‹ En Amerique (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · UN DRAME DE M»* CLARENCE MACKAY · texte numérisé non relu

UN DRAME DE M»* CLARENCE MACKAY

que le public français lira avec intérêt l'analyse rapide de l'œuvre.

La voici :

Pour avoir mis en doute le caractère rationnel de la doctrine de la Trinité, Théophile (lehéros du drame) se trouve en butte aux poursuites de la Cour de Rome. Entraîné par la juvénile ardeur de Gabrielle (l'héroïne), il se décide à lutter. Mais il ne voudrait pas lutter seul. Il veut associer à son œuvre celle qu'il aime, celle qui le soutient et l'inspire, et de qui, bientôt, doit naître un enfant.

— Seul, et avec vous, lui dit-il. Car, depuis le jour — il y a de cela un an — où je suis venu dans cette maison pour être votre professeur, j'ai eu deux pensées dans mon esprit, deux jimours dans mon cœur, deux vérités dans mon âme : mon œuvre et vous. Comme ils grandissaient ensemble, j'ai connu voire puissance et je l'ai comprise... Je vous aimerai à l'infini et j'aurai besoin de vous près de moi.

c Epousez-moi, laissez-moi vous épargner la honte du sévère jugement du monde. Soyez mienne devant tous. Épousezmoi pour vous, pour votre enfant. Pour ne pas supporter l'amertame de cette question que vous entendrez lorsque deux yeux senblables aux miens regarderont les vôtres et diront : < Où est mon père? »

A ces prières, Gabrielle répond par une série d'arguments en faveur de la liberté de Tamour :

— Rappelez-vous ce qu'un sage a dit du mariage. Écoutt^z ce que saint Jérôme écrivit : « Un sage ne devrait jamais se marier, car une femme et la philosophie sont un fardeau tiop lourd pour des épaules humaines >.

c L'union est-elle possible entre le livre et le rouet, entre la table de travail et le berceau ?

« Y a-t-il un homme qui puisse concentrer les forces de son cerveau pendant qu'à ses oreilles résonne le cri d'un enfant nouveau-né et le chant de sa mère qui le berce? Votre philosophie mourra et notre amour s'écroulora à côté de son cadavre. L'obligation, le devoir du mariage, étoufferont nos aspirations idéales. Nous ne pourrons plus rêver dans l'inconnu alors comme maintenant. Notre libre amour ne peut respirer dans la routine ennuyeuse des jours, des années. Non, je ne serai pas votre femme légale.

Théophile. — Pour nous, pour l'amour de notre enfant, épousez-moi!

Gabrielle. — Pour le progrès de la science, pour le maintien de notre amour, non.

Théophile. — Au nom de la sagesse universelle et de l'expérience humaine, soyez ma femme.

Gabrielle {se levant et marchant vers Théophile, puis lut parlant, les mains sur les épaules de celui-ci). — Écoutez. Je vous aime plus que moi-même, plus que mon passé, plus que mon avenir. Vous êtes tout cela pour moi. Je vous aime d.; raon plein gré, p&ur vous-même. Vous m'avez toujours trouvée prête à vous donner ce que vous cherchiez. Je suis et votre amie et votre amante. Je sens vivement vos insuffisances et vos virtualités. Votre perfection est la fin de mon amour. Développez-vous, vous le devez ; vivez, vous le devez ; et vous remplirez votre devoir envprs la puissance créatrice qui vous donna votre génie. Si ie vous épousais, l'amour pourrait absorber votre personnalité, votre puissance d'action, il pourrait affaiblir votre activité, entraver votre pensée. Par la fusion de noire vie quotidienne l'inspiration pourrait cesser. 11 n'y aurait point de séparation entre mon âme et votre cerveau. Le rapprochement de notre être affaiblirait la sensation, en anéantissant l'étincelle qui donne la vie. Parce que je ne suis pas vôtre entièrement, vous craignez de me perdre. Je suis assez loin de vous pour vous apparaître comme une muse éthérie. Si vous faites de moi votre épouse, je serai bientôt à votre contact un être de chair çt de s an g^ et ma, lyre inspiratrice s'émiettera pour faire place aux préoccupations vulgaires de l'existence journalière.

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Théophile rêve pourtant de Temmener dans son vieux manoir, au sommet de sauvages collines battues des flots. Une vision du passé traverse son imagination et il Texprime dails un des passages les plus poétiques de la pièce :

— C'étaient des femmes charmantes, brunes et blondes, qui me faisaient penser aux liias et aux roses blanches, aux marguerites et à la lourde senteur des hyacinthes. Je touchais la tige de chacune d'elles, la prenaul dans ma main, mais, tout en l'effleurant, je continuai mon chemin sans cueillii une seule fleur. Aucune chaleur n'avait pénétré mon cœur, je ne pouvais aimer. Oh! comme ma route était solitaire! Gomme j'étais hanté par les figures d'amis que j'avais dépassées, par les amours que je ne pouvais ressentir. Alors, je vous vis. Vous fûtes pour moi comme une gerbe de fleurs variées, et au milieu des liias et des violettes, des orchidées et des pensées, se trouvait une rose écarlate. C'était tout votre être, c'était votre cœur brûlant qui tressaillait à mon contact, c'était votre amour qui me faisait frissonner. A présent il me faut votre cœur pour toute la vie. Donnez-le-moi, ma bien-aimée. Laissezmoi tous emmener à mon foyer.

Gabrielle cède enfin, à une condition, c'est qu'elle partira en secret vers cette campagne lointaine, où, secrètement elle donnera le jour à son enfant. Et, en consentant elle dit ces jolies choses :

— J'aime cette perspective d'un hiver paisible, et je bénirai la neige qui assourdit le bruit et amortit les pas. Si le jour vient où vous vous souciez de l'heure, Vous ne me verrez plus longtemps à vos côtés... J'irai non comme épouse mais comme amante, comme la seule fleur que vous désirez enfermer dans votre cœur et faire vôti'e. Les autres vous donnent peu parce qu'ils ne coiiUdissent pas la joie profonde d'aimer leur amour plus qu'eux-mêmes. Aussi longtemps que vous aurez besoin de moi, je demeurerai avec vous.

Théophile va donc la conduire au château de ses pères ; il y demeure vingt jours à ses côtés, puis retourne à Paris pour se donner tout entier à la science. Il reviendra bientôt. Et l'acte se termine par le récit d'un rêve où apparaît la même inspiration du début : explication de l'amour par l'attirance d'atomes jadis unis qui, précipités du ciel sur la terre, doivent s'y réunir de nouveau.

Voici pour le premier acte. La thèse est posée. Au deuxième, les événements ont changé. Seule, sur le balcon du château où elle demeure depuis huit mois, Gabrielle songe à son ami, à ses travaux, aux lettres reçues de lui. Elle lève vers le ciel ses mains sur lesquelles brillent les rayons du soleil :

— Soleil doré, il te faudrait presque toutes les heures de ta vie pour éclairer ta route, depuis ce morne rocher jusqu'à sa deraeurd! Porte-'ui de ma part un message d'amoureux et mes tendres souhaits. Parle-lui du petit inconnu qui repose dans ma chambre et qui s'éveilla ce malin sous tes rayons indiscrets,

« Peut-être, ce soir, s'il se penche à cette fenêtre qui domine Paris, il se sentira seul et comprendra le message de ta lueur dorée. S'il s'attarde à son labeur et si ton heure est écoulée, dis à l'Etoile du Soir ce que tu vois en ce moment, poui qu'elle puisse murmurer à mon amour : c Les vagues se brisent sur les rocs, elle vous a aUendu pendant de longs et nombreux mois ! >

Elle tourne les pages d'un livre et lit

Ne m'engage pas à te quitter

Et à revenir sur mes pas qui te suivaient,

Car oîi que tu iras, j'irai,

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