GOMMENT ON DÉFEND SES CAPITAUX
Mais des conditions spéciales sont imposées dans ces cas. Ainsi le coffre-fort doit être ouvert et fermé tous les jours à l'heure précise fixée par les conventions. Un représentant de la Société est présent à l'ouverture et à la fermeture. Un système de signal automatique est installé dans la serrure même du coffrefort de M. Morgan et correspond à un cadran placé dans un bureau de la Safe Deposit Company, De sorte qu'à la seconde même où le coffre-fort est ouvert ou fermé, la Société en est prévenue. M. Morgan ouvre son coffre-fort tous les jours, à 10 h. 15. Le matin de ma visite, il y avait une minute de retaro, l'employé me montra que le cadran marquait 10 h. 1 6. A 4 h. 1/2 exactement, le coffre-fort devait être fermé. Le samedi seulement, l'heure change, c'est à 2 h. 1/2. Le dimanche, il est impossible de l'ouvrir.
Si, par un hasard inadmissible, il arrivait que le coffre-fort était ouvert par fraude,un système électrique en avertirait instantanément le surveillant de la Société et le poste de police voisin.
Et c'est ainsi que savent se défendre les capitaux américains.
Le goût du plein air. — Les jeux du samedi. — Les c parties » à la campagne. — Les chaperons. — L'iiospitaiité américaine. — Liberté. — La vie large et abondante. — Chez J.-H. Hyde. — Les jeux. — Les chevaux. — Les voitures. — Le squach. — La roulette. — Les charades. — Un piqueur français. — La. Revue des Deux-Mondes dans les écuries. — La grande tradition. — Whisky and soda. — Chez M.Cochrane.
— Banjo et cake-walk. — Chez M. George Gould. — A Lakewod. — Le jardin de Versailles. —Fontaines et statues.
— Les palais italiens démeublés. — Le Court. — Le manège. — La piscine. — M. George Gould. — Les affaires et l'hygiène. — Le dîner. — Mme George Gould. — L'intérieur de la villa. — Richesses. — Chez Mrs Clarence Mackay.
— Le château de Maisons-Laffîtte. — Les tapisseries du prince de Sagan. — La bibliothèque. — L'escalier. — Les salons.
— Les chambres. — Le cabinet de toilette. — La baignoire.
Nous avons vu les Américains dans la ruej taurant, chez eux, il nous reste à les voir au repos, — si l'on peut employer ce mot lorsqu'il s'agit des gens d'ici, — c'est-à-dire à la campagne.
Ces terriens d'Europe venus en Amérique avec ridée fixe de faire fortune et dont l'activité, sous
l'impulsion première de l'énergie et de l'ambition, est devenue presque mécanique, n'ont pas perdu malgré cela, comme on pourrait le supposer, le goût ancestral des arbres et de la verdure. Mais ils apportent dans la nature, au lieu de notre flânerie tranquille et reposante, la même fièvre de mouvement et de bataille qui les énerve à la ville.
En effet, dès le samedi, à une heure, tout travail étant arrêté dans les bureaux et les magasins, les villes se dégorgent dans les banlieues ; les équipes de patineurs, de hockey, de football, de base-bail, de cross, de coureurs, de cyclistes, emplissent les trains en même temps que la foule des spectateurs — des jeunes femmes surtout — qui vont assister à leurs jeux. Et l'on peut dire que c'est, depuis les prairies gelées du Nord et de l'Est, jusqu'aux Eldorados ensoleillés de la Louisiane et de la Californie, une véritable exposition des muscles du nouveau monde.
Ces jeux publics sont ceux de la classe moyenne et de la classe inférieure. Les riches, enx, passent un instant à leur bureau le matin du samedi, et s'en vont dans leurs propriétés jusqu'au lundi, quelquefois jusqu'au mardi matin.
Qu'ytont-ils?
Ils organisent ce qu'ils appellent une « party î. En Amérique, on s'invite beaucoup et on voisine pas mal. On assortit le mieux possible célibataires et gens mariés. Comme on ne peut pas se passer de jeunes filles et qu'on ne se croit pas obligé d'inviter toute leur famille, l'usage s'est établi du « chaperon t>. Une jeune fille peut foit bien répondre à l'invitation d'un célibataire, jeune ou vieux, même demeurer plusieurs jours chez lui, à la condition d'y être «chaperonnée»,
c'est-à-dire d'y être invitée en même temps qu'une femme mariée de sa connaissance qui assume le rôle de a chaperon », rôle purement théorique, car les hommes sont d'une telle timidité, d'une telle réserve, qu'il faut qu'ils se sentent pour ainsi dire provoqués pour risquer la moindre attaque... Mais nous tenterons d'expliquer cette psychologie plus tard.
J'ai visité plusieurs campagnes américaines dans l'Est, le Sudet rOuest. Comme elles se ressemblent beaucoup, je ne m'arrêterai qu'à deux ou trois des plus typiques.
Et d'abord, je voudrais, en lui rendant justice, payer ma dette à l'hospitalité américaine. L'Américain, qui est un homme d'affaires féroce (les anecdotes qu'il raconte lui-même le prouvent), qui, pendant les journées qu'il passe à la ville, se transforme en machine à écraser l'adversaire, quand il devient maître de maison, s'attache du mieux qu'il peut à sortir de son farouche égoïsme et à rendre à ses semblables les devoirs de la civilisation. Il est en cela souvent aidé d'ailleurs par des femmes qui bénéficient, ici comme chez nous, des qualités charmantes de bienveillance et de sociabilité. Mais je connais des célibataires qui savent être pour leurs hôtes les plus délicats, les plus parfaits des maîtres de maison.
Quand votre hôte est allé ou vous a envoyé chercher à la station la plus proche, en coupé, en coach ou en automobile, et qu'il vous a conduit à votre chambre, vous n'êtes plus chez lui, vous êtes chez vous. La maison vous appartient (ah ! le prendre au mot, celui que je sais !) Il a l'air de ne plus s'occuper de vous pour ne pas olfenser votre liberté, mais son œil ou son domestique a veillé à tout et tout prévu. Vous
trouvez vos valises vidées, vos atïaires rangées dans les tiroirs, vos vêtements et votre linge de rechange étendus sur le lit; une fleur éclatante avec une épingle est posée sur une console. Le bain est prêt. Les domestiques sont à vos ordres. Je sais que ces façons hospitalières sont imitées de l'aristocratie d'Europe, mais j'admire avec quelle rapidité elles furent assimilées par ces nouveaux aristocrates.
Yous descendez le matin à table pour le premier déjeuner ou bien vous le faites monter dans votre chambre. Chaque invité vient à son heure. Il dort tant qu il le veut, aucun cri, aucun bruit ne le réveillera.
Veut-il sortir à cheval, ou en voiture? Veut-il conduire lui-même ou se faire accompagner. Il va à l'écurie, choisit son cheval ou fait atteler le morningphaéton, le dog-cart ou le tandem ou le buggy. Pour plus d'exactitude, il a même pu inscrire ses ordres la veille sur un tableau d'écurie.
Je viens de dire qu'on retrouve dans la vie de campagne américaine les mêmes signes d'activité morbide qu'à la ville. Pendant les jours que j'ai passés, soit à Bay-Shore, chezM. J.-ïï.Hyde, soit à Lakevood,chez M. George Gould, soit à Roslyn, chez Mme Glarence Mackay, plus curieux de regarder les autres que de les imiter, j'ai pu observer les allées et venues des invités, jeunes gens et gens mariés.
Tout est arrangé dans les villas pour pouvoir à chaque instant remuer, agir, faire quelque chose, pour n'être pas obligé de parler. A côté des Américains, nous sommes les pires bavards ! Quand on n'est pas dehors, quand on ne jouepasauping-pong, au squach, à la roulette, on sent très vite naître
l'ennui. Aussi, le zèle des maîtres de maison s'ingéniet-il à trouver sans cesse des motifs d'aller et devenir, de remuer, d'agir, pour « tuer le temps d.
Une jeune fille de dix-sept ans, l'héritière d'un des noms les plus célèbres dans les chemins de fer d'Amérique, enfant charmante et frêle, petite et gracieuse, sortait le matin, après son premier déjeuner, à cheval ; rentrée vers midi, elle changeait de toilette pour descendre à table. Sitôt le lunch terminé, la voilà en voiture, conduisant elle-même un tandem ou un coach. Six quarts d'heure après, elle était de retour, car il faut cultiver la variété de nos plaisirs. Elle faisait une apparition au salon de repos, et je la voyais mobiliser un jeune homme quelconque, le premier venu, peu lui importait, pour une course à pied. Mais elle revenait bientôt, une demi-heure ou trois quarts d'heure après, se mettait à la table de ping-pong.
Pourtant la journée n'était pas complète I Elle n'avait pas joué au tennis. Et, pendant une heure, dans le hall grillé attenant au salon de repos, elle jouait ce jeu fatigant de tennis de chambre qu'on appelle le squach, et qui consiste à lancer avec la raquette la balle contre un mur, de façon à empêcher l'adversaire de l'attraper au retour.
On pouvait supposer qu'après une journée ainsi remplie la jeune fille voudrait se reposer. Mais, après le dîner, c'était de nouveau le ping-pong, et même une fois je la vis s'essayer à jouer du cor de chasse.
— Vous ne lisez donc jamais, mademoiselle? lui demandai-je.
— Oh! oui, certainement.
— Mais quand?
— Quand j'ai le temps.
— Et à quel moment causez-vous?
— A cheval, en voiture, en coach, à table.
— C'est-à-dire pendant que vous faites autre chose...
Chaque millionnaire a son « dada » préféré. M. Rockefeller et M. Carnegie ont dépensé des sommes considérables dans l'aménagement de prairies pour le jeu de golf; M. George Gould met sa coquetterie dans son champ de polo et dans son « court » de Lakewood; M. James Hyde a un faible pour ses écuries.
C'est à Bay-Shore, près d'une plage triste aux flots morts, et dont la mélancolie a de la grandeur, que M. Hyde a sa villa, autrefois bâtie par son père, fondateur de V Equitable. C'est une sorte de vieux château en bois, de style colonial comme tout ce qu'on a bâti jusqu'à présent dans ce pays. C'est là que M. Hyde a la plus grande partie de ses chevaux. Et j'ai souvent entendu répéter que les écuries de Bay- Shore sont les plus parfaites de l'Amérique. « C'est tenu! » Une salle spéciale pour les harnais luisants et nets comme une argenterie de table; dans une vitrine, les mors, les gourmettes, les grelots, les étriers, les fouets; une autre salle pour les couvertures d'où sort un parfum entêtant de camphre ; une autre salle pour le nettoyage des cuirs et des aciers; une autre pour le séchapc; une autre encore pour la maréchalerie, avec forge et enclume; dans la salle des selles, des vitrines en bois sculpté contiennent un véritable musée de mors, d'étriers, de cors de chasse, de vieux fouets de postillons, de vieilles brides écussonnées, en cuir rouge fané qui ont l'air un peu dépaysés au milieu de cette éclatanle et toute neuve
élégance; un grand hall pour les voitures; j'en ai compté de vingt-huit sortes différentes : coaches, breaks, omnibus, victorias, phaétons, cabs, dog-carts, tandems, buggies, cutters, traîneaux et d'autres dont les noms m'échappent.
L'écurie elle-même est tenue comme une salle à manger, les stalles sont cirées, les mangeoires reluisent, les litières sont fraîches, des ruisseaux en pente entraînent les eaux, aucune odeur dans ce sanctuaire. A côté de l'écurie, dans une autre petite salle, un bassin est creusé, alimenté par de l'eau chaude et de l'eau froide où l'on conduit les chevaux qui, ayant fourni une longue course, ont besoin d'un bain de pieds. Des mécaniques ingénieuses envoient l'avoine du grenier dans les mangeoires.
Le personnel de l'écurie, très nombreux, est gouverné par François Guillot, Parisien de Ghaillot, qui servit dix ans chez M. W.,-K. Vanderbilt et fut le piqueur du général de Boisdeffre au couronnement de l'empereur Nicolas 11. Il est fier de ses états de service. Logé dans l'écurie, ses appartements sont d'un luxe à faire envie à de gros bourgeois français: la Revue des Deux Mondes est sur la table du salon, un piano est ouvert dans un coin. François Guillot est dans la grande tradition. Une dame visitant les écuries s'extasiait devant lui sur la beauté d'un cheval. 11 répondit à la dame :
— Vous n'avez qu'à dire à monsieur qu'il vous plaît, je suis sûr qu'il vous le donnera.
J'entends encore le rire sonore de M. James Hyde en me racontant cette anecdote.
Le maître de céans a son bureau dans l'écurie, un bureau rempli de téléphones et de sonneries sans
nombre, comme partout dans le reste de la villa d'ailleurs. Des tapis sur le sol, des canapés et des fauteuils, de vieux cuivres, étains, vieilles faïences, meubles d'acajou anciens, photographies sportives, cors de chasse, des souvenirs hippiques, rubans gagnés aux concours, des itinéraires de coach en France, 10,000 kilomètres de routes françaises, car M. Hyde vient chaque année chez nous et il y exerce son sport favori, le « coaching », où il est passé maître. A côté du bureau, la cuisine : ce qui permet, certains soirs où la veillée s'est un peu attardée, de venir souper dans cette écurie « modem style », plus librement et plus gaiement, grâce au décor, que dans le casteL J'ai souvenir d'un joyeux souper que nous y fîmes, un soir où le thermomètre marquait dehors 15" sous zéro; les dames, coiffées de vieux chapeaux de postillon ou de bonnets de toréador, jouaient du cor de chasse, et tout le monde dansait le cake-walk.
A la campagne, on ne craint pas d'abuser du whisky. J'ai vu filer dans une seule soirée quatrevingt-dix bouteilles de soda, et nous n'étions pas plus d'une dizaine d'hommes. Le maître de maison, pris au dépourvu, en était lui-même un peu étonné. C'est qu'à partir de dix heures du soir, le whisky est la grande distraction campagnarde. L'Américain est, en général, froid. De plus, il est fatigué par la double vie d'affaires et de sports qu'il mène. D'autre part, il est peu cérébral. C'est un réaliste pratique. Sa journée finie, il lui reste peu d'imagination pour s'amuser et pour amuser les autres. Il a donc besoin, pour s'animer, pour s'exciter, de ce maïs et de cet orge fermentes qui lui délient la langue et font sortir
un peu de liant et même d'effusion de son âme fer mée.
Les femmes sont plus naturellement gaies. Complètement dénuées de gcne et d'embarras, d'une simplicité vraiment idéale dans leurs manières et dans leurs paroles, elles sont des compagnes charmantes, toujours prêtes à se distraire et à rire. Les hommes, plus engonces, plus lourds, s'animent à leur contact et à leur exemple, mais ils les suivent et les imitent, plutôt comme des instruments que comme des partenaires.
Les charades qu'on joue quelquefois le soir sont animées par l'entrain, la vitalité, l'amour du plaisir des femmes. On ne perd pas beaucoup de temps à choisir des idées ingénieuses ou rares, jolies ou spirituelles ; on prend au hasard un proverbe, on le met en œuvre, à la quatre-six-deux, et on le joue très simplement sans que personne songe jamais» à se moquer ou à blaguer. De là, ce naturel délicieux que l'on trouve ici et qu'on ne trouve ailleurs que dans les pays du Nord.
Je me souviens d'une « party » qui avait été organisée chez le célèbre avocat Cochrane, dans sa propriété de Long-Island, le jour du Thanksgiving, qui est le jour de la fête nationale américaine. On était venu chez lui de tous les coins de l'île, car M. Cochrane est un des hommes les plus aimés des femmes d'Amérique. J'ai entendu parler de lui, avec des accents qui ne trompent pas, par les plus jolies femmes de son pays. Il a des « clientes » dans toutes les grandes villes des États-Unis. C'est à celle qui se dira sa « plus vieille amie ». Avec ses yeux voilés et sa bouche gourmande, l'illustre orateur sait trouver,
par le chemin du cerveau, celui du cœur des belles Américaines : il peut se vanter de sa domination, elle est réelle.
Ce jour-là, une aimable dame m'avait conduit chez lui où une quarantaine de personnes se trouvaient déjà. Le banjo résonnait dans le salon. La guitare nègre rythmait les airs de cake-walk les plus populaires. Et des hommes sérieux, des avocats, des banquiers, des «'magnats », des magistrats, des médecins et des littérateurs, cédant à l'irrésistible entrain de ladanse, battaientleplancherde leurs jambesfolles, les bras lâches et les mains mortes, les reins cambrés, la bouche souriante : ce fut ma première révélation du cake-walk.
Maisjefislàune autre constatation, plusimportante: c'est qu'on peut' avoir des occupations graves, manier des affaires colossales, être un grand financier, un juge, un orateur célèbre, un savant, et s'amuser comme un homme, sans craindre l'ironie des autres et sans démériter à leurs yeux.
On n'a pas idée de cela en France !
Chez M. George Gould, un samedi.
C'est aussi dans Long-Island, à Lakewood, que se trouve la propriété de M. George Gould, le chef de la famille Gould, depuis la mort du fondateur de la dynastie.
On croit généralement chez nous, et j'étais allé en Amérique avec cette idée, que les fils des grands milliardaires sont déjà dégénérés, comme ont prouvé qu'ils l'étaient certains fils à papa de chez nous, niai-
sèment grugés par les filles, escroqués par des bandes de parasites. Il est convenu, en effet, en France, qu'un homme qui a hérité de quelques millions décherrait s'il s'occupait d'affaires, s'il allait à un bureau, si, en un mot, il se rendait utile et justifiait sa fortune par plus d'initiative, par des idées plus larges et plus hardies que les autres.
Cette idée que j'apportais là-bas devait me ménager quelques surprises.
Après avoir traversé pendant une heure un paysage monotone et pauvre, semé de maisons de bois, quelques villages qui n'ont pour gare que des bâtisses hâtives n'abritant que les marchandises devant lesquelles les gens attendent, les pieds dans la neige, l'arrivée du train, on stoppe à Lakev^ood, station d'hiver de New-Jersey, peuplée de maisons élégantes et de villas qui bordent de belles avenues.
La voiture longe une grille qui n'en finit pas, et entre par une porte monumentale de pierre et briques; à droite, le bâtiment des écuries avec son haut clocher arrondi a Fair d'une église de village; devant un péristyle couvert, des domestiques en culotte courte attendent, prennent vos bagages, et, en attendant l'arrivée des hôtes, vous faites le tour du propriétaire.
On a devant soi un immense jardin français dans le goût de Versailles, très joliment dessiné et dont le dessin est souligné par de petites haies de verdure qui bordent les parterres géométriques et les allées rectilignes. Gomme la propriété est toute jeune, les arbres du jardin sont bas, ce qui permet d'en embrasser l'ensemble d'un coup d'oeil. Au centre, c'est une large allée de gravier bleu, encadrée de deux autres petites allées parallèles séparées entre elles par des bandes
de gazon fm. A l'extrémité où je me trouve de l'allée centrale, un grand bassin de marbre est creusé, orné d'une fontaine monumentale que je trouve magnifique : deux chevaux de marbre se cabrent éperdument sous la lanière d'un jeune demi-dieu de bronze, nu et superbe, debout dans une conque à laquelle se retiennent deux sirènes de marbre blanc qui soufflent dans des coquillages. Tout le long de l'allée, des vases de marbre Renaissance, des bancs et des fauteuils de marbre du seizième siècle italien, si nets et si blancs, et dont les bras sont des chimères, les pieds des lions ailés, les dossiers des armes ducales et des fleurs de lis. On aime à se figurer un marquis d'Esté ou un cardinal Trivulce, assis sur ces chefs-d'œuvre.
A chaque angle des parterres, et ils sont nombreux, s'élèvent des statues ou des vases sculptés de sujets mythologiques. Même sur un socle, j'ai vu VEnlèvement de Proserpine par Pluton, de François Girardon, qui vient, dit une pancarte, de Versailles, pavillon Montesquiou.
Il y a de la neige sur tous les parterres : seules les allées sont déblayées, et c'est une jolie harmonie que celle de cette neige pure, de ce gravier bleu, de ces arbustes verts et de ces statues de marbre. Mais il n'y a pas que des statues, des bancs et des vases, ily aaussi des fontaines et des vasques sculptées, des portiques de marbre de douze colonnes placées en demi-cercle, de hauts candélabres de bronze qui abritent des lampes électriques. Quel chemin ont dû faire ces chefs-d'œuvre avant d'arriver là? Des agents sont allés les chercher durant de longs mois dans les villas de Florence et du Pausilippe, ou dans les vieux palais de Rome et de Venise. L'Europoen, à regarder
cela, éprouve une sensation que les Américains ne peuvent pas comprendre : celle d'une visite chez un vainqueur ami des arts et un peu pillard qui aurait raflé sans scrupule le mobilier de ses ancèlres.
Tout autour de ces blancheurs bleutées parle reflet du ciel, s'étend la forêt, jonchée de feuilles mortes, des sapins, des jeunes trembles dont les branches fines se dessinent nettement sur le fond limpide de l'air.
Un grand silence plane sur ce spectacle, seulement troublé par le bruit des râteaux que des jardiniers promènent dans les allées, et par les sons lointains des trompes des coaches.
C'est la deuxième sensation de beauté que j'ai éprouvée en Amérique.
Tout en haut de ce jardin de Yersailles s'élève le Court, c'est-à-dire une vaste et large bâtisse de pierre dont le toit est vitré et qui abrite tous les sports possibles.
D'abord, une salle de manège grande comme une piste de cirque, où peuvent circuler et tourner à l'aise deux ou trois attelages de coaches : c'est là qu'on dresse les chevaux. Ensuite, une salle de gymnastique où se trouvent tous les instruments et tous les agrès inventés par l'ingéniosité maniaque des Américains; une salle de squach (tennis de chambre) pour deux joueurs; une autre salle de tennis pour quatre joueurs; une salle immense pour le jeu de paume avec ses murs garnis d'auvents en pente; une autre salle, plus vaste encore, pour un autre jeu de balle dont j'ai oublié le nom; un garage pour automobiles, où je compte cinq voitures dont une, toute mignonne, pour les enfants. Dans un coin, je vois un tas énorme de serpents gris enroulés comme une famille de cou-
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leuvres gigantesques : ce sont des pneus de rechange. Une salle de billard, garnie de sofas et de c'anapés et dont les murailles sont couvertes de vieilles gravures anglaises coloriées.
Mais la merveille du lieu est la piscine, un vaste et profond bassin de marbre de quinze ou vingt mètres de long sur dix de large, où court une eau claire et tiède. Des ballons flottent sur l'eau pour les jeux de la natation. Pour plonger, on a élevé huit marches de marbre au-dessus du bassin. Des bancs de marbre contre les murs. Le long des bords de marbre blanc sont posés des arbustes en fleur, des azalées, des camélias, des orangers avec leurs fruits d'or, des palmes. Une natte épaisse de caoutchouc tapisse le chemin de circulation.
A côté de la piscine, les éluves de bains turcs, vapeur sèche et vapeur humide toujours prêtes à fonctionner, et dont on peut manœuvrer soi-même le facile mécanisme en tirant de simples cordons !
Ce voisinage de chefs-d'œuvre en plein air, cette atmosphère de sports et d'activité physique, ce luxe et ce confort balnéaire parmi des fleurs et des plan les méridioîîaies, évoque, l'éclair d'un instant, l'idée d'une Rome renaissante.
Au retour de ma promenade, j'avais rencontré Mme George Gould, qui revenait d'une course en coach; souriante et gracieuse, elle m'avait fait monter à côté d'elle et nous étions allés au Court que je viens de vous décrire. La, nous trouvâmes M. George Gould — et il s'en excusa — en peignoir de bain. Il venait, en effet, de faire sa partie de squach quand j'arrivai, et s'était douché ensuite. Ses deux fils aînés, en peignoir comme lui, étaient à ses côtés.
iM. Gould est un homme brun d'une quarantaine d'années, à la. courte moustache noire, à l'œil vif et intelligent, au masque sérieux et énergique. Il m'accueillit dans un excellent français, avec les plus aimables et les plus simples formules d'hospitalité.
Au cours de ma visite dans le Court, nous nous étions un instant arrêtés dans le bureau de M. George Gould, car, même à la campagne, il faut que les millionnaires travaillent. Ce bureau est relié par des fils téléphoniques directs non seulement avec toutes les parties de la propriété, mais aussi avec son bureau de Nev^-York I De sorte qu'à chaque minute il peut être tenu au courant des moindres événements qui l'intéressent. Les murs et les tables du petit bureau étaient couverts de cartes et de plans. Comme je regardais curieusement un tracé bleu de plusieurs mètres de long qui pendait de la table au plancher, M. Gould me dit.
— Ceci est le plan d'un chemin de fer que nous rectifions. Il y avait trop de montées dans le parcours, on allait lentement et on ne pouvait traîner que peu de wagons. Nous allons donc faire pour deux ou trois cents millions de travaux, percer quelques montagnes et aplanir quelques sommets, et, au lieu de vingt wagons, nos locomotives pourront en traîner soixante. Désormais tout le blé du Centre passera par l'Arkansas, pour être embarqué à la Nouvelle- Orléans.
Son doigt fm se promenait le long des lignes blanches, et je vis qu'il savait profondément les choses dont il parlait.
— Travaillerez-vous donc toujours, monsieur? interrogeai-je. Et à quel chiffre vous arrêterez-vous?
— Je ne travaille pas pour gagner de l'argent, me répond mon hôte sur un ton très simple. Je suis en effet assezriche pour satisfaire tous mes goûts. Je travaille pour agrandir mon pouvoir, pour la satisfaction de voir prospérer mes chemins de fer, de voir naître des villes le long de mes rails, pour ainsi dire à ma volonté, pour voir s'élever, à la place des forêts vierges, des champs d-e coton, et finalement pour envoyer beaucoup de coton, beaucoup, beaucoup, sur les marchés de Londres, de Liverpool, partout, partout!
— Et cela vous fait heureux, complètement, jusqu'à ne rien désirer d'autre?
— Oui. Je suis heureux, je peux le dire. J'aime mes affaires, ma maison, mes enfants, ma femme, mes amis, le sport. Je suis heureux.
Ce luxe sportif et ce jardin royal n'étaient rien cependant à côté des richesses que je devais contempler le soir, dans la grande villa.
Le dîner, qui eut lieu dans une belle salle à manger verte aux tentures de velours couleur de mousse, fut splendide et exquis. Aux deux bouts de la table couverte d'orchidées, M. et Mme George Gould présidaient, entourés d'une douzaine de leurs amis. Ma qualité d'étranger m'avait valu la place d'honneur à la droite de la maîtresse de inaison, et je pus, durant tout le repas, après m'être surtout promis d'observer, me laisser aller tout simplement au charme égoïste de voir des gens heureux nager dans un luxe princier avec une simplicité bon enfant et le désir évident de faire partager leur joie autour d'eux.
Mme George Gould est dans tout Téclat de la beauté épanouie : sa voix douce et musicale, ses longs yeux de velours noir, une peau un peu ambrée, d'un ton chaud, sur laquelle un collier de perles miraculeuses mettait la caresse de ses reflets, ses traits réguliers, ses attaches fines, évoquent je ne sais quoi d'italien qui s'accentue quand on voit de profil son nez et son menton d'un dessin très pur. J'ai remarqué ce soirlà, en la regardant, que les bijoux très riches ne vont qu'aux physionomies heureuses et souriantes.
La conversation roula en partie sur les trusts, sur les bons et les mauvais trusts. Le trust des pétroles, par exemple, est un bon trust puisqu'il profite au public qui le paye moins cher; au contraire, le trust de la viande est un mauvais trust, puisque, en trois ans, le prix de la viande a augmenté de 25 p. 100. Mais ces trusts-là sont des trusts occultes que l'Etat a le droit et le devoir de surveiller. On est, d'ailleurs, en train de les étouffer en ce moment.
On discuta aussi sur la sensibilité ou la non-sensisibilité des femmes américaines comparées à leurs sœurs latines. Yaste sujet, et bien délicat, qu'il faudra bien traiter un jour.
Un orchestre jouait dans une pièce voisine, qui dispensait les conversations d'être suivies. Une jeune fille superbe fredonnait à l'oreille de son voisin l'air fameux du Bamhoo Tree qu'on chante en ce moment dans toute l'Amérique : « If you like me like I like you... », etc.
Mme George Gould n'entend pas le français, mais elle a voulu que ses enfants le parlent.
Après le dîner, il vi*t une liseuse de pensées qui nous étonna tous par sa lucidité.
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On se coucha vers minuit.
Le lendemain, je pus visiter la maison en détail.
Je vous ai décrit le jardin merveilleux et le court situé à l'extrémité du jardin, comme l'Orangerie au bout du jardin des Tuileries, auquel on ne peut s'empêcher de penser d'ailleurs. Il me resterait à vous montrer la villa de George Gould, les salons, les corridors et les vestibules peuplés d'œuvres d'art, lo grand Rembrandt, les Corot, les Lawrence, lestluyper, lesYan derNeer, les Reynolds, les Rousseau, les Millet, lesGreuze, lesP'ortuny,lesGainsborough, les Watteau, les Ghirlandajo, les Franz Hais, les Hobbema, les Jacquet, les Fromentin, les Gérard Dov^, les Tiiaulow, les Meissonier, les bronzes de Iloudon, les Barye, que sais-je encore ! Sans compter les deux beaux portraits de la maîtresse de maison par Chartran et Carolus Duran.
Une telle description serait un long catalogue d'œuvres d'art avec des chapitres pour les vieux livres précieux, les missels enluminés, les collections d'estampes rares, les enluminures persanes, les vases d'argent et de vieux chine, les coiîres de bois sculpté à fond doré, les armures florentines, les tapis de Perse.
Je me contenterai de vous donner une idée de la disposition et de la couleur de l'habitation.
Un grand salon ouvre sur le large vestibule d'entrée de la villa. Des armures Renaissance damasquinées se dressent, armées de lances, à la porte.
Ils se taisent, pas un ne bouge, c'est terrible.
Quatre piliers de porphyre soutiennent un balcon de marbre à grille dorée qui court au premier étage
et d'où tombent des étoffes raresbro dées d'or et d'argent. A droite, en entrant, une grande cheminée de marbre italienne, à colonnes, ornée de sculptures dorées, surmontée de deux anges de marbre cuirassés d'argent. Sur le manteau de la cheminée trois grands vases de sèvres bleu et or, deux petites figures de marbre d'une telle grâce qu'on les dirait de Falconnet. Autour de la pièce, sur la corniche, se développe une fresque de Sargent. De la rampe de l'escalier — dorée aussi — qui prend sur le salon, pendent encore des étoffes merveilleuses. A terre, des fourrures de tigre et d'ours blanc. La pièce est meublée de hauts et larges fauteuils de bois doré, tapissés de velours rouge brodé d'or.
Une demi-douzaine de salons et un jardin d'hiver se succèdent au rez-de-chaussée : l'un est tout en tapisseries de Beauvais du dix-huitième siècle; sur les murs sont peints des sujets gracieux, des bergerades, des femmes en toilettes Louis XV, des motifs du temps, légers et badins; — l'autre, toute en tapisseries d'Aubusson, estot'né d'une cheminée de marbre doré surmontée de vases de vieux sèvres; dans des vitrines, des tabatières, des statuettes d'ivoire, des éventails, des drageoirs à miniature de toute beauté, des étuis d'or niellé, des bonbonnières, des cachets, des coupepapier d'ivoire d'un travail merveilleux, des boîtes à mouches encadrées de brillants, un petit cabinet de saxe, des médailles, de vieilles dentelles, des broderies, de vieux émaux sans prix... De côté et d'autre, sur le cristal des vitrines, des roses languissent dans des vases.
Dans une rotonde, au fond de la villa, se trouve le jardin d'hiver dont le toit est vitré. Partout des plantes vertes, des palmiers, des orangers; des orchi-
dées pendent de la voûte de verre, des roses magnifiques, des violettes parfument délicatement Tatmosphère tiède ; dans un coin, une grotte artificielle, couverte de mousse et de verdure qu'arrose l'eau murmurante d'une source. Des figures souriantes d'enfants de marbre regardent à travers les feuilles.
Au premier étage sont les appartements. Voici une chambre mauve, de style Louis XY; le lit est en marqueterie, un Corot sourit sur la muraille; à côté, une autre chambre rose et blanche : le lit doré est surmonté d'un baldaquin couronné de roses en guirlande; de larges bandes de dentelle pendent des tentures et courent tout le long de la glace à trois compartiments ; des fourrures blanches ta[)issent le sol ; dans un coin, un paravent de Boule, des sièges bas garnis de vieilles étoffes d'un rose délicat. Dans le boudoir voisin, rose également, mille bibelots de prix sont éparpillés; la garniture de la toilette, tout en or, est un chef-d'œuvre de ciselure Louis XV; des tableaux de Jacquet, des crayons de Millet et de Rousseau voisinent sur les murs.
Plus loin, voici les chambres des enfants, toutes fraîches, toutes claires, toutes simples. Un petit lit de bois, un livre d'heures sur la table de nuit, une croix d'ivoire clouée au mur. Des descentes de lit en renard blanc. Des photographies du père et de la mère sur une console. Dans une pièce voisine, des poupées meneilleuses, des jouets de toute sorte. Ces enfants — ils sont cinq — sont, d'ailleurs, charmants, parfaitement élevés, doux et simples, sans aucune timidité, mais avec la retenue qui convient. Leur père traite les garçons en camarades — l'aîné doit avoir quatorze ou quinze ans — et paraît se soucier énorme-
iOS DE NEW- YORK A LA NOUVELLE-ORLÉANS
ment de leur éducation. Les filles, déjà, ont l'air plus décidé que leurs frères, aussi naturelles qu'eux, d'ailleurs, mais plus vives peut-être.
Pendant ces deux jours que je passai à Lakewood, ce fut une vie et un mouvement extraordinaires autour et dans la demeure princière. Les équipages allaient et venaient par les chemins couverts déneige. Chacun et chacune choisissait ses chevaux, ses voitures, sa salle de sport et son heure de natation. On joua aux cartes, au ping-pong, au billard, on fit même de l'escrime. Et tout cela librement, gaiement, sans embarras et sans anicroche. Lesdomestiquessemultipliaienl, dressés d'ailleurs, à merveille, à obéir aux moindres désirs des hôtes.
Je fis une promenade aux environs de la propriété.
L'autre façadeduGourt donne sur le champ de polo, vaste et uni comme une plage couverte de neige et borné au loin par des bois qui avaient Tair de nuages d'ouate blanche. D'une longue terrasse bordée de balustrades de marbre, les invités peuvent assister aux ébats de la pelouse.
La propriété est éclairée à l'électricité. Une usine électrique pour la fabrication de la lumière a été bâtie à quelque distance de la villa, au milieu des bois. On entend à peine, de la route, le bruit des machines. Le bâtiment est couvert de lierre et peut ressembler, de loin, à un ermitage.
Et le lundi matin la villa était vide. Tout le monde était rentré dans la fournaise, à New-York, pour ses affaires, jusqu'au samedi suivant.
Au déjeuner du lundi, nous étions deux hommes seulement, entourés de quatre ou cinq femmes. Et bientôt, honteux nous-mêmesde notredésœuvrement,
que le silence de la viila soulignait, nous reprîmes lô premier train pour New- York.
Chez Mme Mackay.
Je suis invité à déjeuner àRoslyn, dansLong-lsiand, celte longue et étroite bande de terre qui l'ait face à New- York et s'étend parallèlement à la côte atlantique. Pour y arriver il faut d'abord traverser l'Hudson en ferry-boat et faire une heure de chemin de fer. Le train s'arrête à lïarbor-Hiil. Mme Clarence Mackay a pris la peine de venir à la gare au-devant de moi et m'attend dans une Victoria attelée de deux chevaux magnifiques. Je suis à la fois flatté de cette attention charmante et ravi du trot accéléré des bêtes et du bercement élastique des ressorts et des pneumatiques. Il fait un froid de loup, j'ai beau m'envelopper dans ma pelisse et partager avec ma voisine les couvertures de fourrures de la Victoria, je sens mes oreilles se recroqueviller et mon nez diminuer de volume. Mme Mackay, au contraire, sourit en causant comme si elle était au coin du feu. Elle est à peine rose sous sa large voilette de dentelle et son vaste chapeau de plumes noires. Le Paris mondain connaît bien l'élégante et si jolie silhouette de Mme Clarence Mackay : vingt-deux ou vingt-trois ans, une taille élancée, d'admirables cheveux noirs et des yeux d'obsidienne. Elle parle français comme une Parisienne, sans aucun accent, est au courant de toute notre littérature et écrit elle-même en anglais des imaginations d'une philosophie discuteuse, sentimentale et hardie.
C'est un repos exquis pour le voyageur étranger
210 DE NEW-YORK A LA JNOTJVELLE-ORLÉAINS
qu'une telle rencontre à quinze cents lieues de san pays... Mais ce froid coupant gèle des formules qui voudraient être chaudes. Le train rapide des chevaux à travers une véritable forêt que la neige recouvre, me laisse pourtant jouir du joli dessin des chemins en pente qui gravissent, avec de longs méandres ondoyants et pittoresques, la côte vallonnée... Il y a deux ou trois ans, ce parc immense était une forêt vierge. On a coupé une quantité d'arbrisseaux et de broussailles, et ne voulant pas attendre vingt ans que les chênes grandissent, on en a planté d'énormes apportés de forêts plus vieilles ! Des hommes travaillent dans les taillis ; à notre passage ils saluent.
— J'ai eu bien du mal à les y décider, me dit Mme Mackay. Dans ce pays, les ouvriers n'ont aucune politesse. Il m'a fallu plusieurs fois descendre de voiture, m'approcher d'eux et leur expliquer longuement qu'employés dans une maison et bien traités par les maîtres, ils leur devaient, ainsi qu'à leurs hôtes, les égards ordinaires que se rendent les gens civilisés.
Les deux chevaux magnifiques s'arrêtent bientôt devant le perron du château monumental. Ce spectacle d'hiver est d'une tristesse glacée. Les bois couverts de givre, les pentes environnantes revêtues d'une neige immaculée, et tout au loin la mer, l'Océan gris, ou peut-être le ciel, car l'horizon, malgré le soleil, est noyé sous des vapeurs opaques.
La façade est d'un style simple et de haut goût, dans le genre dix-septième siècle, avec des toits presque verticaux couverts d'ardoises. Des bancs de pierre et deux lions de marbre jouant avec des sphères ornent le large perron. Le château est, paraît-il, construit
sur le modèle de celui de Maisons-Laffitte, bâti par Mansait.
Un vaste et large corridor de trente mètres de long s'étend devant les salons du rez-de-chaussée. Des domestiques en livrée se tiennent à la porte. Dans le premier salon, où brûlent dans une cheminée des arbres entiers, on ne marche que sur d'énormes peaux d'ours blancs et bruns ; le meuble est en velours rouge et les boiseries sont de chêne sombre. Sur les murs, j'ai compté trente-trois têtes de cerfs aux ramures magnifiques. Plus loin, un vaste hall de la hauteur de deux étages, sorte de salle des gardes imposante, aux boiseries de chêne, au plafond à caissons, aux hautes colonnes de marbre vert, à la cheminée de pierre monumentale, admirable morceau de sculpture Renaissance ramené d'Italie ou de France à grands frais. Du plafond au plancher pendent quatre merveilleuses tapisseries mythologiquesqui furentachetées au prince de Sagan. On se promène dans cette salle, on regarde les murs, comme on se promènerait dans un château qui serait un musée. On n'y sent pas d'intimité, ni même de vie personnelle. On y souhaite des hallebardiers et des pourpoints de brocart brodé de blasons, un bruit de bottes et d'aciers, des simarres et des frocs de guerre, des fraises goudronnées ou des perruques, quelque chose de vivant et d'ornemental, de fastueux, de grouillant et de décoratif. Et, en effet, les châteaux français ou italiens n'ont-ils pas été conçus pour la vie de gens de loisir qui passaient, en nombreuse compagnie, des mois entiers dans leurs fiefs ? En Amérique, jusqu'à présent, la race des gens de loisir n'existe pas. Tout le monde travaille. Il serait impossible à une maîtresse de maison américaine
d'avoir chez elle, à la campagne, une société d'hommes au milieu de la semaine; le samedi et le dimanche, oui, mais c'est tout.
Voici, à droite, un salon Louis XV garni de meubles en splendides tapisseries de Beauvais — si je ne me trompe — avec le portrait de la maîtresse de maison par Ghartran; un jardin d'hiver ouvrant sur un portique qui regarde le parc; des bancs de bois de style grec peints en blanc, d'un effet inattendu et joli; à terre, des peaux d'oars encore, et, parmi des palmiers et d'autres plantes vertes, des oiseaux aux mille couleurs qui sifflent et volètent dans l'air chaud. A travers les vitres on voit un grand bassin de marbre blanc gelé, surmonté d'une fontaine silencieuse. Derrière, la forêt à l'infmi.
Attenant au salon Louis XV, se trouve le bureau de Mme Mackay : symphonie de vert. A terre, des fourrures; sur des socles, des statues. Je coule un regard dans la bibliothèque basse, et je retiens les noms de Flaubert, de Renan, de Mirbeau, de Musset, de Mœterlinck, de Byron, de Taine, de Molière, de d'Annunzio, de Montaigne.
En revenant vers l'entrée, on trouve un escalier monumental dont la rampe de chêne est une véritable merveille de sculpture. Nous voici à présent dans les appartements privés : il nous y faut passer vite, entre des murs tendus de soie mauve, à travers des meubles pâles, sur des fourrures de tigres, de lions et d'ours; voici le boudoir où s'érige royalement un baldaquin de soie mauve brochée artistement drapée, des chaises longues, des meubles bas, d'une tonalité adoucie et caressante à l'œil; puis des chambres aux tentures et aux tapis de rose pâl e, de gris rose, de bleu éteint — du
moins m'apparurent-elles ainsi dans la lumière du soleil couchant, — meublées de meubles d'un goût parfait, sobre, harmonieux, où Ton sent le passage d'un esprit artiste; puis la chambre de bain, qui est la merveille des merveilles. A l'angle d'une ,pièce doucement éclairée, la baignoire : dans un immense bloc de marbre blanc, rose et jaune, veiné de noir, on a creusé cinq ou six marches et le corps ovoïde de la baignoire profonde. A la tête de la baignoire les veines sombressepressentplus nombreuses etplus puissantes, et dans Tellipse qu'elles dessinent elles donnent au bassin l'air d'une grande valve d'agate où flotteraient des algues caressées par le flot! Ce bloc colossal a été apporté là d'Italie. Mais, auparavant, deux s'étaient fendus avant d'arriver ou au cours des travaux, et celui-ci est le troisième ! Sur des tables couvertes de dentelle, les mille bibelots de la toilette féminine, en or ou en ivoire.
Je ne vous parlerai pas des appartements d'amis (chambre pour madame, chambre pour monsieur, et chambre pour le domestique), ni des écuries, ni des cuisines, dirigées par un des premiers chefs parisiens, et je passe mille détails pittoresques ou rares qui demanderaient des pages encore. Je vous dirai seulement que le château de Roslyn a été ofl'ert à sa bru par le défunt John-W. Mackay, le fameux créateur des câbles transatlantiques, qui l'adorait. Sans qu'elle se doutât du cadeau royal qu'il lui destinait, iî lui demandait ses idées et ses goûts, et y faisait obéir scrupuleusement par ses architectes. La nature artiste de la jeune femme s'exalta à la reconstitution de cette belle œuvre architecturale, augmentée de richesses sans prix, et elle passa une année à la meubler
à son goût... Des millions, des millions encore fondirent entre ses jolis doigts. Mais, en se promenant avec moi tout à l'heure dans le parc, elle me conduisit devant une petite cabane de bois brut construite sur le bord d'une pente à pic, où la solitude est complète, et elle me dit :
— C'est là que je viens tous les jours écrire; là seulement je suis heureuse.
UN DRAME DE M"^ GLARENCE MACIL\.Y
Une grande dame écrivain. — Philosophie individualiste. — Théorie de la liberté. — Héloïse et Abéiard. — Développement littéraire et philosophique.
Au cours de ma visite au château de Roslyn, ma curiosité avait été vivement éveillée par une confidence de la maîtresse du lieu : Mme Glarence Mackay passait ses meilleures heures dans une petite cabane de bois, pareille à une hutte de garde-chasse, à l'endroit le plus solitaire et le plus sauvage de son immense parc.
Et là, elle écrivait.
Mais que pouvait bien écrire la grande dame américaine? Quelles idées, quels sentiments assez forts s'imposaient donc à elle avec assez de violence pour la distraire des jouissances de son incalculable fortune, de ces centaines de milHons qui lui assuraient la satisfaction instantanée de ses fantaisies les plus impossibles ?
Mme Glarence Macl<ay s'est mariée, il y a peu d'années, au jeune fils du vieux W. John Mackay, fondateur de la dynastie. Absorbé par la gestion d'affaires colossales, M. Glarence Mackay est souvent en voyage. Quand je passai à Roslyn, il se trouvait dans le Far- West où il étudiait la création de nouvelles Compagnies de télégraphe ou de câbles.
Par sa propre famille et par celle de son mari, par sa beauté, son élégance simple, sa culture, elle tient dans la haute société de New-York Tun des tout premiers rangs. Elle paraît se trouver par conséquent dans la situation idéale des êtres privilégiés de la vie qui n'ont qu'à en accepter les douceurs et les joies.
Quelle peut donc être la littérature d'une multi millionnaire américaine ?
La conversation de Mme Mackay m'avait séduit par l'abondance copieuse de ses idées et par la hardiesse de ses observations morales. Elle m'avait paru surtout profondément individualiste — comme d'ailleurs toutes les femmes américaines — et passionnée de la liberté des sentiments et des idées.
Je lui avais demandé quel était le sujet actuel de ses travaux. Elle m'avait répondu que c'était, d'après les lettres d'HéloIse et d'Abélard, une sorte de drame dialogué sur l'amour.
Quelque temps après, une importante revue américaine publiait le drame en question. Je le lus avec une grande curiosité.
C'est un thème de l'amour libre, de la supériorité de « l'amour intégral » sur l'amour platonique, mêlé de léflexions philosophiques, panthéistes et individualliites d'un modernisme outrancier. Et je pense