‹ En Amerique (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · LA SOIE · texte numérisé non relu

LA SOIE

La lutte industrielle entre l'Europe et l'Amérique. — Le vin, les modes et la soie de France peuvent encore se défendre. — La soie menacée. — Statistiques. — Les fabriques se multiplient. — La consommation augmente. — New-York, marché des soies grèges. — Richesse des pays. — Prospérité générale. — Le luxe. — Patrons et domestiques. — Les i lécs de M. Duplan, fabricant lyonnais. — Fabriques françaises en Amérique. — Faut-il les encourager? — L'esprit d'entreprise des Lyonnais.

Dans cette lutte gigantesque entre la vieille Europe et la jeune Amérique, qui n'est déjà plus un combat, mais un massacre, les seules forteresses qui n'ont pas été forcées sont — à part le marché des vins qui nous reste acquis, malgré les efforts des fabricants de vins allemands et des vignerons de la Californie — les productions de la mode française et les œuvres d'art françaises. Sur ce double terrain, bien étroit quant à la place qu'il occupe dans les

totaux fantastiques des échanges, rAmérique ne prétend même pas, quant à présent du moins, engager la lutte. En cela, elle fait preuve à la fois d'intelligence et de sens pratique. Les dames élégantes de New-York sourient quand on .leur parle de la croisade entreprise par les couturières locales, qui ont essayé là un bluff original, mais un peu naïf. Quant à Fart de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, quant aux arts industriels, tout ce que peut faire TAmérique, après avoir à coup de dollars accaparé les chefs-d'œuvre, c'est d'envoyer chez nous les mieux doués de ses enfants, et d'attirer chez elle les moins nostalgiques des nôtres.

Ce règne de l'élégance et de l'art français est tout ce qui reste debout des anciennes prédominances du vieux monde dans le nouveau continent. C'est grâce à lui que la jeune et orgueilleuse Amérique s'incline encore, dans une expectative étonnée et impatiente, devant les acquisitions lentes des siècles passés et la force de la culture traditionnelle. Car l'Allemagne et l'Angleterre sont, à l'heure qu'il est, battues sur leur propre terrain : les machines américaines, les fers et les aciers américains pénètrent jusqu'à Manchester et jusqu'à Dusseldorf!

A côté de ces deux domaines — la mode et l'art — il restait pourtant encore à l'industrie française deux terrains où, il y a quelques années, elle pouvait rivaliser avec l'industrie américaine : c'est celle de la soierie, où nous étions les maîtres incontestés, et celle, plus neuve, de Tautomobilisme, où nous sommes encore pour quelques temps sans rivaux.

Les chiffres qui suivent, pris à une source officielle, vous donneront mieux que des phrases, une idée du

développement colossal de ce pays depuis trente ans. Les États-Unis comptaient :

— En 1870, 86 fabriques de soie avec un capital de 6 millions 285,000 dollars, soit 31 millions et demi de francs ;

— En 1900, 483 fabriques, avec un capital de 81 millions de dollars, soit 405 millions de francs;

— En 1902, 500 fabriques, avec 100 millions de dollars, soit 500 millions de francs.

A la fin de 1903, il y aura aux États-Unis, 45,000 métiers mécaniques en activité.

La valeur des produits fabriqués s'élevait :

En 1870, à 60 millions de francs;

En 1900, à 535 millions;

En 1902, à 625 millions.

Phénomène plus extraordinaire encore : pendant la même période, la consommation de la soie s'est accrue de telle sorte que Timportation des soieries d'Europe, loin d'être arrêtée, n'a pas cessé de s'accroître !

Elle était :

En 1870, de 120 millions de francs;

En 1900, de 130 millions;

En 1902, de 150 millions.

Lyon augmente encore chaque année ses envois aux États-Unis, malgré les droits très élevés qui les frappent à l'entrée. Si certains commerçants du Rhône ont vu leurs affaires diminuer avec l'Amérique, l'ensemble de l'exportation lyonnaise suit une marche ascendante. Les velours noirs, les tafletas noirs, les mousselines de provenance lyonnaise sont restés, jusquà présent^ sans rivaux sur le marché.

Tous ces chiffres dansent devant mes yeux, pen-

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dant que j'écris au bruit montant de la rue, de la course frénétique et incessante des tramways qui grondent comme des monstres lâchés. Pour la première fois, des chiffres de statistique prennent à mes yeux un sens et une éloquence. Je les vois grandir et monter comme un flot irrésistible. Personne ici ne se soucie de ces chiffres : ce sont des totaux provisoires qui n'arrêtent pas un instant l'esprit de ce peuple. Il est en pleine action, il va devant lui, libremient, anarchiquement si Ton peut dire, vers le travail et la richesse. Il faut aller, il faut marcher, il faut courir, voilà ce qu'il sait, ce qu'il sent. Et les lignes de chemins de fer se multiplient à travers le Continent, les tramways pullulent dans toutes les villes comme des express en démence, les fabriques s'élèvent, les immigrants débordent de la vieille Europe sur ce sol prospère, comme autrefois les mercenaires à Garthage.

New-York est actuellement le premier marché des soies grèges du monde. Il achète plus du tiers de la production mondiale qui est de 16 millions 700,000 kilogrammes environ, soit 6 millions de kilogrammes. New-York est l'arbitre du prix des soies écrues. Avant trois ans, si la production américaine suit la progression des cinq dernières années, New-York achètera la moitié des soies grèges produites dans le monde entier 1

Où cela s'arrêtera-t-il?

En i860, l'Amérique fabriquait 13 0/0 de sa consommation;

En -1880, 38 0/0;

En 4890, 55 0/0;

En 1900, 80 0/0;

En 1902, 85 0/0.

Et quelle consommation!

Si Ton ajoute aux 625 millions de soieries américaines les 150 millions de soieries importées, on obtient le total formidable de 775 millions de francs, soit environ iO francs par tête d'habitant, ^lors que sur les 500 millions de goie fabriquée en France, 156 millions à peine restent dans notre pays, ce qui fait à peine 3 fr. 50 par tête d'habitant.

A quoi tient cette consommation colossale d'un produit de luxe? On lui trouve, à l'examen, deux raisons.

D'abord, rAméricain travaille, gagne et dépense. Il n'y a pas de pays sur la terre où l'on soit moins économe et plus travailleur. En France, par exemple, dans toutes les rues, on voit une enseigne ou un vitrage où est écrit : « Ici, on répare. » Ici, au contraire, on ne répare pas. Quand un vêtement, des chaussures, du linge, des meubles ont ou paraissent avoir assez servi, on les jette ; les machines de dix ans ^ont mises à la ferraille, les maisons sont démolies pour faire place à d'autres plus modernes et plus hautes.

Le luxe, avec des nuances, naturellement, est général. Pas une femme en Amérique qui n'ait une voilette, des gants et de la soie en une partie quelconque de sa toilette. De même qu'il n'y a qu'une classe dans les chemins de fer et dans les tramways, les filles de boutique, les modistes, les bonnes, ont les mêmes chapeaux (je veux dire les mêmes formes de chapeaux) que les misses et les ladies. Ils coûtentmoins cher, les gants sont moins frais, mais le journfil de mode pénètre dans les districts les plus reculés et les plus sauvages, et, façon à part, toutes les Amcri-

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cailles s'habillent pareillement. Les négresses ne sont pas affublées, comme on le croit d'après nos images d'Épinal, de turbans jaunes et verls, elles portent des chapeaux plus à la mode qu'à Paris, des boas de plumes et le corset dernier cri. Au surplus, il n'y a plus de négresses dans les États du Nord : il y a des « colored ladies ». Les domestiques sortent en général le dimanche, et souvent durant la semaine. Elles sont extrêmement coquettes, et plus d'un riche marchand de New-York, qui peste contre Tindépendance et les exigences de ses servantes, n'aurait qu'à fermer boutique si le personnel domestique des villes cessait de dépenser en parures des gages qui lui paraissent excessifs et qui, cependant, forment le principal élément de sa propre fortune.

La deuxième raison d'une si énorme consommation de soie en Amérique est l'augmentation incessante de la population, qui est en moyenne de 4,000 individus par jour, dont la moitié provient de l'immigration, c'est-à-dire d'individus adultes qui gagnent et dépensent dès leur arrivée dans le pays.

Ces chiifres ne sont pas très réjouissants pour les fabricants français. Et il s'agit d'une industrie française qui est encore prospère aux États-Unis; que serait-ce si nous examinions de près les autres ! Alors, il ne s'agirait plus de lutterpour laprépondérance, mais seulement de combattre pour la vie... Car c'est jusque sur notre sol même que l'Amérique vient nous concurrencer. Pour la soie nous n'en sommes pas encore là, aujourd'hui, puisque j'ai dit que jusqu'à présent l'exportation lyonnaise augmentait chaque année. Mais en sera-t-il encore de même dans trois ans, ou dans cinq ans, ou dans dix ans? Ne serons-nous pas

alors, même pour ce produit traditionnel de notre industrie, à la merci de l'Amérique triomphante?

J'ai posé cette question à un jeune et intelligent fabricant lyonnais que j'ai eu le plaisir de rencontrer ici, M. Duplan.

Selon lui, les fabricants français ont deux moyens de prendre leur part de ce marché merveilleux des Etats-Unis :

1° Fabriquer des articles que les Américains ne font pas encore et continuent à acheter en Europe;

2° Installer des fabriques aux États-Unis, comme ont fait déjà un grand nombre d'Allemands, de Suisses et quelques Français, dont lui-même.

En effet, avec le développement continuel des chemins de fer, il n'existera bientôt presque plus d'industrie purement nationale dans aucun pays d'Europe. Les manufacturiers qui voudront vivre et prospérer seront forcés, s'ils veulent lutter, d'étendre de plus en plus leur rayon d'activité en dehors de leurs frontières nationales. C'est ce qu'a compris l'homme qui tient la tête de l'industrie soyeuse aux Etats-Unis, M. Robert Schwarzenbach, de Zurich, qui a des usines à Zurich, à Lyon, en Italie, en Allemagne et aux États-Unis où il possède quatre usines de 2,000 métiers !

J'ai dit que quelques-uns de nos compatriotes ont suivi cette voie. On s'étonne ici qu'un plus grand nombre ne les ait pas imités. Les Lyonnais ont fondé l'industrie de la soie en Russie; il est surprenant qu'ils n'aient pas profité des grandes facilités offertes aux fabricants par les États-Unis. Toutes les villes américaines s'imposent joyeusement des sacrifices pour attirer chez elles l'industriel qui apporte à la contrée du travail et des salaires, c'est-à-dire la richesse. En France, les

municipalités font de ces sacrifices pour obtenir une garnison dont, en somme, elles ne profitent pas, puisque les hommes sont nourris par l'État et qu'ils ne dépensent rien. Aux États-Unis, l'industriel qui fonde des manufactures est exempté d'impôts pour un certain nombre d'années, on lui donne des terrains gratis, on établit des routes pour sa commodité, et môme des chemins de fer!

Il est bon que les industriels français sachent cela. Il n'y aurait pas grand mal à ce que beaucoup d'entre eux vinssent ici édifier leur fortune et retremper leur activité dans cette colossale activité américaine, ils y verraient un nouvel aspect de la lutte entre les peuples , et y apprendraient à se servir des nouvelles armes inventées par la jeune triomphatrice, je veux parler des trusts.

Déjà d'autres industries, comme la fabrique de gants Perrin, deGrenoble;lafabriquedeveloursJ.-B. Martin, de Tarare; la maison Lumière, de Lyon; la maison Rochet-Schneider, de Lyon (automobiles); M. Duplan (soieries), dontjeviensdeparler,ontfaitcommecestouristes pressés, qui, dans certains restaurants de campagne, vontà la cuisine se servir de leurs propres mains: ils n'ont pas attendu que l'Europe se liguât pour les défendre, ils sont venus au-devant des envahisseurs, et les envahisseurs ce seront bientôt eux-mêmes.

(SDITE)

l'automobilisme

L'automobilisrae français sans concurrence sérieuse jusqu'à présent. — Les marques françaises dans les rues de New- York. — La mécanique américaine peut-elie lutter? — Conversation avec M. Clément, fabricant et mécanicien français. — Il admire les usines, les ouvriers, ia discipline. — Les spécialistes. — Les Anglais sont inférieurs. — L'Amérique se défend. — Elle s'apprête à lutter. — Tâtonnements. — Ce que nous réserve l'avenir. — Timidité des capitaux français. — Hardiesse des capitaux américains. — Que faire ?

La France a repris aux yeux du monde industriel tout entier une partie de sa vieille renommée depuis l'invention de Tautomobile et Tessor qu'ont su donner à cette industrie quelques Français actifs et entreprenants. Mais déjà TAllemagne, avec son parti pris national d'imitation, court sur nos talons; l'Angleterre et l'Amérique s'apprêtent à nous concurrencer dans

ce domaine fertile. Allons-nous donc encore nous voir retirer celte supériorité qui est bien à nous, et qui, en se développant, pourrait atténuer la crise de l'industrie du fer en France?

J'entends tellement répéter par tout le monde depuis mon arrivée ici que les Américains ont un génie mécanique supérieur à celui de tous leurs concurrents d'Europe, que je m'étonnais de ne voir circuler dans les rues de New-York que des machines françaises auxquelles se mêlait par-ci par-là quelque lourde boîte de ferraille qui était une machine américaine. J'étais assez anxieux d'élucider ce problème quand j'appris que l'un de nos plus célèbres mécaniciens français et en même temps l'un des industriels parisiens les plus modernes, M. Clément, se trouvait justement au Waldorf-Astoria. J'avais de la chance, et je ne pouvais mieux tomber, car c'est M. Clément, tout le monde le sait, qui a donné à l'industrie de la bicyclette son colossal essor. Il a, depuis, fondé une usine d'automobiles à Levallois- Perret, et il était, hier encore, président du Conseil d'administration de la maison Panhard et Levassor.

M. Clément se prêta spontanément à ma curiosité.

C'est un homme simple, calme et rond, d'une quarantaine d'années, à la barbe touffue, aux yeux souriants. Je passai avec lui une soirée tout entière au café Martin, et jamais je ne me suis tant intéressé à la mécanique. Il meraconta sa vie, son enfance passionnée aux choses de la serrurerie, puis son « tour de France » de mécanicien sur un haut vélocipède qu'il avait fabriqué de ses mains, au temps où, libre comme l'oiseau, il jetait en l'air sa casquette à la sortie des villes pour voir dans quelle direction le vent le poussait!

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— Etje n'ai toujours eu qu'une passion, me disait-il, la mécanique ! Pour moi, visiter une belle usine, bien outillée, bien réglée, voyez-vous, il n'y a pas de jouissance plus grande au monde. Je préfère cela à l'Opéra, je vous assure !

Je voudrais vous dire avec quelle ferveur il ajouta :

— Et que j'ai vu de belles usines dans ce pays ! Je viens d'acheter pour 500,000 francs de machines. Eiles sont magnifiques ! Ah ! c'est vraiment le pays de la machine ! Je parle surtout du Connecticut, du Massachusetts et de Rhode Island. A la bonne heure ! Voilà de la vraie mécanique ! Dans ces trois États, il y a plus d'hommes intelligents que dans tout le reste de l'Amérique. C'est là qu'on a fabriqué autrefois les premières armes, et un noyau d'ouvriers, on peut dire d'artistes de premier ordre, s'y est conservé de père en fils. Mais, si vous dépassez Gleveland, ce n'est plus grand'chose, et à Chicago, c'est déjà de la ferraille!

— Alors, ils sont si forts que cela? fis-je, un peu étonné tout de même. En quoi consiste donc exactement la supériorité de leurs ouvriers?

— lis sont admirables. Ils ne pensent qu'à cela, comprenez-vous. Ils adaptent, ils perfectionnent sans cesse. Et surtout ils se spécialisent : voilà leur vraie force. Et chaque spécialiste, c'est-à-dire chaque ingénieur, chaque contremaître, chaque ouvrier se demande constamment ce qu'il faudrait faire pour que sa machine produise mieux et plus vite. Et c'est vrai du haut en bas de l'usine, depuis le groom du bureau jusqu'au directeur. Chacun ne s'occupe que de son alTaire et en est responsable. Ils sont extraordinairement attentifs. En France, le patron passe pour

un buveur de sueur du peuple. Ici, employeurs et employés sont amis, coUab orateurs. Les ouvriers ne comprendraient pas ce que c'est que la haiae de classes. Leur notion du devoir est réelle et sérieuse. Ils doivent huit heures de travail, c'est huit heures qu'ils donnepit de travail elfectif^ et non pas sept heures trois quarts, mais jamais non plus huit heures et une minute. Voyez-les entrer à l'usine le matin, en un clin d'œil ils sont à l'ouvrage; chez nous, au contraire, nous entrons le plus lentement possible, nous tirons la jambe pendant dix minutes avant de commencer. Multipliez 10 minutes par les 1000 ouvriers d'une usine, cela vous fait 10,000 minutes, soit 166 heures de perdues matin et soir, soit 332 heures par jour! Comptez la perte totale au bout du mois. J'entre dans une usine en Amérique, pas un ouvrier ne lève le nez de sa besogne. Cl)ez moi, quand je fais visiter mon usine, je sais d'avance que ce sont des heures de travail perdues !

« Ainsi, du haut en bas de l'usiiie, il y a un ordre merveilleux, une méthode si simplifiée, si pratique, pour toutes les opérations possibles ! A Hartford, par exemple, le bilan d'une usine de neuf cents ouvriers peut s'établir en deux heures. En France, il faut quinze jours ! Et c'est ainsi pour tout. Je voudrais que vous vissiez dans quelles conditions d'hygiène vivent les ouvriers américains, leurs lavabos de faïence aussi nets, aussi propres, que ceux des hôtels de milliardaires, leurs réfectoires qui ont l'air de salles de restaurants, leurs vestiaires, où chaque ouvrier a son armoire et sa clef, où il pend ses vêtements de ville et ses vêtements de travail, ce qui lui donne, quand il sort, l'aspect d'un gentleman.

LES iiSDllSTRiES FRANÇAÏSES MENACÉES 119

€ Et pais, continue M. Clément, ce qui nous tue, en FriïTice, ce sont les marciiands de vins ; là, il n'y a pour ainsi dire pas de bai^s et très peu d'ouvriers s'y arrêtent. Ils préfèrent rentrer chez eux, puis, s'ils sortent, aller lans leurs clubs où ils trouvent des salles de gymnastique, de billard, des jeux de toute sorte, et aussi des cours du soir...

— On dit que les Anglais aussi sont de bons mécaniciens ?

— Les Anglais n'existent pas à côté d'etil! Et ils sont complètement fichus, s'ils rie reiïoiivèllerit pas leur matériel.

Je demandai à M. Clément où en est l'importation des automobiles françaises en Amérique?

— L'an dernier, me dit-il, il y avait pour 400,000 francs d'importation. Aiijourd'hui nous arrivons à un million de dollars.

— Les droits sont-ils très élevés?

— 45 p. 100 de la valeur. On peut dire que le transport et les droits augmentent de 50 p. 100 le prix de la marchandise française qui entre en Amérique. Une Panhard ou une Morse vaut donc de 40,000 à 50, 000 francs à New-York, une Mercedes 75, 000 francs.

— La fabrication française a-t-elle à craindre une concurrence aux États-Unis de la part des Allemands et des Anglais?

— Non. Nous Sonlnies jusqu'à présent les maîtres du marché américain et iîïêitie du marché anglais, car, en Angleterre, comme il n'y a pas de droits d'entrée, nous n'avons que les frais de transport, 150 francs, une bagatelle. Quïihl â l'AtnéricJue, voici le résumé de la situation :

« Quand la France a eu lancé l'industrie automobi-

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liste, les Américains se sont piqués d'originalité et n'ont pas voulu nous copier. Ils se sont dit que les moteurs à essence n'avaient pas d'avenir, et ils ont essayé des moteurs à vapeur et à électricité. Ils ont perdu cinq ans à leurs expériences de vapeur, puis ils les ont abandonnées. Ils sont alors passés à l'électricité. Ils y ont assez réussi : leurs petites voitures électriques sont pratiques, mais elles coûtent cher, si cher que le prix annuel de la force et des accumulateurs atteint le prix de la machine elle-même.

« Ils sont donc revenus à la machine à pétrole. Ils auraient dû comprendre cela tout de suite, puisque le pétrole est à leur porte, et qu'ils payent trois sous ce que nous payons onze sous. En consentant à se servir de pétrole, ils se sont encore entêtés à ne pas nous imiter. Mais une fois déplus, n'ayant rien trouvé de meilleur, ils se sont définitivement décidés à copier les moteurs de nos bonnes voitures françaises.

« Les Américains en sont là. Comme ils ne font que commencer, ils se trouvent en retard sur nous. Ils copient nos moteurs d'une année, mais nous sommes en avance de trois ans, et chaque année nous nous perfectionnons. Il s'agit donc de conserver cette avance le plus longtemps possible.

« Pour le présent, nous n'avons contre nous, pour importer les automobiles françaises en Amérique, que les énormes droits d'entrée. Pendant trois ou quatre ans encore, nous pourrons, malgré cela, imposer nos voitures qui sont indiscutablement les meilleures. »

— Mais dans trois ou quatre ans, que se passera-il? M. Clément hocha la tête, et dit :

— Je crois qu'ils arriveront à simplifier nos

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modèles. Et quand ils connaîtront bien l'application du pétrole, ils nous dépasseront, car ils sont plus forts que nous en mécanique. Et nous les verrons inonder le marché d'automobiles comme ils l'ont inondé de bicyclettes.

— Mais, répliquai-je, puisque nous avons l'avance, pourquoi ne la conserverions-nous pas?

— Parce que les Américains produiront meilleur marché que nous au moyen de leurs machines-outils perfectionnées, qui fabriqueront mille unités quand nous en fabriquerons cent!

— Et pourquoi n'aurions-nous pas, comme eux, ces machines-outils?

— Parce qu'en France, on ne peut pas les produire à si bon marché. C'est un cercle vicieux. En France, les constructeurs font tous les genres de machines, et, naturellement, ils ne peuvent pas les produire à si bon marché que s'ils n'en fabriquaient que d'un seul genre. Ici, au contraire, le constructeur de toursrevolvers, par exemple, ne fait que des tours-revolvers, c'est-à-dire un instrument qui comprend dix ou douze outils différents; il y a des fabricants de fraiseuses, des fabricants de perceuses, des fabricants de foreuse^^. etc., qui ne vendent que leur seul outil, ce qui leur permet d'en jeter par milliers sur l'Angleterre et la France et même l'Allemagne, à des prix bien inférieurs aux machines similaires construites en Europe. L'usine d'horlogerie de Waterbury n'est-elle pas arrivée à fabriquer 5,000 montres par jour — des montres qui marchent — et qui lui reviennent à 1 fr. 75 tout empaquetées et prêtes à partir!

« Et il y a encore une autre raison à notre infériorité. Les Américains mettent 10, 15 millions dans une

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usine quaûd, en France, nous ymettons 500,000 francs, ou, péniblement, I ou 2 millions. Les capitaux français sont timides. Les Américains, au contraire, savent dépenser. Ils ont mis 5 millions à ma disposition pour créer une usine ici, et m'ont offert 100,000 francs pour chaque visite que j'y ferais dans l'année. Mais j'ai préféré y employer mes propres capitaux et créer Ici une fabrique française.

— N'y a-t-il donc pas de moyen de lutter?

— On lutte avec de l'argent, et nous n'en mettons pas au jeu, me répondit M. Clément. Je ne vois qu'un moyen empirique de lutter quand le moment sera venu, ce sera d'établir en France un droit protecteur sérieux sur les automobiles américaines. A l'heure qu'il est, ce droit est dérisoire, c'est un droit de carrosserie, 300 francs par voiture environ. Mais, je vous l'ai dit, on n'en importe pas encore ! »

Par un sentiment assez naturel et assez naïf, je ne pouvais me décider à consentir à ce que l'ouvrier français fût définitivement inférieur à l'ouvrier américain. Il n'y a aucune raison foncière à cela. L'ouvrier américain est un ouvrier d'Europe, il est d'origine française, allemande ou anglaise. S'il dépasse ses cousins du vieux monde, ce ne peut être que pour des raisons provisoires qu'on devrait pouvoir étudier et analyser. Il s'est spécialisé, c'est vrai, et, s'il est plus zélé, n'est-ce pas ce que la prospérité de l'industrie permet de le mieux rétribuer?

— Certes, répondit M. Clément à mes objections, je ne crois pas qu'il faille désespérer. Nous sommes deux générations en retard sur l'Amérique, au point de vue mécanique. Il faut nous l'avouer et essayer de nous rattraper le plus vite possible. Pour cela, il est

indispensable que nous envoyions en Amérique des enfants d'ouvriers bien doués et sérieux qui prendraient dans les usines américaines des goûts et des habitudes de travail et d'émulation qu'ils rapporteraient en France. Pour ma part, je vais le faire, en commençant par ceux de ma famille.

(( Mais ce ne sera pas suffisant. Eus:sions-nous les meilleurs ouvriers de la terre, que nous ne pourrions pas encore lutter contre la production américaine. Il faudrait changer un peu les mœurs générales et les usages des pouvoirs publics. Il n'y a pas assez de moyens de transports en France, pas assez de canaux, pas assez de tramways,, ni assez de chemins de fer.

« Pour aller à leur travail le matin, d^fes toute la France, à Paris comme ailleurs, des milliers d'ouvriers marchent une heure ou même une heure et demie. Ils y arrivent déjà fatigués. Comment donjieraient-ils de bon travail, continu et attentif? Ici, il y a partout des tramways électriques qui marchent même toute la nuit, qui font 40 kilomètres en une heure, ce qui permet aux ouvriers d'habiter à la campagne à bon compte et dans des logements sains. Et puis, pour avoir une ligne de chemin de fer, chez nous, il faut des dix-huit mois d'enquêtes et de contre-enquêtes, les administrations sont effrayantes sous ce rapport. Ici, si vous bâtissez une usine, les directeurs de chemins de fer viennent vous demander quand ils devront installer leur ligne, ils lafontpasserau milieu de votrefabrique, aux endroits que vous choississez vous-même. Quand on a su que je voulais installer une usine en Amérique, une ville m'a écrit pour m'offrir le terrain gratuitement, le dégrèvement des impôts et de la force ! On me proposait même de faire des routes dans l'État en

question, pour permettre le développement del'automobilisme.

— Yous oubliez de me dire, observai-je, qu'ici les ouvriers gagnent 15 et 20 francs par jour, et même plus.

— Tenez, me répondit M. Clément, voici un aphorisme économique que je remporterai d'ici : « L'ouvrier le plus cher, c'est le Breton abruti qu'on paye 1 fr. 50 par jour. » Car il ne mérite pas môme ce salaire misérable. Ici, quand les ouvriers travaillent huit heures, ils produisent plus que chez nous en dix heures. On peut les payer.

— L'Amérique vous apparaît donc, en somme, comme le pays idéal de l'industrie? demandai-je en finissant à M. Clément.

— Oh!... me répondit-il, il faudrait voir... Provisoirement, c'est vrai, mais je crois que l'ère des difcultés va venir. Les trades-unions et les grèves pourraient bientôt leur donner du fil à retordre. J'ai idée qu'une grande crise se prépare. Que sera-t-elle? Gomment finira- t-elle?

« D'autres que moi pourront peut-être vous le dire. »

Théâtres américains. — Goût discutable de rornementation. — Les pièces. — Peu d'inventions. — Imitations hâtives. — La gigue. — Ignorance de l'art du chant. — Public idéal. — Le talent des comiques. — Le sens de la musique chez les nègres. — Génie du rythme. — La mise en scèn ,'. — Quelques beaux artistes. — Mme Julia Marlowe, M. Mansfield, Mme Fisker, xMme Carter. — Les chorus-girls. — Un art vraiment national. — Le cake-walk idéalisé. — La mort du ballet. — L'avenir est à la danse américaine.

J'ai voulu voir les théâtres américains et ce qu'était l'art théâtral aux États-Unis. Les théâtres sont pour la plupart très bien, quoiqu'un peu trop chargés de dorures et de cabochons. Mais, vestiaire à part, ils ne sont pas plus confortables que les nôtres. Et même, ces vestiaires, on aurait du mal à les accepter chez nous. Il n'y en a qu'un ou deux par théâtre. De sorte qu'à la sortie, il faut faire la queue pendant cinq ou dix minutes avant d'avoir son pardessus.

Les pièces dn cru sont d'une naïveté, d'une puérilité souvent extraordinaires. Le type de la pièce amé-

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ricaine est une sorte de vague opérette qui exige une demi-douzaine d'intrigues entre fiancés de vingt ans qui se brouilleront et se raccommoderont dans le mariage final, non sans avoir dansé des gigues à propos de tous les incidents possibles. Car — et ceci est très caractéristique — tous les artistes savent danser la gigue, hommes et femmes, premiers sujets et figurants, et tous, en accompagnant un chœur ou en chantant leur solo, doivent danser un pas, au son de quelle musique ! Les voix sont presque toutes des voix de gorge, et peu de femmes savent chanter. Les hommes ignorent complètement l'art du chant.

Quelquefois, les pièces sont faites sur le patron de pièces françaises, mais malhabiles et mal travaillées. Ce qu'on peut admettre, au besoin, pour une locomotive — la rouille ou les bavures qui n'empêchent pas une chaudière de fonctionner — - choque ici notre goût du fini et de l'art. Il n'y a pas un petit vaudevilliste d'un sou qui, en France, ne se donne la peine de composer une anecdote, de la faire progresser, de la compliquer et de la dénouer avec tout au moins des apparences de logique et de vraisemblance. Nous avons aussi le sens de la proportion, le goût de l'ordre, de la tenue, et nous les y mettons, chacun avec notre talent, dans une œuvre d'art quelle qu'elle soit. J'ai été constamment choqué du complet mépris que paraissent professer à tous ces égards les auteurs américains. Ils ont une éducation complète à faire à ce point de vue. Ils devront consentir à travailler vraiment, à mettre le temps qu'il faut pour parfaire une œuvre, à s'imposer le devoir de chercher, de combiner, de choisir !

Y consentiront-ils jamùs? Ils se disent que tous

les théâtres soBt pleins chaque soir, que le public s'amuse et paye.

Ce public est, en effet, le public idéal. Je n'en connais pas de meilleure humeur, plus complaisant, plus patient, plus facile. Comme le public gratuit du 14 Juillet, il prend ce qu'on lui donne, et s'en régale. Les artistes en font ce qu'ils veulent, à lu lettre. Les comiques surtout, genre Fugère de la Gaîté, et les ingénues crânes, sont les maîtres de la salle. Ils n'ont pas besoin de jouer la pièce : ils n'ont qu'à dire quelque chose, à faire une grimace, une clownerie quelconque, un mauvais calembour, et tout le monde rit. C'est l'humeur de gens qui auraient été privés de plaisir pendant vingt ans et qui, après un bon dîner, iraient un soir au spectacle.

On comprend qu'avec un tel état d'esprit, le public ne s''attache pas à la pièce qu'on joue, ni à sa valeur, ni à la façon dont elle est montée. J'ai vu des artistes res.ter un quart d'heure à causer tranquillement de niaiseries, debout, sans faire un mouvement, sans bouger de place .'...Quand je pense au mal que se donnent un Porel ou un Samuel pour faire mouvoir leurs personnages, pour préparer leur entrée, leur sortie, leurs évolutions sur la scène! ici, on ignore complètement ce que c'est. Et on n'a pas le temps de l'apprendre.

Dans leurs pièces comiques, il se trouve des inventions quelquefois drôles, sinon toujours originales. Et leurs artistes ont, au milieu des pires folies, un flegme, un sang-froid dont je raffole; ils arrivent souvent ainsi à l'art, et au meilleur.

Il y a ce qu'on appelle le genre Vaudeville^ ou le genre Variétés; ce sont des programmes coupés, des

pièces en un acte, à transformations, avec des hommes qui se déguisent en femmes ; des numéros de caféconcert en duos, en trios ou en soli. J'ai entendu à Boston un nègre, ou du moins un homme de couleur, qui jouait sur le piano le Menuet de Paderewski, et parfaitement bien ; son frère chantait des chansons sentimentales, moitié nègres, moitié anglaises, avec une jolie voix vibrante et sonore comme du cuivre et un peu nasillarde, mais avec une émotion et un sentiment exquis. Je n'avais pas encore vu de' ces nègres-là. Ils ont les yeux très bruns, leur nez n'est pas épaté, ni leur bouche épaisse, ni leur peau noire, elle est seulement dorée. Ils n'ont vraiment rien de répugnant. Au contraire, j'ai trouvé dans leur tenue, l'aisance de leur allure sous l'habit noir et le linge éclatant, une véritable distinction. Us ont le génie du rythmeetla passion de la musique. Une seule chose doit, à la fin, fatiguer : leur sourire trop aimable et perpétuellement ouvert sur leurs magnifiques dents blanches. Dans les pièces à spectacle, les décors sont dans l'enfance ; les costumes sont souvent jolis, mais je les ai vus aux Variétés ! Quelques trucs ingénieux : des drapeaux qui palpitent vraiment, agités par un ventilateur électrique caché dans le mât et qui donnent l'illusion parfaite du plein air. On obtient des effets inattendus et souvent très beaux avec les projections de lumière électrique changeante; mais ces effeîs ne sont pas ordonnés, ni choisis, ni opportuns. Ils sortent au petit bonheur, on dirait selon la fantaisie de l'électricien.

Je n'entends parler, bien entendu, que du théâtre national américain, de celui que l'on m'a conseillé

de voir pour prendre une idée du véritable goût de la foule. Ce goût, je Tai déjà constaté dans tous les théâtres de New- York, de Boston, de Philadelphie, de Washington, de Piltsburg. Mais, si j'avais le dessein d'étudier tout le théâtre des États-Unis, il me faudrait parler, avec détails, de quelques étoiles comme Mme Julia Marlowe, si belle, si intelligente et si pathétique, de Mme Fisker, de Mme Carter et de M. Mansfield. Or, je ne les ai vus qu'une fois, et je n'oserais m'aventurer à les juger. J'ai pourtant été très frappé de la belle et noble figure que M. Mansfield a su créer de Brutus dans la Mort de César, de Shakspeare : sa mélancolie hautaine, l'héroïsme tranquille et serein de sa mort me restent gravés dans l'esprit comme une des plus belles créations d'art qiie j'aie goûtées de ma vie.

Mais, dans ce tohu-bohu, quelque chose m'a frappé comme la création la plus originale et la plus délicieuse que j'aie rencontrée aux Etats-Unis : c'est la danse des chorus-girls.

Et j'ai bien peur que, s'il ne se défond pas tout de suite et sérieusement, le vieux ballet italo -français n'ait bientôt vécu.

La danse des chonis-glrU a ressuscité l'art de se mouvoir avec ensemble, d'animer les gestes, de faire parler le corps tout entier, et cela avec une grâce, un charme, une séduction incomparables.

Nous avons bien en France, dans nos music-halls, quelque chose qui ressemble à cela : des filles en jupe courte qui lèvent la jambe et font des pirouettes. Cela nous est venu d'Angleterre avec des gestes raides, une absence d'expression lamentable. L'Amérique a pris le pas du vieux cancan français qui

i^O DE NEW-YOUK A LA KOUVELLE-ORLEANS

consiste, chez nous, à jeter la jambe en l'air et à faire le grand écart. Ce simple jeu de clown esl brutal et sans beauté. L'Amérique y a ajouté le pas de la valse, et surtout elle l'a enrichi de cette danse qui vient d'arriver à Paris, et qui s'appelle le cake-walk, inventée par le génie rythmique des nègres. Elle a pris à cette danse nègre le geste ampoulé, contorsionné, comique et, peu à peu, l'a affinée, élevée iusqu'à la plus délicieuse des créations.

Un homme qui est un véritable artiste, M. Julian Mittchell, l'a perfectionnée encore. Il fait accompagner les chants des solistes et des chœurs par des mouvements de corps d'abord discrets et à peine visibles — et si troublants ! — puis par de véritables refrains de jambes, qui sont à la fois du chahut, de la ronde, de la valse, quelque chose de si cocasse et de si gracieux, de si admirablement rythmique et varié et juste, qu'il est impossible de rien rêver de plus enivrant. Eve Lavallière, aux Variétés, s'est fait souvent trisser certains de ses pas dans les ballets de la Belle Hélène, d'Orphée et des revues de fm d'année. Cette fantaisiste dansait d'instinct, créait, improvisait sa danse avec sa grâce personnelle, sur le rythme d'occasion que lui fournissait la partition. Qu'on se ligure trente ou quarante Lavallière, au.«rl jolies qu'elle — ma foi tant pis I — dansant ensemble avec des jambes divines, leurs contorsions harmonieuses et légères, dans une discipline inflexible de mouvement et de rythme. Et, en même temps, elles chantent d'une petite voix pointue à laquelle il faut s'habituer.

Chez nous, les choristes ont l'air de s'ennuyer et d'être lasses infiniment; cène sont jamais leurs lèvres qui sourient, mais le rouge qu'elles y ont dessiné.

Ici, elles sont toutes jeunes et jolies. Elles sourient avec de la joie dans les yeux ; elles jouent, elles dansent chacune pour leur compte, comme si toute la salle ne regardait qu'elles. Je crois que c'est cette discipline qui donne celte vie ardente à leur danse. Leur désir de plaire et de charmer, leur propre plaisir passent la rampe, et chaque spectateur en subit le magnétisme.

Cela tient peut-èlre à ce qu'elles ont toutes de dixsept à vingt ans et qu'elles sont très grassement payées. Aucune d'elle ne gagne moins de 400 francs par mois; certaines, qu'on emploie dans des bouts de rôle, touchent de 700 à 800 et même 1,000 francs.

Cette combinaison du chant et de la danse fait de l'art américain un art nouveau, national, qui réunit toutes les conditions voulues pour devenir un art classique et remplacer celui que les siècles ont banalisé. Le ballet solennel et ennuyeux se débat depuis longtemps dans la convention et l'imitation de luimême. A Paris, à Milan, à Pétersbourg, à Vienne, on essaye à peine de le rajeunir en y insinuant de temps en temps les costumes des époques modernes à côté des tutus, des jupes de tulle et des maillots roses. Mais l'expression en est bannie, les jambes s'agitent avec maestria mais sans éloquence, les lignes sont jolies, mais la vie est absente.

Le problème paraît dès à présent résolu. Avant trente ans, qui sait si la danse américaine n'aura pas droit de cité dans les académies de danse de la vieille Europe? Et vous verrez bientôt un directeur intelligent et hardi attirer jusqu'au boulevard les chorusgirls aux mains souples et aux pieds agiles.

J'ai vu, dans le Figaro, qu'il avait été question de

mettre le cake-walk à la mode dans les salons. C'eût été de la folie. Le cake-walk est une danse pour la campagne ou pour le carnaval. Tel qu'il est dansé par les nègres, il n'est que comique et admirablement rythmique. Mais voyez-le, sur la scène, transformé, idéalisé par de la grâce féminine, la grâce un peu sournoise et très excitante de ces filles de puritains !

Imaginez une Mariquita prenant la danse des chorusgirls, l'épurant encore avec le sens qu'elle a de l'art du mouvement. Et il n'y manquera plus rien. Ici on n'aura jamais le temps d'en faire un art parlait.

C'est qu'au théâtre, comme partout en ce pays, tout se fait trop vite, on ne prend le temps de rien préparer, de rien comparer ni choisir. On a l'air de camper hâtivement devant des spectacles appelés à disparaître demain comme des cirques ambulants. Et la vie totale se ressent de cette précipitation.

Je ne me fatigue pas de le répéter, parce que je le sens chaque jour davantage. On a la sensation de vivre •dans des express, et de changer de train dix fois par jour, en toute hâte. Cette obsession fébrile est la plus continue, la plus tyrannique de toutes. Quoi qu'il fasse, l'Américain ne s'attarde pas, ne s'attarde jamais : qu'il mange, qu'il cause, qu'il soit en visite, il a l'air d'être en rapide et de battre un record.

Et je songe, avec un peu d'effarement, à l'effet que me fera, quand je descendrai de la gare Saint-Lazare, le placide : « Hue, Cocotte 1 » du cocher de fiacre qui me ramènera chez moi.

L'UNIVERSITE D'IIARYÂPiD

Les sports. — Le voyageur ne se soucie pas de pédagogie.

— Ce qu'il a vu à Harvard. — Un père de famille imbécile.

— Il faut vaincre. — Tous les sports. — Le football. — Le base-bail. — Les ballons sang'lants. — Lecanotage. — L'entraînement mécanique en chambre. — Appareils hydrauliques. Régime des équipes de malches. — Pas de sucre ! — Pas de théâtre. — Le gymnase d'Harvard. — Un temple. — Cent exercices différents. — Appareils de torture. — Le Musée des Victoires. — La curiosité des jeunes filles blondes.

Je ne crois pas, a priori, que l'Europe ait quelque chose à apprendre des pédagogues américains. Notre expérience est plus vieille que la leur, nos méthodes sont plus éprouvées, et nos livres sont écrits par Télile du personnel enseignant. Aussi, me suis-je tout à fait désintéressé du système scolaire proprement dit.

Les sports m'ont attiré davantage. On leur a souvent reproché de prendre en Amérique la place des études intellectuelles. Et vraiment, à regarder dans les rues de Cambridge ces épaules et ces cous puissants des

jeunes hommes qui portent sous le bras une serviette bourrée de livres, on fait le rêve de voir leur cerveau aussi développé et aussi solide...

L'université d'Harvard se vante de mener de front cette double culture. Elle met, à battre sa rivale d'Yale sur le terrain sportif, un zèle souvent malheureux, mais ardent et tenace. Elle se \en^e en battant Yale dans les luttes de l'esprit. L'Américain, cependant, est plus frappé par les triomphes éclatants du football. Un père de famille, que je pourrais citer, disait il y a quelques jours à l'un de mes ami^ J'ici : ce Si Harvard se fait encore battre l'an prochain au football, je mets mon fils à Yale. >

— C'est un imj)écile! s'estécrié un professeur d'Harvard, à qui je racontais le mot.

Evidemment ! Mais ce cri indique un état d'esprit qui doit être assez répandu dans une certaine classe de parvenus habitués à triompher et qui mettent leur orgueil à ne jamais être vaincus, même au football.

Il faut donc vaincre. Et pour vaincre, il faut travailler. Etje vous assure qu'on travaille dur, à Harvard, le muscle, le souffle et l'adresse.

Il y a pour cela plusieurs sports principaux que vous connaissez déjà : le tennis, le hockey, le football, le base-hall, l'aviron et la gymnastique proprement dite, sans compter les sports secondaires.

Mais tous ces sports — la gymnastique et le hockey exceptés, — ne se pratiquent pas l'hiver. Je n'ai donc pu voir, en fait d'exercices, que ceux de la gymnastique.

Auparavant, il m'a fallu admirer l'organisation des autres sports.

J'ai commencé par visiter le champ de football et

de base-bail (I) qui se trouve de l'autre côté de la rivière, et qui est immense. De hautes estrades y sont bâties, comme à New-Haven où j'ai assisté au fameux match annuel que je vous ai raconté. Un bâtiment-vestiaire est construit sur le bord du champ, qui renferme un millier d'armoires grillées dont les élèves ont les clefs. Des douches nombreuses y sont installées. Je vois dans un coin une civière qui sert à ramener les blessés du champ de bataille. Je regard c les gros ballons de cuir : sur l'un d'eux, des traces de sang sont très visibles, — un rien, comme vous voyez. A quelque distance de là se trouve le hall du canotage. J'ai compté 60 canots de course étendus sur leurs supports; ils sont de 15 à 20 mètres de long et sont minces, effilés comme des aiguilles. Dans un bassin rempli d'eau, on a installé une sorte de radeau plat avec plusieurs sièges mouvants de la même forme que ceux des bateaux. C'est sur ce radeau que les (Jlèves admis dans une équipe apprennent à ramer suivant des règles sévères. Le professeur se promène le long du bassin pendant les exercices, surveille, critique et rectifie les positions défectueuses et les coups d'aviron mal donnés. A l'étage au-dessus, une trcataine de sièges de canots sont fixés au ras du plancher; de courts bâtons reliés à des appareils hydrauliques figurent les avirons : on s'y entraîne seulement au geste de l'aviron et à l'effort, car les appareils hydrauliques sont réglés de manière à <i<Dnnjer de

il) Le base-bail est un jeu de balle qui fait fureur en ce moment aux États-Unis. H est très compliqué et je n'en ai compris que ceci : deux camps et une balle très dure qu'on lance en l'air avec une longue crosse qui se manie à deux mains. C'est un jeu ardent et quelquefois dangereux.

1.! résistance et remplacer l'eau absente. Au fond de î;l salle, un grand miroir permet aux rameurs de voir Ql de rectifier leurs mouvements.

Partout, il y a des douches, des vestiaires indivi- ('aels, des séchoirs à air chaud pour sécher les costumes des équipes quand elles reviennent des exercices.

Dans un hangar séparé se trouve un canot électrique qui sert à l'entraîneur pour suivre les équipes dans leurs exercices d'entraînement, noter les fautes dos rameurs et les faire rectifier ensuite.

Le régime d'entraînement au football et à l'aviron est des plus sérieux. Il dure généralement de deux à trois mois avant les matches intercollégiaux. Pendant ces trois mois, c'est le carême, ou à peu près, pour les membres des équipes; on les soigne et on les surveille comme des chevaux de course. On n'a pas le droit de fumer, ni de manger de sucre, ni de boire de l'alcool sous quelque forme que ce soit; le samedi seulement, on permet un peu d'ale. Pas de théâtre. On est forcé de se coucher à dix heures du soir et de se lever tôt pour les exercices d'entraînement qui ne doivent jamais être pris sur les heures de cours ou de conférences. Les rameurs sont ceux <]ui perdent le plus de poids à l'entraînement. Dans leur course annuelle contre Yale, les rameurs, qui ont quatre milles à couvrir en vingt minutes, perdent quelquefois neuf livres dans l'épreuve! Aussi, d'après les statistiques américaines, les rameurs sont-ils, avec les soldats de terre, ceux qui mangent le plus !

11 n'y a pas d'exemple que les membres d'une équipe aient manqué à la discipline de l'entraînement. Si, par impossible, l'un d'eux était rencontré

avec une femme, ou ivre, un mépris si général et si absolu l'accablerait, qu'il serait obligé de quitter immédiatement l'université.

Passons au gymnase.

Au centre du campus se dresse un vaste bâtiment encombré d'entrées et de sorties incessantes, comme la porte d'une fourmilière en activité : c'est le gymnase, c'est le laboratoire des muscles de quatre mille jeunes Américains âgés de dix-huit à vingt-cinq ans; c'est le temple !

Entrons.

Au rez-de-chaussée, un grand hall de gymnastique dont le sol est recouvert d'un linoléum très épais, presque élastique. Partout, des échelles de bois, de corde, horizontales, verticales, des tremplins, des chevalets, des anneaux, des trapèzes, comme dans toutes les salles de gymnastique possibles. Il est cinq heures, c'est l'heure de la grande fièvre. Une centaine d'élèves sont là qui s'exercent, vêtus de tricots de laine ou de coton etdeculottestombantau-dessus des genoux. Les uns sont pendus aux anneaux qui sont tendus dans la longueur du hall; ils se lancent de l'un à l'autre par un élan des reins et parcourent dix fois, vingt fois, aller et retour, la longueur de la salle.

D'autres, par équipes de cinq ou six, sautent pardessus des cordes tendues et arrivent à franchir des hauteurs extraordinaires; ailleurs, d'autres, armés d'une longue perche, prennent leur élan et bondissent à des hauteurs plus folles encore pour retomber de l'autre côté de la corde, sur deux ou trois épaisseurs de matelas. Il y en a qui jettent le plus loin qu'ils peuvent de lourdes pelotes de fer capitonnées de cuir. Voici une classe d'une trentaine d'élèves,

SOUS la direction d'un moniteur, qui font des exercices d'haltères de bois : ce sont des mouvements dans tous les sens et de tout le corps. Ce qui est particulier, c'estlavitesse de ces exercices ; pasune seconde n'est perdue par le commandement; les élèves regardent le moniteur qui, tout en exécutant les mouvements, annonce le suivant, et ils se suivent tous sans interruption. Cette gymnastique finie, les élèves se précipitent vers des appareils genre Sandow fixés au mur et munis de contrepoids qu'on peut rendre à volonté plus ou moins lourds, et les voilà tirant avec ardeur les cordes dans tous les sens, en haut, en bas, de droite à gauche sans s'arrêter, durant deux ou trois minutes. Puis ils se débandent et vont en courant chacun vers son appareil favori.

Le long des murs se dressent et s'étalent les instruments les plus variés et les plus bizarres : des bicyclettes fixes avec appareils enregistreurs pour la vitesse et la durée; des chevalets inclinés où l'on est à moitié allongé et où s'exercent seulement les muscles latéraux par la traction de contrepoids fixés au bout de cordes de fer; des chevalets tout plats où l'on emprisonne ses chevilles, avec lesquelles il faut soulever des poids; des appareils pour l'exercice exclusif des poignets, des appareils pour rexercice de la paume et des doigts; des chevalets munis d'une couronne de cuir à contrepoids qu'on se serre autour de la tète et qu'on tire pour fortifier les muscles du cou; des appareils pour les muscles longitudinaux, latéraux, pour les deltoïdes, pour les dorsaux, pour l'avant-bras, pour les muscles de l'abdomen, pour les jambes, tous d'un modèle très pratique ; des cordes qu'on tire, des poids qu'on pousse; des hal-

L'UNIVEHSITË D'ilARVARD 139

lères de tous les poids jusqu'à 100 kilogrammes, des massues, des perches, que sais-je encore?

Et il n'y a pas de poussière sur tout cela! Cent jeunes gens, deux cents, trois cents s'emparent de ces mécaniques qui ont l'air, les unes d'instruments aratoires, les autres d'instruments de torture, et, isolément, froidement, méthodiquement, chacun pour son compte, et sans même regarder le voisin, se fatiguent avec conscience de l'un k l'autre appareil, avec la régularité d'un Chemin de croix. Et c'est cela qui fait mon étonnement. Pas de cris, pas de rires, pas de conversations : c'est un atelier d'honnêtes travailleurs qui ne veulent pas voler l'argent de leur salaire et qui, sans discontinuer, peinent et suent à l'ouvrage. Un bruit pourtant se dégage de ce laboratoire de sueur : c'est celui du grincement des poulies, des contrepoids, des cordes métalliques, le geignement du bois des échelles, le choc sourd des corps qui tombent; c'est un bruit d'usine électrique, sans fracas, mais profond, continu.

Sur la galerie du premier étaoe, on en voit qui, de leur pas allongé et élastique, s'entraînent à la course. En bas, dans le sous-sol, il y en a qui boxent éperdu ment un ballon pour s'entraîner à la vitesse et à la sûreté des coups ; une quinzaine de jeunes gens jouent à la a balle à la main », envoient sur un mur de faïence une balle de caoutchouc en ne la laissant toucher terre qu'une fois : c'est le hand-ball; à côté, voici cinq pistes de joueurs de quilles, toutes en activité.

Nous montons à l'étage supérieur ; c'est là qu'est la salle de mensuration. Car, pour faire partie d'un jeu quelconque, base-bail, football, canotage, course

à pied, golf, tennis, hockey, il faut réunir un certain nombre de points anthropométriques, de grosseur, de hauteur et de musculature : pour le base-bail, par exemple, c'est 600 points ; pour le football, 700, etc. 11 y a un mensurateur spécial, et nous sommes dans son bureau, garni d'un somatomètre, pour la taille ; d'une balance, pour le poids; d'un trapèze, pour mesurer la force des muscles élévateurs ; d'un compas , pour mesurer la largeur des membres; d'un appareil pour écouter les battements du cœur ; de rubans gradués, pour l'épaisseur des muscles ; d'un appareil à soulever, pour apprécier la force des muscles du dos et des jambes ; d'un appareil pour mesurer la capacité des poumons — on souffle lentement dans un tuyau relié à un vase gradué contenant de l'eau ; — d'un appareil pour mesurer la force des poumons — on souffle brusquement dans un autre tuyau correspondant à un cadran où il faut atteindre un certain chiffre.

Sur les murs sont piqués des tableaux de mensuration d'élèves, des photographies de toutes sortes de sports, lutte, boxe, football. Dans un coin, deux statues de plâtre représentent les dimensions moyennes du corps de l'homme et de la femme.

A côté se trouve « la salle des Trophées ». C'est la collection des drapeaux, des coupes, des vases d'argent, des palmes que les équipes d'Harvard ont remportés dans les matches intercollégiaux, depuis de nombreuses années. Tous ces souvenirs sont soigneusement abrités dans des vitrines, avec des inscriptions. Dans une vitrine séparée, une centaine de balles qui ont servi lors des victoires de base-hall et de football, avec des notices soigneusement détaillées sur les conditions des triomphes.

L'UiNIVERSITÉ D'HARVARD 141

Nous sommes sur la galerie du premier étage, et delà nous embrassons l'ensemble du tableau. La fouie de ces jeunes gens rasés, au menton proéminent qui, dans une atmosphère de sueur humaine, sautent, courent, remuentméthodiquemeut leurs bras et leurs jambes, cambrent leurs reins, gonflent leurs cous sans émulation, sans spectateurs, pour le plaisir de devenir forts, vous fait malgré vous penser à la vie antique, harmonieuse et rationnelle. Il n'est pas possible que ces jeunes gens ressemblent aux nôtres, que leur façon de voir et de comprendre la vie soit pareille à la nôtre. Non seulement ils ont un idéal différent, mais leurs caractères et leurs mœurs doivent s'en ressentir. Ce soir, ils ne courront pas après les filles, et même ils n'y penseront pas. Ils seront fatigués, chercheront à se tonifier par quelques verres de whisky, qu'ils iront boire au club, et auront besoin de dormir lot. Quelle psychologie résultera, au total, de ces mœurs ? Voilà la question que je livre aux penseurs I

Leurs exercices finis, bien trempés de sueur, les ieunes athlètes courent se déshabiller dans des vestiaires, où chacun a son armoire grillée, et vont à la douche, dans une vaste piscine contenant plusieurs douzaines d'appareils. Beaucoup sont merveilleusement bâtis. Tous leurs muscles saillent comme sur des dessins anatomiques. En remontant, ils trouvent sur leur chemin une basculeoùilssepèsentpour suivre les progrès de leur entraînement.

— Comment se fait-il, demandai-je à mon guide, qu'avec des gaillards pareils vous n'ayez pas toujours la victoire sur ceux de Yale ?

11 iîocha la tête et soupira :

— Nous les battons tout de môme dans la course

à pied et dans le saut, quelquefois même au loolball... mais rarement, c'est vrai.

Et je crus sentir une jalousie réelle dans le ton qu'il mit pour dire encore celte parole, évidemment injuste :

— A Yale, voyez-vous, on sacrilîe tout à cela, y compris l'intelligence !

A la porte d'entrée, derrière les grillages de fer, une demi-douzaine de jeunes filles blondes aux longues tresses regardent avidement, en se hissant sur la pointe des pieds, les jeunes athlètes et leiu's jeux.

(suite)

La viô des étudiants. — 4,000 élèves. — Les catégories d'élèves. — Les dormitories. — Pas de femmes. — M. Roosevelt et la chasteté. — Les clubs. — 135 sociétés d'étudiants. — Riches et pauvres. — Aristocratisme et démocratisme. — Journaux rédigés, composés et tirés par les étudiants. — Débats intercollé^laux. — Harvard triomphe dans les luttes lie l'esprit. — Conférenciers français. — Louables efforts. — Molière, Corneille et Labiclie joués en français par les élèves.

Gomment l'étudiant américain passe-t-il sa vie? Dans quel milieu, dans quelle atmosphère? J'ai essayé de m'en rendre compte en venant ici, à quatre reprises différentes, vivre une journée sous la conduite de professeurs et d'étudiants.

On entre à Harvard presque enfant, vers l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, et on en sort presque un homme, c'est-à-dire vers vingt-trois ou vingt-quatre ans, à moins que Ton ne se dirige sur Tune des

facultés de droit, de médecine, d'architecture, de théologie ou de sciences.

Il y a à peu près 4,000 élèves à Harvard : 2,000 au collège et 2,000 dans les facultés spéciales. La redevance à payer pour les élèves est de 100 dollars par an (500 francs).

Les élèves du collège se divisent en quatre classes ou années : les freshmen (les bleus), les sophomores (qui voudraient s'en faire accroire), les juniors (qu'on respecte déjà) et les seniors (grognards à qui tout est permis). Les freshmen sont tenus à beaucoup de considération pour leurs aînés qui, au contraire, affectent à leur égard le plus profond mépris. C'est ainsi qu'ils leur interdisent de fumer dans les rues, de porter un chapeau haut de forme et une canne, de « faire l'homme », enfin ! Et les « bleus » obéissent, sous peine de vexations bien pires !

En arrivant à Cambridge, l'étudiant cherche où il ira se loger. Il est Ubre de demander une chambre dans un dormitory du yard, ou d'aller en ville (on est forcé d'employer ces mots étrangers pour expliquer ces choses étrangères). Le dormitory n'est pas, comme on pourrait le croire, un dortoir ; c'est un immeuble qui a beaucoup d'analogie avec ce que nous appellerions un hôtel meublé. L'étudiant, en effet, trouve sa chambre chauffée et munie d'un bain, mais il l'habillera lui-même, à sa fantaisie. Il y mettra des tapis, un piano, des photographies, une douzaine de pipes et des rubans de tous ses clubs.

Il y a des « dortoirs » de différentes sortes ; ceux du yard sont sous la surveillance de l'université. (On appelle î/arrf l'ensemble des constructions, des terrains et des pelouses qui appartiennent à l'université.)

Même, dans les grands « dortoirs » bâtis en dehors duyard, un professeur a sa chambre et il exerce une sorte de surveillance très large sur l'immeuble. Cette surveillance, en fait, se borne à intervenir en cas de tapage scandaleux — ce qui est rare — ou à empêcher l'entrée de femmes sans chaperon dans les chambres des étudiants. Car c'est ainsi : un étudiant qui se permettrait de recevoir une femme douteuse serait à l'instant expulsé et du dormitory et de l'université. Et celui qui oserait se montrer dans la rue avec elle se verrait méprisé de tous ses camarades qui lui tourneraient le dos, ce qui lui rendrait la vie impossible désormais.

D'ailleurs, ces choses n'arrivent pas, n'arrivent jamais dans une université américaine. Je l'ai demandé à cent personnes qui toutes m'ont fait la même réponse.

M. Eliott, président de l'université d'Harvard, comme M. Roosevelt lui-même, prêche la chasteté des jeunes gens jusqu'au mariage, et ils y croient. Le plus extraordinaire, c'est qu'ils ont raison d'y croire, pour l'immense majorité des cas. Je pourrais citer à l'appui de cette affirmation des cas nombreux et des conversations significatives, mais le sujet est un peu délicat et je ne me sens pas, ici, en possession de périphrases suffisamment atténuatives pour le traiter.

J'ai visité plusieurs dormitories. Il y en a de très luxueux. L'un des plus « chic » a sa salle de sport, où l'on joue à une sorte de tennis de chambre qui s'appelle le sqiiach, un gymnase, des salles de bain, une piscine d'eau froide, des douches, des salles de lecture, un dépôt de bicyclettes, le téléphone! Une chambre là dedans, avec salle de bain, se paye de

2,000 à 3,000 francs par an. Mais les étudiants pauvres trouvent ailleurs des chambres pour 500 francs.

Il y a donc dortoir et dortoir, comme il y a étudiant et étudiant et comme il y a club et club.

La vie de club tient une place prépondérante dans l'existence américaine. Les affaires et le club absorbent la plus grande partie de la journée de l'Américain, en général. La viedefamillene vient qu'ensuite. Un Araéricainquiserespecte faitpartie d'au moins trois ou quatre clubs. Il prend ce goût et cette habitude dès l'université. A Harvard, par exemple, j'ai compté cent trentecinq clubs ou associations d'étudiants, et j'en ai peut-être oublié! Clubs pour s'amuser, clubs pour s'instruire, clubs pour se sélectionner, clubs pour boire, clubs pour se retrouver entre gens d'une même ville ou d'une même région, clubs allemands, espagnols, français; clubs de Californie, du Canada, de Chicago, de New-York, d'Hawaï et d'Indiana, clubs de tous les sports, clubs religieux, clubs politiques, clubs de banjo et de mandoline, clubs d'élèves dentistes et d'élèves zoologues, d'étudiants en droit, en médecine, en science, en électricité...

N'exagérons rien, pourtant, et empressons-nous de dire que la plupart de ces clubs n'ont d'un club que le nom, que leur local n'est souvent que la chambre de l'un des membres. Mais le bureau est constitué, avec président, vice-président, secrétaire, trésorier et membres du comité.

L'Américain se vante d'appartenir à une nation démocratique, et, en fait, sa constitution politique et ses mœurs lui donnent jusqu'à présent le droit de s'en vanter. Mais combien de temps en sera-t-il encore ainsi? Déjà les gens qui voyagent se plaignent qu'il

n'y ait qu'une classe dans les chemins de fer, et les wagons Pulmann deviennent assez nombreux dans chaque train pour séparer complètement les deux publics. Mieux encore ! les gens très riches se payent même le luxe d'un wagon personnel qui fait honte au (( compartiment réservé » dont se contentent nos pauvres millionnaires d'Europe.

Le démocratisme est en baisse également dans l'université. Les cours sont communs, c'est entendu, mais on se rattrape dans les clubs. Ainsi, l'on admet bien à l'université les étudiants pauvres qui gagnent leur vie comme des garçons de restaurant; quand ils servent à table leurs camarades riches, on a pour eux des ménagements sufiisants, on ne les bouscule pas, on ne leur fait pas de reproches, — mais ils ne sont pas reçus dans les cercles privés des étudiants.

Les cinq cents jeunes freshmen qui arrivent à Harvard peuvent, dès leur arrivée, postuler pour le Polo Club et le Fencing Club qui seuls leur sont ouverts. Mais il n'y en aura que vingt-cinq d'admis, qu'on passera à l'alambic. Ces vingt-cinq favorisés, à la fin de leur première année, ont le droit de briguer l'honneur d'entrer dans le Zeta-Psiy le Porcellian, VA, D. et VAlpha-Delta-Phi, clubs qu'on appelle secrets, on ne sait pourquoi, et qui sont simplement exclusifs. Et cela dure ainsi jusqu'à la fin des études. Les stages, les candidatures, les intrigues se continuent d'année en année pour passer d'un club dans l'autre.

Ceux qui font partie de ces clubs, dits secrets, peuvent espérer, dans leur deuxième année, entrer dans Vlnstitule of i770, dans le D. K. E. Au cours de leur troisième ou de leur quatrième année, avec beaucoup de protection, ils arriveront peut-être au

Hasty-Pudding, ou « Pouding précipité », en souvenir du gâteau qu'y mangeaient autrefois, debout, en toute hâte, les étudiants en retard. Il date de 1795. Le Signet, VAmphadon et le 0. K. sont les plus importants des clubs littéraires. Les cotisations y sont assez élevées, mais on y admet quatre ou cinq membres honoraires tous les ans, pris parmi les élèves les plus distingués qui n'ont pas d'argent.

Dans ces clubs secrets, une seule boule noire entraîne l'exclusion.

Pour être admis au D. K. E. l'étudiant doit passer par une initiation fantaisiste et baroque. On fait le simulacre de le pendre, de le précipiter dans un trou sans fond, les yeux bandés, etc., etc. C'est une sorte de parodie de la franc-maçonnerie. L'initiation dure trois jours. Pendant ces trois jours, les membres du Z). K. E. peuvent imposer au postulant les épreuves qu'ils veulent. On l'oblige à porter des costumes ridicules, à délacer ses bottines dans un tramway, à grimper au haut des poteaux télégraphiques, à aller saluer une dame qu'il ne connaît pas, à s'asseoir au milieu de la chaussée dans la boue, à se raser un côté de la moustache. On le fait lever au milieu d'une représentation publique, on lui interdit de se déshabiller et de se laver pendant plusieurs jours. On l'excède, on l'éreinte, on le surmène, à un point tel qu'il est quelquefois longtemps à se remettre de ces folies.

Lei/as/y-Aic^rf/w^estun club dramatique très fermé, puisqu'il ne reçoit que quatre-vingt-dix membres et qu'on y paye 50 dollars d'entrée. Les membresy jouent chaque année une pièce musicale de l'un ou de plusieurs d'entre eux. Chacun doit y tenir un rôle ou collaborer d'une façon quelconque à la représentation.

L'UNIVERSITÉ DU\RVARD 149

Le club comprend une assez grande salle avec une scène bien agencée, ornée d'une quantité de caricatures dont beaucoup sont, ma foi, très spirituelles et pleines de verve. Il y a aussi une salle commune pour fumer et pour boire, une bibliothèque où on ne va pas et un billard.

Les blackboulés du H asty -Pudding peuvent se rejeter sur un autre club également dramilique, le Pi'Eta, moins recherché et d'accès plus facile.

Mais le plus fermé de tous est le Zeta-Psi, qui ne reçoit que trente membres. On y paye 75 dollars d'entrée (375 francs) et 10 dollars (50 francs) par mois.

A Harvard, on a vile fondé un club. Comme je l'ai dit tout à l'heure, si l'on n'est pas assez riche, on se réunit dans une simple chambre; ou bien, s'il s'agit de fils de millionnaires qui veulent s'isoler, on se groupe à une dizaine d'amis, on cherche un titre, on demande l'autorisation au Conseil de l'université, on oue une petite maison en bois avec un office; on y met quelques tapis, quelques tables, quelques canapés, un billard, une table de jeu, quelquefois des livres; on engage un nègre pour faire la cuisine et un domestique irlandais, et le club est créé. Les amis iront prendre là leur lunch et leur dîner, ils y trouveront des boissons qu'ils ne trouvent pas partout, et joueront leur partie de poker en avalant quelques verres de whisky.

C'est là que l'Américain prend cette habitude du club qui ne le quittera plus.

A côté de ces petits cercles fermés où se perd le sentiment démocratique qui ne pouvait naturellement être que provisoire dans ce pays en formation, il y a

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un grand cercle ouvert, au centre du campus, qui s'appelle V Union, et dont chaque étudiant inscrit à l'université peut faire partie, en payant un assez minime droit d'entrée (25 francs). Celui-là est un vrai cercle, vaste, bien aménagé. Tout le monde en est, ou à peu près. On y déjeune pour 2 fr. 50, mal d'ailleurs. Et impossible d'y trouver autre chose à boire que de l'eau. Une grande bibliothèque au premier; dans le sous-sol, une douzaine de billards, une imprimerie où s'imprime le Crimson, journal des étudiants, quotidien à quatre pages, dont trois pages d'annonces, rédigé par un comité de rédaction nommé par les membres du cercle, et qui n'a rien de révolutionnaire.

En outre de ce journal quotidien, les étudiants publient plusieurs revues hebdomadaires et mensuelles, littéraires, juridiques, et même illustrées. Le directeur du premier journal satirique de New-York, The Life, M. Mitchell, a fait ses débuts dans le Laïnpoon d'Harvard, qu'il avait fondé.

Une autre institution des plus curieuses est celle des « clubs de débats ». Chaque année d'étudiants a le sien. On y discute les intérêts de l'université et des étudiants. Celui des « seniors » est organisé comme le Sénat des États-Unis. Chaque État est représenté par un étudiant. Les propositions de loi, les motions, les interpellations sont présentées, discutées, renvoyées à un comité, acceptées ou rejetées. Le Sénat est divisé en républicains et en démocrates, et chaque parti choisit son leader.

De plus, HaiTard a fondé des débats intercollégiaux avec ses adversaires de Yale et de Princeton. Des sujets de discussion sont choisispar un Comité spécial

et les débats ont lieu devant un jury qui rend un verdict en faveur de la thèse la mieux soutenue. Ici Harvard se venge de Yale ! C'est Harvard qui presque toujours triomphe. Les thèmes sont des thèmes de politique générale, dans ce genre : « L'immigration aux États-Unis ne doit pas être restreinte », — « La puissance des compagnies de chemins de fer devra être ultérieurement limitée par la législation nationale », — « Le temps est venu pour les États-Unis d'abandonner la politique protectionniste », — « Les États-Unis devraient annexer les îles Hawaï s ; etc., etc.

Sur 11 débats avec Yale, Harvard triomphe 8 fois; sur 7 débats avec Princeton, Harvard est vainqueur les 7 fois.

J'ai parlé tout a l'heure des cercles dramatiques où se donnent des représentations périodiques. Onyjoue, en effet, des pièces en grec, en latin, en français et en allemand. Le Cercle français est le plus ancien et le plus important; même, grâce à un jeune financier américain amateur de littérature française, qui fut un brillant élève d'Harvard, M. J. H. Hyde, bien connu à Paris, il est le plus riche des cercles étrangers d'Harvard. M. Hyde l'a en effet doté en 1898 d'un capital de 30,000 dollars dont les intérêts sont employés chaque année à attirer à Harvard des conférenciers français qui doivent y parler littérature. M. Piené Doumic, M. Brunetière, M. Edouard Rod, M. Henri de Régnier, M. Gaston Deschamps, M. Hugues Le Roux, M. Germain Martin et, cette année, M. Mabilleau, y passèrent.

A part ces conférences, le Cercle français organise chaque année des représentations théâtrales en français. Depuis quinze ans on y a joué du Labiche, du

Racine, du Corneille et du Molière. J'ai assisté à la dernière de ces représentations, qui m'a beaucoup amusé. On donnait le Menteur. C'étaient les étudiants eux-mêmes qui jouaient tous les rôles, même ceux des femmes, car sous aucun prétexte on n'admettrait de femmes à l'université. Je me demande comment on accepteraitcela en France. . . Ces grands diables de vingttrois ans, bâtis en Hercule, la figure rasée, maquillés, habillés de riches robes Louis XllI, Louis XiV; de dentelles et de rubans et coiffés de perruques, minaudant, avec des coups d'éventail et des œillades de Clarisses ! Mais ici cela ne paraît pas extraordinaire. On sourit un peu, mais sans étonnement. Les costumes sont très beaux, soigneusement ajustés, exacts, les décors sont brossés par des élèves et l'orchestre des entr'actes est composé d'étudiants.

Ce qui est amusant, c'est d'enlendre ces étrangers détailler les vers classiques avec un petit accent américain plein de saveur et un sens parfait des nuances. Il y avait même parmi eux un descendant de Champollion, dont la famille est en partie américanisée, et qui parlait un français excellent et sans accent.

Entendre réciter du Corneille et du Labiche, en plein Massachusetts, par des Américains, je vous assure que cela n'est pas banal ! J'ajouterai même qu'au point de vue sentimental, c'est très touchant. Car ces jeunes gens et leurs familles, qui sont là à les écouter et à les applaudir, adorent notre langue. C'est pour eux une joie et une fierté de la comprendre et de la bien parler. C'est Foeuvre du Cercle français d'Harvard, et on peut lui en avoir quelque reconnaissance.

Au contraire, à l'université de Pennsylvanie, j'avais

été navré, quelque temps auparavant, en assistant à une représentation semblable, de comprendre à peine le fraaçais qu'on y parlait. Que pensez-vous de cette idée baroque de faire jouer à des Américains la Farce de maître Patelin en vieux français? L'accent des professeurs eux-mêmes était redoutable. On m'a dit qu'ils venaient de la Suisse allemande. Ils pourraientvenirdel'Ailemagnemême, comme tantd'autres que je sais, et n'en seraient pas plus mauvais.

Restaurants pour hommes pressés. — Savarin. — Tableau. — Un jeune homme sans gêne. — Politesse des domestiques. — Les dents en or. — Sang-froid américain. — Pas de parfums. — Abondance de manœuvres. — Time is money. — Pas de cannes. — Cuisine américaine. — Thérapine et patates. — Les Grecs marchands de fleurs. — Les étalages. — Le 31 décembre à New-York. — Le peuple s'amuse comme les enfants. — Mon réveil le T' janvier.

Au restaurant Martin, à déjeuner, j'avais remarqué un homme qui se levait de table toutes les deux minutes pour aller consulter les cours de la Bourse qui se dévidaient automatiquement dans un appareil placé dans un coin. Un Américain à qui j'avais raconté cela me dit:

— Venez dans Broadway, vous verrez bien autre chose.

J'étais donc allé, un matin, déjeuner au restaurant Savarin, dans le sous-sol de « l'Équitable », où se trouve le centre même des affaires de la grande ville.

Une atmosphère enfumée. Pas une place libre. Une

agitation, un mouvement, une fièvre qui sont comme un reflet du dehors. De petites fables où mangent précipitamment des gens pressés. Pourtant ceux-là m'apparaissent comme des sybarites et des flâneurs. Car voici d'autres mangeurs, le chapeau sur la tête, serrés les uns contre les autres et debout devant un long comptoir de bois, avec Fair d'entendre le coup de sifflet d'un train qu'ils doivent prendre et qui va partir. Ils commandent brièvement, à des garçons vêtus de blanc, un mets qui leur est servi à la minute même. Car tout est prêt d'avance. Le garçon n'a qu'à plonger sa grande cuiller dans une marmite ou sa fourchette dans un tas de viandes à portée de sa main, et le client est servi. Il faut que cela soit ainsi, car ceux qui déjeunent i^i n'y demeurent jamais plus de dix minutes, un quart d'heure au plus. Je fais comme eux : il faut bien vivre la vie des pays que Ton visite. Et en un quart d'heure j'ai avalé une assiette de hachis de bœuf — qui arrive tout préparé de Chicago — un pu-dding-, un bout de fromage et une tasse de café. A côté de moi, un petit bonhomme mange de sa main droite, tient son pardessus sur son bras gauche et, dans sa main libre, une liste de chiffres qu'il dévore en même temps que son repas.

Je demande à mon guide :

— Quand digèrent-ils, ces gens qui travaillent depuis le matin et travaillent encore en mangeant?

— Ils digèrent en travaillant. Regardez-ks fuir à pas pressés. Ils remontent à leur biireau et, sans s'attarder une seconde à ca-user ou à fîâner sur le trottoir, ils vont se remettre avec frénésie à la besogne jusqu'à six ou sept heures du soir. Après quoi, ils passeront à leur club boire un whisky, ou rentreront

cheveux, prendront un bain, s'habilleront, dîneront, iront sans doute au théâtre, et avant minuit ils seront tous couchés. Demain ils recommenceront, et ce sera ainsi toute leur vie.

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Tout le monde sait qu'à l'hôtel, le domestique que vous appelez siffle en vous servant.

L'autre matin, la porte de ma chambre s'ouvre sans qu'on ait frappé; je vois entrer un long jeune homme imberbe, coiffé d'un chapeau melon, avec une serviette noire sous le bras, et un air désagréable, et qui, sans dire bonjour et sans ôter son chapeau posé en arrière, prononce simplement :

— C'est vous qui avez demandé un sténographe? Je lui réponds :

— Non.

Il n'ajoute pas un mot, ne fait pas un geste, et s'en va.

Vous connaissez cette habitude des domestiques allemands de dire cent fois par jour bonjour, bonsoir, au revoir, à chaque entrée, à chaque sortie de chaque client d'un hôtel ou d'un café?

Vous ne vous plaindrez pas de cela ici. On entre, on sort, personne ne prend garde à vous. Pas une fois, un domestique ne vous saluera du moindre mot ni du moindre signe. Le matin, le garçon vous apporte votre café au lait dans votre chambre, tire les rideaux, vous tend la note de votre consommation et un crayon pour la signer, et s'en va comme il est entré, sans même vous regarder.

On finit par s'habituer à ces façons. Et, quand on n*est pas de très bonne humeur, c'est même charmant.

Dans les rues, dans les tramways, quand une bouche s'ouvre, vous voyez de l'or. Les premiers temps, c'est une continuelle distraction. La bonne qui fait ma chambre a deux dents en or. L'autre jour, j'ai vu un nègre dont toutes les dents était aurifiées. Tout cet or, dans cette face noire, faisait un effet diabolique. Les bouches ont l'air de caisses d'épargne.

J'adore le sang-froid américain. Au restaurant, un client avait demandé deux fois au garçon de balayer le contenu d'un plat qu'il venait de répandre sur le plancher. Le garçon, occupé ailleurs, ne paraissait pas. Le monsieur, figure rasée, les cheveux longs et gris, un monocle à l'œil (la tète de Leconte de Liste), se lève, traverse la salle du restaurant, revient au bout d'un instant avec un balai à la main, repousse vers la table voisine les débris qui le gênaient, et dépose froidement le balai à côté de lui.

Je crois que j'ai été le seul à m'amuser de celte petite scène. Personne ne favait même remarquée, ou n'avait paru la remarquer.

Les hommes, ici, ne se parfument pas, excçj hommes du peuple. C'est très mal vu.

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Par contre, chez nous, les hommes qui se servent de la manucure sont volontiers regardés comme des petits-maîtres, ou du moins comme des raffmés. A New-York, pas d'usage plus répandu que celui de la manucure. Il y en a chez tous les barbiers. J'en ai vu qui opéraient pendant que leur client se faisait couper les cheveux et qu'un nègre leur cirait les bottines. Et ces trois opérations simultanées ne se gênaient pas Tune Tautre.

Dans Broadway, si vous voyez passer un homme avec une canne à la main, soyez sûr que c'est un Français.

Je regarde les gens manger au restaurant. Il me semble qu'on n'y a pas l'appétit splendide qui étonne chez les Anglais et surtout chez les Allemands. L'un des mets préférés des Américains, c'est la thérapine, sorte de tortue de mer qui devient, dit-on, très rare, et qu'on ne vous sert que pour vous fêter. C'est le mets national, auquel on finit par s'habituer, et dont il est aussi défendu de médire que de la bouillabaisse à Marseille. On aime aussi beaucoup les siveet potatoes, pommes de terre sucrées, autrement dites : patates — mets fade et écœurant, auquel il m'est impossible de m' accoutumer.

Les Américains se vantent qu'il n'y a que chez eux et à Paris que Ton boive de bon café. Le fait est qu'à New-York il est délicieux.

Il paraît qu'en Amérique tous les fleuristes sont Grecs, et tous les plâtriers, Italiens.

On pourrait broder là-dessus dt beaux développements 1

L'art de l'étalage est inconnu ici. Les cravates, les foulards, la soie, les mille bibelots de la toilette des femmes et des hommes sont rangés au petit bonheur dans les vitrines. On n'a pas le temps et on juge inutile de faire mieux. Pendant la semaine du Horse Show (Concours hippique), je me suis amusé à relever les imaginations des étalagistes dans les magasins de nouveautés : on voyait, derrière les glaces des devantures, des mors, des fers à cheval, des fouets, même de la paille, le tout posé n'importe comment. C'est là que le moindre trottin parisien se rendrait utile !

C'est à New- York que j'ai vu pour la première fois de ma vie une femme de chambre avec des lunettes d'or. Depuis, j'en ai vu beaucoup.

On n'y rencontre pour ainsi dire pas de mendiants. Depuis que je suis arrivé, on m'a demandé l'aumône juste deux fois, et c'était le soir, et c'étaient deux Allemands. On dirait que cette rareté de la mendicité la rend plus pénible. Et surtout, ce qui en aggrave la tristesse, c'est, je crois, sans compter la dureté du

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climat, la sensation de lutte forcenée, d'impitoyable combat qui vous entoure.

Le 31 décembre à New- York.

Je suis en train d'écrire le soir dans ma chambre, quand, vers onze heures, j'entends soudain monter de Broadway, qui passe presque sous mes fenêtres, une rumeur grandissante de foule qui s'ajoute au fracas coutumier des cloches des tramways, du chemin de fer aérien, et des sirènes et des sifflets de THudson.

Je descends dans la rue pour me mêler à cette foule dont on m'avait parlé, et qui s'en va, comme c'est l'usage, vers l'église de la Trinité, dans le bas de la ville, pour saluer par des bruits l'avènement de l'année nouvelle.

Presque tous les promeneurs sont munis d'une longue trompe de fer-blanc peinte aux couleurs des États-Unis, et chacun, hommes et femmes, jeunes filles et enfants, souffle là dedans éperdument. Le son qui sort d'une de ces trompes ne peut être comparé qu'aux beuglements les plus forts des cornes de tramways de Paris ou des automobiles. Or figurez-vous cent mille, deux cent mille personnes, peut-être beaucoup plus, je ne sais, qui soufflent sans cesse de tous leurs poumons dans ces instruments, essayant d'en tirer le plus de bruit possible, et cela le long d'une seule rue de vingt kilomètres. Figurez-vous aussi la chaussée sillonnée de tramways électriques qui passent toutes les minutes dans les deux sens, à toute vitesse, en grondant sur les rails et en sonnant de la cloche, comme les églises un jour de Pâques. Et, de

place en place, le chemin de fer aérien traversant la rue et les avenues avec un bruit assourdissant de ferrailles remuées.

Ceux qui n'ont pas de trompe ont des bruissoires de "bois, de fortes crécelles, peut-être pires encore que les trompes.

Je me laissai porter par la foule pendant deux ou trois kilomètres, assourdi de vacarme, mais enchanté du spectacle furieux de ces vagues retentissantes, d'y être mêlé et de pouvoir observer cette sorte de plaisir du bruit que l'on ne conçoit chez nous que réglé par de la musique et des chefs d'orchestre! Cette joie est exactement celle des enfants quand on leur met à la main pour la première fois une trompette. Les gens soufflent le plus fort qu'ils peuvent, s'excitanl aux bruits voisins, voulant les dépasser : c'est un sport. Quand ils sont essoufflés, ils s'arrêtent un instant, puis reprennent de plus belle. Ainsi pendant des lieues de marche. Et il n'y a pas que les jeunes gens qui s'amusent à ce match frénétique. J'ai vu des quantités d'hommes faits, d'hommes sérieux, portant barbe et lunettes, et des jeunes filles jolies et gracieuses, enflant leurs joues jusqu'à les crever ! J'ai vu des nègres et des négresses qui ne se contentaient pas d'une seule trompe, qui en avaient deux où ils soufflaient à la fois. 11 arrivait que des groupes se croisaient. Et alors, c'était à celui qui couvrirait le vacarme des autres.

Quand j'eus assez marché, je montai à grand'peine dans un tramway qui allait vers l'église de la Trinité. Le tramway lui-même était rempli de joueurs de trompe! Parfois, sur un parcours d'un kilomètre, Broadway était désert. Mais à un carrefour quel-

ri.

conque, un torrent de foule apparaissait au milieu de l'infernal tapage des milliers de trompes, des crécelles, des tramways et des cris. Jusqu'à Trinity Church, juste en face des bâtiments de a l'Équitable » , le bruit alla croissant. Là, il atteignait son maximum d'intensité : c'étaient tous les braiments, tous les barrissements, tous les hurlements, tous les mugissements, tous les croassements de la terre ! Rien n'en peut donner une idée, qu'un cauchemar effrayant au milieu d'une forte fièvre.

J'ai demandé d'où venait cette coutume et à quoi elle correspondait dans les mœurs américaines.

— C'est notre carnaval à nous, me fut-il répondu. Nous ne nous amusons qu'une fois par an, mais ce iour-là, c'est pour de bon I

Et la coutume vient des Hollandais, gens de gaieté exubérante et bruyante, qui ont fondé New-York. A Boston, par exemple, capitale puritaine de la Nouvelle-Angleterre, on ne connaît pas ces réjouissances, et on ne se les permettrait pas.

Phénomène à noter : dans cette excitation folle, pas une brutalité, pas un geste inconvenant, douteux ou querelleur ; le plaisir du bruit, du plus de bruit possible, voilà tout. C'est comme une sorte de détente après des mois d'activité différente et de contrainte — retour de grands enfants aux instincts libres et innocents de l'adolescence.

A deux heures du matin, de mon quatorzième étage j'entendais encore le son des trompes se mêler au bruit des tramways qui circulaient toujours. Et^ même, le lendemain, premier jour de l'an, je fus réveillé par mon voisin qui s'amusait à souffler dans son fer-blanc pour faire rire la femme de chambre.

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