L'ÉCOLE NORMALE DES NÈGRES
Le sénateur Depow et Rookcr T. Washington. — Opinion unanime. — Encore M. Roosevelt. — Colère des États du Sud.
— Arguments. — Les défauts du nègre. — Mariages impossibles. — Déchéance. — Les nègres sont des cigales. — Côté sympathique de leur nature. — Désintéressement. — L'Américain lui en fait vn grief. — Le talent c'est de l'argent. — Tuskegee. — Wagons sordides pour les nègres seulement.
— L'Institut. — t>!jt de Rocker T. Washington. — Opposition des nègres. — Leur rôve. — Tous savants! — Visite de l'Institut. — Les ateliers. — Les écoles. — L'infirmerie. — La maison de Rooker Washington. — Sa femme. — Les dortoirs. — Les réfectoires. — Les règlements de propreté.
— La brosse à dents obligatoire. — Le travail manuel pour tous. — Les idées de Rooker Washington sur f*aris, la France et l'Europe. — Ignorance de l'histoire. — L'orgueil américain. — L'auteur discute. — Une soirée dans l'Alabama.
A Washington, après déjeuner, l'ainaable sénateur Depew envoya chercher dans une librairie le livre de Booker Washington, le nègre célèbre, Up from Slavery (En i^emontant de TEsciavage), et me dit : « Lisez cela, si vous voulez comprendre la question
nègre, et allez ensuite, à Tuskegee, voir l'auteur et son Institut, qui est l'œuvre de sa vie. »
Dès que je fus dans le Sud, et que j'eus causé avec les gens les plus divers de la Louisiane, tous d'accord, comme je vous l'ai dit, sur le problème noir, j'éprouvai le besoin d'entendre une opinion différente, et je pensai à Booker T. Washington. J'avais lu son admirable livre d'un bout à l'autre. Je connaissais la vie de cet ancien esclave, né d'une esclave, élevé H dans l'esclavage, et, sitôt libéré de sa servitude, appre- P nant à lire, au prix de quels efforts ! s'acharnant ensuite à l'étude, au travail, dans un labeur forcené, et tout cela dans quel but ? Dans le but — qui lui a conquis le respect et l'admiration de l'Amérique tout entière — de libérer moralement et économiquement le peuple noir, de l'élever à l'égalité avec les blancs.
A la Nouvelle-Orléans, où j'avais parlé de lui, les gens se trouvèrent unanimes pour louer l'œuvre de Booker Washington et pour admirer l'homme :
— Ce qu'il fait est très bien. Il veut commencer par apprendre au nègre à travailler de ses mains, à se laver, à étudier ensuite. Il a raison et nous sommes tout à fait avec lui. Mais, tout de même, M. Roosevelt a eu tort de le recevoir à sa table...
— Pourquoi donc?
— Parce que c'est un défi porté à tous les États du Sud. M. Roosevelt sait très bien qu'on ne peut et qu'on ne doit pas recevoir de nègres à sa table, ni
kchez soi.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu'ils sont sales, mal élevés, qu'ils sentent mauvais que leur peau est désagréable au toucher,
qu'en un mot on ne peut pas les considérer comme étant d'une race égale à la race blanche...
— Pourtant, si vous rencontrez un nègre propre, qui prend deux bains par jour, qui se soigne, qui a de bonnes manières et qui est intelligent, — comme Booker Washington, par exemple...
— Ce n'est pas une raison suffisante. Si vous l'admettez chez vous, près de votre femme, de vos filles, vous l'autorisez à agir comme un égal, à faire, s'il lui plaît, la cour à votre fille, à la demander en mariage... Et voyez-vous un blanc donner sa fille à un nègre... Pouah!
— Pourquoi pouah ? S'il l'aime et si votre fille l'aime? Desdemona aima Otello jusqu'à la mort... C'était un More, mais il était crépu, il avait peutêtre du sang nègre... Alexandre Dumas fut aimé de quelques femmes blanches.
— Il ne l'eût pas été ici, vous pouvez en être sûr. Toutes les femmes de la Nouvelle-Orléans à qui je
posai cette question me confirmèrent cet état psychophysiologique.
— C'est donc un préjugé qui vous est spécial.
— Il vient de ce que nous connaissons la race mieux qu'ailleurs, son état d'abaissement, sa bestialité, ses tares de toutes sortes. Un instinct plus sûr que tous les raisonnements fait fuir aux femmes de chez nous le contact du nègre comme une menace de déchéance et une bâtardise.
Avec cela, on ne le déteste pas le moins du monde. Les plus enragés parmi les théoriciens de l'inégalité des races m'avouaient leur sympathie pour les nègres, pour leur bonté, leur douceur, la puérilité de leur
nature, leurs aptitudes pour les arts, la musique surtout.
— Oui, ce sont des enfants qu'il faut tenir en tutelle pendant longtemps encore. Ils sont paresseux et imprévoyants. Ils n'économisent jamais, dépensent tout ce qu'ils gagnent, et même le donnent. Ils n'ont rien à eux.
— Voyez, dis-je, ce que c'est que les conventions ! En Europe, on admire ce genre de générosité. Quand on parle des artistes, on dit avec bienveillance que ce sont des cigales, on vante leur désintéressement, leur prodigalité, leur détachement de l'argent, leur insouciance i Un artiste riche, c'est presque une anomalie. En Amérique, au contraire, on n'a de considération qu'en raison de sa fortune, et un artiste ne commence à avoir du talent que quand il fait payer très cher ses tableaux.
Voilà le tour que prenaient généralement nos conversations dans le Sud.
Aussi, quand je dis à mes amis de là-bas que j'allais à Tuskegee, que Booker Washington m'invitait à descendre chez lui, et que, très flatté, j'avais accepté, je vis chez eux un grand étonnement.
— Vous allez descendre chez un nègre ?
— Ce nègre est Booker W^ashington I
— C'est un nègre.
Je partis. Il faut quatorze heures d'express pour aller de la Nouvelle-Orléans à Tuskegee.
J'arrivai le lendemain matin à Ghehaw où l'on change de train. Quelques kilomètres à peine séparent cette gare de Tuskegee. Il y avait deux salles d'at-
tente, une pour les blancs, une pour les noirs. Le petit train qui m'emmena était composé de deux wagons seulement, un pour les blancs, un pour les noirs. Celui des noirs était ignoble. Les banquettes à moitié démolies, le velours sali, déchiré, en loques, n'avait plus de couleur; le crin arraché sortait des sièges et des dossiers; dans un angle, un vieux poêle, défoncé, avec un tuyau de tôle. Je n'ai jamais rien vu de plus sordide.
A la gare de Tuskegee, un professeur de l'Institut m'attendait qui m'emmena dans une petite voiture aux roues légères, à travers les ornières qui servent de route dans presque tout le pays. Sans perdre un instant, après avoir déposé ma valise chez mon hôte, il me dit qu'il avait l'ordre de me montrer immédiatement les bâtiments de l'Institut, en attendant le retour du directeur. Nous sommes tout de même en Amérique, et les minutes sont précieuses.
Nous étions au milieu d'une vaste plaine entourée de collines vertes et riantes. De petites maisons de bois vertes et grises protégées par un auvent, entourées de galeries de bois et bâties à deux pieds audessus du sol sur des poutres s'espaçaient sur le flanc des monts.
L'Institut se compose de soixante bâtiments séparés.
Pour comprendre l'importance de ce chiffre, il faut savoir que Booker Washington, le pauvre esclave qui fonda l'Institut il y a vingt et un ans, commença sans un sou. La cervelle pleine de son projet, il se mit en campagne, alla prêcher dans toute l'Amérique, expliqua son but : faire sortir la race noire de son état d'ignorance et d'erreur, l'élever jusqu'à l'édu-
cation et la culture, augmenter la valeur des 40 millions de nègres des États-Unis, en faire des citoyens américains dignes des citoyens blancs, et cela par le travail manuel combiné avec l'éducation morale et la science. Gela n'alla pas tout seul au début. Quand il commença sa croisade, il se heurta à ceux de sa race qui le considéraient comme un ennemi.
Dès leur libération, en effet, les nègres ambitieux, les plus développés, se refusaient à admettre qu'ils dussent continuer à cultiver la terre et à travailler de leurs mains. Leur rêve enfantin fut d'acheter de gros livres et de se faire étudiants en médecine ou en droit. Puisqu'ils étaient libérés, c'était pour ne plus travailler I
Il fallut longtemps pour réagir contre cette tendance si dan^-iereuse.
C'est en 1881 qu'il avait commencé, c'est-à-dire il y a vingt-deux ans.
Il était arrivé dans ce pays désolé et solitaire, avait acheté quelques maigres terrains avec le produit d'une première souscription, et avait bâti son premier ateher.
Aujourd'hui, me voici au. milieu d'une ville prospère et d'un institut modèle qui compte 1,400 élèves !
On reproche aux nègres d'être paresseux et de n'être pas aptes aux travaux manuels? Booker Washington est fier de vous dire que les soixante bâtiments qui s'étalent devant vous ont tous été construits par des nègres, sur des plans établis par des nègres I
L'Institut est divisé en trois grandes sections : la section académique (enseignement primaire, dessin, musique), la section de l'agriculture et la section
des arts mécaniques. Les bâtiments sont disséminés à travers la plaine, un peu au hasard, il m'a semblé ; ceux des garçons séparés, naturellement, de ceux des filles.
Yoici la briqueterie. On y fabrique 3 millions de briques par an. Cinquante nègres y sont employés.
Puis nous passons à l'atelier de ferblanterie, à rétamage, à la fabrication des harnais, à la cordonnerie, à la fonderie, à la menuiserie, à la charpenterie, à l'ébénisterie, à la serrurerie, à la literie, à l'imprimerie, à la gravure, au cours d'architecture et de dessin, chez le tailleur, à la peinture en bâtiment, à l'atelier d'électricité, au cannage, au cours de cuisine, à la blanchisserie, etc., etc. On me montre les travaux des élèves. Ce qui me frappe le plus, c'est le sérieux de ces jeunes gens, leur application évidente, leur désir d'apprendre et de bien faire, c'est aussi le zèle des professeurs (tous nègres, naturellement), leur naïve fierté devant les résultats qu'ils obtiennent, la foi qu'ils ont dans leur mission, et par-dessus tout l'air de bonté et de douceur répandu sur toutes ces figures noires aux grands yeux d'émail blanc. Je défie sir Henry Stanley luimême d'aller visiter ces cours, de regarder ces jeunes nègres, de causer avec leurs professeurs et avec Booker Washington, sans sortir de Tuskegee plein de foi dans la possibilité d'élever cette race pour laquelle il fut quelquefois sévère...
Après les bâtiments des garçons, ceux des filles : les classes de couture, de modistes, d'infirmières, de blanchissage, de repassage, de cuisine, de matelasserie, de vannerie. J'ai vu là des chapeaux de femme bien amusants, d'une naïveté et à la fois d'une hardiesse de couleur un peu déconcertante; mais les
pailles avaient été cueillies dans les champs de l'Alabama et tressées par les mains des élèves.
J'ai compté 40 modistes, 80 lingères, 50 couturières, et 300 laveuses et repasseuses. Les cours de cuisine sont suivis par les 500 élèvss-filles de l'Institut. On leur apprend, en outre, à tenir le ménage, à dresser une table, à recevoir.
On m'a montré ensuite l'hôpital, si bien tenu, si propre, éblouissant de blancheur avec ses murs peints à la chaux, ses lits de neige, ses parquets cirés, sans un grain de poussière, ses infirmières en petit bonnet de bonne de bouillon Duval, tablier blanc, et leur face d'ébène sérieuse et grave. 11 y a aussi, un peu plus loin, trois petites maisons isolées pour les maladies contagieuses.
Nous sommes à présent dans le domaine de Tagriculture. Trois cents élèves font partie de cette section. On apprend non seulement à semer, à conduire les machines de labour et de récolte, mais on leur enseigne la bactériologie et la physiologie des végétaux, la botanique, la science du drainage, des engrais, de la nourriture des animaux, les maladies des bêtes. Un laboratoire est à leur disposition ; on leur fait faire des expériences de chimie agricole, on y analyse la nature des différentes terres, et on leur apprend la sorte d'engrais nécessaire pour les nourrir suivant leur composition. Que sais-je encore ! Je ne crois pas qu'il y ait dans nos écoles françaises rien de mieux compris ni de plus complet comme organisation de l'enseignement agricole.
L'activité de l'Institut s'étend jusqu'à l'horizon de la plaine. Des jeunes filles en robes rouges, corsages bleus ou roses, canotiers de paille noire ou blanche,
penchées vers la terre, sarclent des champs d'oignons. Des troupeaux de vaches et de moulons paissent en liberté dans les prairies autour des bâtiments-fermes; des centaines de cochons noirs et gras, enfermés dans des enclos à claire-voie, se vautrent dans le fumier ; des basses-cours sont pleines de volatiles, poules, coqs, poulets, oies, canards, pigeons qui accourent autour d'une jeune élève occupée à leur distribuer la nourriture. Des charrettes d'engrais s'apprêtent à partir pour les champs, traînées par des bœufs couplés.
Voici les hangars pour les instruments aratoires et les voitures, les étables, les écuries, tout blancs, tout nets, d'une propreté exemplaire. Chaque cheval a son box, chaque vache a sa case avec son nom imprimé : Ruth, Jessie, Ada, Rose, Sarah, Clara. Un imprimé indique la production biquotidienne du lait de chaque vache. On les nourrit avec des semences de coton mêlées de son. A l'extrémité d'un hangar, et sous le même toit, une salle de conférences avec tableau noir, qui sert au cours d'hippiatrie. On fait des démonstrations sur les bêtes, on étudie leur anatomie, leurs maladies, etc. A côté des étables, la fromagerie. Des nègres en bonnet blanc, pantalons et vestes blancs, sans une tache, travaillent de leurs mains noires rayées de rose. Ils ont des yeux si doux, un tel air de bonté simple et de soumission, qu'on se sent pris, malgré soi, de sympathie pour eux. Ils me font goûter leur lait, leur beurre et leur fromage, qui sont exquis.
Il G^t neuf heures du soir, les fenêtres de la chambre où M. Booker Washington m'a fait installer sont ou-
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vertes sur la campagne endormie. Des chœurs de grenouilles troublent seuls le silence nocturne. Le ciel est clair et plein d'étoiles; l'air, doux et caressant : c'est un soir d'été de France, et il faut que je fasse un effort pour me souvenir que c'est le mois de février, que je suis si loin de Paris, dans l'Alabama, à quarante heures d'express de New-York.
De ma table de travailjevois les dernières lumières des dortoirs s'éteindre et ce petit univers grouillant s'endormir.
Je passe en revue ma deuxième journée passée à Tuskegee.
La maison de Booker Washington est située un peu en dehors du « campus », au milieu d'une pelouse ornée de quelques fleurs et d'arbustes. Pas de grands arbres aux alentours. La contrée est jeune, les arbres sont plantés depuis quelques années seulement, car on a d'abord pensé à bâtir. L'habitation est en brique et bois, comme toutes les bâtisses du pays. Une galerie circulaire court au rez-de-chaussée, des plantes grimpantes font des rideaux de verdure entre les colonnes.
Je revois le salon. C'est une pièce bien simple, avec un piano et quelques fauteuils; sur la cheminée, des moulages de Tanagra ; sur les murs des photographies de tableaux quelconques, des gravures très ordinaires comme on en voit chez des petits bourgeois ou de pauvres professeurs de province.
Attenant à cette pièce, la bibliothèque. Aux murs, des photogravures de vierges de Piaphaël, de tableaux populaires et sentimentaux, comme le Départ et le Retour du pêchexir ; un Duelliste sous Henri IV, rapière au vent, plume au chapeau; des anges chantant
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deBiirne-Jones; et, çà et là, une « Yénus de Milo » de plâtre, un « Napoléon », les bras croisés, la photographie d'Emerson, les diplômes du grand nègre : celui de Ilampton, 10 juin 1878; celui de Harvard, de 1896, en latin; et, sur la table, des livres de Roosevelt, The Strenuous Life (la Vie intense) entre autres.
M. Booker Washington vient au-devant de moi, la main tendue, la lèvre souriante. Il a 44 ans. Il est détaille moyenne et de moyenne corpulence, entièrement rasé. Son teint n'est pas noir, il est doré, comme d'une fumée citron. Ses yeux sont bleu-gris, très clairs, très limpides. Son nez, très légèrement écrasé, ouvre sur des narines larges; sa lèvre supérieure, très éloignée de la base du nez, se retrousse un peu; sa lèvre inférieure n'est pas trop forte. Ses cheveux, très courts, sont crépus. Ses mains sont jolies, fines et allongées, quasi blanches. L'expression générale, très énergique, serait même presque sauvage, sans la douceur un peu rêveuse des yeux et la bonté de la bouche.
Qu'est-ce donc que Booker T. Washington?
Demandons-le à lui-même.
Il naquit vers 1858 pu 1859 — il ne le sait pas exactement — dans un district de Virginie, au sud des États-Unis. En ce temps-là, les nègres n'étaient pas affranchis, ils appartenaient encore à leurs maîtres, au même titre que les animaux de la plantation, des animaux un peu plus chers, voilà tout. L'homme dont il s'agit était un de ces animaux. Écoutez-le parier, comme on parle dans les épopées primitives ou dans la Bible :
— Je suis né esclave dans une plantation d'esclaves du comté de Franklin (Virginie). Je ne suis pas bien
sûr de l'endroit exact ni de la date précise de ma naissance, mais je suppose que j'ai dû venir au monde quelque part et à un moment quelconque.
« Autant que j'ai pu l'apprendre, je suis né près d'un bureau de poste situé sur un chemin de traverse appelé Hale's Ford, dans l'année 1858 ou 1859. Je ne sais pas le mois ni le jour. Les premières impressions dont je puis me souvenir à présent sont celles de la plantation et du quartier des esclaves. Ma vie commença dans les plus misérables, désolantes et décourageantes conditions. Ce n'était pas pourtant que mes maîtres fussent spécialement cruels. Ils ne l'étaient pas, en comparaison de beaucoup d'autres. Je vis le jour dans la hutte typique faite de bûches équarries, large de 44 à 16 pieds carrés. Je vécus là avec ma mère, un frère et une sœur jusqu'après la guerre civile, où nous fûmes tous déclarés libres.
« De mes ancêtres, je ne sais presque rien. Dans le quartier des esclaves, et même plus tard, j'entendis murmurer les histoires des tortures endurées par les noirs, y compris sans doute mes parents du côté de ma mère, dans les convois de bateaux qui les amenaient d'Afrique en Amérique. J'ai cherché sans résultat des renseignements sur mes ancêtresmatcrnels. C'est que, dans les temps d'esclavage, on n'accordait pas grande importance à l'état civil des noirs et à l'histoire de leur famille.
€ Je suppose que ma mère attira l'attention d'un négrier qui devint ensuite notre maître à tous deux. Son admission parmi les esclaves n'avait sans doute pas eu plus d'importance pour le négrier que l'acquisition d'un nouveau cheval ou d'une vache.
« De mon père, je sais moins encore que de ma
mcrc. Je ne sais môme pas son nom. J'ai entendu dire qu'il était blanc et qu'il vivait dans Tune des plantations voisines de la nôtre. En tous cas, je n'ai jamais su qu'il se fût le moins du monde intéressé à moi ni à mon existence. Mais je ne lui en fais pas un crime. Il était lui-même la victime infortunée de l'état général des choses et des mœurs en ce temps... *
Voilà Tadrairable langage que parle aujourd'hui l'esclave affranchi ! Quelle plus belle preuve trouver de la justice et de la légitimité de son affranchissement?
Jusqu'à Tâge de huit ans, il ne sut ce qu'était un lit. Il ne mangeait que des patates et quelquefois du porc. Il ignorait totalement l'usage de la fourchette. Il ne jouait jamais comme les enfants de son âge.
II travaillait du matin au soir. Gomme il n'y avait pas d'écoles pour les nègres, il ne savait pas lire. II en souffrait énormément. Il accompagnait jusqu'au seuil de l'école la fille du planteur qu'il servait, lui portant ses livres. Les classes, qu'il entrevoyait, une seconde, de la porte, lui paraissaient être le paradis! Il pleurait de n'y pouvoir entrer. Il regardait les livres qu'il portait avec un respect religieux. Et il souffrait de ne pas pouvoir les ouvrir...
Quand l'émancipation fut déclarée, il se mit à travailler dans les salines de Kanawha, puis dans les mines de charbon de Malden. Là, il entendit parler un jour d'une école que le général Armstrong ouvrait pour les nègres à Richmond. Mais Richmond se trouvait à 800 kilomètres de là! Comment faire? Il ne pensa plus qu'au moyen d'arriver jusqu'à cette école bénie. Ce fut une idée fixe. II s'engagea comme domestique chez le propriétaire de la mine, espérant
pouvoir, enattendantrécoîe, commencera s'instruire. Il apprit à lire. Dès lors, il ramassa tous les morceaux de papier imprimé qu'il rencontrait et s'en fit une bibliothèque qu'il enfermait dans une vieille caisse.
Un beau jour, il n'y tint plus. Il raconta son projet à sa mère et à son frère John. Sa mère le laissa partir en pleurant. Son frère lui donna tout ce qu'il put distraire des besoins du ménage. Les autres nègres du villageluiapportèrentdepetits présents, un mouchoir, quelques sous, — et il s'en alla.
En route, il travailla pour vivre. Mais on lui refusait l'entrée des auberges parce qu'il était noir, et comme il faisait froid dans les montagnes, il marchait sur les routes jusqu'au matin pour se réchauffer.
Il arrive enfin un soir à Richmond, avec cinquante sous dans sa poche. Il couche sous le plancher d'un trottoir de bois. Le lendemain, il se dirige vers l'école de Hampton. Ses yeux se mouillent de joie à la vue de l'école. Il a envie de s'agenouiller. 11 entre; on le met à l'épreuve, en lui faisant balayer un préau, et, comme l'épreuve a réussi, on l'admet comme étudiant-portier. Il faut qu'il se lève tous les jours à quatre heures du matin pour balayer et allumer le poêle. Et la nuit, il lit I
Pendant les vacances, il se fait garçon de restaurant pour lâcher d'économiser un peu d'argent et aller voir sa mère; il lave lui-même son linge. Son frère lui envoie ses économies; il retourne tout joyeux à Malden et trouve sa mère mourante.
Il revient à Richmond, prend ses degrés à l'Université, se fait nommer maître d'école à Malden, pris de la passion d'enseigner à ses frères noirs tout ce qu'il a lui-même appris. Il se multiplie, fonde des
cours du soir pour les mineurs, après la journée finie, va enseigner dans les villages voisins, se dépense avec la frénésie, l'enthousiasme d'un apôtre.
Il se met à parler. Il devient orateur. Son ancien profeseeur, le généralArmstrong, le rappelle à Hampton, se l'adjoint comme collaborateur et enfin l'envoie fonder à Tuskegee, dans TAlabama, une université pareille à la sienne.
lî avait donc commencé sans un sou, il y a de cela vingt ans. Aujourd'hui, l'université de Tuskegee gui a coûté deux millions et demi à établir, compte 1,400 élèves, et son budget de dépenses s'élève annuelfexnent à 500,000 francs 1
Mais à côté de ce rôle de pédagogue, Booker T. Washington a eu un rôle éblouissant d'apôtre et de remueur de foules. C*est, aujourd'hui, le tribun le plus écouté de toute l'Amérique. Quand il parle, c'est devant des auditoires de 4, 000 personnes. On se presse, on se précipite vers ses conférences. Il a créé dans les États-Unis un mouvement colossal d'intérêt en faveur des nègres. M. Rockefeller, M. Carnegie, M. Morgan, subventionnent Tuskegee. M. Mac Kinley, l'ancien président des Etats-Unis, est allé visiter son Institut. M. Roosevelt ira certainement après son élection.
Booker T, Washington m'avait présenté à sa femme.
Mme Booker Washington est une grande et forte mulâtresse, presque blanche de peau, aux jolies dents soignées, souriante, d'allure distinguée.
Il la prie de m' accompagner dans ma visite des dwtoirs des élèves. Affable et empressée, elle me conduit. Ge sont des bâtiments comprenant une TÎngtaine de chambres à deux lits bien blancs, une aatte devant le lavabo, une carpette au milieu de la
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chambre, un paravent couvert de photographies, des livres épars ; dans les chambres des filles, quelques fleurs simples sur la cheminée; aucune différence avec les chambres des collèges de filles, du Nord. Les dortoirs des garçons sont un peu moins coquets, un peu moins soignés, naturellement ; les fleurs en papier remplacent les fleurs des champs.
Mme Booker Washington me montre en passant
les salles de bains et de douches et me dit que
les élèves sont tenus de prendre deux bains par
semaine au moins. Ils peuvent en prendre davantage
'ils le veulent : une piscine et des baignoires sont
leur disposition.
Une autre prescription réglementaire est bien amusante : chaque élève doit avoir une brosse à dents et se laver les dents deux fois par jour.
Les chambres sont visitées quotidiennement. Les élèves sont tenus de laver le plancher de leur chambre deux fois la semaine. Ils ont droit, comme blanchissage hebdomadaire, à douze pièces lavées, chemises, serviettes, bas, etc.
C'est l'heure du repas. Nous allons au réfectoire. Les quatorze cents élèves, garçons et filles, sont réunis dans deux grandes salles garnies de longues tables. Nous parcourons les rangées de tables. On y mange avec la plus grande propreté. Les élèves sont soignés, les cols des garçons luisent comme de l'émail, les filles sont peignées avec un soin remarquable. Tout le monde se tient droit, les poignets sur le rebord de la table. Les conversations ont lieu à voix modérée. On sent une discipline parfaite, sans contrainte, mais sérieuse et unanimement acceptée.
Quand je reviens à sa demeure, Booker Washington me dit :
— Vous avez visité tous les bâtiments, et vous avez vu ce qu'on enseigne dans les trente-deux sections de l'Institut. On y fait des ouvriers, des professeurs et même des artistes, puisque plus de quatre cents élèves suivent les cours de dessin et d'architecture. Mais ce que je tiens à vous souligner avant tout, c'est que chaque élève qui entre ici, riche ou pauvre, est obligé de suivre, outre les cours qu'il a choisis, les travaux manuels. Car ce que j'ai surtout voulu réaliser, c'est le relèvement, aux yeux des jeunes gens, du travail de la terre et du travail de l'atelier. Le travail ennoblit et élève. Pour les anciens esclaves, il était le signe dégradant de leur infériorité et ils cherchaient à s'en affranchir. Ceux qui sortent d*ici, les professeurs que j'ai formés et que j'envoie dans tous les Etats du Sud tenter de créer des établissements comme celui-ci, partent convaincus, au contraire, que c'est par le travail, mais le travail libre, qu'ils se libéreront moralement et conquerront peu à peu leur égalité avec les blancs. »
Je lui demande s'il reçoit tous les noirs qui se présentent ou seulement ceux qui peuvent payer le prix de l'internat?
Il m'explique que ceux qui peuvent payer versent de 30 à 35 francs par mois et sont astreints, quand même, à deux jours de travail manuel par semaine, qu'on leur paye à raison de 2 fr, 50 par jour : ils sont à peu près cinq cents; les pauvres travaillent tous les jours dans les ateliers et ne suivent les cours que le soir. On les paye environ 3 francs par jour,
A TUSKEGEE 39i
x^u'on met à leur crédit et sur lesquels on retient 40 francs par mois pour le prix de la scolarité.
Les garçons et les filles ne sont admis à l'Institut qu'à partir de l'âge de quatorze ans. Pour les filles, il n'y a pas de limite d'âge maximum. J'en ai vu de vingt-cinq et même de trente ans.
Cooker Washington parle très peu à l'ordinaire, et par phrases courtes, ce qui fait la conversation assez difficile. En ceci, il est parfaitement Américain. L'Américain a dans l'esprit des notions très nettes, mais très brèves sur les choses et sur les idées. Il ne généralise presque jamais; car la généralisation exige du rêve, et nous sommes devant un peuple d'hommes d'action. Notre apôtre est de ceux-là : sa vie tout entière le prouve. Ses études ont dû être courtes et systématiques, utilitaires, exactes et toutes pratiques.
Mon hôte est venu une seule fois en France et compte y retourner bientôt. Mais il ne connaît pas du tout notre pays.
Il n'a passé que quelques jours à Paris. Il a vu le Louvre et le Luxembourg, mais ses goûts d'art sont assez obscurs. Je vois vite, d'ailleurs, que son instruction générale est très bornée. Il ne sait rien, ou presque rien, ni de notre histoire, ni de notre présent. La seule idée claire qu'il ait de nous, c'est que nous ne sommes pas sérieux et que Paris est ine ville « immorale ».
Il me demande si M. Loubet est un grand homme. Et si Boulanger aussi était un grand homme. Il s'informe s'il y a eu des inventions originales en France. Je lui en cite quelques-unes, et ne peux m'empêcher de lui dire que toutes celles qu'on exploite en Amé-
rique et qu'on y perfectionne ont été créées et mises au monde dans la vieille Europe. Je sens chez lui, comme chez tous les Américains, un orgueil national démesuré qui vient évidemment de l'ignorance totale où ils sont de l'histoire du passé.
Un de ses griefs contre l'Europe, c'est la lenteur des gens et le manque d'activité générale.
— Il me semble, dit-il, qu'en Europe on est toujours en vacances! Il y a trop de holidays.
Je lui réponds que le cerveau ne peut vraiment travailler que dans le repos du corps, et que, si on est agité d'un bout du jour à l'autre, l'intelligence n'a pas l'occasion de créer des idées et qu'il lui est impossible de progresser. Les artistes doivent savoir flâner cl les grands inventeurs ont toujours été des rêveurs.
11 rétorque :
— Carnegie, Rockefeller ne sont pas des rêveurs H! des paresseux.
— Aussi reste-t-ilà prouver que ce sont de grands cerveaux, fis-je.
— Ils ont fait des trusts très utiles et ont gagné beaucoup d'argent!
— Emerson, votre compatriote, qui est sans doute an grand homme dont le nom et les œuvres vivront plus longtemps que ceux des milliardaires, n*a pas pu gagner d'argent, mais il laisse des idées et des sentiments qui serviront peut-être davantage la gloire de l'Amérique que les milliards de Rockefeller et de Carnegie. — Et vous-même, insistai-je, si, au lieu de vous soucier de l'avenir de la race nègre, vous aviez surtout songé à devenir riche, vous ne seriez pas le principal de l'Institut de Tuskegee, vous ne seriez pas Booker T. Washington.
Il se mit à rire à cette argumentation, ne répliquât pas et me fit l'effet d'être convaincu.
Je sortis. Il était dix heures.
La nuit était douce. Des notes longues de clairoa sonnaient dans la campagne. Ces sons allongés et pareils avaient quelque chose de solennel et de grave. . C'était le premier signal du couvre- feu. Il s'harmonisait idéalement avec le calme universel et le chœur monotone des grenouilles. Je me dirigeai vers le quartier des filles. Elles allaient et venaient d'un dortoir à l'autre : les unes avaient de grands brocs de fer à la main, qu'elles allaient remplir à la fontaine ; d'autres revenaient de rendre visite à un dortoir voisin, et babillaient en riant, par bandes, liées par les bras ; des fredons, des chants tristes, des éclats de rire m' arrivaient des fenêtres ouvertes où de fines silhouettes se détachaient sur la clarté des chambres. La plupart des filles avaient des corsages de soie claire. Leurs yeux blancs dans l'ombre brillaient comme des diamants.
Aux abords du quartier des filles, des gardiens surveillent... Il y en a neuf pour tout le yard.Yoilkœ qu'on ne voit pas dans les collèges de filles du nord des Etats-Unis : des gardiens commis à la sauvegarde des mœurs! Et cela jette un jour singulier sur ie tempérament de la race et sur le développement de l'éducation.
Je m'assieds sur un banc et me mets à causer avec deux des gardiens.
Ils m'expliquent que la discipline est très stricte et qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi. Les garçons et les filles sont toujours séparés. Quand ils s«
rendent dans les cours ou au temple, ils prennent chacun un côté de la route. Au temple môme, ils sont à part. Les uns et les autres ne se rencontrent que cinq ou six fois l'an, à l'occasion des fêtes. Et c'est tout. Le reste du temps, toute communication est interdite.
Pendant que nous causions, je vois passer à trente mètres de nous une silhouette d'homme. L'un des gardiens l'aperçoit aussi et il se met à courir dans la direction où l'ombre s'est montrée. Mais il y a à cet endroit une sorte de ravin planté d'arbres, et bientôt le surveillant revient en disant qu'il n'a pu découvrir l'homme et qu'il a dû s'enfuir...
Ou se cacher.
Le lendemain c'était dimanche. Le matin et le soir j'assistai à l'office ou du moins aux exercices pieux du temple. Booker Washington étant souffrant, ce fut un professeur qui le remplaça au prêche. J'en fus navré, car j'avais bien envie d'entendre le grand orateur noir, dont la puissance sur les foules américaines est, dit-on, colossale.
Après le discours et les lectures bibliques, on chanta des cantiques. Quelles jolies voix, si doucement sonores, si pures, si caressantes, que ces voix nègres! Les 1 ,400 élèves qui étaient là (900 garçons, 500 filles), assis sur des bancs devant une estrade garnie d'un orgue, chantaient en chœur sans chef d'orchestre, soutenus seulement par l'orgue, avec un ensemble et une justesse parfaits. Les voix des hommes et des femmes se mariaient à la tierce ou à la quinte au hasard de l'improvisation, car je l'ai dit, les nègres sont admirablement doués pour la musique, et je
suis sûr que, si un jour TAmérique produit des musiciens, ils seront noirs.
Après Toffice, un silence absolu, catacombal, se fit soudain. Sur un signe du professeur, tous les élèves, d'unseulmouveraentqu'onauraitdit mécanique, firent demi-tour à droite, et sur un autre signe ils se mirent à défiler devant nous, au pied de Festrade, au pas.
Je vis donc passer sous mes yeux les quatorze cents élèves de Tuskegee.
Je fus profondément frappé par leur naturel, la douceur de leur expression, mais aussi par la correction impeccable de leur tenue. Ils marchaient, rythmiquement, les bras ballants, d'une jolie allure gracieuse et à la fois virile. J'admirai vraiment leur port de tête, la cambrure des tailles, et souvent la distinction des traits. Car, voici un phénomène important pour Tavenir et l'émancipation de la race : aucun de ces jeunes gens à qui on enseignait la liberté, ne portait en lui le stigmate de l'esclavage. Il y avait bien des têtes plus sauvages que les autres, de ces têtes bombées et lippues, aux yeux saillants, à la peau d'un noir d'ébène, qui n'avaient pourtant rien de servile. Mais à côté de ces rejetons trop purs des nègres soudaniens, vous auriez vu défiler les types les plus accomplis de la race humaine : des figures de femmes au teint d'ambre, au profil fier et presque hautain, aux yeux ardents, mélancoliques et comme baignés dans de la nacre liquide, les lèvres juste assez charnues pour signifier la sensibilité, le menton se relevant d'une gracieuse courbure, l'ovale noble, la tête bien plantée sur un joli cou duveté, la poitrine bombée, la taille fine et souple, la main petite et distinguée...
D'où venaient-elles, ces fines créatures rêveuses et nostalgiques, ces Cléopâtres émigrées dans la civilisation brutale du Nouveau Monde?
C'étaient des quarteronnes ou des octoronnes de la Jamaïque et de Porto-Rico, des Indes néerlandaises et de Cuba.
Seule, leur chevelure crêpelée dénonçait le mélange noir. L'une d'elles était même complètement rousse. En France, en Europe, elles eussentété entourées des hommages des hommes; ici, on les parquait comme des lépreuses, dans des écoles spéciales, dans des wagons spéciaux ; on les assimilait aux plus bas échantillons de la race.
N'y a-t-il pas là quelque chose d'anormal, d'injuste et même de criminel?...
Arguments des colons du Sud contre l'égalité civique du nègre et du blanc. — Les défauts du nè^re dans la gestion des intérêts collectifs. — Son imprévoyance. — Son immoralité. Les réponses de Booker T. Washington. — Différences de races. — Le nègre rêveur et paresseux. — L'Américain positif et ambitieux. — Le mélange est-il possible? — Booker Washington ne le croit pas. — Les nègres purs sont-ils égaux aux blancs? — 11 y en a. — Exemples. — Danger de l'accroissement de la race noire. — Leur retour en Afrique?
— Pourquoi? — Services rendus par les nègres à l'Amérique.
— ils n'ont pas demandé à venir. — Dix millions de nègres.
Vous avez lu Texposé que je vous ai fait de la question nègre et le résumé de l'œuvre tentée à Tuskegce par Booker Washington pour l'éducation de ses compatriotes noirs.
Mais il reste aux ethnographes et aux sociologues à examiner plusieurs côtés du problème, qui me paraît être surtout jugé dans l'Amérique du Nord par le point de vue sentimental, et dans les États du Sud, par le point de vue politique.
Il ine semble que d'un côté et de Tautre on rétrécit trop la question.
En décrétant du jour au lendemain rémancipatioM des noirs, les idéalistes de la Nouvelle-Angleterre furent évidemment inspirés par un sentiment d'humanité fort louable. Mais on est forcé de reconnaître qu'ils y furent aidés par leur désintéressement dans la question. En effet, ils n'avaient pas de nègres... Et même leurs adversaires insinuèrent que les fermiers sudistes, concurrencés par le bon marché du travail nègre, ne furent pas fâchés de rétablir, par une mesure philanthropique, l'équilibre économique entre leurs concurrents et eux... Les plus beaux actes humains sont rarement purs de calcul...
Quoi qu'il en soit, on eut pleinement raison d'abolir l'esclavage. Et je n'ai pas rencontré, dans tout le Sud, une seule bouche qui n'approuvât Témancipation.
Le seul grief qui subsiste, c'est celui de l'ancien propriétaire d'esclaves. Il dit :
— J'avais acheté des travailleurs fort cher. J'y avais mis ma fortune. Vous décrétez, au nom de sentiments que, d'ailleurs, j'approuve, ma ruine. Il y a là un excès de pouvoir et une injustice. Vous vous êtes payé de la philanthropie à mes seuls frais. Vous n'y avez aucun mérite. Au moins deviez-vous payer votre luxe sentimental et m'indemniser comme vous indemnisez le propriétaire que vous expropriez pour cause d'utilité publique.
« Ce n'est pas tout. Vous m'avez ruiné, en émancipant les nègres, soit. Mais voilà que vous votez des lois qui font de l'esclave d'hier non seulement mon égal, mais, au nom de la majorité, mon maître et mon tyran! Ces gens, qui étaient hier encore des
bêtes courbées sous le joug, qui ne savaient de la vie que les fonctions animales, de la politique que Tobéissance et la servilité, qui ignoraient, par définition, la prévoyance, par nature, la moralité, vous permettez à ces gens de prendre du jour au lendemain le gouvernement des Etats et des villes, vous leur donnez le pouvoir de faire des lois, vous leur ouvrez les caisses des budgets, vous leur mettez entre les mains la police et la sauvegarde des mœurs et des propriétés! Votre idéalisme ne va-t-il pas un peu loin?... y>
Ainsi parient les gens du Sud, les commerçants et les industriels, les avocats, les médecins, les plan- [teurs, tous les gens de race blanche qui se sont va opprimer par les majorités de nègres, comme dans la Caroline du Sud, et aussi ceux qui se voient menacés par la croissance de l'élément noir dans certains districts de la Géorgie et de la Louisiane.
Booker Washington leur répond ceci qui leur donne en partie raison :
— En jugeant les nègres, vous ne devez pas être trop durs. Vous devez vous souvenir qu'il y a trentecinq ans à peine que le père et la mère noirs ont la responsabilité et par conséquent l'expérience d'élever eux-mêmes leurs enfants. Cette perfection n'a pas été atteinte en une seule génération, et si vous teniez compte des obstacles que les parents ont eu à surmonter, vous ne verriez rien d'étonnant à ce qu'ils soient un peu en retard...
— Mais croyez-vous, demandai-je à Booker hington, que la race nègre a vraiment une valei elle-même? Est-elle inférieure organiquement o] lementpar attardement de civilisation? A-t-elh
laines aptitudes supérieures à celle de la race blanche et même a-t-elle des aptitudes que n'a pas la race blanche ?
A celte question, Booker Washington m'a répondu:
— Je crois que la race noire a une valeur en elle-même, spécialement en ce qui concerne les choses où l'émotion et la sensibilité entrent en jeu, comme la poésie et la musique. A côté de cela, peu de races possèdent le pouvoir de travailler aussi durement, aussi continûment que la race nègre.
— Alors, si vous dites qu'elle n'est pas organiquement inférieure, comment expliquez-vous qu'aucune trace de civilisation antique, ni de gouvernement organisé n'existe dans l'Afrique noire, quand il est reconnu que le continent africain est un des plus vieux du globe?
— Pour des raisons de climat ou autres, répond Booker Washington, la race africaine s'est mise très tard en route pour la civilisation, cela est vrai, mais je n'ai pas de doute qu'elle continuera à progresser rapidement dans le futur.
Cette réponse est bien vague. Et je sens que mes questions vont un peu trop loin. Booker Washington est un apôtre plein de foi et de flamme. C'est un homme d'action dont l'énergie est infatigable, mais, je l'ai déjà dit, ce n'est pas un savant. Et ces questions restent pour ainsi dire sans réponse.
Mais quand je lui demande :
— Est-il vrai que le nègre soit naturellement plus menteur, plus voleur, plus paresseux, plus imprévoyant, plus vicieux que le blanc, il proteste vivement:
-^ Je ne crois pas du tout que le noir soit, par
ExNCORE LA QUESTION NÈGRE 403
nature, plus malhonnête ni plus vicieux que les hommes des autres races. Ceux qui ont le plus observé la race noire en Afrique dans ses conditions primitives en témoignent.
Devant Taffirmation des gens du Sud et devant les affirmations de Booker Washington, il est difficile de se faire une conviction sur les aptitudes du nègre au travail et sur sa moralité. J'ai bien essayé de me rendre compte par moi-même, mais, que peut voir un passant ? J'ai vu des nègres travailler avec une lenteur remarquable, mais j'en ai vu se dépêcher avec une grande adresse et une grande activité.
Certainement, à côté des Américains proprement dits, de cette race ambitieuse et positive qui ne songe qu'à produire beaucoup et à s'enrichir encore plus, le nègre est un rêveur et un paresseux! Mais l'Europe n'est-elle pas pleine de ces gens-là I En quittant l'Amérique, allez en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre même, et l'ouvrier vous fera l'effet, la moitié du temps, de s'amuser à son travail et de se dépenser le moins possible. Peut-on faire un crime au nègre de ne pas mettre uniquement son bonheur dans le travail fiévreux et l'activité machinale et épuisante, qui ôtent au cerveau toute fécondité, toute possibilité de rêve et de création?
Mais une autre question est plus grave :
— Peut-on, doit-on mélanger les races? La race noire peut-elle se mêler à la race blanche sans retour aux phénomènes ataviques? Le retour à l'un des deux types est-il général ou exceptionnel? La race nègre gagnerait-elle au mélange? La race blanche n'y perdrait-elle pas? Importe-t-il donc au bien de l'huma^
40i DE NEW-YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
nitc que la race nègre ne se mêle pas ou qu'elle se mêle? G'est-à-dire : faut-il qu'elle se développe par eile-même en gardant ses caractéristiques, ou bien au moyen du croisement? Quel serait le bénéfice du croisement?
A celte question capitale Booker Washington m'a fait cette réponse :
— Mon opinion est que la race noire, sinon pour toujours, certainement pour des centaines de générations, demeurera une race distincte.
Cette déclaration du grand nègre est faite pour avoir une répercussion considérable dans les polémiques du Sud. Car si le mélange n'est pas possible ou s'il n'est pas bon, il doit être^ interdit. Et cela donne raison aux législateurs des États sudistes, qui défendent les mariages mixtes par des lois sévères, et cela donne tort aux législateurs du Nord qui les autorisent, au risque de diminuer la valeur de la race blanche.
A ces questions générales viennent s'ajouter quelques autres questions spéciales qui peuvent aider à résoudre le problème.
A chaque discussion que j'ai eue dans le Sud, après avoir poussé un peu mes interlocuteurs, leur avoir fait avouer que les nègres peuvent progresser (puisque Tun d'eux, Booker Washington, parti de l'esclavage, s'était élevé au premier rang des hommes de son pays), je me heurtais toujours à cette réflexion :
— C'est une exception, une exception unique; d'ailleurs ce n'est pas un nègre. C'est un mulâtre. Son père était blanc.
Aussi, devant Booker Washington, je lui dis :
— Parmi les nègres intelligents et doués de mora-
ENCORE LA QUESTION NÈGRE i05
lité, qui se sont distingués de leur race, en connaissez-vous qui soient des nègres purs? Quels sont-ils? Qu'ont-ils fait? Dans l'état actuel des noirs que vous éduquez à Tuskegee, sont-ils égaux ou équivalents, en intelligence et en moralité, aux blancs? Il me répondit:
— Parmi les hommes noirs de pur sang qui se sont distingués, qui peut ignorer le docteur Blyden, de Libéria, qui est un grand linguiste; Isia T. Montgomery, du Mississipi, qui est à la fois un homme d'affaires arrivé et un officier public de grande valeur; Paul Lawrence Dunbar,quiestpoète; Kelly Miller, professeur de mathématiques à l'université d'Harward, et tant d'autres que je pourrais vous citer! Enfin, toutes choses considérées, j'estime que les étudiants qui sortent de Tuskegee valent en capacité et en morahté les étudiants des autres races qui sont de la même classe sociale qu'eux.
€ Si ces échanti 11 ^v. ? de pur sang noir ont pu s'élever au premier rang, qui donc peut dire que notre race ne peut pas progresser? S'il y en a dix, cent, pourquoi n'y en aurait-il pas mille, dix mille, cent mille? C'est une question d'éducation et de temps. Il n'y a pas quarante ans que nous sommes libres; les blancs ont mis des milliers d'années à se civiliser ! Pourquoi n'auraient-ils pas un peu de patience pour nous ?
« Il ne nous manque ni bonne volonté ni dispositions naturelles. Un peu de culture, un peu d'appui et de bons sentiments de fraternité, et nous nous élèverons progressivement jusqu'aux blancs.
Je dis :
— En attendant, est-il juste que les noirs puissent arrivera dominer les blancs et à les gouverner? Si
les nègres se reproduisent plus vite que les blancs, n'y a-t-il pas à craindre, pour les Américains, un tel accroissement de la population noire dans les Etats du Sud, que les nègres deviennent rapidement les plus nombreux et les plus forts? Et n'est-il pas dangereux, pour un État aussi avancé que l'Amérique, de s'exposer, en laissant prendre le pouvoir politique aux nègres, à une rétrogradation des institutions et des mœurs?
— Je ne crois pas que les nègres se multiplient plus vite que les blancs, me répondit-il, mais ils tiennent leur rang. Et il n'y a aucun effort de la part des noirs pour prendre le pouvoir politique aux blancs.
Booker Washington l'affirme, mais les blancs du Sud, avertis par leurs expériences passées, ne veulent plus courir le risque de se voir gouverner par les noirs.
— Mettons tout au pis, luidis-je, ne prévoyez-vous pas que les Américains seront un jour appelés à prendre des mesures pour l'expulsion des nègres? Au point de vue ethnographique, le climat américain est-il préférable, ou non, au climat africain pour la race nègre? La race nègre ne gagnerait-elle pas à retourner à son lieu d'origine, c'est-à-dire en Afrique?
— Au point de vue du climat, je crois que celui de l'Amérique est meilleur pour les noirs que celui de l'Afrique. Et je ne vois rien qui puisse me faire croire que le peuple américain se décide jamais à exclure les nègres de leur patrie actuelle, où ils n'ont pas demandé à venir, où on les a même amenés de force depuis trois siècles. Mon impression personnelle est qu'au contraire la situation des deux races vis-à-vis l'une de l'autre est bien moins grave que celle d'autres
races vis-à-vis d'autres peuples d'Europe et d'Asie.
€ Pourquoi nous excluerait-on? Nous disons aux blancs : Nous avons, depuis trois siècles, cultivé vos champs, défriché vos forêts, nourri vos enfants, protégé vos familles. Nous avons l'espérance de devenir des producteurs et des contribuables intelligents, des citoyens utiles et vertueux. Nous sommes dix millions de noirs. Notre population représente presque celle du Mexique tout entier; elle est près de deux fois égale à celle du Canada; elle est presque aussi grande que celles de la Suisse, de la Grèce, du Honduras, du Nicaragua, de Cuba, del'Uruguay, de Saint-Domingue, du Paraguay et de Gosta-Rica réunies ! Il dépend donc de vous de faire d'un tiers du Sud un corps mort, ou au contraire, de décupler, de centupler sa richesse et sa prospérité en nouséduquant, en nous instruisant dans les arts domestiques, l'agriculture, les affaires...
« Voyez ce qui convient le mieux à la gloire et à la prospérité du grand peuple américain ! »
Je ne sais ce que l'avenir réserve à la race nègre. Mais, en reprenant le train à la gare de Tuskegee, et en revoyant l'immonde taudis où sont parqués les nègres qui veulent voyager, je me dis que si Booker Washington m'accompagnait, je me sentirais pris d'une invincible honte en me séparant de lui sur le seuil de son wagon.
Premières impressions 1
Arrivée à New-York. — Je manque l'entrée dans le port. Brouillard. — Premier contact avec la vie américaine. — Fatigue. — Énervement. —Ébranlement g-^-^éral. — Thackeray et la rue. — Souvenirs de la traversée. — Solidarité en mer. — Détachement dès l'arrivée. — Les tramways. — Menaces de mort. — Paris est un village paisible. — Le chemin de fer aérien. — Défense de cracher. — 2,500 francs d'amende. — Conducteur et contrôleur de tramways se pochent les yeux dans la voiture. — Maison de vingt-neuf étages. — Central Park sous la neige. — Les traîneaux. — Le pont de Brooklyn à 5 heures. — Spectacle effrayant. — Assaut des tramways. — Symbole de la lutte pour la vie en Amérique. — New-York s'allume. — Enchantement.
L'HOTEL Waldorf-Astoria : 17
Les restaurants chic de New-York. — Le café Martin. — Un café du boulevard sur la 5* avenue. — L'hôtel Waldorf. — Dix-sept étages. — 1,500 chambres. — Des bains partout. Luxe princier. — Bureaux de Bourse, de télégraphe, de téléphone, de pédicure, de manucure, de coiffure, de médecin, de théâtre. — Magasins de fleurs, de journaux, de tabac. — Saile de théâtre, d'exposition. — Les ascenseurs. — Les salons. — L'économat de l'hôtel. — Les caves. — Les cuisines, — Un million et demi de cigares. — Les machines. 3,000 chevaux-vapeur. — 115 ingénieurs et ouvriers. — La
lingerie. — 60,000 pièces de linge par jour. — Les conserves. L'argenterie. — Ce qu'on use de savon. — 25,000 francs de rogatons. — Les employés. — 1,636 domestiques. — Courte biographie du directeur.
Petites notes et croquis 29
Déjeuner avec Miss Alice lloosevelt. — Le baise-mains remplacé par les tenailles. — Portrait de la fille du Président. — Type sympathique de la jeune fille américaine. — Le Concours hippique. — Élégance discutable. — Trop de bijoux et trop de plumes. — Ouverture du Metropolitan- Opera. — Mme Astor. — Une chambrée de milliardaires.
— Un Diane chinoise. — Le peintre Helleu admire la plastique des femmes américaines. — Le nez des Trusts. — M. Pierpont-Morgan. — Mmes Eames et Alvarez dans Otello
— Soir de neige. — Nostalgie. — Tristesse mystérieuse.
Le football 37
Le match entre Harvard et Yale. — Fête nationale des jambes et du muscle. — Rouges et Bleus. — Un morceau de pain pour 2 fr. 50. — 40,000 curieux. — Une revanche à prendre. — Yale favori. — La Mascotte. — Reporters sténographes. — On mange, on regarde, on écrit et on télégraphie en même temps. — Un jeu pacifique. — Le match.
— Les faux nez. — Les oreillères. — Les jambières, — Les cuirasses. — Les casques. — Le chef d'orchestre des acclamations et des cris de guerre. — Quelques blessés. — Cris de mort. — Tue-ie ! — Yale vainqueur.
Un côté de la psychologie du peuple américain. — Guerrier comme les autres. — La guerre de Cuba révélatrice.
— La guerre avec l'AlIemagae inévitable. — Ses raisons. — Le siège de New-York. — La statue de Frédéric et le cheval de Troie. — L'armée de terre américaine. — La marine. — Budget colossal. — 20 cuirassés en construction. — Le parti anti-militariste. — Pénurie de marins. — Abondance d'officiers. — Salaires sérieux. — Un problème stratégique dirigé contre l'Allemagne. — Étonnement de l'ambassadeur allemand.
Boston 55
Boston. — La capilale puritaine. — Voirie lamentable. — L'influence anglaise. — Un port lointain. — Atmosphère
intellectuelle. La Bibliothèque, asile de paix. — Un commerce prospère : la librairie. — Photographies de ruines antiques. — Bienfaisance de ce tableau. — Un spectacle extraordinaire. — Des Américains qui ne bougent pas. — Hôtels inhospitaliers. — Après 11 heures du soir on peut mourir de faim. — Un cimetière parmi des banques. — Quelques écoles. — Pour gagner sa vie. — Élèves de quarante ans. — Un Institut de cuisine. — Métier fructueux. — Fiancées millionnaires devant les fourneaux. — Les chefs des transatlantiques français enseignent la cuisine aux jeunes Yankees. — Écoles de langues, de machine à écrire, de sténographie. — Cours de bactériologie pour ménagères. — Femmes aux grands pieds.
Boston {suite) 67
L'Institut technologique. — Un lauréat de l'École des Beaux-Arts, professeur d'architecture à Boston. ~ Cinq écoles dans une. — Pédagogie pratique. — L'ingénieurouvrier. — Le Conservatoire de Musique le plus grand du monde ! — La leçon d'opéra. — Il signor Bimboni. — Dixhuit classes de piano. — Virtuoses accordeurs. — Treize classes d'orgue. — Orgues électriques. — Cours de journalisme musical. — Diplômes de critique. — La biologie, la trigonométrie, la chimie, le droit, l'élhique, etc., nécessaires aux professeurs de chant. — Elsas et Carmens surveillées. — École normale de gymnastique pour jeunes filles. — La danse esthétique. — L'athlétisme.
Boston {suite) 80
Une maison de correction pour les alcooliques. — A Foxboro. — Cure mentale et cura physique. — La gymnastique suédoise. — Le théâtre de détenus. — Sourds-muets alcooliques. — Le puritanisme. — La Nouvelle-Angleterre.
— Dilficulié de se procurer de la bière ou de vin. — Discipline exagérée. — Le mauvais hôtelier. — Voyageur affamé.
— La salle à manger est fermée. — Défense de siffler dans les rues, de parler haut et de rire. — Les lois bleues. — Condamnations invraisemblables. — L'homme tombé à l'eau. — Défense d'allumer du feu le dimanche. — Défsnse de fumer dans les rues. — Le fouet public. — Culte exaspéré de la volonté. — L'œuvre admirable des premiers colons puritains. — Luttons contre le diable.
Philadelphie 97
Dîner d'hommes d'affaires. — Le gasconisme américain. -- Un cri national. — The best in the World! — Les usines Baldwin. — Une fabrique de locomotives monstre. — 2,000 locomotives par an. — Description des ateliers. — Les machines travaillent. — L'ouvrier fainéant. — Fonderie de cloches, — Salaires enviables. — Les meilleurs frappeurs d*enclume. — Les nègres à l'index. — Les forgerons les repoussent, les maçons les acceptent. — Le capital s'associe les capacités. — 60 locomotives fournies aux Compagnies de chemins de fer françaises en un an. — Baldwin et J. M. de Hérédia.
Les industries françaises menacées 107
La lutte industrielle entre l'Europe et l'Amérique. — Le vin, les modes et la soie de France peuvent encore se défendre. — La soie menacée. — Statistiques. — Les fabriques se multiplient. — La consommation augmente. — New-York, marché des soies grèges. — Richesse des pays.
— Prospérité générale. — Le luxe. — Patrons et domestiques. — Les idées de M. Duplan, fabricant lyonnais. — Fabriques françaises en Amérique. — Faut-il les encourager? — L'esprit d'entreprise des Lyonnais.
Les industries françaises menacées (suite) 115
L'automobilisme français sans concurrence sérieuse jusqu'à présent. — Les marques françaises dans les rues de New-York. — La mécanique américaine peut-elle lutter?
— Conversation avec M. Clément, fabricant et mécanicien français. — Il admire les usines, les ouvriers, la discipline. — Les spécialistes. — Les Anglais sont inférieurs. — L'Amérique se défend. — Elle s'apprête à lutter. — Tâtonnements. — Ce que nous réserve l'avenir. — Timidité des capitaux français. — Hardiesse des capitaux américains. ~ Que faire?
Au THÉÂTRE 125
Théâtres américains. — Goût discutable de l'ornementation. — Les pièces. — Peu d'invention. — Imitations hâtives.
— La gigue. — Ignorance de l'art du chant. — Public idéal. Le talent des comiques. — Le sens de la musique chez les nègres. — Génie du rythme. — La mise en scène. — Quelques beaux artistes. — Mme Julia Marlowe, M. Mansfleld,
Mme Fisker, Mme Carier. — Les chorus-girls. — Un art vraiment national. — Le cake-walk idéalisé. — La mort du ballet. — L'avenir est à la danse américaine.
L'Université d'Harvard 133
Les sports. — Le voyageur ne se soucie pas de pédagogie. — Ce qu'il a vu à Harvard. — Un père de famille imbécile. — Il faut vaincre. — Tous les sports. — Le football. — Le base-bail. — Les ballons sanglants. — Le canotage. — L'entraînement mécanique en chambre. — Appareils hydrauliques. — Régimes des équipes de matches. — Pas de sucre ! — Pas de théâtre. — Le gymnase de Harvard. — Un temple. —Cent exercices différents. — Appareils de torture. — Le Musée des Victoires. — La curiosité des jeunes ûlles blondes.
L'Université d'Harvard (suite) Ii3
La vie des étudiants. — 4,000 élèves. — Les catégories d'élèves. — Les dormitories. — Pas de femmes. — M. Roosevelt et la chasteté. — Les clubs. — 135 sociétés d'étudiants. — Riches et pauvres. — Aristocratisme et démocratismB. — Journaux rédigés, composés et tirés par les étudiants. — Débats intercollégiaux. — Harvard triomphe dans les luttes de l'esprit. — Conférenciers français. — Louables efforts. — Molière, Corneille et Labiche joués en français par les élèves.
Petites notes et croquis 154
Restaurants pour hommes pressés. — Savarin. — Tableau. — Un jeune homme sans gêne. — Politesse des domestiques. — Les dents en or. — Sang-froid américain.— Pas de parfums. — Abondance de manœuvres. — Time is money. — Pas de cannes. — Cuisine américaine. — Thérapine et patates. — Les Grecs marchands de fleurs. — Les étalages. — Le 31 décembre à Nev/-York. — Le peuple s'amuse comme les enfants. — Mon réveil le 1" janvier.
Petites notes et croquis (suite) 163
L'instinct de la tradition. — L'orgueil de Mme Alfred Vanderbilt. — Un musée curieux à Boston. — Reliques du siècle passé. — Catalogue dressé par le voyageur. — Le Français ne voyage pas assez. — Le marchand de tabac du train. — Sans-gêne exemplaire. — Où l'auteur invoque la
philosophie d'Alfred Capus. — Guzman et son appartement de garçon de vingt mètres de façade. — Le pied des femmes. — Snobisme à rebours. — Un souper de demimondaines. — Perles et bijoux. — Orchestre de musiciens d'ilawaï. — Beauté. — Les nègres qui chantent. ~ Vision d'Afrique.
Petites notes et croquis (suite) 173
Ansonia. — Un immeuble de 300 appartements bàli par un architecte français. — 25 millions de constructions. — Description. — Plus de domestique. — Confort et commodité. — On trouve tout dans la maison. — L'Aquarium. — Poissons monstrueux. — La faune aquatique des Bermudes.
Comment les comptes se règlent, comment on défend SON ARGENT 1 80
Un compte de six cents millions réglé en quinze minutes.
— Pour une erreur d'addition. — 25,000 coffres-forts. — Une cave qui ne s'ouvre pas facilement. — En cas d'émeute.
— La vapeur bouillante. —Employés détectives. — Les lingots. — Les machines brevetées. — Les coffies-forts de M. George ( ould et de Pierpont-Moigan.
La vie de campagne 188
Le goût du plein air. — Les jeux du samedi. — Les « parties » à la campagne. — Les chaperons. — L'hospitalité américaine. — Liberté. — La vie large et abondante. — Chez J.-ll. llyde. — Les jeux. — Les chevaux. — Les voitures. — Le squach. — La roulette. — Les charades. — Un piqueur français. — La Revue des Deux-Mondes dans les écuries. — La grande tradition. — Whisky and soda. — Chez M. Cochrane. — Banjo et cake-walk. — Chez M. George Gould. — A Lakewod. — Le jardin de Versailles. — Fontaines et statues. — Les palais italiens démeublés. — Le Court. — Le manège. — La piscine. — M. George Gould.
— Les affaires et l'iiygiène. — Le dîner. — Mme George Gould. — L'intérieur de la villa. — Richesses. — Chez Mrs Clarence Mackay. — Le château de Maisons-Lafûtte. — Les tapisseries du prince de Sagan. — La bibliothèque. — L'escalier. — Les salons. — Les chambres. — Le cabinet do toiiette. — La baignoire.
TABLE DES MATIÈUES 415
Un drame de Mme Glarence Mackay 215
Une grande dame écrivain. — Pliilosophie individualiste. — Théorie de la liberté. — Héloïse et Abé lard. — Développement littéraire et philosopliique.
Il Y A AUSSI des pauvres 225
Les mendiants sont rares. — Où vont les épaves. — Spéculation d'un philanthrope pratique. — Les Mill's hôtels. — Description. — Règlements. — La propreté. — La nourriture. — Les chambres. — Un bon toqué. — L'apostolat par la boxe.
La police privée (l'agence Pinkerton) . « 234
Histoires de voleurs. — Le goût du ' .ijan-feuilleton. — L'auteur visite la fameuse agence poLoière Pinkerton, célèbre dans le monde entier. — Police en chambre. — Prudence des banquiers. — Leur abonnement à l'agence. — Un record de plus. — Le voleur américain est the best in the world! — Comment on force un coffre-fort. — Le bagage des voleurs. — Leur intrépidité. — Le vol aux boîtes à lettres. — Le vol au compte ouvert. — Archives de faux. — Les faux du monde entier. — Les dossiers des bandes noires. — Éducation des policiers. — Les grèves de Piltsburg et l'agence Pinkerton. — Les agents assiégés. — Le bateau en flammes.
Un collège de filles (Smith Collège) 243
Rancune du voyageur contra le mauvais hôte puritain. — Sympathie pour Cromwell. — Smith Collège. — La prière du matin. — Sérénité. — Liberté et règlements. — Programme des cours. — Exercices physiques obligatoires. — Leçon de littérature. — Alfred de Musset et le hockey. — Succès des cours de sciences. — Goût pour la dissection. — La blonde miss et le petit chat. — Anna et Réginald. — La vie intime. — Les dormitories. — L'auteur est invité à déjeuner et à dîner au collège. — 11 est puni de sa curiosité, car il mange mal, — Le professeur de psychologie sur la glace. — Réunions du soir. — Parties de traîneau dans la neige. — Les chambres d'élèves. — Les tiancés. — Pipes et photographies. — Les carnets de chèques pour toilettes. — Lea élève 3 pauvres se font servantes.
il6 TABLE DES MATIERES
Keeley Institute 263
La ligue des anciens ivrognes. — L'auteur rencontre un pochard invétéré qui veut guérir. — Confession édifiante.
— Ce qu'on voit derrière des vitres. — Les femmes morphinomanes. — Le D' Boals. — Définition de l'alcoolisme.
— C'est une maladie comme une autre. — Remède mystérieux. — Le double chlorure d'or. — Piqûres. — Le savant hommes d'affaires. — Désintéressement du savant européen. — Le traitement. — Guérisons. — Clientèle. — 17,000 médecins alcooliques. — Rechutes. — L'entraînement. — Le secret du D'' Keeley.
PiTTSBURG 273
La Ville du Fer. — Panorama vu d'un vingtième étage.
— Symphonie en noir et blanc. — Bruits qui montent. — Statistiques émouvantes. — Richesses inépuisables du sol.
— Fer, houille, pétrole et gaz naturel. — 33 hauts fourneaux. — Chemins de fer. — Tramvt^ays. — Quartiers pauvres. — Slaves émigrés. — Bibliothèques ouvertes et hôpitaux fermés. — Visite des grandes usines. — Le beau-frère de M. Schwab. — Le petit télégraphiste devenu président du trust de l'acier. — Les chantiers. — Passage de trains de feu. — La neige s'évapore. — Les hommes au masque de cuir. — Machines intelligentes. — Où sont les ouvriers?
— Le mécanicien-fantôme. — L'enfant qui bâille. — Cinq millions pour gagner trente secondes. — La tourelle qui Taise.
PiTTSBURG {suite) 291
L'organisation des usines américaines. — Génie pratique.
— Usines grandes ouvertes. — Pas de secret. — Bienvenue au visiteur. — Homestead. — Edgar Thomson. — Un ouvrier pour un kilomètre de rails. — Laminoirs fantastiques.
— 60 kilomètres de rails par jour. — Deux doigts qui portent 7,000 kilogrammes. — Salaires d'ouvriers. — 80 francs par jour. — Un soir bien froid. — Pittsburg vu la nuit. — Féerie. — Nostalgie des lacs italiens. — Chez Jones et Laughlin. — Où le voyageur monte sur une locomotive et parcourt la ville de feu sous la neige. — Feux d'artifices sur le fleuve. — Tasses de feu. — L'enfant aux oreilles de velours. — AU right !
Cincinnati 320
Une plaisanterie vieillie. — L'émigration des cochons. — Une ville américaine type. — Les rues. — Les gens. — Les tramways. — On ne parle pas. — Des femmes qu'on ne regarde pas. — La gomme à claquer. — Épidémie répugnante.
— Le trust de la cheiving-gum. — Le Cercle français de Cincinnati. — Une âme d'apôtre. — Mlle Emma Morhard.
— Nostalgie. — Les fabriques. — Machines-outils. — Comment on paye les inventeurs. — Fabrique de savon. — 300,000 kilogrammes par jour. — Les ouvriers de MM. Procter et Gamble. — Solution provisoire de la question sociale.
Comment on voyage 312
Trains américains. — Les pullmanns ne méritent pas leur réputation. — Promiscuité choquante. — Le parlor car, wagon idéal. — Le restaurant du pullmann. — Le huckwheatcake et le grape-fruit. — Le filtre des wagons. — Un verre qu'on ne lave jamais. — Fraternité exagérée des conducteurs de trains. — Le coucher. — Le réveil. — Les nègres.
— Politesse spéciale. — La casquette de voyage inconvenante. — L'ôter ou mourir de faim. — Organisation pratique du service des bagages. — L'arrivée.
Petites notes et croquis 321
Ce qu'on trouve dans le « Train du xx« siècle ». — Où s'arrêtera-t-on? — L'angélus et les locomotives. — Le mariage en Amérique. — Conversations. — Pas de dot. — Exception pour les gendres venus d'Europe. — Un mot dur.
— Le jeune homme timide. — La jeune fille émancipée. — L'habitude du flirt. — Une fleur qui se fane. — Respect des femmes. — L'Amour caché. — L'Américain et le Français.
— Lequel aime davantage? — La cuisine et le théâtre de Shakspeare. — Poignées de main supprimées. — Le médecin fabricant de cercueils. — Le gâchage en Amérique. — Exemples. — Un rideau de lit en bouchons de Champagne.
La Nouvelle-Orléans 329
Le voyageur fuit décidément les régions glacées. — Vers la Louisiane. — Forêts inondées. — Le soleil. — Les nègres.
-il8 TABLE DES MATIÈRES
— Vision de la case de l'oncle Tom. — Le Mississipi, Père des Eaux. — Les lianes des forêts vierges. — Les palmiers.
— Arrivée à la Nouvelle-Orléans. — Ma pelisse et mes snowboots sont dépaysés. — Émotion de la première heure. — Une ville latine en fête. — Les nègres en quarantaine. — On parle français. — Le carnaval. — Le cortège du Roi.
— Les officiers du Tage. — Le vainqueur de Santiago. — Promenade. — L'avenue Saint-Charles. — Les roses ! — Influence de l'élément créole sur la race anglo-saxonne. — Vieilles familles françaises.
La Nouvelle-Orléans (le carnaval) 337
Agonie des carnavals d'Europe. — Vitalité du carnaval louisianais. — Quatre grandes sociétés secrètes. — Momus, Cornus, Proteus, Rex. — Sélection sévère des invités. — Composition des chars. — Costumes commandés à Paris.
— 100,000 francs pour une parade. — Cavalcades publiques.
— Les membres des clubs y participent. — Richesse des costumes et des accessoires. — Le bal du Roi. — La cour.
— Dénié. — Les ofûciers du Tage aux pieds de la Reine.
— Robe de Paris ! — Les bals de l'Opéra français. — Coutumes or.iginales. — Les masques dépouillés de leurs bijoux. — Un sérail idéal. — Le bal des Mystérieuses. — La mode renversée. — Nous reviendrons.
La Nouvelle-Orléans (l'élément français) 348
Persistance et vitalité de l'élément français en Louisiane. — Œuvres de bienfaisance. — L'hôpital français.
— Les écoles françaises. — Compliment d'une jeune fille créole au voyageur. — Le quartier français. — Vieilles maisons et mauvaise voirie. — Le quartier anglais. — Larges avenues. — Villas somptueuses. — La Cannebière.
— Un déjeuner à West-End. — La vie mondaine. — Chez Mme Fernand May, née Castellanos. — Un salon parisien, Orléans street. — Jolie définition de la créole.
Mœurs nègres 357
Visite à une plantation de canne à sucre. — Chez M. Behan, à White-Castle. — Le Mississipi. — La levée. Le voyageur tue un serpent. — Le village nègre. — Mort de deux négresses. — Visite à la case mortuaire. — Exposition des morts au temple bapliste. — Veillée funèbre.
— Les prières. — Les sermons. — Les cris. — Scène de folie. — L'enterrement. — Scènes décliirantes. — Le cimetière. — Paroxysme.
Position de la question nègîif, 367
Retour en arrière. — Les nègres conquièrent la liberté puis le droit de suffrage. — Ils dominent. — Chassés par les blancs des bureaux de vote. — Les blancs reprennent le pouvoir. — Moyens d'empêcher les noirs de voter. — Roosevelt et Booker T. Washington. — Nègres fonctionnaires. — Proîeslations. — Le nègre est-il perfectible? — Ses instincts. — Les mulâtres. — Mauvais produits. — Exceptions. — Il y a trois mille ans. — Les quakers sont-ils responsables de l'invasion nègre? — Pourquoi ne pas éduquer le nègre ? — Haïti.
A TuSKEGEE (l'École normale des nègres) 376
Le sénateur Depew et Booker T. Washington. — Opinion unanime. — Encore M. Roosevelt. — Colère des États du Sud. — Arguments. — Les défauts du nègre. — Mariages impossibles. — Déchéance. — Les nègres sont des cigales.
— Côté sympathique de leur nature. — Désintéressement.
— L'Américain lui en fait un griei. — Le talent c'est de l'argent. — Tuskegee. — Wagons sordides, pour les nègres seulement. — L'Institut. — But de Booker T. Washington.
— Opposition des nègres. — Leur rêve. — Tous savants I
— Visite de l'Institut. — Les ateliers. — Les écoles. — L'infirmerie. — La maison de Booker Washington. — Sa femme. — Les dortoirs. — Les réfectoires. — Les règlements de propreté. — La brosse à dents obligatoire. — Le travail manuel pour tous. — Les idées de Booker Washington sur Paris, la France et l'Europe. — Ignorance de l'histoire. — L'orgueil américain. — L'auteur discute.
— Une soirée dans l'Alabama.
Encore la question nègre - . 399
Arguments des colons du Sud contre l'égalité civique du nègre et du blanc. — Les défauts du nègre dans la gestion des intérêts collectifs. — Son imprévoyance. — Son imraoral'.té. — Les réponses de Booker T. Washington. — Diffé-
rences de races. — Le nègre rêveur et paresseux. — L'Américain positif et ambitieux. — Le mélange est-il possible ? — Booker Washington ne le croit pas. — Les nègres purs sont-ils égaux aux blancs ? — Il y en a. — Exemples.
— Danger de l'accroissement de la race noire. — Leur retour «n Afrique? — Pour<4uoi? — Services rendus par les nègres à l'Amérique. — Us n'ont pas demandé à venir.
— Dix millions de nègres.