‹ En Amérique et en EuropeChapitre 29 sur 34 · htorii GocoudarstvarossiiskagOj t. VIIÎ, glava · texte numérisé non relu

htorii GocoudarstvarossiiskagOj t. VIIÎ, glava

2. Plusieurs de ces chants ont été reproduits dans l'excellent recueil publié en 1841 à Saint-Pétersbourg sous le titre de : Skazaniick rousskaya narodaj traditions du peuple russe, 3 vol. in-8.

menl, soit qu'on s'aventure avec la Tarantass ou la Telega à parcourir une route qui ne ressemble guère à nos roules départementales, soit qu'on entreprenne de descendre le Volga.

Parmi les voyageurs qui ont fait une description de Kazan, d'après le studieux bibliothécaire Olearius, qui visita cette ville environ quatre-vingts ans après la victorieuse campagne divan S jusqu'à M. le baron de Haxlhausen, à qui nous devons trois excellents volumes sur la Russie* ; il n'en est qu'un, à notre connaissance, qui ait fait un séjour prolongé dans cette lointaine cité : c'est un artiste anglais, M. Turnerilli^.

Pas un étranger ne verra Kasan sans être frappé de son aspect, surtout s'il vient de cheminer pendant plusieurs jours, peut-être pendant plusieurs semaines, à travers de longues plaines monotones qui, des plages de la Baltique s'étendent jusqu'à l'Oural.

L'active, inteUigente et populeuse cité, que Nicolas appelait la troisième capitale de son empire, occupe un vaste emplacement au bord de la Kanska^ qui l'entoure comme une ceinture à une lieue du Volga, qui vient de parcourir un espace de plus de trois cents lieues, qui apparaît là dans toute sa majestueuse grandeur, et de là va se jeter dans la mer Caspienne par soixante-dix embranchements.

Le Kremlin, qui s'élève sur une hauteur, les larges fa

1. En 1636, Voyage en Moscovie^ en Tartarie et en Perse, p. 420.

2. Sltidien uher die inneren Zustaende des Volklehen in Russland 3 vol. in-8, Berlin, 1847-1852.

3. U a publié trois intéressants volumes : Russia on the londersof Asia, Ja Russie sur les confins de l'Asie, Londres, 1854.

4. La tradition rapporte qu'avant de fonder la cité où il devait fixer sa résidence ; Batou-Kan faisait des parties de chasse dans cette plaine alors peuplée d'animaux sauvages. Un jour, un de ses gens laissa tomber dans la rivière le chaudron dans lequel il devait faire cuire la venaison. En mémoire de ce malheur gastronomique, Batou-Kan donna à la rivière le nom de Kanska (chaudron). De là l'origine grossière du glorieux nom du Kasan.

çades des bâtiments de Tunivorsité, du palais du gouverneur, de plusieurs habitations aristocratiques, rangées un peu plus bas, les maisons des inarchandset des bourgeois qui remontent les pentes de la colline et descendent dans la plaine ; les flèches des églises chrétiennes, les croissants des mosquées tarlares, les bâtiments de commerce, les barques de pécheurs entassées dans les contours de la Kanska et sur les bords du Volga, offrent aux regards un panorama d'un caractère extraordinaire et d'un effet imposant.

Mais, pour résider dans cette ville d'une apparence si attrayante, il faut savoir se résigner aux désagréments d'un climat rigoureux et excessivement variable, et aux périls d'une terre malsaine.

Je me souviens avoir entendu dire dans le Canada, que Québec était à la fois le point le plus chaud et le plus froid du globe. Les habitants de Kasan pourraient à plus juste titre, si je ne me trompe, revendiquer pour eux ce malheureux honneur. Là , l'été , on souffre d'une chaleur étouffante , qui n'est point, comme à l'embouchure du Saint-Laurent , tempérée par la brise de mer et le voisinage des forêts. Là, au mois de décembre , le thermomètre descend à 30, parfois à 33 degrés Réaumur. Personne alors n'ose sortir de sa demeure ; les rues sont désertes, le théâtre est fermé , le mouvement de la vie sociale est paralysé.

Au printemps, à cette joyeuse époque de l'année chantée dans tous les pays par tous les portes, le Volga, dont la rive droite s'élève à cent et cent-cinquante pieds, de hauteur, dont la rive gauche est au niveau des eaux, déborde par ce côté, roule au loin dans la plaine, et envahit les faubourgs et Kasan. A ce désastre périodique s'unit un autre tléau. jDu sol que le fleuve a détrempé, des caves où il a séjourné ; des mares putrides qu'il a creusées de côté et d'autre, s'exha-

lent ces miasmes pestilentiels qui engendrent des fièvres et d'autres maladies dangereuses.

A ces calamités annuelles, il faut en ajouter une dont on ressent perpétuellement les funestes effets.

Les citoyens de Kasan n*ont pas d'autre eau, pour leur boisson journalière, que celle qui croupit au fond de leurs citernes, ou celle qu'ils tirent du lac Kaban, sans cesse rempli de toutes sortes d'immondices et d'une foule d'animalcules qui s'y putréfient. Quant à celle de leur rivière, elle est tellement imprégnée de sulfate de chaux, qu'on ne peut même songer à en faire usage.

Chaque année, une partie de la population de Kasan, succombe à l'une ou l'autre des conditions de sa fatale situation. On compte dans cette ville deux cents médecins, qui tous ont assez à faire de soigner les fièvres, les catarrhes, les maladies aiguës de leurs cUents, et l'on a calculé que dans l'espace de dix-neuf années, le nombre des morts excédait là de 7888 celui des naissances.

Comme si ce n'était pas assez des rigueurs du climat, des résultats continus d'une fatale position topographique, pour rendre le séjour de Kasan redoutable à tous ceux qui tiennent à prolonger "autant que possible le cours de leur existence, celte ville envahie chaque printemps par les eaux semble destinée à être périodiquement ravagée par le feu.

Pendant qu'elle appartenait aux Tartares, elle fut plusieurs fois en grande partie incendiée. Depuis qu'elle appartient aux Russes, elle a subi la même catastrophe en 1595, en 1672, en 1694, ena742, en 1749, en 1757, en 1774 et en 1815. A cette époque, elle était presque entièrement bâtie en bois. La plupart de ses maisons furent alors reconstruites en briques et en fer. Malgré cette précaution, elle fut encore presque entièrement anéantie en 1842, dans l'année même où,

sur les bords de l'Elbe, la moitié d'une autre riche cité, la Yieille cité hanséatique de Hambourg, s'écroulait aussi dans les flammes. Mais telle est l'attraction d'un heureux négoce, la puissance de Vauri sacra fames^ que la population de Kasan, décimée par les maladies, se reconstitue par de constantes immigrations, que les bâtiments publics, les maisons de la bourgeoisie, les magasins des marchands consumés par ces incendies sont promptement reconstruits.

Kasan est renommée au loin pour ses fabriques de cuirs et de savon. Kasan est l'entrepôt des productions de rOural, de la Sibérie, de la Chine, le point de jonction de la Russie d'Europe avec la Russie d'Asie. Kasan compte dans ses gildès des négociants qui, avec leurs millions, pourraient jouer un grand rôle à Londres ou à Paris, et qui préfèrent employer leur fortune à fonder quelque utile institution et à élever quelque monument sur. le sol où ils se sont enrichis. L'un d'eux, nommé KronpenikofT, fils d'un simple paysan , invité il y a quelques années à souscrire pour la construction d'une église, déclara qu'il se chargeait d'édifier cette église à ses frais, et y consacra plus de 300 000 fr.

Kasan est en outre le siège du gouvernement d'une vaste province.

Si, par sa situation près du Volga et par ses manufactures, l'active cité attire tant de marchands et d'ouvriers, si, par ses prérogatives officielles, elle est la résidence d'un grand nombre de fonctionnaires et de la principale aristocratie du pays, par ses établissements scientifiques, par les différentes races, par les divers idiomes qui se perpétuent dans son enceinte, ou dans ses faubourgs, elle est pour les ethnographes, pour les philologues, surtout pour les orientalistes, Tune des villes du monde les plus intéressantes.

Ici, près de la cathédrale grecque, s'élève la mosquée mahométane et le vieil autel païen. Ici, près

d'une société russe élégante, instruite, qui parle allemand, français, et recherche avec avidité nos œuvres littéraires et copie les modes de Paris, est u^e population tartare qui conserve fidèlement le dialecte et les mœurs de ses aïeux. Autour de ces descendants des anciens maîtres de la contrée, subsistent encore quatre autres peuplades dont on connaît à peine Torigine , dont on ne peut , sans une viye curiosité , observer la primitive nation. Ce sont les Tchouvaches, les Tcheremesses, les Mordvas, les Votiaks.

Kasan est, comme notre noble Alger, divisé en deux villes : la ville chrétienne et la ville musulmane; la ville des vainqueurs et la ville des vaincus. Jadis, avec quelle arrogance les chefs des États barbaresques imposaient leur tribut aux nations maritimes de l'Europe I Jadis, à quelles avanies les kans mogols condamnaient les princes russes. Les chroniqueurs rapportent que lorsque le délégué d*un de ces kans se rendait à Yladi* mir ou à Moscou, le prince devait marcher à sa rencontre, étendre un tapis sous ses pieds, offrir à ce superbe envoyé une coupe d*hydromel, et recevoir à genoux la missive de son maître. Mais le temps a fait un paB, et les Tartares sont relégués dans un faubourg au bas de cette cité dont leurs ancêtres occupaient si fièrement la forteresse.

On n'en compte pas plus de sept mille, et d'année en année leur nombre diminue. Un jour leurs traces disparaîtront sur ce sol où jadis pullulaient leurs légions, comme celles des Indiens ont disparu sur les bords de la Delaware, de l'Ontario, et celles des Lapons dans les provinces méridionales de la Suède.

Le gouvernement russe traite les Tartares avec mansuétude. Il leur laisse la pratique de leurs anciennes institutions, le libre exercice de leur culte. Mais le peuple les regarde avec mépris et souvent les insulte. Cependant ils sont en général d'un caractère honnête, inof-

fensif, fidèles à leur parole, charitables et hospitaliers, très-sincèrement attachés à leur religion, eltrès-respectoeux envers leur mollah, qui est à la fois leur prêtre, leur juge et leur instituteur. Quoiqu'ils soient moins habiles que les Russes, ils ont cependant l*esprit industrieux et l'intelligence du commerce. Quelques-uns d'entre eux sont fort riches. Quand ils ont fait leur fortune, ils construisent une maison en briques à deux étages, la meublent à la façon européenne, y plaçant toutefois, à l'endroit le plus apparent, le Coran. De temps à autre, ils donnent de pompeux banquets à leurs amis, et prodiguent à leurs femmes les objets de luxe.

Quand une de ces femmes sort de sa demeure la face voilée, selon la loi musulmane, et va d'une maison à l'autre faire ses visites, on dirait une boutique ambalante de soierie et de bijouterie. Le prix total des diverses pièces d'étoffes et des divers ornements dont se compose son costume né s'élève pas à moins de 12 000 fr. Nos grandes dames de Paris n'eu sont pas encore venues, dans leurs promenades de la journée, à ce degré de magnificence.

Les Tartares n'ont pas la prétention de se signaler dans les progrès de la civilisation, et ne se soucient pas le moins du monde de l'honneur qu'on peut acquérir par une découverte scientifique, ou par la publication d'un livre. Cependant ils ne sont point dépourvus d'une instruction élémentaire. Us ont à Kasan quatre écoles dirigées par le mollah. Les enfants entrent dans ces écoles dès l'âge de cinq ans, et y restent jusqu'à dix ou douze ans. Une fois qu'ils sont installés là, ils n'en sortent que le dimanche. Le reste de la semaine, ils résident tous dans une môme chambre, qui leur sert à la fois de réfectoire, de dortoir, de salle d'étude. Les plus âgés font à tour de rôle la cuisine. Le mollah vient chaque jour leur enseigner les

dogmes du Coran. Les autres maîtres leur donnent des leçons de lecture et d'écriture. Là se borne le programme de ces institutions scolastiques. Pour seconder cette éducation rudimentaire, les Tartares deKasan ont établi, en 1802, une imprimerie qui, en peu de temps, a publié à des milliers d'exemplaires un abrégé du Coran, un Coran complet, un livre de lecture tartare et plusieurs autres ouvrages.

Si, sous le rapport de l'enseignement et du développement intellectuel , il y a une très-grande distance entre les Russes et les Tartares, il y en a une plus grande encore entre ces derniers et les tribus des Tchouvaches, des Tcheremesses, des Mordvas, des Votiaks qui habitent aux environs de Kasan.

Ces quatre peuplades, qui appartiennent évidemment à la même souche , à la race finnoise , bien qu'elles n'offrent plus aux regards de l'observateur la même identité, habitent depuis très-longtemps cette contrée. Car Nestor, le p2[triarche des historiens russes, Nestor, qui naquit vers le milieu du xi* siècle , les cite déjà dans sa chronique ^

Mais depuis Tâge lointain où ces peuplades vinrent s'établir sur les rives du Volga , leur état primitif s'est peu modifié. Elles ont été successivement asservies par les Tartares, puis par les Russes, sans adopter ni les mœurs des Tartares, ni celles des Russes. Elles voient naître et grandir autour d'elles les œuvres du commerce, les créations de la science et de Tindustrie, et n'en sont nullement émerveillées. Elles entendent prêcher le dogme Vivifiant du christianisme et restent obstinément attachées à leur grossière idolâtrie.

1. Les deux meilleurs manuscrits de cette chronique ont péri en 1812, dans l'incendie de Moscou. La bibliothèque impériale de Pétersbourg en possède un qui date du xiv* siècle. Le savant Schlœzer a consacré quarante ans de sa vie à faire une révision complète de ces précieuses annales, à les traduire, et à les annoter. 5 vol. in-8, Gatlingen, 1802-1809.

Bien loin de se laisser séduire par le mouvement progressif des villes et des comptoirs russes, elles s*en écartent au contraire le plus qu'elles peuvent. Elles s'éloignent des grandes voies de communication, elles se dispersent par petits groupes, dans les bois, dans les montagnes et y construisent leui^ cabanes.

Chacune de ces cabanes forme elle*mème une retraite isolée au milieu d'une grande cour, séparée des autres par des granges, des écuries et par une clôture. Père, mère, enfants, toute une famille réside là dans une seule chambre noircie par la fumée. Car la maison n'a point de cheminée, et à côté de la porte d'entrée, pas d'autre ouverture qu'une petite fenêtre.

Le mobilier de cet unique appartement se compose d'une table, de quelques vulgaires ustensiles de cuisine, de quelques chaises, et de plusieurs bancs rangés contre le mur qui servent de sièges dans le jour et de couchettes pour la nuit.

Une telle séquestration pendant toute la durée de l'hiver, c'est-à-dire pendant près de huit mois ne peut manquer d'avoir au moral comme au physique un pernicieux effet.

Dans ces quatre peuplades qui diffèrent entre elles par quelques traits de mœurs, mais qui se ressemblent par les côtés essentiels, la plupart des individus ont la taille petite, le visage pàle> les membres grêles. L'air méphitique qu'ils respirent dans leur étroite habitation affaiblit leurs organes, engourdit leur intelligence; la fumée continue de leurs foyers rougit leurs paupières et souvent leur occasionne des ophthalmies ; leur oisiveté les porte à l'abus des spiritueux; leur isolement les rend craintifs, leur ignorance les rend superstitieux.

Vienne le printemps, ils retournent pourtant avec prestesse à leurs travaux. Us ont des pâturages où ils élèvent un assez grand nombre de bestiaux; ils ont des champs qu'ils ensemencent avec soin et dont ils tirent

de bonnes récoltes. Économes et prudents, ils savent mettre en réserve, pour les mauvaises années, la moisson des étés de prospérité. Gomme ils n'ont aucune habitude de luxe, et qu'ils vivent très-frugalement , sauf les jours où ils s'abandonnent à la terrible* fascination de la Vodka , c'est-à-dire , des boissons distillées, ils convertissent en écus sonores une grande partie des produits de leurs domaines. Ils aiment l'argent, ils se plaisent à l'entasser. Souvent, comme les Lapons, ils l'enfouissent mystérieusement, et il en est qui, même à leur dernière heure, refusent de révéler à leurs femmes ou à leurs enfants l'endroit où ils ont enseveli leurs trésors.

Nous devons dire sinon pour justifier, au moins pour expliquer cette opiniâtreté dans l'avarice, que comme les anciens Wendes et les anciens Finnois, ils croient qu'après leur mort ils vont dans un autre monde où, de même que dans celui-ci, ils auront besoin de vêtements pour se protéger contre les rigueurs du froid, et d'écus monnayés pour acheter des provisions de première nécessité.

Dans leur parcimonie, ils sont cependant humains et charitables, dans leur communauté on ne voit point de mendiants. Le riche assiste libéralement le pauvre, et riches et pauvres habitent en réalité à peu près les mêmes isbas enfumées , et se nourrissent des mêmes rustiques aliments. C'est l'égalité pratique, sans la moindre idée des théories républicaines.

Le gouvernement russe a des ménagements particuliers pour cette race honnête, timide et inoffensive. Cependant ill'a soumise à la loi du recrutement et c'est là pour elle la plus cruelle des rigueurs ; chaque fois qu'on fait une nouvelle levée d'hommes, ceux qui doivent y entrer ont recours à toutes sortes de moyens pour échapper à ce sort qui les épouvante* Les uns ont re-^ cours à de prétendus sorciers qui leur vendent fort

cher une absurde consultation; d'autres s'imposent pendant des mois entiers un jeûne formidable, afin de paraître par leur débilité hors d'état de porter les armes. II en est qui se mutilent.

On comprend qu'avec cette pusillanimité de caractère, ces gens doivent vivre pacifiquement entre eux. Il est rare en effet qu'une rixe violente éclate dans leurs diverses communautés, surtout dans celles des Tchouvacbes, la plus craintive de ces peuplades. Cefiendant si Fun d'eux a été gravement offensé, et s'il veut se venger, il sacrifie sa vengeance à sa propre vie. Une s'éventrepasd'uncoupde poignard comme le Japonais. Mais il valanuitse pendre danslejardindeceluiquil'a outragé: car il sait que par là il attirera sur son ennemi les enquêtes, les investigations de la justice, et rien n'afflige plus les Tchouvaches que de voir entrer dans leur domaine les gens de la justice.

Les notions religieuses des Tchouvaches ne sont pas compliquées. Us croient tout simplement qu'il y a un bon génie, Tora, et un mauvais, Keremet, Tous deux sont mariés, le premier avec une femme d'une excellente nature, le second avec une hideuse créature plus vindicative, plus mauvaise encore que lui.

De même que dans les ingénieuses pratiques de notre monde civilisé, les gens habiles en général ne s'occupent guère de ceux qu'ils n'ont nulle raison de redouter, de même le Tchouvache s'inquiète peu de son dieu Tora. Il ne lui érige aucun temple, et aucun autel. Il l'invoque seulement partout où il se trouve, en quelques fêtes, ou en quelques circonstances accidentelles. Mais en revanche, il consacre au redoutable Keremel un sanctuaire, ordinairement dans l'enceinte d'une forêt, ou au bord d'un ruisseau, et lui offre au moins une fois Tan des sacrifices.

Les Tchouvaches ont un prêtre qu'ils appellent jomza et pour lequel ils professent un profond sentiment

de respect et de soumission. Ce jomza remplit dans leur tribu diverses fonctions. 11 récite les prières dans les jours de fête. Il préside à Tholocauste annuel des moutons et des bœufs, qui, après avoir été égorgés au nom de Keremet, sont jetés dans une chaudière, puis dépecés et partagés entre les assistants. Le jomza est en outre le sorcier , Taugure et le médecin de la communauté. C'est à lui qu'on a recours dans toutes les occasions difficiles, dans toutes les maladies, et il exploite fort à son aise la crédulité de ceux à qyi il inspire une si grande confiance.

M. le D' Fonko, à qui Ton doit d'intéressantes notices sur la population de Kasan, raconte qu'il a connu un aventurier qui, après avoir exercé à Pétersbourg, pendant vingt ans, la profession de garçon barbier, s'était avisé un beau jour de venir s'installer parmi les Tchouvaches. Il avait été élevé par eux à la dignité de Jomza et se trouvait fort satisfait de ses nouvelles fonctions.

Les Tchouvaches ne comprennent point le dogme spiritualiste de l'immortalité de l'âme, mais ils croient à un autre monde où ils iront revivre, bien vêtus, bien nourris, bien logés, s'ils ont été honnêtes et bons dans celui-ci, condamnés à souffrir de la faim et du froid, s'ils ont commis de méchantes actions.

Pour se rendre dans cet autre monde, les Tchouvaches n'ont pas, comme les Grecs, un fleuve à traverser, et un inflexible Caron à payer. Mais le trajet est long, le chemin difficile. On peut avoir besoin de beaucoup de choses à ses différentes étapes, et quand on arrive dans lés lointaines régions inconnues. Voilà pourquoi quand les Tchouvaches ensevelissent un parent ou un ami, ils lui donnent des provisions pour son voyage. Dans la tombe de l'homme, ils déposent une pipe, du tabac, des instruments agricoles; dans celle de la femme, du fil, des aiguilles, des étoffes et

des ciseaux. Us placent, en outre, dans le cercueil une somme d'argent, plus ou moins considérable selon leur fortune. Là ne s'arrête pas leur pieuse sollicitude. Chaque année, ils célèbrent la fête des trépassés; à certains jours, ils se réunissent dans le cimetière, étendent une nappe sur les fosses de ceux qu'ils ont récemment perdus, rangent sur ces nappes des co-, mestibles, des cruches de bière, des flacons d'eau-de- Tie, mangent et boivent en parlant de leurs chers morts, puis, s'adressant à eux, ils leur disent : «Voyez: nous sommes venus ici en mémoire de vous, nous vous laissons une partie de ces mets que vous aimiez autrefois, et ces boissons qui vous égayaient. Soyez tranquiUes dans vos cercueils. Vivez en paix sous votre couche de terre , nous ne vous oublierons pas. »

Mais les mauvais sujets de la population russe qui connaissent cet usage enfont leur profit. A peine la religieuse communauté des Tchouvaches a-t-elle quitté le cimetière que les provisions consacrées aux morts deviennent la proie d'une troupe de joyeux vivants.

Souvent même ils ne se contentent pas de ce qu'ils trouvent en ces occasions solennelles à la surface du sol, ils ouvrent Içs tombes pour en retirer les divers objets qui y ont été enfouis.

Un jour, deux jeunes Tchouvaches venaient d'enseveUr leur père ; et, comme ils étaient riches, ils lui avaient mis sur la poitrine une somme de cent roubles. Le soir même, des Russes fouillent dans cette fosse, enlèvent l'argent, assoient le mort dans son cercueil, lui mettent des cartes dans une main, une bouteille d'eau-de-vie dans l'autre, puis vont trouver son fils et lui disent que le défunt se livre à toutes sortes de débordements. Les crédules Tchouvaches se rendent au cimetière, s'approchent avec tristesse de leur père, le conjurent de ne plus donner un tel scandale dans le ^^illage, rétendent de nouveau tout de son long sur son

lit sépulcral , et lui rendent les cent roubles qui lui avaient été' enlevés. Le lendemain, même vol sacrilège, même récit incroyable. Trois fois de suite, les Russes renouvelèrent leur brigandage avec le même succès, trois fois de suite, les pauvres Tchouvaches retournèrent près de leur père pour le conjurer de s'endormir en paix et lui remettre l'argent quil était censé avoir perdu au jeu. A la fin, irrités de sa mauvaise conduite, ils lui clouèrent les pieds et les mains dans son cercueil, ils entassèrent une pile de bois sur sa fosse, et comme, cette fois, on sut que, d'après les conseils du prêtre, ils lui supprimaient leur don pécuniaire, le mort ne se releva plus.

La doctrine religieuse des Tchermesses, desMordvas et des Votiaks est à peu près la même que celle des Tchouvaches. Leur mauvais génie s'appelle aussi Keremet ; leur dieu bienfaisant Jouma ^ lis don* ncnt à ces dieux divers arbres sous lesquels ils vont célébrer leurs sacrifices et faire leurs prières. L'une de ces prières, qu'ils récilent chaque année en un jour de fête, et qui s'adresse à Jouma, dépeint mieux que tout ce que nous pourrions en dire, les naïves habitudes de leur existence, et la simplicité de leur nature. La voici :

«Jouma, accorde tes faveurs à ceux qui t'invoquent, ne leur refuse pas la santé et le bien-être.

« Accorde à tes enfants le bonheur de posséder du blé, dtt l'argent, des bestiaux et des abeilles.

« Fais que les abeilles produisent chaque année un nombreux essaim et une quantité de miel.

c Seconde-nous dans nos chasses et dans nos tra* vaux.

« Aide-nous à vendre nos denrées trois fois plus qu'elles ne valent, et à amasser un bon nombre de roubles.

1. Dans l'ancienne mythologie finlandaise : Joumala est le nom d'une dlTinitô suprême.

« Aide-nous à payer nos impôts au tzar.

« Lorsqu'au printemps nous reconduisons nos troupeaux dans le pâturage, préserre-Ies des loups, des ours et des autres animaux dangereux.

c Fais que les peaux de nos bœufs, de nos moutons, soient de bonne qualité, que nous puissions les vendre d'une main, et recevoir l'argent de l'autre.

<c Donne-nous pour ami un honnête homme.

« Préserve-nous de toute maladie dans nos voyages. Écarte de nous les insensés, les méchants, les détracteurs, et les gens de justice. *

Des missionnaires ont entrepris de convertir ces quatre tribus au christianisme el jusqu'à présent ont obtenu peu de succès. D'une part, leur intelligence est fort alourdie ; de l'autre, la pauvreté de leur idiome est un obstacle à leur enseignement. Cet idiome ne se compose pas de plus d'un millier de mois, et comme elles n'ont pas même d'alphabet, il a fallu pour leur traduire les premiers principes de l'Ëvangile dans leur langue, employer les caractères russes.

A une telle race, il faudrait l'inépuisable douceur, l'intelligente patience, le dévouement des missionnaires catholiques qui ont converti les peuplades les plus sauvages et les plus rebelles, les farouches Gochinois, les Indiens de l'Amérique du Sud et de l'Amérique du Nord.

Mais revenons à Rasan. •

Le principal établissement de cette ville est l'université, qui en peu de temps s'est acquis une très-grande notoriété.

Les premières institutions scolastiques de Kasan datent du xvi* siècle; l'université ne date que de 1805.

Dès qull eut achevé sa glorieuse conquête, Ivan édifia une cathédrale dans la cité mongole, et y institua un archevêché. L'archevêque y fonda une école, une petite école destinée spécialement à enseigner les

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principes du christianisme aux enfants des familles païennes.

Pierre le Grand en fonda une autre dans le même but; mais comme il oublia de lui donner les fonds nécessaires pour la faire subsister, elle n'eut qu'une courte durée.

En 1740, un évèque en organisa une troisième, et y adjoignit une petite bibliothèque. Quatre-vingts enfants des tribus tartares , tchouvaches , tcheremesses apprenaient là à lire, à écrire. De plus, on leur enseignait les éléments de la langue russe et le catéchisme.

A la même époque, on vit s'élever une autre institution réservée aux fils de soldats, qui y étudiaient l'arithmétique, la géométrie. Fart des fortifications, la musique, et s'exerçaient aux manœuvres militaires.

Là se bornaient, au milieu du xvm"" siècle, les moyens d*éducation de Kasan. Les nobles, et les riches marchands qui désiraient donner à leurs enfants une ins' truction supérieure étaient obligés de les envoyer à deux cents ou à quatre cents lieues de distance, à Moscou ou à Pétersbourg.

L'impératrice Elisabeth comprit enfin qu'une ville comme Kasan ne devait pas rester dans une telle pénurie. En 1758, elle y créa un gymnase, qui dès la première année fut fréquenté par plus de cent élèves. Parmi eux se trouvait un modeste jeune homme de seize ans, qui devait être un des poètes les plus éminents de la Russie. C'était Dershavin l'illustre auteur de Y Ode à Dieu ^

1. Bog (Dieu). Cette ode, d'un sentiment profondément religieux et d'un style superbe, est composée de onze strophes de dix vers. Nul poëme n'a été répandu en tant de contrées différentes. 11 en existe quatorze traductions en langue allemande, quinze en russe, quinze en français, seize en chinois, dix-sept en latin, cinq en polonais. Un savant bibliographe russe , M. Poltoratzky , a publié en 1855 , à Francfort, une intéressante notice sur cette œuvre de Dershavin, et sur ses diverses traductions.

. Ea fondant cette utile institution. Elisabeth l'avait seulement fort mal dotée, et plusieurs des étudiants qui manifestaient les meilleures dispositions étaient si pau- Tres que l'université de Moscou se crut obligée de leur venir en aide. Elle accorda aux plus nécessiteux un secours annuel de six roubles. Quelle misérable aumône! s'écrieront nos lecteurs. Non pas ai misérable. A cette époque, avec six roubles, on pouvait faire à Kasan de très-amples provisions. Une mesure de bois coûtait 30 centimes; un petit sac de blé cinquante centimes, un cheval se vendait six francs.

Le lycée ainsi assisté par la munificence de l'université de Moscou, protégé par la cour impériale et pourvu de bons professeurs, fut enseveli dans un des plus affreux désastres de Kasan , dans l'incendie allumé par le féroce PugatschefT.

A la suite de ce fatal événement, plus de vingt années s'écoulèrent pendant lesquelles les nobles imploraient en vain la création d'une nouvelle école. Enfin, en 1799, l'empereur Paul fit ériger à Kasan un nouveau gymnase plus vaste, plus imposant que le premier, et qui s'annonçait avec un programme d'études plus complet. On devait y enseigner le latin, l'allemand, la géographie, l'histoire, la philosophie, les sciences naturelles et les mathématiques.

De la petite école primaire du temps d'Ivan à un tel établissement quel progrès ! De la création de ce florissant gymnase, à celle de l'université, autre progrès.

C'est l'empereur Alexandre qui, en 1805, fonda cette université; et comme il en comprenait l'importance, et comme il joignait à un caractère libéral un esprit élevé, il fit construire sur un vaste plan l'édifice de cette scientifique institution , et la dota magnifiquement.

Cette université a eu en outre le bonheur d'être placée, peu de temps après sa création, sous la tutelle

d'un homme éclairé, le général Pouschkin, gouverneur de Kasan, qui se fit un généreux devoir d'en étudier les besoins, d'en réparer les lacunes, et d'en améliorer la situation. En 1842, par une sorte de grâce providentielle, elle échappa à la conflagration générale de la ville, et depuis le jour de sa fondation, elle n'a cessé de grandir, par Faction coopérative du gouvernement, par des maîtres d'élite, par le sentiment et la mission spéciale qu'elle doit accomplir.

Plusieurs centaines d'élèves fréquentent les cours de cette université, qui possède aujourd'hui tout ce qu'il faut pour ouvrir aux études un large espace et leur donner un carctère sérieux.

Il y a là un très-beau cabinet de physique et de minéralogie, une clinique superbe, un jardin botanique avec des serres entretenues à grands frais, un musée d'histoire naturelle où l'on voit les plus beaux spécimens des animaux fossiles découverts en Sibérie, im musée de curiosités asiatiques, une collection très-précieuse de médailles orientales, une bibliothèque qui possède plusieurs rares manuscrits arabes, persans, chinois, et reçoit régulièrement les principales publications des divers États de l'Europe.

Près de là aussi on a construit un observatoire, qui renferme un assemblage complet d'instruments de précision fabriqués par les meilleurs artistes, par notre illustre Gambey, par les premiers ateliers de Vienne et de Munich.

Assurément cette institution ne peut être mise en parallèle avec les vieilles et célèbres écoles de France, d'Allemagne, d'Angleterre. Ses travaux n'ont pas le même retentissement, et un demi-siècle d'existence ne peut leur donner la même renommée. Mais sous le rapport de la philologie et de l'ethnographie orientale, elle peut être considérée comme une école sans rivale dans le monde. Là, ce sont des Persans, des Turcg, des

Tartares, des Arméniens qui enseignent eux-mêmes leur idiome maternel à leurs élèves, et leur enseignement ne se borne point à. la leçon grammaticale, ils y joignent la pratique du langage. Le professeur de mongol et le professeur de chinois sont Russes, mais ils n'ont été admis à occuper leurs chaires qu'après avoir passé de longues années en Chine et en Mongolie.

A renseignement oral Tuniversité ajoute celui de ses publications. Elle a une imprimerie qui, en outre des caractères français, allemands et russes, renferme une collection complète de caractères arabes, mongols, kalmoucks, tbibétains, et, chaque année, elle édite quelques rares manuscrits ou quelque intéressante dissertation.

Ainsi, par les leçons et l'entretien familier du professeur , par les cabinets ethnographiques et historiques de l'Asie, par les travaux d'une presse polyglotte, par les traditions et les monuments de ce sol sur lequel les Mongols ont séjourné si longtemps, par les restes de population tartare qui y existent encore, l'étudiant de Kasan perçoit à tout instant et de toute façon la connaissance de l'Asie.

Tel est un des résultats de l'institution d'Alexandre, et il y en a un autre encore plus important. Chaque année un certain nombre de jeunes gens, choisis dans les tribus mahométanes et païennes de la contrée, sont envoyés à l'université de Kasan et éjevés là aux frais du gouvernement.

A la fin de leurs études ils retournent dans leurs provinces; ils deviennent les instituteurs de leur communauté, ils propagent autour d'eux l'enseignement de la langue russe et les notions de la science européenne.

Ainsi, dans cette région occupée pendant trois siècles par des hordes barbares , tout un essaim d'hommes instruits répand peu à peu les germes de la civilisation,

comme les pionniers de rAmérique ont répandu des semences fécondes sur des terrains incultes. Ainsi s'avancent vers les populations engourdies et ignorantes de l'Asie les conquêtes de l'intelligence, les plus nobles de toutes les conquêtes, les plus sûres et les meilleures.

La race slave qui est descendue de ces régions lointaines, y retourne en y rapportant, comme un voyageur à ses foyers, les connaissances qu'elle a acquises, les trésors qu'elle a recueillis dans ses longues pérégrinations. L'université de Kasan est le bazar où elle amasse «t où elle distribue de côté et d'autre ses richesses.

Depuis une dixaine d'années, il a paru tant de livres sur la Russie qu'il semble que tout ce que l'on peut dire sur cette vaste région doive être épuisé. Mais plusieurs de ces livres ne nous donnent que des notions fautives ou incomplètes, et la plupart des plus récents méritent encore moins de coniiance. Composés dans Teffervescence de la guerre d'Orient, ils ne nous montrent que le côté vicieux de la Russie, et doivent être relégués dans les pamphlets.

Au milieu de celte quantité d'ouvrages employés à décrire, soit avec une intention bienveillante, soit avec une pensée hostile, le caractère politique, ou les institutions administratives, ou les mœurs populaires de l'empire des tzars, il en est trois qui, par dès qualités différentes ont particulièrement fixé notre attention. Ce

sont les Mémoires dCun chasseur^ y les Études de M. le baron Haxthausen*, et le volume de M. le comte Gurowski '.

Le premier de ces ouvrages a la forme d'un roman. Mais ce roman est écrit par un habile observateur, par un homme d'un esprit très-fin» par un Russe qui connaît à merveille son pays, et qui nous en dépeint avec un remarquable talent les mœurs les plus saillantes dans une série de scènes très-animées et très-caractéristiques. L'auteur de ce curieux livre, M. Jvan Tourguenef, est le neveu du noble écrivain Nicolas Tourguenef, à qui nous devons l'intéressant et mélancolique ouvrage qui parut, il y a quelques années : La Russie et les Russes.

Ce que le savant Pallas fit sous le règne de Catherine II, au point de vue spécial, de l'histoire naturelle, M. de Haxthausen vient de le faire au point de vue de TéconomiB politique, et de l'organisation judiciaire, administrative et hiilitaire de l'immense empire dont il a parcouru les principales régions. Ses cinq volumes, publiés sous le titre d'Études, nous offrent en effet de véritables études sérieuses, instructives, entreprises avec une loyale intention, poursuivies patiemment sur tous les points, mais accomplies sous les auspices du gouvernement russe, et par là, peut-être, quelquefois un peu partiales, M. de Haxthausen appartient du reste, dans l'école historique, au parti conservateur. Avec son animadversion pour les idées ultralibérales, et sous le prestige de l'hospitalité russe, la plus splendide hospitalité du monde, M. de Haxthausen a dû nécessairement, plus d'une fois, atténuer dans ses observations certains vices et certains errements du régime autocratique.

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