‹ En AmériqueChapitre 11 sur 27 · LES MORMONS — LA POLYGAMIE · texte numérisé non relu

LES MORMONS — LA POLYGAMIE

et de leur ivrognerie, à côté d'eux qui s'enrichissaient et prospéraient de jour en jour davantage.

Enfin, ils abordèrent de front la question de l'immoralité qu'on leur reprochait.

— Si c'est le vice que vous voulez poursuivre en nous qui sommes, grâce à Dieu, hommes et femmes, des modèles de vertu domestique et sociale, dites-le sincèrement et soyez logiques. Poursuivez en môme temps que nous l'immoralité qui s'étale du sud au nord et de l'est à l'ouest du continent, poursuivez le concubinage et l'adultère hypocrites, châtiez les désordres et les vices des grandes villes...

M. Gleveland leur promit d'appliquer la loi dans l'esprit de la justice la plus stricte et la plus impartiale... Mais elle fut maintenue, naturellement.

Le recensement — sans doute incomplet — révéla, pour une population de 180,000 âmes, l'existence de trois mille hommes et probablement — car ce compte fut plus difficile à établir — de neuf mille femmes polygames. Soit une moyenne de trois femmes pour un Mormon.

Afin d'encourager les femmes de polygames à quitter leurs maris, le gouvernement bâtit un vaste refuge (Industrial House) dans la ville du Lac- Salé, s'attendant à le voir trop petit quelques jours après. Mais il resta complètement vide.

Les Mormons essayèrent pourtant encore d'échapper à la loi. Leurs femmes ne demeurèrent plus ensemble comme autrefois. Le harem mormon se scinda en autant d'habitations qu'il comptait de sujets. De sorte que pour visiter sa famille, un Saint des Derniers Jours, marié seulement à une dizaine

de femmes, n'avait pas trop de sa journée. Mais que ne ferait-on pas pour sa foi* ?

Ce truc fut déjoué comme les autres.

En 1887, une loi additionnelle, promulguée sous le nom de loi Edmund-Tucker, augmentait la puissance des pouvoirs civils, exigeait que les certificats de tous les mariages fussent enregistrés à la Cour de l'Enregistrement, dont les juges dépendent du pouvoir central. La loi ordonnait en outre à la Cour suprême de prendre possession des biens qui seraient confisqués aux Mormons.

Une véritable persécution commença. On poursuivit les trois principaux chefs. Ils s'enfuirent. On emprisonna tous ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la loi. Une simple promesse d'obéir aux lois contre la polygamie suffisait pour éviter tous ces désagréments; mais bien peu acceptèrent les offres des juges fédéraux, et plus de treize cents hommes préférèrent la prison et Tamende plutôt que de sacrifier ce qu'ils appelaient un principe sacré.

J'interrompis ici mon narrateur.

— Pourquoi appelez-vous cela un principe sacré ?

— Parce qu'il est bienfaisant pour l'humanité, car si la polygamie était générale, il n'y aurait plus de prostitution possible.

— Vous voulez dire que la polygamie remplace la prostitution ?

— Je veux dire qu'elle l'empêcherait.

1. Les Mormons distribuent leurs faveurs à leur gré : certains vont pendant une semaine chez l'une de leurs femmes et la semaine suivante chez une autre. Certains maris préfèrent changer chaque jour de ménage.

LES MORMOiNS — LA POLYGAMIE 139

— Et comment tout cela a-t-ilfmi?

Il m'expliqua qu'erii8901esMormonsavaientappelê de toutes ces lois à la Cour suprême, lui demandant de les casser au nom du principe de la liberté religieuse, le mariage étant un sacrement religieux. La Cour suprême décida que le gouvernement avait le droit de légiférer sur le mariage et que toutes les lois faites contre le mariage plural étaient constitutionnelles.

Ils n'avaient plus qu'à s'incliner. Car on menaçait tout Mormon (polygame ou non) de la confiscation de ses biens et d'emprisonnement à long terme. On avait fmi de rire.

Aux yeux des croyants, il fallut pourtant trouver un moyen décent d'en sortir. Car les 300,000 Saints des Derniers Jours demanderaient une explication au chef des apôtres.

Le président des apôtres, Woodruff, alla au-devant de ces justes soucis. Il interrogea le Seigneur des Mormons, et le Seigneur des Mormons lui répondit qu'il pouvait aviser les Saints de sa part que le mariage plural était désormais défendu de Dieu.

« Le peuple avait fait son devoir en obéissant à Dieu. Mais les Mormons avaient assez souffert. Il les autorisait maintenant à transgresser sa doctrine. »

Comme c'est simple I

Un manifeste parut à cet effet le 24 septembre 1891 et fut accepté le 6 octobre par l'assemblée générale des Saints.

Désormais, la pluralité des épouses dans le mariage n'est donc plus pratiquée chez les Mormons, ou du moins connue?

Gela veut-il dire que la polygamie soit complètement éteinte dans TUtah?

Je ne le crois pas.

En tous cas, il en reste assez de traces vivantes pour pouvoir se rendre compte de l'état d'esprit qui présidait à ces mœurs. C'est ce que j'ai fait.

Et j'ai passé quelques heures charmantes avec un évoque polygame, avec le Chef des apôtres, petits-fils du fondateur du mormonisme et avec sept femmes mormonnes du plus haut rang. Je voudrais vous raconter cela.

L'évêque mormon Cutler et ses dix-neuf enfants. — D'où venait Adam? — Les premiers Mormons. — Le Pape mormon est chef de banque. — Le sens pratique des Mormons.

— Une école commerciale modèle. — Entrevue avec le chef des Mormons. — Nous sommes riches I — Prospérité agricole. — Le plus beau blé du monde dans le désert Salé. — L'avenir de l'Utah. — Richesses minérales. — Le sucre, le blé, les usines de fer. — Tous propriétaires. — 1,500 missionnaires mormons répandus dans le monde. — Les écoles.

— La culture générale. — L'assistance. — Égalité de droits civils et politiques des hommes et des femmes. — Cause des persécutions : l'envie. — Moralité de la religion mormonne.

— La polygamie devient discrète. — Elle va disparaître. — Un sénateur mormon chassé du Sénat. — Marié six fois. — Les quarante-deux enfants du Pape mormon.

Il me semblait, je ne sais pourquoi, que les prêtres de cette étrange religion devaient être vêtus de flanelles blanches ou violettes, et coiiïés de bonnets bizarres; je me les figurais moitié flamines et moitié bonzes. Aussi, quand on m'introduisit dans le bureau de M. Cutler, l'un des évêques les plus importants de Sait Lake City, j'eus un instant de sur-

prise. C'était un petit bureau d'affaires, meublé d'une table, de quelques chaises, de quelques cartons et d'un téléphone. Et je me trouvais en face d'un des plus gros fabricants de sucre de l'Utah.

L'homme que j'avais devant moi était un Américain un peu différent des autres, avec sa barbe en pointe, grisonnante, son œil pénétrant et son sourire aimable et réservé. On pouvait lire sur celte physionomie autre chose que les préoccupations ordinaires de l'homme d'affaires. De plus, élégant dans sa jaquette noire bien ajustée, et poli comme on ne l'est pas couramment dans ces lointaines régions. Naturellement, il ne parlait qu'anglais.

Mon évêque, entre ses affaires sucrières, s'occupait de toutes sortes d'autres spéculations, de banque, d'industrie et de commerce. C'était même là, il faut bien le supposer, sa fonction principale. Son titre d'évêque, purement honorifique, lui donnait une autorité dans la hiérarchie; mais, comme il n'y a pas de culte dans le mormonisme, ni de confession, ni de communion, ni d'autre cérémonie que les conférences dominicales, les baptêmes et les mariages, qui sont du ressort des prêtres secondaires, son sacerdoce se réduisait à peu de chose.

Je lui dis le but de mon voyage, et aussitôt il se mil à ma disposition, en répondant sans hésiter à mes questions.

Je sus donc bien vite qu'il avait ou avait eu cinq femmes et dix-neuf enfants, dont quinze étaient vivants et s'occupaient d'affaires aux quatre coins du monde, en Australie, en Chine, aux Indes, en Europe.

— Tous bons Mormons, me dit-il.

Il me fit le récit des anciennes persécutions diri-

gées contre les Mormons. Et nous en vînmes à parle de sa religion même.

D'après lui, Adam était un saint homme qui avait fait son devoir sur une autre planète et que Dieu amena sur la terre pour devenir prince de la lignée humaine en récompense de ses vertus.

Pour devenir un bon Mormon, il faut commencer par croire à la doctrine de la révélation, à savoir que Dieu a parlé à Joseph Smith, et que le Livre des Mormons, ou Bible occidentale, a la même authenticité que ia Bible orientale.

— Est-il vrai, lui demandai-je, que tous les Mormons payent à l'église la dixième partie de leurs revenus?

— C'est très vrai, me répondit-il.

Et il ajouta :

— Et n'est-ce pas très juste? Le peuple croyant doit nourrir celui qui lui prêche la parole de Dieu. Ainsi, dans l'humanité future, la collectivité humaine travaillera, non pour servir des intérêts à des capitaux fainéants, mais pour nourrir son élite intellectuelle qui pensera, qui chantera pour elle et qui embellira ia vie.

Il m'apprit que les premiers Mormons, les plus zélés, les plus fervents, furent des Danois et des Suédois. Depuis, l'Église a continué à s'alimenter de Scandinaves. Il y eut même, paraît-il, des Français, attirés (lui dis-je) par la polygamie, mais la majorité des croyants est d'élément germanique.

Je lui demandai si je^ pourrais voir le chef des Apôtres, président de l'Église mormonne. Il s'offrit spontanément à me conduire à lui :

— Le président F. Smith est aussi président de la

« Sion Coopérative Mercantile Association » et de plusieurs autres banques, me dit-il ; c'est un homme très occupé, mais nous le verrons un moment, j'espère. Vous savez peut-être que c'est un propre parent de Joseph Smith?

Nous sortîmes. 11 faisait très froid. Une neige épaisse couvrait le sol. Gomme nous passions devant le temple de granit bleu, qui dresse ses six flèches vers le ciel, l'évêque me dit :

— En arrivant ici, Brigham Young, successeur du prophète, avait déclaré : « C'est là que nous bâtirons le Temple ». Et ainsi fut fait.

La rue qui longe le temple est peuplée de banques et de sociétés de trusts.

Presque toutes ces banques sont mormonnes. La plus grande partie du commerce et de l'industrie de la contrée est entre les mains des Mormons.

Je commence à comprendre que j'ai affaire à des business-men merveilleux*.

Je remarque une petite maison à portique grec,

1. J'ai visité une école mormonne : le Business-Collège, où le côté pratique de l'enseignement devient saisissant. On y fait une classe de banque et on y enseigne les afTaires. Mais, au lieu de cours arides de comptabilité et de tenue de livres, il y a de vrais guichets tout autour de la classe. Les élèves se tiennent derrière; ils ont de vraies caisses, de vrais livres de chèques et des billets de banque imités des vrais. Toutes les opérations s'y font en réalité, et sur des registres et des imprimés semblables à ceux des banques et des maisons de commerce. On y paie, on y encaisse, on y reçoit des ordres de vente et d'acliat, au cours du jour. De sorte qu'en sortant de là, les élèves peuvent, du jour au lendemain, entrer dans n'importe quel bureau et y prendre n'importe quelle place, sans stage et sans apprentissage.

Dans des salles voisines, j'ai vu des classes de dactylographie, de sténographie, de langues étrangères parlées et écrites.

entourée d'an jardinet, et dont le toit est surmonté d'un lion.

— Voici le Lion House, la demeure de Brigham Young. Il y vivait avec toutes ses femmes, et en eut vingt et une. C'était un homme très grand, très fort, admirable.

Quand nous arrivâmes à la banque du chef des Apôtres, il allait sortir. Il s'arrêta en voyant Tévêque Gutler qui m'accompagnait. Celui-ci lui murmura quelques mots à voix basse, et le président Smith s'avança vers moi.

De forte taille, avec une longue barbe grisonnante, et de longs cheveux rejetés en arrière, il présentait une figure bienveillante, vivace et ouverte. Mais derrière ses lunettes d'or, son œil, comme celui de l'évêque, essayait de lire dans vos yeux, et cette préoccupation visible, qu'on sentait habituelle, mettait entre lui et son interlocuteur je ne sais quelle barrière de méfiance, éveillait en vous cette sensation qu'on a devant des gens dont le métier est de tromper ou qui veulent paraître malins comme, par exemple, les diplomates.

Il était vêtu d'une longue redingote noire, sous laquelle apparaissait une cravate blanche (les douze Apôtres portent la cravate blanche).

Je ne lui cachai pas la curiosité qui m'amenait au Lac Salé. Ses lèvres sourirent.

J'entamai le chapitre de la richesse des Mormons.

— Il est vrai que nous sommes riches, me répondit-il. Mais c'est notre économie, notre sobriété et surtout notre travail qui nous ont donné la richesse. Smith a dit : t Bâtissez votre maison! b Belle vérité, monsieur I

« Et, surtout, nous avons la foi ! Quand les Mormons arrivèrent ici, en juillet 4847, ils se trouvèrent au milieu d'un immense désert, seuls, loin de tout secours humain, sans provisions autres que des racines sauvages, sans habits de rechange. Un autre peuple avec une autre foi se fût abandonné au désespoir et serait devenu la proie des Indiens et des bêtes féroces, ou fût tombé dans la dégradation et l'anarchie. Un des leurs, Samuel Brennan, tout juste de retour de Californie, s'efforça de persuader Brigham Young de quitter cette région inhospitalière, peignant des plus attrayantes couleurs les beautés et les richesses de la côte du Pacifique. Ce fut en vain. Brigham Young et ses compagnons étaient de ces héros dont les persécutions et l'adversité ne font que mieux tremper le caractère. «Ici, ditBrigham Young, f en plantant sa canne dans le sol, ici nous allons bâtir c le Temple de notre Dieu I » Et il bâtit ce temple que vous avez vu.

€ Une autre histoire.

« Un trappeur, James Bridger, qui avait visité le lac Salé et connaissait l'Utah, conseilla aux Mormons, lorsqu'il les rencontra en 1847, d'abandonner leur projet. Et, comme il les voyait s'entêter, il leur offrait mille dollars pour le premier boisseau de blé récolté dans cette région! Et, en effet, l'Utah serait toujours un désert, si les Mormons n'avaient employé l'irrigation et le drainage — selon les méthodes des Espagnols et des Égyptiens — qui, entre leurs mains, sont devenus le salut et la richesse de toute la région aride des Montagnes Rocheuses. Aujourd'hui, tous les ruisseaux qui descendent des montagnes sont utilisés dans ce but, ainsi que de

nombreux puits artésiens que nous avons creusés. « Et savez- vous qu'aujourd'hui il existe peu de sols aussi productifs que celui de TUtah ? En voulez-vous la preuve? En 1889, un des principaux journaux d'agriculture des Etats-Unis, l'Agronome américain, offrit une prime pour la plus forte récolte de blé par acre dans quelque partie que ce fût des États-Unis. Or, la prime fut accordée à un fermier de la ville du Lac Salé, qui récolla 80 boisseaux de blé par acre (le boisseau pèse 60 livres, 2 boisseaux 8 égalent i hectolitre, et l'hectare égale 2 acres 47).

« Ce n'est pas tout, monsieur. En même temps que nous faisions de l'Utah un pays agricole, nous construisions des routes, des ponts, des manufactures de toutes sortes, nous creusions des mines d'asphalte, des carrières de marbre, d'onyx, de grès, de houille, de fer, et nous produisions 150,000 tonnes de sel par an. Avant peu d'années nous aurons d'immenses hauts fourneaux et des fonderies, et les chemins de fer de l'Est seront faits des rails de l'Utah, car nous avons, près de Gedar City — sans compter les autres, — la Montagne de Fer (Iron Mountain), qui contient à elle seule plus de 50 millions de tonnes de minerai de fer.

« Ce n'est pas tout encore, monsieur. Nous sommes très riches en mines d'or, d'argent, de cuivre et de plomb. Le produit total de nos mines — encore incomplètement exploitées — se montait en 1900 à 234,703,580 dollars, soit 1 milliard 174 millions. Nos dividendes payés en 1901 furent de 22 millions de francs.

— On m'avait dit, interrompis-je, que votre religion vous empêchait d'exploiter les mines ?

Les deux augures se regardèrent et sourirent, comme il convient à des augures :

— Non, me dit le chef des Apôtres en continuant à sourire, rien ne nous défend d'exploiter les mines, ni même d'en posséder.

a J'ai moi-même des actions de plusieurs mines.

« De plus, continue le Pape des Mormons, nous avons dans l'Utah 40 compagnies de pétrole.

« Je vous ai parlé du sucre et du blé, mais je ne vous ai rien dit des manufactures de laine, des usines électriques et des fonderies qui existent déjà.

€ Le sucre, l'évêque pourrait vous en parler... Nous en avons produit 46 millions de kilogrammes en 4901-1902.

« L'activité de notre peuple et son sens des réalités pratiques se sont montrés en toute occasion. En 1869, lors de la confection du chemin de fer de l'Union Paciric,BrighamYoimg, avec sa grande sagacité, prévit que son peuple pourrait se trouver à la merci des spéculateurs étrangers; il convoqua les principaux marchands delà ville, leur expliqua ses vues et les amena à établir une institution mercantile coopérative (Sion Coopérative Mercantile Institution), avec un capital de 6 millions de francs; cette institution, qui vend de tout, depuis une épingle jusqu'à une barre de fer et une pièce de dentelles jusqu'à un wagon de sucre, transacte annuellement de 4 à 5 millions de dollars, débourse annuellement 200,000 dollars (ou 4 million de francs) pour salaires, et, jusqu'en 4893, payait chaque mois un dividende de 4 p. 400 à ses actionnaires, soit 42 p. 400 par année; depuis la crise de 4893, ce dividende a été réduit à 8 p. 400.

€ Un fait remarquable etcaractérislique, d'ailleurs,

c'est que nulle part chez nous vous ne trouverez de mendiants, ni en ville, ni à la campagne; sur les 250,000 habitants de l'Utah, plus de 75 p. 100 possèdent leur propre demeure; la possession du sol éloigne du socialisme. Tous ne sont pas riches, mais la plupart vivent dans l'aisance, et les pauvres sont entretenus par TÉglise, chaque membre y contribuant de ses moyens.

— A propos, fis-je, comment est organisée votre Église?

— Tout le territoire occupé par les Mormons, me répondit le Pape mormon, c'est-à-dire non seulement rUtah, mais aussi une partie del'Idaho, du Wyoming et de l'Arizona, est divisé en districts ecclésiastiques avec un évêque présidant chaque district; l'évêque, avec ses deux conseillers, a pour charge la prospérité temporelle et spirituelle de son troupeau; il juge les difficultés et les troubles qui s'élèvent entre les membres de sa confrérie; il reçoit et administre la dîme et les offrandes, pourvoit aux besoins des pauvres sans recevoir aucun salaire fixe, rétribué seulement selon ses propres besoins et selon le temps qu'il consacre à l'Eglise. En passant, je vous dirai que l'Eglise envoie chaque année un certain nombre de missionnaires dans toutes les parties du monde (ils sont au nombre de quinze cents environ, actuellement) pour prêcher l'Évangile, sans salaire; cette mission dure de deux à trois ans, après quoi d'autres vont les remplacer.

— Gomment les recrutez-vous?

— La plupart de ces missionnaires sont des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, sans expérience du monde, sans éducation universitaire, mais semblables

aux anciens disciples du Christ, remplis du Saint- Esprit, prêchant l'Évangile primitif dans toute sa pureté.

€ Et nos écoles sont pleines : cherchez un petit vagabond dans tout l'Utah, vous ne le trouverez pas. Nos instituteurs et institutrices, au nombre de 270 environ, touchent un salaire moyen de 515 dollars (2,600 fr.) pour 40 semaines de classe.

« Les Mormons ont un système d'écoles du dimanche qui, sans doute, n'est surpassé nulle part; le nombre de ces écoles dans toute l'Eglise monte au delà de 500, avec près de 400,000 écoliers et instituteurs et institutrices, et 23,541 volumes dans leurs bibliothèques; 15,000 dollars sont dépensés annuellement pour Tachât et la publication de livres et de brochures religieux. Il y a, en outre, des associations déjeunes gens pour la culture mentale et physique; des sociétés de dames pour le secours des pauvres. Les vieillards ne sont pas oubliés; chaque année on organise une grande excursion pour toutes les personnes au-dessus de soixante-dix ans. L'année dernière, 1,700 vieillards des deux sexes, de toutes religions et de toutes races furent transportés et entretenus gratuitement à Ogden, la deuxième ville de l'Utah.

€ Je n'ai pas besoin de vous dire que non seulement le suffrage universel existe dans l'Utah comme dans le reste des États-Unis; mais, en outre, les femmes votent et jouissent des mêmes droits civils que les hommes.

— Si vous avez rendu tant de services à votre pays, réalisé tant de progrès, comment expliquez-vous donc les persécutions qu'on exerça contre vous?

— Par l'envie. Quand, en 1849, on découvrit dans

l'Ouest les premières mines d'or, nous étions propriétaires, de par la loi, de tout le désert Salé. Et, lorsque l'or fut signalé dans le désert, ce fut une folie de haine contre nous.

— Ce n'est donc pas votre religion qu'on poursuivait?

— Non. Notre religion est très morale, sévère même. Les vieux Mormons et les bons Mormons d'aujourd'hui ne prennent jamais d'alcool ni d'excilant d'aucune sorte, ce qui est très beau dans une région aussi dure. Cela ne nous empêche pas d'aimer le plaisir, le théâtre et la danse, mais à la condition de ne jamais sortir de la décence.

— Je sais, dis-je, que les Mormons mariés avant 1890 ont conservé leurs femmes. Mais à présent que la loi défend le mariage plural, n'y a-t-il plus de trace de polygamie.

Le chef des Apôtres, les yeux fixés à terre, me dit :

— Les Saints des Derniers Jours peuvent avoir plusieurs sœurs spirituelles qui les ont choisis pour époux...

Il s'arrêta de parler. Et je vis que je ne devais pas insister.

La question de la polygamie s'est posée dernièrement, et, depuis mon passage au Lac Salé, devant le Sénat des États-Unis : il s'agissait de savoir si l'Apôtre mormon Reed Smoot pouvait siéger dans le Sénat de ce pays. Ceux qui s'opposaient à son élection ne le déclaraient pas coupable de polygamie, mais démontraient que l'Église, dont il est un Apôtre, pratique

les mêmes idées que Brigham Young, en ce qui concerne Tétat de mariage.

Voici le résumé des accusations portées au Sénat américain par les adversaires du sénateur Mormon et du Chef de l'Église Mormonne.

Reed Smoot était protégé par le président Joseph F. Smith, « prophète, voyant et révélateur » de l'Église de Jésus-Christ et des Saints des Derniers Jours, qui a déclaré le connaître comme le mari de cinq femmes, avec lesquelles il avait continuellement vécu, même après le fameux manifeste WoodrufF interdisant la pratique de la polygamie et la cohabitation.

Le président Smith a reconnu devant le Comité du Sénat qu'il s'était lui-même marié six fois. Très jeune, il s'unit à sa cousine Levira A. Smith. Ils furent heureux jusqu'à ce que Joseph Smith lui annonça son intention d'épouser une autre femme, afin de suivre la doctrine promulguée par Brigham Young. Levira Smith refusa de partager raffection de J. Smith et le quitta. Le président Smith prit alors deux épouses, les sœurs Edna et Julina Lamson. Plus tard il épousa une veuve, Alice Kimball Rich. Mary Schw^artz, tante de l'Apôtre John W. Taylor, fut une autre épouse, et la cinquième est E. Richards Smith. Toutes sont vivantes, de môme que leurs quarante-deux enfants, et défendent avec énergie le mariage plural.

« Je suis fière d'être la femme d'un polygame, disait Mrs Edna Lamson Smith. Je crois en la polygamie. Je suis heureuse, je l'ai toujours été. Nous sommes toutes heureuses, et le Sénat n'a pas besoin de s'occuper de nos affaires privées ».

Ces cinq épouses habitent Sait Lake City où J. Smith leur a fait construire des habitations. Trois d'entre

elles sont situées dans North Second West Street. Ce sont les maisons d'Alice, Sarah et Edna. Celle de Mary qui actuellement est, dit-on, la favorite, est la « résidence officielle ». Au n° 333 de West-First North Street se trouve la maison de Julina que Smith considère comme son épouse légale; elle lui a donné onze enfants.

Pour subvenir aux besoins de ses femmes et de sa progéniture. M, Smith a des revenus considérablement plus élevés que ceux du président des États-Unis. Il est le président d'affaires commerciales telles que rUtah Light and Power C% la Zion's Saving Bank and Trust C% the State Bank of Utah, the Inland Crystal Sait C% the Utah Sugar C% the Consolited Wagon and Machine C et la Zion Coopérative Mercantile Institution.

D'après le recensement de 1890, les 23 p. 100 de la population aptes à la polygamie étaient polygames à cette époque. Le président Smith a déclaré que les lois empêchaient le mariage plural, mais n'exigeait pas le renvoi des femmes actuellement mariées. Il accorda que chacune de ses cinq femmes avaient donné le jour à des enfants depuis 1890.11 affirma aussi que les Apôtres mormons Taylor, Merrill, Grant, Smith, Cowlett, Lyman sont polygames, mais il déclara que personne depuis 1890 n'avait contracté de mariage plural. M, Merrill, l'époux de huit femmes, a quarantecinq enfants et cent cinquante petits-enfantSr

Le voyageur affronte sept femmes mormonnes en séance privée. — Un five o'clock original. — Mrs Wells. — Brigliam Young avait vingt et une femmes. — Je cause avec une de ses quarante-six filles. — L*Européen-Papou. — Franche explication. — Le partage du mâle. — Les semblables s'attirent. — Discussion sur l'amour concentré et sur l'amour éparpillé. — Théorie mormonne des haras sélectionnés. — Vérité discutable : Il y a plus de femmes supérieures que d'hommes supérieurs, — Jalousie inconnue. — Sachons cacher nos souffrances. — Têtes de feu, corps de glace. — Raison mystique du mariage plural : la gloire céleste. — Dieu a ordonné la polygamie. — Les patriarches. — Les enfants. — Les parents de Brigham Young. — Les douze mères de la petite fille. — Le bonheur des femmes de polygames. — Leur supériorité sur les femmes d'Europe. — Un raisonnement assez juste. — Une poétesse mormonne. — Sourions donc!

J'avais exprimé le désir de rencontrer quelques femmes mormonnes, de celles qui faisaient partie d'une famille polygame. J'étais extrêmement curieux de les voir d'abord, de causer avec elles, de les interroger, de me rendre compte de leur état d'esprit. On arrangea pour moi un five o'clock tea, et un soir.

CONVERSATION AVEC SEPT FEiMMES MORMONNES 155

à six heures, je me trouvai dans un petit salon vieillot, chez Mrs Wells, une respectable dame à cheveux blancs, à la physionomie fine et distinguée, jolie encore malgré ses soixante ans sonnés. Une douceur ferme se peignait dans ses traits réguliers et nobles.

Elle m'expliqua qu'elle avait convoqué chez elle plusieurs de ses amies, choisies parmi les femmes les plus remarquables de la secte; l'une était même fille du célèbre Brigham Young, l'homme extraordinaire qui avait succédé à Joseph Smith daiii ii présidence de l'Église et qui avait dirigé l'exode des Mormons depuis le Mississipi jusqu'au lac Salé, à travers les Montagnes Rocheuses, en plein hiver, sous la menace permanente des Indiens. Elle me dit l'impression laissée par Brigham Young dans l'esprit de tous ceux qui le connurent.

— Il était grand, il était fort, il était beau, il était puissant; tout le monde lui obéissait comme à un roi, comme à un dieu. Il avait vingt et une femmes.

Les dames mormonnes arrivèrent bientôt, s'excusant d'être de quelques minutes en retard. Elles sortaient toutes de leur club ou d'une œuvre quelconque.

Elles étaient au nombre de sept.

Je les dévisageai le plus discrètement que je pus, mais avec une intense curiosité intérieure.

Au premier abord, rien ne les distinguait des autres femmes de tous les pays, sinon une certaine simplicité de mise qui n'allait pas d'ailleurs sans quelque plume au chapeau et sans quelque ruban : la tenue de petites bourgeoises anglaises protestantes. Mais en les observant davantage, surtout quand elles parlaient, il était facile de remarquer une intense exaltation de pensée, une sorte de mysticisme ardent, une foi énergique

qu'aucune objection ne devait pouvoir ébranler.

Quand je commençai à expliquer le motif de ma curiosité, je vis bien que c'était moi qui devenais, à mon tour, le phénomène. Elles me regardaient curieusement, en souriant avec bienveillance, comme des gens étonnés de Tétonnement des autres, comme nous regarderions la surprise de Papous devant notre civilisation.

J'avouai mon ignorance de la Kii%ion mormonne et de leurs mœurs, et je m'excusai d'avance de l'indiscrétion, de la naïveté et oeut-être de la brutalité de mes questions.

Ces dames sourirent de l'air condescendant que je vous ai dit, et Mrs Wells m'assura que je ne devais pas me gêner. J'en fus ravi.

J'expliquai alors la difficulté qu'auraient les Européennes à comprendre et surtout à admettre que des femmes, qui ne sont pas des Orientales, acceptent de partager un homme qu'elles aimeraient avec un nombre indéfini de rivales.

— Mais d'abord, me répondit Mrs Wells, ce ne sont pas des rivales. Toutes les femmes d'un Mormon doivent s'aimer entre elles. Rien de plus naturel pour la race humaine que de se sentir attiré vers ceux qui ont les mêmes goûts que nous. Au contraire, donc, de votre pensée, deux femmes qui aiment le même homme doivent, en principe, sympathiser.

— Soit, accordai -je; mais vous dites : en principe. En fait, cette sympathie ne cesse-t-elle pas dès que l'une prend à l'autre l'amour de l'homme à laquelle elle croit avoir droit?

— Non, si l'homme sait distribuer son amour avec équité. C'est une question de puissance et de tact.

Et c'est ce qui fait que tous les hommes ne sont pas dignes du mariage plural.

— Pourtant, insistai-je, vous prétendez que rhomme et la femme sont, sinon égaux, au moins équivalents. Or, voici une femme qui fait à un homme le don complet d'elle-même, sans réserve et sans partage : n'est-elle pas portée naturellement à exiger l'équivalent de ce qu'elle donne? Et y a-t-il équivalence si l'homme s'en va distribuer par morceaux, d'autant plus petits que les parts sont plus nombreuses, la totalité de l'amour qu'elle croit mériter?

Cette objection parut faire hésiter un instant Mrs Wells. Mais l'une de mes autres interlocutrices prit la parole :

— Moi, je préfère être la dixième femme d'un homme supérieur que la femme unique d'un homme inférieur.

— Je vous comprends, madame, fis-je, surpris du ton de passion énergique qu'elle avait mis dans sa réplique; mais ne préféreriez-vous pas être la femme unique d'un homme supérieur? Voilà ce que je voudrais savoir.

Elle répondit :

— Certainement. Mais c'est un fait que dans une famille de vingt enfants, — par exemple, dix garçons et dix filles — les filles sont en général supérieures aux garçons. Or, puisqu'il y a plus de femmes supérieures que d'hommes supérieurs, il faut bien que les femmes se contentent de partager les hommes supérieurs.

Je ne m'attendais pas à cette sortie et l'argument, que je ne pouvais vérifier, me laissa coi...

— Il faudrait peut-être prouver, dis-je pourtant, que votre calcul est exact.

Elles s'écrièrent toutes à la fois :

— C'est un fait, c'est un fait I

— N'importe, repris-je, ce fait ne vous dispenserait pas de souffrir, si vous étiez très aimante et très sensible, de voir l'objet de votre amour dilapider le sien... En France, une femme qui supporterait cela avec indifférence n'aimerait pas son mari...

Mrs Wells, qui réfléchissait, répéta :

— Il faut que l'homme sache partager également son amour...

— Il faut donc, insistai-je, que vous ignoriez totalement le sentiment de la jalousie?...

L'une des dames, qui n'avait pas encore parlé, s'y décida timidement :

— Si on souffre, on ne le montre pas. Il ne faut pas le montrer,

— Mais comment faire, si la souffrance est violente... C'est une question de sensibilité...

Elle riposta :

— C'est une question de discipline.

Je hochai la tête. Ces femmes avaient beau dire. Si elles aimaient autrement qu'avec leurs têtes exaltées à froid, leurs imaginations mystiques, elles auraient dans le regard autre chose que cette lueur glaciale qui est le signe de leur vertu et aussi le secret de leur facile résignation. J'ai envie de le leur dire, mais je sens que je ne saurais pas me faire comprendre de ces créatures assez naïves pour s'être laissé hypnotiser par cette fable enfantine qu'est la religion mormonne, si disciplinées et si froides que la notion même de la

jalousie paraît étrangère à la plupart d'entre elles.

Et je passai à un autre ordre d'idées.

Je savais qu'elles acceptaient le mariage plural. Gomment étaient-elles arrivées, avec leur éducation monogame, à le comprendre et à l'admettre? On conçoit cela chez les femmes d'Orient, opprimées depuis des siècles par les mœurs du harem. Mais elles, d'origine anglaise, Scandinave ou germanique, élevées dans l'austérité du protestantisme, par quel chemin ont donc passé leurs préjugés pour accepter cet incroyable renversement de leurs mœurs originelles?

Je le leur demande. Et très sérieusement, si sérieusement que je me figurai qu'elle se moquait de moi, Mrs Wells me répondit :

— La polygamie est utile aux Mormons, hommes et femmes, pour que leur gloire soit plus grande dans le ciel. Oui, tous les hommes vertueux seront glorieux dans le ciel. Mais plus leur descendance sera nombreuse, plus éclatante et plus imposante sera leur gloire. Ils régneront sur leur famille innombrable dans les siècles des siècles. Pensez à la tristesse d'un homme vertueux qui n'aurait pas de descendance ! La première femme du chef actuel des Apôtres, le président Smith, était stérile. Qu'eût-il souffert, si la polygamie n'avait pas fait partie de notre foi ?

Je ne pouvais en croire mes oreilles.

— Et c'est cette idée-là qui vous a amenées à accepter le partage?

— N'est-ce pas suffisant? répondit-elle d'un ton de simple douceur. La gloire dans la vie éternelle ne vaut-elle pas ce petit service, en admettant que c'en soit un. Que compte la vie terrestre en face du bon-

heur glorieux que Tobéissance à la loi de Dieu nous promet?

— Alors, c'est Dieu qui a ordonné la polygamie aux Mormons?

— Mais ouil fit-elle étonnée. Ne savez-vous pas que Joseph Smith a reçu de Dieu lui-même la révélation de la bonté du mariage plural? D'ailleurs, ne savez-vous pas aussi que les anciens patriarches...

— Oui, oui, je sais, interrompis-je stupéfait d'une telle crédulité et aussi de l'étonnant pouvoir qu'avaient pris sur ces esprits simples les prophètes-hommes d'affaires du mormonisme.

Je continuai mes interrogations.

— Quelle était la vie des ménages mormons pendant le temps où la polygamie était autorisée? Comment les cinq ou six femmes d'un même homme s'entendaient-elles, pratiquement, et que devenaient les enfants dans ce capharnaiim?

Une jeune et jolie femme brune, aux yeux noirs, de trente ou trente-cinq ans, prit la parole :

— Je puis vous le dire très bien. Je suis l'une des quarante-six filles de Brigham Young. J'avais perdu ma mère à trois ans, et toutes mes autres mères m'aimaient beaucoup, presque autant, dirai-je, que ma mère naturelle. Au temps où j'étais à la maison — je suis née au Lion House^ que vous pouvez voir près d'ici, — nous étions dix-huit sœurs, et les douze femmes de mon père habitaient avec nous. Il n'y eut jamais de querelle d'aucune sorte, ni même de malen tendu. Mon père venait tous les soirs à la maison, à six heures. Il disait les prières, embrassait tous ses enfants, prenait son dîner avec mes mères, et je ne le voyais plus jusqu'au lendemain six heures. Mes mères

vivaient ensemble comme des amies; elles s'accordaient pour admirer le génie de mon père, sa force, son intelligence et sa bonté. Leurs conversations roulaient sur notre éducation et sur la religion mormonne. Mon père a eu vingt et une femmes en tout.

J'écoutais ces choses nouvelles pour moi avec une curiosité grandissante.

— Notez encore, me dit Mrs Wells, qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'infirmes, ni d'enfants mal venus chez les polygames. Ceci est très important.

— Finalement, concluai-je, vous n'enviez pas le sort des femmes d'Europe?

Elle me fit cette réponse que je trouvai assez topique :

— Elles ne sont pas enviables. Leurs maris les trompent; elles l'ignorent, et le mensonge de leur vie est très malsain; ou bien elles le savent, et elles en souffrent. Pourquoi ne pas convenir que l'homme est polygame? Si c'était convenu, comme chez nous, elles n'en souffriraient pas, ou, du moins, pas autant.

L'une d'elles me dit aussi :

— Les femmes des polygames sont bien plus heureuses que les autres. Elles leur deviennent même rapidement supérieures. Car, n'ayant pas à s'occuper sans cesse de leur mari, elles ont plus de loisir pour se cultiver. La mauvaise humeur de l'homme s'éparpillant sur plusieurs femmes, aucune n'a à en souffrir beaucoup. Et, enfin, comme forcément on se voit moins, qu'on n'est pas toujours en tête à tête, l'amour ne se banalise pas, et la joie d'aimer reste plus intense et en même temps plus pure...

J*avais épuisé ma curiosité. L'entretien prit fin.

Avant mon départ, Mrs Wells me remit un numéro du journal qu'elle dirige, un journal de revendications féminines, et un exemplaire d'un recueil de poésies qu'elle a écrites en langue anglaise, Rêveries et souvenirs. Son portrait gravé sert de frontispice à son œuvre. Sa fine figure angélique et grave éclaire de sympathie ces pages candides. Car je les ai lues, depuis. C'est d'un mysticisme à la fois exalté et puéril. Cantiques d'actions de grâces, requieras lents et doux, psaumes et mélodies où reviennent sans cesse les noms d'Éternel et de Très-Haut. Les métaphores les plus fatiguées se pressent dans ces vers avec une gentille ingénuité; la a voix du rossignol et du martinpêcheur », les rayons de « la lune argentée », le « souffle du zéphyr », « l'éclat des marguerites qui brillent dans le gazon comme des étoiles au ciel », sont pour elle des messagers divins qui chantent un hosanna à la gloire du Créateur. Dieu est partout, et elle ne cesse de le chanter, dans les prairies, les vallons, les roses et les lis, les parfums printaniers, les rayons d'or du soleil, que sais-je encore? Écoutez-la, ces chants n'ont rien de mormon :

Les champs de lis me disaient de tendres choses.

J'aime écouter leurs prières silencieuses;

Ils me font penser aux paroles du Sauveur,

A sa soumission aux ordres du Très-Haut.

Us me disent que Dieu, sûrement, est près de nous

Pour guider nos pas dans les sentiers de chaque jour.

Écoutez tout près ce zéphyr.

Doucement il dit : Dieu est ici.

Et le murmure qui lui répond Est la douce voix des anges.

Elle envoie des messages d'espérance aux missionnaires qui prêchent par le monde la bonne parole mormonne.

Ses louanges vont aussi aux hardis pionniers qui supportèrent tant de misères pour la gloire de Dieu et par qui « le Désert s'épanouit comme une rose ».

Puis elle voit dans le « Jardin de ses rêves » des perspectives de paix et d'union féconde entre les peuples. C'est vers la femme, vers les enfants, que vont toutes ses espérances et ses conseils :

Petit enfant, aime le Sauveur, — Apprends à te soumettre à sa volonté sainte; — Il te conseillera toujours — De nobles et belles actions. — Jésus dit : « Aimez-vous les uns les autres — Et pardonnez-vous. — Marche dans les sentiers du Sauveur — Et tu auras la sagesse.

Étrange mélange de religiosité vague, de juvéniles transports, de banalité, de crédulité, qui fait que l'on hésite à plaindre, admirer ou sourire.

Finalement, il faut bien sourire.

Spectacle des hôtels le samedi. — Des gens qui se eacheat pour boire. — Politesse discutable. — La dame qui fait la révérence au garçon de restaurant. — Le rôle du chapeau dans la politesse américaine. — Les Américains se moquent de la nôtre. — Alphonse, Gaston et Léon. — En voyage. — Voisins sans gêne. — Au théâtre. — Américains qui ont ■voyagé. — Distinguons. — Une manie nationale. — Le cirage des chaussures. — Un sénateur qui s'évente les pieds. — How do y ou do? — Individualisme. — Respect du sommeil du voyageur. — La légende de la liberté américaine. — Le voleur en liberté et la victime sous les verrous. — Les doigts dans le nez. — Comment on bâille. — Gomment on se mouche. — Manières sans élégance. — Le camelot-gentleman. — Distinguons toujours. — Défense de boire de la bière, du vin, des alcools. — Chinoiseries hypocrites. — Défense de fumer. — Les Américains ne savent pas manger. Douze assiettes à la fois. — Les coiffeurs américains, — Un tarif compliqué. — Du cireur à la manucure.

Mœurs et Habitudes générales.

Le spectacle des hôtels est fort curieux le samedi. A Theure du déjeuner, entre midi et une heure, toutes les salles de tous les restaurants sont littéralement envahies. On fait la queue. A Boston, hôtel Touraine,

des cordes étaient tendues à rentrée de la grande salle du restaurant. Il fallait attendre quelquefois une demi-heure pour avoir sa table. C'était une gaîté, une animation extraordinaires. Des orchestres jouaient des airs de danse.

Les bureaux étant fermés ce jour-là à midi, les hommes prennent avec leurs femmes leur déjeuner. Des environs de la ville, les gens y affluent pour les matinées, les conférences ou les visites. Des jeunes filles, seules ou plus souvent par groupes, viennent aussi au restaurant. Tout le monde est en toilette. Et l'élégance n'a rien à envier à celle des grandes villes d'Europe. Quelquefois pourtant les couleurs ne sont pas très bien assorties, ou bien on voit trop de plumes sur un chapeau. S'il y a une faute de goût, c'est toujours par exagération.

Je me suis promené par curiosité à travers ces salles du samedi. Sur cent ou deux cents personnes je n'en vis pas trois qui bussent du vin ou même de la bière; je n'apercevais que carafes d'eau et soucoupes remplies de glace. On se demande comment il se fait que dans un pays où l'alcoolisme sévit si terriblement, autant sinon plus que dans tout autre pays d'Europe, on ne voit jamais boire que de l'eau? C'est donc qu'on se cache pour boire. Et cette hypocrisie ne serait-elle pas un commencement de vertu ?

Un correctif pourtant à ces mœurs un peu sournoises : avant le repas, on voit couramment les femmes et les jeunes filles — comme les hommes — avaler, d'un trait, le mariini cocktail klsi mode, avec le petit morceau d'écorce d'orange flottant à la surface de la coupe.

Nous avons en Europe, en France comme ailleurs, le préjugé de la toilette : un homme en habit en impose plus ou moins aux gens simples. Ici, ce préjugé disparaît vite. C'est qu'on voit tant de gentlemen chiquer la chewing gum et cracher partout I tant de doigts dans le nez au-dessus de plastrons luisants comme de la porcelaine I C'est vrai, hommes et femmes se mettent ici le doigt dans le nez avec une désinvolture déconcertante. Et si on les regarde pendant qu'ils se livrent à cette opération, cela leur est complètement égal I

Pas une personne sur cent ne s'abrite la bouche de la main en bâillant.

Dans le Colorado, j'ai vu un patron d'hôtel et un clergymann se moucher avec leurs doigts. Je pourrais citer leurs noms. Et ce n'était pas qu'ils manquassent de mouchoir, puisqu'ils sortirent chacun le leur, — ensuite.

Dans des hôtels de haut rang, dont les prix varient de 50 à 100 francs par jour — mais pas un sou de moins — ceci peut donner une idée de la position sociale des gens qui les fréquentent, — des hommes et des femmes se tiennent à table en dépit de toutes nos conventions de politesse. Les hommes jettent leurs chapeaux sur les tables voisines, viennent prendre les chaises à côté de la vôtre, sans même vous regarder, oublient à chaque instant qu'ils ont des fourchettes, mettent les coudes sur les tables, se livrent à mille inconvenances de cette sorte qui passent complètement inaperçues, et que vous-même, à la longue, ne remarquez plus. En revenant à New- York, j'ai pourtant vu

des gens, chez Cherry, le restaurant le plus chic de la ville, s'essuyer la bouche et les doigts avec la nappe.

Je sais bien que tout cela a peu d'importance, au fond, et que dans cinquante ans ces manières auront changé.

A côté de cela, vous voyez des marchands de journaux qui sont des gentlemen en pardessus dernier style, en chapeau de feutre, en bottines luisant comme des mares au couchant, corrects et polis.

Les Américains cultivent la satire avec succès. Il yen a une en ce moment qui paraît chaque samedi, dans le supplément illustré du New-York Journal, qui a un succès fou. On la répand dans les salons et dans les théâtres, et c'est nous qui en faisons les frais, nous ou plutôt la politesse française. Il s'agit, en effet, de trois Français, Alphonse, Gaston et Léon, qui passent leur vie à se faire des politesses, dans les rues, dans les endroits publics, partout : « Après vous, mon cher Alphonse I — Je n'en ferai rien, mon cher Gaston I » Sur ce, une voiture arrive qui les écrabouille, ou quelqu'un ou quelque chose qui les trouble dans leurs démonstrations courtoises et les ridiculise. C'est une satire, pas bien méchante, il faut l'avouer, de nos manières. Mais son succès, qui est colossal, peut servir à expliquer l'une des tournures de l'esprit américain. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on m'a servi abondamment cette plaisanterie depuis mon arrivée ici, et que j'y ai même ajouté des variantes.

En effet, on ne perd pas son temps en vaines for-

mules ni en gestes inutiles. L'Américain vous surprend par une sorte de dédain presque absolu, des € façons ».

En chemin de fer, par exemple, vous sentirez le velours de votre dossier piétiné par les bottines de votre voisin de derrière, ou bien votre voisin d'à côté passera son bras derrière votre tête pour s'étendre à son aise. Si, au théâtre, vous n'avez pas remarqué qu'au vestiaire on se met à la file pour retirer son pardessus, un coup de coude brutal dans la poitrine vous l'apprendra, au lieu d'un avis verbal complaisant. Si vous offrez votre place dans un tramway à une dame, il arrivera toujours qu'elle l'acceptera, mais souvent sans même vous dire merci ni vous regarder, ce qui, peu à peu, vous dégoûtera de la galanterie qui n'est, en somme, qu'une convention discutable. Les hommes ne se découvrent pas dans un bureau public quelconque, même s'il s*y trouve des femmes, même si ce sont des femmes qui y sont employées, et je trouve cela naturel. Mais ils se découvrent dans tous les ascenseurs dès qu'une femme y entre, même si c'est une domestique. Le même homme qui ôte son chapeau en montant dans l'ascenseur avec sa propre femme, passera tout à l'heure devant elle; il s'assiéra au restaurant en face d'elle, sortira un journal de sa poche, et le lira durant tout le repas.

J'ai vu tout cela de mes propres yeux, pas une fois, mais dix, mais vingt fois.

Et, sur les remarques que j'en faisais à des Américains intelligents, il me fut répondu par cette distinction tout à fait juste et qu'il est possible d'admettre sans discussion :

— Il faut distinguer entre l'Américain bien élevé

et qui a voyagé, et rAméricain qui n'était il y a dix ans qu'un ouvrier, qui s'est vite enrichi et qui aujour» d'hui peut dépenser de l'argent en habit noir.

On a, dans ce pays, la manie de se faire cirer deux et même trois fois par jour. Le prix est uniforme dans tous les États-Unis : c'est 50 centimes.

J'ai vu des ouvriers, sortant sans doute du travail, en bourgeron sale, la poitrine débraillée, s'installer sur les hautes chaises qu'on trouve dans toutes les rues, et donner leurs dix sous pour voir luire leurs grossières chaussures.

Ils rendaient là hommage à la propreté, au besoin de netteté, de frottage, qui est la passion des peuples du Nord.

Un de mes confrères du New-York Herald m'a raconté le cas de ce sénateur de l'Ouest qui, pendant une session d'été au Congrès de Washington, estimant qu'il avait trop chaud aux pieds, se déchaussa et se les éventa tranquillement avec une brochure. Le Président du Sénat lui envoya un messager pour lui dire de remettre ses bottines ou de cesser de s'éventer.

J'ai bien du mal à croire à cette histoire. Et vous ? Pourtant, on me la certifie.

Mon étonnement, la première fois que j'entrai ilans un magasin, et que j'entendis la dame du comptoir me dire:

— How do y ou do f

Je crus quelques secondes que je rencontrai là une connaissance. Mais je compris vite que c'était de la sympathie spontanée.

J'ai déjà parlé de la douce fraternité qui unit voyageurs et employés de chemin de fer. Elle est réelle. L'employé fait son métier, mais sans pontificat. Il n'est ni fier, ni exigeant. Il ne demande pas aux voyageurs plus d'égards qu'il ne leur en rend lui-même. Un voyageur veut somnoler dans son fauteuil. Que fait-il pour ne pas être réveillé par le contrôleur qui va passer tout à l'heure? Il plante son billet contre le ruban de son chapeau. Le contrôleur passe, voit le billet, le retire doucement, le perfore et le remet où il Ta trouvé.

Et il fait cela naturellement, sans avoir l'air de s'en vanter, sans même sourire.

Manières.

L'Américain qui n'a pas voyagé est complètement dépourvu de ce qu'on appelle chez nous « les bonnes manières ». Des exemples, d'apparence puérile, donnent pourtant une idée de la moyenne de l'éducation.

Dans des hôtels comme le Waldorf, à dîner le soir, un gentleman en habit lit son journal en mangeant, devant sa femme en toilette de soirée. Et ce ne sont pas des gens qui se boudent : car toutes les

cinq minutes elle lui dit un mot ou deux auxquels il répond par un oui ou un non tranquille.

Dans ces grands caravansérails, j'assiste souvent à des présentations et j'observe. On présente un gentleman correct à une dame. Le gentleman secoue légèrement la tête vers la dame et reste les deux mains dans les poches, tout en prononçant, d'ailleurs, des paroles de politesse courante.

A San Francisco, une dame sort d'une salle de restaurant, et, en passant devant le garçon qui tient la porte ouverte, lui fait une petite révérence en lui disant : good bye,

Les Américains ôtent bien leurs chapeaux en entrant dans une salle de restaurant, mais ils les mettent sur toutes les tables.

Ils les ôtent aussi pour traverser les couloirs des hôtels exposés à tous les vents, dans les ascenseurs où, à chaque étage, la cage de l'ascenseur faisant cheminée, on risque d'attrapper une pneumonie; mais aux portes, ils ne se gênent pas pour passer devant les femmes; ils ne vous remercient pas si vous 'eur donnez un renseignement. Il est vrai dédire qu'il» n'exigent pas de vous plus d'égards qu'ils ne vous en montrent.

L'individualisme.

Les frères, les sœurs, ont des amis complètement inconnus les uns des autres. L'usage est courant même pour un jeune homme d'être reçu par une jeune fille, chez elle, sans avoir été présenté à ses parents. Si, par hasard, ils se trouvent là, leur fille le leur présentent; après quoi la mère quitte fort bien le salon, laisse les jeunes gens seuls. Ils sortent ensemble, vont dîner au restaurant, entre amis.

Des formes que prend la Liberté en Amérique.

Dans le Maine, la Pennsylvanie, le Massachusetts, et quelques autres Mats de l'Est, il est interdit, par la loi, de servir, à cent mètres des écoles ou des églises, ni bière, ni alcool, ni vin.

Et encore, si vous êtes dans les limites permises par la loi, on ne vous servira de boisson que si vous écrivez votre commande sur un papier imprimé qu'on vous présente quand vous vous mettez à table, que vous remplissez et signez, et si vous payez votre commande d'avance. Alors, le garçon de l'hôtel qui vous sert n'est plus garçon d'hôtel, il devient votre propre domestique, et a le droit d'aller acheter votre breuvage en votre nom. Voilà la chinoiserie à peine croyable à laquelle il faut vous plier.

Le propriétaire d'un hôtel placé à moins de cent

mètres d'un temple s*est vu forcé, pour pouvoir vendre à boire à ses clients, de creuser un sous-sol à quelques mètres au delà des cent mètres interdits, et c'est là que les garçons sont censés aller s'approvisionner de vin, de bière et de whisky.

Des gens veulent boire une bouteille de Champagne dans un restaurant, on la leur refuse. Ils commandent six huîtres — ils sont trois — on \e$ leur sert et aussi le Champagne. Mais s'ils demandent une autre bouteille, on la refuse à moins qu'ils ne commandent six autres huîtres. Et ceci de par la loi.

Après onze heures du soir, on ne sert rien, dans les endroits publics. Et la surveillance est rigoureuse.

A une femme, si elle est seule, il ne sera servi d'autre boisson que de l'eau.

Un dimanche d'hiver, vous vous promenez en traîneau aux environs de New-York, sur la River-Side; il fait froid; vous descendez à un restaurant placé sur votre route et vous demandez un grog ou un verre de whisky. On vous l'apporte, avec un plat de gâteaux, — qu'il vous faut payer, même si vous n'y touchez pas. Des commerçants ingénieux ont même inventé des assiettes en cartonnage imitant à s'y méprendre biscuits et gâteaux.

En Pennsylvanie, c'est mieux encore : le dimanche ou les jours d'élections (et les élections sont nombreuse?!), impossible de se faire servir, à Vhôtelyk table, le moindre verre de bière ou de vin, ou de spiritueux quelconque. Et je vous assure que par des froids de 20° le besoin s'en fait quelquefois sentir!

Avant d'entrer dans l'Etat du Texas, en chemin de fer, si vous désirez boire à vos repas, pendant les deux jours que vous allez mettre à le traverser, soit

de la bière, soit du vin, il faut que vous ayez pris soin d'en faire d'avance la commande par écrit au garçon du Pullmann! Si vous l'avez oublié, vous risquez de ne boire que de l'eau pendant ces deux jours.

Au buffet de Pueblo vous mangez debout devant un comptoir. Ni chaises, ni tables. Si vous voulez boire, il vous faut aller chercher votre boisson vousmême dans une salle voisine. C'est qu'on a accordé une licence au patron de la buvette, et que le patron du buffet n'en a pas. Alors, chacun, son repas fmi, s*en va boire à la buvette. Et personne ne se plaint, — sauf les Européens grincheux comme moi, qui ne sont pas encore dressés aux mœurs de la liberté.

Mais, encore une fois, comment fait-on pour se griser, dans ce pays d'intolérance?

Il est défendu de fumer sur tous les tramways de l'Est, même sur les plates-formes; défendu de fumer dans les salles des gares et sur les quais.

Dans l'Ouest seulement on peut fumer dans les tramways découverts, si l'on est assis sur les quatre dernières rangées de bancs à l'arrière.

fit»

Un gentleman anglais, l'excellent écrivain John H. Bridge, qui fut secrétaire de Spencer et de Carnegie, et que j'avais rencontré à Piltsburg et à New- York, me raconta ceci, devant un Américain qui ne put le contredire :

En Amérique, on peut être arrêté comme victime

et comme témoin. Par exemple, on me volema montre, je fais arrêter le voleur. Il verse une « caution » et on le relâche. Mais moi, si, moins riche que lui, je ne puis fournir caution et si Ton a le moindre soupçon que je vais quitter la ville (que ce soit pour affaires provisoires ou pour toujours), on me met sous les verroux ! Combien de temps? Tout le temps qui plaira au voleur, si son avocat sait obtenir des remises successives du procès. On a vu des témoins, des victimes, retenus des mois en prison pendant que les coupables se promenaient en liberté sous caution I Croyez cela si vous pouvez. Mais c'est un fait.

Les Américains ne savent pas manger*.

Voici ce qu'on peut voir tous les jours, dans les restaurants des hôtels :

Un domestique apporte sur un immense plat de métal une douzaine de petites assiettes où sont servis, par exemple (je l'ai noté) : des anchois, une omelette, du poisson, du veau à l'oseille, des haricots verts, de la salade, de la compote. Et il s'en va. Le client saupoudre abondamment le tout de sel et de poivre, prend sa fourchette, la pique successivement dans tous les plats dont il mange à la ronde.

Les Américains mangent exactement ce qu'on leur sert, eijamaiSf durant huit mois de vie d'hôtel, je n'ai

1. Il va de soi, je ne saurais trop le répéter, qu'il ne s'agit pas des Américains européanisés par les voyages et le séjour à l'étranger.

entendu un client se plaindre qu'un plat fût mauvais, ni même faire une réflexion à propos de ce qu'on lui servait. Et Dieu sait si quelquefois, souvent...

Le confort.

Dans les hôtels, les chaises sont des rocking-cliairs. On ne peut rien mettre dessus, tout glisse à terre.

Vous êtes descendu dans un hôtel de plan américain, c'est-à-dire à prix fixe. Vous arrivezàSh. 5 pour dîner, on vous dit qu'il est trop tard, et l'on ne vous servira pas un morceau de pain.

A Paris un coiffeur se croirait déshonoré s'il portait des lunettes ou même un binocle; et, d'ailleurs, les patrons refusent de conserver les ouvriers dont la vue baisse. Partout, ici, vous êtes rasé par des hommes à lunettes, qui vous savonnenna figure avec leurs doigts, et qui essuient leurs rasoirs sur des bouts de journaux. On se met coiffeur comme on se met cireur de bottes, sans apprentissage. A Brooklyn, pourtant, il y a un magasin de coiffure populaire où sont reçus les débutants. On ne les paie pas, ce qui les autorise à balafrer les joues des ouvriers pendant une quinzaine. Après quoi, s'intitulant coiffeurs, ils vont gagner deux et trois dollars dans les « salons » de la grande ville. Vous imaginez les coupes de cheveux qui peuvent sortir de leurs ciseaux ! Aussi la mode est-elle des cheveux coupés courts, au ras de la nuque, comme les moujicks et les frères ignorantins.

Les coiffeurs font d'ailleurs, ce qu'ils veulent de leurs clients. Un jour, je me suis laissé faire exprès,

pour voir... Et voici ce que j'ai supporté, et le prix de chaque manipulation :

Coupe de cheveux Fr. 1 25

Rasé 1 25

Serviette imbibée d'eau brûlante enveloppant toute

la face. Suffocation gratis

Shampooing : 2 jaunes d'œuf et alcool 2 50

Friction au Bay-rum 1 25

Massage de la face à l'électricité ) 2 50

Enduit gras sur la face et serviettes chaudes )

Rrûlage de la pointe des cheveux au fer rouge 1 75

Séchage des cheveux par la ventilation à l'électricité, gratis

Coup de peigne gratis

Poudre, brillantine, etc gratis

Total..... Fr. 10 50

Pendant ce temps, un nègre me cirait les bottines et une manucure faisait la toilette de mes ongles. Avec le pourboire, j'avais déboursé 15 francs, et perdu six quarts d'heure. Et on dit que les Américains sont des gens pressés.

tes Peaux-Rouges sont réfractaires à la civilisation. — On les repousse vers l'Ouest. — Les t réserves ». — Peuple chasseur.

— Œil-de-Faucon se plaint. — Mélancolie des autochtones. — L'école de Grand Junclion. — Le programme. — Les classes. — - Parenté des Indiens et des Mongols. ^ L'auteur a du mal â distinguer les garçons des filles. — L'épine dorsale des Apaches. — Un râble de 20 kilos. — Apaches disciplinés. — Nègres et Peaux-Rouges. — De la peinture mal employée. — On parle de Paris aux Papagoës. — Leur ignorance. — Qu'est-ce que la France? — Un directeur gêné. — Don d'imitation. — L'amour des jeux physiques. — La peur du ridicule.

— Pédagogie pour Peaux-Rouges. — La bonne sauvagerie.

Une nuit de chemin de fer, et nous sortions de rUtah pour entrer dans le Colorado. Nous avons quitté les hauts plateaux et nous sommes à présent à 1,200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Il ne fait pas chaud pourtant, quoique nous soyons déjà à la fm d'avril, quand à 6 heures du matin le train s'arrête à Grand Junction, où je dois descendre pour me rendre aux mines d'or et d'argent d'Ouray.

Que faire à cette heure-là, dans ce pays perdu, en attendant le train qui ne part qu'à 10 heures? Je déjeune de grape-fruity de lard frit, d'œufs sur le plat, et de succulents beignets de sarrasin au sirop d'érable. C'est la formule de déjeuner que je vous conseille si vous allez un jour en Amérique.

Je m'informe de ce que je pourrais bien voir autour de cette station déserte, et j'apprends qu'il se trouve à 3 kilomètres de là une école pour jeunes Indiens, sous la surveillance de l'État. Me voilà donc servi à souhait I Je vais pouvoir me rendre compte de la façon dont les Américains traitent leurs vaincus.

Je fais atteler une méchante carriole et me voilà parti.

Nous nous demandons en Europe : Que font donc les Américains des Indiens indigènes?

En vérité, ils n'en font pas grand'chose. Est-ce parce qu'il n'y a pas grand'chose à en faire, en effet? Ou bien est-ce parce qu'ils ne savent comment prendre cette race vraiment sauvage, demeurée si fermée après deux siècles d'efforts et d'évangélisation? Les Américains seraient-ils de mauvais psychologues? Toujours est-il qu'ils n'ont pas su jusqu'à présent tirer parti des Indiens vaincus. Après les avoir combattus, ils les repoussent chaque année davantage vers les déserts de l'Ouest. Les terrains qu'ils leur donnent sont de plus en plus mauvais. Dès qu'ils prennent une certaine valeur par leur position, on les force à les quitter. Ces terrains sont ce qu'on appelle : réservation, la « réserve » que le gouvernement fédéral a conservée dans presque tous les Etats, soit pour ses besoins personnels, soit pour être distribués plus tard. Avec toujours plus de mauvaise humeur, hs Indiens

obéissent, mais ils se plaignent amèrement. Ce n'est pas ainsi qu'on arrivera à rendre agriculteur ce peuple essentiellement chasseur. Et il ne faudrait pas s'étonner si des troubles éclataient un jour ou Tautre de ce côté. Ily a encore 200,000 Indiens en Amérique qu'on dissémine assez habilement d'ailleurs. Mais Œil- de-Faucon n'a pas de rival pour suivre la piste de guerre...

En attendant qu'ils se fâchent, ils ne sont pas gais! Je ne connais pas de plus saisissante mélancolie que celle d'une tribu d'Apaches ou d'Iroquois rencontrée en Amérique ou au Canada. Leurs yeux sont secs, mais ils ont l'air de gémir intérieurement sur des malheurs profonds et irrémédiables.

Ces hommes et ces femmes, qui sont, en effet, bien chez eux — Christophe Colomb lui-même ne me démentirait pas, — ont le même air dépaysé et étranger qu'ils avaient à Paris quand le cow-boy Cody les y amena. Excepté quand ils galopent ardemment leurs petits chevaux à travers la plaine, leur air d'abandon et d'étrangeté, la façon dont ils vous regardent, de leur regard noir si sévère et si dur, et l'expression de mélancolie écrite sur leur face orangée sont un reproche vivant et inquiétant qui me frappe beaucoup. Ils paraissent penser : « Ce continent est le nôtre depuis des milliers de siècles, depuis toujours; vous êtes là depuis dix ans, depuis cent ans, et c'est vous qui nous regardez comme des intrus I... »

Ce sont ces réflexions assez mélancoliques que je faisais pour eux, sur le chemin de leur école. Peutêtre n'en font-ils pas du tout de semblables et ne pensent-ils à rien, comme il est d'usage dans les bois. Mais je devais ce tribut au sachem Chactas, qui parlait

UNE ECOLE DE PEAUX-ROUGES 18i

comme Socrate, dans un si bon français. Maintenant, allons les voir tels qu'ils sont.

L*école des Indiens est bâtie au milieu d'une plaine dénudée, morne, entourée au loin par les ondulations des montagnes Rocheuses. On ne voit rien de vivant que récoleet ses dépendances. Oh I rien de bien extraordinaire. Une dizaine de constructions légères, bon marché, en bois et briques. Pas d'arbres, pas de rivières. Des champs d'alfa jusqu'à l'horizon. C'est triste comme tout.

Pourtant, le directeur qui gère la chose est un homme bien jovial : il rit volontiers, ce qui est rare en Amérique. Celui-ci, le captain Théodore G. Lemmon, se vante d'être le directeur qui soit resté le plus longtemps dans un même poste.

— Treize ans, monsieur! me dit-il avec l'accent d'orgueil d*un croisé.

Je lui dis que je connais des instituteurs en France qui sont restés plus de cinquante ans dans la même école. Il croit que je plaisante, et en riant il dit :

— Alors, ils étaient en ruines, tous les deux, le maître et le bâtiment, n'étaient-ils pas?

Quand une chose a duré cinquante ans ici, elle est historique, et on la met sous verre. Un instituteur qui pourrait se vanter d'un tel passé mourrait dans une vitrine.

Le captain est un homme de haute taille, à la longue barbe blonde grisonnante.

Il m'explique d'abord qu'il y a cent soixante élèves

i82 DE SAN FRANCISCO AU CANADA

en tout à l'école : cent vingt garçons et quarante mies.

— Et qu'est-ce que vous leur apprenez?

— Tout. Ou du moins nous essayons... L'anglais, l'abord, la lecture, l'écriture, tous les cours jusqu'au jeptième degré, puis l'agriculture, l'irrigation, la charpenterie, la cordonnerie, la plomberie, la boulangerie, l'habillement, la sellerie, la peinture en bâtiments. Aux filles nous enseignons les sciences domestiques, la cuisine, la couture, les ouvrages de perles, le raccommodage, le blanchissage, la vannerie, les travaux de la laiterie et la tenue générale de la maison.

Il me fit visiter les classes. C'étaient des classes primaires, enfantines même : on le voyait par les caractères tracés sur les tableaux noirs et par la nature des choses enseignées, premiers éléments de langue anglaise, d'arithmétique ou de géographie. Les garçons avaient une physionomie extrêmement sérieuse et même sauvage. Leurs regards fixes et droits, tous leurs mouvements de tête, du buste, si rapides, si imprévus, si souples, étaient ceux de jeunes bêtes mal apprivoisées. Leurs cheveux, d'un noir d'encre, séparés par une raie centrale, étaient collés sur le crâne et luisaient scus la graisse ou l'huile; leurs figures osseuses, aux pommettes débordantes, leurs yeux bridés, leur teint d'ambre en font, à coup sûr, des descendants ou des frères des Mongols. J'ai vu dans la ville chinoise de San Francisco des parents de ces enfants-là. Il n'y a pas de doute possible. Ceux-ci sont restés certainement plus sauvages, et d'ailleurs, à défaut du type, leur histoire en témoigne. Je ne sais ce qu'en pense la science ethnographique, mais si

elle ne rapproche pas les Peaux-Rouges des Mexicains et tous deux des Chinois, elle a tort. Car, à les voir, il n'y a rien de plus sûr que cette parenté.

Les filles ont des airs moins féroces. Elles rient plus volontiers. Mais ici encore comme en Chine, il est quelquefois difficile à un œil non exercé de différencier les sexes sur la simple physionomie. Quelque chose de viril et de fort les rapproche. Heureusement qu'ici le costume diffère.

— Voyez aussi, me fait remarquer le directeur, quelle différence dans l'ossature I

Les garçons, en effet, qui ont de douze à dix- sept ans environ, ont des épaules et des torses de jeunes hommes de vingt ans.

— Un jeune Apache qui pèse 50 kilos a une épine dorsale qui en pèse 20. Toute leur force est là.

Et il me passait la main le long de la colonne vertébrale.

— Alors, c'est une bande de vrais Apaches que j'ai devant les yeux? lui demandai-je.

— Mais oui, me répondit-il, surpris de ma question, certainement! Vous croyez qu'ils sont faux? Mais nous avons aussi des Moki, des Papagoes, des Navajo et des Utes.

— Quelle différence y a-t-il entre e,ux?

— Pas très grande. Les Apaches sont les plus discîplinables et les plus intelligents; du moins, ce sont ceux qui comprennent le plus vite. Après vient le Moki. Les autres montrent plus de dispositions pour les arts mécaniques.

Mais tout cela est très relatif. Car, au fond, dans les ateliers comme dans les classes que nous visitons,

les jeunes Indieïis ont un tel air d'ennui, si morne, si lointain et si résigné, qu'on les prendrait plutôt pour des prisonniers que pour des élèves libres. Quelle différence avec les nègres de Tuskegee! Je me souvins du zèle, de TappUçèition, du plaisir, de l'intelligence aussi qui se lisaient sur toutes ces faces noires devant les établis manuels ou les tables de dessin de l'institut de Booker T. Washington.

Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer au captain Lemmon.

— Je crois qu'ils aimeraient tout de même mieux, lui dis-je, aller chasser l'ours, ou le caribou dans les forêts du Nord?

— So would I! (Et moi aussi !) s'écria-t-il en riant à gorge déployée...

Dehors, des élèves, grimpés sur des échelles, badigeonnaient les boiseries d« la façade de couleurs éclatantes.

En pensant au peinturlurage dont les Peaux- Rouges ornent leurs têtes aux jours de cérémonie^ je fis tout haut cette remarque :

— Ils doivent se dire que cette peinture serait bien mieux employée sur leurs figures que sur ces planches I

Le captain Lemmon voulut bien rire de nouveau avec bonhomie, de ce rire flamand qui le rend si sympathique.

Nous rentrâmes dans une classe, car le directeur tenait à me donner un échantillon de son enseignement.

— Ils apprennent la géographie, me dit-il. Vous allez voir.

Et s'adressant à toute la classe, il dit, en me désignant, d'un air entendu et confiant :

— Monsieur vient de Paris. Où est-ce?

Personne ne répondit.

Il répéta sa question, la retourna :

— Paris, où est-ce, Paris?

En vain.

Alors, s*y prenant autrement, il interrogea :

— Quelle est la capitale de la France?

Pas de réponse. Il insista plus violemment :

— La France, savez-vous ce que c'est que laFrance ? Le silence de la classe devenait gênant pour le

directeur, et moi-même j'en étais gêné pour lui. Mais, très simplement, haussant un peu les épaules, il me dit en m'entraînant :

— Ils n'ont aucune mémoire...

Et cela paraissait évident.

II me conduisit à travers les cuisines, les dortoirs, les autres dépendances. Tout était fort l3ien tenu, les lits éclataient de blancheur, et Tordre était partout irréprochable.

— Comment recrutez-vous vos élèves?

— Ah î ça n'est pas facile, dit-il du ton d'un homme à qui on rappelle qu'il a eu du fil à retordre.

Il m'expliqua qu'il était forcé d'aller les chercher lui-même, très loin, dans la réservation, partout où il pouvait. On leur paye tout : le voyage, les habillements, la nourriture, et le séjour, et l'enseignement, et le retour. Tout enfin.

— Et encore, ajouta-t-il, on a bien du mal à en trouver.

— Comment cela?

— Mais... parce qu'ils ne veulent pas quitter leurs

forêis, qu'ils préfèrent continuer la vie abrutie qu'ils mènent...

11 se mettait un peu en colère. Mais le fond de sa nature prit le dessus, et il rit :

— Ils veulent rester au-dessous du nègre; tant pis pour eux I

— Vous ne croyez donc pas les Peaux-Rouges supérieurs aux nègres ?

Alors, du ton de celui qui sait ce qu'il dit :

— Ah non 1 ah non 1 Le nègre est bien plus avancé et bien plus susceptible de développement.

— Quelles sont donc les qualités de ceux-ci?

— Une force d'application énorme pour l'imitation des choses matérielles, une patience que rien sur terre ne peut dépasser. Oui, une espèce d'idée fixe remplace chez eux la volonté, ou plutôt ne fait plus qu'un avec elle sitôt qu'on a réussi à faire entrer quelque chose dans leur cervelle. Mais c'est cela qui est dur...

— N'est-ce pas la preuve d'une forte personnalité? (is-je, pourvoir.

— Si vous voulez, dit le captain, mais une personnalité lente à s'ouvrir, pauvre de cervelle tout de môme. Ohl le jeu, ça, ils s'y mettent vite : le basketbail, le base-bail, voilà leur affaire. Ils sont quelquefois fatigués pour labourer, mais jamais pour jouer à la balle.

— Et puis, un carquois, des flèches?

— Non, non, ils préfèrent le fusil dès qu'ils le connaissent et l'ont expérimenté. Mais il ne faut pas laisser les Papagoes jouer avec ces choses...

— Pour la discipline, qu'est-ce qui vous gêne le plus dans vos rapports avec eux.

Le captain réfléchit un instant :

— C'est leur peur du ridicule, fit-il enfin. Si on ne pense pas à cela toujours, il est impossible de rien faire d'eux, ils se feraient tuer plutôt que de consentir d'eux-mêmes à rester une minute ridicules,

— Et les filles?

— Les filles sont plus souples, beaucoup plus souples. Et, par la coquetterie, on les prend très bien. Voyez celles-ci...

Une demi-douzaine de jeunes Indiennes passaient devant nous, se rendant à la laiterie. Elles nous regardaient de leurs yeux noirs, très durs. Dans leurs cheveux noirs comme du cirage, des rubans roses étaient noués, traversés de grosses épingles de cuivre doré.

— Avec ces épingles-là et ces rubans, on peut leur faire faire tout ce qu'on veut, en classe.

— Et pour les punir?

— C'est assez simple. Quand ils ont fait mal une fois, c'est à vous de leur faire bien comprendre que c'est mal. Et quand vous avez décidé une chose et qu'ils savent que vous ne revenez jamais sur votre parole, ils vous obéissent, ayant trop de bon sens pour se heurter, de leur propre volonté, à l'inévitable.

Et voilà, je crois, de bonne sauvagerie.

Dans le Colorado. — Les prospecteurs. — Comment on devient chercheur d'or. — Ouray. — La brique incrustée d'or. — L'obsession de l'or. — Les cailloux et les chimistes. — Le daim. — La veine. — Celui qui découvre. — Celui qui travaille. — Celui qui s'enrichit. — Une mine d'argent. — Un mineur français. — L'inventaire d'un chercheur d'or.

Je ne pouvais pas décemment traverser le Colorado sans visiter quelques mines d'or et d'argent. En Europe, où les monuments historiques et les chefsd'œuvre d'architecture abondent, ces sortes de cryptes sont assez rares, et nous n'avons pas l'occasion de nous blaser sur elles. Leur seul nom conserve un prestige sans égal, et quel est l'anachorète désintéressé qui ne dresserait l'oreille en apprenant qu'un de ses oncles, prospecteur dans l'Ouest américain, vient de lui laisser en mourant un daim de douze cents pieds près de Gripple Creek ou du Camp Bird !

Par ici, dans les villes, dans les hôtels, dans les gares, dans les trains, on ne parle que de cela : pros-

pecter. Tout le monde y pense. G*esl une hantise. Des garçons d'hôtel français de Los Angeles m'en entretinrent, comme d'un projet qu'ils allaient bientôt réaliser. Ils se mettraient deux. Avec leurs économies, ils achèteraient un cheva.» une tente, des conserves, chacun une pioche et un marteau, et prendraient la montagne au printemps prochain. Ils rentreraient à la ville vers la fin de l'été, et, s'ils n'avaient pas réussi^ ils recommenceraient dans deux ans.

La petite ville d'Ouray, où je me suis arrêté, est le type des centres miniers américains : une rue principale, en pente, sans pavage, des trottoirs de bois, de petits magasins à un étage, des saloons où Ton danse, où l'on joue à la roulette et où les filles viennent manger l'argent des mineurs. De la neige partout, car nous sommes à 2,500 mètres d'altitude. Le reste de la ville est bâti dans une étroite cuvette resserrée entre deux monts couverts de neige. Gela ressemble à un petit village suisse. Aux vitrines, on voit des échantillons de tous les minerais du Colorado, avec des morceaux d'or, d'argent et de cuivre natifs, c'està-dire trouvés dans la mine sans mélange. Un particulier s'est même amusé à amalgamer des minerais de différentes sortes et à en faire des briques qu'on voit, encastrées dans un mur de pignon. L'une de ces briques renferme d'assez gros morceaux d'or vierge.

J'ai rencontré là le frère de mon ami Ferrari, qui est le curé catholique d'Ouray et dessert en même temps, dans la montagne, plusieurs paroisses situées à deux heures de chemin de fer de la cure. C'est un excellent homme, ancien Père jésuite, évangélisant à sa façon, se contentant d'une toute petite église de bois qu'il partage avec un prêtre irlandais, le P. Bea~

ton, auquel il me présenta et qui voulut bien, très gentiment, m'accompagner dans mes excursions aux mines des environs.

Le P. Beaton est très intelligent; comme tous les prêtres de ce pays, il aime et sait discuter. Et tout en nous faisant conduire dans la montagne, vers une mine d'argent, Bachelor Mine, nous essayâmes, réciproquement, de nous convertir à nos idées, en vain, comme toujours. Mais, en revanche, le P. Beaton, qui est un observateur intelligent, me fournit abondamment de renseignements sur les mœurs des chercheurs d'or. Il les connaît bien, puisqu'il vit au milieu d'eux, et qu'il entend chaque jour raconter de nouvelles histoires, les mécomptes cruels et les hasards fortunés de la vie du prospecteur I

11 n'y a pas un ouvrier mineur, venu du fond de la Croatie ou delà Gaiabre pour travailler dans les mines, qui n'ait dans la tête l'obsession maladive de découvrir le fiion précieux sur un coin de roc resté libre. Il travaille pendant des mois, des années même, dans les mines en exploitation, se prive de tout, et quand il a mis de côté quelques centaines de dollars, le voilà parti la pioche sur l'épaule, avec un camarade, ou, souvent, solitaire, explorer les monts les plus élevés, frapper de son pic la pierre nue, en détacher un morceau, regarder attentivement le grain, et ainsi durant des semaines, jusqu'à ce que, fatigué, découragé, il se décide à revenir à la ville prochaine. A moins qu'au contraire il ne rapporte dans sa besace quelques échantillons du caillou convoité I II n'est pas très sûr de la valeur de ses cailloux; aussi les a-t-il soigneusement numérotés et repérés. En revenant de la montagne, il les porte chez X essayeur y un chimiste comme

LES CHERCHEURS D'OU f91

on en trouve dans tous les centres miniers, qui, moyennant un ou deux dollars, lui indique la composition de ses minéraux : si c'est du plomb, du cuivre, de l'argent ou de l'or.

Si c'est de l'argent ou de l'or, — ô veine! — le premier moment de joie passé, les difficultés commencent. Il va au chef-lieu du district et demande un daim, c'est-à-dire l'attribution officielle à son nom de l'emplacement où il a découvert l'or. Le claim est, en général, de 300 pieds (90 mètres) sur 1,500 pieds (450 mètres).

A partir de ce moment, il en est propriétaire. Sa seule obligation vis-à-vis de l'État — comme chez nous les concessionnaires de mines quelconques — c'est de justifier pendant cinq ans, sur son terrain, d'un travail annuel de la valeur de 100 dollars.

Que va-t-il faire alors?

Ya-t-il exploiter lui-même? C'est le rêve... Avoir découvert ieul le minerai, la direction du filon, et extraire, 'pour soi tout seuly l'infinie richesse du sol!

Mais il faut pour cela un travail colossal. Par conséquent, des capitaux. Chaque pied de tunnel coûte à creuser de 30 à 40 dollars. Gomment faire? L'heureux propriétaire a bien quelques centaines de doHars» Mais qu'est-ce que cela? Va-t-il chercher un acquéreur à qui il vendra en totalité ou en partie son droit d'exploitation? C'est à quoi il se résout la plupart du temps. Et c'est ce qui explique que les mines d'or n'enrichissent presque jamais ceux qui les découvrent, mais le capitaliste et l'intermédiaire qui ont su traiter € intelligemment » l'affaire avec le prospecteur naïL

C'est que, d'ailleurs, il y a des mines d'or qui, au lieu d'enrichir ceux qui les exploitent, les ruinent.

Voici comment.

L'or affleure sur le roc. Mais, pour l'extraire économiquement, il faut non pas creuser un puits de haut en bas, ce qui paraîtrait le plus simple, mais de bas en haut, ce qui permet de se servir beaucoup plus utilement de la dynamite et d'installer le service du charroi du minerai avec plus de commodité et de rapidité.

Car il arrive souvent que la veine — qui se comporte sous la terre comme par-dessus, — est capricieuse. Elle déroute les calculs les plus ingénieux et les plus sagaces. Au lieu de suivre sa courbe habituelle, elle s'égare, ou bien elle s'interrompt. C'est l'intermittence!

Et alors, une fois sur une fausse direction, on peut, à creuser des galeries souterraines à la recherche du filon, dépenser, pour rien, une fortune. C'est ce que font valoir les brasseurs d'affaires de mines au pauvre prospecteur qui vient à eux, rempli d'enthousiasme et de foi. Pour lui, le filon est là, visible, à quelque^ pieds sous terre. Il n'y a qu'à creuser à 40 mètres plus bas, dans telle direction, et on retrouvera la veine. Ahl s'il avait de l'argent! Mais il n'en a pas. Il est riche, pourtant! Mais sa fortune est enfouie sous des centaines, des milliers, peut-être, de mètres cubes de pierre.

C'est alors que le capitaliste lui dit :

— Découvrir de l'or, ce n'est rien, ou presque rien. Il faut savoir d'abord quelle quantité de métal renferme le minerai, si le filon est profond et étendu, si nous le trouverons ! Pour cela, il faut faire des son-

dages, creuser des galeries, dépenser des sommes importantes. Les avez-vous?

— Non.

— Les aurez-vous d*ici cinq ans?

— Non.

— Alors, entendons-nous. Je vous offre tant de votre daim. (Le plus souvent quelques milliers de dollars.)

— Aurai-je un intérêt sur le rendement de la mine? demande anxieusement le mineur.

— Non, mon bonhomme. Ou alors vous trouverez le filon vous-même, et nous discuterons ensuite sur les conditions de Texploitation.

Le prospecteur n*a pas les moyens de creuser le tunnel et de retrouver ainsi sa veine à 50 ou 100 mètres au-dessous de l'affleurement de Tor, ce qui faciliterait immédiatement Tévaluation de la valeur de la mine. Il cède donc toujours, comme un joueur heureux qui a foi dans sa chance et qui spécule déjà sur les autres découvertes que son gain va lui permettre de faire.

Et, en effet, il touche le prix de la vente. Il s'arrête quelquefois dans un de ces saloons qu'on voit à proximité des mines, baraques en planches, où l'on vend à boire et à manger, où l'on trouve tous les jeux de hasard, et quelques femmes venues de la ville. Il arrive que le malheureux mineur sort de ces saloons complètement ruiné par le jeu et par les femmes. Mais s'il est de bonne race volontaire, il ne s'attarde pas. Il reprend bientôt la montagne, plante sa tente sur un haut plateau, se fixe un rayonnement d'un kilomètre ou deux, et pendant tout le printemps, son marteau ne cesse de frapper le roc.

Le P. Beaton me donnait tous ces détails avec

abonaance. Nous approchions de la Baclielor Mine. Nous croisions, le long du sentier escarpé et à peine tracé que nous suivions, des gens à cheval.

— Ce sont des mineurs, remarque le P. Beaton. Ici, beaucoup d'ouvriers ont leur cheval. C'est nécessaire, quand on demeure en ville.

Nous arrivâmes à une espèce de cirque étroit, où s'élevaient quelques baraques de sapin.

— Nous y sommes, me dit mon compagnon en sautant de voiture.

La neige couvrait les pentes. Un torrent coulait au bas. Le long du dévaleraent qui descendait au torrent, je vis un amas énorme de boîtes de conserves multicolores, mélangées à des os, à des détritus de mangeailles. On eût dit qu'une armée avait campé là.

L'une des baraques abritait un restaurant avec des tables et des bancs de bois brut; une autre, le bureau du contremaître, garni d'un téléphone et de nombreux échantillons de minerai d'argent. Quelques autres masures appartenaient à des mineurs mariés et qui avaient des enfants.

Mais nous ne vîmes personne dans le bureau, ni aux alentours. Un silence inquiétant planait sur nous, car le bruit du torrent s'entendait à peine comme un bruit de feuilles remuées.

Un ouvrier traînant une brouette chargée de minerai passe devant nous, s'arrête et nous salue :

— Tiens! c'est un Français, me dit le P. Beaton, et un catholique. Je le connais. Nous allons être renseignés.

Nous allâmes vers lui, et à l'entendre s'exprimer en français, j'eus un moment de plaisir. Mais sa conversation était courte, et ses idées bien vagues. J'appris

tout de même qu'il gagnait trois dollars par jour à porter ainsi du minerai de la mine au moulin.

Il nous indiqua où nous trouverions le contremaître, et nous nous engageâmes sous les voûtes d'une galerie dont les parois et le plafond sécrétaient une eau abondante.

A un carrefour, je vis une affiche manuscrite collée au mur. C'était un ouvrier qui s'adressait à ses camarades en ces termes :

« Je n'ai plus de travail,

« Je dois m'en aller.

« Je veux vendre :

« 1 lit de fer à ressorts,

« 1 bureau à secret faisant un bon coffre-fort,

« i jaquette de laine tricotée,

« 2 chandeliers,

« 1 enclume,

« 1 étau,

« 1 seau,

« 1 marteau pour casser le roc,

<i 3 pics de prospecteur,

« 1 tondeuse pour les cheveux. »

— Vous avez là l'inventaire complet d'un chercheur d'or, me dit le P. Beaton.

Nous visitâmes ensuite la mine en détail. Mais, comme demain je vais voir une mine d'or, la plus importante du Colorado, et que l'installation minière pour l'or et pour l'argent est pareille, je ne vous parlerai que de la mine d'or, ce qui est bien plus coioré.

En route pour la mine. — A 4,000 meires d'altitude. — Le Camp Bird. — Le moulin. — Les concasseurs. — La purée d'or. — Le voyageur dans une benne suspendue à 100 mètres en l'air. — Vers les cimes. — La neige. — L'ingénieur et le Moulin-Rouge. — Courte histoire d'une grande fortune. — Les mineurs cardiaques. — L'or en wagons. — Le minerai plus riche qu'au Transvaal. — Imagination déçue. — Le pudding d'or. — 25,000 francs par jour. — L'escorte armée.

C'est toujours au sommet des monts que Ter se trouve. De sorte que Taccès en est très difficile, dans ce pays surtout où il n'y a pas de chemins. Nous avons mis trois heures en voiture pour arriver d'Ouray au Camp Bird. Quel froid I Pas autre chose que de la neige autour de nous, à part les tristes sapins qui dressent leurs branches symétriques alourdies du poids de la neige accumulée. Nous côtoyons depuis longtemps un précipice d'une grande profondeur ; le chemin, qui tourne sans cesse, borde une pente dangereuse qui dévale à des centaines de mètres au-

dessous de nous, vers un torrent bruissant. Pendant trois heures, nous montons ainsi, sans rencontrer ni une maison ni un être humain. Vers Torl c'est vers l'or que nous allons 1 C'est à travers cette désolation solitaire, l'horreur attristante de cette nature, sur le bord d'un gouffre, qu'il faut chercher le métal précieux par qui doit nous venir le bonheur... ô facile symbole !

Le froid augmente sans cesse. A Ouray, nous étions à 2,250 mètres, nous voici à 3,200. 1,000 mètres de plus, et nous arriverons au Camp Bird. L'air devient plus vif encore... Comment font les ouvriers mineurs pour habiter toute l'année ces montagnes de neige?

A peine arrivés, nous visitons ce qu'on appelle le moulin. La mine proprement dite se trouve plus haut et bien plus loin, à 1,000 mètres au-dessus I Le minerai est extrait là-bas, mis dans des bennes et apporté ici sur des fils de fer aériens, au-dessus des monts et des vallées couverts de neige. On en voit qui arrivent là-bas de très haut, sur les fils imperceptibles; les bennes ont l'air de minuscules boîtes de poupées suspendues sur l'abîme. Elles grossissent peu à peu, et les voici bientôt qui viennent se renverser devant nous dans les bocards. Les bocards sont des concasseurs. Le minerai y est jeté et aussitôt écrasé, broyé en poussière par un système mécanique de gros pilons groupés qui frappent avec force, sans cesse, d'un mouvement rapide, les cailloux qu'on leur livre. De l'eau se mélange à cette poussière, et une sorte de boue grise sort du concasseur et s'épand sur toute la largeur d'une plaque métallique en pente. Une fine poussière d'or étoile cette boue liquide : c'est l'or

dont il s'agit I Voici la richesse cotée dans les Bourses des deux mondes.

On m'explique que, sur ces larges plaques métalliques, on applique chaque jour une couche de mercure qui a la propriété d'attirer l'or à lui. L'affreuse sauce qui sort des concasseurs et coule lentement sur ces plaques se trouve allégée, au passage, des particules d'or qu'elle renferme. Le reste de la bouillie s'en va dans une rigole où on la recueille soigneusement dans des seaux, car le mercure laisse passer, malgré tout, des parcelles de métal, et naturellement on ne les laisse pas perdre I

A la fin de la journée, un ouvrier passe devant chaque concasseur — il y en a une douzaine environ, sur une même ligne, — gratte religieusement le magma de mercure d'or, et l'emporte au fourneau.

Ce sirop d'or est déposé dans des alambics ou des cornues spéciaux, soumis à une forte température qui fait s'évaporer le mercure — que l'on recueille, — et l'or demeure seul au fond de l'alambic.

Voilà toute l'opération.

Gela vu, il restait touic ma curiosité à satisfaire : je voulais contempler la mine d'or elle-même I

On me dit qu'il n'y avait rien à voir, et Ton s'étonna de ma curiosité. Ces gens pratiques ne comprennent pas qu'on puisse prendre du plaisir à se rendre compte t qu'il n'y arien à voir ». Très gentiment on se prêta pourtant à ma fantaisie, et l'ordre fut donné d'arrêter au passage une benne à minerai qui nous servira de voiture.

Par-dessus mes habits je passe un accoutrement de mineur, car ces boîtes sont sales.

J'irai avec le directeur du moulin, jeune homme

d'une trentaine d'années, à la fine moustache blonde, aux yeux bleus, carré d'épaules, actif et remuant.

Je lui demande si ce système de transport est bien solide?

— Oh ouil me répond-il. Je m'en sers souvent moi-même. Il n'y a pas de danger.

Nous nous accroupissons l'un en face de l'autre, comme nous pouvons, dans la tasse de fer; on touche un bouton et nous voilà partis. Mon compagnon de route, le charmant P. Beaton, me dit bon voyage, agite son mouchoir longtemps sur le seuil du moulin.

Nous montons d'abord très à pic, et la sensation est bizarrement désagréable. Ainsi suspendu à une très grande hauteur sur un fil mince, par un crochet de fer, on se sent complètement livré au hasard d'une force inconnue.

Un instant, je regarde en bas : la tête me tourne, j'ai le vertige. Je vois sous moi des arbres couverts déneige, grands comme des plantes d'appartement; les poteaux télégraphiques ressemblent à des allumettes plantées en terre. Devant nous, les hauteurs qu'ils'agitdefranchir,et, de chaque côté, lesmontagnes qui encadrent la vallée. 11 n'y a que du blanc autour de nous, le soleil frappe sur la neige, et mes yeux se ferment en pleurant, tant la lumière est vive.

— Vous n'avez pas peur? me demande en riant le jeune Yankee.

— Non, lui dis-je. Et si j'avais peur, vous ne le verriez pas.

— D'ailleurs, ajoute-t-il, il n'y a jamais eu d'accidents ici ; tandis qu'à la mine voisine, au contraire, les accidents ne sont pas rares. Le mois dernier, le fil

a cassé et deux hommes ont été tués raide en tombant.

— Gomme je les comprends I fîs-je pour plaisanter. Il me semble que, si nous tombions, nous ferions comme eux !

— Sûr, fit-il.

Je demande à ce jeune directeur de trente ans :

— Connaissez-vous Paris?

Il me répondit :

— Non. Mais je voudrais bien le connaître.

Puis il ajouta ce simple mot, avec un sourire et cet accent que je voudrais vous rendre :

— Moulin-Rouge!

Nous planions.

De temps en temps, sur la voie aérienne de retour, nous croisions des bennes remplies de minerai. Quand nous passions sous les roues des supports, à chaque poteau, il fallait baisser la tête pour ne pas nous la faire écraser, une secousse agitait notre benne, puis, de nouveau, la sensation du plongeon dans le vide.

Après l'avoir admirée, la blancheur de la neige m'opprimait de sa monotonie. Pour reposer mes yeux, je cherchais au loin la tache noire de sapins que la neige ne couvrait pas entièrement. Ainsi les âmes trop parfaites doivent-elles à la longue fatiguer l'admiration des pécheurs. On demande une tare I Physiquement, j'éprouvais ce besoin devant la pureté rigide des monts, Therminisme inviolé de la vallée. Un air pur et sec entrait dans mes poumons; le sang me montait à la tête. Et nous nous élevions toujours. Devant nous une haute montagne se dressait.

— Est-ce là? demandai-je.

— Oh I non, il faut passer par-dessus, franchir une

autre vallée, et encore un autre pic et une autre vallée.

Nous traversâmes un poste intermédiaire situé sur le flanc de la montagne prochaine. C'était un vaste hangar de planches où travaillaient quelques ouvriers. A notre passage, au ras de terre, le chef du poste, chargé de donner la direction à notre benne, nous demanda :

— How do you feel, gentlemen ? (Gomment vous sentez-vous, messieurs ?).

Et, en nous relançant dans le vide, il nous dit :

— Bon voyage !

Une autre montagne se dressait devant nous, énorme. Était-il possible que nous escaladassions ce géant ?

— De l'autre côté se trouve la mine, me dit mon compagnon. Dans un quart d'heure nous y serons.

Bientôt, en efîel, les constructions rouges du Camp Bird apparurent. Et notre descente vers l'usine fut vertigineuse.

On nous retira de la soupière à grand'peine et nous secouâmes notre ankylose.

Où étions-nous donc, mon Dieu ? Un paysage de fin du monde et de misère affreuse. Dans une cuvette resserrée encadrée de mamelons déserts, la neige s'étendait uniforme. Au creux de l'étroite vallée quelques hangars peints en rouge s'élevaient. C'était la machinerie, les bureaux, les dortoirs et les cuisines des mineurs. Dehors, étendus sur les névés candides, des chaussettes, des blouses, des linges de couleur gelaient. Et rien d'autre. Aucune animation. Le silence, pas d'horizon, le froid. Qui avait bien pu venir jusqu'à ce cirque désolé, si loin de tout, chercher

de l'or? Le pauvre homme! Je me fais raconter son histoire. Ce ne fut pas lui qui en profita. Il n'avait pu atteindre la veine et, après de vains efforts ruineux, l'avait abandonnée. Une société s'était ensuite formée pour reprendre les recherches; elle y renonça aussi. C'est alors qu'un troisième larron, profitant des travaux des autres, avait creusé le tunnel quelques pieds plus loin et découvert le filon convoité. Sa fortune fut prompte et colossale. C'est pour lui qu'aujourd'hui 225 mineurs creusent le roc huit heures par jour et que 75 ouvriers travaillent au moulin.

Je me sentais mal à l'aise. Ma tête bourdonnait, et l'air que je respirais me paraissait rester dans mes poumons aussi froid qu'il y était entré. Je demandai à quelle hauteur nous nous trouvions ?

— 14,000 pieds, me dit le directeur (4,200 mètres). C'est bien haut. Aussi la plupart des mineurs sont malades, presque tous cardiaques. Il faut souvent changer d'ouvriers, car au bout de peu d'années ils ne peuvent plus supporter l'altitude.

En effet, toutes les figures que je regardais étaient creuses et ternes, les yeux brillaient, et quand les gens parlaient les voix étaient voilées.

— Gagnent-ils de l'argent, au moins ?

— Non, peu. Trois dollars ou trois dollars et demi. Mais ce qui les attire, c'est l'idée de découvrir d'autres mines d'or dans le voisinage et de les revendre.

Mes tempes battaient. Je me dis que je ferais un mauvais prospecteur. Je ne suis pas l'homme des cimes, comme disait l'autre imbécile.

Pourtant, je voulais voir la veine en personne. On n'a pas tous les jours une occasion pareille I Et j'étais venu pour cela.

Le superintendant vint au-devant de nous et nous guida vers la mine. C'était un petit homme trapu, vulgaire, aux mâchoires solides, au teint terreux, à la voix sombrée, qui crachait tout le temps du jus de labac. Nous traversâmes les chambres des machines où tournaient des roues colossales, puis les dortoirs des mineurs, la chambre à sécher {dry room) où des vêtements lamentables pendaient, des loques mouillées, terreuses, des feutres défoncés, salis, couverts de larmes de bougie. C'est là qu'en sortant du travail, les mineurs venaient se changer; puis nous vîmes les cuisines, où des porcs entiers se balançaient au bout des crochets; et nous entrâmes sous une galerie humide, sillonnée de rails. L'eau coulait de partout, nous pataugions dans des flaques. Nous tenions à la main chacun une chandelle. Chemin faisant, nous causâmes.

— Voyez-vous, me disait le superintendant en prenant une chique, quand on a « prospecté » une fois, on recommence toujours. Moi-même j'ai trouvé plusieurs mines, mais je lésai toujours mangées avec d'autres plus coûteuses, comme cela est arrivé ici.

A un tournant de la galerie, nous vîmes arriver à toute vitesse un train de minerai que poussait une mignonne machine électrique. Nous eûmes à peine le temps de nous coller contre le roc pour laisser passer le train et ses vingt wagonnets de minerai d'or.

Nous pataugeâmes un quart d'heure encore dans l'eau, la boue et l'obscurité. Arrivés à un carrefour, notre guide me dit :

— Yoici la veine.

Je regardai, je tâtai, je ne vis rien qu'un roc grisâtre, avec des taches de quartz, et, de-ci de-là, une

petite particule d'or, grosse à peine comme la tête d'une épingle.

— Alors, voici Tor en question ?

— Oui, la veine a 2 m. 10 de large, et nous sommes à 300 pieds de profondeur (90 mètres). Plus loin, nous arrivons à 1,200 pieds de profondeur (360 mètres).

— Et quelle quantité d'or contient le minerai ?

— De 30 à 50 dollars (150 à 250 francs) la tonne. C'est très riche. Au Transvaal, ils ne retirent que de 6 à 10 dollars par tonne (30 à 50 francs).

Je ne pus me défendre d'une désillusion. Mon imagination d'adolescent, — comme on nous élève mal I — s'était autrefois figuré des galeries souterraines, profondes, cachées, qui conduisaient à l'endroit mystérieux où l'or gisait... Mais une fois là, ce devait être un éblouissement, une féerie opulente et tentatrice. Les murs étaient sûrement d'or vierge, et leur éclat, aux lueurs de la lampe, souriait aux yeux charmés. Un coup de pic sur les murs détachait un lingot qui tombait en chantant, et ces murs s'enfonçaient à des profondeurs infinies... Il y avait là des richesses éternelles, et on pouvait y mener des amis pour y puiser à volonté.

Voilà ce que devait être une mine d'or.

Au lieu de cette caverne d'Ali-Baba en or pâle, en or jaune, en or citron, aux reflets brûlants, au lieu de charrois ensoleillés et sonores que des ouvriers, sans cesse tentés de voler, menaient fondre joyeusement pour les amalgames, au lieu d'amas de métaux radieux qui étaient l'image et le moyen de la vie heureuse, voilà des tas de grès sale, comme les cailloux des routes, et il faut une voiture de ce macadam pour

en tirer un louis. Gela n'en vaut vraiment pas la peine, et — encore un symbole facile — décidément, la richesse ne fait pas le bonheur. En tous cas, elle n'est pas belle à voir de près.

Trois quarts d'heure après, nous étions de retouï au moulin.

Il me manquait quelque chose: si j'avais vu le visqueux margouillis des bocards et le banal minerai de la mine, il me restait à voir de l'or, du véritable or solide!

— Justement, me dit le jeune directeur du moulin, je vais vous montrer le produit de la journée d'hier, qu'on va porter à la ville.

En effet, sur une table du laboratoire s'étalait une sorte d'obus aplati et magnifique, une orgueilleuse motte jaune d'un beurre de Flandre rayonnant, un gâteau splendide d'or pur I Je le soupesai. Je l'estimai à 10 kilogrammes.

— Pas autant, me dit le chimiste, il vaut seulement 25,000 francs. Et 10 kilogrammes en vaudraient 34,000.

C'était une bonne journée tout de même.

A la porte, deux hommes à cheval, armés de fusils et de revolvers, attendaient. C'étaient eux qui allaient porter à Ouray l'impérial pudding.

Le grand canon de TArkansas. — Ce que sont les canons. — Le Black Canon. — Le Marshall Pass. — Denver. — Le nationalisme européen. — Le Français et l'homme de Manchester fraternisent. — Histoires de fortunes rapides. — Le garçon de café, la blanchisseuse, le garçon de cuisine. — Le Beef Trust et son adversaire. — Une association de deux milliards et demi.

Nous voici dans le grand canon de TArkansas.

Imaginez, à travers les montagnes Rocheuses, de colossales fissures qui s'étendent quelquefois sur des kilomètres. Des torrents rapides, souvent même des rivières assez larges, courent entre ces murs énormes, et un étroit chemin, généralement tracé par les compagnies de chemins de fer américaines. On attribue Torigine de ces canons à l'action des eaux torrentielles.

Nous ne connaissons en France que les merveilleuses gorges du Tarn qui puissent être comparées, comme formation, aux canons des Etats-Unis. Disons-

le sans vanité, les gorges du Tarn, pour être moins colossales, sont plus pittoresques et plus jolies. En Suisse, les caîions n'existent pas. De temps en temps vous rencontrez bien dans les Alpes une gorge étroite où de l'eau coule, ou un rocher fendu comme à Ragatz, mais jamais de ces kilomètres de couloirs resserrés entre des parois de granit ou de marbre vert et rouge, de toutes formes.

Nous traversons le Black Canon, le Marshall Pass, noms célèbres dans le pays. Pendant plusieurs heures, se déroule ce singulier paysage composé d'un torrent et de deux hautes murailles de pierres rouges. Mais ces pierres changent si curieusement de formes qu'on ne se lasse pas de les regarder. Les tranchées atteignent des hauteurs considérables. Et sur ses pentes s'étagent des tours si chimériques, des donjons si réguliers, à côté de cascades de pierres, de déchirures sinistres, de dégringolades de blocs lisses où la neige ne saurait tenir, des amas gigantesques de pierres ridées comme des peaux d'éléphants, de découpages, de cassures, de déchiquetages si imprévus, que l'œil ne s'en rassasie pas. Des arbres poussent là-dessus, on ne sait comment, et j'y vois des traces d'incendie, des squelettes d'arbres Ijrûlés.

La neige s'attache aux rocs, remplit les crevasses ; elle habille d'hermine de grands fantômes sérieux qui ont l'air des gardiens de la passe; elle dessine des orfèvreries argentines, des fleurs brillantes sur des flèches gothiques ; les colonnes géantes sont ouvrées de filigranes de glace, et ces murailles de douze cents mètres font penser aux avenues gelées où s'érigent les palais fantastiques des mythologies polaires.

A un endroit, je vis une masse de pierre d'un seul

tenant, mais si haute, si droite, si régulière, que je pensai à plusieurs colisées superposés dont les ouvertures auraient été bouchées.

Dans la Gorge Royale (Royal Gorge, naturellement) une tempête de neige nous assaillit. Un vent terrible chassait des tourbillons contre le train ; je mis le nez un instant sur la plate-forme arrière et je fus aussitôt couvert de neige. Je revenais à mes plus mauvais jours de décembre et de janvier dans la Nouvelle-Angleterre; le vent sifflait furieusement et tristement, et comme le soir tombait, je retournai à mon coin et tâchai de penser à des choses moins tristes.

La neige nous accompagna jusqu'à Denver. Tout le long du chemin ce ne sont que monts et plaines arides.

Je ne languis pas à Denver où il n'y a pas grand'chose à voir. La ville, qui ressemble à toutes celles que je vous ai décrites, me parut très propre et très active. Elle se développe avec une rapidité phénoménale. Sa fondation remonte à 1858, et elle renferme aujourd'hui près de 250,000 habitants I

Mais c'est tout de même vrai qu'on est moins poli dans l'Ouest que dans l'Est.

Il n'y a pas à dire : l'Ouest est la province de l'Est (je mets à part les restaurants de San Francisco), et New- York est bien la grande capitale du continent.

A l'hôtel, en me mettant un soir à table, le garçon qui me servait, avant que j'eusse prononcé un mot, me dit dans l'anglais le plus pur :

— Ah I monsieur, je suis content de voir un Européen! Moi, je suis Anglais, de Manchester, et je n'aime pas ce pays du tout, La vie y est trop rude,

trop brutale. Aussi, quand je vois un Européen, mais c'est très rare, je suis content pour plusieurs ours.

Je me solidarisai spontanément avec ce garçon de table anglais. Je le compris comme un frère. Et je me disais qu'à mille lieues de leur patrie un Anglais et un Français qui, en Europe, ne sentiraient que leurs antagonismes, se découvraient des affinités assez fortes pour sympathiser sans se connaître.

C'est là un sentiment réel qu'ont dû éprouver tous ceux qui ont résidé quelque temps dans ce pays. L'Européen à la première génération, et qui n'a pas pris ie parti de devenir Américain, y souffre de besoins d'âme qu'il lui est impossible de satisfaire. Un Français en Allemagne ou en Angleterre, ou inversemenv. un Allemand ou un Anglais en France, se sentent relativement dépaysés et sont heureux de rencontrer un compatriote en qui ils peuvent épancher leur nostalgie. Mais faites rencontrer le Français, l'Allemand et l'Anglais de passage à New-York, à Pittsburg ou à Denver, et vous les verrez s'amalgamer comme des gouttes de mercure. Cela prouve que la civilisation européenne n'existe pas seulement à l'encontre de la barbarie asiatique ou africaine, mais aussi au regard de la civilisation américaine. L'Amérique est une vigne nouvelle et abondante dont on ne connaît pas encore le fruit. Il faut en mettre le vin en bouteilles pendant quelques années avant de décider à quelle classe il appartient. Si on le boit maintenant, il est un peu rèche et suret.

Les connaissances des Américains en histoire universelle sont courtes. A l'étalage d'un grand magasin

je vis des armes, des têtes de momies mexicaines, des bijoux, avec cette inscription : « D'après l'avis d'un illustre professeur, ces objets sont vieux de plus de mille ans. Ils rivalisent de vieillesse avec les Pyramides d'Egypte. » L'illustre professeur ignorait que Ghéops vivait dans les 4,000 ans avant Jésus-Christ.

Je me suis promené dans Denver avec Tagent consulaire français. A chaque coin de rue, il m'arrêtait pour me raconter une histoire dans ce genre :

— Voyez-vous cette maison de dix étages? Elle appartient à un ancien garçon de café. Et celle-ci, et celle-là aussi. Elles valent aujourd'hui 3 millions... Ce building appartient à un ancien charpentier dont la femme était blanchisseuse. Les gens qui nelui payaient pas leur linge lui donnaient des bouts de terrain qui valaient à ce moment-là — je vous parle de trente ans — 50 ou 100 dollars. Aujourd'hui, ils représentent une grosse fortune.

Et ainsi de suite ! Il me nomme les gens les plus riches de Denver. La plupart sont d'anciens ouvriers mineurs ou des gardiens de bestiaux devenus marchands eux-mêmes, et dont beaucoup ne sauraient même pas signer leur nom. Aujourd'hui, ils ont chevaux et voitures et domestiques, mais ils s'ennuient, car ils ne savent pas comment dépenser leur argent.

Le soir, nous allâmes passer quelques heures chez un vieil Italien de soixante-dix ans, riche de trois ou quatre millions.

— Vous verrez, me dit-il, c'est le type des gens riches de l'Ouest.

Le vieux demeurait à l'extrémité de la vMle, dans une rue déserte. Au coup de sonnette, une première porte s'ouvrit et laissa paraître, derrière un grillage, la silhouette d'un vieillard. Quand mon compagnon se fut nommé, la grille s'ouvrit aussi et nous entrâmes, sous l'œil encore méfiant de l'homme et de sa femme qui l'était venue rejoindre.

Lui était un homme resté solide, habillé comme un ouvrier; il parlait encore à peu près français ; elle, femme très vulgaire, d'origine alsacienne, ne parlait que l'anglais et quel anglais !

Le salon était l'inlérieur banal des petits bourgeois de ce pays. Aucun luxe, à peine du confortable. On y sentait l'avarice héréditaire du montagnard. Il nous raconta sa vie avec de longs détours insignifiants. Né dans un petit village du Piémont où il était domestique, il partit à vingt ans en Amérique, avec quelques sous d'économie, sur un bateau qui lui donna le passage gratuit à condition qu'il y ferait la cuisine. Arrivé à New-York, il y avait fait un peu de tout. Quand il eut mis de côté quelque argent, il fonda un petit hôtel, qui brûla. Il établit alors un bar, regagna quelques milliers de dollars et refonda un hôtel.

Puis il vint à Denver au moment de la création de la ville. Il y avait encore trouvé des Peaux-Rouges, avec qui les colons faisaient bon ménage. Si, au lieu d'être un prudent gagne-petit, il avait eu le moins du monde l'esprit spéculateur et de la hardiesse, il pourrait être aujourd'hui l'homme le plus riche de la ville. Mais il s'est contenté de quelques millions gagnés sans risque, et, pour ainsi dire, par

la force des choses I II n'en sait que faire, d'ailleurs.

Le mal qu'il s'est donné en émigrant, ses cinquante ans de travail acharné dans un pays rude, n'ont même pas pour excuse un appétit quelconque. Il vit chichement, n'a pas d'enfants, n'a aucun besoin et ne goûte à aucune jouissance. 11 végète. Le soir, quelquefois, il fait une partie de jucker avec mon guide, et une jeune fille, une nièce, je crois, qui vient le voir de temps en temps. C'est tout.

Voilà le genre des gros bourgeois millionnaires. A quelques nuances près — si j'en crois les gens qui les connaissent bien — ils se ressemblent tous. Du moins ont-ils tous, ou à peu près, la même origine, la même culture, la même histoire et la même incapacité de jouir.

On m'avait parlé d'un homme intéressant à voir, l'adversaire du Beef Trust, c'est-à-dire celui qui avait osé se dresser devant le trust de la viande de Chicago! Il s'appelle M. Springer, et il est le président de l'Association nationale des marchands de bestiaux (National Live Stock Association). Je suis allé le voir à son bureau. G'estun homme de quarante-cinq ans, d'un blond roux, énergique et calme, qui paraît jouir d'une belle santé. Il est assis sur le coin de son pupitre, et me parle :

— Oui, monsieur, j'ai battu le Beef Trust. Et j'en suis fier. M. Morgan, avec M. Armour et M. Swift, et tous les autres de Chicago, avaient projeté de monopoliser tout le commerce de la viande des Etats-Unis, de décider les cours, etc. etc. C'était un peu gour-

mand, ne trouvez-vous pas? Nous n'avons pas voulu nous laisser manger comme les animaux du Trust.

« Nous avons dit que le jour où le Beef Trust serait constitué à la Bourse de New-York, nous le tuerions comme un porc.

(( Pour cela nous avons décidé de former un capital de 25 millions de dollars (100 millions de francs) entre nous pour créer une coopérative. Nous pouvons faire cela facilement, puisque le capital actif représenté par l'ensemble des marchands de bestiaux de notre Union s*élève à 500 millions de dollars (2 milliards et demi I) Avec notre cotisation nous bâtirons, et nous avons déjà bâti des abattoirs partout, ici àDenver, à Kansas-City, à Omaha, à Sait Lake City, à Saint-Joseph, qui sont les grands centres de rélevage dans rOuest, et même à Chicago I

— El quel est votre but, après avoir tué le Beef Trust ?

— C'est d'unir entre eux tous les éleveurs de l'Est et de l'Ouest, de fixer les cours des bêtes vivantes et de la viande prête à être consommée. Ce sera la ruine des éleveurs étrangers à l'Association.

— C'est-à-dire que vous voulez remplacer un trust par un autre? Quel avantage le public a-t-il à cela?

— Le public, je ne sais pas, me répond-il froidement. Mais l'Association nationale des marchands de bestiaux a un très grand avantage 1

La poussière d'or et d'argent. — Familiarité des employés des chemins de fer dans l'Ouest. — Le conducteur et le mécanicien. — Mœurs démocratiques. — Pueblo. — Prospérité grandissante et rapide. — L'homme qui guette la fortune.

— San Francisco est un paradis. — Ce que c'est que le good Urne. — Un type américain. — Le désert d'alcali. — Kansas- City. — La visite de M. Roosevelt. — Pénurie de chevaux.

— Les morts qui attendent. — Arrivée à Saint-Louis. — Le voyageur rencontre des Parisiens et des Parisiennes. — Soulasrement.

Sur la plate-forme du train qui nous emmène vers Saint-Louis, en quittant Denver, les autres voyageurs et moi constatons que nous sommes couverts d'une poussière d'or et d'argent! Nos vêtements en sont constellés et la peau de nos faces rayonne comme d'une sueur magnifique. Ce pays est vraiment extraordinaire... Comment essayer de nier une prospérité qui se dilapide ainsi? Dans les trains d'Europe, on essuie les traces de poussière et de charbon; ici, on

PUEBLO — KANSAS-CiTY — SAÎNT-LOUIS 215

pourrait presque, en se brossant, payer le prix de son voyage I

Des Américains, me dit-on, m'ont reproché d'avoir parlé avec exagération de la familiarité des employés de chemins de fer. Je suis obligé de douter qu'ils aient beaucoup voyagé dans leur pays, au delà de la Pennsylvanie. Il n'est pas besoin, pour se rendre compte de ce genre de choses, d'être né en Amérique, et il n'y a rien là à comprendre ni à interpréter. S'ils ne sont pas de mon avis, c'est qu'ils trouvent naturels les gestes, charmants, je le veux bien, du conducteur qui vous tape affecfrueusement dans le dos et vient s'asseoir sur le rebord de votre fauteuil, ou bien c'est que, blasés, ils ne les voient plus.

A la station de Piieblo, le train étant en retard, un ouvrier vint s'asseoir à côté de moi, dans l'observation-car, sur un fauteuil d'osier brun capitonné de velours rouge. J'aime, pour ma part, les vêtements de l'ouvrier, je les trouve plus commodes, et, en somme, plus sympathiques que les autres; mais la veste et les pantalons de celui-ci, en toile bleue, étaient noirs de graisse et d'huile. Je compris que c'était le chauffeur du train. Prélassé dans son fauteuil de velours, fumant une cigarette, il faisait la causette avec un élégant voyageur vêtu d'un irréprochable complet de drap bleuâtre, haut col raide, cravate de soie à l'épingle d'or, chapeau de feutre, et qui paraissait rempli de familiarité bienveillante pour lui. Ce ne fut qu'au bout d'un instant, quand le voyageur remplaça son chapeau par une casquette galonnée qui le transforma soudain en conducteur de train, que je m'expliquai l'intimité des deux employés de la Compagnie.

C*esl dans l'Ouest, à partir de Saint-Louis et de Chicago — en venant de New-York, — que ces façons s'accentuent. Ce n'est pas que l'on soit très poli dans l'Est, mais on y est plus froid. Par ici, le voyageur dit très bien au conducteur qui l'appelle « gentleman » :

— Appelez-moi homme seulement. Je ne suis qu'un homme, pas un gentilhomme.

En attendant le train, j'avais eu le temps de faire une promenade rapide dans Pueblo.

Je me fis confirmer qu'on venait de découvrir dans un faubourg de la ville de nouvelles mines de charbon et de fer à fleur de terre! Déjà des compagnies de traction s'étaient formées pour amener le minerai et la houille à l'intérieur de la cité, et des fonderies, des aciéries, des fabriques d'outils nouvelles s'organisaient. Pueblo devient l'une des plus puissantes concurrences du trust de l'acier. La ville s'augmente et prospère de jour en jour. 11 y a dix ans, Pueblo comptait 24,000 habitants. Dans dix ans, il y en aura 100,000. Vous devinez le nombre de fortunes qui se seront édifiées par la seule force des choses dans cette simple ville de l'Ouest.

Un détail amusant : Pueblo est située au confluent de l'Arkansas et d'un ruisseau qu'on appelle, avec quel accent, vous le devinez : The Fontaine qui houille Creek!

En route, je m'entretins avec mon élégant conducteur. C'était un Alsacien. Son père, né à Strasbourg, avait émigré en Amérique, et lui était né à Sainl- Louis. J'essayai de lui parler de l'Alsace, de la France. Mais cela ne l'intéressait pas du tout : il était devenu complètement Américain. Il ne parlait, d'ailleurs,

pas un mot de français. Il m'entretint de son passé et de ses rêves d'avenir.

— J'avais mis de l'argent de côté, comme gérant d'hôtel, et j'allais devenir patron moi-même, mais j'ai perdu ce que j'avais dans une mauvaise affaire. Alors, je me suis engagé ici, où j'ai l'occasion de rencontrer beaucoup de gens. 1 am waiting for a chance y do y ou see! (J'attends une occasion, voyezvous.) Ohl je suis tranquille, elle viendra.

Je remarquai son air décidé, actif, son œil bien ouvert, ses gestes nerveux et prompts, une sorte de trépidation générale, si commune aux gens de ce pays, et qu'il n'y avait, en effet, plus rien en lui de la placidité légendaire de ses ancêtres. Que restait-il de son origine tout au fond de son être? Je n'en sais rien. Mais dans ses préoccupations d'affaires qu'on sentait exclusives de toutes autres, dans ses gestes et son accent, c'était bien l'Américain moyen que je rencontrais chaque jour.

Il parlait volontiers. Il m'expliqua avec un air d'envie qu'à San Francisco, où il avait habité, tout le monde se donnait du bon temps.

— Every body has a good time! Tout le monde va au Gliff House, au théâtre, au restaurant. On sait s'amuser là, au moins I Ce n'est pas comme dans l'Est, où l'on ne pense qu'à gagner de l'argent, pour ne jamais en jouir.

Cette expression de good time (bon temps) est bien américaine. On ne peut en donner une traduction tout à fait exacte, car « bon temps » ne dit pas assez. C'est à la fois synonyme de bonheur calme, de repos et de f. faire la noce » . C'est, suivant les appétits, entrer dans le Paradis de Mahomet, s'accorder la flemme espa-

gnole et pratiquer le menfichisme français. L'homme de l'Est en parle plutôt avec un accent de reproche, comme d'une chose qui lui est inconnue et qu'il ne doit pas connaître, et qu'en tout cas il ne faut pas envier. Le nègre, au contraire, en parle comme du rêve de sa vie. Dans le Sud et dans l'Ouest, mais surtout en Californie, en Louisiane et dans le Kentucky, le good time est une récompense due, légitime, enviable.

La jeune fille, avant son mariage, a du good time : après, ce seront les soucis et les servitudes du ménage. Des jeunes gens me racontèrent avoir eu du « good time » après s'être largement pochardés de whisky; venir à Paris, par exemple, c'est du « good time » assuré. Les ouvriers qui gagnent vingt francs par jour — et ils sont très communs — ne s'imposent pas le travail toute l'année, comme chez nous. L'été ils vont aux eaux, à la mer, à la montagne; ils louent un cheval qu'ils attellent à une voiture qui leur appartient et, pendant un mois ou deux, ils prennent du good time,

— Je comprends cela, me disait mon ex-compatriote, et quand je serai riche, je ferai comme eux.

— Il faut le devenir I lui-dis-je.

— Je sais bien. Mais il me manque un peu d'argent pour commencer. Je l'aurai bientôt.

— Empruntez-le. Il paraît que les banques prêtent facilement aux gens entreprenants qui ont une bonne idée.

— Oui. Mais on ne trouve pas d'argent à moins de 8 0/0 en Amérique. Ne savez-vous pas que la propriété rapporte 10 0/0?

Comparez Tallure et le langage de cet homme avec celui de son collègue français. L'un, qui ne se sent là que provisoirement, en attendant Vopportunity de se lancer dans les affaires et de faire fortune; l'autre, content de son sort, ou du moins résigné, et dont le seul rêve est d'atteindre le moment de la retraite, une retraite misérable !

Multipliez cet échantillon par des millions de cas pareils, et vous aurez le type général de l'Américain.

De Pueblo à Kansas-City, c'est le désert qui continue, un désert d'alcali, sans une maison à travers les immenses plaines, sans un arbre, sans une herbe. L'État de Kansas a voté des sommes colossales pour amener l'eau des rivières dans ces régions désolées et les fertiliser, comme ont fait les Mormons dans rUtah.

On m'avait prévenu que je ne verrais rien à Kansas- City. Mais ma curiosité est inguérissable. Avoir visité déjà trente villes américaines, constaté qu'en effet elles se ressemblent toutes, et quand même, m'entêter à le vérifier encore par souci de ne rien dire que d'exact, voilà mon cas. Je n'ai, en effet, rien vu à Kansas-City, rien autre que des tramv\^ays sans nombre, des maisons comme partout, avec cette différence qu'on y entend, dès neuf heures du matin, par les fenêtres ouvertes, jouer du piano mécanique; une foule plus « ordinaire » que dans les grandes villes d'égale importance de l'Est, une foule plus paysanne et, pour dire le mot, plus vulgaire.

J'ai cherché en vain des monuments dignes d'être regardés, et je me suis finalement contenté d'un étalage de tailleur. Yous ai-je déjà dit que les étalages offraient à l'étranger l'une de ses rares distractions? Celui-là était assez amusant. Des guirlandes de feuilles vertes artificielles couraient d'un complet à l'autre, s'enroulaient autour des cannes, contournaient les chapeaux, s'étendaient sur les plastrons de chemises. Les complets affichés au prix de 15 dollars, arboraient à leurs boutonnières des camélias rouges en papier. J'admirai, sur les tètes de cire des mannequins, des mâchoires debouledogue.Etvoilàqui est caractéristique : on ne conçoit pas dans ce pays une tête humaine, homme ou femme d'ailleurs, qui n'ait des maxillaires de carnassier et un menton de Spartiate.

Je vis encore à un étalage de bijoutier une photographie du président Roosevelt au bas de laquelle on lisait :

« Cette photographie est évaluée à 2,000 dollars ».

Le bijoutier avait piqué sur la cravate de M. Roosevelt un énorme diamant monté en épingle.

A partir de Denver les nègres réapparaissent; on en voit très peu dans le Far West. Nous approchons de la région des grands fleuves, et voici, de nouveau, de la verdure, des arbres, des champs de maïs, des pommiers en fleur. Je rejoins le printemps que j'avais laissé dans la molle Louisiane, abandonné dans les

déserts du Texas, retrouvé dans les jardins neufs de la Californie et reperdu au désert Salé.

En arrivant à Saint-Louis, j'appris que tous les chevaux avaient été monopolisés pendant trois jours pour les fêtes données en l'honneur de M. Roosevelt. Pendant ces trois jours, il n'y avait pas eu d'enterrements, et on comptait quatre-vingts ou cent morts qui attendaient dans la glace que les chevaux fussent prêts à les conduire à leur dernière demeure.

Pourtant, je descendis du train avec plaisir. Je savais que la ville avait été fondée par les Français, et je vous ai déjà parlé de ma nostalgie. Je ne me dis pas que cette fondation remontait à 1764 et que mes compatriotes n'y établirent qu'une factorerie; ni qu'en 1804, au moment où Napoléon céda la Louisiane aux États-Unis, Saint-Louis ne comptait qu'un millier d'habitants ; je me plus à oublier tout cela pour me figurer que j'arrivais dans une ville française, et que j'allais distraire un peu ma mélancolie.

Je ne me trompais pas ! J'y rencontrai, en effet, des Parisiens, de vrais, des contemporains, avec leurs femmes, de vraies Parisiennes, et ce n'était pas banal, je vous assure. Je nomme :

M. Le Cœur*, un grand entrepreneur de travaux, chargé de la construction du pavillon national français, et Mme Le Cœur, une petite femme blonde et ronde, rieuse et spirituelle, qui se moquait de tout; M. Roger Bouvard, architecte du gouvernement, auteur du plan du pavillon français, très exquise restitution du PetitTrianon, et MmeBouvard, une jolie et

1. Ce sympathique Parisien est mort depuis, en pleine jeunesse et en pleine activité, regretté de tous.

élégante jeune femme brime, d'une indolence pleine de charme, un peu créole; M. Saglio, commissaire du gouvernement pour les beaux-arts, critique remarquable, d'un goût et d'une érudition très sûrs, M. de Montarnal, architecte des exposants, philosophe tout rond et photographe habile.

J'ai passé une huitaine de jours avec quelques-uns de ces êtres charmants, et je vous assure qu'on a complètement oublié de s'ennuyer. Eux et l'ombre de nos ancêtres suffirent à créer dans Saint-Louis une atmosphère française et parisienne que je respirai comme un étranger que j'étais devenu.

Le voyageur observe des Parisiens déracinés. — Singulier effet. — Compatriotes matés par le flegme américain. — Visite aux travaux de l'Exposition, — Superficie colossale. — Cinq fois plus grande que celle de Paris. — Le bluff. — Comment les Américains attirent les exposants. — La participation de l'Allemagne. — Un commissaire modèle. — Clou de l'Exposition. — Particularités du travail de construction. — A quoi nous perdons notre temps. — Comment les Américains économisent le leur. — Le service d'incendie. — Comment on arrête un voleur. — Une tantasia de Peaux-Rouges.

— Cordonnerie modèle : 7,000 paires de cbaussures par jour.

— La plus grande brasserie du monde.

Le plaisir de rencontrer des Parisiens là, tout à coup, n'est pas seulement sentimental, il s'avive de curiosité et d'observation. A les voir exubérants, parleurs, rieurs, étonnés par des usages inconnus et des mœurs différentes, embarrassés par la langue qu'ils ne comprennent pas, un peu ahuris de cette soudaine transplantation et se l'avouant gaiement, c'est vraiment mon pays que je retrouve I

Habitués à pouvoir partout imposer nos goûts et nos habitudes, à mettre tout en mouvement autour de nous, à nous plaindre, à critiquer, à exiger des égards, des prévenances même, de la part des gens à qui nous faisons Fhonneur de notre clientèle ou de notre voisinage, nous sommes stupéfaits de trouver dans les hôtels et les restaurants d'ici un flegme inaltérable auquel se butent nos colères indignées, nos prières et même notre familiarité bon enfant. Et je m'amuse beaucoup à observer nos Parisiens qui, après avoir bien crié, bien répété aux gérants et aux domestiques qu'on est mal chez eux et qu'on ne reviendra plus, — comme si on devait jamais revenir I — essayent finalement des procédés familiers aux gens qui ont faim : la douceur, la flatterie et la bonne humeur I

Mais ce qui dépasse en drôlerie tout ce qu'on peut imaginer, c'est leur intarissable gaîté quand, après avoir attendu une demi-heure leurs œufs sur le plat, on leur apporte sur un grand plateau non seulement leurs œufs, mais aussi poisson, côtelettes, légumes, salade, entremets et fromage ! Gomme nous sommes une demi-douzaine autour d'une table et que nous commandons chacun les plats qui nous plaisent, il y a là, devant nous, au minimum une vingtaine de petits plats et de minuscules soucoupes où refroidissent les viandes et les sauces.

Les deux ou trois premiers jours ils protestaient avec l'indignation que je vous ai dite. Mais à partir du quatrième jour, les forces de protestation étant épuisées, les plats ne furent plus accueillis que par des réflexions drôles : les Parisiens étaient matés.

SAIiNT-LOCIS 225

Naturellement, ce qu'on va voir à Saint-Louis, ce sont les travaux de TExposition.

Le Français qui passe ici ne peut faire autrement que de rendre visite à rarchitecte-chef des dessins de l'Exposition, qui se trouve être un Français d'origine, installé depuis vingt ans à New-York, M. Masqueray, homme charmant, intelligent et distingué, qui fut la Providence de la délégation française et qui rendit à la section française des services qu'on n'a pas le droit d'oublier. Le plus flatteur pour M. Masqueray et, par conséquent, pour notre Ecole d'architecture, c'est qu'il fut appelé à ce poste par le vote unanime de ses confrères américains.

L'Exposition est installée à quelques kilomètres de la ville. On y va en une demi-heure de tramv^ay rapide.

C'est une immense plaine de près de 500 hectares, où une forêt s'élevait il y a deux ans à peine! Qu'on se représente ces 500 hectares bornés à l'horizon par une colline en pente douce qu'on utilisera pour une merveilleuse descente de cascades et de bassins. Déjà, des palais éblouissants de blancheur s'élèvent de tous côtés. Sept mille ouvriers travaillent sur les chantiers et dans les bâtiments.

L'idéal de l'Américain, ce n'est pas seulement de faire mieux qu'on a fait avant lui, mais surtout de faire plus grand.

Yoici les premiers chiffres qu'on vous sert en arrivant :

L'Exposition de Paris, en 1900, occupait 130 hectares;

Celle de Chicago, 220 hectares ;

Celle de Saint-Louis occupe exactement 485 hectares * !

On y a bâti quatorze palais, dont la plupart ont la taille de la galerie des Machines.

Que sont ces palais au point de vue architectural? L'Amérique n'a pas d'architecture à elle. Elle a des écoles où l'on apprend à copier, à imiter, à adapter très intelligemment. Mais nous sommes encore loin de la création artistique. Yous trouverez, sur les façades, des décalques du casino de Monte-Carlo, mais vous verrez quelquefois des pilastres qui ne soutiennent rien. Ils sont là pour la décoration, et dès que vous vous en êtes rendu compte, votre œil en souffre et ne voit plus qu'eux.

1. Notre ami Emile Berr est allé voir M. Picard, commissaire général (le France à l'Exposition de Saint-Louis, à son retour à Paris. Voici ce qu'il rapporte do son entretien avec l'éminent administrateur :

« L'exposition de Saint-Louis ne semble guère avoir laissé à M. Alfred Picard d'autre impression que celle d'une improvisation colossale, moins intéressante par la nouveauté des ciioses mêmes qui y furent montrées que par l'énormitô de l'effort accompli.

« Encore, ne doit-on pas exagérer l'importance matérielle de l'œuvre. En se vantant d'avoir édifié à Saint-Louis une exposition trois ou quatre fois plus vaste que la nôtre, nos amis de l'Ouest ont fortement bluffé. 11 est très vrai que les palissades de clôture de l'Exposition « enveloppaient » un territoire de 485 hectares; mais il n'est pas vrai que l'Exposition a couvrît » cette superflcie-là. D'immenses espaces inutiles séparaient les unes des autres les constructions de la World's Fair, et M. Picard exprime la conviction que si l'on considère seulement dans les deux pays les surfaces utilisées, l'Exposition de Paris, avec son annexe de Vincennes, égala en étendue celle de Saint-Louis.

« Oû a dit avec raison qu'une exposition où les constructions s'éparpillaient sur un aussi vaste territoire était condamnée à tou-

SAINT-LOUIS m

Et quelle différence y aura-t-U entre cette Exposition et la nôtre?

Car voilà ce qui m'intéressait.

Il y en aura deux principales, paraît-il, et qui sont importantes : d'abord les exposants ne payent pas remplacement de leur exhibition; ensuite, on leur fournit la force motrice et la lumière gratuitement. C'est une notable économie pour les fabricants de machines. On est même allé plus loin. Pour s'assurer une exposition complète des machines du monde entier, les organisateurs écrivirent aux plus grands constructeurs, — à la maison Delaunay-Belleville, en France, par exemple, dont le jeune et intelligent patron me raconte le fait, — pour leur dire : « Mettez à notre disposition une chaudière, un générateur, ce que vous voudrez, nous le ferons prendre

jours sembler vide, si énorme qu'y fût Taffluence des visiteurs. La vérité est que cette affluence ne fut pas très considérable. II n'y aura pas eu à Saint-Louis plus de douze millions d'entrées. Ce n'est pas le quart du chiffre qui fut réalisé chez nous, il y a quatre ans. Or le gouvernement et l'État de Missouri ont affecté à la construction de cette Exposition de fabuleuses sommes : plus de 250 millions de francs. Quel qu'ait pu être le produit des et concessions » qui encombraient certains palais et cet énorme emplacement du Piks où se trouvaient assemblées les principales attractions de la World's Fair, on prévoit que financièrement l'Exposition de Saint-Louis sera un désastre.

« Il fallait s'y attendre. Saint-Louis ne pouvait compter sur la clientèle des Américains de l'Est, qu'irrite son admirable essor, et qui ont mis une sorte de coquetterie méchante à ignorer son Exposition. Un savant économiste, M. Georges Blondel, revenu lui aussi d'Amérique, racontait qu'au mois d'août plusieurs richissimes habitants de New-York, Boston et Washington, venus à Saint- Louis à l'occasion d'une course d'automobiles, affectèrent, durant leur séjour, de ne pas se montrer à l'Exposition. Un seul y vint, mais en cachette, et l'on dit qu'il fit demander aux journaux de n'y point mentionner sa présence. »

chezvous, et nous vous le renverrons^ à nos frais, sans que vous ayez à vous occuper de rien autre chose que du montage et du démontage » N'est-ce pas étonnant?

Une seule condition est imposée dans ce cas : c'est que la machine marche pendant toute la durée de l'Exposition. Mais, comme la force motrice est fournie gratuitement, le fabricant n'a qu'à en faire surveiller le fonctionnement par un ouvrier.

C'est par de tels moyens que les Américains, lorsqu'ils s'en mêlent, entendent lutter contre la vieille Europe.

D'ailleurs, ils n'ont pas eu tant d'efforts à faire en Europe pour s'assurer le succès. La France accepta, d'emblée, l'invitation de la ville de Saint-Louis, ce qui toucha beaucoup, paraît-il, le Comité organisateur; et le nombre des exposants français est une fois et demi supérieur au nombre de ceux qui exposèrent à Chicago. L'Allemagne, de son côté, s'est précipitée sur l'Exposition de Saint- Louis avec une ardeur sans pareille. L'élément allemand domine à Saint-Louis. Sur 650,000 habitants, la ville compte 200,000 Allemands. Et le grand brasseur allemand, M. Busch, a coutume de dire ce mot qu'on cite : « Saint-Louis est à la porte de mon usine. »

L'Empereur s'est occupé lui-même de la participation de l'Allemagne à l'Exposition. Il a entendu qu'il en sorte un triomphe pour l'industrie allemande. Il choisit lui-même, comme commissaire général, un homme qui a toute sa confiance et qui fut commissaire adjoint à Paris, en 1900, M. Lewal. Ce fonctionnaire prit sa mission très au sérieux. Il s'installa à Saint-Louis et y passa un an. Je l'ai rencontré tous les jours dans les bureaux de l'Expo-

sition. C'est ainsi qu'il obtint pour le pavillon national allemand une place d'honneur, sur le haut de la colline, en plein « clou » et une foule d'autres avantages.

Je me suis enquis du clou de l'Exposition.

Or, le clou est situé sur la hauteur de la colline dont j'ai parlé et que domine le palais des Beaux-Arts. Devant ce palais se trouve une très belle colonnade en demi-lune qui sera le palais des États et dont le centre est formé par la salle des Fêtes surmontée d'un dôme. Ce sera le dôme le plus grand du monde I II aura luimême 60 mètres de haut, et la colline sur laquelle il s'élève, 30 mètres d'élévation, ce qui porte la hauteur totale à 90 mètres. Plus haut que Saint-Pierre de Rome!

La colonnade est ornée des quatorze statues de marbre des États du Centre et par des lampes de bronze monumentales, supportées par l'Ours du Missouri. Aux deux extrémités de la colonnade s'élèvent deux pavillons de trois étages, où seront installés des restaurants d'où l'on dominera toute l'Exposition. Une distance de plus de deux kilomètres sépare ces deux pavillons I D'immenses pelouses s'étendent du haut en bas de la colline. Devant le dôme et devant les deux pavillons, des cascades s'écouleront dans un immense bassin de 200 mètres de large (le double de la largeur de la Seine) à travers des jets d'eau de lUO pieds de haut et des statues. Du bassin, l'eau descendra dans de larges canaux contournant tous les palais, qui se trouveront ainsi entourés d'eau et de pelouses vertes. Des gondoles pourront circuler à l'aise dans le bassin et les canaux I Ueau est amenée du Mississipi par des pompes, qui

fournissent 300,000 litres à la minute. Elle est filtrée au passage.

La ligne centrale, depuis le palais des Beaux-Arts jusqu'au bas du bassin, a 3,000 pieds de long.

Cette jolie conception architecturale est due à M. Masqueray.

J'ai visité les chantiers avec M. Le Cœur, l'entrepreneur général du Pavillon français et des pavillons impériaux de Russie et d'Autriche, voulant connaître son avis technique sur la façon de construire des Américains.

Il admire beaucoup la méthode de travail des constructeurs. Comme il est lui-même à la tête d'une des plus importantes entreprises de travaux de Paris, j'écoutai ses réflexions et ses remarques avec le plus vif intérêt. Je vis qu'il admirait surtout les procédés de terrassement et de couvrage des toits. Ce sont des charrues à vapeur qui nivellent les terrains, tracent les rues; derrière les charrues, passent des gratteuses qui, à l'aide de pelles rondes actionnées par une vis sans fin, enlèvent mécaniquement du sol la terre soulevée par les charrues, et la versent dans des tombereaux qui suivent, traînés par des mules. Tout cela se fait avec une incroyable rapidité, sans mal et sans douleur, comme tout devrait se faire sur cette terre ingrate. La collaboration de l'homme est à peine visible, et en tout cas, son effort musculaire se trouve ici totalement supprimé.

Quant aux toitures, elles sont construites avec une sorte de papier feutré qui a subi un apprêt d'imperméabiUsation. Des rouleaux de ce papier sont montés sur le faîte de la bâtisse, on les déroule sur la charpente, on y plante quelques clous pour les a.ssujettir,

et c'est fini. Vous devinez ce qu'on peut dérouler de centaines de mètres de ce papier dans une journée I En France, on bâtit comme si les hangars d'Expositions devaient durer des siècles. En 4900, à Paris, toutes les charpentes étaient en fer et, naturellement, coûtaient des prix fous. Ici, comme le trust de i'acier exigeait que les commandes fussent faites deux ans d'avance, tant la consommation du métal est grande en ce moment, on a tout établi en bois. Le prix est considérablement réduit, et vous obtenez ainsi des façades d'une extraordinaire légèreté. Peutêtre, au point de vue de la solidité, y aurait-il quelque chose à dire. Mais, dans quinze ou dix-huit mois, qui s'en plaindra?

En France, nous conservons une foule de choses inutiles : des tenons et des mortaises, par exemple, qui prennent un temps considérable à la maind'œuvre; pour les assemblages, ici, on remplace tenons et mortaises par un simple boulon. Quelle économie de travail et par conséquent de temps I

Dans la construction des ponts, les Américains se montrent également rationnels et pratiques. Leurs garde-fous font partie de la charpente du pont et, par conséquent, travaillent, comme disent les constructeurs, ce qui oblige à augmenter la section des fers. Chez nous, au contraire, les garde -fous sont des poids morts qui chargent les ponts inutilement.

Tout en nous promenant à travers les chantiers, M. Le Cœur me raconte ce qui Ta le plus étonné depuis son arrivée en Amérique, à part le mouvement des tramways, la beauté solide des femmes et le service déplorable des hôtels.

— J'ai assisté, me dit-il, à un incendie violent. En

un clin d'œil apparurent sur les lieux des pompes à vapeur, des voilures d'échelles, automobiles. La rapidité de l'organisation des secours m'a paru vertigineuse. En cinq minutes, j'ai pu compter vingt-cinq pompes I L'incendie, qui était considérable et menaçait le voisinage, fut éteint en vingt minutes. Et pas de gardiens de la paix pour éloigner la foule I La foule fait ce qu'elle veut, elle circule à son gré, libre à elle de se faire écraser, arroser ou brûler. No matter! « Un voleur est arrêté devant moi, me dit encore M. Le Cœur. Le policeman le conduit à cinquante mètres de là, devant une borne où il sonne. Bon badaud parisien, j'attends pour voir ce qui va se passer. Cinq minutes après arrive une voiture attelée de deux chevaux galopants et conduite par un policeman. Cette voiture est une cage de fer semblable aux cages à fauves des ménageries. Le policeman y fait monter poliment son prisonnier, prend place à côté de lui et la voiture repart au galop devant la foule qui est restée impassible et silencieuse. »

fl faut avoir tout vu.

Une fabrique d'où il sort chaque jour 7,000 paires de chaussures mérite qu'on se déplace. Nous y sommes allés en bande, le regretté Le Cœur et Mme Le Cœur, Saglio, Delaunay-Belleville fils.

1,600 ouvriers, ouvrières et apprentis. Des salaires qui s'élèvent à environ 18,000 dollars par semaine.

C'est ici le triomphe de la machine-outih L'ouvrier cordonnier n'existe pas. Chacun a son petit morceau de cuir à coudre, à clouer, à percer à la machine. Mais,

visiblement, aucun ne serait capable de se confectionner une paire de bottines.

Machines à découper les semelles, les empeignes, par piles, machines à coudre, machines à clouer, machines à faire les œillets, machines à cambrer, et tout cela si parfait, si juste, si admirablement adapté, qu'on a à peine le temps de voir l'ouvrier opérer. Chacun de ses gestes mathématiques produit un résultat, jamais il ne tâtonne et jamais il ne s'arrête. Il n'a même pas la curiosité de regarder ces visiteurs importuns : c'est une machine vivante, automatique. Les machines à clouer sont les plus fantastiques : on met dans une sorte d'entonnoir une poignée ^e pointes d'acier, la machine est déclenchée et en dix secondes une cinquantaine de clous sont entrés dans la semelle, à leur place.

Les semelles sont faites de cuir et d'une couche de ciment et de liège.

En une dizaine de minutes une bottine est lime. Elle a passé par une vingtaine de mains.

L'usine fabrique elle-même la plupart des matériaux dont elle a besoin : les œillets, les clous, les pointes, par exemple, sortent de machines spéciales manœuvrées devant nous, par des enfants, automatiquement.

Après la plus grande cordonnerie, la plus vaste brasserie : le fameux Anheuser-Busch. C'est un Allemand qui l'a fondée en 1865. Sa statue colossale s'élève dans le vestibule de l'usine : spectacle qu'on ne peut s'empêcher de trouver un peu ridicule. Cette statue, disent les patriotes de Saint-Louis, s'explique

pourtant par Finvraisemblable prospérité de la brasserie, célèbre, en effet, dans toute l'Amérique.

La première année (1865) on brassa 8,000 barils.

En 1875, 35,000 barils.

En 1885, 318,000 —

En 1895, 738,000 —

En 1902, 1 million 109,000 barils.

Chaque jour, on fabrique donc ici 800,000 bouteilles de bière !

Ce qu'on ne peut s'empêcher de remarquer en visitant cette somptueuse cathédrale, c'est sa propreté méticuleuse. On n'y voit que marbre et que cuivre reluisant.. Les immenses cuves où bouillent le malt et le houblon sont aussi nettes, aussi éclatantes que les batteries de cuisine flamandes. Le sol est sablé comme en Flandre. Tout fonctionne en silence : machines et ascenseurs.

5,000 ouvriers sont employés à cette fabrication gigantesque, à la mise en bouteilles, à l'étiquetage, à la mise en caisses. Les machines à vapeur ont un pouvoir de 7,750 chevaux.

Il faut ajouter — ceci n'est que juste, — que la bière y est déhcieuse. Nous en avons bu, car tous les visiteurs peuvent en boire autant qu'ils veulent, et le cri de notre petite colonie française fut unanime : il n'en est pas de meilleure.

J'ai assisté à une grande fantasia d'Indiens et de cowboys, à laquelle on avait invité les délégués des puissances à l'ouverture de l'Exposition.

Il s'agissait d'initier les étrangers aux travaux et aux jeux de la prairie.

Dans une vaste plaine herbue, des Peaux-Rouges et des cow-boys, montés sur de petits chevaux rapides, lançaient le lasso vers des taureaux qui fuyaient à toute vitesse. Ce sport, consistant à capturer et à ligoter la bête dans le plus court espace de temps possible, comprend trois phases : la poursuite du taureau, le lancement du lasso, le renversement de la bête sur le pré en l'entourant vivement de la corde et en lui faisant perdre l'équilibre, et enfm le ligotage des pattes qui la maintient immobile dans l'herbe.

Je n'avais jamais vu réunis autant d'Indiens en costume de fête. Je me suis promené au milieu d'eux, très curieux de distinguer, au costume ou aux traits, les hommes des femmes. Cette distinction est très difficile à faire. C'est que leurs figures sont peintes et maquillées sauvagement. Ils teignent leurs paupières d'un enduit jaune, bleu ou rouge, et leurs joues et leur front sont creusés de dessins et de rides de même couleur. Leurs cheveux noirs sont séparés au milieu du crâne par une raie qu'ils teignenten rouge ou en bleu, et leurs quatre tresses leur pendent dans le dos, enfermées dans des gaines de fourrure. Des plumes de perroquet disposées en palmes ornent leur front; leurs épaules et leur dos sont couverts d'un long châle rouge, et un foulard de soie multicolore entoure leur cou. Leur costume se compose, en outre, d'une sorte de veste brodée, d'un pantalon mexicain, très large et ouvert du bas, de couleur vive, jaune, vert, ou rouge, et de bottes de cuir brut. Les femmes portent des bracelets d'argent aux poi-

gnets et les hommes accrochent à une boutonnière des médaillons avec le portrait de M. Roosevelt.

Il faut donc pour ce sport être un cavalier indémontable et un lanceur adroit et agile.

Les cow-boys sont des espèces de paysans coiffés d'un chapeau de feutre mou, aux larges bords, vêtus d'une veste courte de drap rouge et de culottes de peau collantes. Je me souviens de la physionomie de l'un d'eux, inoubliable. C'était un petit monstre roux, affreusement laid, aux yeux ronds et chassieux, la peau maculée de taches de rousseur, la bouche dégarnie laissant voir les gencives sanglantes; il était monté sur un cheval sauvage qui ne pouvait supporter le cavalier et qui, pendant cinq minutes, rua, bondit, sursauta, plongea, essaya de se rouler sur la pelouse. Et plus l'animal bondissait, plus fort l'affreux centaure le cinglait de coups de lasso. Ce fut une lutte épique où l'animal, finalement vaincu, s'apaisa aux applaudissements frénétiques des 40,000 personnes rassemblées.. Quand il descendit de cheval, unejeune femme jolie, prit son bras amoureusement, et le monstre grêlé rayonnait de plaisir.

L'organisateur de ce spectacle, éleveur très riche, avait amené ses deux filles pour y participer, deux jeunes filles très brunes, minces et nerveuses, aux cheveux crépus, à la physionomie sauvage. L'une d'elles, vêtue à la mexicaine, coiffée d'un large chapeau de feutre gris, jupe bleue, veste rouge brodée et dorée, mit 1 minute 44 secondes pour rejoindre le taureau, le tomber, sauter de cheval et le ficeler I Le père poussa des cris de joie terribles, brandit son chapeau et fila au galop vers elle. Elle avait réalisé le record de la journée I

Raisons de l'abondance des écoles. — Petites serviettes et grands crachoirs. — Pays sans vieillards. — Dédain de l'Américain pour la vieille Europe. — J'aime tant Paris! — Respect pour le bas de laine français. — Ici on ne parle pas français. — Gens pressés. — Une pensée de Franklin. — Le lit invisible. — Trafics de cimetières. — Une défense expressive. — Pas de salons où l'on cause. — Nettoyage à la machine. — Les chemins de fer américains. — Le pochard endommagé. — Supériorité effective de la philanthropie américaine. — Américanisation des enfants. — Un pont de fer fabriqué en huit jours. — La machine qui ne c paye pas ».

— Prêtres chasseurs et boxeurs. — Brutalité évangélique.

— Adoration de la richesse et de la force. — Écrasé par l'argent. — Location de bureaux au pied carré. — Consuls français. — L'Américain a peu de haine. — Pas de priseurs.

— Abondance de « chiqueurs ». — L'Américain s'ennuie.

— Le snobisme. — Simplicité des manières. — Comparaison avec nos poseurs nationaux. — Les compliments obligatoires.

Ce besoin de créer des écoles pour tout, des écoles où Ton enseigne aux femmes jusqu*à la façon de recevoir, de mettre la table, de faire le ménage, aux hommes, les éléments de leurs droits politiques, ne révèle-t-il pas l'instinct puissant qui les pousse à la rééducation de leur sociabilité? Tous ces Européens pauvres, de condition inférieure, ignorants, qui ont rompu les traditions des ancêtres, venus ici avec leurs familles, enrichis en quelques années, ont à pré-

sent une maison à tenir, des amis à recevoir, des domestiques à surveiller. Et ils ne savent pas... Trop vite parvenus à l'aisance ou à la richesse dans un pays sans passé et sans tradition, entraînés par les mœurs au confortable et au luxe, ils s'aperçoivent vite de tous leurs manques. Ils veulent qu'au moins leurs enfants soient éduqués et instruits, qu'ils sachent tout ce qu'eux-mêmes ignorent.

De là ces programmes extraordinaires, le psittacisme général des universités, de là ces écoles sans nombre où s'apprend, avec le reste, le snobisme.

Mais les Américains sont aussi poussés à multiplier les écoles par leur nature portée à la discipline, par une activité tyrannique à satisfaire et un goût réel d'apprendre. Leur absence de rêve et de méditation les éloigne de la période où l'on pense plutôt à se cultiver soi-même. Ils en sont encore à s'assimiler rapidement les choses. Et leur naïveté s'ajoutant à leur orgueil, s'ils ont besoin d'un artiste, ils font venir celui qui coûte le plus cher. Ils achètent à prix d'or des savants à l'Europe. Ils convoquent les maître-queux des paquebots français pour, entre deux voyages, enseigner aux fdles du Massachusetts à gâcher les sauces, et ils appellent des palefreniers d'Epsom pour mettre de l'élégance dans leurs écuries.

Remarque :

En Amérique il n'y a qu'une chose de petite : ce sont les serviettes.

En revanche, les crachoirs sont des plages démesurées.

On ne rencontre presque pas de vieillards en Amérique. Je pourrais, je crois, compter ceux que j'ai vus en huit mois, de l'Est à l'Ouest, et du Nord au Sud. Et ceux qui ont atteint à soixante ou à soixante-dix ans ne montrent pas cette belle sérénité des vieillards de notre pays. Trop rouges de teint, agités, presque aussi actifs que les jeunes gens, on les sent plus énervés que vieillis, et l'on devine qu'ils ne mourront pas couchés...

Le mépris affiché par les hommes américains pour l'Europe fait qu'on ne se leurre pas sur les déclarations d'amour des femmes et des jeunes filles à l'adresse de Paris. Elles aiment Paris même sans l'avoir vu. Mais que notre fatuité nationale — si naïve I — ne se figure pas qu'il y ait là le moindre amour pour la France. Pour elles, la France c'est Paris, et Paris c'est la France. Elles ignorent tout de notre histoire, de notre tempérament, de nos mœurs et de nos sentiments : elles ne peuvent donc nous aimer. Mais ce que Paris représente pour elles les affole. Une grande et jolie jeune fille me disait qu'étant au collège, elle écrivait sur ses livres son nom, suivi de l'adresse : Paris! Et elle n'y était jamais venue. La maîtresse lui demandant si elle connaissait Paris, elle faisait ce gros mensonge : oui 1 Mais, à présent, les noms des boulevards, des rues, dont elle se souvient la font vibrer de plaisir :

— J'aime tout à Paris, tout, les rues, les restau-

rants, les magasins, les maisons, les arbres, les voitures, les cochers I oui, les cochers, ils sont si aimables I J'ai passé seulement trois semaines à Paris en octobre. Il pleuvait tout le temps, ça ne fait rien, c'était très beau.

Quant à Thomme américain, en principe, il se désintéresse complètement de ce qui n'est pas son pays. Il nous ressemble en cela. Quelques milliers d'entre eux viennent tous les ans en Europe, et tous s'arrêtent à Paris, parce que la ville est gaie et qu'on s'y amuse, et que tout de même ils se laissent influencer par le prestige historique, par la « réclame » séculaire faite autour de la Ville-Lumière. Mais, de retour chez eux, le sentiment nationaliste reprend le dessus, nous redevenons à leurs yeux « un petit peuple de la Vieille Europe ».

Une chose pourtant frappe les hommes d'affaires d'ici : c'est la richesse inépuisable de notre bas de laine national. Mais, dès qu'ils ont appris que c'est l'économie de la race, l'avarice, pour dire le mot, qui l'alimente, et non notre activité, ni notre initiative, il ne reste plus que les financiers pour s'y intéresser encore.

Il est amusant de suivre le travail des nègres dans les restaurants. En général, ils sont lents et flânent volontiers. Mais qu'un orchestre se mette à jouer un

air vif, voilà leur allure et leurs mouvements qui seprécipitent aussitôt. Leurs longues jambes tricotent au rythme de la musique !

Personne ne parle le français, ni dans les magasins, ni dans les pullmans, ni dans les hôtels, excepté, bien entendu, à la Nouvelle-Orléans, dans les restaurants de New-York, de San Francisco, de Chicago, où les garçons et les maîtres d'hôtel sont souvent français^

Les hommes d'affaires américains rient quand il leur arrive des lettres soigneusement calligraphiées de leurs correspondants d'Europe. Ils ne comprennent pas qu'on perde ainsi son temps.

Ils auront bientôt perdu l'habitude de lire ces écritures.

J'en ai vu qui n'ont pas écrit une lettre depuis dia^ ans, et qui n'ont touché un porte-plume que pour signer.

Toute lenteur leur est vraiment insupportable.

Une phrase que les Américains pourraient écrire sur tous les monuments, leurs usines, et même leurs

maisons, et que j'ai copiée sur la couverture de TAnnuaire des téléphones de San Francisco :

« Le temps est l'étoffe dont est faite la vie. » Franklin.

Mais comment est-il sage de remployer? La question reste entière.

J'entre dans un hôtel. On me conduit dans une chambre. Je cherche le lit. Il n'y en a pas. Je regarde encore, me croyant distrait. Mon œil alors questionne le valet qui a l'air de jouir de mon étonnement. Enfin, en souriant, il va vers une grande armoire à glace collée au mur, saisit une poignée posée au fronton du meuble, la tire à lui, et je vois apparaître un large lit tout préparé, qui s'abat sur le plancher, et dont il détache les sangles. Je n'ai qu'à me coucher.

Une spéculation assez macabre est en pleine prospérité en ce moment aux États-Unis. C'est celle des terrains des cimetières. Gomme dans la plupart des États il est permis de le faire, des sociétés de capitalistes se forment pour acheter tous les terrains d'inhumation et les revendre ensuite au tarif qu'il leur plaît de fixer.

L'argent placé dans ces sociétés rapporte actuellement 30 dollars pour 1, soit 150 francs pour 5 francs !

Les Vanderbilt sont l'âme vivante de ces trafics de mort.

Formules :

Lu dans un tramway :

Les passagers sont priés de ne pas mettre leurs pieds sur les banquettes.

Avis copié dans une gare de TAlabama :

Ne crachez pas du jus de tabac sur mon poêle y mon plancher f ni derrière les bancs de ma salle d'attente,

On devine, à quelques exemples, qu'il existe en Amérique une sorte d'élite très distinguée, intelligente même et délicate, d'esprit large et cultivé. Mais elle est très éparpillée, puisqu'il n'y a pas de vrai salon ni de vie mondaine, et c'est comme si elle n'existait pas, puisque son influence est nulle, n'étant pas groupée. Les Américains n'ont jusqu'ici centralisé que leurs forces industrielles et financières, les trusts de l'intellectualité ne sont pas encore formés.

Nettoyage à la machine :

Ce sont les nègres qui font la plupart des travaux de propreté en Amérique, nettoyage des vitres dans les maisons particulières (à Boston, par exemple, tous les domestiques blancs s'y refusent), nettoyage des parquets, des corridors, des trottoirs, etc., etc. !

Dans les gares, ce sont eux aussi qui nettoient,

la nuit, les halls de stuc. Quand on débarque tard dans une ville, on les voit, sur deux rangs, à quelques mètres les uns des autres, promener sur le sol leur lavette de chanvre lentement, rythmiquemenl, sans se baisser, les yeux fixés sur les traces humides qu'ils épongent, en chantant des airs languissants à trois voix. A côté de chacun d'eux est posé un seau sur lebord duquel s'adapte, à la hauteur de leur main, une sorte de pressoir à manche horizontal. Quand leur lavette est bien imprégnée de l'eau sale du carrelage, ils l'insèrent sans se baisser entre les mâchoires du pressoir et en expriment toute l'eau. Comparez ce système qui n'exige qu'un minimum d'efforts et de mouvements, à celui employé chez nous pour les besognes analogues, et vous aurez une idée de la tendance générale dans ce pays à supprimer l'effort, à remplacer partout où cela est possible l'action de l'homme par la commodité des instruments et par la mécanique.

Il existe présentement, en Amérique, 358,150 kilomètres de chemins de fer en pleine exploitation, et on en construit sans cesse.

Gomme point de comparaison, souvenons-nous que la France compte à peine 45,000 kilomètres de voies ferrées, et que ce chiffre n'est dépassé en longueur, dans toute l'Europe,; que par le réseau allemand.

Brutalité :

Le samedi après midi, on trouve presque toujours un ouvrier gris dans les trains de banlieue. Et, comme

il n*y a qu'une classe sur les chemins de fer, on est exposé à des voisinages assez dégoûtants. Mais le public s'amuse énormément de l'ivresse, il en rit avec bienveillance. Un ivrogne ne voulant pas payer sa place, répondait par des plaisanteries aux sommations du conducteur. A une station celui-ci appela ses camarades qui empoignèrent le pochard, l'arrachèrent de la banquette et le poussèrent vers la porte avec une violence terrible. La tête du malheureux alla heurter contre l'angle de la porte ouverte, puis contre l'embrasure. Le crâne fendu, la figure ruisselant de sang, il fut jeté sur le quai où il demeura assis, hébété, sans avoir dit un mot. Dans le compartiment les gens riaient de l'air abruti du misérable. Gela avait duré une minute à peine.

Des différences qui existent entre les façons de pratiquer la philanthropie.

En France, les gens riches étant tous ou presque tous conservateurs, le budget de la charité s'en va vers le clergé et les œuvres cléricales- Ou bien un parvenu vaniteux et d'ailleurs avare, comme M. Ghauchard qui a cent cinquante millions de fortune, distribue publiquement tous les ans l'aumône d'une centaine de mille francs, par bribes, on peut dire sou par sou, à des œuvres diverses qui surent le flatter. Il y a encore les Rothschild qui cherchent à se faire pardonner leur fortune par des moyens tout de même plus intelligents et moins mesquins.

Ici, il n'est pas rare de voir donner spontanément de un million à dix millions d'un coup à des œuvres dMnlérêt public par des milliardaires. Rockefeller a bien donné trente millions à l'Université de Chicago.

D'où vient cette munificence? N'est-ce pas du besoin d'être royaux puisqu'ils sont rois? de créer grand parce qu'ils sont orgueilleux? et en même temps d'organiser, parce qu'ils ont l'instinct et le génie organisateurs?

Mais, en tous cas, quel bel exemple à suivre! Et quelle tristesse et quelle honte de voir de nobles esprits portés à dévouer leurs forces, leur intelligence et leur bonté au profit de leurs semblables, se débattre péniblement devant l'indifférence et l'égoïsme de nos millionnaires-gagne-petit I

De la force absorbante du pays américain.

En Louisiane, des gens d'origine française me confiaient leur douleur de voir leurs fils, des bambins de douze ans, qui n'entendaient pourtant parler que français chez eux, refuser d'apprendre et de parler la langue paternelle. J'entendis l'un d'eux, un jour qu'on le sermonnait vertement devant moi, répondre :

— Je serais honteux. d'être Français! Je veux être Américain I

C'est à l'école, me disaient ses parents, que ses camarades et ses professeurs arrivent à un tel résultat. On se moque de lui, on le dénigre, et, à la fin, devant la force de l'ambiance, le voilà complètement trans-

formé. Il comprend tout ce que nous lui disons en français, mais il ne veut pas répondre en français. Et il n'y a rien à faire contre cela, quoiqu'on en dise.

Rencontré un ingénieur allemand attaché aux Keystone Bridge Works de Piltsburg, englobés dans le trust de l'acier. Il me raconte que toute l'année, que l'usine ait ou non des commandes, on fabrique sans cesse des charpentes de ponts sur les mêmes modèles, ce qui permet de les produire à des prix très bas.

Je lui demande combien il faudrait de temps à sa com.pagnie pour fournir les matériaux d'un pont de trois cents mètres?

— Si vous n'exigez pas de dessins particuliers, un mois.

Je demandais au chef puissant d'une grande industrie du fer si, dans les sacrifices qu'il faisait pour le perfectionnement de son outillage, il était guidé par le souci d'économiser la force humaine?

— Oui, me répondit-il, quand il y a bénéfice dans la fabrication. Mais il existe des machines qu'on n'emploie pas parce que le travail des ouvriers est moins coûteux. Ainsi, pour faire des tiges de fer rond, de petit diamètre, on a inventé un laminoir très pratique au point de vue mécanique, mais il « ne paierait pas ». Et nous continuons à laminer à bras d'hommes.

Types :

Je visite le faubourg d'une grande ville industrielle. Un consul hongrois me conduit chez un de ses compatriotes, un jeune prêtre catholique qui n'habitait le pays que depuis quelques années. Nous trouvons près de lui un autre jeune prêtre irlandais. Ce dernier est très brun, l'autre très blond, tous deux rasés. Assis devant une table, ils boivent du vin, des liqueurs, et fument.

Des fusils pendent au mur parmi des trophées de chasse.

— Vous chassez donc?

L'œil bleu du prêtre s'allume d'une petite flamme féroce. Et à ma réflexion — de pure forme — que Dieu n'a pas créé les bêtes pour être tuées, il riposte :

— De quoi se nourrirait l'homme, alors?

— Soit, iis-je, mais chacun sa profession... Il y a des bouchers, et le préjugé européen voit dans les prêtres des ministres de douceur et de paix...

Il me fait alors cette réponse absurde :

— Dieu a créé la nature. J'ai le devoir de la connaître, et si je ne chasse pas, je ne connais pas les bêtes... D'ailleurs, si elles ne fuyaient pas devant moi je ne les tuerais pas.

Je lui dis qu'il existe, pour étudier l'histoire naturelle, des livres et des muséums. Alors, sentant qu'il raisonne mal, il se met en colère; son collègue irlandais l'appuie :

« Que nous font les préjugés de l'Europe? L'Ame-

€ rique est le plus grand pays du monde, à tous les € points de vue. A l'heure qu'il est, déjà, si TAmé- < rique le veut, elle peut dicter ses lois à l'Europe, la « battre et la mettre sous ses pieds. » Et l'Irlandais, dont les yeux noirs brasillent, fait des gestes de boxeur, pendant que l'Autrichien semble piétiner rageusement un invisible vaincu.

Et ces deux énergumènes n'ont quitté leurs pays que depuis quatre ou cinq ans seulement.

Avez-vous éprouvé à Monte-Carlo cette sensation étrange que l'argent y a perdu sa valeur courante? On a exactement la même dans toutes les grandes villes américaines.

Un signe extérieur de prospérité :

Dans beaucoup de villes, les théâtres ont des matinées tous les jours, et les salles sont combles. On n'y voit que des femmes et des enfants, natuTcllement, les hommes étant occupés à gagner le prix de ces plaisirs.

Dans les grands Buildings de vingt étages, les bureaux d'affaires se louent au pied carré, généralement de deux à trois dollars, soit 10 à 15 francs pour 10 décimètres carrés.

Parlez à un Français de ses rapports à l'étranger avec nos consuls.

— Savez-vous la phrase type de ces gens qui sont là pour vous aider et vous encourager :

« Crôyez-moi, prenez le bateau, allez-vous-en, il

n'y a rien à faire ici I »

A rapprocher de ce précepte américain :

— N'acceptez jamais non comme une réponse. {Never lake no for an answer,)

L'Américain a peu de haine. Il ne s'embarrasse pas de celte chose inutile. Il a des adversaires, il les bat ou il en est battu. Mais la haine, comme les fleurs, est un luxe d'oisit. N'est-ce pas le cas dans tous les centres très laborieux et très peuplés? Dans nos provinces françaises les haines sont bien plus vivaces qu'à Paris. C'est que les gens n'ont presque pas d'autre occupation... A Paris, où les gens sont plus occupés et voient plus de monde, on se déteste déjà moins, et la haine n'est pas stable, ni efficace. On va de l'une à l'autre.

Je me souviens du mot naïf d'un jeune multi-millionnaire, pourtant très puissant, me parlant d'un petit professeur qui écrivait dans un journal de l'Est, et qu'il aurait peut-être pu vaincre en le combattant :

— Je le flatte parce qu'il est méchant.

Si les chîqueurs et « chiqueuses » de gomme pullulent dans toutes les parties de l'Amérique, je n'ai jamais vu priser.

D'où vient cet amour maladif du changement qui est général aux Etats-Unis? Est-ce, coomie ils disent, la recherche du mieux, qui les pousse à déménager chaque année, à démolir les maisons tous les dix ou quinze ans, et qui fait qu'un hôtel, un restaurant, un théâtre, un magasin, a si vite fini de plaire?

N'est-ce pas plutôt le signe qu'ils s'ennuient? qu'ils demandent à l'extérieur des choses des occasions de se distraire? N'est-ce pas beaucoup de snobisme aussi? Car le snobisme est une tendance à la discipline et au changement. On vous signale une nouveauté qu'on dit supérieure, vous y courez et vous l'acceptez, le snobisme pouvant se définir : l'adaptation à soi d'un goût qu'on n'a pas.

Quand vous entrez dans un salon, un endroit public, une salle de théâtre, un bar, un restaurant, un compartiment de chemin de fer, si timide que vous soyez, vous pouvez être tranquille. Si l'on vous regarde — ce qui est rare, — c'est avec la plus complète indif' férence, l'absence totale de curiosité. Fussiez-vous le plus excentrique des cockneys, ou le plus élégant des snobs, le plus beau ou le plus laid, personne n'a l'air de se soucier de vous, ni de se moquer, ni de faire de réflexion à votre endroit : vous n'existez pas.

Gela supprime à la longue tout embarras, toute gêne, toute timidité chez le peuple américain. De là vient sans doute cette simplicité si agréable des

hommes, cette désinvolture naturelle, cette grâce aisée des femmes qui, sachant qu^elles n'ont pas de galerie, ne songent qu'à être elles-mêmes.

Des gens prétendent pourtant qu'à la longue, on découvrirait peut-être qu'ici, comme en Angleterre, la pose existe d<ans une certaine affectation de calme et de flegme. En tout cas, cette forme d'affectation nous choque moins, étant d'ailleurs négative, et nous nous en laisserions volontiers imposer par elle. Néanmoins, elle est plus supportable, n'opprimant pas le voisin.

Par contre, on éprouve un peu de honte à rencontrer ici un de ces compatriotes ostentatoires, apprêté et fat, parlant haut pour attirer l'attention, ne faisant pas un geste qui ne soit destiné à la galerie. Vous voyez le type : monocle à l'œil, moustache frisée, d'une élégance exagérée, croisant les jambes et lançant des œillades à toute l'assistance. Le malheur pour lui, c'est que la galerie ne le regarde pas. C'est très amusant à observer. Et la honte qu'on ressent vient de cette constatation que tous ces gens sans éducation et sans culture pour la plupart, sont pourtant en réalité bien plus « distingués » par leur simplicité, que cette fleur absurde de notre vanité nationale.

Chez nous, un tel être, tout ridicule qu'il soit pour des esprits clairvoyants, en impose à la plupart des gens. Ici, comme chacun ne pense qu'à soi, il en est pour ses frais. Et c'est ce qui fait, je crois, que les immigrants changent si vite, se modèlent si rapide-

ment sur les autres, qu'en un an de séjour ils sont devenus Américains et en ont l'air

Nuances :

Un professeur de l'Université de Harvard présentant un conférencier étranger à son public, clôt la séance par ces mots :

« Les personnes qui voudraient complimenter le conférencier et lui serrer la main, sont priées de passer dans le petit salon, comme d'habitude ».

Et ceci se passe dans la capitale intellectuelle des États-Unis, dans l'Athènes du Nord.

Le conférencier se dit qu'on n'accepterait pas chez lui cette façon, un peu grossière, de forcer les compliments. Puis il ajouta : « Si tout le monde me félicite, personne ne me félicite; si on félicite tout le monde, que m'importent les félicitations ? >

Deux Tilles rivales : Chicago et New-York. — Préjugés injustes contre Chicago. — Allez voir la 12* rue. — Le lac Michigan. — Une rue de 35 kilomètres. — Plus de vraie politesse à Chicago qu'à New-York. — Un gentleman : M. James Deering, de la maison Deering, Mac Gorraick and G°. — L'Université de Chicago. — Un président habile. — Ce que vaut l'amitié de M. Rockefeller. — Conversation avec M. Harper. — La coéducation. — La chasteté. — 70 p. 100 de coquebins. — L'esprit militariste aux États-Unis. — L'influence allemande dans les études est en baisse. — L'influence française en hausse. — Usines de machines agricoles. — Catalogues en vingt-cinq langues. — Les Trade Unions. — La tentative de M. Grane. — Le testament d'un patron. — L'Armée du Salut. — Ce qu'on fait des matériaux de démolition. — Nausicaa et Démos. — Souvenir au pacha de Fez.

New-York et Chicago sont deux villes rivales, et ce sont les New-Yorkais qui ont transmis à l'Europe leurs préjugés contre les Chicagolais, de façon qu'à Paris, lorsqu'on veut parler d'un être un peu fruste, sans manières et sans éducation, on dit : € C'est un marchand de porcs de Chicago ».

De plus, ils nous présentent Chicago comme une ville affreuse, le type de la cité inhabitable.

Je trouve que les adversaires et les concurrents de Chicago exagèrent un peu, et qu'en tout cas, ce n'est pas aux habitants des tristes villes de l'Est de se montrer si sévères.

On ne peut pas dire que les rues de Chicago soient propres ni bien pavées, ni que les quartiers ouvriers aient l'attrait des cités idéales. Mais je n'ai pas été frappé non plus par la perfection du pavage à New- York, ni par l'hygiène des faubourgs populaires des grands centres de l'Est. Pourtant, ici, il faut le dire, certains quartiers, sur les bords de la rivière, paraissent bien, en effet, des faubourgs de l'enfer; des rues coupées de ponts métalliques jetés sur des chantiers de construction et d'usines* (Je vous recommande la 42* rue); vingt, trente, soixante lignes de chemin de fer, où courent des trains incessants de wagons innombrables, sillonnent le sol au-dessous de vous. On ne voit pas à trente mètres devant soi. Des vapeurs opaques comme des brouillards bouillonnent au-dessus de cheminées monumentales, descendent dans les rues en nappes épaisses, s'y mêlent à d'autres vapeurs et à la poussière ; des tramways passent comme des éclairs à vos côtés, de lourds camions circulent lentement, les cloches des locomotives se répondent dans le brouillard comme en un matin de Pâques. Le pont que vous foulez tourne sur lui-même ; d'autres ponts, au lointain, s'élèvent comme des ponts-levis. Je n'ai encore constaté

1. On compte quatre-vingts ponts de fer jetés sur la rivière et Te canal. Sous le lit de la rivière, trois tunnels sont creusés pour le passage des tramways d'une rive à l'autre.

nulle part, au milieu d'une ville, une pareille intensité de mouvement et de bi'uit parmi tant de fumée. Mais nulle part non plus l'impression de prospérité incommensurable, grandiose, ne s'impose comme ici.

A deux pas de cet enfer, Chicago a le lac Michigan! Les principaux hôtels, l'Auditorium et son annexe, sont bâtis devant le lac. On appelle cela un lac : c'est une étendue d'eau de 580 kilomètres de long — la distance de Paris à Bordeaux — et de 175 kilomètres de large — de Paris à Ghâlons-sur-Marne — et sa profondeur atteint souvent 275 mètres : il s'y passe des tempêtes comme en pleine mer. Une large avenue court le long de la rive, et de beaux parcs y sont plantés. Promenade exquise, car il y fait toujours frais, et la vue de l'eau sans bornes et des gros navires à l'horizon y ajoute la magnificence de la mer. On me montre des hôtels privés, dont quelques-uns fort jolis, comme celui de M. Mac Cormick, qui a épousé une fille de M. Rockefeller (une dot de trois millions de dollars seulement) ; celui de Mme Potter-Palmer, dont la nièce devint, il y a quelques années, la princesse Gantacuzène-Spéranski ; celui de M. Armour fils (des Abattoirs) ; celui d'un archimillionnaire, M. Higinlotham, avec sa façade à l'envers, bâti en trois styles différents, d'un incohérence inimaginable. Je me demande quel est le toqué qui a pu imaginer un tel défi au bon sens et au goût. Des clubs sont installés sur le bord de l'eau. On y va canoter et, le soir, flirter au clair de la lune, au clapotement de l'eau sur la rive. Les jeunes couples n'y manquent pas d'ailleurs, car nous sommes, ici, loin de la Nouvelle-Angleterre.

Chicago ne se trouve sans doute pas encore assez grand, car la municipalité prend du terrain au lad Peu à peu, au moyen des remblais qu'on y jette, Teaudu lac est refoulée et l'avenue qui le borde s'élargit. C'est une idée assez pratique. Dans quelques années, il s'élèvera un nouveau quartier sur les emprises ainsi faites.

Chicago a quatre ou cinq fois l'étendue de New- York. Sa population monte à 2 millions 250,000 habitants, et je ne crois pas qu'il y ait ailleurs une voie de 22 milles (plus de 35 kilomètres) de long. Cette voie s'appelle Western Avenue; elle traverse la ville de bout en bout. Une ligne de tramways électriques la parcourt. Mais, si l'on tient compte des arrêts, il faut presque une journée de tramway pour faire une course d'une extrémité à l'autre, et revenir I

Je pense que Chicago détient là un record qui n'est pas banal.

En arrivant à Chicago — il faut bien une demiheure d'express pour franchir la distance qui sépare les faubourgs extrêmes de la gare centrale — j'ai noté un fait qui m'a amusé : la voie du chemin de fer comme partout, d'ailleurs, traverse des rues sans barrière ni garde-fous d'aucune sorte; cinq ou six lignes se croisent à deux ou trois mètres de la devanture des magasins. Aux petites stations, comme il n'y a pas de quai pour chaque ligne, la voie est couverte de gens qui attendent leurs trains. Mais il en arrive de tous côtés, sans cesse, et il faut qu'ils se rangent et passent d'une voie sur l'autre pour ne pas être écrasés. Tout se fait sans cris et sans réclamations. On est là pour prendre son train, et non pour se plaindre ou protester. J'ai même vu un

bicycliste, qui longeait la rue parallèle à la voie, et qui voulant la traverser sans descendre de sa machine, arriva devant notre locomotive, fit, pour nous éviter, quelques évolutions savantes, mais comme un autre convoi s'approchait à toute vitesse en sens inverse, le voilà bien forcé de descendre et de se garer. Ce ne fut pas sans peine, car il tenait absolument à passer, tout de suite et sans se déranger! Personne ne lui adressa la moindre observation.

Quant aux mœurs, aux manières, à l'élégance et à la richesse, je ne pense pas non plus que Chicago soit très au-dessous de sa grande rivale. Je sais bien qu'il est convenu que c'est à Nev^^-York que les millionnaires de l'Ouest vont manger leurs rentes, et je reconnais que New-York est vraiment la capitale des États-Unis.

Mais, dans cette ville de Chicago qu'on nous propose comme exclusivement peuplée de gens vulgaires, j'ai rencontré plus d'hommes aimables, plus d'attentions charmantes, et plus de vraie politesse qu'à New-York. Et même, j'ai découvert chez l'un des plus gros brasseurs de millions de cette capitale écrasante du « business », une fleur exquise d'urbanité et de sensibiHté. Je ne crois pas qu'on puisse trouver, dans les aristocraties d'Europe, une nature plus réellement distinguée, plus discrète, plus généreuse que celle de M. James Deering, le copropriétaire de la fameuse manufacture de machines agricoles Deering, Mac Cormick and C°, la plus importante du monde entier. Je lui demande pardon de le lui dire ainsi publiquement et brutalement. Mais je suis fier de ma découverte, qui me permet de corriger les opinions trop absolues décrétées

sur le caractère américain. Qu'un homme poli et sensible comme celui-ci puisse exister dans le terrible monde des affaires, cela console de bien des manques et doit rassurer sur la possibilité d'une civilisation moins âpre, moins brutale, plus délicate et plus fme.

Je suis allé visiter ses usines. Je ne vous les décrirai pas, manquant de la compétence technique nécessaire pour tirer de ma visite des renseignements utiles.

Pourtant, au cours d'une promenade sans arrêt qui dura des heures de marche rapide, j'ai noté des détails intéressants à retenir. Par exemple, la ventilation perfectionnée des ateliers où travaillent 7,000 ouvriers, le confort des installations, d'admirables cabinets de toilette, aussi propres, aussi bien entretenus que ceux des plus grands hôtels; un pianola dans un atelier de femmes, etc., etc.

Pour donner une idée de la division du travail en ce pays, sachez qu'on fabrique chez Mac Cormick et Deering 40,000 pièces de fer différentes I Quarante mille pièces qui entrent dans la construction de plusieurs centaines de types de machines agricoles. Nulle part au monde on n'en fabrique davantage. Les agriculteurs de ce pays n'ont plus besoin de se fatiguer pour cultiver la terre et récolter ses produits. La machine travaille toute seule. L'homme n'a qu'à la surveiller, en la touchant à peine, pour qu'elle produise cent fois plus, mille fois plus qu'il n'en pourrait faire lui-même. J'ai vu un enfant de quatorze ans qui conduisait sans peine cinq machines à lier des bottes de paille.

L'atelier de peinturage des machines m'a laissé

dans l'œil une ineffaçable vision de rouge au minium et de vert. Je n'en avais jamais vu et à coup sûr je n'en verrai jamais autant de ma vie. Dans d'immenses salles nues, on a pratiqué des sortes de larges puits remplis de peinture. Les machines, les roues sont amenées là sur des tringles et maintenues en l'air par des cordes. Quand elles arrivent au-dessus des puits, un ouvrier les plonge dans la peinture une fois, deux fois de suite, et les retire pour faire place à d'autres, indéfiniment. Et c'est tout. Il y avait là des milliers et des milliers de roues, de socs, de herses, de moissonneuses, de rabatteuses, de noueuses, de lieuses, de coupe-épis, de porte-gerbes, de rouleaux décortiqueurs, de coupe-ficelles, de faneuses, etc. , etc. 1 de quoi travailler toute la terre de France.

Douze bâtiments de cinq étages composent les usines Deering et Mac Cormik. Le plus long hall a 300 mètres de long sur 20 de large.

Ce jour-là, on avait fondu 118 tonnes de fer.

Dans plusieurs salles immenses se fabrique la ficelle nécessaire aux appareils. Cette seule fabrication se chiffre par millions !

Le catalogue de la maison est imprimé en vingtcinq langues, caries machines Mac Gormick et Deering vont aux quatre coins du monde.

— Comment fait-on, demandai-je, pour pouvoir les vendre en France, en Angleterre et môme en Russie, malgré les frais de transport et les droits de douane?

La réponse fut la même que partout :

— C'est la quantité énorme de notre production qui nous permet de supporter ces charges et de vendre encore meilleur marché que tous nos concurrents des

CHICAGO 26i

autres pays. Et c'est, en effet, assez simple k comprendre; un écrou, une simple vis, ou une pièce d'une forme compliquée, coûte cher à produire pour celui qui n'a l'emploi que d'un petit nombre» Mais si nous avons à produire des milliers, des dizaines et des centaines de milliers de pièces pareilles, nous bâtissons une machine spéciale qui finit par la produire pour rien, matière à part. La maind'œuvre se trouve pour ainsi dire supprimée. Un seul boy devant la machine suffît à une production infinie.

Quelques jours après mon arrivée à Chicago, les usines Deering se mirent en grève. Et je pus voir comment se comporte un patron américain devant un événement si grave pour lui. Sept mille ouvriers avaient déserté les ateliers sur l'ordre de l'Union. Or, pendant tout le temps que dura la grève, je vis M. Deering chaque jour. J'aurais voulu ne pas l'importuner, mais il exigea que le programme qu'il avait dressé de ma visite à Chicago fût en tous points suivi. Il consistait à me faire rencontrer à déjeuner avec des hommes considérables dans les affaires, l'enseignement, ou l'administration, à visiter le matin et l'aprèsmidi toutes les choses pouvant m'intéresser, et le soir, à dîner en compagnie des dames les plus charmantes de la ville et d'artistes comme Julia Marlowe, à la fois jolie comme Marcelle Lender et belle comme Jane Hading.

Or, au cours de ces réunions, jamais mon hôte ne consentit à laisser parler devant lui de la grève. On était chez lui pour se distraire et causer. Les affaires se traitaient ailleurs. Souriant, attentionné pour chacun de ses invités, d'une très fine galanterie avec

les femmes, il était impossible de découvrir la moindre trace d'inquiétude dans ses façons et dans son air. Il retenait, dans la journée, des places au théâtre pour le soir, organisait des promenades en voiture après souper sur les bords du lac Micliigan, des parties de golf pour le samedi et le dimanche à Weaton, avec une imperturbable simplicité, une sérénité toute romaine. J'avais déjà vu en France des patrons sous le coup d'une grève. Les uns sont apoplectiques ou colériques, d'autres blêmes et nerveux, sombres ou morfondus, mais jamais je n'en avais vu comme celui-là. Pourtant, M. Deering est un être étonnamment sensible. Gomment ne pas admirer l'énergie interne dépensée par un tel homme pour conserver son sang-froid et toute sa liberté d'esprit au milieu d'une agitation mondaine totalement étrangère à ses soucis? Car les femmes américaines ne se font pas prier pour se désintéresser des affaires des hommes. Elles y sont véritablement indifférentes. Et cela, à un point incompréhensible pour nous.

Si les patrons américains diffèrent des patrons français par le flegme et le self-control, les théories des uns et des autres se ressemblent devant la crise.

Un jour, avant le dîner, je m'efforçai de faire parler M. Deering sur la grève. Il fallut lui arracher les mots. Il dit, cependant :

— Il nous faudrait en Amérique une armée assez forte pour maintenir la liberté du travail. La meilleure grève que j'aie vue, c'était à Paris, en 1898, la grève des terrassiers et des maçons, avant l'Exposition.

Et, sortant un peu de son flegme, il ajouta avec un

accent où il y avait de Tadmiration et de l'envie :

— Toute Farmée dehors pour protéger les ouvriers qui voulaient travailler ! C'était admirable I

Je lui demandai ce qu'il pensait des trade unions.

— Elles vont nous ruiner comme elles ont ruiné l'Angleterre. Et c'est l'ouvrier qui payera.

11 m'apprit qu'il y avait 252 sortes d'unions ouvrières aux États-Unis. Tout le monde fait partie des unions. Les hell-hoys, ces jeunes garçons de treize ans qui servent dans les hôtels à porter les lettres, à faire les courses, se sont mis en syndicat. Les femmes qui nettoient la nuit, les balayeuses, les laveuses ont aussi leur Union.

— Gomment les patrons entendent-ils lutter contre les syndicats ? N'a-t-on pas essayé de la participation aux bénéfices ?

— Oui, on a essayé, me répond M. James Deering; M. Crâne, le grand constructeur de Chicago, a pris le premier l'initiative de ce dérivatif : il n'est pas satisfait du résultat. Gela n'empêche pas les grèves. Les ouvriers à qui on sert leur dividende à la fm de l'année disent : c Qu'est-ce que c'est que cela? Quelque chose qu'on nous a volé pendant l'année î . . . »

L'indignation de M. Deering devant l'obstacle organisé des trade unions n'affecte en rien ses sentiments envers les ouvriers qu'il aime d'une tendresse profonde. Je vous ai dit que j'avais trouvé en lui une âme fine et sensible sous ses dehors stoïques. En voici une preuve frappante. Ce célibataire, à peine âgé de quarante ans et riche de quelques dizaines de millions, a déjà fait son testament par lequel il lègue les deux tiers de sa fortune à une œuvre qui sera chargée de donner à manger et à boire

26i DE SAN FRANCISCO AU CANADA

tout de suite, sans délai, sans enquête et sans condition d'aucune sorte, à ceux qui auront faim et soif et le feront savoir I

— Voilà l'important, me disait-il : manger tout de suite quand on a faim.

Si Ton s'est trop laissé prendre aux jugements et aux ironies des gens de l'Est, on s'attend à ne rencontrer à Chicago que des filles de bouchers et de charcutiers. De sorte que, vers dix heures et demie du matin, heure de la sortie des cours, c*est une surprise charmante qu'une promenade sur les trottoirs de Michigan Avenue. Parmi les arbres et les pelouses vertes, des centaines de jeunes filles en élégants costumes clairs, jupes courtes, chapeaux de fleurs, ou même tête nue, se promènent en riant, balançant au bout du bras quelques livres liés par une courroie de cuir. Un tel air de santé et de joie de vivre émane de leurs joues roses et de leurs yeux rieurs qu'on ne peut s'empêcher de se retourner pour les voir encore. Mais les hommes, les jeunes gens qui les croisent, ne les regardent pas, ou à peine. Gomment ces jolies fleurs roses peuvent-elles fleurir dans la poussière?

— C'est l'air du Michigan, me répond-on.

Je suis allé visiter l'Université de Chicago, que préside avec autorité M. Harper, actuellement prési-

dent de la Fédération de l'Alliance française aux États-Unis.

Vous avez dû entendre parler de M. Harper. C'est un ancien pasteur baptiste, grand ami de M. Rockefeller, qui appartient à la même secte que lui. Avec une habileté sans égale, il a obtenu du célèbre milliardaire quelque chose commue une trentaine de millions, grâce auxquels l'Université de Chicago est une des plus riches des Etats-Unis. Lui-même touche des appointements de 75,000francs, plus40,000 francs de frais de voyage, ce qui lui permet d'être très souvent en route. Et il n'y manque pas.

Je voulus causer avec lui de quelques-unes des questions qui agitent aujourd'hui l'opinion américaine.

En l'attendant, j'ai visité, sous la conduite d'un intelligent professeur de littérature française de l'université, M. Maxime Ingres, les différents bâtiments espacés dans le yard : ils ressemblent à ceux de toutes les universités que je vous ai déjà décrites. C'est riche, confortable et pratique.

Mais quelques détails m'ont frappé au cours de ma promenade. Au rez-de-chaussée d'un bâtiment de classes, s'ouvrent des guichets au-dessus desquels est écrit : Informations — Documents officiels — Objets perdus ou trouvés — Transport de bagages — Émission de mandats-poste — Distribution de lettres — Bureau de banque — Coffre- fort.

Et tout à côté, au-dessus d'une haute porte : Chapelle, Je regarde par la vitre et je vois dans une chaire, devant une table, un professeur en toge rouge, noire et verte, qui parle ; derrière lui comme fond, le drapeau américain constellé d'étoiles.

M. Ingres me conduit ensuite chez le président Ilarper.

C'est un homme de taille moyenne, entièrement rasé, haut en couleur, à la face ronde et pleine, les yeux pétillant de roublardise, abrités derrière des lunettes d'or. Il n'a pas du tout l'aspect d'un pasteur puritain de la Nouvelle-Angleterre. Sa figure plutôt joviale rayonne du plaisir de vivre.

A Chicago, la coéducation des sexes est appliquée dans toute sa rigueur. Je veux savoir si M. Harper n'a pas d'objection à y faire.

Il m'explique qu'en principe, il ne voit, au contraire, que des raisons d'approuver la coéducation. Les raisons qu'il m'en donne sont connues : adoucissement des manières des hommes; émulation pour la femme; attitude plus naturelle entre garçons et filles. Mais il ajoute — l'expérience le lui a démontré — qu'il valait mieux attendre que les jeunes filles arrivant de la campagne, et qui ne sont pas habituées à cette promiscuité, aient passé deux années à l'université avant de les mélanger avec les jeunes gens.

J'aborde ensuite un sujet de même genre. J'avais lu que M. Roosevelt, président de la République, et M. Elliot, président de l'Université de Harvard, venaient de prononcer de grands discours où ils prêchaient la chasteté absolue pour les jeunes hommes des universités.

M. Harper donne entièrement raison à ces théoriciens austères, et il ajoute :

— Je suis même convaincu que 90 p. 400 des étudiants de nos universités demeurent chastes jusqu'au mariage.

Mais il réfléchit, se reprend, et rectifie :

— Je veux dire 70 p. 400. Et j'affirmerai même que ce chiffre est vrai, non seulement pour les étudiants, mais pour tous les jeunes gens américains. Ces 30 p. 100 d'exceptions se trouvent dans la classe des gens de loisir, si petite chez nous.

Je l'interroge sur le mouvement militariste, qui coïncide avec le progrès de l'impérialisme. Le peuple américain, qui fut autrefois pacifique, va-t-il donc devenir guerrier à son tour ?

— Non, me répond M. Harper. On augmente, il est vrai, l'enseignement militaire dans les universités, mais c'est parce que la discipline est bonne. Et puis, c'est une petite satisfaction que nous nous accordons. Rien n'est plus beau qu'un déploiement de forces militaires et navales. C'est un plaisir pour l'œil et un excitant pour l'énergie.

— Oui, dis-je, mais si vous développez outre mesure ce genre de distraction, ne craignez-vous pas d'être un jour entraînés à chercher des querelles au monde pour augmenter votre plaisir?

— Non. L'Amérique n'a pas à craindre l'excès. Nous aimons la guerre, mais pour la bonne cause seulement. Nous l'avons prouvé à Cuba et aux Philippines. Après la guerre des Philippines, notre expansion sera terminée.

— Pourtant, fîs-je, il restera le Canada et le Mexique à vous annexer...

Il répondit :

— Le Canada viendra à nous de lui-même. C'est en somme le même peuple que le nôtre, il a les mômes religions, le même commerce, les mêmes intérêts, c'est forcé. Quant au Mexique, il est, en effet, d'une

autre race et d'une autre langue. Je n'ai pas étudié la question.

Nous parlâmes ensuite des relations franco-américaines.

Le président Harper m'expliqua que l'influence allemande avait fait son œuvre en Amérique, une œuvre utile et bonne.

— Elle a développé le goût de la forte science et du travail méthodique, me dit-il. Mais nous nous sommes assimilé ces qualités du tempérament germanique. Nous devons à présent cultiver chez nous le goût de l'esthétique et de V expression. C'est l'influence française qui nous le donnera.

L'Armée du Salut se répand en Amérique avec une rapidité prodigieuse.

Elle a déjà 756 corps ou bataillons et avant-postes, chargés de répandre la bonne parole dans les rues au moyen de cymbales et de la grosse caisse; 48 « maisons pour femmes tombées », 8 maisons de maternité, 6 refuges pour c épaves humaines », 74 abris pour gens sans place, 24 dépôts de nourriture, 40 dépôts de charbon bon marché pour les pauvres, 3 fermes, 25 ateliers industriels pour les hommes, 7 chantiers à bois, 4 bureaux pour emplois permanents ou temporaires, 2 bureaux d'hommes de loi pour consultations gratuites aux pauvres, 22 agences pour retrouver les adresses perdues des amis et des parents, 1 club ouvrier, 1 boarding-house pour femmes seules.

Rien qu'à Chicago, les salutistes ont 12 corps d'ora-

CHICAGO SCO

teurs anglais, 6 corps suédois, 2 corps norvégiens, 1 corps allemand, 6 hôtels pour ouvriers, 1 hôtel pour ouvrières, 1 maison pour filles tombées, 4 hôpital de maternité, 5 magasins de subsistances, 1 crèche, 1 bureau de renseignements, 2 écoles.

L'imagination et Tinitiative des organisateurs de ces institutions clérico-industrielles sont inépuisables. On peut et même on doit réprouver le pharisaïsme grossier qu'ils appellent religion. Mais avec l'argent qui leur reste quand ils ont alimenté leurs cohortes de parasites maies et femelles, ils font des choses, imaginent des œuvres que notre charité imiterait avec profit.

C'est ainsi que, la veille du dernier Noël, les soldats et les soldâtes se rendirent dans les quartiers pauvres de Chicago et donnèrent à deux mille familles préalablement choisies un panier de victuailles complet pour cinq personnes. Chaque panier contenait de la viande, du pain, des conserves, des gâteaux et des fruits.

L'hiver précédent, l'Armée du Salut avait fourni du charbon à 20,000 pauvres.

Je sais qu'en France les œuvres de charité sont nombreuses et que de grosses sommes se dépensent chaque hiver pour soulager la misère, mais je me demande s'il existe des organisations de cette sorte, qui permettent à jour fixe, et sans se tromper, de frapper aux portes des vrais malheureux.

J'ai vu démolir des maisons à Chicago, car on ne cesse de démolir et de rebâtir. Des gens pauvres

venaient sur les chantiers ramasser tout le bois des démolitions, ils prenaient ce qu'ils voulaient dans une charrette à bras ou le chargaient sur leurs épaules. C'est la coutume ici. Le bois ne sert jamais deux fois. Et comme pour s'en débarrasser, il faudrait payer des frais de charroi, si les pauvres ne l'emportent pas très vite, on le brûle sur les lieux mêmes.

Vous voyez ainsi, de place en place, sur les chantiers des maisons en construction, des bûchers énormes qui ne chauffent rien, ni personne. Cette fumée, qui se perd dans l'air de la grande ville, symbolise bien l'universel gâchage de ce pays trop prospère, — où pourtant il y a des pauvres...

ù 'if

Dans les faubourgs les plus sordides, parmi des inscriptions en hébreu et des enseignes allemandes — qui sont les plus nombreuses, — je vois sur des devantures de marchands grecs ces noms inattendus : Nausicaaj Démos» Cette évocation soudaine de la fille du magnanime Alcinoûs et du peuple hellène, de l'Agora et des îles fortunées de l'Hellade me rendit plus épaisses la fumée des usines et la poussière des élévateurs, et la frénésie des tramv^ays m'apparut plus démente. « Pourquoi allez-vous si vite en Europe? me demandait un jour le pacha de Fez; n'arrive-t-on pas toujours à la mort ? i

Swift et Armour. — Course à l'étranger. — Les Stock Yards. -^ Coup d'œil général. — Le chemin de la mort. — La tuerie des porcs. — La besogne des égorgeurs. — La toilette des "victimes. — Les deux colosses. — Saucisses à la mécanif4ue. — Les magasins de réserves. — Les saurisseries. — Où se font les jambons de Mayence et d'York. — Les bureaux. — Arrivages journaliers. — Psychologie de l'égorgeur. — La philanthropie du marchand de porcs. — Le testament de Swift. La tuerie des bœufs. — Les boxes d'assommage. — Un coup suffit. — La haine du voyageur pour les porcs. — Sa pitié pour les bœufs. — Que de sang! — Symphonie en rouge. ~ Les métaphores d'un poète qui se trouve mal. — Chirurgiens et tueurs. — Les glacières. — Les moutons. — Toilette mystique. — Les wagons frigoriques. — En route.

Avant de les voir, je m'étais promis de ne pas redécrire les tueries de Chicago. Ce travail a été si souvent fait — et fort bien fait — qu'il me paraissait superflu d'y revenir. Mais les deux journées que j'y ai passées ont laissé en moi de telles traces et mis dans mes yeux de telles couleurs, que je ne résiste pas au besoin tout physique d'en chasser l'obsession en Tanalysant.

Le lendemain de mon arrivée à Chicago, on me passa la carte de la maison Swift : c'était un envoyé du concurrent d'Armour qui venait m'ofTrir de visiter les Stock Yards, c'est-à-dire les Abattoirs et leurs dépendances. Une sorte de coach tout rouge et très élégant, attelé de deux chevaux magnifiques, nous attendait à la porte. A peine un quart d'heure après arrivait l'envoyé de la maison Armour, chargé de me faire la même proposition de la part de ses patrons. Je dus naturellement décliner cette seconde invitation et promettre tout de même ma visite pour un jour suivant. Les deux employés se connaissaient fort bien, et l'employé de Swift, malgré son apparente placidité, ne pouvait dissimuler son contentement d*avoir davancé son concurrent.

Je note ce fait comme un signe frappant de l'activité et du sens pratique des commerçants de ce pays, qui connaissent la valeur de la publicité et ne dédaignent aucune occasion d'en profiter.

Le plus curieux, c'est que j'appris ensuite que ces deux maisons, autrefois concurrentes, s'étaient unies pour une partie de leurs opérations. Mais elles conservaient leurs propres enseignes et tenaient à honneur de ne pas se laisser absorber l'une par l'autre.

Les Stock Yards se trouvent aux portes de Chicago. Sur un immense terrain plat sont installés les parcs à bestiaux : ce sont des rues composées d'une infinité de rectangles séparés par des barrières de planches où les courtiers, les commissionnaires ou les éleveurs amènent leurs bêtes. Il y a là place pour 400,000 têtes de bétail. Des lignes de chemins de fer sillonnent cette immense garderie. Sans cesse, des trains très longs arrivent chargés de bestiaux qu'on débarque

aussitôt sur les quais de bois qui entourent les parcs. Les wagons sont vidés en un clin d'œil, et repartent pour faire place à d'autres trains qui attendent. On vide 1,500 wagons en une heure et demie. Quelquefois des bêtes meurent en route. Je vois deux vaches rousses allongées au soleil, et trois porcs noirs les pattes en l'air, qu'on vient chercher pour les examiner avant de les enfouir.

De place en place s'élèvent, à quelques mètres du sol, des galeries de bois couvertes, où les bêtes accèdent par des pentes douces : c'est leur dernier chemin. Une fois engagées dans ces galeries tumultueuses, leurs minutes sont comptées. Et c'est une incessante procession de victimes beuglantes, bêlantes, grognantes dont on voit les cornes, les petites queues tirebouchonnées et les toisons à travers les planches des palissades. Ces troupeaux sans bergers qui vont ainsi à la mort dans une immense rameur de vie, communiquent au visiteur un peu de la mé« lancolie du départ des armées.

De hauts bâtiments se dressent aux extrémités de l'espace occupé par les parcs : ce sont les abattoirs, les réfrigérateurs et les usines pour la préparation des viandes de conserve.

Devant le bâtiment central occupé par les bureaux, une foule de gens se promènent, courtiers, paysans armés de grands bâtons, le nez chaussé de lunettes d'or! Des chevaux sellés sont attachés à des bornes. Ce sont ceux des fermiers qui viennent de la prairie. Tous ces gens sont vêtus, comme les citadins, de complets de drap, et coiffes de chapeaux de feutre.

Les bâtiments de la maison Swift occupent 16 hectares; avec la superficie des étages, 28 hectares. Le

capital social s'élève à 125 millions de francs. Elle a des succursales dans six villes d'Amérique : Kansas- City, Omaha, Saint-Louis, Saint-Joseph et Saint- Paul. En un an (1902) elle a acheté 9 millions 340,000 têtes de bétail. Pendant la même période, le total de ses ventes s'est élevé à 200 millions de dollars (i milliard de francs !). Ces marchandises ont rempli 97,067 wagons. Dans une seule journée on a massacré dans les différents abattoirs de la maison Swift 11,500 bœufs, 16,000 moutons, 34,000 porcs et 63,000 poulets.

Le total des employés est de 22,607. Dans un an elle a produit 150 millions de kilogrammes de lard, 3 millions 1/2 de kilogrammes de laine, 4 millions de kilogrammes de colle forte, 19 millions de kilogrammes de graisse et de suif, 26 millions de kilogrammes d'huile et de stéarine, 52 millions de kilogrammes de cuir, 77 millions de kilogrammes d'engrais, 20 millions de kilogrammes de savon.

Ces chiffres n'ont pas d'autre intérêt que de vous donner une idée de l'importance de ces sortes d'organisations, qui n'ont d'équivalent nulle autre part au monde.

Et, à côté de Swift, il y a Armour, plus colossal encore, assure-t-on, et d'autres I

Les statistiques qui précèdent sont celles de toutes les succursales de Swift. Mais, dans le seul établissement de Chicago que je suis venu visiter, on tue en un an 1 ,250,000 bœufs dont le poids peut être estimé à 1 milliard de livres, de quoi servir un bon repas à tous les habitants de la terre ! Plus de 2,650,000 moutons et agneaux, plus 4 millions de cochons, ce qui représente 8 millions de jambons; plus 13 millions

de kilogrammes de saucisses qui, mises bout à bout, couvriraient la route de New-York à Londres et feraient en plus une ceinture à Paris !

Voilà pour la production annuelle.

Les chiffres journaliers sont peut-être plus saisissants encore.

On tue, chez le Swift de Chicago, 7,500 porcs quotidiennement, soit 1,000 à l'heure, d'un poids moyen de 150 kilogrammes. Il s*en trouve de 250 à 300 kilogrammes. Le record est, jusqu'à présent, tenu par un cochon qui pesait 1,275 kilogrammes. Les machines à hacher la viande produisent journellement 35 tonnes de chair à saucisse.

Dans les seuls bureaux de Chicago, on renvoie et on reçoit 25,000 lettres par jour; on dépense 325,000 francs de timbres-poste par an. L'usine a sa fabrique de glace, sa fabrique d*électricité qui alimente 10,000 lampes incandescentes et 150 lampes à arc-

Munis de ces renseignement généraux, nous pouvons maintenant entrer dans ces tueries et voir comment se fait ce travail inouï.

Je commence par la tuerie des porcs. Ayant suivi les routes de bois dont j'ai parlé, ils arrivent par groupes de quinze dans l'antichambre de la mort. Là tourne lentement une grande roue pleine, munie sur ses deux faces de crochets. L'ouvrier qui se trouve enfermé avec les porcs dans l'antichambre leur saisit vivement une patte de derrière, l'attache à une chaîne et accroche cette chaîne à l'un des crochets de la roue. L'animal, qui pousse des cris affreux, se trouve enlevé de terre par l'essor du cylindre et porté au sommet de son évolution. Là, par un mécanisme

ingénieux, la chaîne attachée à la patte du porc se décroche automatiquement, glisse le long d'une tringle de fer, et la victime, qui hurle épouvantablement, vient s'arrêter devant le tueur, la gorge juste à hauteur de son couteau qu'il enfonce aussitôt d'un geste machinal et tranquille dans les cris soudain calmés.

Une cascatelle de sang bondit par la plaie ouverte. L'homme, les pieds dans les caillots, comme sur un épais tapis rouge, le corps tout entier éclaboussé de pourpre comme un vendangeur, repousse le corps gigotant encore, le crochet glisse sur la tringle jusqu'à un autre ouvrier qui décroche la bête et la fait disparaître dans un tunnel noir qui aboutit à une première chambre où sa toilette funèbre commence. Toutes les dix secondes un porc se présente ainsi devant l'égorgeur qui recommence son geste inexorable. Et ainsi de suite jusqu'à la fin du jour. Un bon bourreau peut immoler sans trop de peine ses cinq cents victimes par jour. C'est un joli carnage pour un seul homme.

Une fois, la chaîne glissa sur la patte humide du cochon qui tomba en hurlant dans la grande mare de sang frais et fit gicler autour de lui un feu d'artifice de corail. Puis il se remit sur ses pattes, cessa de crier, promena son groin à droite et à gauche, cherchant une pâture, puis leva la tête et regarda distraitement son frère déjà égorgé.

Je passe dans la salle suivante.

D'abord plongés dans l'eau bouillante d'une étuve, leurs corps arrivent tout blancs à travers une racleuse mécanique qui les a grattés, épilés comme des joues. Ils sont là, pendus sur les étaux; les ouvriers les

tournent, les retournent, et leur tête dodeline sous leur gorge ouverte. Un employé du gouvernement les attend au passage, glisse ses doigts sous leurs glandes du cou pour s'assurer qu'ils ne sont pas malades, ou du moins qu'ils ne l'étaient pas. Ils continuent à glisser ainsi sur des tringles, de salle en salle, devant plus de cent cinquante ouvriers, et leur toilette s'achève progressivement, de l'un à l'autre : l'un les éventre, l'autre enlève d'un seul geste la panne qui entoure les jambons, un nègre arrache la graisse des boyaux qu'il retire comme une épaisse mousseline de ôire; un autre leur coupe la têle, un autre les pattes, un autre encore les divise en deux à coups de hachette, puis on les pèse. C'est le travail de la division en deux qui est, paraît-il, le plus dur. Deux hommes, deux géants, en sont chargés. Comme il s'agit d'aller vite, il faut que chaque coup de fendoir porte à fond et tranche la bête du haut en bas. Cette gymnastique nécessite une force colossale et une adresse merveilleuse. Les géants se relayent tous les quarts d'heure et changent de couperet tous les douze coups. Je traverse les salles basses de ces écorchoirs, de ces boyauderies, dans une atmosphère d'étuve, les pieds dans l'eau et dans le sang. Je croise des wagons de têtes, de pattes et de boyaux qu'on mène ailleurs pour être apprêtés, car ici rien ne se perd, ni les poils qu'on recueille avec soin pour la confection des brosses, ni la peau, ni la tête, ni aucune partie du corps.

— A Chicago, me dit mon guide, il n'y a que les cris des cochons qui soient vraiment perdus. Et encore, annonce-t-on que l'inventeur d'un nouveau phonographe a fait enregistrer par son appareil les hurle-

ments d'une heure de tuerie pour les répandre à travers le monde...

J'ai besoin de prendre Tair. Mais on veut me montrer auparavant comment on fait les saucisses et les autres conserves. Dans une salle voisine, des wagons de chair hachée sont déchargés à la pelle devant des étaux où une centaine de marmitons s'agitent. Ils jettent la chair rouge dans de vastes entonnoirs terminés par un tube au bout duquel on adapte un boyau mince. La viande sort par le tube, remplit très vite le boyau, et en quelques minutes voilà des centaines de mètres de saucisses luisantes, turgescentes, aussitôt coupées, ficelées et empaquetées !

Il me faut arpenter à présent d'immenses chambres remplies de viande de porc salé. Ce sont des morceaux de lard découpés géométriquement et couverts de sel qui s'empilent jusqu'au plafond. Les chambres ont 30 mètres de long sur 40 mètres de large, et il y en a quatre-vingt-quatre semblables toutes pleines I Chaque chambre renferme des centaines de mille de kilogrammes de lard. Tout cela va être dirigé sur l'Allemagne et l'Angleterre. Avant d'être expédiée, cette charcuterie reste là de vingt à soixante jours dans le sel. D'autres étages sont pleins de barils clos prêts à partir.

Puis je me laisse conduire aux saurisseries. C'est là qu'on met boucaner les jambons et les saucisses. On m'en fait compter cinq étages. On ouvre pour moi une porte de fer. Des milliers et des milliers dejambons et de saucisses sont pendus au milieu d'une fumée dense qui nous aveugle et nous étouffe. L'opération du fumage demande trente-six heures pour les jambons qui doivent être vendus en Amérique et deux jours

pleins pour ceux qu'on doit expédier en Europe, à York ou à Mayence.

On me montre les jambons destinés à la France : ils sont plus longs que les autres. Pourquoi? Notre goût national les veut ainsi, paraît-il.

Nous descendons dans les bureaux, où travaillent sept ou huit cents personnes : des hommes, les uns coijffés de leur chapeau de feutre, les autres tête nue; des femmes, le porte-plume piqué dans le chignon, écrivent, pianotent sur d'innombrables machines à écrire, ou sont penchées sur le téléphone; quelquesunes écrivent très vite, des mains feuillettent rapidement des paquets de notes. Personne d'inoccupé, pas un flâneur, pas une tête en l'air, pas un regard sur les visiteurs... Je n'avais jamais vu, en Europe, un bureau pareil.

Je lis sur le tableau des arrivages « du jour » dans les Stock Yards :

49,000 bœufs; 25,000 cochons; 18,000 moutons.

— Bonne journée, cela, me dit mon guide.

Et, de toute évidence, ces 60,000 êtres arrivés vivants à l'abattoir ne représentent pas pour lui autre chose qu'un grand arrivage de fer ou de bois.

Ce qui m'avait le plus intéressé, au cours de cette promenade de meurtre, c'était la psychologie des tueurs. A force de tuer ainsi et de se baigner dans le sang des bêtes, ne devient-on pas complètement insensible à la souffrance des autres? Et ces tueurs feraientils une grande différence entre saigner un bœuf et égorger un homme?

On m'assura, au contraire, que le plaisir que ces tueurs purent goûter à regorgement des quelques premières centaines de porcs et à l'assassinat du premier millier de bœufs, s'est bien vite émoussé, et qu'à l'heure présente ils n'éprouvent pas plus de volupté à ce massacre que n'en éprouvent les machines à hacher la viande dans le bâtiment voisin.

Armour et Swift passent, d'ailleurs, pour les hommes les plus doux et les plus sensibles de la terre. Swift n'a-t-il pas même obligé par testament ses héritiers à verser trois millions par an aux pauvres de Chicago, à la condition que son nom ne soit pas prononcé?

La tuerie des bœufs est plus tragique encore. Je suis allé la voir chez Armour.

J'arrive au seuil d'une haute salle éclairée par une verrière. On se croirait sur le parvis du sanctuaire d'un dieu vorace servi par des paladins armés de couteaux et sans armure. Ils circulent en bottines de pourpre et en tabliers ruisselants. On dirait qu'ils ont trempé leurs bras nus et vermeils dans des cuves de confitures de groseilles ou de betteraves confites.

Les bœufs ont été amenés par les labyrinthes de bois jusqu'à de grandes boîtes sans couvercle où on les fait entrer à six. Quand la porte est refermée, l'assommeur, placé derrière eux et au-dessus, lève un long merlin d'acier et l'abat d'un geste de cyclope sur le crâne de l'un d'eux. Ce seul coup généralement suffit. Quand il n'en est pas sûr, il l'arrête à temps et recommence. Six fois son marteau s'abaisse ainsi avec un petit bruit sec qu'on entend à peine. Pas une plainte n'est sortie de la boîte. L'assommeur passe au compartiment suivant, tandis que, par un jeu de bas-

cule, la première boîte s'ouvre par devant, le plancher s'incline, et je vois glisser à mes pieds, en tas, les six bœufs morts, râlant à peine, remuant encore quelquefois un membre par saccades.

Une horreur et une pilié vous saisissent à la vue de ces grandes carcasses écroulées.

Par quelle association la mort des bêtes nous aiTecte-t-elle ainsi? N'est-ce pas que tout spectacle de mort est une menace à notre vie? Avec un peu plus d'imagination, ne souffririons-nous pas de la mort des fleurs même? Ne suffirait-il pas de penser à la joie de leur première éclosion et à l'émotion de leur chair sous les premières caresses du soleil? Pour moi, devant ces animaux couchés là, les yeux vitreux, agrandis par la mort, leur mufle frangé de rubis, je ne pouvais m'empêcher de me les figurer jeunes et libres, et bondissants dans les vastes prairies de l'Arkansas ou du Kentucky, débordants d'allégresse vitale, pas plus aveugle, en somme, que nos premiers enivrements puérils et que les premières fanfares de notre instinct.

La mort des porcs, pourtant, m'avait laissé plus froid. Étaient-ce leurs cris? Était-ce plutôt l'espèce de haine que je leur avais vouée depuis l'enfance pour leur ignominie? Je ne sais. Mais, s'il l'eût fallu, j'eusse plus volontiers plongé « mon glaive » dans leur fressure que je n'eusse abattu sur la tête des bœufs la massue de l'assommeur.

Il me faut pourtant voir cela jusqu'au bout.

Un homme attache à leurs pattes de derrière une chaîne qui pend d'une tringle, et l'animal s'enlève en vomissant un flot de sang noir. Quelques secondes après, il est devant l'éveutreur qui lui plonge son

coutelas entre les fanons. Par la blessure entr'ouverte une cataracte de bouillons rouges comme des grenades déferle de la plaie béante avec un bruit de jet d'eau. Le calme de l'homme ensanglanté qui se livre à ce meurtre sans péril est fantastique. On dirait un soudard ivre éventrant une barrique de vin d'Espagne. Il se gare un peu, mais pas assez pour n'être pas inondé de sang. D'un grand coup de couteau il fend du haut en bas la peau du ventre de l'animal, il tranche d'un seul coup les artères et les cartilages qui attachent la tête au corps, et il le déshabille instantanément de sa robe qu'il n'a qu'à tirer et qui glisse avec la tête et les cornes comme un peignoir de fourrure à la doublure soyeuse, laissant à découvert les chairs nacrées toutes chaudes encore et qui fument.

Débarrassé de sa tête et de ses sabots, ce n'est pkis un animal : c'est de la viande. Et lorsque l'écorcheur a vidé le corps des entrailles, toute pitié s'est éteinte devant l'habituel spectacle des boucheries, et les yeux ne sont plus frappés que du miracle de couleurs qui s'offre à la vue. Les chairs encore saigneuses sécrètent toutes les nuances du rouge, du vert et du bleu, une diaprure vermeille de zinzolin, de nacarat, de coquelicot, d'hyacinthe aux reflets de lilas, d'olive et de vitriol bleu. Les fressures qui ruissellent sont des pivoines brûlantes, d'éclatantes fleurs des Florides ; les poumons, déjà pâlis, ont des roses d'églantine, des roses de nacre irisée de mauve.

Je vous raconte très longuement ce qui se voit en quelques minutes à peine. Ce bœuf, que nous avons vu tomber tout à l'heure devant nous, a été suivi en un clin d'œil d'une dizaine de ses pareils. Ce que je 'voudrais vous rendre, c'est l'activité sans égale de ce

LES ABATTOinS DE CHICAGO 283

spectacle, ce sont les cent ou deux cents hommes aux bras rouges, armés de couteaux, qui blessent, tuent, éventrent, décapitent, étripent, raclent, dépiautent, lavent et brossent ces chairs frissonnantes encore; c'est surtout l'aspect du sol couvert de flaques somptueuses comme des traînes de sacre, ces mares cramoisies aux chatoiements d'ardoise qu'on dirait formées de débris de vitraux, cette plage gluante jonchée de boyaux vitreux et persillés, couleur d'œil de poisson, repliés comme des tas de serpents, ces montagnes de cartilages, de vessies, de sacs, de sabots, de peaux, de cornes, de cœurs, de tubes rouges, ces guirlandes sanglantes de fraises, de cervelles, de glandes, de rognons tombés comme des grappes trop mûres, ces étangs de caillots refroidis, madrépores de grenats, ces rougeurs plus sombres encore, dans les coins, rouille des vieux holocaustes. Champ de carnage aux lueurs de crépuscule, moissons de roses écarlates écrasées sous les sabots des sacrificateurs.

Et, sans cesse, des bruits de fontaines jaillissantes, de jets de pourpre, s'écoulant à flots dans les rigoles murmurantes, comme des ruisseaux d'escarboucles et de rubacelles, et ces hommes placides faisant des gestes de mort dans cette atmosphère chaude et empestée, glissant parfois sur la bouillie sanglante, avec l'air de tituber, comme ivres de sang ! Les assommeurs sont pour la plupart Irlandais; on choisit plus volontiers les égorgeurs et les dépeceurs parmi les Slaves, Polonais, Hongrois et les nègres.

Un agent de l'État, vétérinaire gradué, se promène un croc à la main, au milieu de ces débris de carnage. Il pique, à Taide de son croc, les poumons et les foies, et les examine avec soin.

On me montre l'endroit où M. Henri de Régnier, le poète délicat des idylles mélancoliques, des princesses en robe d'hyacinthe, des porteurs de thyrses, des palmes et des licornes, s'est trouvé mal.

Hôte des paysages anciens et romanesques, il n'a pu supporter la vue et surtout l'odeur de cette usine fanatique d'un réalisme si moderne. En pensant à l'hémophobie du cygne exilé dans cette catastrophe, je me répétais — car j'ai la mémoire fidèle ! — ces beaux vers qu'il écrivit pourtant :

J'ai crispé mes doigts robustes à la toison, Et, comme un vendangeur qui fait jaillir Ja sève Des grappes, j*ai serré la gorge des lions Dont la gueule saignait parmi les touffes d'herbes, Et je fus dompteur viril de leurs rébellions, Et j'ai fait de leurs peaux et des griffes acerbes Un bestial trophée à mes épaules nues 1

Quand, à coups de hache, le bœuf a été coupé en deux, il passe, toujours accroché sur des tringles, devant une vingtaine d'ouvriers, qui lui donnent successivement des soins particuliers. Les uns l'inondent d'eau chaude à l'aide de tuyaux, les autres le brossent, le grattent ou l'essuient partout où il reste la moindre trace de sang ou de débris. Quand il arrive au bout de la rangée des aides, il est propre et net et frais comme une chair d'enfant. Un inspecteur timbre les viandes, au passage, sur la rouelle ou la longe, d'un cachet violet, et les compte.

Je m'approche de cette viande, je la touche, elle est chaude encore. Des frissons brefs courent du haut en bas du corps, comme pour chasser d'invisibles mouches.

Mon guide ne comprend pas beaucoup l'intérêt que je peux trouver à demeurer si longtemps dans les salles de tuerie dont Talmosphère est empestée et où nous sommes obligés de relever nos pantalons pour ne pas sortir avec des bottes de pourpre. Déjà nos bottines ont des guêtres vermeilles aux chatoiements couleur prune.

Près des tueries et des égorgeries, sont installés un bureau de médecin et une petite salle étroite avec un lit. Toutes sortes d'instruments de chirurgie et des flacons de pharmacie remplissent des vitrines. Je demande au jeune chirurgien s'il a beaucoup à faire?

— Oh oui I me dit-il. Tous les jours j'ai vingt ou vingt-cinq accidents, principalement des doigts coupés et des coups sur la tête.

De la tuerie, trente-neuf minutes après le coup de massue de l'assommeur, leur toilette complètement terminée, les quartiers de bœuf ont été portés dans les réfrigérateurs, de hautes salles, éclairées à l'électricité, très propres, dont le sol est couvert d'un épais tapis de sciure de bois. A des tringles de fer, des demi-bœufs sont pendus par rangées de cent. Et je compte vingt rangées dans chaque chambre. Cinq glacières pareilles se suivent en enfilade. Je me promène dans ces avenues froides comme des cryptes, garde-manger qui suffiraient à tous les ogres de la terre !

La lumière électrique se joue parmi les couleurs de la chair, de la graisse et de la peau. L'horreur sanglante de la tuerie s'est complètement effacée; le froid des glacières a séché l'albumine, les rouges ne saignent plus. Le rouge, le rose, le bleu dominent,

un rose délicat, des bleus de bleuet, des bleus atténués de pastel, comme Ghéret sait en mettre dans ses merveilleux décors, avec des reflets de perle et d'argent.

Le premier coup de midi a sonné, les bœufs restent à terre, les tueurs jettent leurs couteaux, se rincent les mains dans un seau d'eau rougie, se débarrassent de leurs tabliers de cuir et vont manger...

— De la viande I répond mon guide à ma question.

Ils ne sont pas dégoûtés.

Mes yeux sont fatigués d'avoir vu tant de rouge, et je demande à me reposer un peu.

— Yous en avez assez? me demande enfm, en riant, mon cicérone.

— Gela commence, fis-je pour être sincère. Mais qu'y a-t-il encore à voir?

— Les moutons.

En réalité, après des heures de promenade parmi les chairs pantelantes, un peu blasé sur l'horreur première, mes sens étaient saturés de couleurs violentes, d'odeurs fortes et de cris de bêtes. Je me fis conduire pourtant vers les moutons.

La tuerie est installée dans des salles basses, encombrées, grouillantes; les vapeurs d'eau et les vapeurs de sang y font une atmosphère d'étuve. L'affreuse odeur I L'obsession angoissante des cris incessants de ces bêtes qui pleurent au lieu de hurler devant la mort, de ces bêlements innocents et doux, soudain arrêtés par le coup de couteau planté dans la gorge des victimes, de ces autres moutons qui attendent dans l'anlichambre, ies uns bêlant à fendre

l'âme, les autres, indifférents, la tête penchée vers le sol, cherchant à brouter une herbe imaginaire ! En une minute, comme les porcs, les voilà pris par la patte, hissés vers une tringle, la tête en bas, égorgés, saignés, déshabillés de leur toison. Les petits corps sanglants glissent le long de la tringle, successivement devant une vingtaine d'ouvriers qui les vident, les sectionnent, les nettoient, les grattent.

Les égorgeurs, en pantalons de caoutchouc ruisselants de sang, ont à leur droite une boîte de couteaux luisants qu'ils changent de temps en temps. Au milieu de cette boucherie de cauchemar, un enfant de quinze ans affûte les lardoirs en sifflotant des airs de chansons populaires :Ahf mister Dooley !

Je quitte bien vite cet étouffoir nauséabond où les pas glissent dans les mares de sang, s'embarrassent dans les boyaux, les peaux, les têtes, et je passe à l'embarquement des bêtes dans les wagons frigorifiques*. On a fait la toilette des moutons, on a piqué des bouts de bois aux deux extrémités des côtes pour tenir les corps bien ouverts, et on les a laissés quarante-huit heures dans les chambres réfrigérantes. A présent, voilà ceux qu'on a tués avant-hier qui sortent de la tuerie en glissant sur des tringles qui les amènent au dehors, juste en face d'une voie de chemin de fer encombrée de wagons ouverts. Ils sont enveloppés d'un calicot blanc, transparent, qui laisse apercevoir le rose de la chair fraîche et la nacre de la peau. Arrivant ainsi, dans leur suaire immaculé, le long des hautes tringles en pente, ces pauvres petits cadavres

1. La Société Swift possède 2,500 wagons à elle, pour le transport de ses produits.

innocents et doux ont l'air de cohortes angéliques, de premières communiantes mortes et qu'on embarque pour une éternité meilleure. On les suspend par quatre-vingts dans les grands wagons glacés, côte à côte, toujours enveloppés dans leurs chemises blanches. Puis on ferme les cloisons, on les cadenasse, et les voilà partis pour des centaines et des milliers de kilomètres, dans le froid.

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