La Brigach et la Brege mettent le Daniibe en marcté
Mais, pour maintenir l'honneur de la source première , nous devons dire qu*elle reste constamment à la même hauteur, tandis que, dans les jours de chaleur, ses deux rustiques rivales baissent peu à peu, et quelquefois se dessèchent comme le Mançanarez, ou le torrent de Gédron.
De Donaueschingen, une belle route conduit à Tan* cienne cité de Willingen, qui a successivement été soumise à la maison de Zaehringen, à celle de Furstemberg, au royaume de Wurtemberg, et qui depuis 1806 appartient au duché de Bade. Elle a eu une certaine réputation de force belliqueuse, dont on ne se douterait guère aujourd'hui en voyant ses fragiles remparts. Mais le fait est que, pendant la guerre de la succession d'Espagne, elle fut assiégée par le maréchal de Tallard, et se défendit si vaillamment, qu'elle l'obligea à se retirer. Le fait est qu'elle conserve encore sur ses fortifications la statue colossale en pierre d'un de ses anciens soldats, nommé Homeias, qui, comme un autre Samson, enleva un jour la porte de la ville de Rothweil, avec laquelle les gens de Willingen étaient en guerre. La ville catholique, comme presque toutes les villes de la Forét-Noire, renfermait jadis, dans son enceinte, six couvents et une coromanderie de Malte.
De ces couvents, on a fait des écoles et des hôpitaux. De ces anciennes dotations, il en reste une que je ne puis omettre de signaler. Elle est employée à donner chaque été une fête aux enfants. Je regrette de n'avoir pas vu cette fête traditionnelle , mais j'espère bien qu'elle ne ressemble pointa ces grotesques cérémonies que notre première République organisait pour les enfants, pour Fâge mûr et la vieillesse, dans le vertige de ses combinaisons, dans ses folles parodies de l'antiquité.
A deux lieues de là est une bourgade qui porte le nom catholique de Saint-Georges, qui a été fondée par
des prêtres catholiques, qui, au xi« siècle, grandissait autour d'un noble cloître de bénédictins et qui est devenue protestante. Cette bourgade, qui appartenait aux ducs de Zaehring, tomba au pouvoir des princes de Wurtemberg, et à l'époque de la Réjformalion, comme les fermes bénédictins refusaient d'accepter le dogme de Luther, le duc Ulrich les chassa du village qu'ils avaient illustré par leur savoir, édifié par leurs vertus, et fit raser leur couvent.
Je dois dire que cette communauté protestante est très-industrieuse. Elle a des fabriques d'horlogerie qui répandent au loin des quantités de pendules et de. bottes à musique ; mais elle reste isolée au milieu d'un centre de populations catholiques qui conservent fidèlement les coutumes religieuses de leurs aïeux. Le jour où j'ai passé là , le chemin était rempli d'une foule de pèlerins, hommes et femmes, qui se rendaient à la chapelle de Triberg, les femmes récitant à haute voix le chapelet, et les hommes murmurant avec elles la même prière.
La chapelle de Triberg est vénérée dans toute la Forêt-Noire. Une légende rapporte que des soldats autrichiens, qui, en 1692, campaient près de cette ville, entendirent résonner sur la lisière d'une forêt , des vibrations mélodieuses, dont ils ne purent s'expliquer la cause, car ils n'apercevaient pas le moindre musicien. Frappés de ce phénomène, ils se mirent à chercher de côté et d'autre, et finirent par découvrir, près d'une petite source tombant des cavités d'un roc, une statuette en bois de la Vierge, posée dans le creux d'un vieux sapin. Ils la prirent avec respect, lui firent une châsse en plomb et lui érigèrent un petit oratoire. Mais bientôt la nouvelle de cette découverte attira une quantité de fidèles qui tous apportaient leurs offrandes à k Vierge des bois. Avec ces offrandes on bâtit une église où la sainte image fut placée en grande pompe au haut
d*Qn autel de marbre. Là des princes se sont fait un honneur de déposer le tribut de leur piété ; là des miracles éclatants se sont accomplis. Depuis près de deux siècles, aux fêtes de la Vierge, de tous côtés des légions de pèlerins viennent se prosterner là. Quelle foule j*ai vue au 8 septembre en ce lieu vénéré : bourgeois et paysans, gens de toute condition et de tout âge , se pressant à la porte de l'église, s'agenouillant en masses serrées dans la nef trop étroite, faisant leurs dévolions, puis, après une première messe , attendant au dehors, sous les rameaux de sapins, que la cloche leur annonçât un autre office. En les voyant là, rangés en silence, dans la satisfaction de leur foi, avec leur calme et pieuse physionomie, je me rappelais ces mots du livre de Vinîernelîe consolation : « Bonnes simples gens qui ne pensent à nul mal sont bien heureux, car ils ont toujours paix du cœur. »
Si l'on ne fait point à Triberg un pèlerinage religieux, on pourrait bien, sans crainte de regretter le temps qu'on y emploiera , entreprendre du côté de ce même Triberg un pèlerinage poétique. Quelle charmante petite ville I Et quel ravissant chemin que celui par lequel on y arrive !
En quittant le village de Saint-Georges, on traverse d'abord un terrain plat et aride, égayé seulement par les méandres de la Brigach. Puis bientôt on entre dans de hautes forêts de sapins , on descend par une pente rapide dans la vallée de Nussbach, une vallée de plus de deux lieues de longueur, étroite, profonde, tortueuse, serpentant comme un ruban vert entre deux chaînes de montagnes, qui, de distance en distance, par un brusque contour, se resserrent dans ce frais bassin, de telle sorte qu'on n'entrevoit plus devant soi aucune issue , puis s'enlr'ouvrent et déroulent aux regards une autre enceinte gigantesque, un autre amphithéâtre de rocs, de bois, au milieu desquels s'étendent
de vertes clairières et des pâturages couronnés par un chalet rustique.
Dans le fond de la vallée, creusé comme un abîme, voltige, bondit, écume, le plus brillant, le plus léger, le plus alerte, le plus joyeux des ruisseaux. Les montagnes de la Forôt-Noire renferment tant de sources d'eau, qu'elles les répandent de tous côtés. Près du village de Blomberg est la ligne de séparation des flots, dont les uns vont au nord et les autres à l'orient. Mais parfois, des flancs du même roc, du même réservoir aquatique, jaillit un flot impétueux, qui se divise en deux rameaux et s'en va par deux routes opposées, comme deux frères qui au sortir de la maison paternelle doivent avoir deux destinées différentes. Le Nussbach, qui se déroule comme un fll d'argent au pied de la route où nous cheminons avec tant de charme, est peut-être le frère d'un aventureux ruisseau qui va se jeter dans lé Danube, visiter l'Autriche, la Hongrie, la Serbie et s'épancher dans la mer d'Orient. Plus modeste ou plus attaché au sol allemand, le Nussbach a d'autres idées de voyage. Il se dirige vers le Rhin, et, à le voir sautiller de roc en roc, on dirait qu'il est trèspressé d'y arriver. Mais il n'atteindra pas sitôt son but, l'agile et scintillant Nussbach^ D'abord, les sinuosités des montagnes qui l'étreignent à droite et à gauche l'obligent à faire de longs détours; puis l'implacable industrie de l'homme Tattend à de certains endroits et le condamne à tourner la roue d'une scierie ou d'un moulin ; puis, enfin, il est évident que ce gentil Nussbach a l'humeur capricieuse, folâtre et babillarde de la jeunesse. Car tantôt je le vois qui court comme un poulain effarouché, et tantôt il s'arrête tout à coup et se berce indolemment dans son lit, comme s'il ne songeait qu'à se dorloter au soleil ; puis, parfois, il me semble aussi qu'il s'amuse à causer avec les enfants de meunier qui viennent jouer sur ses bords , avec la
bergeronnette qui l'effleure de son aile. Ce qu'il leur dit , je voudrais bien le savoir. Je pense qu'il leur raconte les plus jolis épisodes de son voyage. Je voudrais bien savoir aussi ce que dit la bergeronnette. Que ne puis-je, comme Sigurd, humecter mes lèvres du sang du dragon pour comprendre le langage des oiseaux !
Ce brillant ruisseau, cette vaste prairie qu'il sillonne, ces rocs sauvages qui le dominent, ces grandes forêts qui y répandent leur ombre mystérieuse, forment l'un des tableaux les plus variés, les plus saisissants qu'il soit possible d'imaginer. Si je n'ai pas, au gré des Fribourgeois, suffisamment admiré le Hœllenthal, en revanche, j'ai eu, plus que je ne puis le dire, les yeux et la pensée ravis par la vallée de Nussbacb.
A travers les interstices de cette vallée, s'élève la ville de Triberg (Dreiberg), dont le nom n'indique qu'un de ses trois attributs. Trois grandes routes s'y rejoignent, l'une qui va vers le Rhin, l'autre vers la Suisse, la troisième vers Furtwangen ; trois ruisseaux s'y réunissent en un même ruisseau qu'on appelle le Gutach; trois montagnes, arrondies comme un arc, l'embraçsent dans leur vaste circonférence ; du fond de cette enceinte de montagnes , une cascade de six cents pieds de hauteur y chante été et hiver son chant sauvage. A voir, au pied de ces cimes merveilleuses, les maisons régulières de Triberg s'allongeant en deux lignes parallèles, on dirait qu'elles sont descendues des carrières de pierres voisines, aux sons d'une lyre magique, d'une lyre d'Amphyon, qui leur donnait leur forme symétrique. Le terrain qui environne cette ville n'est pas propice aux travaux agricoles. Sur les pentes de ces coteaux on ne voit que quelques faibles traces de culture et quelques pâturages. Elle n'existe que par son commerce et son industrie. Sur sa double rangée de maisons, on ne voit que des enseignes d'hôtels et d'auberges, d'ateliers d'horlogeries et de fabriques de
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chapeaux de pailles , des boutiques , et des maga* sins. C'est un bazar et un caravansérail dans le désert des bois. C'est l'une des stations principales de la route de Kehl à Schaffouse, et un entrepôt de denrées européennes. De plus, elle a par an huit foires auxquelles se rendent de toutes parts marchands de céréales, et marchands de bestiaux, fermiers et propriétaires, et, pour loger, héberger tout ce monde, il faut un bon nombre de Wirihschaften et de brasseries. Dans la journée , c'est chose curieuse de voir le mouvement continuel de cette active cité, les horlogers assis près d'une large fenêtre, ceux-ci découpant un rouage, ceux-là ciselant une caisse de pendule ou émaillant un cadran ; les femmes circulant de côté et d'autre avec leurs tresses de paille à la main; les charrettes montant ou descendant la grande rue; les paysans avec leurs variétés de costumes traditionnels, tirant une vache par le licol ou lançant au galop, sous les yeux d'un amateur, un de leurs robustes chevaux, et les marchands et les maîtres d'hôtels très-afifairés.
Mais le soir, quand l'heure du repos est venue, quand l'ateHer et la boutique sont fermés, quand toute cette population d*arlisans, de spéculateurs et de manœuvres, est rentrée dans ses différents gîtes, quelle quiétude et quelles douces, mélancoliques promenades j'ai faites à cette heure nocturne sur la pente des montagnes ! De toutes parts, l'ombre noire des bois ; au sein de cette ombre mystérieuse, quelques façades de la ville, éclairées par un rayon de la lune, se dessinent dans les ténèbres comme des dômes de marbre ; de toutes parts, un profond silence, et, dans ce silence, la voix plaintive de la cascade pleurant dans la solitude comme une âme perdue, comme Y aima perdida , ce poétique oiseau de l'Amérique du Sud, et le ruisseau d'une source voisine tombant en petites perles sonores dans un lit pierreux, et les rameaux d'arbres frissonnant au
souffle d'une légère brise. Ohl la magie du soir et de la retraite dans les grandes œuvres de la création! Oh! les montagnes ! les chères montagnes !
My heart is in the highiands.
En allant de Triberg vers Offenbourg, on entre dans le Niederwasserihal, une vallée comme celle de Nussbach, aussi profonde, aussi étroite, parsemée de laborieuses scieries et de riants chalets, bordée de chaque côté par des masses de rochers pittoresques, ombragée par des arbres centenaires, un panorama d'une grâce et d'une grandeur indescriptibles, un enchantement perpétuel. A l'extrémité de cette vallée s'élève une colline surmontée d'un vieux château d'un aspect pittoresque comme ceux du Rhin. C'est le château de Hornberg, qui jadis, avec toutes ses dépendances, appartenait au riche cloître de Saint-Georges.
Ici commence le Gutachlhal. Les deux chaînes de montagnes qui Tétreignenl peu à peu s'écartent l'une de l'autre, s'abaissent graduellement, s'effacent à l'horizon et découvrent aux regards une vallée chargée de fruits et de moissons, qui se rejoint à la vallée de la Kinzîg, plus belle encore et plus féconde. Sur un espace de quatre lieues, quel contraste! Toutes les zones diverses de végétation, tous les phénomènes de plusieurs latitudes lointaines. Là-bas, derrière moi, la nature sombre et austère, les terrains arides ouïes maigres champs de seigle d'une contrée septentrionale, et ici les sillons fertiles, les arbres et la température des régions du Sud. D'abord aux noirs sapins succèdent les hêtres et les chênes, puis les châtaigniers et les pêchers, et les grappes des vignes, et les tiges de maïs. Ciel clair, atmosphère pure, jardins fleuris. Quel délicieux pays! Je m'arrête dans la jolie petite ville de Hausach, dans celle de Haslach. Je suis tenté de m'arrêter à chaque village, à chacune de ces riantes habi-
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talions qui m'apparaissent comme de si douces retraites au milieu de leur vert enclos, Le chemin de fer d'Offenbourg me semble trop près.
Il faut pourtant que j'arrive au terme de cet heureux voyage, et le soir je rentrais en France, et la première parole qui frappe mon oreille à mon retour dans ma chère patrie est celle d'un gendarme qui me demande mon passe-port.
 Moscou, dans Tune des vastes salles du Kremlin, Y Oroujeinia patata (le palais des armes), on conserve les couronnes d*or et de perles des divers États que les tzars de Russie ont successivement adjoints à leur primitif empire.
Parmi ces diadèmes des royautés vaincues, il en est un qui plus que tout autre rappelle aux Russes des traditions à jamais mémorables ; c'est celui de Kasan.
C'est dans cette cité de Kasan que les descendants du terrible Gengiskan avaient établi le siège de leur souveraineté. C'est là que, dans leur farouche orgueil, etleur sauvage brutalité, ils obligeaient les petits princes de Moscovie à venir leur rendre hommage, à leur apporter, comme d'humbles vassaux, un tribut annuel.C'est de là que les rapaces et cruels Tarlares, les féroces lé-
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gions de la horde d'or menaçaient à tout instant de leurs déprédations la contrée moscovite qu'ils avaient, dès le XIII* siècle, plus d'une fois envahie, saccagée et terrifiée. C'était là Taire de ces vautours avides de sang et de pillage. C'était la rade de ces pirates plus redoutables pour la faible Moscovie, divisée alors en une douzaine de petites principautés, que les Vikings du Nord ponr les régions méridionales de l'Europe.
Pendant trois siècles, la citadelle construite par l'insatiable Bâton Khan, le digne petit-fîls de son aïeul Gengiskan, resta sur les rives du Volga comme un arsenal hostile , comme un nuage orageux à l'horizon de la Russie.
Au XIV* siècle, la horde d'or avait perdu l'unité de pouvoir et de direction qui avait fait sa force. Elle se scindait en plusieurs tribus, en même temps que les principautés de Moscovie tendaient au contraire à se rejoindre et à se fondre peu à peu en un seul État sous le gouvernement d'un seul chef, sous le régime abscriu des Velikii Knaes qui préparaient le règne des tzars.
En 1380, Démétrius Donski,que l'Église russe a cnnonisé, remportait une éclatante victoire sur ces armées de Tartares, qui jusque là avaient semblé invincibles.
Dix-huit ans après, l'effroyable Tamerlan, cet autre fléau de Dieu, arrivait des régions de l'Asie avec l'impétuosité du Simoun et se précipitait comme un torrent jusque dans les plaines de Moscou. Là, tout à coup, il s'arrêtait en face de ceux qu'il avait fait trembler, se retournait vers les Tartares et les écrasait.
Malgré cet affaiblissement continu de ses forces, malgré ces désastres, Kasan conservait sa hautaine altitude et son aspect belliqueux. Plus d'une fois asservie par les Grands-Ducs deMoscovie, réduiteà une sorte de vasselage par les descendants de ceux qu'elle avait jadis courbés sous son joug, l'indomptable cité se révol-
tait souvent contre ses suzerains, et parfois lançait sur leurs domaines ses audacienscs légions.
Enfin, le jour arrive où elle devait être 4 tout jamais vaincue et écrasée. Ce fut Ivan Grosnoi, Ivan le terrible, qui accomplit cette œuvre de vengeance. En 1552, après trois rudes et désastreuses campagnes, après un siège dont on ne peut lire sans une saisissante émotion les dramatiques péripéties dans l'œuvre de Karemsin*, après une dernière lutte pareille à celle de Saragosse et de Gonstantine, Ivan entre dans les remparts ensanglantés de Kasan et s'empare de cette couronne duKbanat des Tartares , qui décore à présent le trésor du Kremlin. Partout la gloire militaire exerce sur le peuple une puissante fascination. Le peuple russe a oublié les cruautés d'Ivan, pour ne garder que le souvenir de ses glorieuses expéditions, et maintenant encore, dans toutes les provinces de l'immense empire russe, dans toutes les isbas des paysans, on célèbre, dans une quantité de légendes et de chants populaires, le nom d'Ivan le victorieux, et la conquête de Kasan*.
Cette ville qui occupe une si grande place dans les annales de la Russie, qui est maintenant une de ses principales cités commerciales , et une de ses universités, est pourtant encore peu connue de l'Europe occidentale. La plupart des livres sur la Russie, publiés dans les demers temps en si grand nombre, font à peine mention de cette capitale des hordes tartares. Les voyageurs s'arrêtent à Pétersbourg et à Moscou. Nous même nous devons nous accuser d'avoir borné là notre itinéraire. Il est vrai que c'était à notre grand regret. De Moscou à Kasan, il y a une distance de 824 werstes (206 lieues), qu'on né franchit pas aisé-