Helmers, De HoUandsche Natte
inondations successives en 1248* 1249, 1250, produisirent une maladie épidémiquc qui fit périr beaucoup de monde. Au xm* siècle, le Zuyderzée (mer du Sud) n'existait pas encore ou n'était tout au plus qu'un lac Irès-étroit. En J287, une inondation qui engloutit quatre-vingt mille hommes, lui donna l'étendue et la profondeur qu'il a aujourd'hui. Près de l'ancienne ville de Dordrecht, on aperçoit une espèce de lac parsemé d'un grand nombre de petites îles; c'était autrefois une riche et florissante prairie. £n 1421, dans la nuit du 18 novembre, les flots de la mer s'élancèrent de ce côté, engloutirent 72 villages, et noyèrent cent mille hommes. Les inondations continuèrent aux xv* et xvi" siècles; il y en eut une en 1570, qui gagna les pointes du sol les plus élevées, et à la suite de laquelle on compta plus* de cent mille victimes. A partir de cette époque, l'habileté que les HoUandais avaient acquise dans la construction des digues, les ordonnances qui en réglèrent l'entretien, rendirent les inondations moins fréquentes. Cependant il y en eut encore plusieurs au xvin' siècle, et, dans l'hiver de 1825, la Hollande fut dans le plus grand danger ; Amsterdam même voyait sa haute et forte digue envahie peu à peu par les flots. Le l'"" février fut un jour d'angoisses dont les habitants de cette ville ne parlent encore qu'avec un sentiment d'effroi. L'eau montait, montait de toutes parts, et tout le monde était là, tremblant et incertain, ne sachant où se réfugier, où fuir. Si la progression des vagues eût continué encore pendant un quart d'heure, pas une rue n'échappait au déluge; mais, au dernier moment de la crise, 1 onde s'abaissa graduellement, et la ville fut sauvée.
La construction et l'entretien des digues coûtent chaque année des sommes énormes à la Hollande. Les ingénieurs les plus habiles sont employés à ces constructions ; une administration particulière ordonne el
règle leurs travaux. Une partie des dépenses est comprise dans le budget de TËlat ; le reste est à la charge des provinces. Chaque propriétaire riverain paye, en SOS de la contribution générale, un imp6t spécial pour les digues, proportionné à retendue de ses propriétés et à leur voisinage de Teau. De larges digues en fascines ou en terre s'étendent tout le long des rivières et des fleuves; quelques-unes servent de rbute comme la chaussée de Blois. D'autres digues plus fortes et plus élevées sont bâties au bord de la mer. Au Helder, c'est une haute muraille construite en talus, et soutenue à sa base par d'énormes blocs de pierre comme la jetée de Cherbourg. A Harlingue, le travail de la digue est encore plus curieux. C'est une palissade de poutres carrées serrées Tune contre l'autre, liées ensemble par des poutres transversales, et protégées du côté de la mer par un amas de grosses pierres. Derrière cette muraille en bois, qui s'élève à douze pieds environ audessus du sol, il y en a une seconde, formée comme la première, de poutres épaisses, mais moins hautes, puis une rangée de pierres de deux pieds de large, puis enfin une troisième palissade en bois qui s'élève, comme la rangée de pierres, à trois ou quatre pieds au-dessus du sol. Cette digue s'étend sur toute la côte de la Prise; qu'on se figure, s'il est possible, ce qu'il a dû en coûter pour amasser toutes ces pièces de bois, pour construire les digues en pierre du Helder dans un pays où il n'y a ni pierres ni bois, où il faut faire venir ces matériaux de la Norvège.
Sur les autres rives de la mer du Nord, il y a en certains endroits des dunes qui sont les meilleures de toutes les digues; mais les Hollandais sont encore obligés de se défendre contre ces barrières naturelles qui les protègent, car le vent mine le flanc de ces dunes, en renverse les sommités, et répand des flots de sable sur les champs et sur les pâturages. Pour prévenir ce dan-
ger, on plante de distance en distance des haies de roseaux qui croissent dans le sable et le retiennent, et Ton fait une guerre acharnée aux lapins qui, en allant étçiblir là leur terrier, détruiraient les plantations. Mais les efforts des Hollandais vont plus loin. Dans quefques parties de la contrée, les dunes ont deux à trois heues de large ; là, on ne se contente pas d'arrêter le sable mouvant, on 'travaille à défricher ces collines arides qui semblent se refuser à toute espèce de culture, et ce travail si difficile, si ingrat en apparence, est assez productif. On jette d'abord dans le sable d'épaisses couchés de fumier, puis on plante des pommes de terre, et la première récolte est d'ordinaire assez abondante pour payer les frais de défrichement. Quand le sol a été ainsi labouré, engraissé, affermi, on y plante de petits chênes que Ton coupe en broussailles au bout de huit ans, puis on les laisse repousser, et de dix ans en dix ans on fait une coupe d'arbustes qui rapporte environ 2 francs par toise. Avec le temps, les collines stériles peuvent être ainsi couvertes de magnifiques forêts, ou converties en pâturages. Il, n'y a pas un siècle qu'une partie des environs de Harlem était encore revêtue d'une couche de sable; aujourd'hui c'est l'une des prairies les plus riantes et les plus fécondes de la Hollande. Il n'y a pas trente ans que Woestduin, la demeure de la noble et illustre famille des Van Lennep, était bornée par des laudes sauvages; aujourd'hui le zèle et l'industrie de ses propriétaires en a reculé les limites. Les vieux bancs de sable sont chargés d'arbustes, traversés par de magnifiques allées, parsemés de jardins et d'élégantes habitations. Chaque année la •charrue trace de nouveaux sillons, chaque année la main de l'homme conquiert un nouveau terrain.
Si des bords de la mer nous redescendons dans Tintérieur du pays, voici d'autres travaux plus difficiles encore et plus persévérants. Là, l'homme retranché
derrière ses digues, comme l'habitant d'une ville de guerre derrière ses remparts, est sans cesse occupé d'embellir ou de faire fructifier son domaine. Il creuse son sol, il le dessèche, il le façonne comme une matière inachevée que Dieu lui a remise pour lui donner une autre forme. Il perce des canauî^ , il trace des grjmdes routes, il bâtit des écluses. Partout enfin il va, il vient, il agit, il ressemble à la fourmi industrieuse qui, chaque jour, traîne un nouveau fardeau, et amasse dans sou grenier le grain de blé avec le brin de paille.
De tous côtés, quand on voyage à travers cette contrée, on trouve les traces du labeur le plus opiniâtre et de l'industrie la plus éclairée. De tous côtés, des édifices imposants s'élèvent sur une terre mouvante qu'il a fallu affermir, des barques sillonnent les canaux, des moulins à vent se meuvent sur leur haute tour, ceux-ci potir moudre le grain, ceux-là pour scier des planches, d'autres pour pomper l'eau d'une plaine marécageuse et la jeter dans un réservoir. L'air, la terre et l'eau sont tributaires de ce peuple ingénieux et infatigable; il a vaincu les éléments, il leur fait payer son budget. Il y a deux cents ans que les Hollandais ont exécuté une entreprise que l'on pourrait croire impossible sans le secours des machines actuelles. Ils ont desséché tout le Beemster, et livré à la culture un terrain de plusieurs lieues d'étendue, jusque-là englouti sous les eaux. Ils sont venus ensuite à dessécher le lac de Harlem. Ce lac avait six lieues de longueur, trois de largeur, et à peu près quatorze pieds de profondeur. Il eu a coûté plus de 20 millions pour faire cette opération; mais, à la place de cette nappe d'eau qui rongeait sans cesse ses bords et menaçait de s'étendre bientôt jusqu'à Amsterdam, on a calculé qu'on recouvrerait pour plus de 14 millions de bonnes terres, et qu'on épargnerait chaque année les 60 000 francs em-
ployés à rentrelien des digues du lac/ Dans l'île de Texel, il y avait un vasle espace de terrain sans cesse envahi par les flots de la mer. Une société Ta acheté, l'a fait entourer de digues, et va le revendre avec un bénéfice considérable. On ne comptait là, il y sept ains, qiie vingt-cinq habitants. La construction des digues en a déjà amené plus de six cents.
Le chemin de fer qui va d'Amsterdam à Harlem est un travail étonnant de hardiesse. 11 passe entre le lac et les vagues profondes de l'Y, sur un sol fangeux que l'eau mine de chaque côté. Il a fallu jeter là des milliers de fascines, les couvrir de couches de terre, puis remettre des fascines, puis du sable et de la pierre ; bref, il a fallu créer, en quelque sorte, tout l'espace que ce chemin devait parcourir, car à la place où s'étend aujourd'hui le rail-way, il n'y avait qu'un marais.
Mais tous ces travaux ne sont rien comparés à ceux qui ont élé faits à Amsterdam. Qu'on se figure une ville de deux cent mille âmes, avec de larges rues, de magnifiques quais et une foule de grands et beaux édifices, toute bâtie sur pilotis. Pour la construction du palais, plus de vingt mille poutres ont été enfoncées dans le sol à trente ou quarante pieds de profondeur. Ce fait-là peut donner la mesure du reste. Un jour cette ville si riche, si fière de sa banque et de son pouvoir, fut menacée de périr, devinez par quoi? Par un petit ver rapporté des Indes sur les bâtiments de commerce, et .qui se mettait tout simplement à ronger les piliers en bois qui servent de base aux habitalions. Il semblait que la Providence eût choisi tout exprès l'instrument le plus obscur pour humilier dans son orgueil une des reines du commerce. On ne peut se faire une idée des ravages produits par le terrible insecte. J'ai vu des blocs de bois d'un pied de circonférence qui ressemblaient à des éponges tjant ils étaient criblés de trous de toutes parts. Un cri d'épouvante
s'éleva' dans la ville quand tout à coup on diScouvrit quel effroyable passe-temps le vermisseau des Indes . avait choisi, et comme il pullulait, et comme il s'en allait transpercer chaque poutre et chaque pilier, l'air, Teau, le climat d'Amsterdam firent enfin périr celle race funeste, les bons bourgeois se remirent de leur frayeur, et les banquiers comptèrent en sécurité leurs capitaux.
Quelques années après, la capitale du commerce hollandais s'aperçut qu'elle était exposée à un autre péril presque aussi redoutable que le premier. L'Y charriait sans cesse dans son port des masses de sable. LeZuyderzée, qui rejoint Amsterdam à la mer du Nord, devenait de plus en plus difficile à traverser. Ses bancs de sable semblaient chaque année s'agrandir; en certains endroits, on ne pouvais les franchir qu'à l'aide d'énormes et dispendieuses machines appelées chameaux. Après avoir longtemps délibéré sur les moyens de remédier à un état de choses qui devenait de plus en plus alarmant, on s'est mis à l'œuvre, et quand les Hollandais se mettent à l'œuvre, soyez sûr qu'ils achèveront leur entreprise. On à d'abord présené les bassins de Tencombrement des sables par une grande digue qui défend en même temps la ville contre les inondations de l'Y ; puis on a creusé un canal qui va jusqu'à la mer du Nord. Ce canal, qui s'étend sur un espace d'environ vingt-cinq lieues, a trente-six pieds de largeur et vingt-deux pieds de profondeur. Il n'y en a pas un aussi large dans toute l'Europe, pas un dans le monde entier qui ait des écluses si fortes et qui soit creusé si bas. A certains endroits, à Buiksloot, par exemple, la surface de l'eau qu'il renferme est à dix pieds au-dessous du niveau de la mer. Maintenant les navires de commerce, et même les bâtiments de guerre qui vont dans la mer du Nord ou qui en viennent, ne passent plus par le Zuyderzée. Quinze ou dix-huit che-
vaux les remorquent le long du canal, Tarmateur paye 1 fr. 60 cent, par cheval et par lieue, plus les droits d'écluse, et Ton calcule que le trajet d'un navire de la mer du Nord dans le bassin d'Amsterdam revient à 1000 ou 1200 francs. Mais le trajet peut se faire avec le bon ou le mauvais vent, et en dix-huit heures, tandis qu'autrefois un bâtiment devait attendre, pour partir, un vent favorable, et pouvait être encore retenu deux ou trois semaines sur le Zuyderzée. Qu'on dise encore que le peuple hollandais n'est pas poétique! J'avoue qu'il ne rêve pas comme les Allemands, qu'il ne chante pas comme les Italiens, qu'il n'enfante pas chaque année quelque charmant poème comme les Anglais; mais celle persévérance à vaincre tous les obstacles, cette force de volonté qui maîtrise la nature, ne pourraientelles pas être considérées comme une vraie et grande poésie?
Je conseillerais à ceux qui viennent en Hollande pour la première fois de faire un détour et d'y arriver par le Rhin, non pas que le Rhin ait ici un aspect aussi riant qu'aux rives de Bingen, ou aussi pittoresque qu'au pied du Drachenfels. Hélas ! tant s'en faut. Ce fleuve, si souvent chanté parles poêles et dessiné parles peintres, ce noble et majestueux enfant des montagnes de la Suisse, qui baigne tant de ruines romantiques, et semble porter sur ses flots l'esprit des vieilles légendes, tombe du haut de ses rocs escarpés, de ses coteaux chargés de vignes, dans une plaine monotone, puis s'écoule en silence et s'en va mourir tristement dans les sables de Katwik. Mais, en arrivant par là, on entre immédiatement dans le domaine de l'histoire hollandaise. C'est d'abord Nimègue, que nul Français ne verra sans se rappeler les conquêtes de Louis XIY et fe glorieux traité de 1679; puis le château de Loevesten, d'où Grotius s'échappa, caché dans une caisse de livres; puis Gorcum, Tune des premières villes
priseis sur les Espagnols par les gueux de raer * ; Dordrecht, célèbre par son synode, et tout à coup Ton arrive devant la magnifique rade de Rotterdam.
La plupart des villes de Hollande semblent bâlies sur un même modèle, dont Amsterdam et Rotterdan sont les types les plus éclatants ; mais chacune d'elles a quelque particularité remarquable ou quelque souvenir historique curieux à étudier. Delft renferme les tombeaux des vieux stathouders et ceux de plusieurs autres hommes célèbres. La Haye est depuis plus de deux cents ans le théâtre principal de la politique hollandaise. C'était jadis la résidence des stathouders, c'est aujourd'hui celle de la famille royale, des hauts fonctionnaires, du corps diplomatique, et le séjour de prédilection de la plupart des étrangers qui visitent la Hollande. C'est de toutes les villes celle qui a le plus subi l'influence française. Il y a là un théâtre français, des salons français, un journal français, et quand on entre dans les magasins, ou quand on passe sur les places publiques, on n'entend parler que français. Ses rues sont larges et élégantes, ses environs charmants. C'est le Bois (oe Boosch)^ Tune des plus magnifiques promenades qui existent. C'est une longue ligne de maisons de campagne toutes plus riantes et plus coquettes les unes que les autres. Ce sont de larges enceintes de verdures entourées d'arbres majestueux, des parcs oii les cerfs bondissent, des allées de tilleuls où la foule accourt en été; puis, à un quart de lieue de là, les collines de sable arides et solitaires, les dunes qui protègent les cabanes des pêcheurs de Scheveningen, et la mer sillonnée par quelques bateaux, la grande mer du Nord mélancolique et sombre.
1. La première fut Brielle. Les soldats hollandais, heureux de cette I victoire , la célébrèrent aussitôt par un calembourg intraduisible :
« Den eerste van April
« Verloor duc d'Albe syne Bril. »
Bril est le nom de la ville, et signifie lunettes.
Leydc est, comme on sait, une des villes classiques de la philosophie et de Térudition. Ici les glorieux souvenirs de l'histoire s'allient à ceux de la science. Ici vécurent Grolius, Descartes, Scaliger, Boërhaave, et c'est ici que, pendant le siège de 1574, l'inflexible bourgueraestre Van der Werf, cerné dans sa demeure par une roule de citoyens irrités qui lui demandaient du pain, s'avança au-devant d'eux, et leur dit : * Je n'ai point de pain à vous donner ; mais prenez mon corps, et partagez-le entre vous. » Ces paroles énergiques ranimèrent le courage du peuple; il se dérenditavec une nouvelle vigueur, et les Espagnols furent forcés de lever le siège. L'université de Leyde n'a plus autant de splendeur qu'au temps oti on aimait à l'interroger sur les Grecs et sur les Romains, et le nombre des élèves n'est plus aussi considérable. Cependant l'esprit de l'école n'a pas changé. Les professeurs maintiennent autour d'eux les anciennes traditions avec un zèle et une sincérité yraiment exemplaires. J'ose affirmer que nulle part les muses d'Athènes et de Rome ne sont aussi pieusement honorées qu'à Leyde, et que nulle part les étudiants ne mettent tant de ferveur à parler latin. J'ai vu un jeune licencié ès-lettres qui avait fait une thèse sur un ancien poème hollandais , et qui devait la soutenir en latin. A chaque instant, le pauvre candidat au grade de docteur était arrêté dans sou argumentation par quelque vieille expression néerlandaise qu'il ne pouvait rendre dans la langue des Romains que d'une manière imparfaite, et en faisant de longues périphrases. C'était pitié de le voir se débattre sous la loi qui lui était imposée, et traduire confu* sèment dans un autre idiome ce qui eût été très-clair et très-net dans le sien. N'importe pourtant, il allait,. il allait, les règlements académiques l'ordonnant ainsi, et le latin devant être le moyen d'appréciation toutes les capacités.
Les tulipes de Harlem ne se cotent plus comme des bons sur le trésor à la bourse d'Amsterdam. Le temps n'est plus où un amateur donnait pour une seule de ces fleurs adorées des Hollandais deux voitures de froment, quatre voilures d'orge, quatre bœufs gras, douze brebis, deux mesures de vin, quatre tonnes de bière, deux tonnes de beurre, mille livres de fromage, un vêtement d'homme complet et une coupe d'argent.. Hélas! toutes les gloires de ce monde sont de courte durée, môme la gloire des fleurs, ces charmantes filles de la rosée du ciel et des baisers du jour. Le superbe oignon qu'un jardinier enthousiaste avait nommé l'amiral Enkhuyzen, est descendu du palais des princes dans le modeste salon du bourgeois ; le Liefkenshoek ne tente plus que de vulgaires ambitions, et l'on peut avoir aujourd'hui, le dirai-je? pour 60 florins, le Semper Augustus^ dont le prix s'est élevé une fois jusqu'à 13 000 florins. Malgré cette effroyable dépréciation des fleurs, les habitants de Harlem n'ont pas renoncé à une culture qui leur rapporte encore régulièrement un assez joli bénéfice. En allant du côté du pavillon, ancienne résidence d'été du roi Louis, on passe entre une double rangée de maisons, dont les petites portes soigneusement fermées et les fenêtres gardées par des jalousies ont un air mystérieux et recueilli. C'est là le domaine de Flore. C'est là que le jardinier habile donne des leçons à la nature, développe les grâces de l'œillet, embellit le dahlia et perfectionne la tulipe. Harlem a une autre curiosité dont les bourgeois sont assez fiers, et à juste titre. C'est un orgue de huit mille tuyaux, le plus grand orgue qui existe au monde. Que si jamais vous allez dans cette ville, n'oubliez pas qu'un jour naquit en ce lieu un homme auquel on donna le nom de Laurent, et qui se fit un surnom de son titre de sacristain teer); que cet homme inventa, en l'an de grâce 1423, l'art d'imprimer en caractères mobiles : tâchez de ne
pas détourner la tête quand vous rencontrerez le lourd monument qu'on lui a élevé sur la place de la cathédrale, et, dans le parc, le tableau du pavillon qui le représente au moment où il vient de faire sa découverte, la médaille frappée en son honneur ; tachez enfin, si vous voulez passer aux yeux des habitants de Harlem pour un voyageur un peu lettré, de ne pas trop parler de Guttemberg.
Il n'y a qu'une petite distance de Harlem à Saardain, où chaque touriste se croit obligé d'aller voir la prétendue cabane de Pierre le Grand. Le fait est que Pierre le Grand n'a jamais passé plus de trois jours dans cette ville, et que, fatigué de la curiosité dont il était l'objet, il se retira à Amsterdam, où il pouvait plus facilement garder l'incognito.
De Saardam, un bateau porte le voyageur au milieu des cités mélancoliques et des riches pâturages de la Nordholland, puis il faut passer le Zuyderzée, et nous voilà dans la province la plus curieuse de tout le royaume, dans la Frise. Là il y a une langue à part, une poésie naïve et originale, des traditions anciennes et des mœurs qui ont un caractère primitif. Ce peuple raconte qu'il vient de l'Inde. Il sait que ses ancêtres ont occupé jadis de vastes domaines, et, quoique privé de leur pouvoir, il a pourtant conservé leur esprit d'indépendance et de fierté. Les hommes sont généralement grands et forts. Les femmes ont la taille élancée, les cheveux blonds et abondants, les yeux d'un bleu limpide. Dans toute la Hollande elles sont renommées pour leur beauté.- Elles portent une courte mantille qui dessine élégamment leur taille ; un léger bonnet couvre le sommet de leur tête, retombe sur leur cou, et deux larges lames d'or leur ceignent les tempes. Les plus riches y ajoutent un diadème en perles ou en diamants. U y a de simples paysannes qui, le dimanche, portent ainsi à l'église une parure de 1800 à 2000 fr.Les
plus pauvres tiennent beaucoup à porter aussi cette parure. On m*a raconté que des servantes faisaient pendant plusieurs années des économies sur leurs gages dans le but d'acheter d'abord un bandeau en argent, puis de réchanger plus tard contre un bandeau en or. A voir toute cette belle race de la Frise, ces hommes avec leur mâle figure et leurs formes robustes, ces femmes avec leur démarche à la fois noble et gracieuse, et leur diadème au front, on comprend qu'il y ait en eux un profond sentiment d'orgueil national, et on lit avec plus d'intérêt la légende qui raconte leur origine.
Environ trois cents ans avant Jésus-Christ, il y avait, dit cette légende, dans l'Inde, sur les rives du Gange, un royaume florissant, dont la richesse, la prospérité étaient célébrées au loin, et qu'on appelait le royaume de Frisia. Il était gouverné par Adel, descendant dç Sem, fils de Noé. Un homme nommé Agrammos, d'une extraction obscure, mais ambitieux et hardi, excita parmi le peuple une révolte contre son souverain légitime, le tua et s'empara de son trône. Adel avait trois fils:Friso, Saxo et Bruno, qui furent bannis du royaume et se retirèrent en Grèce. Les uns disent que, dépouillés de leur héritage, ils s'en allèrent philosophiquement chercher celui de la science, et qu'op les vit suivre avec assiduité les leçon s de Platon. D'autres rapportent qu'ils se rendirent auprès d'Alexandre, et l'accompagnèrent dans ses expéditions. Friso gagna par sa bravoure la faveur du jeune conquérant, et s'en alla avec lui guerroyer dans l'Inde. Après la mort d'Alexandre, les trois frères firent la paix avec l'usurpateur du trône de leur père, et rentrèrent dans leur patrie; mais ils s'aperçurent bientôt qu'ils avaient perdu la faveur dont ils avaient joui autrefois, et que le peuple ne pouvait leur pardonner d'avoir porté les armes contre la race indienne. Ils résolurent alors d'émigrer de nouveau.
Ils avaient entendu parler d'une certaine contrée du Nord qn*on appelait la Germanie. Ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent. Ils partirent avec une flotte de vingt-quatre bâtiments, et après sept années de navigation, de haltes, de détours, ils arrivèrent sur le sd néerlandais en l'année 312 avant Jésus-Christ. (Les chroniques frisonnes sont très-précises et donnent scrupuleusement les chiffres.) La terre sur laquelle Friso venait d'aborder était en grande partie couverte d'eau et déjà occupée par une tribu des Suèves. L'intrépide navigateur, à peine débarqué, leur livra une bataille, et les soumit à son pouvoir; puis, après s'être ainsi emparé du pays, il lui donna son nom, éleva des digues, bâtit des villes , entre autres celle de StavoreU; qui existe encore, et qui était consacrée au dieu Stavo. Peu à peu, il porta ses armes victorieuses plus loin, il subjugua d'autres tribus, et soumit à sa domination tout le sud de la Hollande. Cependant l'accroissement de la population le força d'éloigner de lui ses deux frères et une partie de ses sujets. Saxo se retira en Saxe, et Bruno dans le pays de Brunswick. Quanta Friso, il régna encore plus de soixante ans, et lorsqu'il mourut, on célébra ses funérailles à la manière des Perses.
Des sept grands flistricts qui formaient autrefois le pays des Frisons, il ne reste que la province de Frise, dont Leeuwarden est la capitale. C'est une ville de dixhuit mille âmes, régulière, élégante, bien bâtie. Sa prison a plus d'une fois excité Tattenlion des hommes qui s'occupent de systèmes pénitentiaires ^ Il n'est personne, je crois, qui n'admire la sagesse de .ses règle* ments, les heureux résultats obtenus par rhabilelé des directeurs, la classiRcaliou des détenus, et personne
1. M. Ramon de la Sagra, dans son livre sur la Hollande, en a donné une description exacte et détaillée.
sans doute qui ne soit sorti de là avec un profond sentiment de pitié pour ces malheureux entassés dans des dortoirs trop étroits, comme des nègres dans les flancs du négrier. Que le gouvernement hollandais restreigne autant que possible les dépenses de cette prison ; qu'il en soit venu, je ne sais comment, à nourrir pour 12 florins par an, dans un pays où toutes les denrées sont fort chères, des hommes qui travaillent tout le jour, cela peut bien être admis; mais qu'au moins il élargisse l'édifice dans lequel sept cents prisonniers sont enfermés, qu'il ne leur refuse pas un peu d'espace pour respirer l'air qui ne coûte rien, l'air qui est la vie! Tant que la prison de Leeuwarden restera telle qu'elle est, les détenus les plus heureux seront certainement les plus coupables, ceux que l'on garde avec des chaînes dans une cellule, car ceux-là ont du. moins trois à quatre pieds autour d'eux pour se mouvoir.
A dix lieues de Leeuwarden est Groningue, fondée, dit-on, cent cinquante ans avant Jésus-Christ, conquise par les Romains, ravagée à différentes reprises par les Danois, puis soumise à la domination des évoques d'Utrecht, et maintenant chef-lieu d'une prorâce. C'est la ville la plus considérable du nord de la Hollande. Elle a une université, un bon port, et fait un commerce considérable avec l'Allemagne.
Presque au sortir de Groningue, on entre dans la province de Drenthe, la plus triste, la plus aride de toutes les provinces de la Hollande. A droite, à gauche de la route, on n'aperçoit que des bruyères incultes ou des marais, une terre bourbeuse coupée par un canal où coule une eau noire, où l'on voit de temps à autre passer un bateau chargé de tourbe, qu'un homme ou une femme, et quelquefois un enfant attelé à cette cargaison comme un cheval, traîne lentement et péniblement. La tourbe et le produit de quelques bestiaux, voilà les seuls produits de cette malheureuse province.
qui, du reste, est à peine peuplée. Assen, qui en est la capitale, ressemble à un village, et de loin en loin on ne rencontre que de pauvres cabanes où Ton ne distingue même plus aucune trace de la propreté hollandaise. Ce sol si ingrat, si humide, a cependant été mis en culture. Une société de bienfaisance, fondée en 1816 par le général Van der Bosch, a établi dans ce sombre district des colonies de pauvres, qui ont déjà produit les résultats les plus satisfaisants. Chaque pauvre en état de travailler peut entrer dans ces colonies. La société lui confie la culture de trois journaux de terre, une vache, un petit porc et quelques brebis. On lui donne en outre chaque jour une livre de pain, chaque semaine un boisseau de pommes de terre et une dizaine de sous, non pas en monnaie ordinaire, mais en petites caries qui sont acceptées pour une valeur déterminée Sans les magasins de la colonie, en sorte qu*il ne peut les dépenser ailleurs, et les employer à un mauvais usage. Le colon doit payer peu à peu, soit par son travail, soit par une partie de sa récolte, ou du produit de ses bestiaux, les avances faites par la société. Il faut qu'il lui remette en outre dix pour cent de ce qu'il gagne pour l'administration de la colonie, plus l'intérêt annuel du capital employé à l'achat de la petite propriété qu'il cuKive. S'il parvient à se libérer ainsi des engagements qu'il a contractés, sa situation change complètement, il fait un bail avec la société, et traite avec elle, non plus comme colon, mais comme fermier. Les femmes qui ne peuvent travailler dans les champs filent de la laine. Les enfants vont à l'école, et filent aussi de la laine dans leurs moments de loisir. Les colons occupent de petites maisons en briques bâties l'une en face de l'autre, de chaque côté de la route, et presque toutes entourées d'arbres fruitiers. Ils sont groupés en familles. Cent familles forment une sousdirection, qui est divisée en sections et subdivisée en-
core en demi-section. Il doit y avoir dans chaque sousdirection un médecin, un apothicaire, deux charpentiers, deux maçons, un forgeron, un chapelier ; et dans chaque section, un cordonnier, un tailleur, un tisserand et cinq à six femmes occupées à coudre et à tricoter.
Tous les colons travaillent sous la surveillance de leurs chefs de section. Ceux qui se laissent aller à la paresse sont envoyés dans un autre étabUssement, où on les traite avec beaucoup plus de rigueur. Il y a maintenant dans les quatre colonies fondées par la société de bienfaisance près de neuf mille personnes. Quelle admirable institution que celle qui arrache tant de familles à la misère, au vagabondage, pour leur donner un refuge, une existence ; qui emploie à des travaux utiles tant de bras oisifs, et élève une foule de pauvres enfants !
De cet asile des malheureux on passe dans la contrée la plus riante, la plus peuplée, la plus riche. D'Arnheim à Dtrecht, et d'Utrecht à Amsterdam, la route est bordée de chaque côté par des carrés de fleurs, des allées de tilleuls, des enclos chargés de fruits, des maisons de campagne élégantes et somptueuses. On dirait un immense jardin de banquiers millionnaires. Il y a môme Çà et là dans cette splendide province de la Gueldre , quelques collines, .et sur chaque colline une villa qui semble regarder avec une profonde pitié les habitations construites dans la plaine.
Les villes de Hollande sont très-rapprochées Tune de Fautre, et les moyens de communication très-multipliés. Plusieurs fois par jour de larges diligences, où les voyageurs s'entassent comme dans nos omnibus, et des barques traînées par un cheval circulent dans toutes les directions. Le voyage en barque est lent et monotone ; mais il est peu coûteux, sans secousse, et plait beaucoup au peuple hollandais. La diligence va
plus vite; les chevaux sont bons, les roules unies et fermes, et Ton ne s'arrête qu'à tous les deux relais pour prendre un petit verre d'eau-de-vie et manger des œufs durs ou une tranche de veau. L'administration des messageries hollandaises, Tunique de son espèce, traite vraiment avec une sorte d'affection les voyageurs qu'elle transporte d'un lieu à un autre, et a pour eux toutes sortes de petites attentions* délicates ; seulement elle ne peut faire pour eux un contrat avec l'atmosphère, comme avec les relayeurs et les aubergistes, et j'avoue que, depuis le jour où j'ai posé le pied sur le sol néerlandais jusqu'à celui où je suis rentré en France, j'ai Irès-peu vu le soleil.
Dans les diverses provinces que j'ai parcourues, on ne trouve plus qu'en bien peu d'endroits ces avenues (le charmilles, avec leur forme symétrique et leurs branches tordues, taillées, contournées de manière à représenter une bergère de Théocrite, un dieu de la fable, ou un grave bourgmestre. Les Hollandais s'en moquaient eux-mêmes dès le siècle dernier, comme on peut le- voir par un roman de mœurs, ï Histoire de WUlem Leevend, qui eut un grand succès. Depuis une trentaine d'années, les jardins de Hollande ont subi une grande transformation. Les petits abbés en terre cuite, les belles dames à falbalas et à paniers qui ornaient les avenues, et qui, du bout de leurs doigts mignards, présentaient des fleurs aux passants, 'ont été arrachés de leurs sièges de pierre et relégués dans la bassé-cour ou dans le grenier. Pendant que nos grands njots de liberté et d'égalité retentissaient dans le monde, que les peuples et les rois s'ébranlaient au mouvement de notre révolution, les arbres du potager hollandais ont profité de l'émancipation du genre humain. Longtemps comprimés dans de rudes entraves, élagués et taillés à chaque instant par l'active serpette du jardinier, un beau jour ils ont été délivrés de la surveillance du
maître, occupé alors de soins plus graves, et ont pris la liberté de grandir et de se développer selon les simples lois de la nature. Puis est venue la guerre, Tirapitoyable guerre, qui s'est emparée des naïades en bronze assises au bord des jets d'eau et des tritons boursouflés pour en faire des balles et des baguettes de fusils, puis lindustrie, qui a transformé en un champ de navets les larges avenues et les allées inutiles.
L'intérieur des maisons de campagne a été aussi modifié selon notre goût actuel. Les festons de fleurs ont fait place à la légère ciselure. Les meubles sont devenus à la fois plus simples et plus confortables. Cependant la Hollande conserve toujours un genre de luxe qu'on ne retrouve nulle part au même degré ; ce sontles riches tapis, les laques et les vases de la Chine, les fines tasses en porcelaine que la maîtresse de maison lave et essuie elle-même dès qu'on s'en est servi, de peur que la main maladroite d'une servante ne vienne à les briser. La maison de campagne est la joie, rorgueil du négociant hollandais. Il aime à ia placer au bord des routes fréquentées, à la montrer coquette et reluisante de propreté au milieu d'une belle pelouse verte. Il ne l'entoure pas d'une barrière jalouse qui en déroberait l'aspect aux voyageurs. 11 trace seulement un fossé autour de son domaine, et met sur la porte, en grosses lettres, une inscription qui caractérise l'amour qu'il porte à son habitation : c'est mon repos, rna satisfaction, plaisir de la campagne, vue de la mer, et toutes sortes d'autres attributs non moins tendres et non moins poétiques^ C'est là que sa famille se retire en été, et c'est là qu'il va chaque dimanche se reposer dés travaux et des calculs de la semaine. Sa journée se passe là, conlme à la ville, au milieu des siens, et quelquefois dans un très-petit cercle d'amis. On ne connaît pas en Hollande le besoin d'avoir sans cesse du monde autour de soi, de faire ou de recevoir des visi-
tes, et de s'entendre annoncer le soir ds^s deux ou trois salons. A part la Haye, où les habitudes françaises ont un certain empire, je ne crois pas qu'il y ait dans tout le royaume une ville où un honnête dandy puisse s'en aller, quand bon lui semble, faire parade de l'éclat de son gilet et de Tirréprochable netteté de ses gants jaunes. La maison hollandaise n'est ouverte qu'aux parents, aux amis intimes, aux gens d'affaires. Deux ou trois fois dans l'hiver le riche propriétaire, le banquier donne un grand bal ou un dîner. Ce jour-là on ouvre les grands appartements, on étale toutes les magnificences amassées depuis des siècles dans la maison, on prodigue aux convives les productions de l'Orient et les vins de toute sorte. Puis, le lendemain, la housse retombe sur les meubles de soie et en damas, les porcelaines et les cristaux sont remis dans l'armoire, le grand salon est fermé, la famille redescend dans ses petits appartements et rentre dans son repos. Tout le jour les femmes sont occupées du soin de leur ménage, le soir elles restent avec leurs enfants, les hommes vont au club se délasser des calculs de la journée. L'art, la science, l'industrie, l'opinion sont représentés par des clubs. A Amsterdam, par exemple, il y en a un où l'on amasse des livres, des tableaux, des sculptures, où l'on donne des concerts ; un autre où l'on reçoit les journaux politiques et étrangers: un troisième où Ton trouve une ménagerie et un cabinet d'histoire naluirelle ; un quatrième qui s'est formé pour avoir seulement trois ou quatre bals et quatre soupers par hiver; un cinquième, qui est le club des patriciens, où Ton trouve peu dé journaux, mais plusieurs tables de jeu. Quelques-uns de ces clubs sont très-anciens et fort riches. Presque tous ont une maison à eux et un mobilier considérable. Chaque menabre a le droit d'amener là au bal ou au concert sa femme ou sa fille, et d'y introduire pour deux ou trois semaines un étranger.
Quant aux habitants de la ville qui ne font pas partie du club, l'entrée leur en est absolument interdite. On n'est admis dans ces sociétés que par voie d'élection, à la pluralité des suffrages. Chaque membre peut même débailotter un candidat, sans en dire le motif et sans se nommer, en déposant tout simplement dans l'urne une pièce de dix florins. Celle grossière coutume ré- Yolle, je dois le dire, beaucoup de Hollandais, et sera probablement abolie.
Les bourgeois qui n'ont pas les moyens d'entrer dans ces clubs où la cotisation annuelle est toujours assez élevée, s'en vont le soir avec leur femme et leurs enfants dans des établissements publics, où un orchestre presque aiissi bruyant que celui de Musard exécute avec une rare naïveté les nouveaux opéras, et où une troupe d'acteurs jouent en hollandais les vaudevilles de Scribe. Toute la salle est pleine de petites tabler rangées symétriquement. D'un côté est le théâtre, et de l'autre on voit, ô bénédiction ! le buffet du restaura*teor et du limonadier, la théière fumante, les larges tranches de veau ou de jambon, dont l'aspect seul amène sur les lèvres des Hollandais un indicible sourire de bonheur. On paye pour entrer dans ce paradis des joies humaines 1 fr. ou 1 fr. 50 c. ; et voyez quel comble de félicité 1 pour cette même rétribution qui donne droit à tant de jouissances intellectuelles, on peut avoir en outre à son choix une grande tasse de Ihê, du punch ou du genièvre. L'honnête père de famille s'assoit avec les siens à une table, prend comme un nabah, des mains du garçon, la longue pipe en terre qui se donne partout gratis dans les plus beaux cafés conmie dans les dernières tavernes; puis il commence son souper, il regarde, il écoute, il boit, il fume, et dans ce moment de repos ineffable sans doute, il remercie au fond du cœur le bon Dieu, qui a donné à Thomme l'arôme du genièvre et de l'eau-de-vie, la
musique de M. Aubert et les couplets de M. Scribe. Le lazzarone couché au soleil sur un des quais de Naples, l'ouvrier de Paris enchanté un dimanche par le marchand de vins de la barrière, ne sont certainement pas plus heureux que ce digne bourgeois d'Amsterdam, entouré d'un nuage de fumée et savourant goutte à goutte la, liqueur qu'il s'est fait servir.
L'habitude que les Hollandais ont toujours eue de tenir leur porte close, de ne recevoir les personnes de leur connaissance qu'à certains jours de l'année, et de se retrancher à leurs heures de loisir dans l'enceinte d'un club, peut bien passer pour de l'insociabilité. Euxmêmes le reconnaissent, et ne cherchent pas à s'en corriger. Ils pourraient cependant alléguer comme cause de cette insociabilité plusieurs raisons qui, tout en ne l'excusant pas entièrement, tempèrent du moins ce qu'elle aurait de choquant si on la regardait comme un vice de caractère ou une boutade. D'abord, le Hollandais est de sa nature réservé et taciturne. Son éducation, son esprit ne le portent pas à rechercher les dehors brillants, à s'exercer à cette joute vive et capricieuse qu'on appelle le langage du monde, et à convoiter le suffrage des salons. Il aime son travail, ses affaires, l'intérieur de la maison, la vie de famUle. La visite d'un étranger dérange nécessairement la régularité systématique de ses habitudes, et apporte de la surprise, du trouble. Avant de l'introduire dans son cercle domestique, le Hollandais veut voir son hôte en particulier ; il est froid et contenu avec lui ; puis une fois qu'il le connaît et l'apprécie, il l'accueille avec abandon et cordialité ; car il traite les relations du monde avec la même prudence et les mêmes qualités honnêtes que les affaires. Qu'on aille proposer une spéculation à un négociant hollandais, il ne se laissera pas surprendre de prime abord par tout ce qu'elle pourrait offrir de séduisant ; il voudra l'étudier à l'écart, la
retourner sous toutes ses faces, Tapprofondir ; mais quand il aura promis de s'y hasarder, dût toute sa fortune s'y engloutir, il tiendra sa parole. C'est une remarque que j'ai entendu souvent faire à des négociants de notre pays. Nous entrons difficilement en rapport, me disaient-ils, avec les Hollandais; mais^ une fois que nos relations sont établies, nous en sommes sûrs.
Une autre cause de l'extrême réserve avec laquelle les Hollandais ouvrent leur maison tient à leur économie. Gomme on ne se réunit pas seulement dans ce pays pour se grouper autour d'unç cheminée, pour causer et échanger les nouvelles du jour; comme lorsque une demi-douzaine de personnes se trouvent ensemble, il faut que les dieux de l'abondance y soient aussi, il en résulte que toute réunion est assez coûteuse, et que le Hollandais sacrifie volontiers cette distraction d'un moment à la vertu de ses pères, à l'économie.
Dès leur bas âge, les enfants apprennent à respecter et à pratiquer l'économie. Chaque année, au lieu de leur donner le 1*' janvier de fragiles étrennes, leur père leur remet une petite somme d'argent qu'on leur reprend quelques jours après pour la déposer dans une caisse d'épargne. Bientôt ils ont la joie d'administrer eux-mêmes leur capital, d'en toucher les intérêts, de les replacer, et de voir ainsi de mois en mois leur trésor s'accroître. Lorsque, après avoir goûté pendant dix ou quinze ans ces joies du calcul, ils entrent dans les affaires, on peut croire qu'ils connaissent la valeur d'un florin et qu'ils ne feront pas de folie. Certes il est facile d'écrire d'excellentes plaisanteries sur cette façon d'inoculer l'amour de l'or dans le cœur d'un enfant et sur la vie parcimonieuse des plus riches banquiers ; mais voici un autre côté de la question. La Hollande est une contrée toute maritime, où l'on ne trouve pas même la matière première d'un navire : le bois, le fer.
le chanvre*. Elle ne subsiste que par son commerce, el la prospérité de son commerce repose en partie sur son économie ; c'est par l'économie que ce petit pays a fait tant de grandes choses ; c'est par là qu'il peut soutenir les charges énormes qui lui sont imposées aujourd'hui. Ajoutons à ceci que tous les calculs d'économie si chers aux Hollandais sont mis de côté dès qu'il s'agit d'une question d'utilité publique ou de charité: Je ne crois pas qu'il y ait dans aucun pays autant de beaux et de vastes établissements de bienfaisance , de maisons de refuge pour les pauvres et les orphelins, et d'écoles gratuites, qu'il y en a Hollande; et tous ces établissements ont été fondés et sont entretenus par les particuliers. La religion exerce à cet égard sur eux une grande influence. Le peuple hollandais est trèsattaché à ses croyances, et il ne se contente pas de Ténérer les maximes de la Bible et de l'Évangile, il les met en pratique. Chaque hiver, de nouvelles listes de souscriptions pour les pauvres sont répandues de toutes parts, et il n'est pas un bourgeois, pas un ouvrier même, qui ne se cotise largement et de bon cœur pour secourir ceux qui souffrent. Chaque fois qu'une digue se rompt, qu'un malheur afflige une partie du pays, on fait un appel à la charité des Hollandais , et toujours ils répondent à cet appel par des dons considérables. Il y a quelques années qu'une des provinces du sud ayant été dévastée par une inondation , on demanda de tous côtés des secours pour les victimes de ce désastre. Un jour la souscription fut envoyée chez un négociant de Rotterdam, riche mais parcimonieux , qui habitait une
1. A Amsterdam , cette capitale du commerce, cette grande yiUe où tant de bâtiments viennent chaque jour prendre leur cargaison et faire leurs approvisionnements, il n'y a pas même de Teau potable. On la fait venir d'Ulrecht, dans des bateaux, et l'hiver, quand les sources et les canaux sont gelés, elle coûte fort cher. L'eau de Seitz est à meiUeur marché.
petite maison obscure et se montrait toujours mal vêtu : ce négociant fit remettre aux commissaires 50000 francs. Ces mêmes hommes qui oublient si facilement leurs principes d'économie pour secourir les pauvres, ne craindront pas non plus d'oulre-passer leur budget ordinaire, s'il s'agit d'acheter une œuvre d'art ou un Uyre précieux. La Hollande est le pays des coMectîons. Dy a peu de familles aisées chez lesquelles on ne trouve des meubles, des tableaux, des bijoux d'un autre temps amassés avec soin et conservés avec un respect religieux. Quelques riches particuliers ont des collections qui feraient honneur à des princes. Une partie leur a été léguée par leurs aïeux ; le reste, ils l'ont recueilli eux-mêmes à force de recherches et d'argent. Telle est, par exemple, à Amsterdam , la collection de MM. Six, Van Brienen et Van der Hoop ; à la Haye, la collection d'elzevirs et d'impressions du xv siècle de M. le baron Westreenen; à Leyde, la collection de M. Siebold, à laquelle on a donné le nom de Musée japonais, et qui est un véritable musée de toutes sortes d'objets d'arts , d'ustensiles et de productions de l'Inde. Les collections des villes ont même été en grande partie formées par des particuliers. C'est à un seul homme , par exemple, au savant naturaliste Temmink , que l'université de Leyde doit la prodigieuse quantité d'oiseaux qui est une des principales richesses de son célèbre cabinet d'histoire naturelle. C'est par des négociants, des fonctionnaires, que les cabinets de raretés d'Utrecht, de Groningue et des autres villes se sont successivement agrandis. Il est à regretter que toutes ces collections, formées ainsi de dons gratuits, ne soient pas gratuitement ouvertes au public. Nul musée, nul édifice curieux ne s'ouvre sans une rétribution. Passé l'heure de l'office, les églises mêmes sont fermées, et s'il y a là une colonne, un tombeau qui vous intéresse, vous n'y arriverez qu'en payant un tribut au sacristain. La question
152 LETTRES SUR lA HOLLANDE.
d*argent se mêle ici à toutes les relations de la vie et se représente à chaque instant sous toutes les formes. Tantôt elle vous apparaît dans les rues sous la figure d'une vieille femme juive qui vous prend par le collet pour vous forcer à voir son étalage de fruits ou de vaisselle, tantôt sous celle d'un colporteur de loterie qui vous poursuit pour vous faire prendre un billet, quelquefois sous la physionomie timide et respectuçusement obséquieuse d'un officieux qui s'offre à vous montrer la digue ou à vous indiquer la rue que vous cherchez, et quand vous sortez le soir d'une maison où Ton vous a honnêtement prié à dîner, vous la voyez couverte d'une livrée, portant une bougie pour vous éclairer et attendant un florin. En vérité , la France peut, à bon droit, s'appeler une nation libérale; tous ses trésors d'art et de science sont livrés sans réserve à la curiosité de l'étranger; il peut passer des années entières dans la plus riche bibliothèque du monde sans qu'on lui demande seulement qui il est, et pour entrer au Louvre il n'a qu'à montrer son passe-port. Les paysans de la Hollande sont, comme les habitants des villes, remarquables par leur esprit d'ordre, de travail, et les habitudes d'économie. Ils ont de plus un fonds de moralité que l'on chercherait vainement dans plus d'une maison de la Haye ou d'Amsterdam. Le luxe et la paresse n'ont pas encore corrompu le cœur de leurs filles; c'est dans l'intérieur des villes que le vice recrute ses victimes, et sous ce rapport la statistique d'Amsterdam n'est pas moins triste que celle de Paris. Ce qui sert surtout de sauvegarde aux paysans contre les tentations de la cité, c'est un sentiment religieux si intime, si ferme, que nulle part peut-être, dans ces temps de doute et d'incrédulité, on n'en trouverait un semblable. Tous savent lire, et de préférence ils lisent la Bible, les Psaumes et d'autres livres de piété. Beaucoup d'entre eux ne se contentent pas de
graver dans leur mémoire le texte de TÉcriture sainte, renseignement des apôtres : ils discutent ce texte comme des théologiens , ils se posent des questions de conlroverse comme au temps des conciles. Souvent le dimanche, au retour de l'église, on peut les voir assis devant une table, la pipe à la main, analysant le sermon du prêtre, pesant ses paroles, indiquant son côté faible. Il y a en Hollande un traité de théologie en quatre énormes volumes in-quarto qui épouvanterait le plus intrépide cénobite. On vient de le réimprimer pour la vingt-deuxième fois. Tous les paysans veulent avoir cet ouvrage chez eqx ; presque tous l'ont lu, relu et commenté. De cet esprit d'examen et de discussion résultent nécessairement de vives dissidences entre les habitants d'une même communauté, et dans un pays où- tout prend un caractère sérieux et une forme durable, ces dissidences enfantent des sectes. La Hollande est Tune des contrées où il y a le plus de sectes religieuses, mais elles vivent l'une à côté de l'autre dans un accord parfait. Personne ne craint d'avouer sa croyance, car toutes les croyances sont admises par le gouvernement et respectées par les individus.
Le sentiment de l'art, l'amour du chant et de la mélodie n'enchante point les villages de la Hollande comme ceux de l'Allemagne. Que de fois, sur les bords de l'Elbe oudela Sprée, aupiedduThuringerwald,aux rives charmantes du Danube, je me suis arrêté surpris et charmé tout à coup par la voix harmonieuse de quelques compagnons ouvriers qui se reposaient le long de leur route et chantaient en chœur un de leurs refrains chéris. Le paysan hollandais ne chante pas. . A ces foires annuelles, qui sont les vraies fêtes du peu-^ pie, à ces kermesse tant aimées, on le voit se promener gravement de boutique en boutique avec sa femme ou sa fiancée, puis il entre dans une taverne, il allume sa pipe, se fait servir son verre de bière ou de genièvre ;
s'il est riche, sa bouteille de vin ; et alors, pour peu que le lieu lui plaise, que sa femme ne cherche pas trop à Fentralner dehors ou que de bons voisins le retiennent, il court grand risque d'oublier le proverbe que son père lui a appris et qu'il apprendra lui^méate un autre jour à ses enfants :
Als de vièn is in der man , Dan is de' wièsheid in de kan.
c Quand le vin est dans l'homme, la sagesse est dans le flacon. »
C'est, du reste, une chose curieuse que ces kermesse avec leurs petites boutiques en plein air, leurs voitures de charlatans, et tout ce monde endimanché qui accourt des environs ; chaque ville a la sienne, et même chaque village un peu important. Les fourneaux des marchands de gauffres, les petites échoppes ambulantes où l'on vend des liqueurs, en sont un des éléments essentiels. A Amsterdam, la kermesse dure un mois, et, du matin au soir, sur les places publiques, la graisse fondue pétille dans la chaudière, les crêpes s'amoncellent sur le plateau d'étain, et le violon crie dans les tavernes. Heureuse, oh! bienheureuse alors la jeune servante qui a, de par la ville, un cousin ou un fiancé pour lui donner le bras, la promener en grande toilette à travers les magnificences du Kalverstraat, les délices culinaires du Botermarkt, et lui faire savourer le soir le rosbeef du nachthuysK Quant à celles que la Providence n'a pa,s encore gratifiées d'un cousin ou d'un fiancé, hélas ! dans ces jours de joie universelle, eHes sont bien délaissées, et l'on en a vu plus d'une réduite ..alors à payer un homme pour la conduire de rue en rue, tant par jour et tant par heure, comme un cabriolet. Si cet homme a une bonne mine, s*il est ha-
1. Nachthuys f maisons de nuit), cabarets qui ne s'ouvrent qu'à dix heures du soir et ne se ferment qu'à cinq heures du matin.
bilIë à neuf, s'il porte une épingle en or à sa chemise, des gants de castor et un chapeau de feutre, si de plus il est propriétaire d'un parapluie, il ne loue son bras et son savoir-vivre qu'à un prix énorme, et la pauvre fille dépense parfois, en quelques promenades de kermesse , toutes ses économies de Tannée.
Hais revenons au paysan. G*est une charmante chose que sa petite maison en briques, avec son enclos, sa plantation d'arbres, son canal au bord duquel est amarrée une barque, et ses nids de chaume et de rameaux, où chaque année la cigogne revient, hôte chéri, amioncer le printemps. Tout, dans cette demeure, est raogé avec soin, et entretenu avec une minutieuse propreté ; les fenêtres sont lavées chaque semaine, les meubles essuyés et frottés chaque jour. Pour plus de propreté, on ne fait pas la cuisine dans le corps de logis habité par la famille^ mais dans un petit bâtiment il part. La principale pièce de la métairie est celle qui renferme les richesses du paysan, c'est-à-dire la crème, le beurre, le fromage. Les femmes traient les vaches dans des vases en cuivre étincelants comme Tor; le beurre se. tmi dans une tonne, au moyen d'une mé^nique mise en mouvement par un cheval. Le fromage se vend par milliers de pièces dans les villes voisines, et par centaines de milliers dans les pays étrangers*
Dans ces habitations de paysans, la forme des vêtements, les habitudes ont peu changé. Là toutes les occupations de la vie sont indiquées et pour ainsi dire fixées par la tradition; chaque jour a son emploi, chaque saison ses fêtes et ses travaux. En. été, le paysan se récrée le dimanche à faire trolter ses chevaux, ou à exercer son adresse au jeu de quilles près de l'aubergey En hiver, il patine sur les étangs et les rivières. Les fêtes de famiUe se célèbrent toujours avec une grande pompe; on voit encore, dans beaucoup de maisons, une porte d'entrée (jui ne s'ouvre que pour les trois
grandes solennités de la vie : pour Fenfant .que Ton^a baptisera l'église, le jeune homme qui mène sa fiancée à l'autel, et le mort que l'on porte dans sa dernière demeure. Si la fermière devient veuve, ordinairement elle épouse son premier valet de ferme. La proposition de mariage se fait ainsi : le jour où les gages des domestiques doivent être payés, la fermière appelle le valet à l'écart, et lui donne ce qui lui est dû; le vadet refuse, la femme insiste; si enfin elle le force d'accepter ses gages, c'est un signe qu'elle ne veut pas de lui, et alors il abandonne la maison; sinon il reste et prend la direction des affaires. Mais plus d'une famille de paysans a, comme en Norvège, une longue généalogie dentelle est toute fière, et ne voudrait pas s'allier à une famille moins ancienne. Dans quelques provinces, les jeunes gens qui font la cour aux jeunes filles vont encore, comme dans la Suède, passer la nuit avec elles sans qu'il en résulte aucune cause de scandale.
Dans certaines villes, on trouve aussi plusieurs usages anciens qui ont résisté à toutes les révolutions. A Harlem, par exemple, lorsqu'une femme accouche, on place sur la porte de sa demeure une rosace en dentelle, toute rose si elle a mis au monde un garçon, rose et blanche si elle est mère d'une fille. Autrefois, cette rosace arrêtait la loi elle-même ; le juge et l'archer ne pouvaient pénétrer dans une maison, tant qu'ils voyaient sur la porte ce symbole des joies et des souffrances maternelles. Aujourd'hui, la rosace n'a pas tant de pouvoir, mais elle révèle encore au passant l'événement qui occupe toute une famille, et l'invite à me pas troubler, par un vain bruit, la demeure d'une femme qui a besoin de repos. Dans cette même ville, à un certain jour de l'année, les habitants ont coutume de manger un lapin et des pois, en mémoire d'une journée consacrée par les privilèges du moyen âge, où
les bourgeois avaient le droit de chasser, vingt-quatre heures durant, sur les terres de leurs seigneurs. A Leyde, au temps où cette ville s'enrichissait chaque jour par le produit de ses manufactures, il y avait un marché aux cuirs , célèbre dans toute la Hollande et dans plusieurs autres contrées; chaque matin, à quatre heures, la cloche de Téglise appelait les bourgeois à ce marché. Maintenant, les manufactures de Leyde ont été écrasées par celles d'Angleterre et de Belgique, la ville se dépeuple, le marché aux cuirs n'existe plus; mais chaque jour, la cloche qui l'annonçait sonne comme autrefois, à quatre heures du malin, et chaque année, dans la même ville, on célèbre l'anniversaire de cette fête mémorable où les Espagnols, qui assiégeaient les remparts, s'enfuirent en désordre. Il en est de même dans les autres provinces pour tout événement heureux ; partout les Hollandais veulent conserver le souvenir de ce qui a jadis occupé ou ému leurs pères, et de ce qui a fait la joie, la gloire, la prospérité de leur pays.
Qu'importB donc la singularité de certaines habitudes, et la roideur peut-être trop apparente de certaines formes dans un pays où l'on trouve tant de vertus essentielles : le sentiment religieux, Tamour de la famille, la probité dans ses relations, l'ordre et la persévérance ? Les Hollandais n'ont jamais eu, que je sache, la prétention de passer pour un peuple brillant et chevaleresque. Ils ont été puissants sans forfanterie, et quand nous en viendrons à raconter leurs premières expéditions maritimes, nous verrons qu'ils ont eu quelquefois, avec la plus parfaite simplicité du monde, un héroïque courage. Ne nous obstinons donc pas à chercher en eux les qualités qui ne sont pas dans leur nature, et sachons apprécier celles qu'ils ont de temps immémorial. C'est un peuple pratique et raisonnable, deux qualités qui ont bien quelque valeur au temps où
nous vivons. C'est, si Ton veut, une grande naaison de
eoramerce» intelligente» laborieuse, loyale qui maîtrise
la fortune par son travail, l'as^jettit par sa ténacité,
et peut inscrire en tête de ses monument» cette devise
du passé :
€oncordia res parvœ crescunt.
L'une des provinces les plus intéressantes, les plus variées du royaume actuel de Hollande est celle qui porte le nom de Noord-Holland (Hollande septentrionale). C'est là que Ton trouve les sites les plus frais, les contrastes les plus saillants. Ici une longue plaine parsemée de splendides jardins, couverte de fruits el de moissons, et un peu plus loin les sables arides des dunes ; ici les larges et belles rues de Harlem avec son hôtel de ville, témoin de grands événements, son carillon joyeux, qui de loin égayé et édifie en même temps le voyageur, et à deux lieues de là le pauvre hameau de Zandvoort, avec ses frêles cabanes en plan- (Ches qui me rappelaient celles de Norvège ou celles d'Islande, et ces longues grèves nues ou Ton n'entend que le mugissement des vagues et les soupirs de la brise ; ici le luxe des grands seigneurs de la banque, dopt la signature s'escompte dans le monde entier; là l'indigence du batelier, qui s'en va à travers les vagues et l'orage poursuivre une proie incertaine, et se jelte jusqu'à ta ceinture dans Teau salée pour rapporter dans sa demeure le panier de poisson qu'il a péniblement péché. Dans cette province, le peuple est remarquable par sa force et son air d'indépendance ; il a cette mâle
fierté que donne Thabitude du danger, le voisinage de la mer, de la mer fiiite pour l'homme libre, mode for the freSy comme a dit Thomas Moore. Dans les jours de travail, vous seriez attendris de voir ces habitants des côtes, couverts de misérables vêtements, trempés d'eau de la tête aux pieds, haletant sous le poids de leurs filets, de leurs harpons, rentrer sous le misérable toit qu'ils appellent leur maison, et s'asseoir au milieu d'une demi-douzaine d'enfants déguenillés, dont les regards avides suivent les progrès d'une marmite de pommes de terre qui cuisent lentement sur un petit feu de tourbe. Mais revenez le dimanche et regardez ce même manœuvre quand il a revêtu le costume de ses pères, k longue jaquette bleue à bouton de métal,- le gilet de laine épais qui couvre comme une cuirasse sa large poitrine, et Je chapeau à larges bords d'où s'échappent des touffes de cheveux épais. Ce n'eat plus le même homme ; c'est le descendant des vieux républicains bàtaves; c'est le propriétaire d'une barque avec laquelle il a maintes foissillonné les flots soulevés parle vent, et qui ne courbe point la tête devant le propriétaire de l'immense domaine qui récolte sans fatigue et s'enrichit sans effort. Cejour-là il contemple la mer av^c un singulier sentiment de dédain. Va, va, pauvre mer, lui dit-il, embrasse dans ton étreinte passionnée mon cher bateau ; brise-toi, folle que tu es, au pied de la dune; appelle-moi par tes soupirs sur tes nappes d'écume : au^ jourd'hui tes plaintes sont inutiles, aujourd'hui je mène ma femme à l'église, je m'assois avec mes enfants à la table de mon aïeul, qui te connaît bien aussi ; je bois paisiblement mon verre de genièvre , je fume ma pipe à mon foyer, comme un directeur de la compagnie des Indes, et j'entonne avec mes compagnons le chant hollandais.
Wien Neerlands bloed door de aders vloeit.
kvm se passe k journée du pêcheuir, et le lendemain
il secoue bravement les douces chaînes de ses joies hebdomadaires, et retourne à ses courses aventureuses. Une autre classe non moins fortement caractérisée est celle des paysans. Ceux-ci ont la môme fierté, avec plus de calme, et des habitudes plus régulières. Leur devise est comme celle des paysans de la Suède : Ni maîtres^ ni esclaves. Ils cultivent de père en fils depuis plusieurs générations la même ferme, et les habitudes de stabilité hollandaise leur donnent une sorte de quiétude à laquelle un contrat de propriété ne saurait presque rien ajouter. Il y a là de vieilles coutumes protégées par un respect héréditaire, des traditions que Ton recueille, et que Van Lannep nous racontera un jour dans ses romans, Bogaers dans ses poëmes. A quelques lieues de Harlem est l'ancien château d'Egmont, ce héros de, la Hollande, ce martyr de l'inquisition espagnole. Sa demeure seigneuriale, jadis resplendissante de tant d'éclat, et animée partant dç nobles fêtes, tombe en ruine; cependant le Hollandais en montre encore avec vénération les tours lézardées au voyageur, en racontant la gloire et la mort du vainqueur de Gravelines dans un langage moins élevé, mais plus dramatique peut-être que celui de Goethe.
Cette province de Noord-Holland est Tune de celle où le génie industrieux et patient du peuple hollandais s*est le plus opiniâtrement exercé dans sa lutte contre Teau des marais et les flots de la mer. Les digues de Petten sont un chef-d'œuvre d'audace et de persévérance ; le canal étonne tous ceux qui en ont mesuré l'étendue, et sur plusieurs autres points de ce long district on trouve des travaux d'une hardiesse étonnante. Il y a quelques siècles, disent les chroniqueurs, que le sol où s'élève Alkmaar était inondé par quarante-trois lacs. Aujourd'hui, à la place de ces eaux funestes, on aperçoit de vertes prairies traversées par de longues allées d'arbres, parsemées de riantes maisons de cam-
pagne, et une ville de dix mille âmes» élégante, animée, enrichie par un commerce actif. C'est dans celte ville d'Alkmaar que chaque semaine, de tous les villages, de tous les hameaux de la province, arrivent les produits agricoles qui doivent être répandus par les canaux dans le reste du royaume ou transportés en pays étrangers.* A chaque marché il se vend là plus de deux cent mille livres de fromage, et du beurre en proportion.
D'Alkmaar, un treckschuit part chaque malin pour le Helder. Le treckschuit est le véhicule favori des Hollandais, et il y a longtemps que j'ai envie de le décrire. Comment faire, ô Muses!... Mais n'est-ce pas une nouvelle profanation que d'appeler ici les Muses au secours de ma faiblesse pour parler d'une espèce de navire qui n'était connu, j'ose le croire, ni des Grecs, ni des Romains ? Laissons donc les doctes déliés dans la région classique où elles dorment si paisiblement sur un naonticule d'épopées et de tragédies soporifiques qui augmentent singulièrement la hauteur de rOlympe, et lâchons de dire sans périphrase ce que nous avons vu sur un des nombreux canaux du pays batave. Le treckschuit est une barque couverte, divisée en deux compartiments. Dans celui qui est près de la proue sont les bagages, les tonnes de beurre et de harengs, et les voyageurs pauvres qui, pour quelques dobbelltie, s'en vont, moitié dormant, moitié fumant, d'une ville à l'autre; dans le second, qui porte le titre de roem, est la geut aristocratique, qui ne craint pas de payer un tiers de plus et un pourboire. Ici est le gouvernail, le pilote, c'est-à-dire l'âme et l'intelligence du navire ambulant. A l'extrémité du treckschuit est attachée une longue corde tirée par un maigre cheval qui porte sur ses flancs desséchés parla fatigue un petit bonhomme avec une trompette de fer-blanc en forme de cor de chasse. 11 est bien convenu que cette naïve embarcation fera au moins une lieue et demie à
l'heure. Elle affligerait profondément les flegmatiques Hollandais si elle se permettait un tel excès de vitesse. Elle s'arrête donc avec une aimable gravité à toutes les écluses, à tous les ponts, à tous les cabarets élevés prudemment de distance en distance sur la route. A chaque relais, le pilote a quelque grave devoir qui le rappelle dans le monde terrestre. Il fait une enjambée qui le transporte sur le rivage et disparaît. Les voyageurs, inquiets de ne pas le voir revenir, s'en vont aux enquêtes. Le premier édifice qui frappe leurs regards est l'auberge du lieu, l'auberge avec ses flacons de genièvre, son enseigne peinte par quelque Téniers moderne, et ses bancs rangés sous la charmille, qui semblent dire aux passants, avec une charité chrétienne: Venez, vous qui êtes las, ici est le repos ; entrez, vous qui avez faim et soif, ici est le pain qui nourrit et Teau qui désaltère. Impossible de résister à une invilation aussi touchante. On entre, on boit sur le comptoir un verre d'eau-de-vie, on échange quelques paroles avec la maîtresse de l'auberge, qui est toujours jeune et blonde avec dès yeux bleus et des lèvres roses ; on jette un regard sur les colonnes du journal d'Amsterdam, après quoi le pilote se montre tout à coup, cherchant ses voyageurs, et les engageant doucement à reprendre leur route. Il résulte de toutes ces excursions, de toutes ces haltes, qu'en voguant sur le treckschuit, on fait un peu moins de chemin en un jour que si l'on cheminait tout simplement à pied. Il en résutte aussi que lorsqu'on en vient le soir, à établir son budget, il faul l'élargir d'un assez grand nombre de dépenses imprévues. Mais qu'importe, le treckschuit n'en est pas moins un admirable moyen de transport, au dire des Hollandais. J'oubliais d'ajouter, à la gloire de cette précieuse embarcation, que son nom n*est point aussi dur qu'il en a l'air. On prononce treckseuU Heureuse euphonie! Moi qui ne demandais qu'à connaître les merveilles et
les curiosités de la Hollande, après ayoir déjà fait connaissance avec le hateaii à vapeur de Nimègue, la diligence de Rotterdan), le chemin de fer de Harlem, je me réjouis de voyager avec le treckschuit, et pour le voir sous son plus beau point de vue, je demandai fièrement une place dans lé roem.
A six heures du matin, je me lève avec l'empressement d'un homme qui va tenter dans la vie nomade une nouvelle expérience. Je prononce à haute voix un mot hollandais qui est k traduction littéraire Ae garçon, Tj H)cts un certain accent batave dont je me sens fort satisfait, et je vois arriver la maîtresse de l'auberge. «Que demande monsieur ? — Je voudrais que le garçon ^nt prendre ma malle. » Elle s'éloigne et appelle Jan. J'avais oublié qu'en Hollande tous les garçons d'auberge et de café s'appellent Jan. C'est pourtant bien commode-
Jan s'avance à pas mesurés, prend mon bagage dt voyageur, le porte dans la seconde cabine, et comme il n'y a là qu'un banc fort étroit, j'ai l'agrément de voir nn respectable paysan s'asseoir sur ma malle, une femme prendre mon sac de nuit pour tabouret, et un enfant battre le tambour sur mon carton à chapeau. J'entre dans le roera ; j'y trouve trois Hollandais armés déjà d'une longue pipe, et un commis-voyageur belge. Les Hollandais fumaient comme trois fournaises; le Belge venait de prononcer six paroles qui renfermaient autant de barbarismes. J'ouvris la porte et j'allai me réfugier près du pilote « A quelle heure, pilote, arriverons-nous au Heldér?^ C'était, selon moi une adroite manière d'entrer en conversation ; mais ce peu de mots décelaient ma sotte nature d'étranger. Est-ce que jamais un Hollandais demande à quelle heure il arrivera quelque part? Le digne nocher me fit bien sentir Knconvenance de ma question : il me jeta un regard qui exprimait une profonde pitié et mâcha tranquille-
ment son rouleau de labac. J'essayai de réparer mon imprudence en vantant la vitesse de son bateau. Cet homme comprit peut-être l'indigne fausseté que je commettais en ce moment, et pour m'en punir, ne répondit rien. Enfin, après mainte tentative, mainte digression qu'il n'accueillait que par un froid mutisme ou quelque sec monosyllabe, je crus que j'allais en venir à vaincre sa taciturnité et à obtenir de lui les renseignements de l'homme pratique, bien préférables souvent à ceux de l'érudit. Je venais de parler de la mer du Nord ; cette mer me conduisit à la Méditerranée ; je prononçai le nom de Marseille, et il se trouva que mon silencieux pilote, dans le cours de ses excursions, avait vu la Ganebière. « Oh ! Marseille ! s'écria-t-il, de gœd vijn ! Oh ! le bon vin ! » Quel bonheur, me dis-je que le vin de Marseille lui ait semblé doux ; voilà sa langue déliée, et à l'aide de quelques transitions, de là-bas je le ramènerai bien ici. Mais quand je repris l'entretien, il répéta de nouveau son enthousiaste exclamation de buveur, de goed vijn ! et ce fut fini. Mes courageux efforts n'en tirèrent pas une parole de plus. Las de lutter vainement contre un tel silence, je m'appuyai sur le bord de la barque et je me mis à regarder le pays.
C'est bien par là que j'aurais commencé si j'avais été dans mon cher pays de Suède, et il pst probable que là, au milieu des belles plaines parsemées de lacs, des montagnes pittoresques, des forêts imposantes, je n'aurais pas cherché avec tant d'avidité l'entretien d'un batelier. Mais que le lecteur daigne se représenter ma situation. Je suis seul avec cet inflexible pilote, à l'extrémité d'une lente embarcation, au milieu d'une contrée plate dont j'ai déjà depuis longtemps observé et dont j'observerai pendant plusieurs semaines encore l'aspect uniforme et le ton vert ou grisâtre. Le canal qui nous porte débonnairement sur son onde pacifique est, à vrai dire, une œuvre fort louable. Il enrichit le
LE HÊLDER. 165
commerce d'Amslerdam , il fait la joie des Hollandais, l'orgueil du souverain qui en a ordonné la construction et des ingénieurs qui l'ont exécuté. J'ai lu dans mainte consciencieuse statistique tout ce qu'il a fallu vaincre d'obstacles pour mener à bonne fin cette entreprise industrielle et tout ce qu'elle a coûté; mais je me souviens des cascades écumantes de la Finlande, des beaux fleuves d'Allemagne, des ruisseaux argentés de la Suisse, et, le dirai-je? je préférerais le plus humble filet d'eau tombant d'une pointe de rocher, la plus petite source gazouillant dans son lit de mousse, à cette onde impassible qui n'a ni colère ni murmure. A droite età gauciie de ce canal, très-précieux du reste, j'aperçois une terre humide et marécageuse, des maisons en briques couvertes de jonc, isolées l'une de l'autre, enfermées pour la plupart dans une enceinte de petits fossés ou de petits canaux. Le jour, on jette une planche sur le fossé pour communiquer avec les voisins; le soir, on retire ce pont mobile, et voilà l'habitation gardée comme une forteresse; et l'on s^en va ainsi d'écluse en écluse , et le lieu que l'on va voir ressemble à celui que l'on quitte , et rien ne rompt l'uniformité du tableau, si ce n'est, de temps à autre, l'apparition d'un gros navire qui s'en revient le ventre plein de tonnes de sucre, de clous de girofle et de tabac. Le lourd édifice occupe le tiers de la largeur du canal et se prélasse sur l'eau comme un serviteur de bonne maison qui rapporte une fortune à ses maîtres. Pour peu qu'il y ait entre ciel et terre un souffle de bon vent, on met toutes les voiles dehors ; mais ce n'est là qu'un moyen très-faible d'avancer sur une eau sans mouvement, et quinze ou vingt chevaux attelés au gaillard d'avant traînent à pas comptés le riche navire, comme un parvenu qui , après avoir bravé courageusement les hasards de la fortune et surmonté les périls d'une ^ie aventureuse, prétend achever à son aise le cours
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de son pèlerinage en ce monde. Les matelots, appujés contre les bastingages ou perchés comme des mouettes sur les en&échures, attachent sur nous un regard où se trahit une touchante émotion. Us ont fait le voyage des Indes, et il y a longtemps qu'ils n'ont vu le treckschuit national, l'embarcation bien-aimée qui les portait d'un village à l'autre dans leur première jeunesse. L'un d'eux nous hèle du haut d'une tonne; il vient de reconnaître dans notre pilote un enfant de son hameau, et il lui demande avec anxiété des nouvelles de ceux qu'il a quittés il y a près d'un an, et auxquels il a maintes fois pensé. Le pilote monte sur un banc et lui crie : « Ta femme et tes enfants vont bien, ton père a bu avec moi à la dernière kermesse , et l'on t'attend pour la npce de ta sœur. » La figure du matelot s'épanouit à ces paroles , etril répond par un cri expressif, par un remercîment qui vient du fond du cœur. agitations et bonheur de la vie de marin , ceux qui ne vous connaissent pas peuvent-ils vous comprendre, et ceux qui vous connaissent peuvent-ils vous dépeindre? Pendant que je fais ces observations, le brouillard hollandais, qui depuis le matin couvre le ciel et enveloppe l'horizon , devient de plus en plus noir et épais, et se résout en une pluie froide et pénétrante. Le pilote revêt son caban et se plonge la tête dans un lourd capuchon. Moi qui n'ai pas la même ressource , je suis forcé de rentrer dans la calnne. Les trois Hollandais tirent toujours de longues bouffées de leurs pipes en terre. Le Belge, qui aEfecte des airs plus civilisés, lient délicatement du bout de ses doigts un mauvais cigare. La chambre est noire comme un four, et la conversation tourne au sentiment. Le Belge, dans son humeur sarcastique, avait blessé au vif le cœur de ses compa^gnpns de voyage. Il avait mis en doute les ifacuUés affectueuses des Hollandais , et ceux-ci lui répondaient naïvement et gravement par des histoires dont ils
avaient été eux-mêmes ou les témoins, ou les héros. « Oui, monsieur, disait l'un d'eux que je voyais très-imparfaitement à travers la fumée , mais qui avait une bonne et honnête physionomie, oui, c'est un fait singulier, et je puis vous le raconter. — Eh bien! voyons, » dit le Belge en croisant ses jambes et en se redressant de l'air d'un homme qui se pose en critique, et qui voit arriver une victime.
Le Hollandais nettoya sa pipe, la remplit de tabac, et commença ainsi : « Il y aura bientôt vingt ans, qu'un jour d'octobre j'arrivais à Utrecht pour y faire des éludes en droit. J'étais le cadet d'une famille nombreuse, et mon père ne pouvait me donner chaque mois qu'une somme très-nu)dique. Je m'installai dans un des quartiers les plus modestes de la ville, je me mis en pension avec quelques étudiants pauvres comme moi, et je cherchai dans le travail, dans l'accomplissement rigoureux de mes devoirs, la satisfaction que les étudiants riches ou insouciants s'en allaient chercher dans le monde et les fêtes. Malgré toutes mes précautions, malgré mes sévères calculs d'économie, j'avais bien de la peine, avec mon humble revenu , à joindre, comme on dit, les deux bouts. Plus d'une fois je m'assis pensif dans ma chambre, n'ayant pour tout dîner qu'un morceau de pain et pour me réchauffer au cœur de l'hiver qu'un dernier quartier de tourbe auprès duquel je grelottais, tandis que mes compagnons d'étude passaient dans la rue, riant, chantant, courant au théâtre et au cabaret. Mais alort je songeais à mon pauvre père qui s'imposait lui-même de rudes privations pour pouvoir me donner mon modique traitement; et plutôt que d'ajouter à ses sacrifices, j'étais bien décidé à souffrir la faim et le froid. L'hiver se passa ainsi, et je voyais arriver le printemps avec la joie des malheureux qui, par un beau jour de soleil, sortant de leur retraite obscure et s'en allant errer à
travers les prés en fleurs, se croient riches de toute la richesse que la nature étale autour d'eux. Un événement inattendu, un hasard, vint tout à coup mettre fin aux inquiétudes matérielles qui m'attristaient souvent. Pour m'en aller de ma demeure aux cours de l'Université, je passais régulièrement deux fois par jour dans une petite rue assez sombre, et habitée par des ouvriers ou des marchands de troisième ordre. J'avais vu plus d'une fois une femme déjà âgée qui occupait un magasin de porcelaines chinoises, ou pour mieux dire de bric-à-brac, et qui, chaque fois que je passais, se trouvait debout sur sa porte et fixait sur moi un regard attentif. Pendant assez longtemps, je remarquai les apparitions régulières de cette femme sur le seuil de son magasin sans y attacher aucune importance, sans qu'il s'ensuivît dans mon esprit aucune réflexion. Cependant mes amis avaient fait la même remarque, et ils me la communiquèrent. Peu à peu elle me préoccupa, et en détournant de temps à autre la tète à distance, j'observai que cette femme, immobile et attentive, me suivait constamment de l'œil, et ne rentrait dans son magasin que lorsqu'elle ne pouvait plus me voir. Inutile de *dire que, lorsque la sympathie de la marchande de bric-à-brac fut ainsi constatée et les témoignages à l'appui reconnus et répétés par tous mes camarades, il en résulta à la table où nous nous réunissions chaque soir pour prendre notre modeste repas des éclats de rire et des plaisanteries assez grotesques. La bonne dame n'était plus jeune. A travers l'étoffe légère de sa coiffure, on ne voyait que des cheveux blancs, et les rides de son visage annonçaient bien soixante ans. Son nom ajoutait encore une autre singularité aux rêves romanesques que nous lui supposions. Elle s'appelait Elvina Teederhart (cœur tendre). Parfois, quand mes amis me voyaient le front soucieux, l'esprit préoccupé de quelque ennui : « Console-
toi, me disaient-ils, le ciel t'accorde un cœur tendre dont soixante ans n'ont pu refroidir l'ardeur. » Il y avait en moi je ne sais quel sentiment confus qui protestait contre ces plaisanteries ; peu à peu cependant, soit par faiblesse, soit par entraînement, je m'y laissais aller, et je riais franchement de ce qu'on appelait aloi*s ma bonne fortune. Mais un jour que je me trouvais à quelques pas de distance de mes camarades dans la rue de la marchande, la bonne femme étant déjà sur sa porte, l'un» d'eux me cria, en parodiant une de nos élégies : «Accours, accours, ô trop tardif amant, ta jeune beauté t'attend ; » puis il lança un regard sardonique sur la marchande, et s'éloigna en poussant un éclat de rire répété par ses compagnons. Au même instant j'arrivais devant la boutique. Je vis la pauvre femme rougir et pâlir. Elle jeta sur moi un regard d'une douceur et d'une tristesse inexprimables, puis elle s'enfuit au fond de son magasin. Je m'éloignai en silence, la tête baissée, mécontent de mes amis, mécontent de moi, poursuivi par je ne sais quelle vague inquiétude qui ressemblait à un remords. Comment ai-je pu, me disais-je, permettre que celte femme devînt le jouet de mes amis? Qu*a-t-elle fait pour mériter un tel affront? et comment me suis-je associé moi-môme à d'indignes plaisanteries?
Cette fois-là, il me sembla que la leçon de notre professeur était bien longue. J'essayai en vain d'y prêter quelque attention, et dès qu'elle fut achevée, je me hâtai d'accourir dans la rue de Mme Teederhart ; de loin, mon regard la cherchait avec une secrète sollicitude sur le seuil de sa porte, mais elle n'y était pas. En approchant de sa demeure, je m'arrêtai comme un flâneur devant les vitres des magasins, je passai devant le sien lentement, et un peu plus loin je m'arrêtai de nouveau et tournai la tête de côté ; attente inutile. EUe ne parut pas. Le lendemain et le surlendemain,
je refis plusieurs fois et avec plus de leuteur encore la même promenade, sans être plus heureux. La porte de ,son maga^n était ouverte, mais il semblait désert ; je n'y vis qu'un gros chat bien fourré, à maitié endoroii entre deux vases de Chine, qui m'observait du coin de Toeil, et semblait réfléchir dans son demi-sommeil à mes allées et venues. Cette disparition subite d'une pauvre femme qui paraissmt prendre plaisir à me voir, et que je croyais avoir offensée, augmenta mes regrets et mes perplexités. Je m'exagérais tout à la fois, et le sentiment d'intérêt mystérieux que j'avais pu lui inspirer, et la faute commise envers elle; puis je voyais toujours ce regard si triste et si doux, qu'elle avait laissé tomber sur moi, au moment où mes camarades la tournait en dérision, et j'éprouvais une tristesse toute nouvelle, une tristesse mêlée de repentir, que j'essayais en vain de surmonter ; et quiconque m'eût vu alors, marchant d'un pas rêveur dans la rue, le front soucieux, l'œil inquiet, m'aurait pris pour quelque amant langoureux. Rien n'est plus uniforaïe que l'expression de nos émotions : celle du rémora est souvent triste comme celle de l'amour, et les soupirs de la douleur ressemblent aux accents de la joie. Enfin, le troisième jour, je revins devant le magasin de Mine Teederhart, et, ne la voyant pas apparaître, je résolus de mettre fin à mon. anxiété, d'^itrer chez elle, et de lui demander pardon de la scène cruelle qu'elle avait subie malgré moi, et que je me reprochais pourtant comme si j'en avais été coupable. Je m'a|)proche avec une émotion singulière, j'hésite, je ffl'éloigne, je reviens ; j'avais une timidité d'enfant. Je franchis le seuil de la porte, et je m'arrête encore, et je rega^rde, comme si j'avais peur qiw des voisins n'observassent sur mon front, dans mes yeux, dans ma démarche, k pensée qui m'agitait, comme si celle pensée si pure et si candide pouvait donner Ueu à quel-
que fâcheuse inteFprétatîon. Admirable ingénuité de la jeunesse. J'ai lu depuis quelques romans, et j'ai re- Iroufé dans le récit et la description d'un sentiment d'amour tout ce que j'éprouvais alors dans l'émotion d'une pensée reconnaissante, craintive, et presque filiale. Au moment où j'étais là, immobile, incertain, ne sachant si je devais faire un pas de plus en avant, ou rétrograder, celle que je cherchais avec tant d'agitation ouvre tout à coup une porte vitrée à travers laquelle elle m'observait, s'avance et me salue avec uu doux sourire. * Pardon, madame, lui dis-je en me sentant rougir et en balbutiant. — Oh ! je sais ce que ^ous voulez me dire, s'écria-t-elle en posant sa main sur mon bras pour mieux m'interrompre, j'ai été fort affligée des paroles de vos amis, mais je suis sûre que TOUS êtes parfaitement innocent de, cette grossière et sotte injustice; j'ai suivi depuis trois jours, sans que vous m'ayez vue, vos mouvements et votre inquiétude; je vois que vous êtes bon, et je me réjouis d'une circonstance qui achève de me révéler ce que j'avais déjà pressenti. Asseyez-vous. »
Je m'assis sur un vieux fauteuil en chêne sculpté qui était là, entre toutes les raretés de son magasin. £lle resta un instant debout devant moi, silencieuse et rae regardant d'un regard qui m'étonnait et me troublait; puis elle s'assit à côté de moi, et, me prenant la main: « Comment vous appelez-vous? me dit-elle.— Charles. — Charles! s'écria-t-elle, est-ce vraiîO mon Dieu! quelle singulière chose! Est-ce que vous vous appelez Charles? Dites; ne me trompez-vous pas? Mais pourquoi me tromperiez-vous? quelle méchante idée! Vous vous appelez donc Charles, Charles?» Et sa Yoix était très-émue, et son regard pétillait en se fixant sur le mien ; elle s'arrêta un instant et reprit le cours de ses questions : « Quel âge avez -vous? — Vingt ans. — Vingt ans ! c'est bien cela!... Allons, allons, mais je
suis une folle; que devez -vous penser de moi? Et pourtant!... «Elle s'arrêta encore, mit sa main dans la mienne, etme dit d'une voix affectueuse : « Écoutez, monsieur Charles; voulez- vous bien faire un grand plaisir à. une pauvre solitaire que vous ne connaissez pas? voulez-vous venir dîner ici dimanche prochain, et nonseulement ce dimanche-là, mais tous ceux qui suivront; quand vous n'aurez toutefois point d'invitation plus agréable? Car moi, je ne suis qu'une vieille femme, une marchande de bric-à-brac, et vous êtes un étudiant à l'Université, et vous avez vingt ans! — Oh! je viendrai, m'écriai-je avec une assurance subite dont je me sentis étonné; et rien ne m'empêchera de me rendre à votre invitation. — Ëh bien ! merci, merci, me dit-elle; retournez maintenant dans votre petite chambre, car je sais que vous avez une petite chambre avec toutes sortes de livres très-savants, et que vous êtes fort studieux; allez, je vous attends dimanche. » A ces mots, elle me tendit encore la main, puis se retira; et moi, je sortis en proie à une émotion étrange, ne sachant ce que je devais penser de cette entrevue, de ces paroles affectueuses, de ces regards si vifs, et me réjouissant pourtant de tout cela comme d'un événement heureux. A quelques pas de distance, je me retournai, et je vis Mme Teederhart qui penchait la tête hors de sa boutique pour me suivre du regard, et je me dis comme elle : quelle singulière chose! Mais il me semblait que j'avais la conscience soulagée d'un lourd fardeau.
En rentrant dans la maison où je demeurais, je trouvai mes amis assemblés dans le corridor, et causant d'un air de mystère à voix basse. L'un d'eux, m'ayant vu entrer chez la marchande, était venu en toute hâte le raconter aux autres, et là-dessus des commentaires, quels commentaires! et, lorsque j'arrivai, des plaisanteries, des paroles amères et froissantes.
LE HKLDER. 173
« C'est une folle, me disait Fun ; je le sais d'un de ses voisins qui la voit, depuis plusieurs années, vivre de la façon la plus bizarre, ne sortant pas, ne rendant aucune visite et ne parlant à personne. — C'est une vieille avare, disait un autre, qui s'enferme pour rogner des écus et compter ses pièces d'or cousues dans des lambeaux d'étoffe. — Bah ! disait un troisième , c'est tout simplement une de ces bonnes créatures qui ont une prédilection toute particulière pour les promesses du diable, et qui voudraient retrouver à soixante ans ce qui les charmait à vingt. — C'est une femme excellente! m'écriai-je avec colère, une femme dont je ne souffrirai pas que l'on parle mal devant moi ; » et je rentrai dans ma chambre, laissant mes officieux conseillers fort étonnés de ma vive réponse.
Le surlendemain de ce jour était un dimanche. A l'heure du dîner, je rentrai chez Mme Teederhart. J'avais mis, pour me rendre à son invitation, mon plus bel habit, ma cravate brodée par une de mes sœurs, mon gilet à fleurs, don d'une marraine généreuse, et, en me regardant dans mon petit miroir d'étudiant, je dois dire que je ne me trouvai pas trop mal. J'arrive dans une jolie chambre située au fond du magasin. Quelques meubles simples, mais de bon goût, la décoraient. Un tableau couvert d'un crêpe noir et suspendu à la muraille en faisait le principal ornement. Des vases de fleurs garnissaient la cheminée , et la table, placée sur un tapis tout neuf, portait une nappe damassée et de très-beaux couverts en argent. La marchande, occupée encore comme une bonne maîtresse de maison hollandaise à surveiller le dîner, suspendit sa tâche pour venir au-devant de moi et me remercia avec effusion d'avoir tenu ma promesse. Une jeune servante rangea les assiettes, disposa dans un ordre symétrique les verres et les bouteilles, et nous nous mîmes à table. De ma vie je n'avais vu, même
aux jours de fête de ma famille, un dîner aussi splendide, et cependant Mme Teederhart le trouvait encore . trop mesquin. Elle grondait sa servante àe n'avoir pas servi un poisson plus rare, des poulets plus gras. Elle me versait dans une coupe de verre de Venise du vieux vin de Bordeaux et s'excusait de me recevoir si mal, et, me regardiant boire et manger, semblait ellemême ne prendre aucun goût à tout ce qui était devant elle. Vers la fin du dîner, elle ip'adressa quelques questions sur ma famille, sur mon pays, sur mes projets, et chacune de mes réponses était accueillie par elle avec l'expression d'une touchante sympathie. Après deux ou trois heures d'un entretien pendant lequel elle m'avait plus d'une fois ému par ses témoignages d'intérêt, comme je me disposais à sortir, elle me tira à l'écart et me dit : « Vous m'avez accordé une faveur dont je suis reconnaissante, en me donnant ces doux moments enlevés à votre dimanche; accordez-m'eu une autre. Tenez, je sais que vous n'êtes pas riche, vous me l'avez avoué à moi-même, et seul dans celte ville, avec vos faibles ressources, vous devez éprouver bien des privations. Permettez-taoi de remettre entre vos mains un peu de mon superflu. En vous faisant cette offre, j'obéis, j'en suis sûre, à la volonté de la Providence, qui m'a dotée au delà de mes besoins, sans doute pour que je puisse aussi à mon tour doter dé quelque don ceux qui en sont dignes. Prenez, dit- • elle en me mettant une pièce d'or dans la main ; et voyant que je m'éloignais par un brusque mouvement: Oh! je vous en conjure, ne refusez pas cette modique ofifrafide, songez que c'est une obole que je n'enlève à personne, dont je puis hbrement disposer et que vous* me rendrez un jour.... oui, un jour, quand vous serez riche et heureux comme vous méritez de l'être. » Et en parlant ainsi, elle attachait sur moi un regard tendre et suppliant; puis, glissant une pièce d'or ejltre
mes doigts, elle me serra la main et disparut en me criant : « A dimanche ! Allez, et que Dieu vous bénisse. »
Plusieurs dimanches se passèrent de la sorte, moi toujours empressé de revenir m'asseoir dans sa demeure, elle toujours plus heureuse de me voir, me choyant, m'entourant de soins délicats, m*interrogeant avec une sollicitude toute maternelle sur mes études, sur mes besoins, ^ur mes rêves de jeune homme. Tantôt elle souriait de mes récits ingénus, tantôt elle m'encourageait dans mes travaux, elle applaudissait à mes projets d'avenir, et quand parfois il se trouvait dans mes paroles quelque chose de répréhensible, elle m'adressait des reproches avec une douce et caressante autorité.
J'aurais bien voulu pénétrer aussi dans l'histoire de sa vie, interroger ses souvenirs. Il y avait dans l'expression habituelle de son regard, dans la lente accentuation de sa voix, un caractère de tristesse qui m,'intéressait et que je ne savais comment expliquer. A voir sa physionomie ouverte et prévenante, ses grands yeux bleus dont l'âge n'avait pu éteindre l'éclat, ses lèvres qu'entr'ouvrailà certains moments un doux sourire, ce visage d'une coupe fine et gracieuse, on se disait qu'elle avait dû être belle, et je me demandais si le mystère répandu sur sa vie ne cachait pas une de ces passions mal assoupies dont la beauté est souvent le jouet, si sa tristesse n'était pas née d'une de ces amères déceptions du cœur, d'un de ces souvenirs opiniâtres et profonds que le temps eflEace si lentement, si janlais il les efiface. Mais chaque fois que j'avais tenté de la ramener aux jours de sa jeunesse, je l'avais vue devenir tout à coup si sérieuse et fixer sur moi un regard si douloureux, que je m'étais amèrement repenti de mon indiscrétion, f aurais pu, à l'aide de mes amis, faire interroger les voisins, mais j'aurais eu honte d'employer un tel moyen pour apprendre ce que ma bienfaitrice ne voulait pas
me dire elle-même. Que m'importait d'ailleurs cette histoire mystérieuse du passé? Que m'importait ce qu'il y avait d'étrange, d'inexplicable, dans son affection pour moi ? N*étais-je pas heureux de cette affection ? n'avais-je pas pour cette femme, près de laquelle le hasard m'avait amené, un respect, un attachement filial, et h'était-elle pas pour moi indulgente et tendre comme une mère ? Chaque fois que je revenais la voir, mon cœur s'ouvrait à elle avec plus d'abandon. Nous restions seuls après dîner dans son petit salon, et nous passions là des heures entières à causer comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Chaque dimanche, son ingénieuse soUicitude lui faisait trouver quelque nouveau moyen de m'enrichir en ménageant ma délicatesse, etquandj'hésitaisàacceptersesdons : «Prenez, prenez, me disait-elle ; je vous dois une illusion qui est un bonheur. C'est Dieu lui-même qui vous a an^né près de moi pour nous donner à tous deux ce dont nous avions besoin, à vous une tutelle généreuse, à moi un peu de joie mensongère dans mes regrets. » Un jour que je refusais plus opiniâtrement encore que de coutume d'accepter tout ce qu'elle m'offrait, elle me dit d'un ton moitié riant et moitié sérieux : « Je ne suis pas si désintéressée que vous le croyez ; j'ai une grâce à vous demander.... puis s'interrompant tout à coup : Oh ! non, je n'oserais pas ; c'est' une chose folle que vous ne comprendriez pas et qui me rendrait peut-être bien ridicule à vos yeux. — Non, parlez, lui dis-je, parlez, je respecte aveuglément toutes vos volontés, et je ne donnerai jamais à tout ce qui viendra de vous qu'une noble et sérieuse interprétation. — Eh bien ! je voudrais.... mais en vérité, c'est un enfantillage qui va vous paraître étrange ; je voudrais vous voir venir un jour chez moi revêtu d'un habit vert avec . des boutons de métal et un gilet de pluche bleu. Ce vêtement-là n'est plus de mode, et vous n'oseriez vous
montrer ainsi devant vos camarades ; mais voulez-vous bien le porter une fois, une seule fois pour votre vieille amie? — Oui, m'écriai -je avec le même accent d'enthousiasme que j'aurais mis à formuler une résolution héroïque ; je viendrai chez vous ainsi vêtu, et non pas une fois, mais toujours si vou3 le désirez. »
En la quittant, je courus chez le tailleur, qui trouva fort étrange que je voulusse être habillé comme il y a vingt ans ; mais ses objections ne pouvaient m'émouvoir, et il se .mit à l'œuvre.
Le dimanche suivant, j'entre chez Mme Teederhart, avec mon habit à larges basques tombant audessous du jarret, et mon gilet descendant jusqu'au milieu du ventre. Les passants s'arrêtaient pour me voir dans la rue, et si nous avions été au temps du carnaval, on aurait pris ce costume suranné pour une mascarade. Mais je me souciais peu des remarques que Ton pouvait faire, je ne songeais qu'au bonheur de remplir le désir de ma bienfaitrice, bien que ce désir me parût, à vrai dire, une fantaisie un peu étrange. En me voyant, Mme Teederhart pousse un cri, puis s'approche et me regarde en silence des pieds à la tête, et joint les mains, et me regarde encore avec une expression étonnante de joie et de surprise. Puis me conduisant au fond de son salon « : Attendez, me ditelle, il manque encore quelque chose à votre toilette. » Elle s'approche d'une armoire, en tire une longue cravate blanche brodée, la met à la place de mon col de satin, me regarde et s'écrie : « mon Dieu ! mon dieu ! » et me prenant les mains dansles siennes, elle me contemple l'œil ému, le cœur agité, sans pouvoir proférer une parole. Tandis que nous étions là debout tous deux, elle muette, et moi cherchant à deviner le secret de son émotion, tout à coup entre une de ses amies, qui me regarde et s'écrie : « Herr Jésus! c'est M. Charles !» A ce nom magique, Mme Teederhart met ses mains sur
son visage, pousse une exclamation de douleur, et s'enfuit dans une autre chambre. « C'est M. Charles, répète son amie, » et m'observant encore de plus près: « Vraiment ! vraiment ! a-t-on jamais vu une ressemblance pareille ! — Mais, qui donc, m'écriai-je, est ce M. Charles que vous connaissez? — Quoi! vous ne le savez pas? le fils de mon amie, le fils adoré qu'elle pleure toujours. » Et s'approchant du grand tableau voilé que j'avais remarqué le premier jour de mon arrivée chez Mme Teederhart , elle ôte le crêpe qui le recouvre, et je vois un jeune homme de mon âge, vêtu comme je l'étais en ce moment, et si semblable à moi, qu'un peintre n'aurait pu faire mon portrait avec plus d'exactitude, qu'un miroir n'aurait pu mieux refléter les traits de mon visage. « Oh! pauvre ffemme, m'écriai-je! pauvre malheureuse mère! A présent, je comprends tout ce qu'elle a souffert, toutes les joies menteuses et les cruels regrets qu'elle a dû éprouver en me voyant. »
Au même instant, Mme Teederhart parut. Elle était pâle et défaite, et l'on voyait à ses yeux rouges, qu'elle venait de pleurer. « Chère Thérèse, dit-elle à son amie, revenez me voir bientôt, et maintenant, laissez-moi tout entière à mes souvenirs. » Son amie hii serra la main en silence, et s'éloigna. La pauvre mère, abattue et oppressée, s'assit; puis, me prenant- la main et jetant un regard sur le portrait dégagé de son voile: « Vous savez tout, à présent, me dit-elle ; vous savez pourquoi j*ai été si vivement émue en vous voyant par hasard passer un jour devant ma demeure, pourquoi j'ai cherché à vous voir plus souvent, et pourquoi je vous ai aimé. Pardonnez-moi si l'affection queje vousai témoignée s'adressait moins à vous qu'à un souvenir. Je n'ai cherché d'abord en vous, je dois l'avouer, qu'une ressemblance ; mais, après avoir trouvé celle de la physionomie, qui aurait bien pu ne produire dans mon
esprit qu'une impression passagère, j'ai trouvé celle de Tâme et du caractère, qui m'a de plus en plus inspiré je ne sais quel indicible sentiment de tendresse et de reconnaissance, comme si vous aviez vous-même préparé cette ressemblance pour me donner un bonheur illusoire, un doux mensonge,' un rêve. Hélas! celui dont vous voyez ici le portrait, celui qui vous ressemble tant et dont, par une singulière fatalité, vous portez le nom, il était comme vous, jeune, bon, honnête. Malheureusement il n'était pas si raisonnable que vous, il aimait les entreprises hardies, les rêves aventureux. Ce salon, où vous trouvez du luxe, lui semblait trop pauvre, cette ville trop obscure, ce pays trop étroit; il voulait s'élancer dans l'espace, tenter les grandes choses. Les voyages les plus lointains, les projets les plus périlleux étaient ceux qui souriaient le plus à sa vive et ardente imagination. Je pouvais lui laisser une fortune assez considérable, car, quoique je ne sois qu'une marchande de bric-à-brac, je ne compte point parmi les plus pauvres d'Utrecht. Mais la fortune ne lui suffisait pas, il voulait la gloire, la gloire des danr gers, des explorations hasardeuses, des succès incertains, la gloire des Houtman, des Heemskerk, ces vaillants voyageurs de la Hollande. Que de fois, le voyant si désireux de s'élancer sur les flots de l'Océan, ne lui ai-je pas dit, comme la pauvre mère dont parle le poète delaFrise,GijsbertJapick: « Charles, Charles, pourquoi « veux-tupartir Ha ville qui t'a vu naître est-elle donc si «petite, la maison qui t'a abrité est-elle si triste, le cœur « de ta mère est-il si pauvre, que tu ne puisses trouver «dMis l'aspect de cette ville, dans les joies du foyer pa- « lernel, dans la tendresse sans bornes qui a veillé sur « ton enfance, un aliment suffisant pour ton âme et ton «imagination? »» Mais son père, dont l'autorité aurait soutenu la mienne, était mort : mes vœux et mes prières furent inutiles. Cet enfant bien-^dmé, ce fils unique
partit. Il y a aujourd'hui vingt ans que je lui disais adieu sur la rade d'Amsterdam ; il y a aujourd'hui vingt ans que je le voyais pour la dernière fois. Il périt dans un naufrage, et depuis le jour où j'ai appris cette affreuse nouvelle, je n'ai pas connu une pensée de joie jusqu'au moment où je vous ai remarqué, où, me livrant à une folle erreur, j'ai tâché de confondre l'image gravée dans ma mémoire avec celle qui vivait devant mes yeux. Mais votre présence m'affligeait en me consolant , et je ne pouvais vous parler de ce fils dont vous me rendiez le souvenir plus vif et plus saisissant. Vous avez dû me trouver parfois bien bizarre, n'est-ce pas ? Maintenant vous savez tout ; maintenant que vous voyez combien j'ai souffert, aimez-moi encore un peu, si ce n'est par reconnaissance, au moins par pitié. »> Et comme par l'effet même de mon émotion, je tardais un instant à lui répondre : « Oh! ditesmoi, s'écria-t-elle, dites-moi du moins que je ne cesserai pas de vous voir, que vous ne vous en irez pas comme mon malheureux Charles, tenter les hasards d'une périlleuse navigation. Je vous le demande, nonseulement pour moi, qui ne suis que votre vieille amie, mais pour votre mère. Hélas! si vous saviez ce qu'il en coûte au cœur des pauvres mères, de voir leurs fils partir pour les pays lointains et de les sentir errants sur les vagues quand le vent gronde et que le ciel est sombre. — Non, lui répondis-je, je n'ai point ces idées aventureuses qui nous portent à quitter le sol natal et à nous en aller au loin chercher le vague bonheur qui nous est apparu dans nos rêves. Je resterai ici, près de vous, près de mes parents ; je deviendrai un honnête magistrat, un pacifique citoyen d'Utrecht, un bon père de famille, m'en allant chaque jour régulièrement au tribunal, et le soir fumant paresseusement ma pipe en prenant une tasse de thé. Voilà mon avenir, et je n'en désire pas d'autre. — C'est bien, c'est bien, me dit
la pauvre mère. Ah! pourquoi mon fils n'a-t-il pas eu ces idées de calme et de vie bourgeoise! je le verrais encore là, et je serais la plus heureuse des mères. Hais vous me restez du moins, vous qui êtes son image, TOUS qui trompez parfois mon cœur par votre ressemblance avec lui, vous me restez, et je remercie le ciel, qui dans mon malheur, me donne, comme un dernier rayon de joie, cette dernière illusion.
Dès ce moment, les hens qui s'étaient étabUs entre madame Teederhart et moi se resserrèrent de plus en plus. Je revins d'abord la voir chaque jour, et puis plusieurs fois par jour. Depuis que j'avais pénétré dans le secret de sa douleur, je comprenais tout le charme de son illusion, et j'éprouvais un vif sentiment de joie à penser que ma présence pouvait adoucir ou suspendre Famertume de ses regrets. Chaque jour aussi la pauvre femme redoublait envers moi de soins et de tendresse. Il n'était sorte de moyens ingénieux qu'elle n'imaginât pour deviner un de mes désirs ou pour satisfaire une de mes fantaisies. On eût dit que, comme je tenais la place de son fils, elle avait peur do me voir partir ainsi que lui, et toutes ses prévenances, tous ses dons, toutes ses paroles affectueuses, étaient autant de pieux artifices pour me retenir plus fortement près d'eUe.
Quelques années se passèrent ainsi. Ceux qui d'abord ne l'avaient regardée que comme une femme bizarre furent vivement émus en apprenant ce qu'elle avait souffert, et mes amis, qui s'étaient moqués de ses prévenances envers moi, vinrent l'un après l'autre lui demander pardon de la scène qui l'avait efl'rayée. Mon cours de droit était fini, mais je restai à Ulrecht, poursuivant en dehors des leçons universitaires quelques études spéciales. Mon père et ma mère vinrent me voir. Je les conduisis chez elle. « Laissez-moi votre Charles, leur dit-elle, j'aurai bien soin de lui ; c'est mon fils
adoptif. Je ne Yeox pas Fobliger à changer de nom» je ne yeox pas le dérober à Totre affection. Encore quelque temps, et il vous reviendra tout entier, et si je ne fais pas, selon la coutame, un contrat par-nlevant notaire pour lui donner son titre d*adoption, c'est que le meilleur de tous les contrats est là, » ajouta-t-elle en mettant la main sur le cœur.
Elle mourut en me donnant sa bénédiction, et je la pleurai comme une mère. Son testament m'instituait son héritier absolu. < Je n*ai point d'autres parents, écrivait-elle à la fin de ses dispositions, qu'une vieille cousine fort riche. Si Charles veut lui offrir une portion de ma fortune, je le lui permets, mais je le prie en grâce, et c'est le dernier vœu d'une mourante, d'en conserver la plus grande part. » Elle instituait de plas une rente de cent florins, à perpétuité, pour la femme de quelque pauvre marin qui aurait perdu un fils dans un naufrage. J'acquittai ce legs pieusement, j'allai trouver la cousine, qui ne voulut rien recevoir de Théritage dont je lui offrais une part, et je restai mattre d'une fortune inespérée. L'année suivante, je me mariai; je devins juge à Utrechl; mon fils aîné s'appelle Charles, ma fille porte le nom de ma bienfaitrice, et ma femme, mes enfants et moi, nous prions chaque jour pour elle. »
Le Hollandais, ayant achevé son récit, détourna la tête, et je le vis passer la main sur ses yeux comme pour essuyer une larme. Son compagnon, qui était un gros et gras personnage dont les membres un peu lourds avaient été évidemment fortifiés par une ample consommation de rosbif, et les joues colorées par l'usage du genièvre, prit la parole et dit : « Voilà une histoire qui prouve bien que les Hollandais ne sont pas comme certains voyageurs malavisés se plaisent à les représenter, des êtres absorbés par la matière; moi j*en sais une encore.... Mais voilà que nous arrivons à
Niewdiep. » En disant ces mots, il se le^a^ nous fit un léger salut et sortit. Une jeune femme Taitendait sur le quai, et se jeta dans ses bras aTec une joie touchante; deux petits enfants aux joues rondes et roses comme des pommes de Normandie se suspendirent à sa redingote : l'heureux voyageur s'éloigna avec son doux fardeau. C'était peut-être là l'histoire qull voulait nous raconter.
J'avais quitté en même temps que lui notre romi enfumé, et je regardais avec surprise le tableau qui se déroulait à mes yeux. A la place des plaines marécageuses, des landes arides, des cabanes isolées, dont l'as^ pect monotone fatigue les yeux à partir d'Alkmaar, tout à coup j'aperçois de larges et beaux édifices, des magasins de marine et une population animée. J'entends l'officier qui commande une manœuvre sur une frégate, les matelots qui hèlent les cordages, le tambour militaire qui bat dans les rues, et le clairon qui sonne à la porte d'une .caserne. Deâ bâtiments de commerce entrent dans le port, des barques glissent le long des canaux, des portefaix s'en vont le dos courbé sous des sacs de riz ou de café. Nous sommes dans l'entrepôt de la mer du Nord, dans l'un des ports militaires de la Hollande.
Il y a quarante ans qu'à la place de ces édifices, de ces chantiers, on ne voyait encore qu'une pauvre maison de paysan. La création du canal du Nord a fait en peu de temps une ville animée d'une plaine déserte. C'est ici que les navires d'Amsterdam s'arrêtent en revenant des Indes et en y allant ; c'est ici que l'on a entassé tout le matériel et l'armement des bâtiments de guerre. Quand un de ces bâtiments part pour quelque contrée étrangère, il vient pr^dre à Niewdiep ses canons et ses boulets ; pui&, au retour, il quitte son appareil militaire. On lui enlève ses armes, ses munitions, on lui enlève la plus grande partie de ses voiles, quelquefois
même ses mâts, et il entre dans les bassins d'Amsterdam comme mi pacifique bourgeois incapable d'offenser qui que ce soit. J'ai vu une fois une magnifique frégate suivre ainsi sa route, le pont vide, les écoutilles fermées, les hunes abattues. Hélas ! c'était grande pitié. Vingt-quatre chevaux la traînaient paisiblement le long du canal. On eût dit d'un roi vaillant et courageux dépouillé de son armure et enchaîné au paresseux attelage de ces rois fainéants dont parlent noà vieilles chroniques. Gomment les compatriotes de Tromp et de Ruyter peuvent-ils se résoudre par je ne sais quel calcul d'intérêt matériel, à humiUer ainsi plusieurs fois dans l'année leurs plus beaux bâtiments?.Avoir vu la frégate tière et Joyeuse s'élancer hors du port, le pavillon au vent, les matelots sur les vergues et la njitraille sur les flancs, aux acclamations enthousiastes de la foule, au bruit des cordages qui roulent sur leurs poulies, des porte-voix qui ordonnent la manœuvre^ des sifQets d'argent qui marquent la mesure, des voiles que le vent déroule avec fureur comme s'il allait les déchirer; l'avoir vu bondir sur sa route comme un coursier audacieux, fendre les vagues, braver l'orage, disparaître dans le lointoin comme si elle s'élançait à la conquête d'un nouveau monde, et la voir revenir ensuite si nue, si morne, si lente, hélas I encore une fois, il y a de quoi faire saigner le cœur de quiconque a jamais posé le pied sur un navire.
A Niev^diep, nous prîmes un passager, qui, me voyant contempler avec la curiosité d'un étranger le spectacle offert à mes yeux, m'aborda avec ce sentiment d'hospitalité que l'on trouve toujours aux dernières limites de chaque contrée, et me dit : « Je suis un habitant du Helder, je demeure au bord de notre grande digue, venez ce soir chez moi, vous verrez la mer tout à votre aise. » Il me donna sa carte, et j'acceptai son offre avec joie. Nous glissions de nouveau lentement
sur le canal, qui a encore une lieue d'étendue. Sur toute sa longueur s'étend une ligne de petites maisons peintes en rouge, posées au bord de l'eau, suivant ses circuits. On dirait un collier de corail. Chacune de ces petites demeures a un aspect riant et paisible qui plalt aux regards. Celle-ci porte sur ses fenêtres badigeonnées des vases de fleurs. Celle-là, plus ambitieuse, s'abrite derrière un arbre aux longs et verts ramaux déployés comme un éventail. L'une est la tente chérie ou le marin revient, au retour de ses longs voyages, goûter le charme du repos et les joies de la famille. L'autre est le cabaret où il retrouve, avec un surcroît de bonheur, sa longue pipe de terre et le genièvre dont les vins de France et les liqueurs du Portugal n'ont pu lui faire oublier l'ardeur enivrante. A chaque pas on rencontre un de ces honnêtes marins qui s'en va mollement goûter les douceurs du far niente, en attendant l'heure de repartir, et des enfants qui, à peine débarrassés de leurs lisières, courent dans une barque comme des canards courent à l'eau. Il y a là une population de six mille âmes, dont la mer est le premier élément, et qui ne pourrait adorer que Neptune et Thétis, si elle n'adorait fort pieusement le Christ.
Le Helder est une petite ville élégamment bâtie, jeune et coquette, qui, dans son mouvement ambitieux, s'allonge en droite ligne, et s'allongerait bien plus encore si la mer n'était là pour l'arrêter. Il y a là un singulier mélange de population, des bourgeois, des marchands, des fonctionnaires, des soldats, des navigateurs qui arrivent, d'autres qui partent. C'est le dernier coin de terre hollandaise que le marin salue en s'éloignant, et le premier qu'il aperçoit à son retour. C'est là qu'on vient lui dire adieu, et là qu'on vient l'attendre. Que de vœux échangés sur cette grève entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent ! Que de larmes versées par de beaux yeux, et quelquefois si vite es-
suyées I Et la mer est là qui continue à battre le pied de ses remparts, et semble se moquer, dans son étemel soupir, de toutes ces tristesses trompeuses, de tous ces regrets d'une heure.
Auprès de cette petite cité du Helder, s'élève une vaste et puissante forteresse, commencée par Napoléon, et finie par Guillaume I". Napoléon avait de grandes vues sur cette côte de Hollande. J'en ferai, disait-il, le Gibraltar du Nord; et il était venu lui-même en reconnaître la situation, et il s'était embarqué sur un simple balelet de pêcheur pour voir de plus près les contours du Texel, et établir sa ligne de défense. Des deux forts dont il avait arrêté le plan, l'un portait le nom de Lasalle ; on l'appelle aujourd'hui le Prince- Héréditaire. L'autre, que l'on nommait le Roi de Rome, a vu son royal titre s'en aller, à la chute de l'empire, avec les autres titres de celui qui lui-même devait bientôt s'en aller mourir dans une ville autrichienne. Le peuple des villages voisins n'a cependant pas oublié l'auguste nom qui décorait la forteresse naissante du Helder, et plus d'un paysan de la Noord-Holland parle encore avec un singulier sentiment d'enthousiasme de cet homme au regard profond, que l'on voyait passer comme un météore, et qui, de distance en distance, laissait sur ses traces un champ de mort ou une œuvre de géant.
L'idée que Napoléon avait conçue en voyant ici Ja mer du Nord resserrée entre le rivage de Hollande et celui du Texel, comme la mer Baltique au détroit du Sund entre la côte de Danemark et celle de Suède, aété lentement mais scrupuleusement réalisée. Il y a là tQois bastions étendus, casemates, construits de manière à renfermer facilement une nombreuse garnison, qui peuvent envoyer des boulets tout près du Texel, empêcher un bâtiment de franchir le détroit, et défendre ainsi l'entrée du pays. La côte est d'ailleurs
protégée à une assez longue distance par des bancs de sable^ des brisants et des rochers qui en interdisent l'approche aux bâtiments. Puis, la digue, garnie de canons, serait encore, en cas d*attaque, un rempart redoutable. Cette digue a près de deux lieues de longueur. Elle s*élèye à quarante pieds au-dessus' du niyeau de la mer, et descend à deux cents pieds de pro<fondeur dans les vagues, sous un angle de quarante degrés. Elle est construite tout entière avec des blocs de pierre arrachés aux montagnes de la Norvège ; soutenue à sa base par des quartiers de roc, couverte de terre et de gazon à sa sommité, elle sert de route aux charrettes et de promenade aux bons bourgeois. C'est certainement Tune des œuvres les plus colossales, les plus admirables du génie moderne. Quand on mesure du regard l'étendue et la profondeur de cette muraille de roc, il semble que les habitants de laNoord-Holland doivent n'avoir désormais plus rien à redouter des inondations, et cependant bien peu d'années se passent sans jeter dans leurs cœurs le doute sinistre et l'épouvante. La vague impétueuse, infatigable, monte, grossit sans cesse, et sans cesse vient se briser contre la barrière qui l'arrête. Plus le rempart est ferme, et plus elle semble inflexible dans sa colère, implacable dans ses efforts. Dieu lui a jeté sur certaines rives un grain de sable pour limite; mais quand l'homme entasse pierre sur pierre, et vient aussi lui dire : Tu n'iras pas plus loin ; on dirait que l'élément terrible s'indigne à cette voix d'esclave qui parodie la voix du maître, et alors la mer s'élance de toute sa hauteur, et retombe de tout son poids contre Tédifice de l'homme. Assisau bord du chemin, sur l'un des points les plus élevés de la digue du Helder, je ne me lassais pas de voir cette grande mer du Nord, cette mer qui déjà m'avait emporté au loin et qui semblait encore m'appcler. C'était le soir. A la lueur mobile de la lune, qui
tantôt se montrait dans toat son éclat, et tantôt disparaissait sous un nuage, je distinguais d'un côté la grève sablonneuse du Texel, de l'autre des collines arides parsemées çà et là de quelques joncs, traversées seulement par le sentier solitaire du pêcheur, et dans le lointain l'onde immense qui toache à la fois aux froides plages du Nord et aux rives embaumées de l'Orient. Je promenais tour à tour mes regards d'un point à un autre, d'un navire qui voguait dans l'espace à une barque qui rentrait au port, et alors je me sçntais de nouveau saisi par cette magie des flots que les anciens personnifiaient dans les sirènes, et je me dirais avec je ne sais quel vague désir mêlé de tristesse : Oh ! oui, quiconque s'est une fois livré à tes caprices, ô mer terrible et charmante, voudra s'y livrer toujours! et quiconque, du haut d'un navire, a dans ses rêveries prêté l'oreille à ton murmure, croira toujours entendre, dans le soupir du vent, dans le choc de tes flots, une voix mystérieuse qui l'attire et lui parle des pays lointains. Quand j'arrivai dans la maison de M. E.... qui m'avait invité à passer la soirée chez lui, la table était mise, l'eau bouillonnante sifflait dans la théière, et la servante achevait de l'entourer de tartines de beurre, de tranches de bœuf fumé, de harengs et de fromage, c'est-à-dire de tous les éléments d'un très-confortable souper hollandais. M. E.... me prit par la main en me reprochant doucement d'arriver si tard, puis me présenta Nà sa femme, à ses filles et à un négociant de ses amis qui avait déjà fait plusieurs fois le voyage des Indes. Entre les personnes réunies chez M. E..., il n'y avait qu'une légère différence d'âge, mais celte différence représentait un siècle pour l'intelligence. La maîtresse de la maison, née en Prise, portait encore la riche et ambitieuse coiffure de sa province, les deux lames d'or sur les tempes, le diadème en brillants sur le front. Elle ne parlait que le hollandais, et ce qu'elle
eût bien préféré encore, c'eût été de parler le dialecte de sa province, de se chère province qu'elle n'avait (piittée qu'une fois pour faire un voyagea Amsterdam, et plus tard pour venir au Helder. Les deux jeunes fifles au contraire, douces et naïves créatures à l'œil bleu, au visage candide, portaient, selon le dernier numéro du Journal des Modes , les cheveux en bandeau et les manches plates. Elles gazouillaient avec un embarras ingénu (jTielques mois de français, lisaient, sans le secours d'aucune traduction, Jocelyn et les Orientales^ et parlaient du plaisir qu'elles auraient à venir à Paris, pour parcourir les boulevards, disait l'une, pour aller au spectacle, disait l'autre, et pour assister aux séances de la Chambre des députés, ajoutait le père. C'était un homme modeste et instruit qui avait voyagé, étudié, et qui s'intéressait à la fois aux grandes questions d'art, de politique, de science et d'industrie. Il faisait, par sa causerie instructive et variée, un singulier contraste avec son ami, qui aurait fort aimé qu'on ne dît rien ou qu'on jetât de temps à autre, entre deux bouffées de tabac, un mot sur le prix des denrées coloniales. Mais, telle qu'elle était , avec ses différences de goût et de caractère, cette petite réunion me plaisait beaucoup par son air de franchise et de simplicité, et j'étais d'ailleurs reconnaissant de la cordialité avec laquelle on me recevait dans une maison où j'entrais pour la première fols. M. lE.... me serrait les mains et me remerciait d'être venu. Sa femme, dans un excès de politesse qui pouvait devenir embarrassant s'il avait continué, remplissait de morceaux de sucre ma tasse de thé et couvrait mon assiette de tranches de boeuf. Une de ses filles, je crois en vérité que c'était la plus jolie, se leva etvintm'offrir gracieusement une longue pipe de terre garnie d'un excellent tabac. Je me rappelai l'histoire de ce philosophique paysan d'Allemagne qui s'était jeté àl'eau pour sauver le caniche débile de la dame châ-
telaine de son village. Quand il monta au castel trempé de la tête aux pieds et portant délicatement sur ses bras le roquet s^in et sauf : < Parle, lui dit le seigneur dans le mouvement enthousiaste de sa reconnaissance : que veuX'tu que je te donne pour te récompenser de ton courage? veux-tu de l'argent, veux-tu un de mes plus beaux bœufs, veux-tu le champ qui est près de ta ferme? — Non, dit l'honnête paysan, je n'ai pas besoin de tout cela; mais il y a une chose qui nm ferait grand plaisir.... Si j'osais la demander, je me jetterais bien à l'eau une seconde fois pour l'obtenir. — Voyons, de-? mande. — Monsieur le baron ne se fâchera pas! — Non. — Dam! c'est que c'est bien hardi de la part du pauvre Franz. — Allons, parleras-tu? — Eh bien! je voudrais que Mme la baronne remplît de tabac la belle 'pipe de monseigneur et me la donnât à fumer. « Le baron fronça le sourcil et serra les dents comme lorsqu'il allait avoir un accès de colère; mais la baronne, qui était douce et bonne autant que belle, apaisa d'un regard son redoutable maître, prit la pipe, la remplit -avec ses jolis doigts roses d'un tabac parfumé, et la remit en souriant à Franz, qui s'assit sûr la pelouse et fuma délicieusement ; et s'il y a jamais eu au monde un être complètement heureux, c'est sans aucun doute Franz, depuis la première jusqu'à la dernière bouffée de fumée qii'il exhala lentement. Plus heureux que Franz, je n'avais pas eu besoin de plonger dans la rivière, de sauver un caniche, pour recevoir des mains d'une charmante jeune fille une pipe choisie, et $ije n'ai pas chanté ce nargujlé hollandais, c'est que , je vous l'assure, les Muses n'ont pas voulu me seconder dans mes intentions poétiques.
Quand nous eûmes satisfait amplement aux vœux hospitaliers de Mme E..., qui ne se lassait pas de nous servir du thé , la conversation devint plus animée, le marchand lui-même devint assez causeur;
et de quoi pouvions-nous parler, si ce n'est de l'élément qui est le perpétuel sujet d'entretien des habitants du Helder, de cette mer que nous entendions gérair au pied de la digue , et dont nous voyions à travers la fenêtre les vagues assombries çà et là, au passage d'une nuée obscure, et argentées en d'autres endroits parla clarté de la lune? Les deux jeunes filles racontaient avec une émotion naïve les terreurs qu'elles éprouvaient parfois en entendant, dans les longues Duits d'hiver, le fracas des flots impétueux qui se brisaient au pied de leur demeure, comme au pied d'un navire. Leur père vantait, ajuste titre, le génie, la persévérance des Hollandais qui ne se lassaient pas de lutter contre l'Océan, et le marchand peignait sans s'en douter, en style poétique, la beauté sereine des mers du sud, la phosphorescence des vagues dorées par le soleil, et la tiède haleine des vents alizés. Puis il se mit à parler de3 croyances superstitieuses des marins hollandais, et je récoulai avec un surcroît d'attention.
« On ne saurait se figurer, nous disait-il, jusqu'où va la crédulité traditionnelle et l'esprit subtil, rêveur
* et souvent poétique, de ces bonnes gens qui ont l'apparence si mat^/iellè. Les physiciens nous donnent. Dieu sait, chaque année et chaque jour assez d'explications sur l'influence des saisons, le mouvement des vents, la force des courants ; mais le matelot ne veut point entendre parler de tous ces calculs de la science, lia sa science à lui, la science que ses anciens camarades lui ont enseignée dans les causeries du soir sur le gaillard d'avant , ou dans les heures de repos passées à la taverne. « Bah! me disait une fois l'un «d'entre eux, à la suite d'un violent orage, avec vos «vents d'équinoxe, tout cela est bel et bon, il n'en est « pas moins vrai que, si chacun de nous avait bien payé « ses dettes en partant, nous ne serions pas là à hourlain-
^^^guer sur cette vilaine mer, comme nous le faisons de-
e puis huit jours. » Et c'est ainsi qu'ils expliquent la plupart des phénomènes dont leur intelligence ne comprend pas la cause; ils attribuent les retards qu'ils éprouvent, les heures de calme et de tempête, nonseulement à la présence de certain passager qui aura sur la conscience quelque péché trop gros à porter, mais à des objets inanimés, à un meuble nouveau, à un bout de câble, à une voile , quelquefois à un trait de la physionomie, à une barbe , à un regard de travers. Us ont la superstition des joueurs, et de plus ils croient à je ne sais quelles puissances mystérieuses, tantôt funestes et tantôt bienfaisantes, à des expiations forcées, à des apparitions merveilleuses. Par exemple, ajouta le marchand en se tournant de mon côté, vous avez bien entendu parler du grand voltigeur hollandais? — Oui, sans doute, répondis-je; mais je ne l'ai jamais vu; ni vous non plus, je suppose? — Non; et pourtant, je vous avoue que je me suis demandé plus d'une fois si ce que ma raison s'obstinait à ne considérer que comme un conte grossier, n'était pas une terrible réalité, tant je connais d'honnêtes marins qui en parlent comme d'un fait avéré ; e* la gravité sombre avec laquelle ils racontent ordinairement les apparitions de ce fantôme a je ne sais quoi de saisissant. Vous savez que c'est un grand vaisseau de guerre, sans mâts et sans voiles, que l'on aperçoit de loin, comme une baleine monstrueuse, à l'horizon, et que les jeunes matelots, encore peu expérimentés, prennent facilement pour une langue de terre. Ce vaisseau navigue contre vent et marée , sans qu'on puisse voir seulement s'il y a une main au gouvernail; il ne bondit point sur les vagues comme un bâtiment ordinaire, il se trace un large et profond chemin et glisse sans secousse ; la mer semble s'affaisser sous lui avec terreur. Tout à coup il s'élance , il tombe comme un oiseau de proie à quelques encablures de distance du navire
qui passe , et alors on aperçoit des hommes, ou plutôt des squelettes , au visage pâle et cadavéreux , qui se dressent sur ses bastiugages, grimpent dans ses eniléchures , et courent dans ses hunes. On entend des voix plaintives et lamentables qui demandent des nouvelles d'une ville anéantie depuis des siècles, et prient les matelots de vouloir bien venir chercher quelques lettres et les remettre à leur adresse. Mais malheur à celui qui oserait se charger de ces lettres, car chacune d'elles est plus lourde à porter que des milliers de quintaux, et ferait couler bas le navire. Demandez maintenant à nos matelots ce qu'ils pensent de ce vaisseau fantastique : ils vous répondront qu'il porte dans ses flancs des hommes coupables d'un grand crime, et condamnés pour ce crime à errer sur les flots jusqu'à la fin du monde, comme le chasseur noir des ballades allemandes , qui doit sans cesse courir à travers les bois et les montagnes, avec ses chiens et sespiqueurs. Si c'est une chose terrible de les entendre raconter ces légendes d'expiation , vous aimeriez à les écouter le soir lorsqu'à la lueur des étoiles, assis sur une caronade, ou debout contre un mât, ils commencent à parler du merveilleux navire où l'on goûte toutes les joies de la vie de marin, sans en ressentir jamais les fatigues ou les déceptions. Ce navire est si grand , que personne n'a jamais pu en mesurer la longueur. Mais un fait qui peut donner une idée de son étendue , c'est qu'il met un an à virer de bord. Des officiers, des contre-maîtres, des matelots , forment de distance en distance un équipage à part. Le capitaine se tient au haut de la dunette, et quand il donne un ordre , on expédie aussitôt une estafette à cheval, qui court au grand galop le transmettre au poste voisin, lequel le fait parvenir de la môme manière à un autre, et ainsi de suite. Les mâts sont si hauts, que l'on cite comme de grands voyageurs les gabiers qui ont été
deux fois jusqu'aux barres de perroquet. A chaque hune, il y a une auberge où le matelot s'arrête plusieurs jours pour se reposer de ses fatigues, et plus d'un qui est parti de l'entrepont jeune et dispos, et qui est monté seulement jusqu'au petit hunier, s'en est revenu avec des cheveux blancs, tant le trajet est long. Mais quelle douce vie on passe à bord de cet admirable bâtiment ! Là , le matelot n'est pas tenu de vivre dans un triste veuvage, il peut îivoir auprès de lui sa femme et ses enfants ; son hamac est suspendu à deux arbres chargés de fruits, son fourniment ne se ternit point par l'humidité, et le fourbissage se. fait avec une plume de paon que l'on promène tout simplement sur le cuivre des canons et des boussoles. L'entrepont est un vaste jardin semé de salade toujours verte, de persil, de cresson, et la cale ressemble à une de ces belles grottes de roc où coule une eau fraîche et limpide. De plus , la ration est illimitée, la solde se paye chaque semaine en pièces d'or, et il n'y a point de commissaire. Les voiles, qui ont plusieurs lieues d'étendue, §ont d'une étoffe do soie si légère , qu'il suffit de les presser du bout du doigt pour les carguer ; les câbles sont forts comme des chaînes de fer, et souples comme des fils d'araignée. Un enfant en porterait d'une seule main un rouleau de plusieurs milliers de toises. la vous laisse à penser la joie que les mousses doivent éprouver quand ils entendent fairei un de ces merveilleux récits, et il y a, je vous le jure de vieux matelots intimement convaincus qu'ils iront un jour habiter ce paradis flottant de la marine , quand ils auront assez halé la bouline et viré le cabestan dans ce monde.... Mais je vous fais là des contes d'enfant, et j'oublie que demain au point du jour, si la brise se soutient, nous mettrons à la voile , et que j'ai encore plusieurs affaires à régler ce soir. — Et de quel côté, lui dis-je, vous dirigerçz-vous donc deriaain? — Nous allons à Batavia.
C'est un long voyage , mais Tannée prochaine j'espère être de retour. »
A ces mots, le digne marchand se leva, dit adieu d'une voix émue à notre hôte, à sa femme, à ses enfants, me serra la main affectueusement, puis s'éloigna accorapagné de nos vœux. Je devais partir aussi le lendemain. Je quittai à regret l'aimable et honnête famille que le hasard m'avait fait connaître ; j'allai sur la digue saluer encore cette mer du Nord que je ne reverrai peut-être plus, et en m'en retournant rêveur du côté de mon hôtel, je ne songeais qu'à ces dernières paroles du marchand : « Nous allons k Batavia ! » Il y a donc de par le monde des gens assez heureux pour pouvoir aller à Batavia t
Diverses tribus ont passé sur le sol des Pays-Bas; trois races principales l'ont peuplé : celle des Saxons , des Francs et des Frisons. Les Saxons, dit un historien allemand, forcés de quitter leur patrie, donnèrent à la province qu'ils envahirent le nom de Flandre, dérivation de l'épilhète de flamands (fugitifs) , qui exprimait leur situation. D'autres Saxons se répandirent dans |es districts de Drenthe et del'Overyssel, qui forment aujourd'hui deux provinces du royaume de Hollande. Les Francs se fixèrent d'abord dans le Brabant, et, au vm* et au IX* siècle, étendirent leur domination sur une partie du sol conquis par les Frisons, qui furent alors refoulés sur les côtes de la mer du Nord*. La fusion