EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE
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Il a été tiré de cet ouvrage 25 exemplaires numérotés sur papier du Japon»
A mon ami Gaston CALMETTE
Jules HURET.
Dl IW-îiK A li »
Arriv'e à New-York. — Je manque l'entrée dans le port. BroLiillard. — Premier confact avec la vie américaine. — Fatigue. — Énervemeiit. — Ébranlement général. — Thackeray et la rue. — Souvenirs de la traversée. — Solidarité en iner. — Délacliemeiit dès rarnvée. — Les tramways. — JMv^naces de mort. ~ Paris est un village paisible. — Le chemin de fer aérien. — Défense de cracher. — 2500 francs d'amende. — Conducteur et contrôleur de tramways se pochent les yeux dans la voiture. — Maison de vingt-neuf étages. — Central Park sous la neige. — I traîneaux. — Le pont d^ Brooklyn à 5 heures. — Spectacle Jrayaiit. — Assaut des tramways. — Symbole de la lutte pour la vie en .\mérique. — New- York s'ailume. — Enchantement.
Voilà des semaines que je me raconte des histoires à moi-même pour ne pas commencer à écrire. Mais la vérité vraie, je la connais à présent : je n'ai pas encore écrit parce que j'étais trop fatigué. Au commencement, je ne m'en rendais pas compte; je me ligurais qu'ayant passé toute la journée dehors, pris
coup sur coup des voilures, des trains, des tramways, regardé, écouté, accumulé des notes sur mon carnet, je n'avais pas travaillé, et que, le soir venu, je pourrais me mettre à l'ouvrage. Mais pour seulement vivre dans cette atmosphère violente, dans ce iracas çiigantesque et continuel de fer retentissant, on est soumis à une dépense nerveuse considérable. Quand arrivait le soir, j'étais fourbu, et malgré mon bon vouloir, le mécanisme des formules ne fonctionnait pas.
Tous les étrangers que je vois ici me disent d'ailleurs la même chose : ce climat, est dur au nouveau ve.iu, l'excitation qu'il procure se paye cher, et il faut du temps pour rompre ses nerfs à l'atmosphère électrique des États-Unis, pour habituer son organisme au froid brutal, et aussi au bruit, à la fièvre forcenée des rues et des gens. Thackeray ne racontet-il pas dans ses notes sur l'Amérique qu'à New-York il lui fut impossible, pendant longtemps, de s'asseoir devant son bureau et d'écrire? La rue l'attirait invinciblement, il lui fallait y descendre à tout prix.
Je comprends admirablement cet état d'esprit : la vie exaspérée de la grande ville entre avec vous dans votre chambre, vous pénètre, vous envahit et vous secoue. Enarrivant, ilestimpossible, en effet, de prendre une plume et d'écrire autre chose qu'une dépêche. Quand, d'une ville de province tranquille, on met le pied pour la première fois à Paris, c'est la même excitation qui vous ébranle : les boulevards vous apparaissent agités par une fièvre colossale et aveugle; on s'y sent abandonné de tout et de tous, et l'eifroi qui vous prend est long à se calmer. En venant de Paris à New -York, l'impression est identique, avec l'aggra-
vation de la distance et de l'étrangeté. Peu à peu, cependant, on se fait à cette excitation, et au bout d'un mois on y est brisé. Je me promène à présent dans Broadway comme sur le boulevard des Italiens, et hier quelqu'un m'a demandé son cbemin que j'ai pu lui indiqaer sans plus de façon. La force d'absorption de ce pays est-elle si grande que j:e sois déjà en train de devenir Américain? En t>ouit cas, il est temps de fixer mes premières impressions, si je ne veux pas qu'elles s'émoussent.
Que je vous dise d'abord que j'ai raté mon entrée à New-York. Il faisait du brouillard et c'était dimanche. Je suis donc dispensé de refaire la description classique du pont de Brooklyn et des milliers de bateaux qui s'écrasent dans l'Hudson. Le port était bien tr-anquille, et ce qui me reste de plus net dans la mémoire de l'arrivée de la Touraine, c'est le ciel gris au-dessus des maisons où je compte vingt-huit étages en construction, toute la carcasse de fer debout, les poutres de fer dessinant les étages, les planichers et les murs qu'on remplira de briques ensuite. Cela a l'air, de loin, d'une agglomération de tours de dominos comme en font les enfants.
Puis, c'est l'accostage lent du bateiim dans- une d^s mnombrabies dentelures des ^uaisv C'est lie matin, un froid humide vous pénètre. Tout le monde s'est précipité à l'avant du bateau par un mouvement instinctif. Une sensa-tioa assez bizarre vous attend là. Vous dites adieu aux passagers que vous avez connus durant la traversée, mais le; peu d'intimité qui s'était créée entre vous pendant ces huit jours de mer a Pair de s'envoler soudain, comme par enjchantement; on se dit au revoir sans conviction. On pense à ses
propres affaires et on sent que les autres fonl comme vous. L'espèce de vague solidarité qui venait du danger latent, la sympathie poussée de reniiui de la vie à bord, la galanterie elle-même s'effacent, on se reprend, on se contracte, on est redevenu « chacun pour soi ». C'est la terre!
Les amis qui attendent les passagers sur le quai leur font de la main des signes joyeux, et je comprends combien doit être doux à l'expatrié d'être ainsi accueilli par des sourires et de la sympathie sur une terre lointaine. Presque huit jours de mal de mer et de jeûne m'ont peut-être affaibli, car je me sens plus sensible que je ne devrais à la tristesse du ciel gris, au chaos des bâtisses de brique, et à ces mouchoirs qu'on n'agite pas pour moi.
Aussi, une fois débarqué, quand je m'entends appeler par mon nom et que trois aimables compatriotes, venus chacun pour son compte, m'offrent gentiment leurs services, me voilà rasséréné. Je grimpe en voiture et je traverse, sur un pavage déplorable, des rues droites bordées de façades plates couleur rouge sombre ou grises, toutes pareillement précédées d'un escalier d'une dizaine de marches à rampe de fer ou de pierre, et je n'ai jamais mieux compris l'ennui de l'uniformité. Ces rues mal pavées sont sillonnées de rails. C'est dimanche, je l'ai dit, il y a peu de mouvement dans les rues, on pourrait se croire à Londres, car les maisons, quoique beaucoup plus hautes, ont un air de famille indiscutable avec celles de certains quartiers de la capitale anglaise.
Je vais à l'hôtel Waldorf où l'on croyait m'avoir retenu une chambre depuis cinq jours, mais il n'y en avait pas de libre! Les 1,400 chambres étaient occu-
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pées. J'avais couru dans un autre Iiôtei, défait mes malles, pris un bain, changé de vêtements, puis, sur un coup de téléphone, refait mes malles, j'étais retourné au Waldorf où un vide s'était produit dans l'intervalle. Je m'étais habillé pour dîner en ville; puis, revenu à l'hôtel vers onze heures, j'avais trouvé les couloirs encombrés par plusieurs centaines de personnes en toilette de soirée et toutes les salles de restaurant, cinq ou six, pleines de mangeurs. C'est, paraît-il, tous les jours ainsi. Je fendis la foule, montai dans un asceiiseur somptueux, où se serraient déjà quinze personnes, et en dix-sept secondes je fus conduit à mon quatorzième étage.
Un bruit profond et continu montait de la rue. Je regardai par la fenêtre. Je dominais une partie de la ville. A l'infini, des rangées de lumières, des bandes de feux, des bouquets multicolores de réclames lumineuses trouaient l'obscurité. Devant moi, je comptais les étages illuminés, douze, quinze, dix-huit, vingt étages aux vitres aveuglantes de clarté. Des tourbillons de fumée montaient vers le ciel sombre. De longs beuglements de sirène venaient de l'IIudson. Des tramways électriques filaient tout en bas, sous mes fenêtres, avec un grondement tour à tour alTaib!i ou grandissant, se mêlant au roulement du chemin de fer aérien qui passait comme un éclair à cent mètres de l'hôtel, à la hauteur du deuxième étage. D'autres bruits s'ajoutaient à ceux-là, venus je ne sais d'où, qui paraissaient faire partie de l'hôtel lui-même, sortir des murs, des conduites d'eau, de vapeur ou d'électricité. J'étais comme enveloppé de vibrations, et je regardais et j'écoutais sans penser à rien, comme si je plongeais dans un
élément inconnu sur lequel je ne pourrais agir. U me semblait, en effet, que je me trouvais encore sur le bateau et qu'une force étrangère m'opprimait irrésistiblement.
Bientôt pourtant je m'endormis d'un sommeil agité, roulis et tangage mêlés.
Le lendemain, réveillé tôt, je fus de nouveau saisi par le bruit de tourbillon qui montait de la rue. Je voulais l'analyser et je descendis.
Le bruit venait de la quantité phénoménale de tramways qui se croisaient en tous sens, en grésillant sur les trolleys et en sonnant incessamment de la cloche ; du chemin de fer aérien bâti sur des planchers de fer soutenus par des piliers de fer, ce qui centuple la résonance des vibrations ; du vacarm.e ordinaire des voitures, des camions et des gens; du fracas des marteaux sur la pierre ou sur Le fer, car partoul on construit ou on creuse. 11 y a pour goûter ces harmonies — m'avait-on dit — un endroit idéal : c'est l'intersection de Broadway, de la 6' avemie et de la 34' rue. Broadway (la- voie large) est la plus longue rue de?s'ew-York. Elle a, paraît-il, avec sa suite qu'on appelle le Boulevard,, de 18 à 20 kilomètres! En face des bureaux du New-Yord Herald (comment fait-on pour écrire là le journal de M. Bennett?), Broadway coupe la 6* avenue. Or ces deux voies ont chacune deux lignes de tramways électriques qui se succèdent de minute en minute, De plus, transversaleme il, passe la 34' rue, également pourvue d'une double ligne de tramways (''eetriques. Au-dessus de cette sextuple ligne de tramways roulent sans cesse les trains d'u chemin de fer aérien. Le pont de fer gronde comme un tonnerre au passage des trains; souvent deux con-
vois se croisent, le^ locomotives crachent leurs lumées en haletant; dessous, dans un enchevêtrement incFoyable, les tramways tressautent sur les rails des aiguilles, les cloches tintent sans discontinuer, et le malheureux piéton pris entre toutes ces menaces de morl;, assourdi de vacarme, tombe d'un tramway dans l'autre, échappe à un cab pour se voir menacé par une automobile, un camion ou un landau qui passent. Plusieurs hommes spéciaux se tiennent là en permanence pour aiguiller les tramways, les arrêter au besoin dans leur course folle; mais,, sans doute blasés à la longue, on les voit plaisanter avec les conducteurs comme s'ils ne tenaient pas la vie. des hommes entre leurs mains. Et tous ces moyens de locomotion ne suffisant pas, — sous le chemin de fer aérien, sous les tramways électriques, voidà qu'on creuse un chemin de fer souterrain.
Ces tramways, ce chemin de fer aérien, il faut y monter. Mais qu'on se dépêche! Le train s'arrête à peine quelcjues secondes; si vous êtes trois pas- en arrière, le conducteur ne vous attend pas, il ferme sa barrière automatique sous votre nez, et le train se met à rouler à toute vitesse.. Aussi se bouscule-t-on pour y entrer. Dans chaque compartiment, on doit pouvoir tenir une cinquantaine de persK^niics, souvent on s'y presse à cent et plus, on s'écrase sur la plateforme, ou l'on se tient debout à Fintérieur, sur deux rangs, devant les gens assis. On y circule comme on peut. Les Américains, qui y sont habitués. Lisent fort l3ien leur journal debout, en serrant d'une main une courroie de cuir pendue au plafond. II. n'y a. cju'une classe, comme d'ailleurs dans tous les chemins de fer et tramways en Amérique. Et vous voyez tous l<e& jours
la toilette d'uae dame frôlée par le vêlement sale d'un terrassier ou d'un maçon. Pour en sortir, qu'on se dépèche aussi ! Sinon on est poussé, bousculé par ceux qui vous suivent.
Dans les tramways, même système. Les cars électriques, qui traversent les rues aussi vite que des trains express, s'arrêtent à chaque coin de rue, car il n'y a pas de bureaux, ni en tête de ligne ni en route. On ne vous refuse jamais l'entrée, fussent-ils remplis jusqu'au bord de gens debout et de gens assis. Vous vous glissez à travers les ventres et les pieds, vous écrasez et on vous écrase. Ne demandez pas pardon, c'est inutile, on ne vous rendrait pas votre politesse. Si vous recevez un coup de coude dans la poitrine, rendez-le, froidement, sans même vous retourner. C'est convenu. Les dames restent debout comme les autres. Quelquefois un homme plus galant quitte son siège. Mais ce n'est pas la coutume générale.
Sur les parois des tramways vous voyez imprimé un avis ainsi conçu : « Il est défendu de cracher sur le plancher des cars, sous peine de 500 dollars d'amende ou d'un emprisonnement d'un an, et même de tous les deux. — Par ordre du Conseil de salubrité. » C'est bref et efficace. En France, on prie respectueusement les gens de ne pas cracher, — et on crache tout de même.
Les rapports entre fonctionnaires de tramways sont des plus pittoresques. L'autre jour, un contrôleur fait le reproche à un conducteur d'avoir omis trois places à la sonnerie. Sans perdre de temps, le conducteur démolit la mâchoire et poche les yeux de son supérieur parmi la foule des voyageurs, qui s'intéresse en se garant.
Donc, du bruit, des allées et venues incessantes et innombrables à travers des voies droites, coupées tous les 60 mètres par d'autres voies droites, voilà ce qui vous frappe d'abord à New-York. Vous regardez en même temps les maisons de vingt étages, qui ne sont pas rares, et, en vous extasiant sur leur hauteur démesurée, sur le nombre insensé de fenêtres qui les percent, vous vous dites tout de suite que vous seriez trop triste d'y habiter, et vous pensez à la campagne, à la Loire paisible, ou à la Seine riante.
En général, ces maisons, serrées les unes contre les autres, sont très étroites; îa plupart n'ont pas plus de quatre mètres de façade. Car ce qui coûte le plus cher ici, c'est la place, et c'est là la raison de ces bâtisses menaçantes, hostiles, qui touchent au ciel. Elles se ressemblent d'ailleurs presque toutes : façades plates ou à window demi-circulaire, fenêtres à guillotine, pierres rouges devenues presque noires; l'ornement architectural le plus commun, c'est le pe:it fronton grec reposant sur deux colonnes de pierre ou de marbre, ioniques ou corinthiennes, rondes ou plates. Pas un arbre, dans aucune rue, sur aucune avenue. Des pierres, du fer, des briques. Deux ou trois squares où l'on peut compter les arbres, et c'est tout.
Sur la 5* avenue, la voie la plus élégante et la plus riche, c'est un peu différent. Il y a là des maisons splendides, d'une grande richesse et d'une beauté architecturale admirable qui ne sont, d'ailleurs, que des imitations. C'est là en ellet que s'étalent les hôtels des millionnaires.
Cette 5® avenue est d'une lonfj:ueur démesurée : elle a bien 10 kilomètres de long; comme Broadway, elle traverse presque toute la ville. A partir du
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Parc, elle n'a plus qu'un côté de maisons, et là toutes les critiques qu'on peut faire sur l'uniformité de New-York, sur son agitation effrénée et fatigante, tombent (relles-mêmes. C'est une « avenue du Bois » moins va&te, mais plus agreste, car c'est le Bois luimôme qu'on a devant soi. Par cette saison d'hiver on en peut mal juger, mais j'imagine ici une végétation de printemps fastueuse, une campagne à la fois pittores(]ue et confortable.
En ce moment, le Parc est sous la neige, et la beauté en est spéciale. Des allées- très belles, des arbres, des pelouses, des vallonnements, des rochers couverts d'une neige immaculée. En tous sens se croisent les coupés, les viclorias, les traîneaux, les automobiles ; les traîneaux sont en majorité. Ce sont, pour la plupart, de petits traîneaux légers à deux places, assez haut perchés sur leurs pattes de fer écartées. Les plus bas et ceux dont l'armature est faite de lignes courbes sont les plus jolis et les plus gracieux, lis glissent sur la neige avec une vitesse extraordinaire, emportés par le trot silencieux de l'attelage. Pour signaler leur présence, au lieu de la menace brutale des trompes des automobiles, le dos des chevaux est muni de petits timbres argentins que frappent, au trot des bêtes, de mignonnes boules métalliques; ou bien une rangée de ces timbres ou de sonnettes est fixée sur le devant du traîneau, ce qui fait, pour l'œil et pour l'oreille, un carillon charmant qui égayé le silence de la neige. Ou bien encore, des ceintures de grelots sont attachées au ventre des chevaux ou le long des brancards.
Piien n'est plus joli et plus pimpant que le coup d'œil d'une allée fréquentée, vers quatre heures de l'après-
ni idi. Les pompons, les aigrettes de crins verts, rouges, bleus, jaunes, blancs et noirs piqués sur les harnais, aux oreilles des trotteurs et de chaque côté du traîneau , à la place des lanternes; les hommes en casquette de loutre, les cochers coiffés, comme nos anciens sapeurs, de bonnets de fourrure noire; les femmes en élégantes loilettesparisiennes, emmitoufléesetvoilées ; lesplaids de fourrures rares qui pendent à l'arrière des traîneaux, le mouvement et la vitesse, l'air pur et froid, ce décor de neige, font un tableau de plein air délicieux.
J'aime les antithèses. Les sensations qu'elles donnent sont fortes, et quand il ne s'agit pas de choses délicates, les effets qu'on en tire sont plus saisissants sans cesser d'être réels. Or quitter la 5' avenue un jour d'hiver, traverser la ville entière pour aller voir le pont de Brooklyn, ne manque pas d'une certaine saveur.
Je vous ai dit que le brouillard m'avait caché le pont de Brooklyn le jour de mon arrivée. Mais je m'étais promis de le voir sous un autre aspect. Puisque je n'avais pu passer dessous, j''ai voulu le traverser dans toute sa longueur. Et je crois que cette vision doit valoir l'autre. Je l'ai traversé en chemin de fer et à pied.
J'ai beau chercher dans messouvenirs, je n'y trouve rien qui m'ait à la fois plus étonné et plus eflVayé.
Vous savez déjà que le pont de fer de Brooklyn a ^ kilomètres de long, qu'il s'élève après de 40 mètres au-dessus du fleuve, et qu'il a 26 mètres de larg-^. Mais ce ne serait là, après tout, qu'un magnifique travail d'ingénieur, s'il ne servait qu'à permettre aux bateaux de passer entre ses piles.
Deux lignes de chemins de fer éleclriques, deux lignes de tramways électriques, deux chemins pour les voitures et un chemin pour les piétons, voilà ce que supporte le pont de Brooklyn. 250,000 personnes chaque jour le traversent. 1,200 trains le sillonnent en même temps. Autant de tramv^'ays. Quand on m'avait cité ces chiffres, je n'avais pu y croire. Quelle imagination pourrait concevoir une telle fantasmagorie?
C'est effrayant. Je ne sais positivement comment vous expliquer cela. De la rue, on est porté, par un Ilot de foule, à travers des escaliers et des couloirs, jusqu'au train. Là, on est entraîné, précipité dans un wagon au milieu de cent personnes assises ou debout, serrées comme des harengs dans une boîte. On ne peut pas bouger, tout mouvement pour chercher son mouchoir de poche est impossible. Le train part. li passe comme un éclair à travers un emmêlement de poutres, de fils et de câbles de fer. On ne voit rien que du fer et on n'entend qu'un vacarme defer. Cinq minutes après, on est arrivé. Les gens se précipitent comme des énergumènes hors du train, courant à travers d'autres escaliers et d'autres couloirs, et vous restez là, hébété, vous demandant si vous n'êtes pas fou, ou si ce sont les autres?
Mais tout ceci n'est rien encore.
J'avais voulu aller là seul, car ces sortes de sensations ne se goûtent bien que seul. Je cherchais le chemin des piétons, pour refaire le trajet à rebours. A cette heure, il était presque solitaire encore. Je me mis en route, et tous les chilTres abslraits des dimensions et du trafic du pont, quej'avais dans la mémoire, se mirent à danser sous mes yeux comme des réalités
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vivantes. De chaque côlé du chemin que je suivais, des trains volaient, en sens inverse, sans interruption, quelquefois à vingt mètres l'un de l'autre. Je n'étais séparé d'eux que par des barrières de fer à claire-voie. J'avais la sensation très nette de marcher sur unplancher roulant, livré sans résistance à la folie de la vitesse. Deux mètres en contre-bas des trains, et de chaque côté, des tramways électriques fuyaient dans un sens et dans l'autre, et ceux-là aussi sans discontinuer. A côté des tramways, dans un espace laissé libre, de? voitures chargées, des camions énormes passaient, les uns se dirigeant vers New-York, les autres sur Brooklyn. Le bruit qui sortait de là est inexprimable. C'était un grondement incessant, un ronflement prodigieux, venus à la fois du retentissement des planchers de fer, des murs de fer, du cliquetis des rails et des aiguilles, du déplacement de l'air, du grésillement des trolleys, du pas des chevaux, des échos répétés de tous ces îjruits, une tempête métallique sortant de l'immense ossature suspendue au-dessus de l'abîme. Le plancher où je marchais frémissait de saccades menaçantes, et, quand j'arrivai au milieu du pont, sous l'architecture des piles hautes comme l'Arc de triomphe, je m'assis sur un banc couvert de neige et je regardai autour de moi.
J'étais au centre de la rivière. Il n'y a pas de crépuscule dans ce pays, le soir tombe tout d'un coup. Déjà les lumières s'allumaient du côté de New-York. Je contemplai longtemps les étages qui s'illuminaient comme par enclianlement. Bientôt un spectacle magnifique s'étala sous mes yeux. Et ce fut la première sensation de beauté vraie que j'aie trouvée en Amérique, mais si puissante et si grandiose I Voici qu'à ma gauche
toute là ville resplendit. Le soir a supprimé les architectures; on ne voit plus si les maisons sont laides. Seulement, des centaines, des milliers, on dirait des millions de petits carrés de vitres scintillent de la terre au ciel. Des vingtaines d'étages de lumières montent côte à côte à perte de vue, les plus petites maisons dépassées par les plus grandes, elles-mêmes dominées par de plus hautes encore qui donnent l'impression d'une perspective colossale,, comme d'une escalade gigantesque vers des monts inaccessibles. On a la vision d'innombrables palais en fête! Paris vu le soir des hauteurs de Montmartre n'est rien en comparaison de ceci. On dirait que toutes les étoiles du ciel, plus intenses, sont venues soudain se grouper symétriquement à trois cents mètres de la main. C'est le colossal et le démesuré qui deviennent de la beauté, une beauté énorme, écrasante et splendide. Et cette impression profonde de beauté qui surgit du nombre même de ces feux, de l'ordre mathématique de leurs lignes, s'impose contre toutes les règles de l'esthétique et de l'art : c'est la force, l'énergie incalculable d'où naît une émotion puissante et précieuse.
Je demeurais stupéfait de surprise et de joie. Et quand je sentis le froid qui me glaçait, je partis à regret, navré de quitter cette émotion nouvelle que j'avais peur de perdre, comme un songe que le réveil va chasser. Je voudrais expliquer cela : la mélaacolie de l'éloignement, le climat hostile, Tétrangeté des mœurs et des idées, les sentiments intimes sans écho et sans confidents, tous les liens coupés avec les lieux familiers et les cœurs amis, — et soudain l'oubli qui balaye ces choses, durant une heure, sous l'empire irrésistible d'un spectacle de féerie..
Je continuai mon chemin vers New-York, au milieu du bruit des trains, qui ne m'effrayait plus. Sur le fleuve, les navires en hurlant circulaient avec leurs fanaux verts et rouges.
Je me retrouvai à mon point de départ, au bas de l'escalier, dans la rue. Il était près de six heures du soir. Les tramways qui venaient de Brooklyn sortaient à gauche du pont, décrivaient un bref demi-cercle et repartaient pai' le côté droit aussitôt. Je sortis de mon rêve. Ce qu'on voit là est inimaginable. Dès que le tramway s'arrête, avant même qu'il soit arrêté, la foule qui attend entre les rails, se précipite, se rue à l'assaut de la voiture avec une violence révoltante. Et remarquez qu'à se bousculer ainsi on gagne à peine deux ou trois minutes, puisque, je le répète, le mouvement des cars est incessant. Sans un cri, sans un appel, sans un mot, vingt-cinq personnes empoignent en même temps les barres de la plate-forme, vingt-cinq autres derrière elles les poussent, les bourrent, se glissent entre elles; d'autres s'agrippent au plafond de la plate-forme, sautent sur le frein, lancent leurs pieds parmi les dos et les jambes, et réussissent à s'insinuer. Personne ne seplaint, leconducteur laisse faire, le policeman oblige seulement les gens à se garer de la voie pour n'être pas écrasés par la machine ; mais pour le reste^ chacun est libre. Jamais je n'ai vu cela nulle part. C'est brutal et bref comme le football. 11 y a de pauvres femmes au milieu de cette bagarre; personne n'y fait attention. Elles grimpentàl'assautcomme des hommes, protégeant comme elles peuvent leurs robes et leurs chapeaux. Naturellement, elles arrivent souvent trop tard, ou bien sont écartées durement par un coup de coude ou d'épaule. Mais elles ne prolestent pas, s'incli-
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nant devant la force des màles comme devant un élément; elles attendent le car suivant, en assujettissant les éping'es de leurs chapeaux. Aucune vieille femme ne se mêle à elles : ce sont surtout des jeunes fdles ou des jeunes femmes.
Je suis resté une heure à regarder ce tableau nouveau pour moi. Je me suis mêlé aux assaillants, comme si je voulais monter dans une voilure. Je n'ai pas fait d'effort, naturellement, pour y monter, vraiment dégoûté de cette violence aveugle. Mais dix fois, j'ai été repoussé brutalement par la foule loin du tramway. A un moment, une petite femme, toute petite, à peine âgée de vingt ans, qui essayait depuis un quart d'heure de monter sans y réussir, s'est mise à pleurer et à se plaindre : on venait de lui voler le contenu d'un petit sac à main qu'elle n'avait pas lâché, mais qu'on avait ouvert à l'instant de l'assaut. Elle montrait le sac vide. Elle gémissait doucement : « Qu'est-ce que mon mari va dire? » C'était samedi. Il y avait dedans l'argent d'une semai ne de travail, et des papiers. Trois ou quatre personnes, parmi lesquelles le voleur peut-être — j'en avais comme une idée, — cherchèrent un instant entre les rails ; puis, un nouveau tramway arrivant, rei'frénée bousculade recommença. Je vis la pauvre petite, bousculée, écrasée, saisir malgré tout la barre de fer du marchepied, se laisser traîner par la voiture encore en marche, et finalement se hisser sur la plateforme, son chapeau de travers, les cheveux défaits, les yeux encore en larmes...
L'HOTEL WALDORF-ASTORIA
Les restaurants chic de New-York. — Le café 3Iartin. — Un café du boulevard sur la 5* avenue. — L'hôtel Waldorf. — 17 étages. — i,500 chambres. — Des bains parlout. Luxe princier. — Bureaux de Bourse, de télégraphe, de téléphone, de pédicure, de manucure, de coiffure, de médecin, de théâtre. — Magasins de fleurs, de journaux, de tabac. — Saile de théâtre, d'exposition. — Les ascenseurs. — Les salons. — L'économat de l'hôteL — Les caves. — Les cuisines. — Un million et demi de cigares. — Les machines. 3,000 chevaux- vapeur. — 115 ingénieurs et ouvriers. — La lingerie. — 60,000 pièces de linge par jour. — Les conserves. L'argenterie. — Ce qu'on use de savon. — 25,000 francs de rogatons. — Les employés. — 1,636 domestiques. — Courte biographie du directeur.
On m'avait dit : « Il faut descendre au Waldorf. C'est là que vous pourrez le mieux juger la vie américaine. » J'y habite depuis six semaines et je commence à le connaître. C'est, en effet, l'hôtel à la mode. On y voit toutes les sortes de gens imaginables, depuis l'archimillionnaire jusqu'à l'irrégulière, et le
mouvement est iii. Mais il n'est pas que là. 11 est au restaurant Martin, chez Sherry, chez Delmonico, au Ilolland Ilouse. Sherry est plus solennel, Delmonico est chic, mais Martin est à la fois chic et gai.
Tenu par un Français aimable et charmant, très connu et très aimé ici, qui a le génie de ces entreprises, le restaurant Martin est recherché à la fois pour sa cuisine française excellente et pour l'atmosphère de gaieté que nos compatriotes savent toujours mettre autour d'eux quand ils le veulent. Avec sa grande salle Empire, égayée de cuivres, ses bouquets de lampes électriques rouges sur les tables, son tapis rouge et ses fleurs vivantes, c'est la salle la plus animée de New-York. Les maîtres d'hôtel, les garçons sant Français pour la plupart, et l'on y respire l'atmosphère que le pauvre Parisien désorbité cherche en débarquant à New-York. De plus, il y trouve un café, un vrai café parisien avec ses tables de marbre, ses banquettes, ses glaces, et surtout ses consommations accoutumées servies à la mode de Pari's.
Mais ce Waldorf-Astoria est l'une de ces institutions colossales que l'on ne voit qu'en Amérique. C'est un monstre qui vaut d'être dépeint.
Bâti tout en pierre rouge, d'un style épais et solide, en pleine 5* avenue, il tient à lui seul tout l'espace — le « block », comme on dit ici — compris entre la :3o' et la 34® rue. Il a coûté près de quarante millions à construire. Il renferme 17 étages et 1,500 chambres, dont 1,200 avec bains.
La véranda qui sert d'entrée principale aux voitures et aux piétons est faite de douze larges arceaux de' fer garnis de feuillages, et que dessine, le soir
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venu, une véritable voûte de lumière électrique. Le rez-de-chaussée de l'hôtel est composé de plusieurs immenses salles à manger très hautes, détjorées chacune d'un style différent et garnies seulement de petites tables, car la table d'hôte est inconnue ici. Les murs sont de pierre sculptée ou de stuc. Du stuc dans les vastes couloirs, du stuc dans les escaliers, du stuc partout, du stuc orné, doré, comme dans une cathédrale byzantine. Partout des canapés de velours, des fauteuils de soie, des sofas, des chaises de cuir. Dans tous les couloirs qui font le tour de ce caravansérail gigantesque, deux rangées de clients ou de passants, assis, causent et fument, — car entre ici qui veut : les salons, les bars, les restaurants, les fumoirs, tout est public. Un orchestre est là, à l'entresol, entre deux couloirs, qui joue du matin au soir pour ceux qui veulent l'entendre. Et je n'essayerai pas de rendre le mouvement incessant de fourmilière qui anime les salles de thé, lepalmarium, le café, le bar, les salons de réception, la salle de billard, le salon des dames qui est le salon de Marie-Antoinettte exactement restitué, tout en étoffes claires, en meubles délicats et contournés, vernis Martin et imitation de Boule. Tous les coins sont utilisés : il y a par ici un bureau loué à une maison de banque où se traitent toutes les affaires financières comme au Stock Exchange; les cours y sont affichés télégraphiquement, en même temps qu'à la Bourse même.
A côté, voici une vitrine de marchande de fleurs, l'étalage d'un photographe dont l'atelier est au 17' étage; voici un bureau téléphonique pour la ville et l'extérieur, un bureau télégraphique, le bureau
du médecin (l'hôtel en a trois, dont un toujours en permanence); voici un magasin de journaux, un bureau de location pour les théâtres ; voici le bureau de rhôtcl, avec les 1,500 boîtes numérotées des chambres, la caisse, les coffres-forts immenses. Quand une lettre arrive, elle est aussitôt timbrée de l'heure et de la minute de son arrivée et mise dans la boîte du destinataire. Si quelqu'un demande un client de l'hôtel, la carte du visiteur est envoyée, dans les trente secondes, à l'étage indiqué, au moyen de tubes pneumatiques — un par étage — sous les yeux du visiteur. L'enveloppe qui porte la carte est timbrée à la seconde où on la met dans la gueule du tube, et timbrée à sa sortie avec la réponse. Si le destinataire est absent, la mention : Not in room (Pas dans la chambre) est appliquée sur l'enveloppe.
De larges et luxueux ascenseurs électriques blanc et or, de style Louis XV, où quinze personnes peuvent tenir très facilement, sont accouplés de place en place et font sans cesse la navette. Personne ne monte ni ne descend jamais un escalier. Un signal électrique indique au groom de l'ascenseur l'étage où on l'appelle et où il doit s'arrêter. A chaque étage — il y a six ou huit ascenseurs par étage — un cadran muni d'une aiguille montre à quel étage se trouve r (( elevator» qu'on veut prendre. On n'attend jamais plus de quelques secondes.
A l'entresol il n'y a pas de chambres : d'un côté, deux grandes salles de bal, de concert ou de théâtre, avec loges, scène, vestiaires. Ces salles sont d'un luxe inouï : murs de marbre, lourds tapis d'Orient, glaces énormes, plafonds peints par les premiers artistes d'Amérique. Elles se louent 1,000 dollars par soirée
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ou 1,500 dollars par jour. On y fait des expositions d'art, des ventes de charilé; on y donne des bals de iiançailles ou de mariage. De l'autre côté, c'est une infinité de salons et de salles à manger de tous styles et de toutes dimensions, qu'on loue pour des repas de corps ou même que l'on réserve aux clients qui ne veulent pas manger dans les salles communes. Mais on n y sert jamais deux personnes seules, à moins que ce ne soit un couple descendu à l'hôteL Ouelques-uns de ces salons sont d'un goût douteux, d'autres sont très beaux ; mais les uns et les autres d'un luxe et d'une richesse extraordinaires. Attenant à ces salons, des vestibules ornés de plantes et de statues de marbre. Après le repas, on peut y recevoir, y fumer, y donner à chanter, à danser. Tout est disposé pour que tout soit possible et pratique. C'est ici que le prince Henri de Prusse, qui était descendu au Waldorf, traitait ses invités.
J'ai visité quelques appartements du 1*' étage. 11 y en a de magnifiques : tentures de soie ou de velours broché, sofas, grands fauteuils dorés, lits incrustés de cuivre ou d'ivoire, pianos de marqueterie, riches tapis, tableaux, vases, petites salles à manger intimes très chic, très élégantes, boudoirs, cabinets de toilette, salles de bain. Certains de ces appartements, comprenant plusieurs chambres, sont loués jusqu'à 500 dollars par jour (2,500 francs).
A chaque étage, un office' avec service complet de Yaisselle, de linge, d'argenterie, d'armoires chaudes et de garde-manger froids. Mais tous les repas viennent des cuisines par des ascenseurs spéciaux ; l'ordre est transiuis par des tubes pneumatiques et exécuté dans le premier sous-sol. Aussitôt que les
mels sont apportés par l'ascenseur, ils sont placés sur de petites tables préparées d'avance que les domestiques portent toutes servies dans les chambres.
Et c'est ainsi du l"*^ étage au 16^ Au 17% c'est le toit de l'hôtel ; on y ioslalle, l'été, sous des tentes, parmi les tïeurs, les plantes et les ventilateurs, un restaurant en plein air, d'où l'on voit THudsori.
Dans une chambre ordinaire, comme la mienne (5 mètres sur 7) il y a dix lampes électriques, trois au plafond, deux de chaque côté de la glace, une sur la table de nuit, une dans la salle de bain, une dans le cabinet-vestiaire.
Toutes les boiseries sont en acajou, les portes et les plinthes, l'encadrement des fenêtres et des cheminées.
Le mobilier d'une chambre se compose d'un immense lit de cuivre pour deux personnes, d'une table de nuit avec lampe électrique mobile, d'une cheminée avec une pendule qui marche, d'une chaise longue, de deux fauleuils, de trois chaises, d'une vaste commode à psyché, de doubles rideaux, d'un épais tapis, d'un bureau à tiroirs, d'une table. Tous les meubles sont en acajou.
La salle de bain, aux murs de faïence, au carrelage de mosaïque couvert d'un tapis de laine, se compose (riaturellement) d'une vaste baignoire de faïence avec eau chaude et eau froide à volonté et à toute heure du jour et de la nuit, d'un lavabo à eau chaude et eau froide et d'un cabinet inodore. Douze serviettes pendues au mur, appareil électrique à chauffer les fers à friser, des listes tout imprimées pour le linge à blanchir, qu'on peut avoir le jour même. Près de la porte de la chambre, une petite
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trappe d'acajou avec celte inscription : « Mettez ici vos chaussures pour être nettoyées. » Vous ouvrez cette niche qui est pratiquée dans l'épaisseur du mur, et qui s'ouvre aussi sur le couloir : c'est là que le valet vient les prendre sans bruit, quand vous dormez.
Il nous faut maintenant redescendre dans les soussols, où est la vie même de l'hôtel.
Le premier sous-sol est occupé, d'un côté par les coiffeurs pour hommes et pour dames, les pédicures, les manucures, les bains russes, de l'autre par le département du steward ou économe de l'hôtel : chambres de réception des marchandises, cuisines, boulangerie, pâtisserie, dépôt des cigares, caves pour le vin en gros et le vin en détail, chambres de conserve, lingerie, dépôts de bagages, réfectoire pour le personnel, que sais-je encore ! Et tout est énorme, prend toute l'étendue souterraine de l'hôtel. Rien qu'à la lingerie, il y a 95 employées femmes qui ne sont occupées toute la journée qu'à plier les napperons. 7 employés ne font du matin au soir qu'ouvrir des huîtres et des clovisses. Le chef des huîtres a 500 francs de salaire. La confection du café dans des alambics de métal d'un mètre de hauteur, et sa distribution dans les cafetières retiennent 6 hommes. La vaisselle et l'argenterie sont lavées dans d'immenses cuves chauffées à la vapeur: 165 laveurs y sont occupés du matin au soir.
La cave du gros et celle du détail contiennent ensemble pour un million de francs de vin! Elles occupent 28 employés.
Le dépôt des cigares renferme pour 300,000 dollars de cigares, tabac et cigarettes. Les cigares les
plus chers sont de 1 dollar 1/^. Ce dépôt est une vaste bibliothèque minutieusement rangée, élégante et, parfumée, dont la température est soigneusement entretenue entre le chaud et le froid pour assurer la conservation du tabac.
Mais il y a un deuxième sous-sol, aussi vaste que le premier. Quand vous y arrivez, vous croyez être dans une très grande usine. Des machines, des dynamos aux roues énormes, des chaudières hautes de 8 mètres fabriquent la lumière, la force pour les ascenseurs, pour la ventilation, pour le chauffage, pour la production de la glace. Soit 8 machines pouvant produire 3,000 chevaux-vapeur. 115 ingénieurs, ouvriers électriciens et mécaniciens sont occupés à ce service de force. Sous les trottoirs de la rue, il y a toujours 20,000 tonnes de charbon en réserve, pour n'être pas pris au dépourvu par une grève.
Plus loin, ce sont des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de plomberie, de ferblanterie, pour toutes les réparations à faire dans l'hôtel. Il y a même un atelier d'horlogerie et un atelier pour la réargenture des couverts.
Une insupportable odeur d'ammoniaque vous monte au nez tout à coup; elle vient de la fabrique de glace. On y fabrique par jour 50 tonnes de glace artificielle, plus 100 tonnes de force réfrigérante, pour toutes les glacières de l'hôtel. Les 50,000 kilos de glace ne sont pas consommés à l'hôtel, naturellement; on en vend à différentes industries de la ville.
La buanderie lave et repasse 60,000 pièces de linge par jour. Gomme je m'étonnais tout de même un peu de ce chiffre, on me fit remarquer que tout le linge de près de 3,000 personnes (voyageurs et per-
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sonnel) passait là! 3,000 draps par jour, 8,000 serviettes de toilette, de table, de cuisine, les torchons les rideaux, les tabliers, les nappes et les napperons, (iliaque foi> qu'on demande un verre d'eau, à table ou dans une chambre, on vous l'apporte sur un plateau, avec un napperon plié qui ne doit jamais servir deux fois. Des douzaines de machines automatiques pour le lavage, le séchage et le repassage fonctionnent incessamment.
Dans un coin hermétiquement clos on me montre une centaine de grands barils remplis de détritus de toutô sorte : viandes, poissons, pain, citrons, coquillages. Ce sont les restes de la veille, qu'ua entrepreneur vient prendre tous les jours, d'où on tire la graisse, et que Thôtel vend pour 5,000 dollars pnr année.
Puis ce sont les caves de conserves. Il me semble que j'ai bien regardé une cinquantaine de chambres éclairées à Télectricité, hermétiquement closes par d'épaisses portes de bois, remplies de victuailles à nourrir une ville entière. Des enfilades de jambons pendus aux plafonds, d'énormes pièces de bœuf d'un rouge d'apoplexie, des moutons entiers ouverts, des centaines, des milliers de dindes, de poulets, de pigeons, de canards, de faisans plumés, de cochotis de lait et de cochons d'Inde encore roses; une odeur fade et désagréable monte de cet amas de bêtes mortes. Puis ce sont les légumes, haricots, céleris, champignons, pommes de terre, asperges, salades, patates, endives, tomates, en quantité incalculable; puis ce sont les fruits aux parfums frais, les pommes, les poires, les ananas, les raisins, les citrons, les oranges, les grape- fruits. Des tuyaux
de réfrigération traversent toutes ces clîambres, et il y fait froid. Ces tuyaux font refroidir l'air par rayonnement.
L'argent qui entre et qui sort comptant d'une telle usine est phénoménal. On a acheté, à l'ouverture de l'hôlel, pour 250,000 dollars d'argenterie, c'està-dire pour un million deux cent cinquante mille francs. Depuis, on en a renouvelé à peu près la moitié. Chaque année, les amateurs de souvenirs, les domestiques en escamotent pour 50,000 francs.
On use par an pour 30,000 dollars de linge (150,000 francs).
Ce mois de décembre — j'ai passé deux heures dans le bureau de l'économe de l'hôtel et j'ai vu les factures — on a acheté pour 6,000 dollars de vaisselle et de verrerie. Le mois précédent — c'était le Concours hippique — ces achats s'étaient élevés à 11,000 dollars 1 (55,000 francs).
En moyenne, on consomme par année un million de feuilles de papier à lettres.
Le savon s'achète à Londres, par 200,000 gâteaux à la fois, ce qui fait à peu près la consommation d'une année. Car chaque nouveau client qui entre dans une chambre trouve deux morceaux de savon neuf, un sur son lavabo et un dans sa baignoire.
On sert au Waldorf, car on y vient manger de la ville, une moyenne de 2,000 repas de chaque sorte par jour, soit 6,000 repas, sans compter les soupers.
Les provisions de victuailles sont énormes. Comme il faut une cinquantaine d'aloyaux par jour, on tue journellement 25 bœufs pour le Waldorf. Ces boeufs, d'abord recueillis dans les prairies, mais trop durs pour être mangés, sont tenus six semaines dans les
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étables de Chicago où on les engraisse, puis amenés à New-York et conservés pendant quelques jours avant d'être consommés.
On ne mange presque pas de veaux à New-York. En revanche, le Waldorf absorde quotidiennement îlo 20 à 25 agneaux, 25 petits salés, 20 jambons, une cenlaine de perdreaux, 200 cailles, iOO dindes, oO douzaines de pigeons, iO douzaines de canards domestiques, pour 175 dollars de lait, pour500 francs de champignons frais, 8,000 petits pains — fabriqués à l'hôtel même — et 5,000 pains tendres pour le café au lait du matin.
Cela fait, en moyenne, un total de 7,500 dollars de victuailles par jour (37,500 francs). De plus, chaque mois, il entre pour environ 100,000 dollars de conserves de toute espèce.
On paye à la ville pour l'eau des bains, de la boisson et de la fabrique de glace, une redevance annuelle de 50,000 dollars (250,000 francs). Toute Feau est, pour les bains, filtrée avant l'usage, et pour la table et la glace, elle est, de plus, distillée.
Le personnel se compose de 1,636 employés mâles et femelles de toute sorte : parmi lesquels, 96 cuisiniers et marmitons, 18 boulangers, 165 laveurs de vaisselle, 177 pages et grooms, 105 porteurs de bagages et balayeurs, 560 garçons, 175 femmes de chambre, etc., etc. Ce personnel coûte à peu près 65,000 dollars par mois (325,000 francs). Les garçons de salle sont payés 40 dollars par mois (200 francs) ; les garçons d'étage, 50 dollars; les femmes de chambre, 18 dollars; les employés des bureaux de 500 à 1,000 francs, selon leur travail. Tous les
employés sont nourris; les femmes sont, en outre, logées et blanchies.
Et quand je vous aurai dit qu'il y a des jours, nombreux dans l'année, où les recettes de l'hôtel montent jusqu'à 100,000 francs, vous comprendrez comment il se fait que le propriétaire actuel, M. Boldt, ancien garçon d'office et, il y a quelques années à peine, simple maître d'hôtel, est en train de devenir l'un des hommes les plus riches et les plus considérés du commerce de New-York 1
Déjeuner avec miss Alice Roosevelt. — Le baise-mains remplacé par les tenailles. — Portrait de la fille du Président. — Type sympathique de la jeune tille américaine. — Le Concours hippique. — Élégance discutable. — Trop de bijoux et trop de plumes. — Ouverture du Metropolitan-Opera. — Mme Astor. — Une chambrée de milliardaires. — Une Diane chinoise. — Le peintre Helleu admire la plastique des femmes américaines. — Le nez des Trusts. — M. Pierpont Morgan. — Mmes Eames et Alvarez dans Otello, — Soir de neige. — Nostalgie. — Tristesse mystérieuse.
Déjeuné ce matin au Cercle des gens de Loi, de Down Town (la Ville basse) avec un des premiers avocats de New-York et sa femme, deux jeunes gens très riches et dont le sport est la seule occupation, un des plus jeunes et dés premiers hommes d'affaires de TAmérique, et trois jeunes filles parmi lesquelles Mlle Alice Roosevelt, fille du président de la République.
On arrive à une heure et demie. Petit sal/frt: Table couverte de roses. On fait les préseni bonne franquette : Mr Untel — How do
Shake-hand énergique qui me broya un peu les doigts et me secoua les articulations du bras. Et on se met à table. On cause de n'importe quoi, chacun pour soi, guère de conversation générale, et une demi-heure, au plus trois quarts d'heure après, le repas est fmi. Vous vous figurez qu'on va s'asseoir, faire des grâces, aiguiser sa langue, essayer de briller? Il y a le Concours hippique à deux heures, on est en retard, on s'en va, sans même se dire au revoir.
J'avais à peine eu le temps d'entamer un bout de conversation avec mes voisines, d'entendre l'une d'elles, aux yeux languissants, me dire :
— Ici, on ne pense qu'à {gagner de l'argent, de l'argent, toujours de l'argent. A la fin, on finit par détester ce mot : money.,.
Et je voudrais rendre l'accent et la grimace de colère et de répulsion qu'elle eut en prononçant ce mot. De la seconde de mes voisines, jeune fille de dixhuit ans, fraîche, rose, aux denrs éclatantes, gaie comme un oiseau, j'avais juste appris qu'elle était sortie du collège depuis six mois, et qu'elle était si heureuse de sa liberté î et qu'elle se promettait de s'amuser beaucoup avant son mariage, parce que le mariage c'était la fin de tout, et qu'on ne lui avait pas encore dit qu'elle était jolie.
De miss Alice Roosevelt, on m'avait dit qu'elle ne savait que quelques mots de français, mais que son père le comprenait fort bien; quelle n'était jamais allée k Paris, et qu'elle espérait y venir au prochain printemps. La fille du président Roosevelt est charmante. Les traits ne sont pas réguliers, mais l'expression en est si vivace, si énergique et si souriante à la fois! Une sorte de timidité nerveuse se devine
malgré ses gestes brusques, son parler net et bref, sa poignée de main robuste et rapide, son petit salut sec. Ses manières sont d'une simplicité délicieuse. Après le déjeuner, au Concours hippique, je me trouvai de nouveau avec elle dans la loge de M. J. II. Hyde, et je la voyais se pencher gentiment hors du box, serrer les mains d'une quantité déjeunes garçons et de jeunes filles, et se mettre aussitôt à rire avec eux sans l'ombre de gène ou de retenue, avec cette liberté et ce naturel qui sont un des côtés les plus agréables eî les plus sympathiques du caractère américain.
Il y a encore beaucoup de monde à la campagne , certaines grandes familles y demeurent même tout l'hiver, sauf à faire de temps en temps une apparition àNew-Yorkpourun déjeuner ou un dîner. Les grands bals ne commencent qu'en janvier, et les seules grandes réunions mondaines de la saison ont été jusqu'à présent le Concours hippique (Horse Show) et l'ouverture du Metropolitan Opéra. Les hôtels débordent, des appartements sont retenus au Waldori' depuis l'année dernière pour la Grande Semaine, et il ne faut pas songer à trouver une place au café Martin pour le lunch, le diner ou le souper.
De l'avis môme des dames américaines, le ilorsc Show est plutôt un « Dress Show », c'est-à-dire une exposition de toilettes. On y vient voir beaucoup moins les chevaux que la mode. Tout ce que New-York compte de millions et d'élégances est là ; et l'on y vient aussi de Chicago et de Pittsburg-, de Boston et de Philadelphie.
Grâce à celle invasion de la « province », on soutiendrait difficilement que l'élégance du public est sans mélange. On porte beaucoup de bijoux. Il y a des plumes trop grandes sur les chapeaux, et toutes les robes ne sortent pas de chez Paquin. Cependant le coup d'œil du soir est superbe. La vaste salle est éclairée par des lignes de lampes électriques qui suivent le dessin des charpentes du toit. Les loges circulaires et le promenoir sont remplis de toilettes décolletées et d'habits noirs. Et alors les gemmes triomphent! Nombre de ces toilettes sont pleines de goût et portées admirablement sur d'admirables corps. Et jamais de plus riches joyaux n'ont orné de plus belles poitrines ; c'est une justice qu'il faut rendre aux unes et aux autres !
L'assemblée est calme. On s'y agite et Ton y parle peu. Les gens n'ont pas l'air de se connaître beaucoup. On se regarde, on se lorgne, et ce qui se passe sur la piste paraît assez indifférent. Les réunions analogues, chez nous, sont plus animées, on se rend beaucoup plus de visites et on manifeste davantage. Les chevaux y sont plus beaux aussi, les connaisseurs plus nombreux. Pourtant, ici, les attelages de coach sont incomparables et conduits de main de maître par les Moore et les Hyde. Je crois que ce sont à peu près là toutes les dillérences qu'on peut noter.
L'ouverture du Metropolitan Opéra fut très brillante. Il n'y avait pas une place libre dans la superbe salle dont Maurice Grau est le « manager » très aimé.
On aurait pu se croire à une soirée de gala à
rOptra de Paris ! Je ne dis pas cela pour flatter les Américains, mais je n'y vois vraiment aucune différence.
Il devait y avoir là les plus beaux joyaux du monde et les plus belles femmes de la terre. Mais la reine, celle vers qui tous les regards étaient sans cesse tournés, c'était la belle Mme x\stor, l'un des plus grands noms d'Amérique, et à coup sûr la plus magnilique Diane que puisse rêver un sculpteur, une Diane un peu ciiinoise.
On me cita aussi, à l'entr'acte, d'autres noms célèbres et d'autres beautés. Mais comment les retenir tous? C'étaient les Vanderbilt et les Whitney, les Gould, les lîyde, les Harriman, les Belmont, les Giarke, les Jay, les Sloane, les Emery, les Alexander, les Winthrop et les Watson Gérard, tous noms avec lesquels nos oreilles européennes sont déjà familiarisées, et que nous apprendrons, je crois, à connaître mieux encore. Mais Thomme que se disputaient les regards des autres hommes était M. J. Pierpont Morgan.
— Yoyez-vous cet homme, là-bas, avec ce nez énorme? C'est lui.
Je le suivis du regard de loge en loge, où il allait faire visite. Mais il était trop loin de moi pour que je pusse l'étudier convenablement : je ne voyais qu'un plastron blanc, des cheveux grisonnants, et, depuis qu'on me l'avait dit, un nez... gros comme un trust.
On jouait Otello en italien. Alvarez et Mme Eames chantaient. Leur succès fut très grand. On ne peut rien rêver de plus dramatique qu'Alvarez dans ce rôle, et sa voix ne fut jamais plus éclatante ni plus solide. Quant à Mme Eames, Bostonienne de naissance, elle est l'enfant gâtée du public américain. Elle
chante Desdémone avec cette voix pure, d'essence si noble, qui n'a pas sa pareille. Et sa beauté, qui fut ce soir-là mélancolique et touchante, doublait le sentiment driimalique de son chant. Les loges et toute la salle firent aux deux artistes de longues ovations. Ici on ne se lasse pas d'applaudir. On ne compte pas les rappels, comme chez nous. Pour saluer le public, les artistes passent devant la rampe, le rideau baissé, par de petites portes ménagées à droite et à gauche du cadre de la scène. Pendant ce temps, les machinistes peuvent changer les décors ; autrement les entr'actes n'en finiraient pas.
Ce qu'on regarde le plus en arrivant dans un pays étranger, c'est naturellement le spectacle de la rue, des restaurants et des théâtres.
Dans les rues élégantes où les femmes vont à pied, 5* avenue et rues avoisinantes, il n'y a pas beaucoup de différence — au premier coup d'œil — avec la tournure et l'élégance des promeneuses dans les riches quartiers de Paris. Les femmes marchent bien, leurs toilettes sont pour la plupart irréprochables. Eiles n'ont pas, dans la démarche, ce rien gracieux, désinvolte et coquet, qui fait le charme des Parisiennes, mais elles se rattrapent par quelque chose de plus solide et de plus équilibré dans l'allure, qui donne à certaines un port de déesse.
La mode est, en ce moment, aux larges chapeaux plats ornés de plumes et de dentelles flottant à l'arrière. Cette mode, qui sied surtout aux femmes de grande taille, est ravissante ; elle donne aux regards abrités
SOUS les larges bords du chapStau un air de mystère, et encadre admirablement les lourdes chevelures.
Rencontré le peintre Helleu sur la 5° avenue, avec un carton sous son bras. Il vient d'arriver à New-York et s'est mis déjà au travail.
Il s'écrie : \
— C'est ici le pays des belles femmes! Ah! les belles femmes !...
On voit tout dans ce pays extraordinaire, et les Américains s'étonnent difficilement.
Pourtant, ces jours passés, je vis, de mes propres yeux, dans une des salles cà manger du Waldorf, quelque chose qui leur paraîtra à eux-mêmes incroyable.
C'était dimanche, un soir de neige. J'étais descendu lard dîner, m'étant oublié à des lectures dans ma chambre. Les salles étaient vides. Il ne restait que peu de monde aux tables : deux familles en grande toilette, deux dames, une brune et une blonde couvertes de bijoux et de dentelles, coiffées de larges chapeaux à plumes, les hommes en habit noir, et une petite fille de sept à huit ans, aux yeux éveillés, qui regardait et écoutait tout avec curiosité. Dans un coin, deux hommes en habit également, l'air sérieux et grave, mentons carrés et maxillaires saillants ; deux ou trois autres personnes encore, effacées dans des coins. Et, à une table voisine de la mienne, un homme seul, d'une quarantaine d'années, à peu près
chauve déjà, à la figure bonne et tendre, la bouche forte et l'œil bienveillant. Je me disais, en le regardant, qu'il ne devait pas être Américain ; à côté des figures énergiques et fortes dont mon œil est à présent repu, celui-ci, malgré sa haute taille et sa forte carrure, me faisait l'effet d'une femme.
Un orchestre jouait, depuis le commencement du dîner, et assez mal, des airs de toute sorte, sans intérêt. Tout à coup, l'orchestre s'étant arrêté, une harpe préluda et se mit à jouer en solo un air mélancolique et doux. Les dîneurs se turent, les darnes battirent gentiment la mesure avec leur couteau el leur tête, en fredonnant l'air à mi-voix. Par hasard mes yeux se portèrent sur mon voisin, le grand gaillard blanchissant, et je vis des larmes couler de ses yeux dans son assiette, des larmes grosses et rapides qu'il croyait cacher. Il me tournait le dos à demi, et je ne le voyais que de profil, mais je suivais dans une glace ses moindres mouvements : il essuyait ses yeux du bout de ses doigts, et sa bouche avait une expression d'enfantine douleur.
Si vous pensez au décor et à l'ambiance, il n'y a pas de drame au monde plus émouvant que ce simple tableau.
Le match entre Harvard et Yale. — Fêle nationale des jambes et du muccle. — Rouges et Bleus. — Ua morceau de pain pour 2 fr. 50. — iO,000 curieux. — Une revanche à prendre.
— Yale favori. — La mascotte. — Reporters sténographes.
— On mange, on regarle, on écrit et on télégraphie en même temps. — Un jeu pacifique. — Le match. — Les faux nez. — Les oreillères. — Les jambières. — Les cuirasses.
— Les casques. — Le chef d'orchestre des acclamations et des cris de guerre. — Quelques blessés. •— Cris de mort,
— Tue-le ! — Yale vainqueur.
La plus magnifique partie de football, dans l'Amérique entière, est paraît-il, celle qui se joue tous les ans à la fm de novembre entre les deux vieilles universités d'Harvard et de Yale. Elle dépasse même en importance et en retentissement celle d^Army and Navy (Armée et Marine) qui se dispute vers la même époque. Ce match est un érénement national, quelque chose comme le Grand Prix de Longchamp en France, le Derby en Angleterre et l'ouverture des courses de taureaux à Madrid ou à Séville, avec cette différence
que, la lutte mettant en présence des hommes, à l'attrait du sports'ajoute l'excitation de l'effort humain, qui seul réassit à passionner vraiment ce pays.
Aussi tous les trains qui partaient ce matin-là de New- York pour New-Haven, où se trouve l'université de Y^ale, semblaient des trains de plaisir élégants emmenant la foule à une partie de fête. Jeunes iilles et jeunes gens, hommes et femmes portaient tous à la boutonnière des œillets et des roses rouges ou des violettes, ou à la main de petits drapeaux écarlates ou bleus, selon les préférences de chacun, car Yale et Harvard ont leurs couleurs, — rouge pour l'un, bleu de roi pour l'autre.
Il faisait un temps splendide, sec et froid. Les hôtels de la petite ville regorgeaient. Des processions de gens en quête de nourriture se croisaient sur le seuil des restaurants et des auberges. Les plus avisés avaient apporté des paniers de provisions. Des marchands criaient du chocolat et des saniwiches qu'ils vendaient à des prix inconcevables. J'ai payé un sandwich un demi-dollar, et quel sandwich !... une étroite langue de viande blanche et dure entre deux feuilles de pain-éponge!
Et la route de 2 kilomètres qui mène de la gare au stand où a lieu la partie est remplie d'un flot incessant de foule qui se hâte comme un fleuve pressé à travers des rangées de villas en bois rouges et jaunes. Les tramways électriques sont combtes, chaque voiture contient bien deux fois plus de gens qu'elle n'a de places; cinquante voyageurs accrochés les uns aux autres débordent des marchepieds, vacillent en grappes à chaque arrêt et à chaque départ, et les cars se suivent sans interruption.
Nous voici devant le stand. Imaginez d'immenses échafaudages de 10 mètres de hauteur, supportant d'innombrables gradins qui s'étagent en amphithéâtre sur les quatre côtés d'un rectangle découvert. Au centre, une pelouse de 60 ou 80 mètres de long, large de 20 environ. Quarante mille personnes peuvent tenir là ! Et pas une place n'est vide. Cet amas défoule constitue déjà un spectacle impressionnant.
Deux des côtés du rectangle sont peuplés des étudiants d'Harvard et de leurs invités; ils font face aux étudiants de Yale et à leurs partisans.
Les gradins d'Harvard sont rouges comme un champ de trèfle, tant il y a de petits drapeaux qu'on brandit, de roses et d'œillets, de rubans, de brassards, même de costumes écarlates portés par des dames; les gradins de Yale sont bleus et violets.
Le match sera chaud. Depuis trente ans qu'on a inauguré cette rencontre annuelle, Yale a presque toujours été victorieux. Mais l'année dernière Harvard a battu Yale à plates coutures, et Yale veut prendre sa revanche. Les paris sont ardents. On a risqué de grosses sommes à la Bourse de New-York, tous ces jours derniers, sur l'une ou l'autre équipe, — le team^ comme on appelle ici l'équipe de chaque camp, d'un mot qui a passé du reste en France dans notre langage sportif. Mais c'est le team de Yale qui est iavori. Pourtant ceux de Harvard sont sûrs de la victoire : ce sera une belle dispute.
L'heure a sonné, et voici la « mascotte » de Yale qui fait son apparition : c'est un chien tenu en laisse par un petit groom habillé en costume Louis XV et poudré. Il fait avec son chien le tour de la pelouse en
AO DE NEW-YORK A lA NOUVELLE-ORLÉANS
courant, aux applaudissements des partisans de Yale : il paraît que cela doit porter bonheur au team...
Je monte à ma place, qui se trouve être du côté de Harvard, parmi la presse américaine qui est ici bien chez elle, séparée du reste de la foule par des barrières. Une extraordinaire surprise professionnelle m'y attendait. Il y a là une cinquantaine de reporters assis à des tables de bois et enveloppés dans leurs pelisses. Ils sténographient rapidement leurs premières notes, tandis qu'à côté d'eux un camarade, qui a devant lui un appareil Morse, lit la copie de son collègue, et aussitôt qu'une phrase est écrite, la répète sur son appareil. Les fils télégraphiques passent sous les tables et sont reliés par un système central à chaque bureau de journal, soit à New-York, soit dans les autres grandes villes d'Amérique. De sorte qu'à la seconde môme où le rédacteur relate un fait, ce fait est connu à New-York, à Philadelphie ou à Boston ! D'autres ont leur machine à écrire et pianotent incessamment, sans perdre de vue le spectacle. Ils ont apporté des provisions sèches et ils mangent en écrivant et en télégraphiant. Je crois que nous voilà loin de nos moyens d'information européens !
Au milieu de cris et d'applaudissements, les équipes font leur entrée, celle de Yale d'abord : onze jeunes gens en maillot bleu-marine, pantalon khaki, bas bleus; leurs jambes sont protégées tant bien que mal contre les coups de pied par des jambières de cuir; certains ont sur la tête une sorte de casque de cuir à oreillères; je vois même sur une face un faux nez de caoutchouc. Puis voici ceux de Harvard, en rouge sombre. Et aussitôt les acclamations commencent. Encore un étonnement. Ces acclamations ne sont pas
spontanées. Elles sont réglées comme des chants. Au bas des estrades, de place en place, se tient une soi te de chef d'orchestre qui, muni d'un petit drapeau à longue hampe aux couleurs des universités, bat la mesure des cris et des chants de chaque camp. Toutes les deux minutes, ce maître de Tenthousiasme lève les bras, brandit son fanion, et les hurlements partent, rhytmiques et disciplinés. Les chants varient. Les cris sont toujours les mêmes. Le cri de Yale, par exemple, c'est le chœur des Grenouilles d'Aristophane, que rori prononce ainsi, en le scandant comme un cri de guerre :
Brekekekex! — Koex ! koex!
Brekekekex ! — Koex î koex !
Ho î up ! Ho ! up !
Paraboloo!
Yale!
Tout cela est lancé comme une espèce d'aboiement terrible et sauvage, pour finir sur le mot : Yale, d'un ton d'enthousiasme suprême.
Le cri de Harvard est plus sauvage encore :
Rah! Rah! Rah ! Rah!
Rah ! Rah ! Rah ! Rah !
Harvard !
Fii:iurez-vous dix mille, vingt mille gosiers solides scandant huit fois ce cri sous le ciel libre, comme des roulements de tambour saccadés, en mesure, sous la baguette rythmique d'un chefdechant! C'est effrayant de puissance et d'énergie. Et tout le temps que durera la partie, ces mêmes cris, échangés d'un bout à l'autre du stand, accompagneront les jeux, soutiendront et
•ït DE rs'EW-YOriK A LA NOUVELLE-ORLEANS
exciteront de leur magnétisme le courage des lutteurs. J'ai eu roccasion, par la suite, de réentendre ceschants.G'était, un soir, après beaucoup de whiskies. Mes jeunes amis qui les chantaient, avaient les larmes aux yeux. J'y découvris, en effet, l'émotion de tout ce qui rappelle l'enfance et l'exaltation du jeune âge.
Les équipes se sont essayées à lancer la balle à des hauteurs extraordinaires, les hommes se sont concertés, ont esquissé des répétitions de coups; puis, au milieu du silence, le ballon a été jeté. Tout le monde connaît aujourd'hui le football : deux camps de onze adversaires qui essayent, selon des règles convenues, d'envoyer ou de porter un gros ballon de peau dans le camp ennemi. Il y a des parties célèbres de football en Angleterre, il y en a même en France de belles auxquelles j'ai assisté, mais ce que j'ai vu là dépasse comme sensation de brutalité tout ce qu'on peut imaginer.
Je ne vous décrirai pas la partie, j'en serais d'ailleurs incapable. Car, dès le signal donné, il est impossible de voir autre chose sur la pelouse que des dos courbés, des jambes raidies, des mains tendues et crispées comme vers une proie précieuse ; puis, quand le ballon est lancé, une bousculade eflVénée se produit, on tire les jambes de l'adversaire qui tombe durement, se relève aussitôt, à moins qu'il ne soit écrasé par la masse dî ceux qui se battent sur son corps. Si par hasard l'un des champions réussit à se dégager avec la balle et à fuir, c'est alors une course effrayante! On se jette à terre devant lui, et on le voit trébucher, s'abattre, en serrant toujours le ballon dans ses bras comme un enfant chéri. Ou bien, s'il échappe à ce grande.^d'autres mains l'agrippent au passage par la
tête, par le buste, par les jambes, par les pieds, jusqu'à ce qu'il soit étendu sur le sol. Mais pendant ce temps, ceux de son camp ne restent pas inactifs : ils se précipitent sur ceux qui veulent s'opposer au passage du porteur de ballon, les bousculent, les repoussent, et c'est alors une mêiée générale, prodigieuse, impossible à suivre, tant elle est rapide, ardente et multiforme.
L'enthousiasme du public souligne chaque péripétie du combat; les cris des étudiants, les koex! les rah! puissants et rythmiques emplissent l'air, et je vous assure qu'on ne pense pasà rire ni àplaisanter .On respire une atmosphère électrique, saturée de force et d'énergie. Et Je spectacle de la foule est beau. Tous les cous sont tendus vers la pelouse, les yeux brillent d'une ardeur de bataille, les doigts se crispent sur les balustrades, les poings se ferment, et j'ai entendu, à un moment grave de la lutte, un étudiant crier : « Kill himh (Tue-le !), et : « Break his neck ! » (Casse-lui le cou!) Je me suis retourné et j'ai regardé ce doux apôtre. G'étaitun jeune homme de dix-neufàvingt ans, brun, imberbe, correct; ses yeux luisaient d'une flamme aiguë entre ses sourcils froncés; ses dents étaient serrées et ses maxillaires en saillaient davantage. Je sais bien que ce n'étaient que des paroles, et qu'il n'était pas lui-même un assassin.Mais, toutdemême, unjeu d'où émane une telle frénésie de lutte brutale ne peut pas être bon pour la civilisation. Les avis, du reste, sont partagés en Amérique sur la valeur morale du football. Les uns veulent le supprimer, d'autres s'y refusent. Je crois pourtant que personne ne soutiendra qu'il développe la douceur et la bonté. Mais, en revanche, il cultive prodigieusement la force de résis-
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tance, le coup d'œil et la combativité. Je ne crois pas que la méchanceté y entre pour rien. La partie finie, ces jeunes gens restent des amis, comme des escrimeurs après un assaut. Même, au début du jeu, Yale salue Harvard, et Harvard salue Yale de trois longs cris de bienvenue.
J'ai pu voir ces lutteurs de près. Avec leurs têtes de jeunes Romains ils n'ont certes pas des airs d'agneaux. Leurs mentons et leurs maxillaires saillants, leurs regards courts et froids, leurs épaules, leurs bras et leurs poitrines musclés, leurs mains épaisses ne sont point d'évangélistes, et quand ils entreront dans la vie, ce seront des concurrents redoutables pour l'assaut des tramways de Broadway : mais il y a dans l'expression de ces têtes de la droiture, du courage et du sang- froid. Et si le football est apte à développer ces qualités, on peut dire, il me semble, qu'il est défendable.
En tout cas, il passionne éperdumentle peuple américain. Il faut voir et entendre la foule quand l'un des deux camps est sur le point de gagner! Lorsque le coup décisif se prépare, c'est un halètement universel et colossal qui, au moindre mouvement en avant de l'équipe favorite, fait éclater en trombe formidable les applaudissements et les cris. Quarante mille poitrines hurlent ou chantent les cris de guerre des étudiants, les âpres cris rythmiques, alternés de chants énergiques , de chants de combat et de victoire, scandés avec un ensemble merveilleux qui en augmente l'effet. Ceux de Harvard ont mis des couplets de circonstance à la Marseillaise que j'entends tout à coup, avec étonûement, chanter avec des paroles anglaises.
De temps en temps, on voit l'un des joueurs
tomber el rester à terre : un mauvais coup a été donné. On s'empresse autour de lui; un médecin traverse la pelouse en courant, un aide apporte un seau d'eau et une éponge; on asperge une figure, le médecin tire et secoue un bras démis ou masse rapidement des doigts, et la partie reprend bien vite : le blessé a voulu continuer. On en voit qui boitent et qui refusent de se laisser remplacer. Après une bagarre plus terrible que les autres, j'aperçois l'un des joueurs bleus de Yale qui tombe en se tenant la tête à deux mains. Le coup est trop grave sans doute, car il se laisse emmener, au milieu d'acclamations frénétiques. Un autre bleu, un remplaçant tout prêt, accourt prendre sa place en piaffant d'allégresse.
Pendant ce temps, nos confrères américains continuent d'écrire et de télégraphier, en mangeant des pâtes de maïs et du chocolat.
Après trois heures de lutte acharnée, Yale est vainqueur : il a gagné par 22 points à 0, ce qui est un triomphe. La défaite de Harvard tient à ce que chacun veut se distinguer pour son compte, briller, être une étoile, tandis qu'à Yale on observe la discipline parfaite, et que la règle est l'e^Tacement de chacun devant l'intérêt de l'équipe.
Je sors du stand au bruit des clameurs farouches, qui retentissent encore longte.Tips après dans la nuit qui tombe.
Iju côté de la psychologie du périple américain. — Guerrier comme les autres. — La guerre de Cuba révélatrice. — La t,^uerre avec l'Allemagne inévitable. — Ses raisons. — Le siège de New-York. — La statue de Frédéric et le cheval de Troie.
— L'armée de terre américaine. — La marine. — Budget colossal. — 20 cuirassés en construction. — Le parti anli-miiitariste. — Pénurie de marins. — Abondance d'officiers.
— Salaires sérieux. — Un problème stratégique dirigé contre l'Allemagne. — Étonnement de l'ambassadeur allemand.
Quand j'ai quitté Paris, je me figurais, dans mon ignorance complète du peuple américain, qu'il était, je ne savais trop pourquoi, différent des autres peuples. Je le croyais démocratique par raison el par sentiment; je pense qu'il Test seulement par ses institutions qui remontent à cent vingt-cinq ans et parce qu'il n'a pas encore eu le temps de se faire, en un siècle, une aristocratie assez nombreuse. Je le croyais seulement soucieux de sa liberté et à l'abri, pour toujours, des aventures guerrières. Je suis forcé de voir qu'il devient conquérant et que, depuis qu'il a pris conscience de sa force, il est à la merci, comme tout le monde, des suggestions de la gloire!
— C'a été comme un coup de foudre, au moment delà guerre de Cuba, me disait un des professeurs de la plus grande université des Etats-Unis. Personne ne pensait à la faire, mais lorsqu'elle a éclaté par la force des choses, et surtout quand nous fumes triomphants, une sorte de courant électrique a traversé le pays de haut en bas, et le peuple américain un beau matin s'est réveillé guerrier. C'est qu'il y avait en lui des germes puissants d'une combativité qui ne s'était employée jusqu'alors que dans ks affaires, et dont une partie s'est soudainement canalisée vers le patriotisme dominateur et conquérant. Pourquoi serionsnous, en effet, différents des autres peuples? Les Américains sont des Européens énergiques et robustes pour la plupart; en venant ici, ils ne peuvent changer leur nature. C'est vrai qu'ils y viennent pour s'enrichir. Mais la puissance et la domination sont les conséquences de la richesse. Après s'être enrichie, l'Amérique voudra dominer, c'est une conséquence inéluctable de notre développement industriel et commercial.
(( Et vous verrez que, dans quatre ans, nous aurons une guerre avec l'Allemagne, inévitablement.
— Pourquoi, avec l'Allemagne?
— Parce que nous n'aimons pas les Allemands, parce qu'ils nous menacent au Brésil qu'ils ont déjà colonisé dans le Nord, au Venezuela; parce qu'ils ont voulu acheter les Antilles danoises, parce que, après
I tout, ce sont nos concurrents commerciaux les plus sérieux, et enfin, parce que le courant est là. C'est un fait. Nous aurons une guerre avec l'Allemagne, voilà qui est certain, et ce sera une guerre bien populaire.
— Pourtant, vous avez une quantité énorme d'Al-
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lemands qui immigrent chez vous chaque année? Une guerre trouverait de l'opposition dans cette partie de la populalion?
— Ah ! les Allemands qui viennent aux États-Unis sont, au bout de six mois, plus Américains que les Yankees... C'est le peuple qui s'assimile le plus facilement. Le Français reste Français, l'Italien reste Italien, l'Anglais même a du mal à oublier sa patrie; l'Allemand, au bout de six mois, vous dis-je, est prêt à combattre l'Allemagne.
— Alors, pourquoi les craignez-vous au Brésil?
— Il y a là, en effet, une apparente contradiction. Mais il faut que vous compreniez un phénomène curieux : l'Allemand qui s'absorbe si facilement aux Etats-Unis, résiste au Brésil. Là, trop différent, sans doute, des indigènes, il conserve à la fois sa nationalité, sa nature et son caractère. C'est un fail, l'Allemand du Brésil reste Allemand, et nous ne voulons pas d'une colonie allemande en Amérique, pas plus, d'ailleurs, que d'aucune colonie européenne. Et, un jour ou l'autre, dans dix ans ou dans cent ans, tous les Européens auront déguerpi de nos îles américaines. C'est tout à fait fatal, vous devez le sentir.
— En effet, dis -je, je le sens très bien. Mais, ditesmoi pourquoi cetlc ;.u Mre contre l'Allemagne n'aura lieu que dans quatre ans?
— Parce que nous ne sommes pas tout à fait prêts. On construit des bateaux en ce moment. Quand nous les aurons, vous verrez cela.
— Et quand vous aurez fait la guerre à l'Allemagne, à qui la ferez-vous ? Car il n'y aura pas de raison pour vous arrêter dans cette voie, au contraire.
— Nous ne voyons pas si loin. Le peuple améri-
cain, quoique très posilif, est aussi très impulsif. Quant à nos hommes d'Etat, ils n'ont aucun pouvoir, ils sont eux-mêmes à la merci de l'opinion. Les actes importants de notre vie politique sont dictés au pouvoir par l'opinion. Et la foule n'a pas de projets si lointains. »
Ce point de vue d'un homme très distingué, je l'ai retrouvé dans tous les milieux où j'ai pu pénétrer. Dans les universités elles-mêmes, les jeunes gens veulent la guerre à TAllemagne; des marins se réjouissent à l'idée de voir la flotte s'augmenter, pour pouvoir se mesurer avec la flotte allemande, des officiers très sérieux m'ont dit que l'Allemagne avait un plan tout prêt pour faire le siège de New-York !
Je ne crois pas que l'empereur Guillaume II songe à conquérir l'Amérique ! J'ai l'idée, au contraire, qu'il a dans ses desseins d'amadouer le Dollar et de s'en faire un ami. 11 a envoyé son frère baptiser un bateau, il va à présent envoyer à l'Amérique une statue équestre de Frédéric.
— Nous nous méfions de ses présents, me disait un sénateur influent du Congrès. A tort ou à raison, le peuple américain, en recevant la statue, pensera au cheval de Troie.
Quoi qu'il en soit, l'Amérique se prépare. Et elle se prépare ardemment.
Il n'y a pas de raison pour développer l'armée de terre. Et s'il en était un instant question, le Congrès mettrait le holà ! L'araiée américaine compte aujourd'hui 50,000 hommes sous les drapeaux. Pendant la guerre des Philippines, elle avait été portée à 75,000 hommes. Une loi votée par le Congrès autorisa le Président de la République à élever à 100,000 hom-
mes, en cas de besoin, le chiffre des effectifs. Mais TAmérique a surtout confiance dans ses volontaires. Elle se souvient que ce sont eux qui l'ont toujours fait triompher, et elle n'attache pas une très grande importance au nombre des soldats en temps de paix.
Mais pour un pays qui n'a pas d'armée ou du moins dont l'armée ne se monte qu'à une cinquantaine de mille hommes, l'Amérique a un budget militaire d'iui milliard et demi de francs ! Plus élevé que celui de la France !
Le budget de la marine se monte à 400 millions^
Celui de la guerre à 400 —
Celui des pensions militaires à 750 —
Soil 1^550 millions.
L'Amérique possède, prêts à entrer en ligne demain ;
11 cuirassés d'escadre,
2 croiseurs cuirassés, 10 monitors cuirassés, 15 croiseurs protégés,
4 croiseurs non protégés, 21 canonnières.
10 destroyers, 30 torpilleurs,
3 sous- marins.
Elle a en construction :
9 cuirassés d'escadre, de 15 à 16,000 tonnes. 8 croiseurs cuirassés, de 13 à 15,000 tonnes,
3 croiseurs demi-cuirassés, de 10,000 tonnes, 6 croiseurs protégés,
6 destroyers,
5 torpilleurs,
4 sous-marins.
Ces quarante et un navires seront finis vers la fin de 1905.
Ce n'est pas tout ! Les derniers événements du Venezuela ont surexcité le zèle militaire du Congrès, et on va en profiter pour lui proposer de voter des crédits, cette année, pour la construction de trois autres cuirasses d'escadre de 16,000 tonnes et d'un croiseur cuirassé de 14,500 tonnes.
Lorsque l'Amérique aura réalisé son plan de cons tructions maritimes, elle se trouvera à peu près sur le même rang que l'Allemagne, c'est-à-dire qu'elle viendra après l'Angleterre, la France et la Russie, au point de vue des forces numériques.
Quelques obstacles se dressent pourtant devant le mouvement impérialiste et militaire aux États- Unis.
Un parti d'opposition assez sérieux se forme au sein du Congrès, dirigé par le sénateur Haie, président du Comité des affaires navales, qui voudrait modérer un peu les ambitions de la marine. Ce parti se dit que cent ans de paix ont fait la fortune industricile et commerciale de l'Amérique, et que la guerre pourrait l'anéantir. Mais les dernières attires du Venezuela ont remis dans l'actualité brûlante la doctrine de Monroe, et le parti impérialiste s'en fait un atout important pour le vote des quatre cuirassés. Et quand l'Amérique aura une flotte imposante qui lui aura coulé très cher, l'esprit positif du peuple américain n'acceptera pas que ses navires ne soient que des bateaux de plaisance.
Un autre obstacle, assez imprévu celui-là, inquiète les partisans de l'armement indéfini : c'est celui du
I recrutement des équipages. On manque de marins.
Gomme il n'y a pas de service obligatoire, comme tout le moade gagne si facilement sa vie dans la vie civile, on a beau élever la paye du matelot, il se fait rare. Le matelot touche 5 francs par jour, il est naturellement logé et nourri, et reçoit à l'engagement un sac de vêtements d'une valeur de 225 francs, dont il reste propriétaire. Malgré cela, dans la seule année 1902, il y a eu 3,500 déserteurs dans la flotte américaine. Les recruteurs vont dans les villes industrielles, dans les campagnes, partout, à la recherche des jeunes gens sans emploi, les grisent de promesses, comme faisaient les sergents recruteurs sous l'ancien régime; on voit des affiches éclatantes avec de joyeux marins reluisants de santé, les naïfs se laissent tenter, s'engagent, et au bout d'un temps plus ou moins long, désertent; ils retournent dans l'intérieur des terres, changent de résidence et même d'Elat, et la police n'essaye même pas de les reprendre.
On se demande donc avec une certaine inquiétude dans les sphères où l'on est bien au courant de cette situation, comment on arrivera à équiper, en 1905, tous les navires en construction. La marine américaine compte à l'heure qu'il est 31,000 marins et 1,200 officiers. En 1905, il faudra le double d'officiers et au moins 15,000 hommes de plus.
Le recrutement des officiers est plus facile. Sans compter que l'épaulette, ici comme partout, fascine la jeunesse bourgeoise, l'Ecole navale d'Annapolis, qui compte trois cents élèves, est une pépinière de premier ordre qui produit sans cesse. Ajoutez à cela qu'ils sont très bien payés. Les simples cadets touchent 2,950 francs, les lieutenants de vaisseau 9,324 francs,
et ainsi du reste (1). Les retraites sont énormes. Un capitaine do vaisseau est mis à la retraite non pas comme capitaine, mais comme commandant de vaisseau, et touche 20,000 francs de pension, c'est-à-dire les trois quarts du traitement de ce grade.
Ce corps d'officiers de marine serait, de l'avis de ceux qui savent, à la hauteur de tout événement qui pourrait se produire. Il est jeune, ardent, la guerre d'Espagne lui a donné, en même temps que la conscience de ses capacités, le goût de la victoire, et les jeunes lieutenants que j'ai rencontrés ici montrent leurs dents joyeuses quand on leur parle de l'escadre allemande.
L'ambassadeur d'Allemagne à Washington disait dernièrement dans un cercle diplomatique :
— C'est curieux, tout a l'air dirigé contre nous dans ce pays.
Il avait raison.
Le problème stratégique proposé pour les dernières
(1) Voici, d'ailleurs, le tableau comparatif des salaires du corps d'officiers des marines française, allemande, anglaise et américaine :
États-Unis. France. Angleterre. AUemag;ne.
Amiral Fr. 75,000 » 54,750 22,500
Vice-amiral 45,000 21,600 36,500 16,500
Contre-amiraux 38,850 14,400 27,375 12,375
Capitaines de vaisseau.. 18,130 9,852 10 à 20,000 10,500 Capitaines de frégate. . . 15,540 8,336 9,125 7,875 Lieutenants de vaisseau. 9,324 4,000 4,500 3,000
Enseignes 7,252 3,031 2,275 1,875
Aspirants 4,920 985 800 1,000
Élètes 2,950 > 450 675
Mécaniciens chefs 22,000 7,389 7,300 7,500
54 DE NEW-YOllK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
manœuvres navales des Antilles était celui-ci, dont on saisira tout de suite la portée :
Une puissance européenne maritime, qui ne possède aucun port dans les Antilles ou sur les côtes cVAméviqne, cherche à s emparer d'une possession coloniale américaine afin d'en faire la base de ses opérations futures contre les côtes des États-Unis,
Cette puissance envoie dans ce but une escadre des mers d Europe et une division stationnée sur les côtes sud de V Amérique, qui, après avoir opéré leur jonction en un point convenu {La Trinidad), &e dirige vers le port américain des Antilles dont elles ont résolu de s'emparer.
Il ne pouvait s'agir là que de l'Allemagne, car c'esL la seule puissance maritime européenne qui, en même temps ne possède aucun port dans les Antilles et qui ait une division stationnée sur les côtes sud de l'Amérique !
Ce qui est curieux, c'est qu'au cours même de ces manœuvres, le problème se posait effectivement ainsi au Venezuela!
Bosfon. — La capitale puritaine. — Voirie laiîientable. — L'influence anglaise. — Un port laintain. — Atmosphère intellectuelle. La bibliothèque, asiie de paix. — Un commerce prospère : la librairie. — Photographies de ruines antiques. — Bienfaisance de ce tableau. — Un spectacle extraordinaire. — Des Américains qui ne bougent pas. — Hôîels inhospitaliers. — Après 11 heures du soir on peut mourir de faim. — Un cimetière parmi des banques. — Quelques écoles. — Pour gagner sa vie. — Élèves de quarante ans. — Un Institut de cuisine. — Métier fructueux. — Fiancées millionnaires devant les fourneaux. — Les chefs des transatlantiques français enseignent la cuisine aux jeunes Yankees. — Ecoles de langues, de machine à écrire, de sténographie. — Cours de bactériologie pour ménagères. — Femmes aux grands pieds.
Pour changer un peu de milieu et de point de vue, je suis venu passer quelques jours à Boston.
Ce qui m'y attirait, ou du moins ce qui stimulait ma curiosité, c'était ce qu'on m'avait dit de la capitale de la Nouvelle-Angleterre : ville anglaise, puritaine, intellectuelle et ennuyeuse.
Je m'imaginais donc échouer dans une ville morte,
monic, sévère, religieuse et fermée, et je fus assez surpris d'arriver dans du bruit, des tramways innombrables, des maisons de dix ou quinze étages, des hôtels admirablement agencés, luxueux et grouillants, tout comme à New-York ou presque. La neige avait tombé ; le dégel venu, les rues étaient absolument impraticables, et Boston m'apparut d'abord comme un cloaque. Pour traverser les chaussées les plus fréquentées, j'avais de la boue glacée jusqu'aux genoux, et cela dura trois jours !
Je m'étonnais d'une telle incurie municipale. C'est qu'il n'y a pas d'ordre en Amérique. Gela est visible en tout. Les choses marchent on ne sait comment, sous l'impulsion d'une énergie éparse et continue ; mais d'ordre régulier, de méthode permanente et suivie, point de trace. Comment expliquer autrement qu'en plein centre d'une ville de six cent mille âmes, les rues restent pendant trois jours pareilles à des bourbiers de village abandonné?
Malgré leur saleté, les rues étaient pleines de monde. Peut-elre en effet, selon l'opinion courante, voit-on ici plus de types anglais qu'ailleurs. Bostan passe pour une réduction de Londres. On dit l'accent des gens plus recherché, plus proche de l'accent anglais. C'est la ville aristocratique et traditionnelle par excellence ! Mais tout cela est bien peu perceptible à l'étranger qui débarque et ne veut pas s'en rapporter à son Baedeker.
Le commerce du port de Boston est de plus d'un milliard de francs ! Les maisons de banque sont nombreuses, les millionnaires abondants. Pourtant, le port est invisible : l'on peut demeurer un mois dans la ville, la traverser en tous sens, on ne l'aperçoit
pas. Il faut y aller exprès, et c'est très loin. De sorle que les premières choses qu'on vous montre quand vous arrivez à Doslou, c'est la bibliothèque publique, qui est très belle, et les musées. De Jà sans doute sa réputation d'Athènes du Nord ! Une justice à rendre encore, en passant, à Boston, c'est qu'en effet on semble y faire moins de cas de l'argent qu'à New- York. Les hommes de valeur, les professeurs distingués, les artistes, les « intellectuels » pour tout dire, y sont plus considérés que partout ailleurs, Washington excepté. J'y ai, pour ma part, constaté une curiosité vraie pour les spéculations de l'esprit, du côté des hommes comme du côté des femmes. Gela vient-il du voisinage de l'université de Harvard, ou vraiment de la tendance d'esprits plus affinés?... En tout cas, un fait est indiscutable : Boston, c'est la ville d'Amérique où l'on vend le plus de livres, et les librairies y font des affaires d'or.
La bibliothèque est située sur l'un des côtés d'une vaste place carrée entourée de monuments et de maisons de styles divers d'un effet joli et surprenant. 11 semble que l'on s'y trouve au milieu d'une exposition d'architectures rétrospectives, où l'on aurait mêlé du gothique balbutiant, du normand, du roman inachevé, de la Renaissance et du moderne de toutes sortes d'inspirations. La bibliothèque elle-même, imitée de celle de Sainte-Geneviève de Paris, est un peu trop ba^se pour l'emplacement qu'elle occupe, — on la dirait inachevée. Mais le vestibule et l'escalier à double révolution sont très jolis, tout en marbre jaune veiné de noir, — les marches, les colonnes et les murs. C'est cet escalier qui fut décoré par Puvis de Ghavannes d'une dizaine d'allégories nobles et pures.
T/S DE NEW-YOPxK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
En visitant cette bibliothèque, j'ai goûté mes premiers momenls ûe paix depuis mon arrivée en Amérique. Mais Puvis de Chavannes est presque seul, là.
J'ai vu eacore une reproduction en marbre de la « Venus de Médicis j>, et, dans une salle, de belles photographies des monuments romains de France, d'Allemagne, d'Autriche €t d'Italie. Gâtés que nous sommes par nos musées et nos monuments, nous n'en apprécions vraiment la valeur que dans ce pays. Le Français le plus insensible à l'art ne résisterait pas à la joie qu'on ressent, après deux mois de séjour dans le bruit du fer et dans la foule afTairée, à entendre soudain une belle phrase de musique et à contempler des ruines ! Ces simples photographies de la Maison carrée de Nîmes, de la voie Appienne, du Colisée, du Forum^ ca]m.ent vos nerfs et mettent du soleil autour de vous. Que^lle sensation délicieuse que de retrouver ces ruines inutiles, thermes de Caracalla, aqueduc de Claude, temple de Castor et Pollux ! Castor et Pollux!... c'est une douceur. Et l'on a envie de remercier les gens qui ont pensé à mettre là ces choses, — comme dans le désert on sait gré à ceux qui abritèrent la source sous les feuilles et les pierres, et qui y laissèrent un gobelet de terre pour qu'on puisse y boire après eux.
Quand, depuis deux mois, on passe soi-même son temps dans les rues, les wagons, les salons, les bureaux d'affaires, partout enfin où l'Américain travaille, et qu'on arrive dans une bibliothèque, on éprouve une sensation d'imprévu extraordinaire : celle d'Américains qui ne bouî:;cnt pns, qui n'agissent pas. Ils sont là, assis tranquillement, comme vous et moi, devant des tables, — et lisent. On a envie de leur
demander s'ils sont bien des Américains et pourquoi ils perdent ainsi leur temps.
Et quelle bonne volonté pour apprendre et comprendre ! Dans un couloir, je vois cinq ou six dames assises sur des chaises, les\^ux fixés sur une corniche à fresque de Sargent, et tenant à la main une longue brochure explicative du sens de la peinture et des personnages. Et quand j& repasse au même endroit, une demi-heure après, elles y sont encore.
L'hiver est une mauvaise saison pour apprendre à aimer les villes américaines. Il y lait si froid, dans ces Etats du Nord, le climat y est si hostile, si humide, si changeant et si traître, et le seul ornement des villes, leurs parcs, est aboli par la neige et le gel.
Si le vent souffle dans ces longues rues droites, pas d'abri miséricordieux, — c'est le froid mortel et coupant, acide, qui traverse les vètemenis les plus chauds et vous glace le sang dans les membres. Aussi faut-il voir les gens, le soir, se presser, courir, rasant les murs, serrés, enfouis dans leurs pardessus. La sortie des théâtres est morne. Pas de café où se réfugier et se réchauffer avant de rentrer ; car il est défendu de servir aucune autre boisson que de Teau après onze heures du soir. Un hôtel ou deux tiennent tout de même leur porte ouverte après le théâtre. Mais, si l'on entre, il faut manger, et il n'est que dix heures et demie 1 On se couche tôt en Amérique, et les soupeurs sont rares.
On ne sait donc où aller le soir, après son dîner, si le théâtre ne vous attire pas. Et si le spectacle Unit à dix heures et demie ou onze heures moins un quart, on trouve qu'il e^t encore trop tôt pour rentrer. Mal-
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gré le froid, je me promenais donc chaque soir autour d'une espèce d'esplanade immense plantée d'arbres et coupée d'étangs glacés où l'on patine le jour. Ou bien je remontais la rue principale, Tremont, jusqu'à un cimetière fermé, juste au milieu de la ville, en plein cœur de Boston, comme celui de Trinily Ghurch, à New- York. Ce cimetière est entouré, au sens étroit du mot, par des maisons de dix ou douze étages, et bordé par le trottoir. En face, des magasins de toute sorte. Les pauvres morts qu'on a amenés là pour l'inexorable sommeil ne jouissent même pas de leur dernier repos 1 Les passants jettent, à travers la grille basse, des allumettes et des bouts de cigares. Cet endroit si triste, où les inscriptions parlent d'énergies défuntes et d'héroïsmes, la vie d'affaires de chaque jour le banalise et le trouble. On voudrait conduire autre part, dans les champs solitaires, loin des tramways et de l'électricité, les pauvres morts américains qui ont tant peiné pendant leur vie...
Il y a, à Boston, plus de six cents ecoies, en y comprenant les grandes et les petites, les pauvres et les riches. Dans le tas, j'en ai choisi quelques-unes parmi celles qui me paraissaient les plus originales, et je suis allé les voir. Ces renseignements rapides et fragmentaires vous donneront une idée à la fois de l'activité des esprits — surtout des esprits des femmes, — de l'ingéniosité de la charité et du sens des réalités pratiques qui accompagnent toujours chez ce peuple les initiatives les plus désintéressées.
La première école que j'ai vue, c'est une école où
l'on apprend à des femmes de tous â^es les moyens de gagner leur vie. Elle s'appelle Woinen's Ediicaiional and In du s trial Union.
Dans une maison quelconque d'une rue centrale on a loué quelques pièces, on y a mis des tables et des chaises; on a distribué des prospectus, et les femmes sont venues. J'en ai vu d'une quarantaine d'années qui apprenaient à faire des chapeaux. Une négresse s'essayait à reproduire sur une feuille de papier des dessins de broderie, une jeune fille de quatorze ans étendait des couleurs au lavis sur un album. 11 y a des cours de couture, de modes et de dessin : cela s'appelle le département des « arts industriels )). Une chose étonne : Tœuvre n'est pas gratuite. Les femmes qui viennent là doivent payer leur apprentissage : 10 dollars par terme de 24 leçons chacun, soit 150 francs pour obtenir, au bout de Tannée, un certificat de bonnes études.
Il y a un deuxième département dans l'institution, celui de la « vente des travaux ». Toutes les femmes qui travaillent chez elles à des ouvrages de couture, de broderie, de modes, de n'importe quoi, peuvent les envoyer là; on les expose dans une sorte de magasin, et on essaye de les vendre aux clientes qu'on y attire. Nous connaissons cela en France. Une excellente femme, bien regrettée, Mme Louise Koppe, créa un comptoir de ce genre à Paris il y a quinze ans. Seulement, ici, on retient 10 p. 100 sur le prix de la vente. On y reçoit aussi des commandes.
L'année dernière, l'œuvre a vendu pour plus de 16,000 dollars de travaux, soit plus de 80,000 francs.
Le troisième département de V Union est celui des « provisions de bouche ». V Union reçoit et vend les
confitures, les liâteaux, les conserves de toute sorte, que lui apportent des femmes qui les ont préparés elles-mêmes ou avec l'aide de leurs enfants. La vente s'estélevée, en 1902, à 40,000 dollars (200,000 francs).
Un salon de lunch et un salon de thé sont installés dans la maison et tenus par des employées de l'œuvre. On V fait par an pour 37,000 dollars d'affaires, près de 200,000 francs!
Le budget total de Fœuvre a monté à 835,000 francs !
La deuxième école que j'ai vue, c'est un institut de cuisine. Une femme a loué quelques chambres dans une maison quelconque, a fait imprimer de luxueux prospectus sur un simili-papier de Hollande, et voilà un institut fondé. La présidente — miss Farmer — est une femme d'une quarantaine d'années, très vive, blonde, avec un binocle d'or qui rutile sur son nez, un gentil petit bonnet de dentelle sur ses cheveux, une veste de piqué blanc et un tablier blanc. Elle m'explique son organisation, qui est bien simple.
Des filles d'Irlande arrivent de leur pays, ne sachant rien, et veulent se placer. Moyennant 3 ou 4 dollars, miss Farmer les admet à la cuisine pendant une douzaine de jours, et elles en sortent cuisinières. Ce n'est pas tout, elle leur apprend aussi à servir à table, leur enseigne qu'il faut avoir les dents propres, les ongles nets, les cheveux soignés, et comment on ramasse les miettes, etc., etc..
Mais l'institut est fondé pour un autre but : celui d'apprendre aux jeunes filles de la bourgeoisie et du monde a faire elles-mêmes la cuisine et à tenir une
maison. Et elles y viennent par groupe de huit, chaque groupe constituant une classe. Elles payent i dollar ou 1 dollar 1/2 par leçon. 11 y a six cours de iO leçons chacun.
J'ai vu ces jeunes filles avec leur bonnet et leur 'ablier, qu'elles mettent en entrant. Elles paraissaient s'amuser énormément à ce petit jeu de ménage.
— Elles viennent ici dès qu'elles sont fiancées, me dit miss Farmer. Et, voyez-vous, elles mettent elles-
nêmes la main à la pâte, se préparent leur lunch, le servent à tour de rôle, et le mangent. Il n'y a pas de meilleure leçon.
Je demande à miss Farmer si ses soixante leçons sont suivies jusqu'au bout par ses élèves?
— La plupart les suivent, me répond-elle. C'est qu'il y a des choses à apprendre! Dans le premier cours on enseigne à faire le feu, à se servir du foiir-
; neau à gaz, à faire cuire des pommes de terre et des œufs, à rôtir du pain, des pommes, à filtrer le café, à faire le pain, les soupes simples, quelques puddini^s. Le second et le troisième cours sont pour la cuisine plus compliquée. Le quatrième est pour les plats friands, les salades et les desserts. Dans le cinquième, on apprend à servir; car pour commander il faut savoir exécuter : mes élèves savent donc nettoyer les tables, polir les planchers, balayer et épousseter, iaire les boules de beurre, arranger les plats, les lasses, les verres dans les armoires, nettoyer l'argenterie, dresser l'ornementation des tables pour tous les genres de service, faire le thé russe, le thé anglais, le thé glacé, servir les invités, préparer les sandwiches, choisir les différents vins et les liqueurs
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— en un mot le service à la française. Le sixième cours enseli^ne la cuisine pour les infirmières. Je vais avec les élèves dans un hôpital, et je leur fais au besoin la démonstration dans les salles de malades. Enfin je les habitue à faire le marché, à acheter leurs provisions dans les magasins. Elles savent ainsi le prix des choses. De temps en temps, des chefs cuisiniers français viennent m'assister : ceux des meilleurs hôlels de Boston, et quelquefois le chef d'un transatlantique français; celui de la Touraine, par exemple, est venu plusieurs fois de New-York, lors de ses voyages, donner des leçons à mes jeunes filles.
Une autre école plus importante, et qui se rapproche des deux premières par quelques points, s'appelle le Sinimons Collège.
Dans la pensée du fondateur, l'institution est créée pour donner aux femmes l'instruction d'art, de science ou d'industrie nécessaire pour lui assurer un gngnepain.
A cet effet, quatre cours ou déparlements sont prévus : le département de 1' « économie domestique », celui dos(( travaux de secrétariat », celui des « bibliothécaires », enfin le département « scientifique ».
Chaque cours doit durer quatre ans. Gela paraît au premier abord un peu long... iMais les programmes sont chargés ! Jugez-en.
Pour faire une ménagère, une intendante, une économe ou une infirmière, ou un professeur d'économie domestique, il faut d'abord se présenter avec des certificats d'études préalables sérieuses; puis, suivre
pendant quatre ans des cours de physique, de cuisine, defrançais, d'allemand, d'histoire, de mathématiques, de gymnastique, de chimie, de biologie, de physiologie, d'architecture et de décoration, de couture, de bactériologie, de chimie alimentaire, de diététique, de sociologie, d'hygiène, de comptabilité et de marché!
Si elle veut se lancer dans la voie du secrétariat, la jeune fille devra apprendre pendant quatre ans la sténographie, la machine à écrire, l'anglais, le français, l'allemand ou l'espagnol, l'histoire, l'hygiène, la gymnastique et la législation des affaires.
Si c'est bibliothécaire qu'elle veut devenir, elle prendra des leçons d'écriture, de machine à écrire, de cataloguage, d'anglais, de français, d'allemand, d'hygiène, de physique, de gymnastique, de bibliographie, d'histoire, d'actualité, de classement de bibliothèque.
Le prix des leçons, dans chaque cours, est de 100 dollars par année. Mais si on n'en veut que pour 8 dollars, on n'assistera aux cours qu'une heure par semaine.
Comme tout cela est commercialement compris, comme c'est pratique !
Les élèves n'ont le droit d'habiter que dans des locaux acceptés par la doyenne du collège. Et le collège offre, dans des bâtiments construits exprès, des appartem.ents disposés pour deux étudiantes et consistant en une chambre à coucher, un cabinet de travail et une salle de bain. Le prix en varie de 1,200 à 1,800 francs l'an, selon l'étage et la situation.
Le collège reçoit déjà 140 élèves.
Les élèves sont, en général, des filles de commerçants, d'employés de toutes classes, mais il s'y mêle des jeunes filles riches : celle du plus riche millionnaire
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de Boston, miss Whitney, suit les cours d'économie domestique.
L'installation n'a rien de notable. En passant, je vois des jeunes filles en train de tapoter sur des machines Remington, d'autres qui classeat soigneusement des fiches de catalogue dans des boites. La cuisine seule est amusante. Il y a là une douzaine de jeunes filles coiffées de bonnets de police en piqué blanc, avec un tablier blanc épingle au haut du corsage; elles rient gaiement, de leurs voix claires, en buvant du thé et en suçant des crèmes et des glaces qu'elles viennent de faire elles-mêmes.
Ce qui me Irappe toujours chez lesjeunesfilles «américaines, c'est justement cette aisance, ce naturel, cette absence de timidité, sans pourtant l'ombre d'eiïronterie^ qui désarment complètementrironie et la blague. On chercheraiten vain des créatures d'allure plus libue, des figures plus fraîches et des manières plus naturelles. 11 est vrai aussi qu'elles ont les pieds grands; mais on m'assure qu'elles sont un peu snobs et que, pour imiter les étudiants mâles, elles se chaussent, par mode, de ces larges et affreuses bottines à semelle débordante, qui donnent une démarche de canard !
(suite)
L'Institut technologique. — Un lauréat de l'École des Beiux- Arts, professeur d'architecture à Boston. — Cinq écoles dans une. — Pédagogie pratique. — L'ingénieur-ouvrier. — Le Conservatoire de musique le plus grand du inonde! — La leçon d'opéra. — Il signor Bimboni. — Dix-huit classe^s de piano.
— Virtuoses accordeurs. — Treize classes d'orgue. — Orgues électriques. — Cours de journalisme musical. — Diplômes de critique. — La biologie, la trigonométrie, la chimie, le droit, l'éthique, etc., nécessaires aux professeurs de chant.
— Elsas et Carmens surveillées. — École normale de gymnastique pour jeunes filles. — La danse esthétique. — L'athlétisme.
J'ai encore visité trois autres écoles à Boston.
D'abord l'Institut technologique, où m'a conduit M. Despradelles, jeune architecte français qui y enseigne l'architecture. G*estun artiste de haute valeur, élève renosmmé de l'Ecole des Beaux-Arts, qui répand en Amérique les traditions de notre art national avec une autorité, une probité, une compétence que nous voudrions trouver chez tous ceux de nos compatriotes
qui préfendent reprcàcnter la France à rétranger î Pauvre France !
L'Inslitut technologique de Boston est une machisme colossale. Il renferme et résume à lui seul notre Ecole des ponts et chaussées, l'Ecole polytechnique (moiii> les militaires), l'Ecole des mines, l'Ecole centrale, le Conservatoire des arts et métiers et l'Ecole d'architecture ! Ceux qui ont quelque idée de nos écoles spéciales françaises, pourront se représenter l'importance d'un établissement qui les réunit toutes ! Pour moi, je n'ai aucune compétence pour les analyser, encore moins pour les critiquer. Les programmes qu'on m'a montrés paraissent très complets. Mais qu'est-ce qu'un programme? Des mots. Ce qu'il conviendrait d'étudier, c'est l'application de ces programmes, c'est l'esprit de l'enseignement. Et cette étude nous révélerait peutêtre comment des hommes moins savants que nous, et d'une culture en tout cas moins générale et moins étendue, arrivent à dépasser de si loin, dans ledomaine de l'invention, les meilleurs de nos ingénieurs et les plus industrieux de nos ouvriers.
11 y a justement un des aspects de l'enseignement que l'on donne à l'Institut technologique que j'ai pu saisir et qui m'a frappé : c'est le côté pratique des études et des expériences. En Amérique, un ingénieur n'est pas un clubman aux mains blanches qui n'a travaillé que sur le papier : c'est à la fois un homme qui pourrait passer pour un ce monsieur », et un contremaître. Il a étudié la science des chiffres et les théories scientifiques, mais il a aussi mis la main à la pâte, et, aux yeux de ses compatriotes, il ne serait qu'un ingénieur de carton s'il ne savait pas river un écrou ou faire tirer un poêle! C'est peut-être dans le caractère à
la fois théorique et pratique de cette éducation qu'est le secret qui nous échappe.
Le professeur de mécatiique appliquée m'a fait pracourir tous ses ateliers et m'en a expliqué le fonctionnement, dont il est fier. M. Lanza enseigne à ses élèves, par exemple, toute la théorie de la résistance des corps, il les dresse aux calculs les plus transcendants, et, quand ils n'ont plus rien à apprendre de la théorie, il les mène devant des machines spéciales, de vraies machines, compliquées el coûteuses, qu'il renouvelle constamment, qu'il a fait construire en vue desdémonstrations, et il leur montre la torsion d'une énorme barre de fer ou le brisement d'une poutre de bois de vingt centimètres d'épaisseur sous la pression effective d'un poids. Dans une cour, il a fait bâtir une voûte de briques cinlrce; puis il a fait installer, à côté et audessus, une machine à pression de deux cents tonnes, qui, depuis deux ans, pèse sur la construction de briques. L'expérience doitvéritler bientôt un problème compliqué de résistance et de durée. D'autres machines encore expérimentent sous les yeux des élèves la force de l'air comprimé, la force hydraulique, la résistance des courroies de transmission, la pression des gaz. Il y ades chaudières qui servent aux expériences d'économie de vapeur, il y a d'authentiques freins Westinghouse qu'on éprouvera réellement... et j'en oubhe certainement! Dans toutes les branches de l'enseignement, ia méthode est la même. Dans le cours des ingénieurs électriciens, il y a une centaine de machines de toute sorte, les derniei'S modèles brevetés dans le monde entier, et qui seront remplacées dès que d'autres plus perfectionnées les auront détrônées : cela coûte par an des centaines de mille francs à l'Institut. Vous
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trouverez la même abondance, le même souci de nouveauté dans tous les laboratoires de chimie, de physique, de biologie, de géologie, de minéralogie.
J'aime cet enseignement réaliste. Je le crois plus fécond que Tautre. Il ne conduit pas nécessairement à de grandes découvertes scientifiques, mais il paraît souverain dans les applications. Il y a toute une famille d'esprits qui ont besoin de voir pour comprendre, et pour lesquels les chiffres sont de la métaphysique, et les théories, de la littérature. Il leur faut des abstractions vérifiées par des réalités palpables. Ils ne comprennent qu'avec leurs yeux. N'est-ce pas là ce qui explique que, même chez nous, tant d'inventions industrielles pratiques ont été faites par des ouvriers ou des contremaîtres, et non par des ingénieurs?
Quoi qu'il en soit, voilà une école scientifique comme j'en eusse souhaité une pour moi-même, au temps où, par des méthodes ingrates, on me fit haïr les chiffres et les sciences, quand j'aurais pu si bien les aimer.
Nous allons maintenant au Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre, « le plus grand du monde », me dit un fonctionnaire de l'immeuble.
Il est à deux pas de l'Institut technologique. Et je crains, avant d'y entrer, que les méthodes que je viens de relater, si vraies pour l'industrie, n'aient pénétré ici — où elles deviendraient fausses I
En tout cas, ce n'est pas dans la classe d'opéra qu'il y aurait quelque danger de les voir s'insinuer. Le maître de cette classe est le signor Cimboni, un
petit homme tout en cheveux éparpillés et dressés sur la têle, l'Italien symbolique, exubérant et démonstratif. Quand nous entrons dans sa classe, il est en train d'accompagner un élève qui chante un air italien; sur le piano, toutes les partitions de Verdi. L'élève est blond et porte des lunettes d'or. Le professeur le stimule, essaye de lui infuser de la chaleur. Une petite scène se dresse contre le mur, où deux ou trois personnages peuvent évoluer. Dessus, il y a un casque, un sabre de bois, un tambourin, et, sur une chaise, un vieux domino bleu fripé.
Le signor Oreste Bimboni nous accompagne aimablement à travers les couloirs et les classes. IV nous montre avec fierté la quantité vraiment énorme de pianos et d'orgues à soufflet que renferme rétablissement. Il y en a partout, une centaine pour le moins. On ne sait où les mettre. Dans chaque détour de couloir, j'en vois deux ou trois serrés les uns contre las autres, dans les angles, sur les paliers, partout'. Les classes de pianos sont nombreuses : dix-huit professeurs les dirigent. Dans chaque classe, deux pianos. Un peu partout, j'en trouve de démontés, en quantité. Un immense tas de cordes métalliques, de boyaux et de petits marteaux de feutre, s'élève dans un coin. Je m'enquiers de leur usage. Ils servent à des leçons de choses : les élèves démontent et remontent les pianos pour bien en connaître la structure et apprendre à les accorder eux-mêmes. Les programmes d'études comprennent ces exercices cbiigatoires! Il y a douze orgues à tuyaux dans les classes et un grand orgue — « ce qui est plus du double — dit la brochure qu'on m'a remise — du nombre d'orgues réunis sous n'importe quel autre toit dans
le monde ». Ces orgues marchent à rélectricité, c'està-dire que Fair introduit dans l'immeuble pour la ventilation est repris, au moyen d'appareils ingénieux, pour actionner les soufilets des instruments. Nous ouvrons quelques portes; devant un orgue aux longs tuyaux dorés, un jeune nègre s'escrime avec ardeur de ses mains et de ses pieds agiles; dans une salle à côté, c'est une jeune fille à lunettes qui joue un air lent et religieux.
Le Conservatoire contient 80 professeurs, dont 48 de piano, 2 d'orgue, 14 de chant, 4 d'opéra, de mimique, de danse et d'escrime; S de langues (italien, allemand, français), — le professeur de français est naturellement un Allemand, comme presque partout en Amérique, — 5 de violon, violoncelle et contrebasse; 8 d'instruments à vent; les autres sont des professeurs de composition, de solfège, de littérature, de rhétorique, d'histoire, d'expression, d'interprétation artistique, de développement de la voix parlée.
Il y a un cours de journalisme musical, de critique et de littérature musicales. Ce cours, dit le programme, comprend la connaissance générale de lous les chefs-d'œuvre du répertoire classique, la connaissance pratique des instruments de l'orchestre et de leur usage dans les œuvres modernes; la compréhension des différentes écoles de composition et la technique des exécutions; des exercices pratiques de critique et d'études, et toute la routine du travail journalistique. Ce n'est pas pour dire du mal de mes confrères européens, mais je crois qu'il y a là une idée : l'élaboration des compétences. Devenir compétent, quel rêve! Je sais bien qu'il ne suffit pas de
savoir faire l'anatoraie d'un piano pour jouer dans le sentiment une sonate de Chopin, ni de savoir lire une partition à livre ouvert pour juger de la valeur dramatique d'une simple phrase musicale; mais enfin ce serait quelque chose, dans l'anarchie où nous vivons, que de connaître un tantinet des œuvres du passé avant déjuger celles du présent. Et puis, voyez quelle autorité ! On sort de là avec un brevet de critique, presque de professeur de goût... Et — côté pratique — on trouve immédiatement un emploi.
« Car il y a, dit la brochure, des demandes croissantes de critiques musicaux expérimentés dans toutes les villes des États-Unis. Quelques-unes d'entre elles, môme parmi les plus grandes, sont à présent très pauvres à cet égard, les besoins étant beaucoup plus grands que les offres. »
Pour obtenir un diplôme de gradué du Conservatoire, ou de professeur, d'autres cours, outre les cours ordinaires, sont ouverts aux postulants, à l'université de Boston. Ce sont ceux de langues modernes et anciennes, mathématiques et sciences naturelles, géométrie, trigonométrie, physique, chimie, biologie, histoire, littérature, droit, économie politique, psychologie, logique, théorie de la connaissance, principes de métaphysique, éthique.
Comme on le voit, le programme est assez complet... Je voudrais bien savoir ce qu'en pensent nos professeurs de contre-point I
Le Conservatoire est très peuplé : 2,000 élèves! Parmi ces 2,000 élèves, la plus grande partie n'es: composée, naturellement, que d'amateurs. Les conrs sont pnynnl>. La moyenne des prix est de 250 dollars (1,250 francs) par année, sans compter les leçons
particulières. Les femmes sont reçues dans toutes les classes : il y en a beaucoup dans les classes de violon. Il y en a même dans les classes de piston et de trombone.
Le budget du Conservatoire est de 300,000 dollars (1,500,000 francs). L'immeuble a coûté 600,000 dollars (3 millions). Il a été bâti en un an. 11 est fort bien aménagé, en vérité. Il comprend uu magasin d'instruments, et un comptoir de musique. Postes, télégraphe et téléphone au rez-de-chaussée !
A proximité du Conservatoire, trois grands bâtiments ont été construits — à l'épreuve du feu, « fireproof » — pour loger les élèves femmes dont les parents ne résident pas à Boston. Des chambres meublées, avec salle de bain, sont à leur disposition, à raison de 40 à 60 francs par semaine. Les bâtiments renferment des salles à manger, des salons de réception, une infirmerie.
Les élèves femmes qui n'habitent pas ces bâtiments sont tenues de justifier qu'elles habitent avec leurs parents, ou dans des familles strictement « privées », où elles sont pourvues du logement et de la table.
Et c'est ainsi que se forment, pour l'édification de la vieille Europe, les pures Elsas américaines I Mais où entraîne-t-on Carmen et Aïda?
L'État a fondé en France, à Joinville, une école de gymnastique qui pourvoit l'armée française de professeurs et de moniteurs. Et nous considérons cela comme un luxe peut-être inutile. Une dame de Boston a fondé toute seule, de sa propre volonté et de
son initiative, une école normale de gymnastique pour jeunes filles. Il y a là quatre-vingts jeunes Américaines, sorties des hautes écoles, âgées par conséquent de dix-neuf à vingt ans, qui ont décidé de passer deux ans à apprendre la science des mouvements et des sports pour aller la répandre à travers l'Amérique. Vingt professeurs sont attachés à l'institution. Les élèves payent 750 francs par an pour l'enseignement seul, plus une centaine de francs pour les livres et les instruments de dissection (sic), 50 francs de vêtements spéciaux et ii fr. 25 de chaussures.
Je suis arrivé pendant une leçon. Au milieu d'une grande salle garnie de tous les appareils possibles de gymnastique, une quarantaine de jeunes filles, âgées de vingt à vingt-trois ans, habillées d'amples costumes de bicyclistes bleu marine, grimpaient à des cordes, escaladaient des échelles ou sautaient pardessus des chevaux en bois. Puis, alignées sur deux rangs, elles obéissaient à la voix frêle, mais impérative, d'une monitrice, levaient les bras, les étendaient, fléchissaient sur leurs genoux, se courbaient, se redressaient, tournaient la tête, marchaient au pas, d'un pas rigide et net comme celui des soldats allemands, et s'arrêtaient court, les pieds joints.
Il y en avait, parmi elles, de jolies, et toutes étaient fraîches.
Puis ce fut le cours de « danse esthétique ». Un jeune homme se mit au piano sur une estrade et joua une sorte de valse lente. La monitrice indiquait l's mouvements que les élèves imitaient : c'étaient des mouvements arrondis des bras, des jambes, en avant, en arrière, des ronds de jambes gracieux, des
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inclinations du buste à la manière des ballerines; une danse souple avec des pas de polka très dessinés et des gestes en amphore qui semblaient suivre la musique. Je demandai si on enseignait la s danse eslhétique » dans les collèges déjeunes filles?
— Dans tous à présent, me fut-il répondu.
Je m'informai du sens et de l'utilité de cette classe.
— C'est une application de la gymnastique, me dit-on, pour enseigner la coordination des mouvements et le sens du rythme. Les mouvements sont plus compliqués, moins localisés, plus affinés que dans la gymnastique proprement dite. Les résultats pratiques obtenus sont la grâce, l'aisance des gestes et du port, avec une augmentation considérable de l'endurance.
— Et quel est le programme de vos cours? L'aimable dame qui me renseignait envoya chercher une brochure et me la tendit. J'y lus :
1" année : Physique, avec démonstrations, 30 heures. — Chimiêy avec travaux de laboratoire, 45 heures. — Histologie et physiologie, avec laboratoire, 45 heures. — Théorie de la gymnastique, iOO heures. — Anatomie descriptive, 86 heures.
— Accidents, avec instruction pratique de pansement et de bandage, 15 heures. — Instruction gymnastique, quotidienne.
— Cours quotidien d'enseignement. — Gymnastique corrective et cours de massage, 45 heures. — Jeux gymnastiques, 45 lienres. — Enseignement de la danse esthétique, 30 heures.
— Natation, 12 heures.
Le programme de la deuxième année ne diffère de celui de la première année que par la répartition des heures et l'addition de quelques cours nouveaux : anthropométrie, symptomatologie, psychologie et escrime.
Je lus ces programmes avec un peu d'élonnement. Était-il possible qu'il fallût étudier tant de choses pour enseigner à se mouvoir et à développer les corps?
— Toutes ces études se justifient fort bien. La chimie est une préparation à l'étude de la physiologie, et il faut savoir la physiologie en détail si l'on veut enseigner intelligemment la gymnastique. Aussi nos cours sont-ils très complets.
Qu'on en juge.
Dans le laboratoire, on étudie au microscope Thistologie de Tépithélium, des cartilages, des tissus et des os, les éléments constitutifs du sang et de la lymphe. On dissèque des animaux; on fait l'ostéologic de l'épine dorsale, du crâne, du thorax, des pieds et des mains. On étudie le fonctionnement du cœur, des artères, des veines, des organes de la nutrition, de la digestion, de la respiration, le système nerveux, la sécrétion et l'excrétion.
On estime que les élèves ont besoin de savoir comment redresser une formation anormale du corps par des exercices et des massages, comment l'éviter par l'usage exclusif des mouvements naturels; comment -se comportent les muscles et les organes durant les exercices; et c'est pour cela que l'anatomie, l'histologie et la physiologie leur sont enseignées. On les conduit dans des hôpitaux d'enfants pour la démonstration clinique des difformités et leur traitement. Dans les cours d'hygiène, on leur enseigne l'hygiène de l'habillement et des bains, les précautions à prendre contre les rhumes et autres maladies inflammatoires; on leur parle de la nourriture, de la fatigue, du repos et du sommeil.
Il faut aussi que les futurs professeurs soient aptes
à juger rapidement des symptômes de maladie qui peuvent atteindre leurs élèves, et même à décider si elles doivent ou non se livrer à tel ou tel sport, sauf à en référer à un médecin dans les cas douteux. Et c'est pourquoi on leur enseigne à distinguer entre les maladies aiguës et chroniques, on leur explique les maladies constitutionnelles, le rhumatisme chronique, musculaire, la goutte, le diabète, le rachitisme, l'obésité, la tuberculose, les maladies plus communes du système respiratoire, digestif, vasculaire et urinaire, les signes de Tanémie primaire et secondaire, les maladies des « pelvic organs ».
Pour compléter leurs études, elles vont à tour de rôle dans les écoles de Boston ou des environs et sur les pelouses de jeux, et font les cours elles-mêmes, sous la surveillance et la critique pédagogique des maîtres.
L'étude de la psychologie les initiera à la vie mentale, les entraînera à des habitudes d'observation et d'analyse, nécessaires à l'art d'enseigner.
Il y a aussi le cours d'athlétisme, c'est-à-dire de sport. On conduit les élèves chaque semaine dans un champ de jeux, près d'une rivière, et on les entraîne à tous les sports possibles : le canotage, le tennis, le hockey, le basket-ball, etc., etc., de façon à les familiariser d'abord personnellement avec tous ces sports, et ensuite à leur permettre de les installer partout où elles seront appelées à enseigner. Elles apprendront les lois qui régissent les raatches intercollégiaux, les modes d'entraînement et d'organisation de l'athlétisme en général.
J'ai dit plus haut que, pour être admis à l'École normale de gymnastique de Boston, il fallait justifier
d'une éducation générale équivalente à celle qui est requise pour la graduation dans les hautes écoles d'où on sort généralement à dix-huit ans. De plus, chaque postulante doit se soumettre à un examen physique. La moindre infirmité, la moindre maladie, le moindre désordre de santé est un cas d'exclusion. Eniin, elle doit passer au service d'anthropométrie pour y être mensurée. Les appareils dont on se sert là, comme dans tous les gymnases américains, sont des appareils français, très ingénieux, inventés et fabriqués par Demény. Ils tracent la forme totale du corps humain, depuis la tête jusqu'aux pieds; ils mesurent et dessinent la force de respiration et d'inspiration, la largeur et l'épaisseur du corps. Les schémas d'entrée sont comparés de temps en temps avec les schémas successifs. On y voit par conséquent, à un millimètre près, les progrès ou les déperditions, cequipermet d'en rechercher les causes et, s'il y a lieu^ de les combattre.
Depuis dix ans, l'école a formé 260 professeurs femmes, qui sont aujourd'hui répandues à travers toiis les États-Unis d'Amérique, où elles enseignent la force, l'agilité, la souplesse et la grâce à des milliers de jeunes filles.
Et voilà.
J'avais épuisé tous les renseignements possibles. Les exercices étaient terminés.
L'œil brillant, la joue en feu, le front mouillé de sueur, la bouche entr'ouverte dans un joli sourire de contentementetdesanté, les jeunes futures maîtresses, d'un pas agile, couraient vers la douche, où mes yeux les quittèrent.
(suite)
Une maison de correction pour les alcooliques. — A Foxboro. — Cure mentale et cure physique. — La gymnastique suédoise. — Le théâtre de détenus. — Sourds-muets alcooliques. — Le puritanisme. — La Nouvelle-Angleterre. — Difficulté dese procurer de la bière ou du viji. — Discipline exagérée. — Le mauvais hôtelier. — Voyageur affamé. — La salle à manger est fermée. — Défense de siffler dans les rues, de parler haut et de rire. — Les lois bleues. — Condamnations invraisemblables.— L'homme tombé à l'eau. — Défense d'allumer du feu le dimanche. — Défense de fumer dans les rues, — Le fouet public. — Culte exaspéré de la volonté. — L'œuvre admirable des premiers colons puritains. — Luttons contre le diable.
Je gagne, à une heure de Boston, une petite bourgade qui s'appelle Foxboro. C'est là que l'Etat envoie, dans un asile spécial nouvellement installé, les ivrognes invétérés, après plusieurs condamnations préalables. On les appelle : dipsomaniacs et inehriales. On m'avait dit que l'établissement de Foxboro était le plus nouveau, le dernier cri de la correction et du redressement scientifique, et j'ai voulu voir Foxboro,
Au milieu d'une vaste plaine solitaire, maintenant couverte de neige, s'élèvent cinq ou six bâtimenis de briques rouges, précédés d'une construction en bois, plus petite, qui renferme les bureaux de l'administration.
L'un des médecins de l'établissement me guide. Il me montre d'abord la salle à manger avec ses dix longues tables, la boulangerie, la blanchisserie mécanique; dans ce département, les professionnels sont aidés par les détenus, que l'on reconnaît tout de suite à leur air méfiant et sombre.
Gomme je n'aperçois ni geôle ni barrière, je m'en étonne.
— Nous ne tenons nos « malades » sous clef que le premier mois, me dit mon guide. Passé ce délai, en dehors des exercices obligatoires^ ils peuvent circuler librement dans l'asile et ses dépendances, sur parole. Ils nous donnent leur parole d'honneur qu'ils ne s'évaderont pas, et cela suffit.
— Aucun ne s'échappe jamais?
— Si, quelquefois. Mais souvent ils reviennent d'eux-mêmes. On n'envoie ici que les malades qui sont susceptibles de guérison. Les autres sont reçus dans les asiles d' « insanes ». C'est très utile pour le progrès et l'émulation des autres. Autrement, les mauvais découragent les bons.
— Combien de temps les conservez-vous ici?
— Ils y sont envoyés pour deux ans par le^ juges. xMaissi nous constatons qu'après un an, par exemple, ils sont guéris ou à peu près, nous pouvons, sur leur demande et celle de leur famille, leur donner la liberté conditionnelle. A la première faute connue, ils sont réintégrés avec augmentation de peine. Nous sommes
fréquemment obligés de résister, dans l'intérêt mémo des malades, aux sollicitations quelquefois pathétiques de leurs parents ou amis qui demandent prématurément leur liberté. Il y a de bonnes natures qu'un très court séjour ici, l'hygiène, l'exercice, paraissent avoir guéries comme par enchantement. Mais il faut se méfier, car la cure souvent n'est qu'appeirente, et ils perdraient bien vite, à l'air libre, tout le bénéfice de notre traitement.
c Le temps nécessaire pour guérir un dipsomane est variable. La volonté l'a quitté, le contrôle sur soi-même n'existe plus, et sans doute un contrôle étranger est nécessaire. Mais il faut aussi lui laisser une certaine liberté. Sa coopération est indispensable à la guérison. C'est pour cela que, au bout d'un mois, nous lui donnons le droit de se promener libremeni dans l'asile et à travers les pelouses.
— En somme, quel traitement suivent-ils ?
— Quand ils arrivent, le premier soin est de leur donner un bain et de les mettre au lit. Puis on les purge et on leur administre du bromure. Comme ils ont tous l'estomac fatigué, nous leur ordonnons la diète. Ils ne boivent que du lait pendant deux ou quatre semaines, ou même davantage, selon lenr état, car très souvent, quand nous les recueillons, ils n'ont pas mangé depuis quinze Jours. Ils ne vivaient que d'akool.
<i Le traitement proprement dit commence seulement lorsque l'appétit leur est revenu et qu'ils sont dispos.
— Mais quel est-il, ce traitement?
Et le jeune médecin m'explique ceci : Talcoolique est un malade, qui s'est peu à peu empoisonné et qui
a besoin de remettre son corps à neuf; mais il est aussi un malade qui a perdu le sens de sa volonté, de sa dignité et la faculté de l'attention. Il faut donc lui faire suivre un double traitement, ou du moins un traitement qui le cure mentalement et physiquement.
Pour le corps, j'ai énoncé les premiers soins qu'on lui donne. Sitôt debout, durant les saisons propices, il travaille à la ferme de l'hôpital, sous la direction d'un surveillant. Il laboure, bêche, apporte le fumier, sème, plante, coupe les arbres, sarcle, ratisse, cueille ks fruits, soigne les étables, ramasse les œufs, etc., etc. L'hiver, il travaille à l'intérieur de l'hôpital aux choses de son métier, ou bien, s'il n'en a pas, il fabrique des balais. Il est tenu de se lever à six heures et demie du matin, de prendre ses repas à des heures régulières, et de se coucher à neut heures, car à cet instant toutes les lumières s'éteignent. De plus, une heure par jour on l'oblige à faire de la gymnastique suédoise, systématique et progressive. Le professeur, M. Ernest Herraann, mensure chaque malade, un médecin l'ausculte, une fiche est dressée à son nom. On a l'indication de la largeur de sa poitrine, de la dimension de ses bras, de ses jambes, de ses muscles, afm de pouvoir en suivre les progrès.
Cette gymnastique suédoise est, en somme, le clou du système. On est convaincu, à Foxboro, que Teffort «"épété, l'attention soutenue, nécessaire pour les exercices, va redonner au malade la volonté, la présence d'esprit, la perception nette des choses, le contrôle de soi qu'il avait perdus et sans lesquels il ne pourrait lutter contre son vice... Et si, peu à peu, il redevient fort, adroit, rapide, son orgueil renaîlra, la notion de ses devoirs envers soi-même, envers les
siens, envers la société, sera restaurée en lai. Il aura l'énergie d'éviter les mauvaises fréquentations et de fuir les tentations. C'est à cela, c'est à l'action de l'exercice physique que l'hôpital de Foxboro attribue la plus grande part des cures qu'il a faites.
Quelle est la somme de vérité contenue dans cette théorie? La privation de boisson pendant deux ans, le plein air, l'hygiène, ne sont-ils pas les facteurs les plus importants de la cure ?
Je livre ce problème intéressant à nos spécialistes de Sainte-Anne et de Charenlon, où l'on traite les alcooliques comme des fous.
Mon guide me dit :
— ^ Si vous voulez assister à un exercice, je vais vous conduire dans la salle de gymnastique ; c'est l'heure.
Il me dirige vers une vaste salle remplie d'agrès, de cordes, d'échelles, de massues, de tremplins, de sautemouton, de balles, etc. Au fond, une petite scène se dresse. C'est là que, de temps en temps, les malades jouent des pièces et chantent entre eux, ou bien que des personnes dévouées leur font des lectures et des conférences. Les décors — il faut les voir! — ont été peints par les alcooliques eux-mêmes.
Mais voici la classe qui commence. Une trentaine d'hommes de tout âge, depuis vingt ans jusqu'à soixante, entrent au pas, tète nue, se mettent sur trois rangs et demeurent immobiles. Ils sont vêtus uniformément d'une vareuse grise et d'un pantalon gri? retenu à la taille par une ceinture noire, et chaussés de pantoufles noires à semelles de caoutchouc.
Pauvres gens ! Je me surprends à les plaindre... Un instant je me demande pourquoi — si c'est de les voir
BOSTON s:
maJades, ou de les deviner humiliés. Les voilà qui obéissent docilement aux commandements impératifs, rapides et entraînants du professeur, les vieux comme les jeunes. Ils renversent la tête en arrière, bombent la poitrine et respirent largement; ils essayent de se t?air sur une jambe, puis sur l'autre; certains n'y arrivent qu'au prix de grands efforts qui les essoufflent et les font suer tout de suite. Je conserve devant les yeux le portrait d'un homme d'une soixantaine d'années, fort, chauve, à la grosse moustache grise, et qui peinait consciencieusement : « Une, deux! Une, deux! » Elle médecin me dit que c'est un ancien capitaine de pompiers du Massachusetts, tombé là et qui voudrait tant se guérir I
A côté de lui, un jeune homme de vingt ans peutêtre, la face rasée, maigre, garde sur les lèvres une sorte de vague sourire hébété, et manœuvre avec difficulté.
La plupart sont coiffés correctement, la raie bien droite, les cheveux bien aplatis, avec une mine sérieuse et grave d'Anglais. L'un surtout, avec sa moustache blonde et ses yeux bleus, a un air de distinction parfaite. Je demande quel fut l'état social de la plupart de ces pauvres gens. Il y a de tout : un médecin militaire, des photographes, un clergyman, des ingénieurs, des épiciers, des cordonniers, des perruquiers, des employés, un journaliste, etc., etc. Et tous tâchent de leur mieux à obéir aux commandements. A présent, allongés à terre, ils essayent de laire des rétablissements sur les mains; puis je les vois encore qui courent comme des gamins après un ballon qu'ils doivent faire passer entre leurs jambes et se transmettre de l'un à l'autre pour le conduire le plus
vilepossibleàrexlrémitédelasalle.ELilssedépêchent! Et ils s'amusent! Car ici il y a du sport, et, en eux, le goût sportif de la race se réveille.
Bientôt ils n'en peuvent plus, le professeur les arrête par ces mots.
— Thank you very much, gentlemen !
Et les voilà courant, en sueur, vers la douche. Là, dans un vestiaire bien aménagé, ils se déshabillent en hâte; la piscine s'emplit soudain de vapeur chaude, pour éviter les refroidissements, et les trente dipsomaniaques se dressent chacun sous une douche d'eau froide qui leur cingle la peau. On entend des cris : ce sont les nerveux qui ne peuvent s'habituer à l'eau froide. Quelques minutes se passent, et dehors je retrouve certains d'entre eux disséminés librement sur la pelouse, vêtus de leurs habits de ville, fumant leur pipe ou leur cigarette, roses et frais comme de braves bourgeois.
Nous continuons notre visite par les dortoirs de quinze lits, de huit lits, les chambres spéciales pour un seul malade, car il y a des pensionnaires libres, des gens qui demandent spontanément à entrer à Foxborol Mais comme on ne peut les y admettre qu'après une condamnation, eux ou leurs parents vont solliciter du juge compétent un jugement qui leur permette de s'y faire recevoir.
— Ce sont des gens faibles, me dit le docteur, et qui n'ont pas assez de volonté pour lutter seuls centre leur vice, mais à qui il reste assez de conscience pour vouloir s'en défaire et qui ont besoin d'un entraînement et d'une surveillance. En entrant, ils versent un cautionnement de 500 dollars (2,500 francs) qui est perdu pour eux s'ils se sauvent.
Je m'informe si jamais il entre de l'alcool à Foxboro.
— II y en a qui réussissent à s'en procurer, je ne sais comment. Mais quand on les prend, on les remet sous clef et la promenade leur est défendue.
Les couloirs et toutes les pièces sont chauffés à la vapeur sèche.
Nous traversons des salles de conversation où des malades se tiennent assis sur des chaises, causant entre eux, jouant aux échecs, aux cartes, ou lisant. Sur les murs, on a collé des maximes imprimées en gros caractères :
N'estTme jamais comme à ton avantage quelque chose qui te ferait manquer à ta parole et au respect de toi-même.
Marc-Aurèle.
Il n'y a rien à chercher dans la vie que le caractère et la
probité. CicÉRON.
— Malgré ces bons avis, y en a-t-il qui se refusent à travailler ou à se plier aux exercices?
— Gela arrive, mais assez rarement. Quand le cas se présente, on met les paresseux à l'infirmerie et on leur applique le régime du lait pour toute nourriture. Ils ne résistent pas longtemps !
— Et quel est leur régime o-rdinaire?
— L'été, beaucoup de légumes et du lait en abondance; l'hiver, de la viande, du pain et de l'eau de source; du café le matin et du poisson le vendredi.
— Voilà donc toute la cure? demandai-je au jeune docteur.
— Oui. Il faut y ajouter, pourtant, la lecture. Nous avons installé à cette fin des bibliothèques dans chaque salk commune. Nous jugeons nécessaire de distraire
le plus possible les malades de la pensée de leur ancien vice, et de leur éviter les conversations dégradantes que ces cerveaux affaiblis ne pourraient manquer d'avoir entre eux. De plus, l'habitude de lire, si nous réussissons à la leur donner, sera une arme puissante contre le désir de boire, quand le malade aura quitté l'hôpital...
— Je me permets d'en douter, fis-je.
— Nous devons l'essayer quand même, répondit le jeune savant. Mais ils ont aussi d'autres distractions : leur théâtre, par exemple. Cinq ou six fois par mois, il y a des dames de bonne volonté qui viennent leur donner des séances musicales de piano, de violon, de chant, ou bien leur faire des conférences. L'an dernier, une dame leur a fait le récit des beautés de l'Exposition de Paris en 1900, en l'accompagnant d^ projections; une autre a parlé de son voyage à bicyclette sur les côtes de la Méditerranée et dans la France centrale; il vient aussi des mandolinistes, des ventriloques et des escamoteurs. Le dimanche, il y a une prédication.
— Et finalement, quels sont vos résultats?
— Voici nos statistiques dernières : sur 324- pensionnaires mis en liberté, nous en avons eu l'année dernière 117 qui paraissaient devenus entièrement abstinents, soit 36 p. 100; 129 qui boivent comnie auparavanl, soit 89 p. 100; 36 qui sont en progrès et boivent moins, soit 11 p. 100; il y en a 36 dont nous avons perdu la trace et 6 qui sont morts dans l'année. »
Notre tournée et mon enquête étaient terminées. Mon guide me reconduisait à travers les pelouses couvertes de neige, dans le froid du crépuscule qui tom-
bait brusquement. Nous croisâmes trois personnes, dont l'une portait des lunettes d'or :
— Celui-ci est un de vos confrères, me dit le médecin, un journaliste des environs; les deux autres sont des sourds-muets. Tous trois sont des alcooliques.
Que pouvaient-ils bien se dire?
D'où vient qu'en un pays neuf comme l'Amérique, peuplé de millions de Latins, on soit, malgré tout, forcé de convenir que les mœurs et l'esprit général ne se sont pas latinisés? M. Cambon, l'ambassadeur de France, qui sut faire tant regretter son départ de Washington, soutient, et c'est une de ses thèses favorites, que l'Amérique n'est pas anglo-saxonne, et il donne à l'appui dix raisons qui toutes paraissent excellentes. Mais soutiendrait-il que la morale et les idées des Étals de l'Est américain, le long de la côte, de New-York au Canada, ne sont pas fortement imprégnées de puritanisme? On y trouve, certes, beaucoup d'esprits libres; mais, à New-York même, la presse critique ne dénonçait-elle pas, il y a quelque temps, comme immorale, Magda, une pièce que jouèrent à travers le monde Mme Sarah Bernhardt et Mme Duse, et que Paris et Berlin vantèrent, au contraire, comme hautement morale et hardiment réformatrice 1
Parmi les impressions que reçoit l'étranger qui parcourt l'Amérique, celles que suscitent en lui les mœurs et les idées sont peut-être les plus profondes. Il finira par s'habituer au mouvement et au bruit de la rue, à la froideur et à l'indifférence des gens, à la
brutalité des foules, mais il restera plus longtemps en arrêt devant les idées et les mœurs.
Quelle est donc, chez ce peuple indépendant et libre, dont les traditions devraient être si multiples et si contradictoires, la raison de cette sorte de rigueur extérieure, de cette sévérité générale qui pèse sur tout ce qui se voit, de cette obéissance à la règle qui devient à la longue obsédante et hostile?
Le voyageur étranger qui arrive dans le Massachusetts, le Connecticut ou le Maine, est incapable de discerner dès l'abord les traces de Tesprit puritain. A part le vin ou la bière qu'on se refuse à lui servir le dimanche, ou dans la semaine après onze heures du soir, ou même dans la journée si l'endroit où il se trouve est situé à moins de cent mètres d'une église ou d'une école, à part cette vexation qu'il finit par admettre en pensant que c'est une tentative de lutte contre l'alcoolisme, il n^aperçoit rien dans les mœurs ou dans l'aspect des gens qui choque son sentiment de liberté. Mais s'il fréquente un peu quelques milieux locaux, s'il peut causer librement avec des gens de souche anglaise, il perçoit peu à peu une moralité étrangère à la sienne, une sévérité de paroles et d'idées, un rigorisme^ demeurés dans son esprit comme un souvenir historique ou littéraire d'époques abolies...
J'en avais ressenti pour ma part les premiers effets dans une petite ville du Massachusetts, à Northampton, où l'hôtelier, grave et barbu, s'était inexorablement reîusé à me donner quoi que ce iiit à manger, sous prétexte qu'il était neuf heures du soir.
— La salle à manger est fermée depuis hait heures, se contentait-il de me répondre.
— Donnez-moi au moins un peu de viande froide et de thé?
— C'est fermé.
— Mais j'ai faim! insistais-je, et je vous paye 30 francs par jour.
— Si vous avez faim, allez manger dehors, vous trouverez peut-être un bar encore ouvert.
Il neigeait ; je fus obligé d'aller, à travers la ^ille, à la recherche du morceau de pain que me refusait mon hôtelier, puritain endurci, comme je l'appris ensuite et comme je l'avais supposé sans peine.
Mon deuxième étonnement, c'avait été à Boston, quand on me montra, affiché au beau milieu d'une avenue, un règlement imprimé de la municipalité, où il était défendu de parler haut dans la rue, de rire et de si'fler ! Je ne pus pas lire jusqu'à la fin, parce que le soir tombait, mais les premières lignes signifiaient assez l'esprit du document.
Je m'étais informé de différents côtés des origines de cet état d'esprit, et partout on m'avait répondu : c Vous êtes dans la capitale du puritanisme. Le Massachusetts a été colonisé par les puritains du Yorkshire. Ce sont les vrais colons anglais. Ils se sont répandus dans le Gonnecticut, le Maine, la Pennsylvanie, New- York, etmêmebeaucoupplus loin, etl'onpeut dire que ce sont eux qui ont donné le ton depuis deux siècles à l'Amérique entière. Car ce sont eux aussi qui sont allés défricher l'Ouest et fonder, avec les capitaux de Boston, les grandes villes et les grandes entreprises de cette partie du continent. Les lois qu'ils ont faites ont servi de modèles partout, elles n'ont jamais été abrogées, et si aujourd'hui on ne les applique plus, en réalité leurs traces subsistent dans les mœurs et
02 DE i\E\V-Y01lK A LA înOUVELLE-OULÉANS
dans les esprits. Et quoique de cerveau étroit, c'étaient tout de même de fameux hommes, b
Les non-puritains de la Nouvelle-Angleterre se répètent les interdictions des fameuses « Lois bleiiec » (Blue Laws) qu'implantèrent les passagers du May- Flower en débarquant sur le sol américain :
« Il est défendu de travailler, de faire cuire des victuailles, de faire son lit, de se couper les cheveux, de se raser le jour du dimanche.
« L'homme n'embrassera pas sa femme, la femme n'embrassera pas son enfant, le dimanche ou les jours fériés.
« On ne montera pas à cheval, on ne se promènera ni dans son jardin ni ailleurs, excepté avec dévotion pour aller à l'église et en revenir, le jour du dimanche. »
Et Ton cite des jugements rendus par les magistrats de la Nouvelle-Angleterre au dix-huitième et même au dix-neuvième siècle, en application de ces textes de la loi : un homme de Plymouth durement fouetté pour avoir chassé un dimanche; un autre condamné à 5 shillings d'amende pour avoir abattu des pommes un dimanche; une femme, Elizabeth Eddy, condamnée à 10 shillings d'amende pour avoir, le même jour, tordu et mis son linge à l'air; un paysan condamné à une amende pour avoir porté un sac de blé moulu chez lui, et le meunier également condamné pour avoir laissé prendre le sac; deux fiancés sont accusés et poursuivis pour s'être assis ensemble un dimanche sous un pommier dans le verger des parents de la jeune fille; le captain Kemble, de Boston, est mis au pilori pendant deux heures pour ses « impudiques et inconvenantes manières ». Or, qu'avait fait
le captain Kemble? Un dimanche, il avait embrasse sa femme qui rattendait sur le pas de sa porte, au retour d'un voyage de trois ans ! Et le criminel était un homme de richesse et d'influence, dit la chronique. Des quantités de condamnations sont relevées pour avoir circulé « sans nécessité » le dimanche. Un prévenu donne pour excuse qu'il allait visiter un de ses parents malade, son excuse n'est pas admise. En 1 831 , à Lebanon, dans le Connecticut, tout près d'ici, une dame se rendant chez son père est arrêtée au moment où elle allait entrer dans la maison, pour avoir voyagé sans nécessité le jour du sabbat.
Ce n'est pas tout ! On était condamné à 5 ou 10 shillings d'amende, selon les États, pour non-assistance aux offices. Un homme condamné pour ce fait plaide qu'étant tombé à l'eau le samedi soir très tard, et ne pouvant allumer de feu le dimanche pour sécher ses habits, il était resté au lit, car il n'avait pas d'autres vêtements : en dépit de ces explications plausibles, l'homme est condamné à être publiquement fouetté.
Il était interdit de fumer le dimanche et, dans beaucoup d'endroits, même la semaine. Il y a quelques années à peine, dans de petites villes de l'ouest du Massachusetts, il n'était pas permis de fumer dans les rues, ni le dimanche ni les autres jours.
La vie des puritains, on le devine, se ressentait de ces coutumes. Ils commençaient à fêter le sabbat dès le samedi soir. Après le dernier repas du samedi, le puritain catéchisait ses enfants et ses serviteurs, et allait prier dans sa chambre. Le matin suivant, après les longues prières en commun, il se retirait de nouveau dans sa chambre et lisait la Bible. Il allait ensuite au temple, et, au retour, s'enfermait pour la
méditation. On lui apportait un léger repas au milieu du jour, et il priait jusqu'à l'heure de l'office public de l'après-midi. Il s'y rendait avec toute sa famille et ses serviteurs — comme le matin — et, rentré à la maison, recommençait le sermon en famille. On priait. Puis, après le souper, on chantait un psaume, et l'on allait se coucher, après une dernière prière.
Qu'on se figure cette existence répétée durant toute Tannée, pendant toute la vie, reprise et imitée ensuite par les enfants, et, sans la comprendre, on pourra se figurer un peu la mentalité anormale, en marge de l'humanité, de la race puritaine. Avec cela, pendant les premières années, le rude travail de défrichement, la lutte constante contre les sauvages...
— Oui (me disait une dame née ici de parents puritains, descendants des premiers colons du Yorksliire, jolie et ardente comme uî^ie Florentine), oui, j'ai en moi, quoi que je fasse, un instinct de vivre et de jouir : cela prouve que je suis une bête. Mais j'ai aussi en moi un sentiment plus fort que mon instinct, un sentiment de discipline et de devoir qui maîtrise, comme avec un mors, ma matérialité. On m'a appris, toute jeune, que je ne devais pas faire ce qui me donnait trop de plaisir; aussi, quand je m'aperçois que je me passionne, je me réfrène et je m'arrête.
— Si votre instinct était vraiment fort, vous ne pourriez pas l'entraver.
— Je me dis : // ne faut pas, voilà tout.
Les dents serrées, le front plissé, le poing fermé, ma belle interlocutrice répétait :
— Il ne faut pas, il ne faut pas...
Je lui dis à quel point je trouvais cette morale abominable, si contraire aux lois naturelles de la vie !
— C'est possible, me dit-elle. Et peut-être, à mesure que je vieillis, je trouve que vous avez raison. Mais elle a été la morale de nos ancêtres, leur force,et je peux dire leur gloire. C'est grâce à elle que les héroïques émigrants du May-Flower, qui quittèrent au dix-septième siècle l'Angleterre pour leur loi et pour la liberté, ont pu fonder l'admirable colonie anglaise qui est devenue ensuite l'Amérique. Tâchez d'imaginer leur situation en débarquant sur le sol indien, avec leurs femmes et leurs enfants : des terres à défricher, des maisons à bâtir, des ennemis terribles à combattre et à surveiller jour et nuit, la vie de tous les jours à trouver... Quel stoïcisme et quelle énergie ne leur fallut-il pas î Vous vous plaignez que vous avez froid... et vous avez une pelisse, et vous trouvez dans les hôtels de quoi manger et le steam pour vous chauffer... Eux n'avaient rien... Et ce n'étaient pas des paysans endurcis à la fatigue et au froid ; c'étaient des hommes bien nés, des gentilshommes pour la plupart, et les femmes ne s'étaient jamais servi de leurs mains pour travailler. Et les voilà, du jour au lendemain, les hommes occupés à bâtir des maisons et des églises, les femmes à faire le ménage et à travailler la terre, tout en élevant leurs enfants ! Croyez-vous qu'ils eussent pu résister à une telle existence sans une foi profonde, une m.orale rigide et une volonté surhumaine? Cette foi, cette volonté, cette morale, transmises de génération en génération, agrandies et fortifiées, ont donné à noîre peuple de la Nouvelle-Angleterre une énergie sans égale et des reins d'acier... C'estla civilisation qui en a profité, et qui en profite encore.
— Soit, fis-je ; mais à présent qu'il n'y a plus de
sauvages et que ce sont les machines qui travaillent pour les hommes, et que vous avez le steam pour vous chauffer et les produits des quatre coins du monde pour vous nourrir, et des millions qui vous permettent le loisir et la douceur de vivre?...
Elle secouait la tête, ne voulant plus raisonner.
— Non, non, dit-elle encore, il ne faut pas être des bêtes, il faut toujours se posséder pour lutter contre le diable 1
Dîner d'hommes d'affaires. — Le gasconisme américain. — Un cri national. — The bestin the World l — Les usines Baldwin. — Une fabrique de locomotives monstre. — 2,000 locomotives par an. — Description des ateliers. — Les machines travaillent. — L'ouvrier fainéant. — Fonderie àd cloches. — Salaires enviables. — Les meilleurs frappeurs d'enclume. — Les nègres à l'index. — Les forgerons les repoussent, les maçons les acceptent. — Le capital s'associe les capacités. — 60 locomotives fournies aux Compagnies de chemins de fer françaises en un an.
Un quart d'heure avant d'arriver à Philadelphie, la ville du fer s'annonce par d'immenses façades éclairées de mille couleurs par la réverbération des fournaises; il y a des rangées de fenêtres bleues, d'un bleu idéal de féerie, il y en a de mauves, il y en a de rouges, il y en a de jaunes, et toutes aveuglantes de clarté.
Le soir même de mon arrivée, je dînais, un peu dépaysé, chez un des plus gros personnages de la
colossale Compagnie de chemins de fer de Pennsylvanie. Il n'y avait que des hommes à ce dîner, une vingtaine, et des hommes d'adaires seulement : c'étaient des banquiers puissants de New-York et de Philadelphie, un ancien ambassadeur des Etats-Unis, des présidents, des vice-présidents de sociétés de transports, tous de nombreuses fois millionnaires. Le couvert était remarquable. Une massive vaisselle de vermeil, style Empire, alternait avec des porcelaines rares et compliquées, de toutes couleurs. Un jeu d'orgues de verres en cristal taillé étincelait devant chaque convive. La table était couverte de bégonias roses minuscules. Les vins étaient bons.
Le repas fut copieux et cordial. C'est ce jour-là que je fis la remarque que les Américains fmissenr par prendre le langage de leurs réclames : « Ceci est la plus belle, la plus rare, la plus grande chose qu'il y ait au monde. » Dans notre pensée à nous, lorsque nous disons : « Il n'y a rien de meilleur au monde », cela signifie seulement que, pour le moment, c'est la chose que npus préférons. Dans la pensée des Américains, cette lormule implique l'idée de comparaison et d'écrasement.
Entraînés, par les besoins colossaux d'un peuple sans cesse croissant, à faire grand, démesuré, chacun de leurs efforts produit, en eifet, un résultat de quantité écrasant pour la vieille Europe. Et ils ont sans doute les plus vastes usines, les plus grandes ralTineries, les plus grands réservoirs de pétrole, les plus grandes fabriques de tout ! Mais pourquoi l'eau minérale qui est devant moi serait-elle « la plus pure du monde », comme l'alTirme naïvement son étiquette?
Pourtant, il faut bien se rendre à révidence, les statistiques sonl là, les usines Baldwin que Ton me conseilla de voirie lendemain sont bien les plus colossales usines de locomotives du monde. Vais-je essayer de décrire cette chose formidable? je ne saurais. Je n'y ai passé que quelques heures, et il faudrait y vivre une semaine pour prendre contact ayec le monstre, comprendre ses gestes et son vacarme de cataclysme.
Je vous donnerai seulement les quelques indications que je tiens de l'aimable ingénieur français, M. Lefebvre, qui guide ma promenade.
Les usines Baldwin occupent 13,000 ouvriers; les ateliers sont ouverts jour et nuit.
On y fabrique entre 1,500 et 2,000 locomotives par an î
Quand nous entrons dans l'atelier de montage par où nous débutons, j'ai la sensation que jamais de ma vie je n'ai entendu un tel bruit. Il y a vingt, trente chaudières de locomotives dans lesquelles et sur lesquelles des centaines d'hommes frappent de terribles coups de marteau. Mon crâne résonne douloureusement, comme sous des coups de pierre. Impossible de dire ni d'entendre un mot. On se contente de gestes; encore a-t-on à peine envie d'en faire, tantl'énormité du spectacle etdu bruit vous opprime. Mon guide me fait signe de regarder en l'air : deux grues de cinquante et cent tonnes, installées au spmmet du bâtiment, transportent des locomotives complètes, d'un bout à l'autre de l'atelier. En voilà une, suspendue à 20 mètres au-dessus de nos têtes, avec ses roues, qui se balance lourdement en avançant avec lenteur. Un seul homme qui presse un bouton électrique suffit à cet effort effrayant. On songe
malgré soi qu'elle pourrait tomber, et on est gêné de se sentir dans son plan...
Nous passons dans l'atelier de perçage. Huit énormes plaques de tôle sont couchées l'une sur l'autre sous une machine. Une sorte de large vrille les mord et les perce en quatre endroits difîerents. Deux ouvriers sont là qui les regardent, les mains dans les poches. De tous côtés, d'autres machines, horizontales, verticales, font leur besogne de perceuses, lentement. Le sol est jonché de copeaux de fer. Nulle part, l'ouvrier n'a l'air de faire un effort.
Ici, on cintre. Des plaques de tôle, épaisses de 2 centimètres, passent sous un laminoir gigantesque qui les ploie comme du carton. Là, on coupe des feuilles de fer comme du beurre. Cinquante, cent tours aux roues démesurées tournent, les uns à toute vitesse, les autres lentement, creusent des cylindres d'acier, scient et grincent. Partout des grues fonctionnent, soulèvent et déplacent de lourdes pièces, des pilons frappent le fer, partout des forges et des volants qui ont le vertige et vous le passent. Et des machines silencieuses rabotent de larges surfaces d'acier d'une marche continue et automatique. Quand elles ont raboté un millimètre ou un demi-millimètre sur toute l'étendue de la plaque, le rabot revient de luimême à son point de départ, s'abaisse de la hauteur nécessaire et recommence. Un ouvrier les surveille.
— Il pourrait aussi bien aller se promener, me dit l'ingénieur, et revenir dans une heure. La besogne serait faite.
Nous enjambons des tas de bielles et de roues de locomotives. Deux ouvriers sont en train de monter les bandages d'acier sur les roues. Il reste de petites
bavures et de la rouille sm* le métal, dont la toilette ne me paraît pas achevée.
— Gela n'aaucuae importance, me dit l'ingénieur. Je sais bien qu'en France on passerait une journée à polir tout cela. En Amérique, on ne finit pas. Ça ne se paye pas ! Nous donnons trois couches de peinture à nos locomotives au lieu de douze que donnent les constructeurs français. Nous pensons que c'est là de l'argent mal placé.
— Pourtant les locomotives françaises ne durentelles pas plus longtemps ?
— Oui. Vos compagnies les font durer vingt et même trente ans. Ici, au bout de douze ans, nous les mettons à la réforme. Et nous préférons en changer. C'est ce qui fait qu'en Europe on a de vieux rossignols et qu'ici nous pouvons nous perfectionner constamment.
— Mais cela vous coûte plus cher?
— Non, car elles nous reviennent beaucoup meilleur marché que les vôtres, pour les raisons que je vous dis et pour d'autres encore. Ainsi, en France, on fait le foyer de la chaudière en cuivre, ce qui est très coûteux; ici, tout est en acier. Et l'acier rend les mêmes services. Et puis, je le répète, vous dépensez trois ou quatre fois plus de main-d'œuvre, sans utilité réelle.
?îous arpentons des ateliers grands comme la moitié de la place de la Concorde où des fourmilières s'agitent sans hâte au milieu du bruit. Nous traversons une rue.
— C'est une rue que la ville nous a cédée. Nous manquions de place, i? fallait nous agrandir, et c'était
le seul moyen. La ville Ta compris et nous a vendu la rue.
Nous voici dans la chaudronnerie. Je croyais tout à l'heure que j'allais devenir sourd. A présent je le suis réellement. Il n'y a pas de mot qui puisse donner l'idée du vacarme infernal qui vous assourdit là. Les ouvriers eux-mêmes sont forcés de s'exprimer par la pantomime. J'ai hâte de sortir. L'atelier est rempli par une quarantaine de chaudières en construction.
A côté, se trouve la forgerie. Il y a quelques mois, on y comptait vingt-trois marteaux-pilons, mais, la place manquant, on les a transportés à 60 kilomètres, dans une autre usine. Il n'en reste ici que deux. Un fil téléphonique relie les deux usines, et aussi une voie de chemin de fer, de sorte qu'il n'y a jamais de temps perdu : les échanges sont incessants entre les autres forges et l'usine.
Dans un coin, sur un tas de cendres, deux nègres mangent leur déjeuner. Ils font griller leur pain au bout d'une pique, à la chaleur d'une forge.
Nous grimpons deux hauts étages pour arriver à la fonderie de cuivre. Les creusets sont pratiqués dans le plafond construit en briques réfractaires 1 II y en a vingt. De leurs gueules ouvertes s'échappent d'admirables flammes bleues et vertes. C'est là qu'on fabrique les cloches de cuivre des locomotives, car vous savez qu'ici chaque train s'annonce sur les voies par une sonnerie continue de cloches. Comme il n'y pas de clôture le long des lignes, c'est le moyen un peu primitif qu'on a trouvé pour éviter les accidents.
îl n'y a pas de grève chez Baldwin. Car on n'y accepte aucun membre des unions ouvrières. Si on
apprend que l'un de ceux qui y travaillent en fait partie, on le met à la porte.
Les fondeurs travaillent six jours par semaine et gagnent 150 francs, soit 25 francs par jour.
Tous les autres salaires sont en proportion de ceuxlà. Un bon frappeur d'enclume — ce sont les Irlandais qui frappent le mieux et le plus fort — gagne 100 francs par semaine. Les simples manœuvres, pour la plupart Hongrois et Slaves, touchent 9 dollars (45 francs) par semaine.
Les meilleurs ouvriers mécaniciens sont Américains ; les finisseurs sont Français et Allemands.
Les Irlandais ne consentent pas à travailler avec les nègres. Les maçons seuls les acceptent dans leurs équipes. En voici trois ou quatre, en effet, habillés de coutil bleu, dans un coin, isolés, qui attendent de l'ouvrage, avec des yeux peureux de bètes traquées.
Sur des longueurs infinies, six étages s'allongent, entièrement occupés par des machines-outils. Du haut en bas, les machines, mues par l'électricité, travaillent pour l'homme. Devant des établis, des hommes mangent, surveillant à peine du coin de l'œil la marche des engins. C'est le tableau saisissant de l'asservissement de la matière par l'ingéniosité de l'homme.
Chemin faisant, mon guide me raconte l'histoire et l'organisation de cette colossale entreprise. Il faudrait un volume pour la donner en détail, et ce volume serait captivant.
Les usines occupent près de 8 hectares de terrain, et les constructions ont six étages de galeries circu;laires !
En 1834, M. Baldwin fabriquait 5 locomotives;
39 en 1847 ; 70 en 4859; 280 en 4870; 437 en 4873; 94-6 en 4890 ; 4,217 en 1900 et 1,531 en 1902 !
On consomme plus de 2,000 tonnes de charbon par semaine et 3,500 tonnes de fer.
Les bureaux techniques renferment 20 ingénieurs et 100 dessinateurs.
Les usines sont éclairées par 4,000 lampes à incandescence et 400 lampes à arc.
En passant devant la dernière machine qu'on vient de monter, et qui va partir, l'ingénieur me montre le numéro qu'éïle porte : 21,358.
Je demande à mon guide les raisons d'une telle prospérité et de sa continuité I
— Je crois qu'elle est due au mode de recrutement des têtes. Tous les dix ou quinze ans, les chefs de la maison choisissent, parmi les contremaîtres et les ingénieurs, celui qui leur paraît le plus méritant, et ils l'associent à leur fortune. C'est ce sang nouveau que s'infuse la société qui l'empêche de péricliter. Le nouveau venu se pique d'émulation et s'ingénie à trouver des perfectionnements. Une maison concurrente, qui, durant de longues années, lutta contre nous, vient de fermer. La direction s'était continuée de père en fils ; les traditions se transmettaient religieusement, on ne voulait pas voir les proizrès des autres, on s'endormait sur le passé, on a été vaincu...
« Ici, au contraire, grâce à ce recrutement incessant de forces vives, nous allons toujours de l'avant. Si on nous commande un travail spécial, nous n'hésitons pas à créer les machines nécessaires, au lieu d'essayer de nous servir des anciennes. Sans cesse, nous innovons, nous améliorons nos machines-outils et nos propres locomotives. Et à l'heure qu'il est, je
crois bien que nous possédons les plus perfectionnées du monde.
— En quoi vos locomotives sont-elles supérieures à celles de la France, par exemple?
— En ceci qu'une machine que nous livrons, à la Compagnie de Pennsylvanie entre autres, peut faire le travail de trois de vos machines françaises. Elles charrient des trains beaucoup plus longs, ce qui est une économie notable, puisqu'il ne faut qu'un mécanicien et qu'un chauffeur au lieu de trois, mettez 25,000 ou 30,000 francs par an. Calculez en outre le produit du transport de trois trains réunis en un seul...
Je fis cette question naïve :
— Pourquoi peuvent-elles transporter les trains plus longs?
— Parce qu'elles sont plus fortes, naturellement, me répondit en souriant l'ingénieur.
— Mais pourquoi, en France, n'en construit-on pas de plus fortes?
— Parce que, en France, le gabarit des tunnels et des ponts est plus petit. Voyez ces machines : elles ont 5 mètres de hauteur sur raifs et elles pèsent près de 140,000 kilogrammes avec le tender. Or, vos voies n'ont pas la résistance suffisante pour un tel poids, et vos tunnels ne laisseraient pas passer nos locomotives. Ici, quand on en a reconnu l'utilité, on a refait les voies, surélevé les tunnels et refait les ponts...
— Construisez-vous beaucoup pour l'Europe?
— Pour tous les pays, depuis l'Amérique du Sud jusqu'à la Russie. En 1900, nous avons fourni 60 locomotives à la France, dont 30 à l'Orléans, 10 à la Compagnie de Lyon, 10 à l'Etat. Pour les 30 de l'Orléans,
nous avons commencé nos études en février, et le 30 juin elles partaient tout emballées pour Paris.
— Et combien vendez-vous ces monstres.
— De 20,000 à 100,000 francs. La moyenne est de 00,000 francs.
— Et si je vous commandais une locomotive spéciale aujourd'hui, sur un modèle à moi, combien de temps me demanderiez-vous pour me la livrer?
— Un mois juste.
Un peu moins de temps qu'il n'en faut à un chaudronnier de province pour faire une douzaine de casseroles.