sentiment de liberté et une profonde croyance religieuse, brise violemment le joug de l'inquisition et de l'absolutisme. Puis la voilà organisée en république, toute meurtrie encore de son rude combat, mais ferme et résolue,
effaçant par sa sagesse les désastres qu'elle a soufferts, relevant les murailles de ses villes, agrandissant ses ports et remplissant les mers du bruit dé son nom. ÙOrient et le Kord lui sont ouverts. Le monde entier devient tributaire de cette petite confédération d'armateurs et de marchands. Louis XIV l'envahit, et, quelques années plus tard, c'est elle qui dicte des lois à Louis XIV. Bientôt cependant arrive le temps des révolutions orageuses et des grandes calamités ; les éléments eux-mêmes luttent contre la malheureuse république ; l'hiver fraye un chemin à l'armée de Pichegru, et la conduit au cœur du pays. La Hollande est vaincue, sa liberté est anéantie. Ces iières provinces, ces provinces qui avaient résisté à Philippe II et signé l'union d'Utrecht, perdent tout ce qui leur restait de leur ancienne constitution, tout, jusqu'à leur nom, jusqu'à leurs anciennes hmites, et le lion batave, sans griffes et sans forces, laissant tomber son faisceau de flèches, n'est plus qu'un vain ornement dans l'écusson d*un roi.
Mais à peine l'orage est-il passé, que ce pays se relève avec le même caractère, la même physionomie, pareil à ses prairies, qui, après avoir été submergées, reparaissent au printemps telles qu'elles étaient avant Tinondalion. C'est qu'il y a là une race d'hommes calme et réfléchie, qui ne se laisse point fasciner par les rêves de gloire ou de fortuné des autres peuples, qui résiste au malheur par la patience, et maintient avec fermeté les vertus peu brillantes, mais sérieuses, qu'elle a héritées de ses pères. La nature, qui souvent trompe ces hommes, leur apprend à être prudents, et la mer, avec laquelle ils sont toujours en lutte, leur fait un devoir d'être tenaces.
Je ne connais pas un pays plus durement, plus injustement traité dans les descriptions de voyage que la Hollande. Un grand nombre d'étrangers la visitent cependant chaque année et pourraient apprendre à la
connaître telle qu'elle est réellement. Mais les uns arrivent là comme par acquit de conscience, pour traverser La Haye, jeter un coup d'œil sur Amsterdam, inscrire leur nom dans la cabane de Pierre le Grand et repartir. D'autres y viennent avec des idées toutes faites, un point de vue arrêté d'avance, et se croiraient déshonorés si, à leur retour, ils s'avisaient de juger la Hollande plus sérieusement que ceux qui les ont précédés dans cette facile exploration. Que d'épigrammes en vers et en prose n'a-t-on pas faites sur l'avarice et la sécheresse de cœur des Hollandais! Combien de charmantes facéties sur leur habitude de fumer et sur le lavage quotidien des rues et des maisons ! Il y a des gens qui croient encore sincèrement que le pavé de Broek est frotté chaque matin comme un parquet de la Chaussée-d'Antin, qu'il est défendu d'éternuer, et à plus forte raison de cracher dans les rues, que les poules et les chats sont bannis de cet Eldorado de la propreté, et qtfen arrivant là on est tenu d'ôter ses bottes et de chausser des babouches. H y a des gens qui se figurent que le Hollandais, la pipe et le veire de genièvre, ne forment qu'un seul et même individu. Je comprends que le duc d'Albe, dans sa ferveur de catholique et sa haine d'Espagnol contre un peuple de protestants révoltés, se soit écrié en regardant les plaines affaissées de la Hollande, que c'était le pays le plus voisin de l'enfer. Je comprends que Voltaire, irrité de ses relations avec les libraires d'Amsterdam, ait prononcé en quittant la Hollande sa méchante boutade : « Adieu, canaux, canards, canaille. » Mais que les Anglais et les Allemands, dont les habitudes ont tant de rapports avec celles des Hollandais, se soient avisés aussi de railler cette honnêle nation, c'^st à quoi l'on ne devait pas s'attendre. Or, voici un échantillon des jolies phrases écrites sur la Hollande par les An*glais. C'est le poète Butler qui parle : « Une contrée
qui tire cinquante pieds d*eau, et où Ton est comme à fond de cale de la nature. Là, quand les flots de la mer s'élèvent et engloutissent une province, à l'instant une voie d'eau s'ouvre au flanc du pays. Là les hommes sont sans cesse à la pompe et ne se croient ei> sûreté que quand ils sentent la puanteur. Ils vivent comme s'ils avaient échoué, et, lorsqu'ils meurent, ils sont jetés par-dessus le bord et noyés. Entassés dans leurs navires comme des troupeaux de rats, ils se repaissent de toutes les productions étrangères. Quand leurs marchands font banqueroute, leurs villes font naufrage et périssent. Poissons cannibales, ils mangent d'autres poissons et servent sur leurs tables leurs cousins-germains. Toute cette terre enfin est comme un navire qui a jeté l'ancre et qui s'est amarré. Tant qu'on y vit, on est à bord. »
Voilà ce qu'écrivent dans leur humour les Anglais, Quant aux Allemands, ils ont, au dire des Hollandais, plus mal jugé ce pays que qui que ce soit au monde. Cette opinion injuste que les étrangers emportent de la Hollande tient en grande partie, je le répète, à la rapidité avec laquelle on la visite ordinairement; car cette contrée n'est point de celles qui, au premier abord, séduisent l'esprit du voyageur. Pour la connaître et l'apprécier, il faut y mettre de l'attention, il faut Tobserver sous ses différents aspects, comme ces fleurs modestes dont on ne découvre les nuances délicates et un peu voilées qu'en écartant l'une après l'autre leurs feuilles à peine entr'ouvertes. Pour moi, j'avoue qu'en posant le pied sur le sol hollandais, au retour d'un voyage dans le Nord, et l'esprit encore tout préoccupé de ses grands paysages, j'éprouvai je ne sais quelle espèce de surprise pénible qui ressemblait à un désenchantement. — Adieu donc, me disais-je, les hautes uwntagnes de Norvège avec leur couronne de sapins et leur ceinture de nuages. Adieu les lacs limpides de
Suède, où l'azur du ciel se reflète comme dans un miroir, les vallées mystérieuses protégées par Hulda, divinité de la solitude, et les cascades où le Strœmkarl fait résonner les cordes harmonieuses de sa harpe d'argent. — Debout sur le pont du bateau, je contemple le paysage nouveau qui se déroule à mes regards, et je ne vois qu'une longue plaine d'une teinte uniforme, le fleuve jaune qui fuit dans le lointain, et le ciel chargé de brume. Çà et là quelques moulins à vent tournent péniblement leurs longs bras au souffle léger qui les fait mouvoir. Une petite maison en briques, lavée et nettoyée comme pour un jour de fête, s'élève au bord d'un étang, entre une charmille taillée en éventail et un if qui a la forme d'un pain de sucre. Une barque glisse sur un canal, un pêcheur s'en revient à pas lents vers sa cabane, portant ses filets sur son épaule. A l'horizon, on aperçoit une pointe de clocher qui surgit au milieu d'un massif d'arbres, et point de colline, point de sentier escarpé, partout la même plaine verte et humide, partout l'eau, l'eau qui divise les propriétés, l'eau qui croupit au pied des habitations, l'eau qui s'écoule d'un sol marécageux dans les canaux. Vous poursuivez votre route au milieu de ce pays si riche et si pepplé, vous vous attendez peut-être à être bientôt étourdi par les rumeurs d'une foule marchande et industrieuse, et vous ne trouvez qu'un grand silence. Ici les affaires ne se font point avec bruit comme dans les autres pays. L'ojivrier s'en va à pas comptés à son travail ; le négociant prend gravement le chemin de la bourse. Les oisifs s'asseyent dans les cabarets sans chanter et sans crier. Le Hollandais, pour qui l'économie est une des vertus essentielles de ce monde, est économe de ses gestes, de ses paroles comme de son argent. Tout est ici prévu, mesuré et soumis à une impulsion régulière. Tout se meut comme par les rouages d'une machine en bon état. Il y a du silence jusque
dans raclivité et dans le mouvement. Les bateaux chargés de marchandises suivent mollement les sinuosités du canal; les bateliers, assis au gouvernail, se laissent ainsi porter vers les vastes entrepôts de Rotterdam ou d'Amsterdam en fumant leur pipe. Les enfants, qui reviennent de l'école, ont déjà un petit air grave et doctoral qui doit donner beaucoup de satisfaction à leurs parents, et les animaux mêmes, les chevaux au large poitrail, et les vaches aux lourdes mamelles, posent nonchalamment leur tête sur un tronc de saule, et semblent réfléchir.
Vous entrez dans une ville, et vous ne voyez point de curieux dans les rues, point de gens affairés qui courent ça et là et se heurtent sur les trottoirs, point de fenêtres qui s'ouvrent à l'arrivée de la diligence. La plupart des maisons sont gardées par une chaîne en fer qui s'étend tout le long de la façade et arrête les passants à trois pieds de distance. Les portes vernies et ornées d'un magnifique marteau en cuivre, sont hermétiquement fermées, et les fenêtres voilées à l'intérieur par une pièce de toile blanche qui en occupe toute la largeur. On dirait des demeures désertes ou habitées par des hommes plongés dans un sommeil fabuleux, comme les personnages de certains contes de fée. Seulement, de temps à autre, une main légère soulève le mystérieux rouleau de toile, une tête blonde se montre derrière les vitres transparentes, une femme jette un regard furtif sur le petit miroir (l'espion^ comme on l'appelle) placé en dehors de la fenêtre pour refléter ce qui se passe dans la rue , puis le rideau s'abaisse de nouveau, et la joUe curieuse disparaît.
Certes tout cela n'est pas trop récréatif, et quand on pense que le nord et le sud de la Hollande présentent le même aspect, que partout on retrouve la même plaine, les mêmes villes en briques, coupées par les
mêmes canaux, on comprend que les voyageurs, conduits dans ce pays par une pure curiosité de touriste, se hâtent de visiter quelques points importants, et s'en aillent bien vite chercher par delà le Rhin des sites plus pittoresques et une vie plus animée. Mais vienne un étranger qui ne voudra pas s'en tenir à l'aspect extérieur du pays, qui essayera de pénétrer dans les habitudes domestiques, dans le génie commercial des Hollandais, de briser cette enveloppe parfois un peu sèche et un peu rude qui cache tant de qualités excellentes, et il aimera la Hollande, et il sera heureux et fier de lui rendre la justice qui lui est accordée si rarement.
Rien de plus admirable comme œuvre d'industrie et de patience que le sol même de la Hollande, tel qu'il est devenu sous la main de l'homme. Quand les vieilles tribus germaniques, errant le long de la Meuse et du Rhin, vinrent s'établir dans cette contrée, elles n'y trouvèrent qu'une terre si mouvante et si humide, qu'on ne savait, dit Tacite, s'il fallait l'appeler de la terre ou de l'eau. Chaque chef de famille s'en allait alors de distance en distance, cherchant une ondulation de terrain, un tertre de gazon, pour y bâtir sa frêle cabane, prêt à fuir avec sa femme et ses enfants, dès que l'eau du fleuve commençait à déborder. Asservis ainsi à tous les accidents du sol et de l'atmosphère, un jour vint où ces hommes voulurent essayer de les prévenir et de les combattre. Ils desséchèrent les marais en creusant des canaux ; ils ouvrirent un débouché à l'eau stagnante, et commencèrent à cultiver le terrain. Mais de temps à autre le fleuve enflé bondissait hors de son lit, la mer en courroux envahissait leurs domaines et détruisait le fruit de leurs travaux ; il fallut élever une palissade contre le fleuve et une autre plus forte contre la mer. « La nature, dit un poète hollandais, n'a rien fait pour nous ; elle nous a refusé ses dons, et tout ce que Ton
voit dans notre pays est Tœuvre du travail, du zèle, de l'industrie K »
Une fois qu'on eut ainsi mis la main à l'œuvre, il s'établit une lutte incessante entre l'homme et la nature, entre la population des plaines de la Hollande et les fleuves et la mer qui la dominent. Tout ce pays, placé au-dessous du niveau de l'Océan, est comme une grande cité assiégée par une armée ennemie. Les remparts sont bâtis, les^ sentinelles sont à leur poste ; à la moindre apparence du danger, le tocsin sonne, le cri d'alarme retentit dans les villes et les villages; tout le monde accourt sur le point menacé avec des pelles et des pioches, avec des fascines et des lambeaux de toile; et l'on suit avec anxiété le mouvement de la mer, qui gronde, écume et frappe à coups redoublés contre la digue. Si ce rempart affaibli court risque de s'entr'ouvrir, on le calfate comme un navire, avec de la paille, du linge et des mottes de terre. Si ce moyen est insuffisant, on trace derrière l'endroit périlleux un demicerck, comme dans une forteresse où l'ennemi vient d'ouvrir une brèche, on construit une nouvelle digue, et lorsque l'eau a rompu la première, elle s'arrête devant celle-ci, ^
Mais, malgré l'activité et les travaux de défense des Hollandais, que de fois leur implacable ennemie, l'eau de la mer et des fleuves a franchi les barrières qui lui étaient imposées, et englouti dans sa fureur des milliers d'habitations ! Les annales de ce pays sont pleines de désastres pareils à ceux qui viennent de désoler nos malheureuses provinces du midi. Dès le vi' siècle, les traditions signalent déjà une inondation en Frise; il y en eut une autre en 792, 806, 839, 1164, 1170, 1210, 1221, 1230, 1237. A la suite de cette dernière, on vit surgir au nord de la Hollande, File de Vlieland. Trois