L'ÉLÉMENT FRANÇAIS
Persistance et vitalité de l'élément français en Louisiane. — Œuvres de bienfaisance. — L'hôpital français. — Les écoles françaises. — Compliment d'une jeune fille créole au voyageur. — Le quartier français. — Vieilles maisons et mauvaise voirie. — Le quartier anglais. — Larges avenues. — Villas somptueuses. — La Cannebière. — Un déjeuner à West-End. — La vie mondaine. — Chez Mme Fernand May, née Castellanos. — Un salon parisien, Orléans street. — Jolie définition de la créole.
Plusieurs sociétés françaises ont été fondées à la Nouvelle-Orléans par des immigrés français. Elles y rendent de grands services. L'une s'appelle la Société française de bienfaisance, l'autre l'Union française, l'autre la Société du 14- juillet. Dans les statuts de l'une, il est écrit :
L'Union française a pour objets :
D'être, sur cette terre étrangère, la représentation de la patrie ; de constituer un lien fraternel entre tous les Français et leurs descendants; de former un centre autour duquel tous
puissent se grouper, et auquel tous, dans les circonstances critiques, puissent demander un appui ;
D'assister et de secourir les Français nécessiteux;
D'aider tous les Français, particulièrement et par préférence les travailleurs nouvellement arrivés, à trouver du travail; de leur faciliter, à eux et à leurs enfants, les moyens de s*en procurer ;
De maintenir une ou plusieurs écoles d'après les ressources de la Société.
J'ai visité Thôpital et les écoles que ces hommes dévoués ont fondés. Il y a une école de garçons de quatre classes gratuite, une école de filles où Ton apprend, en même temps que le français, la couture et — surtout — la broderie. Quand je suis arrivé dans la classe de Fécole des filles, une enfant s'est approchée de moi, et de l'air le plus gentil, le plus simple du monde, elle m'a récité un compliment. J'en ai retenu seulement ceci ou quelque chose d'approchant : a Quand vous serez de retour en France, le Figaro pourra dire, par votre plume, que les Français de Louisiane n'oublient pas la mère patrie, et qu'ils l'aiment du plus profond de leur cœur... »
Vous figurez-vous cela, à 10,000 kilomètres de Paris?
L'hôpital, qui est très bien installé, compte 132 lits. On y reçoit les vieillards français en détresse. Je les ai vus. Rien de plus triste, de plus navrant que ces victimes de la vie, dont la jeunesse ardente fut pleine des illusions de l'aventure coloniale, qui crurent à la conquête, à la fortune, aujourd'hui brisés, vaincus, épaves.
Je ne sais rien de touchant comme le zèle désintéressé que ces braves gens mettent à faire vivre et pros-
pérer leurs œuvres. On ne peut s'empêcher d'admirer leur foi en leur patrie et leur amour. Ici, débarrassés des querelles de partis, les sentiments palriotiques prennent une forme plus pure et plus belle. Ni l'intérêt, ni la passion politique n'y trouvent de place. C'est véritablement l'instinct de solidarité humaine canalisé, il est vrai, vers ses semblables les plus proches, mais où se mêle un sentiment obscur de défense devant l'étranger, qu'on sent s'éveiller chaque fois qu'on s'éloigne un peu de sa patrie... (1)
Nos ex-compatriotes continuent d'habiter leur quartier, qui s'appelle encore le « quartier français ». Ah ! par exemple, ils ne sont pas fiers de leur voirie !.. Ils auraient tort, d'ailleurs... Mais, comme ils tiennent à leurs vieilles maisons à deux étages, à contrevents verts, avec leurs cours intérieures et leurs balcons à l'espagnole ! En cela aussi, ils sont bien de chez nous ! Pendant que les Anglo-Saxons vont créer des quartiers neufs avec de larges avenues comme l'avenue Saint-Charles, eux se refusent à les suivre; ils demeurent dans les rues séculaires où ils naquirent, sans pavage et si sales qu'il est impossible de les traverser autre part qu'aux angles où on a placé quelques pavés qui servent de gué. Dans ces rues on entend parler exclusivement le français. C'est là qu'on trouve les quelques seuls restaurants passables de la ville, qu'on appelle les « restaurants français », tenus par des méridionaux hâbleurs, qui ont l'air de ces
(1) Je voudrais ne pas oublier les noms de ces Français dévoués. J'ai noté ceux de MM. Vergnole, J. Bernard, Fortuné Jaubert, Georges Damiens, Alcée Fortier, Pierre Péret, Auguste Dagorel, Clément Jaubert, Emile Pons.
vieilles salles de restaurants des villes du Midi, où on sert une cuisine très épicée, ainsi que le veut la tradition méridionale, mais qui n'a presque plus de rapport avec la cuisine française. Dès le mois de février, on pose sur les tables de grandes rames, tournant sur une tige, comme d'immenses ailes de papillon, au-dessus de la tête des mangeurs : ce sont les chasse-mouches.
Les cafés, les restaurants, les brasseries ferment très tard. Certains même ne ferment pas, aux abords de la rue du Canal, l'artère centrale qui sépare le quartier américain du quartier français. Des gens se promènent et flânent jusqu'à une heure avancée de la nuit : des marchands d'oranges, d'ananas, de bananes, de pommes, restent là jusqu'à deux ou trois heures du matin, c'est quelque chose comme la vie de notre faubourg Montmartre — sans les femmes, — ou la Cannebière, l'été, si on y parlait un peu anglais.
Mais dans toutes les rues se rencontrent quantité de figures méridionales, yeux noirs et brillants, moustaches noires, la démarche aisée et souple, sans rien de la raideur anglo-saxonne à laquelle on est habitué dans les États du Nord. L'on s'étonne comme d'une anomalie de voir ces gens parler anglais. Aussi, quel plaisir, si vous les abordez, de les entendre tout à coup s'exprimer dans notre langue aussi purement, aussi nettement que s'ils venaient de quitter la France I
Dans certaines églises on prêche en anglais et en français. Mais, d'ailleurs, tous les créoles parlent l'anglais, avec un petit accent dont on s'amuse, qu'on parodie dans les salons, et qui fait rire les créoles
eux-mêmes. Car il n'y a pas l'ombre de division entre créoles et Américains. Le monde des salons est presque absolument fondu dans une seule société. Certes, on se laisse davantage attirer par ceux de sa famille, mais les mœurs anglo-saxonnes si larges, si hospitalières et si souples, se sont admirablement prêtées aux usages et aux formes que leur apportaient les éléments français et espagnols.
Et la vie qu'on y mène est charmante, vie facile, active pourtant, mais sans l'hypocrisie rigoriste de la Nouvelle-Angleterre. Les gens savent s'y amuser, s'y distraire, mélanger dans leur existence le travail et le plaisir. Le carnaval que je vous ai décrit en est l'un des signes. Mais, toute l'année, les réceptions, les bals, les dîners, les excursions se succèdent. On va le dimanche déjeuner ou dîner au lac Pontchartrain, à West-End, un restaurant bâti sur l'eau, plein de distractions et de musique, rendez-vous de la société élégante dès mars ou avril. J'ai assisté à l'un de ces déjeuners fort agréables de West-End. Il était offert par un compatriote de passage à une douzaine de ses amis créoles et américains qui l'avaient accueilli là-bas en même temps que moi. Et je me souviens du toast dont sa timidité ne lui permit de dire que la moitié.
Nous avions devant nous la fleur spirituelle de la vieille colonie; à nos pieds et à l'horizon, l'eau du Mississipi, Père des Eaux, que le soleil inondait de rayons.
Au dessert., encouragé par le sourire ami de ses hôtes, il dit avec assez de justesse :
4 Je bois à l'ardente et molle Louisiane, à la paresse de son souffle, à sa douceur parfumée, à
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raccueil de son soleil et de ses habitants. En ven:iiit ici, le Français peut satisfaire son goût pour la joie et la beauté. Il vous en doit et il vous en offre son humble et fervente reconnaissance.
« Le Mississipi est une Loire orgueilleuse qui coule entre des rives monotones et fleuries. Nous avons appris à l'aimer par Chateaubriand qui ne Ta sûrement jamais vu. Mais il sut si bien le chanter dans des périodes cadencées qu'il en laissa dans nos mémoires le plus magnifique souvenir et le plus faux du monde. Je n'ai pas rencontré en Louisiane d'ours ivres de raisins qui chancellent sur les branches des ormeaux, ni d'oiseaux-mouches, ni de colibris, ni de flamants roses, ni de hérons bleus. Hélas! qu'en avez-vous donc fait? Mais j'y trouve ce qu'il aurait pu déjà y découvrir, s'il y était venu en 1791, comme il hésite à nous l'assurer, des Français spirituels, des Françaises cultivées et élégantes, fruits plus savoureux, fleurs plus belles d'avoir été transplantées. »
J'aurais l'horreur de flagorner ma patrie, et je me trouverais indigne d'être lu et écouté par des lecteurs intelligents si je montrais dans mes jugements sur une autre nation le moindre parti pris en faveur de la mienne. Il me semble que le maximum d'indulgence qu'on puisse dans ce cas se permettre envers soi-même, c'est d'être le plus juste possible vis-à-vis des autres.
Mais j'ai eu trop souvent l'occasion, au cours de ce voyage, de constater notre infériorité matérielle vis-à-vis des Américains pour ne pas noter avec joie les faits qui rétablissent — par d'autres points — l'équilibre.
Les Anglo-Saxons ont l'air un peu dépaysés sous le climat de la Louisiane du Sud. Et, je vous l'ai dit, la nature et les créoles sont en train de procéder à leur adaptation.
Ce qui fait donc surtout de la Nouvelle-Orléans une ville délicieusement habitable, peut-être unique aux États-Unis, c'est ce qu'il reste de vivace dans l'élément français, ou plutôt dans l'élément créole, car aux Français est venue, il y a cent dix ans, se joindre et s'amalgamer une colonie espagnole très distinguée, qui ne le cède en rien à la nôtre : c'est de la fusion des deux races qu'est fait à présent le monde créole, poli, séduisant et grand seigneur, de la Nouvelle-Orléans.
Je l'ai bien perçu aux réceptions que j'ai suivies rue d'Orléans, chez l'une des créoles les plus charmantes et les plus recherchées de la ville, Mme Fernand May. Elle est Espagnole par son père, le docteur Castellanos, Française par sa mère, et mariée à un jeune et intelligent Canadien français qui, en quelques années, a su édifier une jolie fortune dans le commerce des étoffes. Sa petite maison de la rue d'Orléans est, quand elle le veut, le rendez-vous de la fine fleur de la jeunesse louisianaise. Avec sa beauté élégante et prospère, sa gaieté naturelle et son fin esprit sans méchanceté, son rire accueillant et communicatif, elle attire autour d'elle tout ce que la Nouvelle-Orléans compte de gracieuses jeunes filles et de femmes brillantes. Elle a, d'ailleurs, cinq sœurs aussi jolies, de charmes et de talents différents, sans lesquelles il n'est pas de réunion mondaine. Un après-midi, j'ai compté là cinquante jeunes filles ou jeunes femmes en toilettes claires,
élégantes, d'un goût très sûr, qui me créèrent la vision lointaine d'un bal blanc parisien et endormirent comme par enchantement ma nostalgie. On reconnaissait du premier coup d'œil celles où le sang français dominait, étant plus vives, plus rieuses; les Espagnoles d'origine, plus brunes, l'œil' plus sombre, le duvet des lèvres plus marqué; les Anglaises, plus tranquilles, plus posées, mais souriantes aussi, d'un teint plus rose, aux yeux plus clairs.
Le délicieux total d'attraits que cette fraîcheur animée, ces gazouillis de printemps, ces sourires et ces rires innocents, ces regards curieux, cet élan contenu, l'élasticité de ces corps vierges si pleins de grâce I Les après-midis, les hommes sont à leurs affaires, même ici, et c'est un événement quand on voit arriver une redingote parmi les tulles et les dentelles! Ce jour-là, j'étais seul d'homme dans ce préau! Je m'amusais aux questions qu'on me posait sur la France, sur Paris, sur Edmond Rostand.
Pour faire une expérience, je me mis à défendre les nègres. Ce fut une clameur d'indignation! L'unanimité se fit aussitôt contre moi. Les jolies bouches cessèrent de croquer les bonbons et les lèvres se retirèrent des coupes glacées :
— Vous ne les connaissez pas... Venez seulement habiter un an ici, vous verrez...
J'essayai de raisonner. Je venais d'arriver en Louisiane. Je crus qu'il se mêlait à cette antipathie une vieille rancune politique contre les États du Nord et l'émancipation. 11 ne me paraissait pas possible que tous ces jeunes cœurs fussent fermés à la justice et à la bonté. Je tentai de discuter, avec des arguments sentimentaux. Rien n'y fit.
— Quelle horreur ! me criait-on.
Je fus très frappé de la sincérité et de l'ardeur unanime des convictions. Il devait y avoir quelque chose que nous ignorions et qu'il me faudrait étudier de près.
C'est chez Mme Fernand May et de sa bouche même que j'obtins cette exquise défmition de la créole :
— Une créole, c'est une gentille petite femme qui aurait bien voulu naître en France et que son père et sa mère ont commandée en Amérique I ■
Visite à une plantation de canne à sucre. — Chez M. Behan, à While-Castle. — Le Mississipi. — La levée. — Le voyageur tue un serpent. — Le village nègre. — Mort de deux i égresses. — Visite à la case mortuaire. — Exposition des morts au temple baptiste. — Veillée funèbre. — Les prières. — Les sermons. — Les cris. — Scène de folie. — L'enterrement. — Scènes déchirantes. — Le cimetière. — Paroxysme.
Avant d'entamer l'étude de la question nègre, je voulais voir d'autres nègres que les cireurs de bottes et les domestiques des pullmanns, qui n'inspirent pas une sympathie exagérée. J'avais remarqué assez souvent, en effet, que les nègres qu'on avait habillés d'un uniforme et coiffés d'une casquette galonnée, étaient bien moins polis que les autres. Ils prenaient vite le sans-gêne des employés blancs et, naturellement, l'exagéraient comme font toutes les natures primitives. Ou bien, au contraire, dans les restaurants, surveillés par des chefs blancs, ils étalaient leur servilité; leur
sourire figé, qui au début a quelque chose de séduisant pour notre despotisme, finit à la longue par irriter, car ils en font la réponse à tout ce qu'on leur dit, même aux reproches et aux injures.
Je voulais donc voir les vrais nègres des plantations que la fréquentation des villes n'a pas encore gâtés. Peut-être trouverais-je là quelque oncle Tom philosophe ou quelque Booker Washington adolescent. Et puis, je verrais une plantation de sucre, c'est-à-dire la réalité des imaginations de ma prime jeunesse; je trouve que c'est là une des plus grandes jouissances du voyage, plus vives même que celles qu'on éprouve à découvrir des choses nouvelles.
Des amis me présentèrent à M. Behan, ancien maire de la Nouvelle-Orléans, dont l'exploitation se trouve à quatre heures du chemin de fer de la ville, à White-Castle, sur les bords mêmes du Mississipi. Cet homme aimable et sa charmante famille voulurent bien me recevoir à leur villa, et j'y demeurai trois jours pour m'initier à la vie de planteur. Hospitalité délicieuse dont je dois les remercier ici bien sincèrement.
La plantation s'appelle Alhamhra. Bâtie au milieu de pelouses plantées d'arbres et d'arbustes, la villa du maître se dresse presque sur le bord d'une route étroite et défoncée, impraticable en temps de pluie. Au-dessus de la route, grimpe un talus haut de plusieurs mètres qui s'appelle la levée : c'est un travail de défense qu'on a établi tout le long du Mississipi, pour empêcher les inondations, et qui a coulé des centaines de millions à TÉtat.
La maison est une élégante habitation de bois peint en rouge, avec de petits contrevents vert pâle. Des
plantes grimpantes courent du haut en bas de la façade, des découpages de bois blanc de style hispanomauresque ornent les galeries à colonnes qui entourent le bâtiment à tous les étages.
Derrière l'habitation, aussi loin que le regard peut aller, des champs plats, gris, monotones, coupés de bouquets d'arbres et de huttes blanches. Ce n'est pas le moment de la roulaison, les champs sont mornes et déserts. A peine quelques vaches et moutons qui paissent dans les prairies. La fabrique est silencieuse, les machines dorment. Comme on ne travaille pas, les nègres se promènent sur la levée. En voici, qui flânent, une guitare sous le bras; en voici d'autres qui pèchent le long du fleuve. Tous les cent mètres à peu près, il y en a un : ils plongent sans cesse dans Teau jaune leur longue épuisette et la retirent lentement.
Le Mississipi est très large en cet endroit. Les arbres qui bordent l'autre rive ont Tair de petits., arbres de boîte à jouets.
Dans l'immense solitude de Teau, des troncs d'arbres gros comme des canots passent, rapides, portés par le courant. De loin, on dirait des pirogues à la dérive. Le Mississipi a franchi une première levée. Des saules sont entièrement noyés à trente mètres du bord; on ne voit plus que le sommet de leurs branches minces. Sur le bord du fleuve nous rencontrons un long serpent jaune et noir, qui essayait dô remonter le talus, en redressant sa tête fine, d'où sortait un petit dard aigu. Nous le tuons à coups de bâton sur la tête, non sans quelque émotion. Un chien vient le flairer et veut le prendre entre ses dents; mais il frétille encore, et le chien, efl"rayé, tourne autour de lui et n'ose plus l'approcher.
On vient nous dire que deux négresses de la plantation sont mortes le matin et qu'on doit les enterrer le lendemain. Je sais que les coutumes funèbres des nègres sont particulièrement curieuses, et voilà que je ne pense plus qu'à assister à la douleur de ces pauvres gens.
Le village est ramassé en deux ou trois rues ou doubles rangées de baraques de bois peint à la chaux et qui se touciient. Nous nous arrêtons chez une ancienne esclave. Elle s'appelle Harriett. C'est une femme de soixante ans, à la bouche édentée, aux yeux restés brillants. Une pipe sort de la poche de son tablier, car elle fume la pipe. Elle parle un peu français, avec un amusant mélange de mots anglais : cela s'appelle le gamho. J'essaie de la faire causer, et je n'en tire pas grand'chose. Elle est née dans la Caroline du Sud, a eu seize enfants. Son premier maître était noir. Elle fut plusieurs fois vendue, mais quel prix, elle n'en sait rien. Elle a l'air de trouver cela naturel, d'ailleurs. On la nourrissait de maïs et de porc. Son travail était le même que celui des hommes.
Le cochon qu'elle avait est mort, et elle en paraît navrée. Je lui donne de quoi en acheter un autre — ce n'est pas grand'chose, — et la voilà qui éclate d'un grand rire bruyant et sauvage et qu'elle me secoue les mains pour me remercier.
On nous conduit ensuite à la maison de la morte. C'est une case de planches mal jointes, bâtie sur des madriers à cinquante centimètres du sol. De vieux journaux jaunis découpés en dessins bizarres, des prospectus, sont épingles de place en place sur les murs, en guise d'ornement. Au milieu, étendue sur une planche, tout enveloppée de calicot blanc et recou-
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verte de branches de sapin verl, la morte. On relève son voile pour nous la montrer, et je vois une maigre figure de momie, toute noire, desséchée, comme on en conserve dans les musées. La malheureuse a dû beaucoup souffrir, ses traits sont douloureux à pleurer.
La plupart des nègres de ces contrées sont dans la main des baptistes, c'est-à-dire des prêtres d'un christianisme dissident d'une forme grossière, aux rites barbares.
L'usage veut que les cercueils des morts soient exposés dans la chapelle — on ne peut pourtant appeler ainsi un hangar sans aucun signe ni symbole religieux, — et que tous les membres de la confrérie viennent faire la veillée autour des morts.
Ce soir-là donc, vers neuf heures, conduit par miss Behan, la 1res charmante fille du planteur, je me rendis à la veillée des morts. La salle était pleine jusqu'au portail. Les nègres s'écartèrent à notre approche, et malgré nous on nous conduisit jusqu'au « chœur », derrière le pasteur nègre qui parlait: On nous apporta des chaises et nous nous assîmes. Le pasteur, un peu à noire droite, nous tournait le dos. Devant nous, tout près, les deux cercueils côte à côte, en bois rougeâtre et verni, ornés de poignées et d'ornements de métal blanc. La salle assez vaste était éclairée par quatre petites lampes à pétrole. Tous les bancs étaient garnis de nègres et de négresses. Nous étions les seuls blancs de l'assistance.
Voilà le cadre et les personnages.
Mais comment vous rendre ce que je vis et entendis là durant deux heures ?
Pendant que le pasteur parlait (en anglais), la salle
entière criait, geignait, se lamentait sur un ton douloureux. Des femmes, la bouche (ermée, se plaignaient sourdement comme d'une insupportable douleur. D'autres pleuraient, sanglotaient, avec des exclamations désespérées. D'autres entamaient des mélopées lugubres qu'elles improvisaient, où se mêlaient les noms des deux défuntes et des invocations à Dieu. Quand l'inspiration cessait, elles se contentaient de crier : « 0 Lord ! ô Lord ! » (0 Dieu ! ô Dieu !) sur des tons plaintifs et suppliants.
Le pasteur parlait toujours. Il racontait les légendes de la Bible, les commentait à sa façon, très vite, sans suite et dans une incohérence folle, simplement comme un thème à ses cris et à ses objurgations. Sa voix montait sans cesse, s'échauffait, son débit se précipitait jusqu'au bredouillement, sa voix s'éraillait jusqu'à la fureur, ses yeux s'ouvraient comme des yeux d'hystérique, son front suait à grosses gouttes, il bavait une salive qu'il n'essuyait même pas.
Que dit-il? que dit-il? Je ne le comprends pas et miss Behan m'avoue qu'elle n'y comprend rien ellemême, que cela n'a aucune espèce de sens. 11 avait l'air de projeter de tout son être, sur cette foule d'innocents et de simples, le fluide de son corps pour les affoler et les exaspérer. L'assemblée, en effet, peu à peu s'excite à son tour; ces cris, ce torrent débordant d'appels et de vociférations la galvanisent, et les sanglots, les gémissements montent dans un chromatisme irrésistible. Les femmes surtout, les unes en turban, les autres en chapeau à plumes, ou en cabriolet rose, se mettent à hurler leur désespoir, à glapir comme si mille aiguilles piquaient leur chair;
et le pasteur nègre, dans sa longue redingote noire, un mouchoir autour du cou, sa tête coiffée d^une calotte noire et encadrée de favoris grisonnants et frisés et qui ruisselle, la bouche bavante, domine de sa propre exaltation cette ivresse tragique. Des interjections navrées, des apostrophes partent de tous les coins; les hommes et les femmes, dans des postures désolées, abandonnées, se balancent sur les bancs avec des plaintes à fendre l'âme : « 0 Lord ! Aidenous ! Aie pitié de nous ! {Help us! Hâve mercy !) Des mouchoirs sortent de toutes les poches, on pleure de vraies larmes...
Tout à coup une voix splendide de femme s'élève non loin de nous, une voix de cuivre pur, une voix de contralto, pénétrante et claire, qui domine toutes les autres. C'est une jeune négresse d'une grande beauté qui prie pour les défuntes.
Elle dit, sur un ton de mélopée, ses adieux aux mortes et ses prières au ciel. L'angoisse générale semble augmenter encore. Les pieds commencent à frapper le plancher de bois, très vite : c'est, paraît-il le signe de l'exaspération dernière.
Le pasteur s'en aperçoit. Et le voilà qui repart de plus belle.
Il vocifère :
— Priez plus fort, plus fort, encore! encore plus fort!
Mais la note de cuivre de tout à l'heure plane sur le concert de sanglots, elle tremble et frissonne avec des notes bémolisées, infiniment tristes.
Il est onze heures du soir, voilà deux heures que nous sommes là, allons-nous-en, cette folie pourrait nous gagner.
Vous représentez-vous cette foule ténébreuse dont seuls les yeux de nacre étaient visibles sous la pauvre clarté des lampes à pétrole, ces gens se lamentant comme des blessés, ces femmes égarées par leur propre suggestion, hurlant à la mort horrible, avec l'inconscience et l'instinct des bêtes?
Le lendemain matin, je voulus assister à l'enterrement. Nous reprîmes nos places de la veille, devant les cercueils. Le temple était plein comme hier. Tous ces gens avaient passé la nuit là à pleurer et à gémir. Seul, le pasteur était allé se reposer. Il avait repris des forces. Car il se mit à narrer l'histoire de Job sur un ton d'absurde lyrisme, de frénésie maniaque qui n'avait aucun rapport avec le sujet. Il émailla d'ailleurs la légende de tant d'incohérence qu'elle devenait méconnaissable. Puis il raconta qu'il était ailé voir les mortes pendant leur agonie, qu'il leur avait parlé, qu'elles avaient pardonné à tout le monde, et aussi supplié qu'on leur pardonnât, qu'elles sont parties vers Dieu, qu'on ne les reverra plus qu'au ciel, que c'est bien fini, fini pour toujours sur cette terre, et qu'il faut pleurer, prier Dieu, le supplier, et il insistait tellement, tellement, avec une rage si furibonde, qu'au bout d'une demi-heure, voilà les femmes, de nouveau transportées de douleur, qui déchirent l'air de cris, qui pleurent à torrents, et qu'au premier rang, la famille des défuntes s'émeut, sanglote plus fort, commence à frapper du pied... Alors, les deux filles des mortes se lèvent, suffoquées de sanglots, vont vers les cercueils, et se mettent à cogner du poing le couvercle de bois, en criant : « Mère! mère! Pauvre mère! 0 Dieu! Dieu! Jésus! Jésus! ne la laisse pas
seule! » La salle entière trépigne, les femmes tapent du talon, se frappent la poitrine et les cuisses à coups de poing-, en criant.
Les pauvres orphelines sont coiffées de canotiers de paille noire qui tiennent mal sur leurs courts cheveux crépus. On les emmène, soulevées par les pieds et par la tête; elles se débattent comme des possédées, en criant, en pleurant, leurs chapeaux tombent dons la mêlée. C'est une scène épouvantable de douleur et de démence. La détresse de ces malheureuses âmes vous poigne et vous déchire.
Nous allons jusqu'au seuil de l'église pour assister à la sortie. Le pasteur nous voit. Il veut nous remercier de nos offrandes, et il dit à l'assistance de se retourner vers nous et de nous saluer. Tous obéissent, se tournent vers nous automatiquement sur un signal, et s'inclinent profondément en disant merci.
Le pasteur appelle deux hommes et deux femmes pour sortir les cercueils. Le cortège sort au milieu des clameurs éperdues des femmes. Heureusement le cimetière est attenant au temple. Les trous sont prêts. Ils sont pleins d'eau, car la terre est inondée par le fleuve tout proche. On y jette les cercueils et huit hommes s'empressent de les recouvrir de terre. Les hurlements et les trépignements des femmes reprennent de plus belle.
Les orphelines veulent se jeter dans les trous. Des hommes s'interposent; elles les bousculent furieusement, deux d'entre eux sont renversés ; elles vont se précipiter, mais on les rattrape et on les maintient jusqu'à ce que les trous soient bouchés. Elles continuent à appeler leurs xÇières • a Mamma! mammal Je
n'ai plus de mère. Au revoir! J'espère te revoir encore. Dieu! Jésus! Aie pitié! Aie pitié! > Et les hommes qui, dans l'église, étaient demeurés passifs et presque silencieux, se mettent à pleurer à leur tour.
Et, dans ce petit cimetière ensoleillé, c'est, autour des tombes fraîches, un grouillement de préau de fous. Les négresses en corsages multicolores, en madras ou en chapeaux, s'agitent, font des gestes de désespoir, se jettent dans les bras l'une de l'autre, sanglotent et crient. C'est le paroxysme de l'exaspération forcenée et de l'hystérie.
Le temps est doux et tiède, le soleil, un peu rêveur derrière quelques nuages qui tamisent ses rayons, fait flotter sur la campagne une atmosphère de paresse.
Retour en arrière. — Les nègres conquièrent la liberté, puis le droit de suffrage. — Ils dominent. — Chassés par les blancs des bureaux de vote. — Les blancs reprennent le pouvoir. — Moyens d'empêcher les noirs de voter. — Roosevelt et Booker T. Washington. — Nègres fonctionnaires. — Protestations. — Le nègre est-il perfectible ? — Ses instincts. — Les mulâtres. — Mauvais produits. — Exceptions. — H y a trois mille ans. — Les quakers sont-ils responsables de l'invasion nègre? — Pourquoi ne pas éduquer le nègre? — Haïti.
Voici comment m'a parlé, en Louisiane, l'homme le mieux placé pour connaître et m'expliquer le problème nègre :
— Pour bien comprendre de quelle façon se pose aujourd'hui la question nègre aux Etats-Unis, il faut se souvenir :
c 1" Que les nègres furent émancipés en 1865, à la suite de la guerre civile entre les États du Nord et les États du Sud, qui prit fin par la victoire des Nordistes;
« 2" Que les Nordistes imposèrent aux Sudistes non seulement la libération totale des nègres, mais aussi leur égalité civile complète et absolue avec les citoyens blancs ;
« 3" Que de 1865 à 1875, dans plusieurs États du Sud, les nègres étant en majorité et jouissant du droit de suffrage sans restriction, s'emparèrent du pouvoir des États et des villes, et se livrèrent à toutes les exactions. Ils se laissaient corrompre d'une façon éhontée et naïve, chassaient tous les blancs des emplois, les taxaient double et exonéraient les noirs d'impôts, agissaient en un mot comme des sauvages qu'ils étaient, à qui on livre une civilisation organisée. C'était une invasion pacifique et légale de barbares, consacrée par l'idéalisme puritain;
« 4" Qu'à partir de 1875, les habitants des provinces du Sud se refusant à assister à la ruine de la civilisation qu'ils avaient eux-mêmes créée, se reconquirent. La loi leur ôtait les moyens légaux de chasser les nègres du pouvoir, ils la tournèrent. Quelquefois, il fallut user de violence. Les salles de scrutin furent prises d'assaut. Les boîtes à scrutin forcées, armes à la main... Mais quoi? Ils se retranchèrent derrière la parole de Gicéron, quand on lui demanda de jurer qu'il n'avait pas désobéi aux lois, et qui répondit : «f Je jure que j'ai sauvé ma patrie I >
« Quand ils eurent ainsi recréé une majorité blanche dans les pouvoirs des États et des 'villes, ils € corrigèrent » les lois.
a La Constitution déclare qu'il n'y a pas de différence entre les citoyens des Etats-Unis et que tous ont le droit de suffrage. Mais les Parlements des Etats du Sud décrètent que noirs ou blancs n'auront le
droit de suffrage que s'ils savent lire et écrire, s'ils sont aptes à répondre à certaines questions sur la Constitution, s'ils possèdent une propriété d'au moins oOO dollars, ou si leur père ou leur grand-père avaient eu le droit de vote.
« Comme peu de nègres savent lire ou écrire, comme encore moins ils sont propriétaires, et comme il en est très peu parmi eux dont les ancêtres votaient, la majorité fut assurée aux blancs, et nous sommes rentrés dans l'ordre.
— Alors d'où vient l'agitation actuelle des États du Sud?
— De ceci : que le pouvoir central veut nous imposer aujourd'hui des fonctionnaires nègres. M. Roosevelt vient de nommer un nègre procureur de la Ilépublique pour les affaires civiles dans un district du Delaware. Puis, poussant plus loin le défi, il a appelé au poste de percepteur des douanes à Charîestnwn, dans la Caroline du Sud, un docteur Crum, nègre également. Or, le poste de percepteur des douanes est le plus important de la ville, le monsieur qu'on nomme devient un personnage très paissant. Et les habitants blancs de la Caroline du Sud ne peuvent pas supporter l'idée d'y voir un nègre avec lequel ils seront obligés de frayer, et qui sera, en quelque sorte, leur supérieur.
— Pourquoi? Si cet homme a des capacités et de la valeur?
— Parce qu'il ne manque pas d'hommes de valeur parmi les blancs ! Si celui-ci était un homme extraordinaire, ayant fait preuve de qualités transcendantales, on le comprendrait encore... Mais ce n'est pas, et ce ne sera pas, de longtemps, le cas des nègres.
Pour un homme de valeur moyenne parmi les nègres, il y en a mille qui sont de purs sauvages.
— Tout de même, n'admettez-vous pas que, puisqu'il y a en Amérique dix millions de nègres qui travaillent, qui remplissent tous leurs devoirs civiques, il serait juste de leur faire une part proportionnelle dans les fonctions de TÉtat?
— Non, car admettre ce principe nous ramènerait tout droit à l'état lamentable d'où nous avons eu tant de peine à sortir. Et il ne faut pas que les blancs soient gouvernés par les nègres. C'est inadmissible. Les nègres sont un peuple inférieur. Ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes dans la vie. Ils sont imprévoyants, paresseux, menteurs, fétichistes encore. Ils n'ont aucune moralité. Ces défauts sontils suffisants pour en faire les gouvernants des races anglo-saxonne, française, espagnole, qui vivent dans le Sud? L'Amérique a été conquise, civilisée par la race blanche, pour les blancs. Nous avons des siècles de civilisation, nous nous comprenons entre nous et, au contraire, des différences énormes nous séparent des noirs. Nous ne voulons donc pas, pour faire le jeu des politiciens, exposer nos petits-enfants, à être dominés, gouvernés par des nègres, pas plus, d'ailleurs, que par des Chinois, des Indiens ou des Japonais. Nos cerveaux ne sont pas faits de même. Ils ne nous comprennent pas plus que nous ne les comprenons.
« Et puis, pourquoi M. Roosevelt ne nomme-t-il pas ses nègres à New-York ou à Washington? Mais il sait qu'il y aurait une émeute bien plus forte à New- York s'il s'avisait de jouer à ce jeu!... D'ailleurs, les nègres ne demandent rien du tout. Il fait cela pour
avoir les voix nègres dans le Sud, à la prochaine élection présidentielle. Gela saute aux yeux.
— Pourquoi ne pas admettre plutôt que M. Roosevelt, poussé par des sentiments humanitaires, essaye de réagir contre le préjugé antinègre, qu'il veut encourager les noirs à s'élever en suscitant en eux l'ambition de se rapprocher des blancs? Puisqu'on a décidé d'affranchir les nègres, n'est-il pas logique de leur permettre de se développer? L'œuvre d'émancipation ne serait qu'une piètre hypocrisie si on les maintenait éternellement dans un état d'infériorité et de sujétion.
— D'abord, si le nègre est perfectible, nous le verrons dans quelques centaines d'années.
« Provisoirement, c'est une brute, pas méchante, c'est vrai, douce même, mais pourrie de vices. Quand il a travaillé une semaine, il se repose la semaine suivante ; il ment pour le plaisir de mentir ; il ignore les lois de la dignité humaine. Il ne se marie pas ou guère ; il change de femme comme un animal. Et naturellement la femme change d'homme avec la même facilité. Il n'y a, chez le nègre, que des enfants illégitimes, à peu d'exceptions près. Enfin, tout cela ne serait encore rien, si sa bestialité se cantonnait dans son milieu. Mais la salacité du nègre est sans limite. A certaines époques, il devient la proie sans défense de ses instincts. Et alors, la vue d'une femme blanche le rend complètement fou. Il sait qu'il sera lynché, pendu, brûlé, une heure après. Gela lui est égal. Rien ne l'arrête. C'est le gorille déchaîné. Aussi, dans certaines contrées retirées du Sud, il est impossible aux blancs de laisser sortir seules leurs femmes ou leurs filles. Même, il faut prendre des précautions^
chez soi, dans sa maison, et être toujours armé.
— Mais, enfin, tous les nègres ne sont pas ainsi. 11 y en a de moraux, d'honnêtes, de travailleurs ? Booker T. Washington, entre autres.
— C'est excessivement rare. Oui, on cite toujours Booker Washington. C'est un homme, en effet, admirable, sur qui il n'y arien à dire que des éloges. 11 est intelligent, et ses compatriotes devraient l'écouter. C'est ce qu'ils ont de mieux à faire. Mais, d'abord, Booker Washington n'est pas un nègre pur. C'est un mulâtre. Son père était blanc.
— Alors, favorisez les croisements, au lieu de les interdire par des lois I Car, si je ne me trompe, chez vous les mariages entre noirs et blancs ne sont pas permis ?
— Ils sont défendus, en effet, parce que, en général, les mulâtres sont pires que les noirs, car, s'ils sont nés d'une femme noire et d'un blanc, leur père n'est ordinairement pas grand'chose de rare. Ils prennent alors, avec les défauts et les vices de la race noire, les tares de la race blanche, et le produit est effrayant... Si, au contraire, ils proviennent d'un père noir et d'une blanche, qu'est-ce que peut bien être une femme blanche assez vile pour s'unir à un nègre? Autrefois, sous l'esclavage, il pouvait se produire, par hasard, des mélanges plus heureux. Un planteur choisissait une concubine parmi ses esclaves, la plus jolie, la moins vulgaire, et il a pu, en effet, sortir de ces unions des produits d'une certaine beauté. Tel doit être le cas de Booker Washington.
— Mais n'y a-t-il pas des chèvre-pieds dans tous les pays ?
— Certes, et je suis même prêt à admettre que les
Gaulois, les Ibères et les Teutons d'il y a trois mille ans pratiquaient publiquement ces mœurs que nous reprochons aux nègres d'aujourd'hui... Mais aussi on n'est pas allé alors les chercher dans leurs ibrêLs pour leur offrir le suffrage universel et la domination à Rome ! On les appelait des barbares et l'on a mis plusieurs siècles à les civiliser. Quelques-uns de leurs descendants se sont même refusés jusqu'à présent à perdre leurs habitudes ataviques, ce qui fait qu'on les appelle des satyres et des vampires et qu'on les emprisonne. Mais vous savez bien que tant que les contrées européennes furent composées d'une majorité de ces impulsifs, nous ne pensions pas à nous appeler des nations civilisées.
« Or, que se passe-t-il pour les nègres ? On est allé les chercher en Afrique, dans leurs tribus sauvages; ils étaient tellement abrutis qu'ils se sont laissé amener ici comme des bêtes, sans même songer qu'ils pouvaient résister; leur notion de dignité était telle qu'ils ignoraient jusqu'au prix qu'on les vendait ! Il y a quarante ans, on leur dit : « A présent, vous êtes libres I y> Et c'est à cette humanité-là, esclaves et lils d'esclaves, qu'on dit, en même temps : « Vous êtes les égaux de vos maîtres d'hier ! Si vous êtes les plus nombreux, vous pouvez les gouverner à votre tour ».
a Quelle est cette folie ? Où peut conduire la fausse compréhension des plus beaux principes de la solidarité humaine ! Et c'est pourtant là qu'on arrive avec les théories et la logique des puritains du Nord ! Ils devraient cependant être plus réfléchis... Car, au profit de qui alla-t-on en Afrique charger les navires négriers ? Au profit des quakers ! Qui nous vendit les
nègres et les négresses comme des bêtes de somme; quels sont ceux qui s'enrichirent si magnifiquement à cette traite? Des quakers ! Des colons de la Nouvelle-Angleterre ! Et quand ils se furent ainsi enrichis, ils demandèrent, ils exigèrent, des colons du Sud, la libération des esclaves qu'ils leur avaient vendus, autant dire qu'ils décrétèrent leur ruine.
— Toujours est-il, objectai-je encore que vous avez, à l'heure présente, dix millions de nègres aux Etats- Unis... Ces dix millions d'hommes représentent une richesse réelle pour le pays, ils travaillent, ils consomment, ils échangent. Parmi eux il en est d'intelligents, d'où qu'ils viennent. Pourquoi ne pas favoriser leur culture pour en faire des hommes utiles, plus utiles encore ?
— Ceci est autre chose. Et vous tombez là dans la seule solution possible. Mais vouloir leur laisser prendre, dès à présent, le pouvoir politique, les installer dans les fonctions officielles, c'est aller contre toute sagesse et toute raison. Car les nègres n'ont ni l'esprit de gouvernement, ni aucune des vertus qui font l'homme civilisé de notre temps.
« L'Afrique est un des continents les plus vieux du monde, les géologues nous l'assurent. Pourquoi ne trouve-t-on chez eux aucune trace de civilisation, ni d'esprit, ni d'organisation politique ? Et qu'ont-ils fait à Libéria ? qu'ont-ils fait de Haïti, l'île admirable que les Français leur ont laissée dans des conditions de prospérité et de fertilité sans égales ? Vous y aviez construit des docks et des routes plus beaux que n'importe lesquels au monde ! Vous leur aviez enseigné une religion humaine et noble... Où en sontils, à présent qu'ils y sont maîtres absolus? Un séna-
leur du Mississipi Ta dit dernièrement au Congrès, â Washington : ils ont mis Haïti plus bas que le Soudan ; ils en sont revenus au fétichisme, au culte du serpent ; ils sont en train de rétrograder jusqu'à leur ancien cannibalisme, à tous les vices, même les plus innomables... Ils ont tué les mulâtres, ne les trouvant pas assez noirs... Ils s'entre-tuent à tour de rôle... Ce sont des êtres mineurs, des enfants sauvages, qu'il faut surveiller et guider pour des siècles encore.
« Qu'ils deviennent d'abord des hommes moralement libres, qu'ils prouvent qu'ils méritent leur liberté, et alors on pourra voir, mais seulement alors... »