C'est le nom par lequel on désigne les paysans en Russie
leur origine slave, ils n'ont pas les mêmes droits que leurs maîtres, et pourquoi ils sont courbés sous cette rude loi du servage que leurs ancêtres ne connaissaient pas.
L'histoire nous montre en effet que parmi les différentes races qui dans les premiers siècles de l'ère chrétienne envahirent successivement les régions de l'Europe, la race slave se distinguait par son caractère de mansuétude, son esprit d'égalité, et son organisation démocratique. Les diverses tribus de cette nation innombrable qui se répandirent à l'est et à l'ouest, au sud et au nord, sur les rives de l'Adriatique, de la Baltique et de la mer Noire , n'avaient que des chefs électifs, et ne condamnaient à la servitude que leurs prisonniers de guerre.
Chaque tribu se divisait en plusieurs communautés; chaque homme de la communauté, à la fois agriculteur et soldat, batelier ou marchand, prenait les armes si l'ennemi le menaçait d'uneinvasion, choisissait avec ses compagnons le capitaine qui inspirait le plus de confiance, puis, la guerre finie, retournait paisiblement à ^es travaux. Nulle aristocratie ne s'élevait audessus de la classe agricole ; nul seigneur ne pouvait imposer au paysan une corvée arbitraire : Ni maîtres ni esclaves (Hvarken Herr^ eller slave). Ce mâle axiome suédois, toutes les tribus de la grande nationalité slave pouvaient se l'appliquer. En Poméranie, ce régime démocratique subsista jusqu'à la conquête de cette province par les Germains. En Bohême, et en Pologne, des marchands et des artisans furent promus par la voix du peuple à la plus haute dignité de l'Etat. En Russie, deux grandes villes, Novogorod et Pskofif, conservèrent jusqu'au xv* siècle leurs institutions républicaines.
Dans cette contrée, nous voyons cependant apparaître au x« siècle une caste privilégiée, une noblesse,
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qui donnait aux princes des gardes : KnieH Mmiji (hommes du prince) et des conseillers qui portèrent le litre de boyards* Cette caste , peu nombreuse d'abord, s'accrut de génération en génération, s'enrichit et se fortifia par la libéralité des Knieses qui l'attachaient à leur service. Les domaines qui plusitard ont formé le noyau de l'empire russe étaient alors divisés en plu-« sieurs petites principautés dont les chefs restaient sou-» m'^) sinon de fait, au moins nominalement au Grand Knies, ou Grand-Duc résidant à RiefT»
Au-dessous de l'oligarchie des boyards, s'élève à cette môme époque la classe des gens libres (St;o6o(f»» LUyudi) divisée en deux catégories : les habitants des villes (Gorodnii Lioudi) et ceux des campagnes {Celskii Lioudi).
Les premiers, qui s'organisèrent très-promptement en confréries de marchands ot d'ouvriers, n'avaient individuellement aucune prérogative. Mais réunis en cor^ porations, ils résistaient avec fermeté aux empiète^ ments des boyards, et plus d'une fois, en voyant cette énergique bourgeoisie se rassembler aux sons de la cloche de la cité, los nobles et les princes eux-mêmes furent obligés de reconnaître qu'il y avait là un autre pouvoir que le leur.
Les habitants des campagnes n'avaient pas à beau-^ coup près une position aussi avantageuse. Libres encore personnellement^ ils n'étaient déjà plOs tes pro* priétalres du sol. Dès l'année 1177, les boyards s'intitulent : Seigneurs des villages. Le sol appartenait à la noblesse, aux princes, au clergé. Le paysan n'en était que le fermier, et primitivement devait donner ,à ses maîtres la moitié de ses récoltes. Mais quoique son la* beur fût d'une si grande utilité, déjà un dédain mar* que s'attachait à sa personne, et les lois du temps, expression de l'opinion publique, nous en donnent une preuve notable. La vie d'un Krestianin n'était pas
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évaluée à un plus haut prix que celle d'un esclave. Pour le meurtre de Tun ou de Fautre, l'assassin payait également cinq grimas d'argent*, tandis que pour la mort d'un citoyen il fallait en payer quarante, et pour celle d'un gentilhomme quatre-vingts.
Cependant le paysan n'était pas encore attaché à la glèbe; il pouvait changer de domicile à Volonté. Geux*là seuls d'abord étaient esclaves qui avaient été faits prisonniers dans un combat. Mais par suite de diverses ordonnances juridiques, et de diverses circonstances, des Russes furent adjoints à cette caste d'origine étrangère. Ainsi, un Russe qui épousait une femme esclave tombait par là même au rang d'esclave, et ses enfants avaient le même sort.
Le nombre des esclaves s'accrut encore par l'abus des engagements Yolontaires. Souvent, par exemple, la noblesse prenait à son service des paysans, soit pour un temps limité^ soit pour toute la vie. Dans le premier cas, ces paysans étaient désignés par l'épithète de Na^i-^ nUtti (gens à gages), mais dan» le second, par celle de ZaA^upni (achetés). Parfois aussi, un débiteur prenait un engagement de même nature pour acquitter sa dette. L'accord entre les deux parties devait être fait dans la forme légale et devant des témoins. Quoique les Za*> kupni enchaînassent leur indépendance jusqu'au der^ nier jour de leur existence, il y avait cependant encore entre eux et l'esclave une grande différence. Leurs enfants restaient libres, et si leur maître leur infligeait un traitement immérité, ils avaient le droit de le citer devant les tribunaux. Mais si, par ignorance ou par indifférence, ils n'avaient pas eu soin de stipuler les con-
1. Le gnvennik est encore une monnaie russe , mais il ne représente plus que la dixième partie du rouble (environ 40 cent.)- L'ancien grivna était un morceau d'argent, de l'épaisseur du doigt, de trois pouces de longueur. Il pesait une livre et se divisait en quatre parties dont chacuflie^ estampée séparément, valait un rouble.
ditions précises de leur engagement, et la nature de leur servitude, ils passaient à l'état d'esclaves, ils devenaient la propriété de leur maître, qui pouvait les échanger ou les vendre, à son gré, les maltraiter et même les tuer comme des bêtes de somme.
En vertu des lois existant à cette époque, le débiteur insolvable pouvait tomber dans la servitude absolue. Ses créanciers avaient le droit de l'employer entièrement à leur service, et le droit de le vendre; seulement ils ne pouvaient disposer de sa vie, ni porter atteinte h la liberté de ses enfants.
Ivan IV, Ivan le Grosnoi^ le terrible, qui dans le cours de son règne sanglant montra de la pitié pour les souffrances du peuple, Ivan trouvait la loi que nous venons de mentionner trop rigoureuse, et l'on n'imaginerait jamais le procédé qu'il inventa pour en prévenir les rigueurs. Par ses ordres, le débiteur, avant d'être livré comme un esclave à ses créanciers, était mis en prison, et de temps à autre conduit au dehors par un sergent qui lui administrait en public une vigoureuse bastonnade sur les pieds et les mains. On espérait par là attendrir le cœur de ses amis et de ses parents, et les déterminer à l'affranchir. La durée de cette épreuve était proportionnée à l'importance de la dette. Pour une dette de cent roubles, le paysan libre était exposé pendant un mois à ce honteux traitement. Mais souvent nulle main compatissante ne lui venait en aide, et le malheureux débiteur, après avoir été emprisonné et fustigé, tombait au pouvoir de son impitoyable créancier.
La caste des esclaves s'accrut encorç par les hostilités qui éclataient fréquemment entre les petits princes russes, par les invasions des Lithuaniens, des Tschuds , des Polovtis, et enfin par l'asservissement de la Russie à la verge de fer des Mongols. Les pauvres gens des campagnes, ruinés par tous ces désastres,
sacrifiaient eux-mêmes leur liberté pour obtenir par leur servage un moyen d'existence, et vendaient leurs enfants. La loi leur permettait de les vendre à Tâge de quinze ans.
Cependant, Tinstitution du servage n*était point encore complètement établie. Vers la fin du xiv* siècle les paysans cultivaient encore le sol à titre de fermiers, conservaient le droit de passer d'un domaine dans un autre, et usaient largement de cette faculté de locomotion. Celui qui n'a qu'un léger bagage se déplace sans peine ; celui qui souffre au lieu où il demeure, se figure aisément qu'il souffrira moins ailleurs.
Mais par suite de ces perpétuelles migrations, les terres étaient souvent fort mal cultivées, et parfois entièrement abandonnées. Les nobles ne pouvaient se résigner au maintien d'un privilège qui leur enlevait une part considérable dans leurs revenus. Leur intérêt était de le supprimer, et la situation du pays favorisait leur cupidité.
Quelques faits historiques expliqueront cette situation.
L'aventureux Rurik, le fondatem' de la monarchie russe, avait partagé avec ses deux frères la contrée que la ville de Novogorod l'appelait à défendre et dont ils s'emparèrent. Ce principe de division de territoire qui pendant si longtemps a été dans les autres souverainetés de l'Europe la cause de tant de funestes rivalités et de tant de guerres déplorables, subsista en Russie pendant plus de six siècles, jusqu'au règne d'Ivan le Grand. En l'an 1015, Vladimir, qui avait réuni sous son sceptre les domaines de ses frères et les avait agrandis par ses conquêtes, partagea ses États entre ses douze fils. Par des partages subséquents et des subdivisions de même nature, le nombre des principautés s'accrut d'âge en âge. Au xm" siècle, on n'en comptait pas moins de cinquante. Toutes devaient, comme nous l'a-
vons déjà dit, reconnaître la suprématie du chef de la famille, de rhérilier direct des Rurik, du souverain qui depuis le miieu du x* siècle résidait à Kieff, et qu'on appelait le grand prince { Veliki Knies)*. Mais ces fiers Tassaux, ces hauts barons de Russie, tendaient perpétuellement à s*alTranchir de leur état de subordination et à se constituer une Eouveraineté indépendante. Gomme les boyards les secondaient dans leurs tenta- Uves, ils étaient par réciprocité très-disposés à augmenter la fortune des boyards. De cet accord entre Fambition des princes et Tavidité de leurs conseillers, résultèrent les édils qui d'abord appauvrissaient les paysans en leur imposant de plus nombreuses corvées, qui ensuite restreignaient de plus en plus leur faculté de déplacement, et qui enfin leur enlevaient cette dernière liberté.
Quelques communautés villageoises échappaient peut-être encore à ses mesures rigoureuses. Mais en 1388, tous les paysans étaient attachés à la glèbe. Il est probable que cette loi générale fut le résultat d'une nouvelle exaction du Khan des Mongols qui tenait alors la Russie sous sa domination, de Bereke, successeur du fameux Batou Khan. Les présents, ou pour mieux dire, les tributs que les Russes devaient remettre annuellement comme un témoignage de leur soumission ne lui suffisant plus, il les remplaça en 1257 par une taxe régulière que chaque individu était condamné à payer. Cette capitalion ne lui donnait pas en totalité un revenu plus considérable que celui qui lui était alloué précédemment, mais elle était perçue par ses propres agents , et elle souleva de nombreuses révoltes parmi les gens des campagnes, qui payaient sans difficulté leurs tributs entre les mains des fonctionnaires
1. C'est seulement vers la fin du xiii* siècle que Moscou est devenu la capitale des Grands-Ducs.
de leur nation et entraient en fureur à la vue des officiers tartares. Les révoltes furent comprimées après plus d*une lulte sanglante, et il y a tout lieu de croire que, pour rendre la perception de la nouvelle taxe plus facile, pour ne donner aucun difficile grief au redoutable Mongol , les princes se crurent plus que jamais en droit d'interdire aux paysans toute émigration volontaire.
Ivan le Grand brisa le joug barbare qui pesait depuis deux siècles et demi sur les Russes, asservit à son pouvoir les diverses principautés de la monarchie, et constitua l'unité de gouvernement, l'autorité suprême, le Tzarisme, qui n'avait pas existé avant lui. Ni lui, ni son fils Yassili ne s'occupèrent du sort des paysans. Son petit-fils Ivan IV fut le premier qui leur témoigna enfin quelque compassion ; il est triste de reconnaître que lorsque sa pensée se tourna de leur côté, ce n'é-* tait point par une généreuse sympathie pour leurs soufirances, mais par Tef&t d'une violente animosité envers une autre classe de ses sujets.
Ivan avait à peipe sept ans lorsqu'il hérita du trône, sQus la régence de sa mère Hélène Glinka. C'était une femme ambitieuse, cruelle, vindicative, qui prit d'une main vigoureuse les rênes du gouvernement et régna fièrement malgré l'hostilité des boyards. Mais quelques années après, elle mourut empoisonnée, Ivan avait une tendre affection pour elle et pour son favori Telennef, qui était comme elle abhorré des boyards. Telennef fut jeté en prison et y mourut de faim. Il ne restait plus au jeune prince qu'une amie fidèle, sa gouvernante Agrippine Tchesladnin, cousine de Telennef. Elle lui fut enlevée. Les principaux boyards, ayant à leur tête les Schuisky, s'emparèrent du gouvernement et firent souffrir au fils de leur Tzar tant d'injures et d'humiliations que dans son âme se développa le germe d'une haine ardente et d'un implacable désir de ven-
geance* Ses oppresseurs, remarquant ces dispositions hostiles et en redoutant les conséquences, essayèrent de l'apaiser en favorisant ses plus mauvais penchants, et de l'affaiblir en le pervertissant. Toute son éducation fat dirigée dans ce but ignominieux, ses compagnons de jeux furent choisis parmi les jeunes gens de* son âge les plus grossiers, et ses récréations disposées de façon à corrompre en lui tout sentiment de dignité et de morale. Quand il maltraitait ses chiens, mutilait ses chevaux, ou commettait quelque autre froide cruauté, les boyards disaient : Laissez le Tzar se divertir; tandis qu'il s'amuse, nous régnons.
Tout à coup Ivan, à l'aide de ses oncles maternels, rompit les liens de sa honteuse sujétion, et quoiqu'il ne fût pas encore arrivé à sa majorité, se déclara souverain de la Russie ; la sauvage énergie avec laquelle il s'empara du pouvoir terrassa ceux qui auraient voulu se révolter contre lui. Il commença son règne par instituer une cour de justice qui condamna au dernier supplice plusieurs des arrogants seigneurs qui l'avaient outragé dans son enfance, et entre autres, André Schuisky. Tous les actes d'oppression et d'exaction dont les nobles s'étaient rendus coupables envers les bourgeois et les paysans furent sévèrement recherchés et impitoyablement punis. Mais ce n'était pas tant pour accomplir un acte de justice qu'il poursuivait cette mesure de répression que pour satisfaire ses intérêts cruels. Le moindre soupçon suffisait pour éveiller dans son esprit un désir de persécution et de châtiment, et s'il se croyait personnellement insulté, sa fureur ne connaissait plus aucune borne.
Cependant le peuple n'avait point à souffrir de ses emportements. Tout au contraire, il se montrait affable envers les pauvres gens. L'âge, au lieu de tempérer ses sentiments de défiance et de haine envers la noblesse ne fit que l'accroître. Ses prédécesseurs n'avaient
choisi leurs gardes que parmi les fils des boyards. Sur la fin de sa vie , Ivan se fit une garde composée uniquement de gens du peuple qu'il employait à l'exéculion de ses ordres sanglants et qui firent périr plus d'une famille noble.
•La condition mentale de ce prince, surnommé à juste titre le Terrible, est une sorte d'énigme psychologique. Les phases de férocité, de persécutions sanguinaires, d'égorgements et de massacres qui pendant tout le cours de son règne éclataient brusquement après des jours de sage administration ne peuvent être expliqués que par une aliénation d'esprit. Dans ces heures de crise, ce n'était plus un homme, c'était une sorte de bête fauve. Il ne pouvait se rassasier de carnage, et l'abjecte soumission de tous ceux qui l'entouraient lui persuadait sans doute qu'en accomplissant ces exécutions barbares, il usait légalement de ses droits, car en temps de guerre, il ne se montra pas cruel envers ceux qui lui résistaient. Les nobles irritaient surtout sa furie, mais ils ne furent pas ses seules victimes. Dans un de ses paroxysmes de rage, il se précipita sur son fils et l'assomma d'un coup de canne. Il était perpétuellement tourmenté par l'idée que ses sujets tendaient à s'âllier aux Polonais. Les citoyens de Novogorod lui ayant, à cet égard, inspiré une plus vive défiance que d'autres, il les fit massacrer par milliers, et la population rurale des environs de la ville fut également torturée, décimée.
Cependant le sauvage Ivan peut être considéré comme un des bienfaiteurs des paysans, car il essaya de les soustraire à la loi qui depuis deux siècles leur avait ravi leur dernier privilège. Il promulgua un ukase en vertu duquel les paysans mécontents de leur situation pouvaient, à une époque déterminée de l'année, se retirer dans un autre village, ou dans une autre province, à la condition seulement de payer avant de
partir une certaine redevance à leurs maîtres. Il essaya aussi de diminuer le nombre des contrats de servitude et des ventes d'enfants en astreignant ces ventes et ces contrats à des formalités qui les rendaient plus difficiles. Enfin il décida que la captivité du prisonnier de guerre cesserait de droit à la mort de son maître.
Le peuple russe a conservé la mémoire de ce souverain qui lui fut favorable. Ivan le Terrible est le héros d'une quantité de ballades populaires qui le réprésentent comme le père de ses sujets et racontent en termes enthousiastes ses hauts faits d'armes, sa conquête de Kasan. L'histoire relate ses crimes : la poésie n'a transmis à la postérité que le souvenir de ses œuvres de commisération et de ses expédiUons glorieuses.
Mais les lois que ce prince avait faites en faveur des paysans, mécontentaient la noblesse, et sous le règne du débile Feodor, qui était complètement soumis à l'influence de l'astucieux et ambitieux Boris Godounoff , ces lois furent révoquées, et remplacées par des écrits plus cruels que ceux qui existaient avant Tavénement au trône de Ivan. Par l'un de ces édits, Iç paysan libre qui restait six mois au service d'un noble, devenait par là même son serf jusqu'à la fin de sa vie. Par un autre, le débiteur était livré à son créancier comme une propriété avec sa femme et ses enfants. Non content d'avoir donné cette satisfaction à la noblesse, dont il cherchait à capter les suff'rages, Boris fit faire en 1597 un recensement de tous les paysans, et il leur fut enjoint de rester au lieu même où ils. se trouvaient lorsqu'ils furent inscrits dans les registres du recensement, qu'il décora du nom de Livres fondamentaux.
Mais cette fois, il outre-passa son but. Les principaux propriétaires furent très-mécontents de cette me« sure qui nuisait à leurs intérêts. Car, en vertu de la
liberté de déplacemeqt qui leur avait été rendue par Ivan , les paysans quittaient les petits domaines pour s'établir dans les grandes seigneuries, où ils étaient Dioins opprimés et trouvaient plus de ressources. Aussi, dès que Boris fut parvenu à s*asseoir sur le trône qu'il convoitait depuis longlemps, il se hâta d'apaiser le mécontentement de ses plus aristocratiques et de ses plus humbles sujets. Les livres fondamentaux furent mis à l'écart, et les paysans recouvrèrent leur liberté de migration.
Quelques années après, sous le règne du faux Démétrius, elle leur était de nouveau enlevée, puis restituée, puis enfin Michel RomanofT la supprima. De plus, il publia un édit en vertu duquel chaque noble avait le droit de rechercher jusqu'à la distance de neuf années les serfs qui auraient déserté son domaine, et d'en reprendre possession.
Dès cette époque, jusqu'au commencement de ce siècle, les paysans ont porté patiemment le joug que leurs pères avaient porté. Mais, par la généreuse initiative d'Alexandre, par ses décrets d'émancipation et par ceux de son frère Nicolas, par d'autres mesures bienfaisantes de ces dei^x intelligents souverains, le peuple russe est entré dans une nouvelle ère. Déjà plus de la inoilfé (Jes serfs est affranchie, et les autres ne sont plus, comme autrefois, livrés sans défense à une auto-^ rite arbitraire-
Nous essayerons de montrer quelle est la situation aptuelle de ce peuple, si longtemps opprimé par les lois, terrassé par ses maîtres,
On compte en Russie quarante -cinq millions de paysans, qui se divisent en plusieurs catégories ;
1° La libre population rurale ;
2° Les paysans de la couronne ;
3" Les serfs,
La première classe se çorppose des agriculteurs
étrangers, des colonies allentandes fondées par Pierre le Grand et Catherine II, et d'une catégorie spéciale de petits propriétaires désignés par le nom A'Odnowortsy, Les uns descendent des anciennes familles de boyards, dépouillées par quelque arrêté impérial ou judiciaire de leurs privilèges de noblesse; les autres, des familles de soldats auxquelles Pierre le Grand donna des terres à exploiter dans les provinces méridionales.
Les Odnowortsy sont les libres propriétaires de leurs maisons et de leurs champs. Ils ont même le droit d'acheter des serfs, à condition, toutefois, que ces serfs n'appartiennent pas à la noblesse, mais aux gens de leur propre classe.
Les paysans des domaines de l'État et des propriétés particulières de l'empereur, désignés sous la dénomination générale de paysans de la couronne, émancipés par Alexandre et Nicolas, sont au nombre de vingtdeux millions.
Leur organisation dans les diverses provinces où ils occupent une si grande place a tous les caractères d'une institution démocratique. Une institution démocratique sous le sceptre de l'autocrate l A ces mots, je vois un sourire de doute ou d'incrédulité éclater sur plus d'une figure.
Le fait doit être expliqué. Nous voulons l'expliquer. Nous le prenons ab ovo.
Qu'on se représente un vaste espace de bois, de prés, de terres labourables. Cet espace est remis à l'être collectif qu'on appelle la commune (wolost). Cette commune est soumise au contrôle et à l'autorité d'un ministère spécial; mais elle administre elle-même ses revenus et ses biens. Elle divise ses champs par égales parts entre les familles dont elle se compose. Chaque nouveau couple a droit à vingt acres. A la mort d'un de ses tenanciers, le terrain qui lui était assigné ne peut être partagé entre sa veuve et ses enfants. Il
revient de droit à la commune, qui le remet ou à Tun des plus proches parents du défunt, ou h Faîne de ses fils , qui doit être le chef de la famille, le soutien de sa mère et de ses frères et sœurs. Si le nombre des habitants de la commune s'augmente de telle sorte quMl ne soit plus en rapport avec les dimensions du territoire qui doit pourvoir à leur subsistance, le gouvernement enlève comme un essaim d'abeilles ce surcroît de population de la ruche communale, et lui assigne un terrain libre dans une autre commune. Si la commune est riche, elle peut elle-même acquérir de nouvelles propriétés.
Sur le sol du wolost s'élèvent des métairies, des hameaux, des villages, qui tous se rallient au chef-lieu de commune. Chaque village renferme généralement de six à huit cents familles, et il est des communes qui, dans leur circonscription , ne comptent pas moins de vingt mille âmes.
Hameaux et villages élisent eux-mêmes leurs fonctionnaires; les uns pour la gestion générale des affaires du district ; les autres appartenant spécialement à chaque localité. La commune est investie d'un droit judiciaire dans toute l'étendue de ses domaines. Elle peut condamner un homme qui se rend coupable d'un délit à l'emprisonnement et à la bastonnade. Elle peut même expulser de son sein celui qui manque à ses devoirs, le livrer comme soldat aux officiers de recrutement, ou le faire conduire en Sibérie. A la commune aussi est confiée la surveillance des écoles primaires et l'administration des banques rurales récemment instituées. C'est elle encore qui recueille la taxe {l'obrok) que chacun de ses membres doit payer, prescrit les services pour l'entretien des routes et des chemins, livre au trésor son impôt annuel, enfin régit elle-même toutes ses propriétés.
Les élections de ces fonctionnaires ont lieu tous le^ trois ans, et se font dans Tordre suivant ;
Pour la magistrature du district, on nomme d'abord un électeur par cinq cents habitants. Cet électeur doit èlre âgé de trente ans, père de famille, propriétaire d'une maison ; en outre,, il faut qu'il soit d'une moralité incontestable et qu'il n'ait jamais subi un châtiment. Le document qui constate sa nomination doit ôlre revêtu de la signature du prêtre et de celle de cinq paysans. Les électeurs choisis ainsi de côté et d'autre se réunissent au chef-lieu du district et nomment le fonctionnaire qui doit être un paysan. Cependant si celui dont le nom est sorti de l'urne électorale n'était pas apte à remplir la tâche qui lui est destinée, ou peut le remplacer par un noble ou par un employé du gouvernement.
Dans une commune qui professe la religion grecque, les membres d'une secte dissidente et les Juifs ne peu* vent être appelés à une charge publique.
Chaque hameau, chaque village élit de même tous les trois ans ses fonctionnaires particuliers, avec cette différence que les électeurs sont nommés dans les petites localités par dix voix au lieu de cinq cents.
Chaque hameau a son surveillant, ou pour me servir de l'expression officielle, un staroste, un ancien, lequel ancien peut n'être âgé que de vingt-cinq ans. De môme que les autres élus de la commune, il faut que ^a mora-lité soit justifiée et qu'il n'ait encouru aucune punition.
Chaque village a de même son staroste, et les auxi* liaires de ce staroste qui portent 1^ titre de deciatslfi (dé-? cemvirs), de plus un percepteur des contributions, et un juge de paix, un inspecteur des forêts, et un inspecteur des greniers, car par une très-prudente mesure, après la moisson les paysans sont tenus de déposer dans le magasin communal une partie de leurs produits, pour parer au danger d'une mauvaise récojte.
Sur les côtes maritimes, ou <}ai)s les districts trèsboisés, il y a des villages, des commune^ dont la
principale occu()ation consiste à préparer du bois pour la marine. Les inspecteurs de ces travaux sont également élus par les habitants.
Ces différents fonctionnaires ne peuvent être soumis à un châtiment corporel que par une sentence judiciaire. Ils portent un uniforme et reçoivent un modique salaire.
Celui du Golowa (ou maire de la commune), est d'environ six cents francs, celui du staroste de cent cinquante francs.
Telle est l'institution vraiment libérale des communes. Les paysans qui en font partie, n'ont pas d'autre maître que le gouvernement ou l'empereur, et ne peuvent en avoir un autre. Jadis les souverains pour récompenser les services d'un do leurs généraux lui donnaient des terres de l'État avec des centaines et des milliers de paysans. Catherine II a, par celte libéralité, enrichi ses favoris. Mais des commencements du règne généreux d'Alexandre, date un ukase qui interdit ces sortes de donations, et déclare que les paysans de la couronne ne pourront être ni vendus, ni retomber dans la servitude. L'empereur Nicolas a religieusement maintenu les dispositions de ce décret.
En vertu d'un autre règlementimpérial, les paysans de la couronne peuvent posséder des terres et des maisons hors de leur commune, dans diverses provinces et dans les villes de l'empire, à l'exception toutefois de Pétersbourg et de Moscou. Si dans les propriétés qu'ils Qnt acquises, ils viennent .à découvrir des mines, le produit leur en appartient. Les paysans peuvent aussi s'engager dans toutes sortes d'entreprises commerciales, industrielles, et transporter leur domicile où bon leur semble, à la condition seulement d'en demander la permission à leur commune, et ils lui payent leur petite taxe annuelle, comme s'ils résidaient encore dans son enceinte. Avec cette permission qui ne peut lui
ùlre refusée , le paysan est parfaitement libre de ses actions et de ses mouvements. S'il entreprend de livrer des fournitures au gouvernement, ou de confectionner des travaux mis à l'enchère, TÉfat lui accorde dans ces contrats un privilège spécial. Les autres soumissionnaires sont en pareil cas obligés de donner une caution, le paysan de la commune exhibe la permission de sa commune, et cet acte est accepté comme une suffisante garantie. Les chantiers publics, les manufactures, les comptoirs, sont peuplés de paysans de la couronne. Ils sont les instruments les plus actifs de l'industrie russe, les principaux agents du commerce intérieur. Un grand nombre d'entre eux sont incorporés dans la bourgeoisie des V illes
En déduisant du dénombrement du peuple russe la classe des odnovortsy et les paysans de la couronne, il reste encore vingt millions de serfs, non plus serfs comme autrefois, non plus esclaves de leurs maîtres, mais attachés au sol, (/lebx adscripti, comme il y en avait encore un grand nombre dans plusieurs provinces de France, avant la révolution de 1789.
L'analyse de la loi qui régit actuellement ces millions d'hommes nous donnera une juste idée de leur situation.
Le droit de propriété des seigneurs à l'égard de leurs serfs est constaté par les recensements de la population de chaque province et de chaque domaine. Le premier fut opéré par Tordre de Pierre le Grand en 1714, le second en 1744. Maintenant le recensement a lieu tous les dix ans.
Le maître dispose librement de ses serfs dans les limites qui lui sont marquées par la loi. Il peut les astreindre aux travaux agricoles, ou les attacher au service de sa maison. Il peut les transporter à sa volonté d'un village à l'autre, ou les concéder à des manufacturiers qui les emploient dans leur établissement,
il peut en faire des artisans, des musiciens, et les garder près de lui, ou leur permettre d'aller au dehors exercer leur industrie. Dans ce dernier cas, le serf est tenu de lui payer chaque année son obrok, sa contribution, laquelle contribution varie selon les bénéfices de sa profession, ou les exigences de son seigneur. Chaque printemps on voit arriver à Pétersbourg près de dix mille serfs des diverses provinces , qui se livrent pendant la moitié de Tannée aux travaux les plus rudes, vivant de la vie la plus sobre et s'en retournant en hiver dans leurs villages avec le fruit de leurs économies. Il y en a sur toutes les grandes routes qui avec une légère voiture de transport et quelques chevaux, charrient les marchandises d'un district à l'autre, et quelquefois entreprennent intrépidement des voyages dans des pays où ils n'ont jamais été. On leur donne leur chargement, le nom de la ville où ils doivent le conduire Ils ôtent leur chapeau, font trois signes de croix, et les voilà partis, avec la résolution inhérente à leur caractère et la confiance que leur donne une naïve prière, il y en a dans toutes les villes qui stationnent sur les places publiques, avec de petites boutiques ambulantes, dans des échoppes avec leurs instruments de travail , dans des magasins avec les denrées qti'ils ont amassées par leur industrie. Quelques-uns d'entre eux font des fortunes considérables , car le Russe est souple et habile dans tout ce qu'il essaye, clairvoyant dans ses combinaisons, prévoyant et rusé dans la moindre spéculation. Il y a des serfs beaucoup plus riches que leurs maîtres, des serfs qui amassent des capitaux énormes, car il ne leur est pas permis d'acheter des propriétés immobilières, et il dépend de leur maître de les arracher tout à coup à leurs lucratives spéculations, à leur existence splendide pour les renvoyer dans leur village. Mais si la loi lui permet cet acte de violence, l'opinion publique, plus forte que la loi, le lui défend, et nul seigneur
n*a encore osé s'abandonner h cet excès de pouvoir. La seule ambition des serfs qui se sont ainsi enrichis est d'acheter à tout prix leur émancipation. Plus d'un maitre se refuse à la leur accorder par une cruelle vanité , ou ue cède qu'à des propositions incroyables. M. Tourgueneff cite, dans son ouvrage sur la Russie, un serf qui peut-être ne payait, selon l'usage général, qu'un tribut annuel de cinquante francs à son maître, et qui racheta de lui sa liberté au prix de huit cent mille roubles.
Les serfs qui restent dans les campagnes doivent travailler trois jours dans la semaine pour leur maitre. Mais on ne peut les obliger à travailler ni le dimanche, ni les jours de fêtes.
Le seigneur est l'arbitre de leurs discussions, le juge de leurs délits. Il peut leur infliger une peine corporelle, les livrer comme soldats à un officier de recrutement, ou les faire déporter en Sibérie.
Aucun serf ne peut voyager sans un passe-port de son seigneur, ni résider dans une ville sans son autorisation spéciale. Si quelque serf s'enfuit, son maître a le droit de le réclamer pendant dix ans. Si un serf est tué par accident, son maître peut exiger de celui qui a causé cet accident une indemnité de trois cent trente roubles (treize cent vingt fr.) ; mais s'il a été volontairement assassiné, le maître ne reçoit aucune indemnité, le meurtrier est livré aux tribunaux.
Tels sont les droits du maître. Yoici les clauses re$«* trictives en faveur des serfs :
Le serf ne peut être entraîné par son seigneur à commettre une mauvaise action, ni condamné à des travaux trop rigoureux.
Il ne peut être forcé de se marier contre son gré, ni vendu sans la terre à laquelle il appartient, ni par l'effet d'une de ces ventes, séparé de sa femme et de ses enfants, ni livré à un officier de recrutement ou
LE SERVAGE EN RUSSIE, klb
envoyé en Sibérie, quand il est engagé par la permission de son maître dans un commerce légal.
En un temps de disette, le maître ne peut envoyer ses serfs hors de ses propriétés. Il est obligé de pourvoir à leurs besoins, ainsi qu'aux besoins des malades et des vieillards.
Si le serf a un procès, le maître est obligé de le soutenir, à moins qu'il ne s'agisse d'une affaire criminelle, auquel cas le maître a le droit de se tenir complètement à l'écart. ^
Les châtiments corporels auxquels le maître peut condamner ses serfs sont limités par les règlements. S'il est démontré qu'un seigneur outrage ou maltraite ses paysans, l'administration du doinaine où il a commis ces méfaits lui est enlevée et remise à un comité institué à cet effet dans chaque district par la noblesse. Il ne lui est plus permis de résider dans ce domaine, ni d'en acheter d'autres ; et si dans ceux qu'il possède encore, il se rend coupable d'un délit de même nature, il est traduit devant un tribunal criminel.
La loi qui a pris à tâche d'assurer aux serfs une protection contre un maître injuste et cruel, détermine aussi les conditions de leur affranchissement.
Un serf est affranchi de droit, du jour où il devient soldat. Quand son temps de service est fini, il entre dans la communauté des paysans libres.
Il est affranchi de fait, s'il obtient de son seigneur la permission d'épouser une jeune fille élevée dans une maison d'éducation des enfants de la bourgeoisie.
Il est affranchi dès qu'il est transporté en Sibérie. Là, il est admis parmi les agriculteurs de la contrée ou les ouvriers des mines. Si sa femme le suit, elle est affranchie également.
Les serfs ont le droit de réclamer leur affranchissement, si leur maître a porté quelque atteinte à l'honneur de leur femme ou de leur fille, s'ils peuvent dé-
montrer qu'il conspire contre TBIat, ou qu'il n'appartient à aucune communauté chrélienne.
Si la loi dont nous venons de présenter le résumé, laisse encore les serfs exposés à plijs d'un traitement injuste, l'opinion publique, comme nous l'avons déjà fait remarquer, leur vient en aide et prépare pour eux des institutions plus libérales.
Le temps n'est plus où le brutal seigneur moscovite pouvait exploiter, outrager, mutiler impunément un esclave, où il se vantait peut-être de ses actes d'oppression et de ses cruautés. Aujourd'hui les gentilshommes russes, éclairés par la civilisation, ont un sentiment de justice et un sentiment de dignité qui ne leur permettrait pas de se livrer à de pareils excès. Ils ne s'enorgueillissent plus d'user jusqu'à sa dernière limite du pouvoir dont ils sont investis ; ils désirent au contraire qu'on les considère comme de bons maîtres. Ils s'honorent d'entendre dire que leurs terres sont sagement administrées, leurs paysans heureux, Et il en est de ces paysans, et en grand nombre, qui sont réellement heureux. L'idée de dégradation qne nous attachons à leur servitude n'est pas encore entrée dans leur esprit. Si leur seigneur est doux et équitable, ils s'attachent à lui avec une touchante confiance et un naïf abandon, ils lui parlent avec. un pieux respect : « Tu es le père, lui disent-ils, et nous sommes tes enfants. »
Il en est qui ont souvent entendu parler d'affranchissement, et ce grand mot, loin d'éveiller parmi eux quelque impétueux désir, n'a fait que les effrayer. Oui, l'on a vu des villages entiers de serfs refuser la liberté qui leur était offerte, car ils sentaient qu'en l'acceptant, ils se privaient par là du patronage puissant auquel ils doivent leur sécurité. D^aulres ont donné à leurs maîtres des preuves d'affection touchantes. En voici une entre autres qui nous a été racontée par une personne digne de foi.
Un jeune gentilhomme ayant dépensé plus que ses revenus, se trouve un jour dans l'obligation de vendre une de ses terres pour remplir ses engagements. Il assemble les principaux paysans du village qu'il a l'intention de céder à un autre propriétaire, leur expose ses besoins et la nécessité où il se trouve de se séparer d'eux : « Maître, lui répond un des anciens de la communauté, ce que tu viens de nous dire nous afflige. Ta famille a gouverné nos pères avec douceur, toi-même tu as toujours été bon et humain pour nous, nous renoncerions avec regret à ne plus vivre sous ton autorité. Combien te faudrait-il donc pour payer ce que tu dois? — Vingt mille roubles (quatre-vingt mille francs). — Eh bien, permets-moi de conférer sqr ce que nous pouvons faire, et demain je t'apporterai notre réponse. » Aces mots, les paysans s'éloignent, et le lendemain, celui qui avait pris la parole dit au seigneur qu'en se cotisant volontairement, tous les membres de la communauté ont réuni la somme de vingt mille roubles, et qu'ils la lui offrent avec affection pour qu'il ne vende pas son domaine.
Quiconque a voyagé en Russie se souvient de ces petites maisons en bois, construites uniformément, rangées sur deux lignes symétriques, de chaque côté de la route, séparées l'une de l'autre par un jardin ou un petit enclos. Ce sont des villages de serfs. L'aspect de ces villages dominés par une rustique église, n'éveille point dans l'esprit une idée pénible ; ces simples cabanes ne renferment point des gens nécessiteux. Aïeux et petits-enfants sont peut-être là réunis avec une même quiétude dans une même enceinte, car la famille russe se resserre tant qu'elle le peut autour du foyer paternel pour ne pas se séparer. La chambre qu'elle habite n'est pas élégante, mais propre, et il y a des provisions dans Tarmoire, et, deux fois par jour, le Samovar (la bouilloire à thé) siffle sur la table. De tous
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leâ peuples de l'Europe, dit M. (fliro-vrski, pas un n'est plus substantiellement nourri que le peuple russe, et nous pourrions ajouter que pas un ouvrier, ni un pauvre laboureur des différentes régions de l'Europe n'a autant de sécurité sur son avenir que les paysans russes. Si l'orage ou le froid anéantit leur récolte, c'est le matlre qui doit pourvoir à leurs besoins ; si une épizootie enlève leurs bestiaux, c'est le tnaître qui doit leur en procurer d'autres ; si un incendie consume leur cabane, c'est le maître qui doit leur donner du bois pour la reconstruire.
Il y a pourtant des serfs qui ont de mauvais maîtres. Le fait est incontestable, et ceux-là doivent cruellement souffrir de la loi qui les lie au sol où ils sont nés, qui les lient asservis à un pouvoir cruel, et les empêche d'aller chercher ailleurs un asile plus doux, et une autorité plus compatissante. Il ya des serfs aussi qui appartiennent à des seigneurs puissants et généreux ; mais ces seigneurs préfératit le séjour de Pétersbourg à celui de la campagne, ou l'atmosphère de la France et de l'Italie à celle de la Russie, aban* donnent la gestion de leurs domaines à des intendants qui pour se faire valoir, et souvent pour se cféer à euxmêmes une fortune, ne cherchent qu'à tirer, coûte que coûte, des terres qui leur sont confiées, le plus grand revenu possible. Alors les malheureux paysans russessouffrent toutes les douleurs de cette calamité de l'Irlande qu'on appelle Vqbsentèisme. A une autre extrémité de l'échelle aristocratique, d'autres serfs encore on t un triste sort ; ce sont ceux qui appartiennent à de petits propriétaires besogneux*qui, ayant à peine de quoi vivre, ne peuvent rien faire pour l'amélioration de leur patrimoine, pour le bien-être de ses habitants, et ne cherchent, au contraire, sans cesse qu'un nouveau moyen de tirer un plus grand lucre du travail et de la soumission de leurs paysans.
Mais les idées d'humanité et de justice distribulive se répandent de plus- en plus dans l'esprit de la noblesse russe, et les règles d'émancipation mises en pratique par le gouvernement font des progrès. Plusieurs seigneurs ont déjà brisé dans leurs propriétés les liens du servage, les uns par un es[)rit de libération, d'autres dans leurs propres intérêts, parce qu'ils reconnaissaient que la libre exploitation de leurs terres leur était plus profitable que le système de travail obligatoire par corvées. D'autres encore, sans affranchir leurs villages, leur donnent une organisation communale, semblable à celle des domaines de la couronne. Moyennant un revenu annuel, ils abandonnent leurs champs, leurs prés, leurs pâturages, leurs bois aux paysans qui se les partagent et y travaillent comme des fermiers.
Ainsi les chaînes de la servitude se relâchent et s'affaiblissent de jour en jour. Ainsi les fils de la race slave remontent peu à peu vers la libre existence dont s'enorgueillissaient leurs aïeux. Mais ne vaut-il pas mieux que cette liberté leur soit rendue graduellement par le progrès général des idées, et lorsqu'ils y seront eux-mêmes suffisamment préparés, que si elle éclatait tout à coup à leurs yeux éblouis comme le demandaient des réformateurs plus passionnés que réfléchis.
Plus d'un peuple pourrait dire ce que coûte la liberté trop proraplement acquise et ce qu'elle dure !
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En 1553, Willougby partait d'un petit port d'Angleterre, avec deux navires, pour s'en aller chercher dans les régions du Nord un passage vers l'Inde.
En 1845, le courageux Franklin parlait, avec l'Érèbe et la Terreur^ pour résoudre le même problème.
Willougby mourut de froid sur la côte septentrionale de la Laponie ; et Franklin, on sait maintenant ce qu'il est devenu !
Entre ces deux époques, dans ce long espace de trois siècles, la persévérante Angleterre n'a cessé de poursuivre l'étude géographique dont Sébastien Cabot soumit le plan à Edouard VI, et l'Europe entière a pris part à la même entreprise. Danois, Hollandais, Russes,
.1. Ten months among the tents ofthe Tuski, by Lieut. Hooper.
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Norvégiens, chaque nalion maritime s'est, à diverses époques, associée à cette croisade géographique ; chaque nation y a marqué sa place par d'étonnants actes de courage et par des épisodes lamentables.
L'histoire des expéditions dans le Nord, qui commence au fatal voyage de Willougby; qui se continue par la naïve et touchante narration de Gérard de Veer; qui du récit des voyages de Ross, Parry, Back, nous amène à ceux des dernières expéditions envoyées à la recherche de Franklin, est une sorte de martyrologe où nulle illustration n'a été conquise que par de cruelles souffrances, si ce n'est par une mort affreuse.
Notre marine a eu là aussi ses champions de la science et ses martyrs. Il y a vingt ans, elle dirigeait la Recherche vers les parages du Groenland pour s'enquérir du sort de la Lilloise et de son noble commandant, M. de Blosseville, dont on n'a jamais retrouvé les vestiges; et, dans la dernière exploration des Anglais, elle a perdu un homme d'un rare mérite, M. Bellot.
Qu'il me soit permis de joindre un souvenir personnel aux justes éloges que la presse de France et celle d'Angleterre ont décernés à ce jeune officier. Je l'ai connu dans l'Amérique du Sud, et, dès le premier abord, il m'avait séduit par l'affabilité de sa parole, la modestie de son caractère et les qualités sérieuses de son esprit. Nous nous en revînmes ensemble sur la Triomphante^ et, dans une traversée de deux mois, notre liaison, commencée à Montevideo, se resserra à chaque degré de latitude par nos entretiens de chaque jour.
Né dans une bien modeste condition de fortune, M. Bellot devait au bienveillant intérêt de quelques respectables familles de Rochefort son premier appui dans la vie, et ne devait qu*à lui-même son rang dans la marine. Élève de l'école de Brest, il s'était distingué par son avide désir d'instruction ; enseigne de vaisseau, il avait gagné la croix à Madagascar par une action
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d'éclat. En station dans la Plata, il employait les loisirs de sa vie de bord à d'utiles travaux. Par ses propres efforts, sans le secours d'aucun maître, déjà il en était venu à parler parfaitement l'espagnol et l'anglais ; il se proposait d'apprendre de la même taçon l'allemand. En même temps, il se livrait à de sérieuses études de géographie et d'hydrographie. Il levait des plans, dessinait des cartes; il m'en a laissé une qui est un modèle de netteté et de précision. Dans la perpétuelle activité de son intelligence, il ne se reposait d'un travail que par un autre travail. Ses heures de lecture étaient ses heures de joie. Il fouillait avec un transport de bonheur dans la collection d'ouvrages que j'avais recueillis chemin faisant depuis Québec jusqu'à Buenos-Ayres, et chaque livre qu'il lisait donnait un nouvel élan à sa pensée et devenait pour nous le sujet d'un nouvel entretien, dans les longues soirées que nous passions en* semble, nonchalamment assis sur la dunette, au souffle des brises attiédies, sous le ciel de l'Equateur. Je me disais, en l'observant dans ce contact perpétuel, qu'il se préparait un brillant avenir, qu'il honorerait un jour notre- marine. Il devait bientôt payer cet honneur de sa mort 1
Nous nous quittâmes à Rochefort, en nous disant un cordial adieu, en échangeant quelques derniers souvenirs d'amitié. Trois mois après il arrivait à Paris, radieux de la résolution qu'il venait de prendre.
Condamné par les usages de la marine à rester peut-être longtemps inactif à Rochefort avant de pquvoir obtenir un nouvel embarquement, il avait écrit à lady Franklin pour lui offrir ses services ; il avait obtenu du ministre Pautorisalion de partir sur le bâtiment que cette noble femme armait à ses frais pour chercher encore son époux. Il parlait avec l'allégresse d'un soldat qu'un généreux enthousiasme anime, qui va dans la mêlée, au péril de sa vie, conquérir ses épe-
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rons. Nul calcul vulgaire n'entachait sa détermination. Il avait refusé le traitement que lady Franklin lui offrait, en lui confiant l'emploi de second sur le Prim. Au milieu des Anglais, il voulait représenter dignement son pays par son désintéressement comme par son courage.
En me parlant gaiement de sa perspective de voyage, il me la rendait séduisante. Quoique je connusse le danger des explorations dans les mers polaires pour m'y être aussi quelque peu hasardé, je le regardais partir avec confiance, je le voyais revenir dans un ou deux ans avec la joie d'avoir accompli une tâche importante. Je ne devais plus le revoir.
Il y a quelque temps une dame en deuil est venue les larmes dans les yeux me serrer la main. C'était sa mère.
A l'Angleterre appartient l'honneur d'avoir la première lancé sa marine vers les régions arctiques; à l'Angleterre l'honneur d'avoir poursuivi avec plus de ténacité que toute autre nation cette périlleuse entreprise, et celui d'y avoir, à diverses époques, employé ses meilleurs officiers, et celui d'y avoir, dans les dernières années, dépensé près de vingt millions de francs; à l'Angleterre devait appartenir Fhonneur d'avoir enfin découvert le fameux passage, autant qu'il peut être découvert, c'est-à-dire comme la fin d'un calcul de géographie physique, sans' aucune utilité pratique.
C'est ainsi qu'après l'avoir rêvé comme un chemin rapide entre l'Europe et l'Orient, on en était venu depuis longtemps à le considérer ; c'est ainsi qu'il se révèle dans l'émouvante narration de M. le capitaine Mac Clure, dont le nom reste attaché à cette découverte.
Mais si, après ce mémorable événement, les navires d'Europe sont, comme par le passé, obligés de doubler le cap de Bonne-Espérance, ou le redoutable cap Horn pour se rendre dans les mers de Chine et des Indes, les efforts que l'Europe a faits pour trouver par
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le Nord une route plus courte vers les splendLdes régions décrites par Marco Polo, vers le merveilleux royaume de Cathay, n'en ont pas moins eu de nombreux et imporlants résultats.
Commencées avec une idée d'intérêt commercial, les expéditions dans les mers polaires ont peu à peu suscité d'autres ambitions, éveillé de généreuses ardeurs; elles occupaient l'esprit des savants, elles enflammaient à vingt ans la poétique imagination de Chateaubriand. Par ces expéditions, la carte du monde a été agrandie ; par ces expéditions, un nouvel espace a été ouvert aux études du naturaliste, du philosophe, de l'ethnographe. Dans les ténébreuses profondeurs de l'Océan, on a vu surgir des plages, des îles dont on ne soupçonnait pas même l'existence. Sur un sol couvert d'une neige éternelle, on est entré en rapport avec des populations ignorées, dont le caractère et les mœurs sont un nouveau sujet d'observations. Des navigateurs se sont faits dans ces sombres contrées un renom impérissable, et desimpies baleiniers ont aussi là, par un favorable hasard, mérité d'être inscrits au nombre de ces heureux marins que l'Espagne du xvv siècle honorait du titre de descuhr adores.
Les relations des derniers voyages que les Anglais ont entrepris dans le but de retrouver les traces de Prancklin, complètent sur quelques points le tableau des régions polaires et nous donnent sur quelques autres des documents tout nouveaux. Plusieurs de ces relations joignent aux images des scènes les plus émouvantes, l'intérêt d'une révélation scientifique. En voici une entre autres, qui nous donne d'intéressants détails sur une peuplade fort peu connue. Nous voulons parler des Tschoukis.
Cook, que les Anglais appellent leur Christophe Colomb, aborda le premier sur la plage asiatique occupée par les Tschoukis. Il ne passa que quelques heures
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près de Tschukoi-Noss S et n'y revînt plus. L'illustre officier danois Behring, qui entra au service de la Russie sous le règne de Pierre le Grand et donna son nom au détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique, s'approcha aussi en 1728 du Tschukoi-Noss, apprit par les indigènes qu'il y avait une île à l'ouest, et la découvrit le surlendemain. C'est l'île Saint-Laurent. Le capitaine Billings, qui avait fait un voyage avec Gook au nord de l'océan Pacifique, et qui fut chargé par Catherine II de l'exploration de la mer glaciale, la vit aussi, et M. Saner, qui l'accompagnait en qualité de secrétaire-interprète, a inséré dans sa narration quelques pages sur cette tribu *.
Plus détaillés, plus instructifs sont les renseignements que M. l'amiral Wrangel a publiés sur les Tschoukis, dans le récit de son voyage le long des côtes delà Sibérie', l'un des plus intéressants récits qui existent. Un des compagnons du savant et intrépide marin, M. Matinschkin, a vu dans une de ses excursions à la foire d'Ostronorje une nombreuse cohorte de Tschoukis de la pointe septentrionale de l'Asie, Ils arrivent par centaines à cette foire, avec leurs traîneaux attelés de rennes. Ils y amènent leurs femmes et leurs enfants. C'est un trajet d'environ trois cents lieues. Comme ils visitent encore chemin faisant deux autres marchés, et qu'en outre ils doivent faire plusieurs détours afin de trouver des pâturages pour leurs rennes, ils n'emploient pas moins de six mois à cette opération mercantile. La cargaison qu'ils viennent vendre à Ostronorje se compose en grande partie des denrées qu'ils ont été chercher dans leurs mauvaises barques,