‹ En AmériqueChapitre 13 sur 27 · De New- York à la Nouvelle-Orléans · texte numérisé non relu

De New- York à la Nouvelle-Orléans

du père, sont reçus deux fois par semaine au gymnase et à la salle de natation, avec des professeurs à leur disposition.

Phrase courante :

— Connaissez-vous cela en Europe?

Et cela à propos des choses les plus ordinaires. Ce qui finirait par devenir vexant si on n'avait le parti pris d'en sourire.

Le Vol à l'américaine.

Non seulement, comme on le sait, les livres des auteurs français, la musique de nos musiciens sont traduits ici librement, sans contrôle et sans redevance, mais on y débite des éditions en français^ à des prix dérisoires. J'ai acheté un Maupassant en français à vingt-cinq sous le volume. Dumas, Augier, Marcel Prévost, s'y vendent au même prix.

Les « savants » américains n'ont pas plus de pudeur que les mercantis. On me montre un travail d'un a savant » d'ici sur la fermentation des fromages, qui n'est que la traduction cynique d'une communication d'un élève de l'Institut Pasteur.

Où ce pillage éhonté s'arrètera-t-il? Et quand?

On me cite des professeurs de français — qui sont des Allemands — et qui enseignent dans les univer-

2yi?

sites américaines que la littérature française s'arrête à la fin du xviir siècle I

Voici, à propos des professeurs de français en Amérique, un petit tableau dont j'ai recueilli les éléments à Chicago, des mains de M. Maxime Ingres, l'intelligent et dévoué représentant de l'Alliance française dans rOuest :

Enseignement secondaire et supérieur en Amérique.

Établissemeuts.

Étudiants.

Professeurs.

Écoles supérieures publiques

privées ••••

— normales publiques

—. — privées

\ll] ''^'''

Universités et collèges pour hommes.

— — femmes .

— -- mixtes

Dans tous ces établissements environ 1,500 personnes enseignent le français sur lesquelles moins de 10 p. 100 sont de nationalité française!!

Dans les écoles supérieures la moyenne des appointements est de 670,81 dollars par an (3,350 francs) on y arrive jusqu'à 2,500 dollars (12,500 francs).

Dans les universités et collèges la moyenne est d'environ 1,500 dollars (7,500 francs) par an (9 mois). Les postes de 5,000 dollars (25,000 francs) sont rares.

En dehors de l'enseignement des langues, il y a, selon l'avis de M. Ingres, de 15 à 20 p. iOO de professeurs allemands dans ces divers établissements.

Parmi les universités et collèges, 52 établissements donnent ce que nous appelons l'enseignement supérieur et correspondent donc à nos Facultés.

J'ai visité le BoardofTrades de Chicago, c'est-à-dire la Bourse du Commerce. C'est là que se brassent les affaires colossales de grains de l'Ouest. On n'a qu'à se figurer notre Bourse de Paris avec des cris, des hurlements, des barrissements décuples. Ce qui la distingue de la nôtre, c'est naturellement l'organisation : autour de la salle et de la corbeille où s'étalent les échantillons des céréales, une centaine de télégraphistes sont installés devant des appareils et pianotent éperdument pendant des heures, sans s'arrêter une seconde. A chaque appareil correspond un fil direct avec toutes les grandes villes d'Amérique.

Les femmes ont le cocktail f&cile.

En voyant ces jolies filles roses et pudiques sucer — avec quelle désinvolture I — des Martini Cocktail, je pense aux jeunes filles et aux mères françaises que je connais, et à leur effarement si on leur proposait ces mœurs de promenoirs de music-hall.

CHICAGO 30i

Un gentleman de Chicago me dit :

— Les gens de New- York font beaucoup d'embarras. C'est pourtant Delmonico, le restaurateur, qui a appris à tous les millionnaires de New-York les façons de vivre, de manger, de se tenir à table, et les usages de la bonne société européenne. Il n'y a pas là de quoi être fier, ni de se moquer des mœurs simples de rOuest. Les vieilles familles anglaises et françaises de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie et de la Louisiane ont beaucoup moins de morgue que les parvenus yankees d'hier...

J'avais bien entendu parler des « boss >, de ces agents électoraux qui ont monopolisé les suffrages des villes américaines, et qui sont, en réalité, les seuls maîtres de la politique citadine. Tous les postes municipaux leur appartiennent. Les postulants leur versent redevance s'ils veulent obtenir l'emploi qu'ils convoitent. Ces prévarications s'étalent au grand jour. Le « boss » tend à devenir une institution d'Etat. Et croyez qu'il n'y a là aucune exagération.

Celui que j*ai vu s'appelle M. Mac Kenna, conseiller municipal du premier district de Chicago; un tout petit homme maigre et blond, au teint terreux, au linge douteux, à la moustache tombante, et âgé d'une quarantaine d'années. Il tenait depuis quel-

qiies années un bar. Ses affaires ayant prospéré, il s'est agrandi.

En vain j'ai voulu le mettre sur le terrain politique, lui tirer des théories. En chiquant et en crachant, il me répondit :

— La politique, c'est les affaires... C'est ici que se font les élections. On boit chez moi 4,000 litres de bière par jour.

Ses deux bras dessinaient un cercle.

Gomme je voyais de l'eau couler dans une rigole creusée le long du comptoir, où des hommes s'accoudaient devant de grands verres de bière, et qui tenait toute la longueur ,de la salle, je m'informai de son utilité. M. Mac Kenna sourit d'un air satisfait et me dit:

— L'eau qui court enlève les crachats : c'est plus propre ainsi.

À part celle de Boston, qui recèle les fameuses fresques de Puvis de Chavannes, je ne connais pas de plus somptueuse bibliothèque que celle de Chicago. On est même un peu choqué du genre de luxe qui s'étale dans cet asile intellectuel. On comprend, à Boston, les fresques de Puvis de Chavannes — quoiqu'elles soient pour la plupart placées à contre-jour sur les murs du grand escalier, — on verrait avec plaisir, dans cette antichambre de la réflexion, de belles statues et de calmes bas-reliefs, mais ces murs revêtus de marbre, où courent des ornements éblouissants de pierres vertes et dorées incrustées, encadrées de bordures de nacre I les mosaïques des couloirs et

des parquets, tout cela est d'une richesse incontestable, mais déplacée : on s'attend plutôt à trouver, dans ce décor, des piscines, des étuves et des douches. Il y a là pourtant 300,000 volumes, auxquels on atteint par huit ascenseurs, et une salle spéciale pour les jeunes aveugles qui ont à leur disposition toute une bibliothèque traduite à l'usage de leurs doigts.

Le Golf.

Le samedi, après midi, sitôt leur déjeuner pris au club, les riches Ghicagolais, — comme tous les gens riches des grandes villes, — prennent le train et s'en vont vers leurs villas des environs. Une voiture les attend à la petite gare. Ils prennent les rênes euxmêmes, car ils ont tous le goût des chevaux.

Ils ont emmené avec eux leur valet de chambre, et le reste du personnel a pris le train le matin pour tout préparer dans la villa. Ceux qui n'ont pas de villa acceptent l'hospitalité chez un ami, ou au club de l'endroit, où des chambres sont toujours réservées pour des visiteurs imprévus.

Ce qui domine, dans la campagne chicagolaise, ce sont les clubs de golf. On compte trente-cinq clubs de golf autour de Chicago 1 Depuis neuf ans, on a dépensé en Amérique près de vingt millions de dollars (100 millions de francs) pour l'installation de clubs de golf à la campagne.

C'est à Wheaton, où je fus l'hôte de Thomme exquis, du gentleman accompli dont j'ai déjà parlé, M. James Deering, que je fis la connaissance du jeu de golf, et

que, même, je gagnai ma première partie, grâce, j'en suis bien sûr, à la courtoise complaisance de mon hôte et de ses amis.

La journée de dimanche que je passai là reste l'un des souvenirs les plus charmants que je rapporte de mon long voyage. On s'était levé à neuf heures pour le premier déjeuner, et, le cerveau encore un peu embarbouillé par le v^^hisky de la veille au soir, on avait lu tant bien que mal les journaux qui venaient d'arriver. Puis, à 10 heures, par cette tiède journée de mai, nous étions dehors au bord d'une prairie vallonnée de quatre-vingt-un hectares de superficie et de près de six kilomètres de long.

La grande prairie s'étend devant le Club, verte et luisante, émaillée de fleurs, sous le soleil doux et le bleu du ciel. L'horizon lointain est borné par des rangées d'arbres. Nous avons chacun un boy qui nous suit avec les gaines renfermant les clubs du jeu. Nous sommes divisés par couples : le joueur, les manches relevées, et la joueuse en jupe courte. Il se trouve que toutes les joueuses sont jolies. Bientôt, les couples s'égaillent à travers la prairie, à la recherche de leurs balles. On s'en va deux par deux, à pas lents, son club à la main, en fredonnant, en devisant gaiement, et même, grâce à la douceur du ciel, à la caresse parfumée de l'air, à l'état d'équilibre heureux et salubre où l'on se sent, presque affectueusement. Sur le vert de l'herbe, se détachent de loin en loin les chemises et les corsages blancs, bleus, rouges, les chapeaux de toile, de paille, les casquettes de l'équipe.

Je fis ainsi dans ma journée une dizaine de kilomètres, sans fatigue et, pour ainsi dire, sans m'en aper-

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cevoir. Exquise sensation de plénitude, de liberté, de calme, de vie heureuse, que rien ne vient troubler : pas de passions politiques, le sentiment de la prospérité générale, la sécurité.

Si l'on ne rencontrait que de tels compagnons, ei les paysages où s'encadre la vie quotidienne étaieni aussi purs, aussi clairs, si toute la combativité pou vait ne s'épuiser qu'en ce sport délicieux, hygiénique inoffensif et commode, la vie en Amérique serait non seulement possible, mais désirable et exquise. Disons-nous qu'un jour viendra où, grâce à ces âpres Américains lutteurs, ambitieux et avides, les machines travaillant pour nous, tout le travail humain se bornant à quelques heures d'un labeur facile, chacun pourra mener une existence pareille à celle-ci I

PULLMANN.

Le village de Pullmann se trouve à une demi-heure de chemin de fer de Chicago. J'y suis allé. J'ai tout visité, naturellement : les ateliers, les bureaux et les maisons.

Les ateliers sont immenses, comme on peut le supposer; tous reliés par des voies de chemin de fer très larges (10 mètres) qui servent à transporter sur des chariots les wagons en construction, qui passent de la menuiserie à la forgerie, à la serrurerie, au montage, au vernissage, au capitonnage.

Les machines-outils, comme partout, régnent en maîtresses absolues. Comme tous les wagons Pullman sont bâtis sur le même modèle, on a inventé des

machines spéciales qui scient, rabotent, découpent une quinzaine de planches d'un seul coup. En un clin d'œil d'énormes pièces de bois de douze mètres de long sont travaillées par un seul ouvrier sur les quatre faces. J'ai noté aussi, dans les ateliers de menuiserie, des machines à aspirer les copeaux, pour éviter le déblayage et Tencombrement du sol.

Je me suis amusé, à l'ébénisterie, aux procédés employés pour le marquetage des bois de luxe qui servent aux wagons Pullmann. Les dessins qui ornent les frises de ces wagons étant tous pareils, on découpe les ornements par milliers à la machine; les petits morceaux de rosaces, de fleurs, sont de différentes couleurs. Pour les teinter durablement, des enfants les déposent dans le sable brûlant plus ou moins longtemps, selon le ton clair ou foncé qu'on veut leur donner. Puis ils passent aux mosaïstes qui les insèrent dans les fines lames d'acajou où leur place est mathématiquement disposée. Tout cela se fait avec une rapidité extrême. Au vernissage, au capitonnage, je n'ai rien remarqué de bien pittoresque.

L'histoire de cette industrie est tout entière dans les chiffres de sa prospérité colossale qui méritent d'être retenus.

C'est en 1865 que M. Pullmann construisit son premier wagon-dormitorie, qu'il appela : « The Pioneer », et qui coûta 90,000 francs. On y payait 2 dollars la place. Bientôt toutes les compagnies de chemins de fer adoptèrent le type du nouveau car, et la fortune de Pullmann commença. En 1867, le capital de la société qu'il avait fondée n'était que de 5 millions de francs ; il est aujourd'hui de 374- millions !

Jusque-là les ateliers de construction se trouvaient

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disséminés à Saint-Louis, à Détroit, à Elmira, à Wilmington. En 1884, M. Pullmann se décida à créer un grand centre industriel où seraient réunies les différentes branches de l'industrie. Chicago, en raison de sa position au centre du système des voies ferrées, eut ses préférences. Il acheta donc à 14 milles de la ville 3,500 acres de terrain et une cité nouvelle fut bâtie sur une superficie de 2 milles de longueur du nord au sud et d'un demi-mille de largeur. Il y fit construire des maisons ouvrières salubres et attrayantes dont les loyers varient de 4 à 50 dollars par mois ; elles furent bâties de brique rouge, munies d'eau, de gaz, de tout le confortable désirable. La ville bien éclairée, bien pavée, coupée de larges avenues, semée de places et de squares verdoyants, ombragée d'arbres et de jardins publics, fut pourvue d'une eau saine et abondante et d'un système d'égouts établi d'après les derniers perlectionnements scientifiques. Un marché s'éleva dans l'un des plus beaux squares de la ville, ainsi que des églises, une école, une bibliothèque contenant 8,000 livres, un théâtre, une banque.

Pullman fat bientôt peuplée de 12,000 habitants, tous excellents ouvriers grâce à une sélection sérieuse faite par les chefs d'industrie. Ces ouvriers possèdent actuellement plus de 500,000 dollars déposés dans les banques de la ville, et 600 d'entre eux ont consacré leurs épargnes à l'achat d'une maison dans le voisinage.

La compagnie, désireuse d'assurer le bien-être de ses ouvriers, n'a pas établi de ces magasins où les salariés sont obligés de s'approvisionner. Aucun contrôle n'est exercé sur eux, ils peuvent acheter où ils

veulent. Et l'élévation des salaires, qui permet à l'ouvrier de dépenser plus que l'ouvrier ordinaire, a fait naître parmi les commerçants une concurrence active dont la conséquence est une diminution du prix d'achat pour le travailleur.

Les usines Pullmann renfermaient ces dernières années 1,100 machines. On y construit des wagons de tout genre et les usines peuvent fournir chaque semaine 6 sleeping-cars, 12 v^agons de voyageurs et 300 de marchandises.

50,000 tonnes de charbon sont employées annuellement, 100,000 tonnes de fer et 50,000,^000 de pieds cubes de bois de charpente.

Le nombre de voyageurs transportés par les Pullmann pendant l'année 1902 a été de 10,753,643.

La valeur des produits manufacturés pour la construction des cars de la Compagnie s'éleva cette même année à 19 millions et demi de dollars, celui des revenus à 316 millions de dollars.

Le nombre moyen des salariés de la compagnie dans le village de Pullmann, fut en 1902 de 7,098 et les gages payés 26 millions de francs, ce qui fait une moyenne de 3,200 francs pour chaque personne employée.

Le nombre total des personnes employées par la compagnie dans les diverses sections industrielles était de 19,103 et les salaires payés, durant l'année, de 54 millions de francs.

En sortant de ces usines colossales où l'on m'expliquait que le machinisme est sans cesse en transfor-

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mation et en progrès, où la production augmente constamment en rapidité et en qualité, je ne pouvais m'empêcher de penser à la mentalité de nos ouvriers français, de nos contremaîtres, de nos ingénieurs et de nos patrons.

Le patron français est hanté par l'idée de réconomie immédiate, la non-dépense, la diminution de ses frais généraux. L'ingénieur flatte sa manie et obéit. Le contremaître et l'ouvrier, eux, sont surtout rétrogrades. Un petit typographe de province, par exemple, n'admettra pas qu'il puisse y avoir ailleurs de meilleure machine que la sienne, ou plutôt il n'admet pas qu'on puisse faire marcher chez lui d'autre machine que celle dont il s'est toujours servi. On lui cite des preuves de concurrents plus avisés qui ont une machine perfectionnée. Il y consent, pour les autres, mais, lui, avec ses vieux engins, il fera toujours mieux que les autres avec les nouveaux.

Et voilà comment le Français, habitué depuis des siècles à s'entendre appeler le premier peuple de l'univers, finit au xx* siècle, à être dépassé par tous les autres peuples, dans un domaine où il fut, en effet, le maître.

UN HOMME EXTRAORDINATRE

Un fumiste de haute marque. — Dowie, prophète millionnaire, guérisseur et chef d'Église. — Zion City. — Une ville de 10,000 dupes. — Biographie de l'apôtre. — Entretiens du fumiste et du Sauveur. — Sa force de travail. — Ses études.

— Les trois incarnations d'ÉIie. — Le truc du guérisseur.

— L'imposition des mains. — Le Guérit-tout. — Guerre aux médecins. — La dîme. — Articles de foi. — Comment on devient prophète. — Le guérisseur puni. — Mort de sa fille. — Fondation d'une ville. — Un homme d'affaires. — Création d'usines. — Mise en scène grandiose. — Impudent cabotinage. — Suis-je Élie ? — La foi qui sauve. — L'Evangile à Taméricaine. — La pauvreté est une malédiction. — La machine à prier. — Téléphone et phonographe pour prières. — La faillite-réclame.

Je vais vous parler de Dowie.

Et j'avoue que j'arrive ici au maximum de la stupeur.

Savoir qu'un pareil homme puisse et ose exister au vingtième siècle, mais surtout qu'il soit possible de trouver en Amérique, dans la ville la plus mercantile, la plus positive des États-Unis, à Chicago,

une foule de 10,000 êtres humains asservis, domptés, subjugués par l'inscrutable audace de cet homme, voilà qui dépasse, je crois, les bornes de notre compréhension européenne.

On va voir si j'exagère.

En deux mots, voici ce qu'est Dowie.

C'est le chef et l'inventeur d'une secte dissidente des États-Unis, qu'il appelle l'Église de Sion.

Ayant commencé son sacerdoce sans le sou, il est aujourd'hui follement millionnaire.

D'abord simple prédicateur humain, il est devenu le prophète Elie, et il guérit et il tue les malades par la simple imposition des mains.

De simple citoyen, le voilà passé fondateur de ville ! 11 y a trois ans il a acheté sur les bords du lac Michigan plus de 3,000 hectares de terrain, et y a établi Zion City, dont il est le propriétaire, et où Tout suivi 10,000 fidèles hallucinés qu'il exploite, trompe et spolie !

Voilà, en deux traits, le phénomène.

Mais ce qu'il faut connaître c'est l'histoire de cet apôtre du banquisme, de ce génial tricheur, de cet impudent captateur de la crédulité humaine qui a choisi, comme centre de ses méfaits, le pays le plus pratique, le plus positif que la civilisation ait encore produit.

Je vais vous la dire, parce que je ne crois pas qu'elle ait sa pareille au monde.

Son portrait physique, d'abord.

Ce nouveau messie a aujourd'hui cinquantesept ans. C'est un petit homme assez corpulent; il est tout chauve, mais sa figure, aux pommettes saillantes, est encadrée d'une longue barbe blanche

d'apôtre qui monte jusqu'à ses yeux, petits, perçants, fascinateurs, où se lisent son instinct de domination et une roublardise de paysan madré. Sa voix est forte et claire, sa parole colorée, toute parsemée de métaphores et d'images bibliques, souvent aussi, à l'imitation des prophètes, d'injures et de grossièretés. Sa force physique et son activité mentale sont également extraordinaires. Il travaille vingt ou vingtquatre heures de suite et se compare volontiers à un nouveau saint Paul.

Dowie n'est connu en Amérique que depuis 1888. Né à Edimbourg en 1847, il y vécut jusqu'à l'âge de treize ans. En 1860 ses parents quittèrent l'Ecosse pour se fixer en Australie, à Adélaïde, où pendant sept ans le jeune homme fut employé dans une maison de commerce. Sa remarquable aptitude pour les aflaires et le grand intérêt qu'il portait aux questions religieuses se révélèrent alors. « Dès l'âge de seize ans, dit textuellement Dowie à ses disciples, le Sauveur était déjà pour moi un ami intime et, depuis mon enfance, nous avons continué de nous entretenir et de discourir sur toutes choses. » A vingt ans, en 1867, Dowie revint à Edimbourg, où pendant cinq ans, il suivit les cours de l'Université de théologie.

Sorti de l'Université avec le grade de docteur en théologie, il retourna à Adélaïde en 1872. La même année, il recevait l'ordination et commençait à se mêler avec passion à toutes les polémiques religieuses. Déjà aussi il avait affaire avec la justice. Dowie n'aime pas à se souvenir de cette période de sa vie, et quand on lui en parle, il répond : « On raconte que je n'ai jamais rien fait de bien en Australie. Eh bieni sir Henry Parks, alors premier mi-

nistre de la Nouvelle-Galles du Sud, m'a offert le portefeuille de rinslruction publique ».

Dowie ne fut pas ministre..., et, en 1878, déjà connu dans toute l'Australie, il annonçait son intention de se consacrer pour son propre compte à rœuvre d'évangélisation commencée par lui. Un jour que Dowie avait prêché avec enthousiasme sur la nécessité de réédifier le royaume de Dieu, Tun de ses fervents admirateurs lui dit : c Ne serait-ce pas vous, Élie le Réformateur? » Dowie, surpris, protesta d'abord énergiquement, mais l'idée fit son chemin dans sa cervelle, et peu à peu il se persuada que Dieu l'avait envoyé sur la terre pour préparer la seconde venue du Christ.

Lui-même prit soin d'expliquer plus tard l'origine de sa mission dans une déclaration fameuse faite, en 1901, à l'Auditorium de Chicago. Ce jour-là, Dowie se présenta à son peuple comme une troisième incarnation du prophète Élie. Le premier prophète, celui qui était monté au ciel dans un char de feu et qu'il appelle Elijah the Destroyer (Elie le destructeur) avait réapparu sur la terre une seconde fois en la personne de saint Jean-Baptiste, Elijah the Precursor (Elie le précurseur). Quant à lui, Dowie, il est la troisième incarnation d'Élie : Élie le restaurateur (Elijah the Restorer).

Une telle affirmation devait-elle suffire à frapper les imaginations naïves et crédules? Dowie eut des craintes et chercha dans les Évangiles un texte qui, bien interprété, favoriserait ses vues ambitieuses. Il le trouva dans un passage du chapitre 16 de l'Évangile de saint Marc •

€ Enfin il (Jésus) se montra aux onze apôtres,

du DE SAN FRANCISCO AU CANADA

comme ils étaient à table, et il leur dit : Allez-vousen par tout le monde et prêchez l'Evangile à toute créature humaine.

« Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné.

« Et voici les miracles qui accompagneront ceux qui l'auront cru : Ils chasseront les démons en mon nom; ils parleront de nouvelles langues; ils chasseseront les serpents; quand ils auront bu quelque breuvage mortel, il ne leur fera pas de mal; ils imposeront les mains aux malades et ils seront guéris. »

Dowie avait trouvé sa voie. Très renseigné sur les phénomènes de psycho-physiologie, doué d'une grande force de suggestion, soutenu d*autre part par l'autorité du Nouveau Testament, il entreprit de c( guérir par la foi ». Il réunit dans sa bibliothèque tous les livres qui attaquaient la médecine et les médecins, se mit en rapport avec des croyants fervents à cette influence divine et créa « l'Association de la guérison par la Foi ». Dowie avait commencé par guérir sa femme de la migraine, mais bientôt les cures devinrent merveilleuses, et il prouvait l'efficacité de l'intervention divine par la guérison rapide des tumeurs et de l'hydropisie, des névralgies, de la goutte, des rhumatismes, etc.

L'affaire, admirablement lancée, donna le branle à un mouvement religieux qui se répandit sur toute l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Puis, Dowie décida de visiter l'Angleterre, et résolut de faire de Londres le centre d'une église qui rayonnerait sur toutes les colonies anglaises. Mais il découvrit, dans un voyage en Amérique, le peuple désigné pour comprendre la « nouvelle parole ».

UN HOMiME EXTRAORDINAIRE 315

Donc, en 4889, Dowie débarquait à San Francisco, en compagnie de sa femme et de ses deux enfants. C'est ici qu'il faut le suivre pour juger de ses audacieuses initiatives et de la folle crédulité de ses adeptes. Tout d'abord ses efforts furent infructueux. San Francisco resta impassible aux prédications enflammées du prophète, Diego, Oakland, Los Angeles et Portland ne lui firent pas davantage l'honneur de l'écouter. La ville élue fut Chicago, où le prophète et sa famille arrivèrent en 4890.

C'est dans un faubourg, à Western Spring, que Dowie commença à « lutter contre le péché de Chicago » (to fight sin). Il n'était connu alors que d'une poignée de fidèles et de quelques reporters. Mais les récits de ses foudroyantes allocutions furent pour lui la meilleure des réclames, et Dowie sut Texploiter d'une façon merveilleuse.

Le nombre des adeptes grandit bien vite, et le premier souci du prophète fut de les convaincre de l'obligaticn d'obéir aux ordres de Dieu en lui payant la dîme, c'est-à-dire, comme chez les Mormons, la dixième partie de leurs revenus et de leurs gains. L'année suivante, il s'installait à Evanston, dans la banlieue nord, et y restait jusqu'au printemps de l'Exposition. Alors le prophète loua une maison près de Midway (c'était la rue du Caire de l'Exposition de Chicago), et il construisit son premier temple, le Sion Tabernacle nM . Ce fut, bien entendu, une des attractions secondaires de l'Exposition. Mais le nom de Dowie commençait à se répandre, les journaux l'attaquaient, et lui répondait par des sermons semés d'injures et d'invectives pittoresques. Les conversions augmentèrent pourtant, et l'on bâtit deux autres

leniples : les Sion Tabernacle n°* 2 et 3. « La leciame rapporte », disait Dowie (It pays to advertise). Les guérisons se faisaient aussi nombreuses que les conversions. Chaque semaine, des milliers de personnes envahissaient le Tabernacle et demandaient leur guérison au prophète. Des pèlerins qui arrivaient avec des béquilles s'en retournaient sur leurs pieds, des paralytiques que l'on amenait sur des matelas repartaient allègrement avec. Dowie créa alors l'Église catholique chrétienne de Sion, dont il se déclara l'administrateur général. Le Tabernacle devenant trop petit, il loua le Music-Hall, puis le grand Auditorium de Chicago, et on y fit le service du dimanche d'octobre 1895 à avril 1896. Alors Dowie acheta l'église Saint-Paul (1896), qui devint le lieu de réunion des fidèles.

Le moment était venu pour lui d'exposer sa doctrine d'une façon éclatante. Il le fit dans les deux conférences générales du 22 janvier et du 5 février

— Je n'ai jamais eu l'intention, déclarait le « prophète-financier », de créer une de ces organisations insignifiantes qui divisent la chrétienté. J'ai senti que je pouvais ramener l'Église à sa simplicité primitive, telle qu'elle était au temps du Christ et des apôtres. Voici notre Credo :

!• Nous reconnaissons comme règle de notre foi et de nos pratiques, l'infaillible et suffisante inspiration des Saintes Écritures ;

2" Aucune personne ne peut faire partie de notre Église, si elle ne s'est repentie et si elle ne croit pas à la rédemption par le Christ;

3" Chacun doit être capable de déclarer qu'au fond de son

cœur il s'est repenti en toute sincérité, qu'il croit vraiment en Dieu, et qu'il possède en quelque sorte le témoignage de l'Esprit-Saiiit;

4° Que toute autre question n'est qu'une affaire d'opinion qui n'attaque en rien l'unité de l'Église.

Quant à la discipline, elle interdit les théâtres, brasseries, pharmacies, le tabac, les médecins et les chirurgiens, les maisons mal famées, les concerts et la danse. L'élevage du porc et la vente de sa chair immonde que Dieu a formellement interdit de manger, sont absolument prohibés comme cause directe du cancer, des scrofules, du choléra, delatuberculose, des rhumatismes, etc. L'Église, comme je l'ai dit plus haut, impose le paiement exact de la dîme, sans laquelle toute grâce divine est refusée. Elle est la « nourriture de Dieu », et le prophète le rappelle souvent à son peuple : « Écoutez, frères, leur dit-il dans ses fréquentes exhortations, travaillez et gagnez autant que vous le pouvez. Si vous pouvez gagner mille dollars ou cent mille dollars, faites-le. Épargnez, mais donnez à Dieu et à son Église, largement, à profusion. Développez votre commerce ôt votre industrie, mais, au nom de Dieu, donnez tout ce que vous pouvez. Amen ! »

J'imagine une assemblée de paysans normands ou picards à qui le prêtre d'une nouvelle religion viendrait tenir un discours pareil. Voyez-vous leurs yeux malins briller d'ironie, et les entendez-vous ricaner?

Mais nous sommes à Chicago. Et voilà qui, donne à réfléchir.

Ce n'est pas tout.

L'Eglise exige égalemeat que les fidèles coopèrent à toutes les affaires financières. Et Dowie le premier donne l'exemple à son peuple! s Je fais de mon ministère une affaire commerciale, car Dieu lui-même se retrouve dans tous les genres d'affaires, il participe au commerce des grains puisqu'il fournit le blé; à l'horticulture, puisqu'il fournit des fleurs magnifiques. Il s'occupe du commerce des poissons et son marché merveilleux est le vaste Océan; de celui des volailles et de la viande puisqu'il crée les oiseaux et toutes sortes de bêtes. Il dirige même Findustrie électrique et, quand les éclairs traversent le ciel, quelle merveilleuse expérience de pyrotechnie pour les mortels! »

L'Église est gouvernée par l'administrateur général Dowie, assisté de 4 administrateurs; par 46 aînés ayant à leur tête 2 présidents, 18 évangélistes, 39 diacres, 12 diaconesses et un bataillon de septantes qui, deux par deux, vont de maison en maison prêcher et recruter des adeptes.

En 4895, le nombre de ces adeptes à Chicago se montait à 5,000 environ. L'Église était en pleine prospérité. Dowie créait coup sur coup des collèges et des institutions chaiitables, des journaux et des revues périodiques, telles que le Soleil du matins VÊtoile du soir et surtout les Feuilles de guérisoUj son grand organe de propagande. Des maisons de publicité furent installées à Londres et en Australie. La Banque de Sion fut créée et Dowie en devint le directeur et le propriétaire.

Elle avait bien ses actionnaires, mais des actionnaires qui ne s'occupaient pas de l'administration, et quand Dowie voulait de l'argent, il pouvait vendre autant d'actions qu'il trouvait d'acheteurs. En 1896,

grâce aux capitaux amassés, il fondait la c Maison de Sion », sorte d'immense hôtel situé sur le plus beau des boulevards de Chicago, au coin de Michigan Avenue et de la 42' Rue, que je vois tous les jours en sortant de l'hôtel. Des prospectus furent lancés dans toute l'Amérique qui vantaient le confort de la « Maison chrétienne de Tempérance et de Guérison divine » : hôtel de premier ordre, à l'épreuve du feu, eau chaude et froide, bains de porcelaine dans presque toutes les chambres, ascenseurs, assemblées spéciales pour les guérisons trois fois par semaine; défense de boire de l'alcool et de fumer, défense d'introduire dans l'hôtel les poisons des médecins, excellente table, cuisine de premier ordre, service parfait!

La maison de Sion renfermait également les locaux de l'administration générale. Les bureaux de correspondance, finances, dîmes, audience, etc., y étaient installés. Les Aînés, les Évangélistes et leur famille y habitaient, ainsi que le Prophète.

En même temps que Dowie fondait cette vaste institution, il travaillait à la propagation de sa doctrine. Oakiand, Melbourne, Tokio, Shanghaï étaient ses principaux objectifs, mais les évangélistes se répandaient aussi dans les États de l'Amérique, dans la Chine, le Japon, la Corée, l'Hindoustan. Il envoyait des représentants en Afrique, au Caire, dans le Transvaal, le Natal et l'État d'Orange. L'Europe fut à son tour évangélisée.

Le succès de Dowie n'était pas exempt de troubles et d'incidents.

Il y a trois ans, sa fille mourut. Agée de vingtdeux ans, elle suivait les cours de l'Université de Chicago. Tous les matins, elle se frisait en se servant d'une

iampe à alcool. Un jour, un coup de vent lança son peignoir sur la lampe; ses habits prirent feu, elle eut plus de la moitié du corps brûlé. Dowie, pour la première fois, dit-on, laissa entrer des drogues chez lui. La jeune fille mourut deux jours après.

Les ennemis de Dowie et même ses disciples s'étonnèrent qu'il n'eût pas pu sauver sa fille. Il leur répondit qu'il lui avait toujours défendu de se servir d'alcool, et que sa désobéissance l'avait perdue. Il prouva, d'ailleurs, que son enfant, avant de mourir, avait témoigné de sa faute et s'en était repentie.

Gomme on le verra, les dévots du fallacieux charlatan ne furent point découragés par cette billevesée.

Un jour qu'il devait faire, à Chicago, une conférence sur « les Docteurs, les Démons et les Drogues », trois cents étudiants en médecine envahirent la salle, munis de produits chimiques d'odeur nauséabonde, de pierres et de chats morts. Dowie dut se retirer, escorté par la police. Pour se défendre, il créa un corps de solides gaillards, « les gardes de Sion », qui l'escortaient partout où il allait. Mais les troubles continuèrent.

Chassé du faubourg Sud de Chicago, injurié, lapidé, arrêté, Dowie réussit toujours à se disculper et à confondre même ceux qui l'attaquaient. On le considérait alors non seulement comme une curiosité, mais comme un danger public. Les Églises, la police. le bureau d'hygiène, à la suite de ses campagnes contre la vaccine, les médecins syndiqués, tous essayèrent de le supprimer et ne réussirent qu'à le faire connaître davantage. C'était un mal qu'il fallait tolérer. En 1895, l'année de la grande persécution,

Dowie avait été arrêté plus de cent fois I Pendant les années suivantes, il ne le fut que rarement.

Pourtant, il songeait à quitter Chicago et méditait le plan le plus hardi qu'un spéculateur puisse rêver.

Ici commença la deuxième partie de son audacieuse odyssée. De nouveau il fit appel à la générosité des fidèles et réunit assez d'argent pour acheter 7,628 acres, environ 3,086 hectares, d'excellentes terres, sur les bords du lac Michigan, à 67 kilomètres de Chicago. Le terrain lui coûta plus de 7 millions de francs. Il le divisa en lots qu'il afferma. Ces lots furent loués pour mille ans, Dowie se réservant le droit de résilier le bail à n'importe quel moment et de payer au locataire expulsé, sans que celui-ci ait aucun recours, la somme qu'il lui plairait. Le locataire s'engageait, en plus, à obéir à Dowie et à tous les règlements de Sion. Cinq mille de ses adeptes acceptèrent ce contrat paradoxal, le suivirent, et l'on se mit à l'œuvre pour créer la nouvelle ville. Le plan en fut tracé suivant des formes géométriques régulières. Les rues larges de 18 à 4-5 mètres, les boulevards, de 90 mètres, aboutissaient au centre de la ville où s'élevait le temple. Les rues, dirigées de l'Est à l'Ouest, furent désignées par des numéros d'ordre. Celles du Sud au Nord reçurent des appellations bibliques et, partant d'Aaron Street, on arrivait à Zabulon Avenue, en passant par Abraham, Jacob et Moïse Street.

En juillet 4901, les portes de Sion furent ouvertes. En mars 1902, la cité organisée était incorporée à l'État de rillinois.

On se demandait à Chicago comment les habitants de Sion City pourraient vivre, puisqu'il ne s'y trouvait

aucune autre industrie que celle de Teffronté bonneleur dont la force extractive tenait du prodige. L'ingéniosité de Dowie y pourvut. Sa femme était apparentée à la famille Stevenson, grands fabricants de dentelles de Nottingham (Angleterre). Dowie décida que la principale industrie de Sion serait celle de la dentelle à la machine. Il partit pour l'Angleterre, ramena son beau-frère Stevenson, acheta là-bas des métiers perfectionnés, engagea des ouvriers habiles pour enseigner aux Sionistes l'art de la dentelle; et l'on construisit une immense fabrique pour recevoir machines et ouvriers. Les dowistes apprirent donc l'industrie nouvelle. Mais les deux beaux-frères se brouillèrent. Dowie, comme toujours, voulait être le seul maître. Il y eut un procès, Stevenson gagna. Dowie lui donna près d'un million, mais garda son usine et resta le seul maître.

Un peu plus tard, il créa une fabrique de bonbons {Candy faclùry)^ plus prospère que celle des dentelles. Les Américains font en effet une grande consommation de bonbons, ceux qui ne mâchent pas de gomme croquent des sucreries. La fabrique de Dowie fournit tous les marchands en gros de Chicago.

Tandis que Dowie encourageait son peuple à fabriquer des dentelles et des bonbons et à cultiver du céleri, lui continuait son rôle d'apôtre.

En juin 1902 avait lieu l'inauguration du grand « Hospice d'Élie ». Cet hospice n'était qu'une sorte d'hôtel de cent dix mètres de façade, possédant tout le confortable moderne et assez grand pour recevoir 1,000 convives par repas. Tous les matins, Dowie y réunissait ses pensionnaires malades pour prier avec eux et les guérir ensuite. Chaque semaine,

il prélevait le prix de la pension et recevait son « denier de saint Pierre » sous forme d'argent comptant, de chèques — pourvu, disait-il, que ces dons fussent libres et considérés par les donateurs comme le tribut de reconnaissance d'un peuple à son Sauveur.

On se figure avec peine un tel entraînement et une telle crédulité, lorsqu'on songe aux procédés de charlatanisme vulgaire employés par Dowie. Il annonçait les services religieux dans les journaux ou par des prospectus ainsi rédigés : a Le Révérend John Alex. Dowie, administrateur général de l'Église catholique chrétienne de Sion, dirigera en personne des Réunions de guérison divine dans le Tabernacle de Siloh, Sion-Gity, tous les mardis dans l'aprèsmidi. — Enseignement sur la guérison divine par la foi en Jésus. — Prière avec les malades et imposition des mains de deux à quatre heures. Train spécial. Aller et retour, i fr. 50. Délicieux voyage de 84^ milles. Le service commencera par une procession du chœur habillé de blanc. Tous sont bienvenus. Sièges gratuits. Offrandes libres ».

Le service religieux se faisait au milieu d'une mise en scène grandiose que l'on essayait de rendre impressionnante. Une procession, composée d'un chœur de 500 à 700 enfants vêLus d'amples robes blanches, se formait dans le vestibule de l'Auditorium et s'avançait peu à peu en descendant les gradins pour arriver jusqu'à la scène. Là ils commençaient à chanter, accompagnés par les sons graves de l'orgue. Les diacres, également vêtus de longues robes, suivaient le chœur. Enfin, à pas lents, le crâne chauve, sa longue barbe vénérable couvrant sa poitrine, Tair inspiré, l'œil magnétique, ce pyramidal et anachro-

nique escamoteur de maladies apparaissait devant les gobe-mouches hallucinés. Alors on chantait le Te Beum, puis le prophète commençait son discours.

Il faisait de la Bible de longs et ennuyeux commentaires; mais quand il parlait d'affaires (business), tout changeait : il devenait éloquent, spirituel, sarcastique. Il parlait de ses persécuteurs, les invectivait en termes souvent grossiers, ne craignant pas d'employer le bas argot du peuple. Deux épithètes revenaient fréquemment dans ses discours, celles de pork-eaters (mangeurs de porc) et stinky (puant), qu'il considérait comme les pires injures. Quand il sentait l'attention faiblir, sa parole s'échauffait, accompagnée de grands gestes; il tonnait, interpellait et, s'adressant à son auditoire, s'écriait de temps en temps, en lançant sur la foule ingénue son regard fascinateur :

— Croyez-vous en moi? Suis-je Élie?

Et il insistait frénétiquement :

— Suis-je bien Élie?

Et l'auditoire extravagant, entraîné par les suppôts de l'apôtre illusoire, de crier : c Oui, oui, tu es Élie! tu es bien Élie! »

Pour bien juger de cela, il faut penser qu'il y avait là de quatre à cinq mille personnes.

Si l'on demande à Dowie comment il ose prétendre qu'il guérit par sa seule volonté, il répond qu'il ne guérit que par la foi du malade :

€ Le Christ l'a dit :

— Ayez la foi, et vous serez sauvé I »

Et il explique l'origine de toute maladie :

— La maladie, dit-il, est un mal, et ne peut venir

de Dieu. — La maladie et la mort viennent dans ce monde par le péché.

« Dieu nous donne la vie, le pain et le vin.

« Dieu ne voudrait pas nous donner des maladies impures quand nous lui demandons sa bénédiction.

« Dieu n'est jamais cruel envers ses enfants, n

De même pour la misère :

— Ceux qui enseignent que la pauvreté est une bonne chose ont tort, car nous savons tous que ce n'est pas une bonne chose.

« La pauvreté est une malédiction.

« La preuve, c'est que Dieu a béni le travail du peuple de Sion î »

Cette logique paraît suffire aux Américains.

Ils se montrent également très frappés de l'utilisation qu'il sait faire des dernières découvertes de la science.

Ainsi Dowie possède une machine à prier. Quand il reçoit une demande de prière pour un malade, il met cette demande dans la machine qui imprime ceci par exemple : « Prié pour monsieur X, le 5 janvier, à 10 heures du matin. John A. Dowie. » Si, par hasard, le malade va mieux, Dowie tient là une preuve que le miracle s'est accompli par lui. Quand on lui envoie d'une ville étrangère une demande de prière pour une femme malade, il appelle le mari ou la femme ellemême au téléphone. Alors il prie devant le récepteur de façon à ce que l'effet de ses paroles puisse être senti au bout du fil. 11 guérit également par câbles, par télégrammes. Dans ses moments de loisir, il prêche et prie devant un phonographe perfectionné par lui, si bien que ses disciples d'Australie peuvent

rcnlendre officier en achetant les rouleaux du phonographe qu'il leur vend très cher.

Il répand sa photographie partout, dans les revues, les journaux, les brochures. Il donne à tout ce qu'il fait un grand caractère d'ostentation ; sa demeure est un vrai palais. Il conduit lui-même de magnifiques chevaux et n'a de sympathie que pour a le noble coursier ». Les mules et les mulets sont bannis de Sion- City, et Ton conte qu'un plombier qui travaillait dernièrement dans la ville se vit impitoyablement chassé parce qu'il avait un mulet à sa voiture.

Ayant épuisé tous les moyens de réclame, Dowie, au printemps de 1903, voulut frapper de nouveau l'opinion par une entreprise éclatante. Il déclara tout haut son intention d'envahir New-York en automne. Une armée de 3,000 dowistes, dans dix trains spéciaux, fut en effet dirigée sur cette ville, et pendant quinze jours, de grands meetings eurent lieu au Madison Square Garden et au Carnegie Hall. Cette invasion coûta à Dowie plus d'un million et demi, le gêna, prétendit-il, dans ses affaires et ne lui rapporta que les sarcasmes des reporters de New-York.

Mais un homme d'affaires aussi avisé ne se laisse pas embarrasser pour si peu. Dowie désirait surtout que l'on continuât à parler de lui, et l'histoire récente de sa faillite fut sa dernière grande réclame.

En novembre 1903, les journaux de Chicago annonçaient la ruine prochaine deSion. Selon les reporters, la population quittait la ville, les fabriques se fermaient, les dettes abondaient, bref les adeptes perdaient leur foi. Dans quelques mois, quelques semaines même, la cité nouvelle aurait vécu !

Dowie laissait dire. La réclame augmentait. Plu-

UN HOiMME EXTRAORDINAIRE 327

sieurs créanciers l'attaquèrent. Il fit mine de ne pouvoir les payer. Le bruit décupla... Le but du thaumaturge était atteint. Il laissa les tribunaux déclarer sa faillite, nommer des syndics. 11 les regarda venir, sûr de lui, le sourire aux lèvres. L'un d'eux s'étant assis sans façon dans un fauteuil, il le fit se lever et s'asseoir sur une chaise qu'il lui désigna, et s'assit lui-même dans le fauteuil. Sion-City était pleine de reporters affamés de nouvelles qu'ils télégraphiaient à tous les journaux des Etats-Unis.

— Combien de millions de réclame m'avez-vous économisés ! leur disait-il ensuite avec un candide cynisme.

Que se passa-t-il entre les syndics et Dowie? On ne sait trop. Toujours est-il que, quelques jours après leur arrivée, les hommes d'affaires reprenaient la route de Chicago, tandis que Dowie, dans une foudroyante allocution, déclarait à son peuple que désormais il payerait tout comptant.

N'y a-t-il pas là de quoi mourir de rire ?

Telle fut la dernière réclame de Dowie.

Depuis longtemps, Dowie se proposait de partir pour l'Australie. Précédé par sa femme et son fils qui, disait-on, emportaient avec eux 7 millions de dollars en or (35 millions de francs), il décida de les suivre, et déclara que rien ne l'empêcherait de partir le 1" janvier 1904. Et, en effet, le 1" janvier dernier, il quitta Sion. Toute la ville se précipita vers la gare pour lui souhaiter bon voyage et recevoir sa bénédiction. Au moment de la panique, Dowie prétendait que^ Sion et toutes ses industries valaient 25 millions de dollars, qu'il avait de plus 2 millions de dollars de bonnes valeurs, mais qu'avec les baisses du marché

actuel, il ne pouvait s*en défaire sans perdre beau- ".oup. Il laisse à Sion des diacres à qui il a délégué tous ses pouvoirs. Il a promis de revenir le 1*' juillet.

Je suis tranquille, il reviendra !

Ne vous demandez-vous pas, au récit de cette fabuleuse exploitation de la jobarderie humaine, si nous ne vivons pas au moyen âge, ou s'il ne s'agit pas de peuplades soudaniennes abusées par un bonneteur de champ de foire? Et les sociologues n'auront-ils pas le devoir de songer, avant de généraliser leurs théories émancipatrices, qu'on peut trouver, dans une même population, le sens pratique le plus aiguisé, le réalisme le plus âpre et le plus concret, le progrès matériel et mécanique arrivé à son maximum de développement, coexistant avec une crédulité enfantine, l'illogisme et une insoluble déraison ?

Le snobisme du voyageur. — Un site « qu'il faut avoir vu >.

— Sur la route de Niagara. — Les chutes. — Premier étonnement : pas d'étonnement. — Au pied des chutes. — Premier baptême. — Que d'eau! — Ce blagueur de Chateaubriand I — Forme, couleur et bruit de l'eau. — La chute centrale. — On déshabille le voyageur. — Sous la cataracte.

— Le déluge. — Pénible expérience. — Sauvé des eaux. — Les rapides. — Souvenir à Chactas. — Blondin Téquilibriste.

— Le capitaine Webb. — Un autre snobisme du voyageur : il pose sur un roc immortel.

Je ne serai donc pas « le voyageur qui n'a pas vu le Niagara ».

J'étais même très pressé de le voir, et j'avais peur que le temps me manquât avant mon départ dont la date était déjà fixée.

Parti de Chicago à cinq heures et demie du soir, j'arrivai le lendemain matin à huit heures à BufTalo. Presque aussitôt je montai dans un tramway qui mène en une heure à la petite ville de Niagara. Dès mon

arrivée, je n'eus rien de plus pressé que de me faire indiquer les chutes « the Niagara Falis b. On eût dit que je craignais d'arriver trop tard, que quelque chose d'irnprévu m'empêchât de les voir, qu'un cataclysme soudain les fît disparaître, état d'esprit irraisonné et puéril, qui fait courir les gens naïfs une heure d'avance au spectacle pour être sûrs que, s'ils le manquent, ce ne sera pas de leur faute.

J'arrivai donc, très empressé, devant les cascades, la tête remplie du souvenir, très atténué et très vague d'anciennes descriptions lues, me préparant à goûter du sublime et de l'écrasant.

Je m'étais arrêté devant le fleuve, encaissé entre des bords escarpés. Et non loin de moi, à un coude qu'il fait, je vis les trois cascades, bornées par des lignes d'arbres, couler comme des flots de fumée dense. Je fus étonné de ne rien sentir autre chose que mon émotion littéraire s'envoler devant la réalité du spectacle. C'étaient des cascades, certes, d'assez larges nappes d'eau s'épanchant sur des rocs avec un bruit sourd et continu. Mais elles paraissaient si basses, à côté de la « hauteur prodigieuse » que je me figurais! Et ce bruit qu'on devait entendre à quatorze kilomètres de là, je commençais à peine à le percevoir...

— Bon, me dis-je, c'est la faute aux descriptifs romantiques que j'ai lus, c'est peut-être aussi le combat de mon imagination qui grossit les choses que je n'ai pas vues et de mon œil qui les voit trop exactement.

N'importe, c'était une désillusion.

Je montai dans un bateau-mouche qui menait les touristes jusqu'au pied des chutes. On nous fit revêtir un long paletot imperméable et nous coiffer d'une

sorte de cagoule pour nous abriter contre la pluie qui voltige jusqu'au milieu du fleuve, et nous approchâmes.

Le bruit de l'eau s'enflait peu à peu, et quand nous fûmes tout près, il était devenu celui de plusieurs marées d'équinoxe grondant à l'unisson. Deux chutes se faisaient face, et une troisième qu'on appelle le « Fer à cheval », la plus large, les séparait. En même temps que le bruit croissait, la hauteur vraie des chutes apparaissait. Je dévorais mon Baedeker, pour essayer de rectifier mes erreurs d'optique de tout à l'heure. La chute du Fer à cheval a 915 mètres de large et 48 mètres de haut. Les autres, plus étroites, ont la même hauteur. L'eau qui tombe des cataractes mesure un volume de 425,000 mètres cubes à la minute I

Le bateau se promène au milieu du fleuve, laissant au touriste le loisir d'admirer. Une épaisse vapeur d'eau obscurcit la base des chutes. On ne voit donc pas l'eau tomber sur les rocs, on entend seulement son fracas continu et menaçant. Une pluie fine couvre notre bateau : ce sont les rejaillissements de la cataracte qui nous arrivent à trente mètres de distance.

D'en bas les gens qui se trouvent sur la hauteur de la cataracte ont l'air tout petits. On dirait que leurs pieds sont dans l'eau et qu'elle va les entraîner. A cette idée le vertige vous prend, on les voit glisser et e'efl'ondrer dans l'abîme.

Je quitte le bateau et monte près d'eux. J'imagine que, de si près, le spectacle doit être plus saisissant encore. En effet, voici une sensation neuve et magnifique.

Je suis à un mètre à peine de la cataracte, grimpé

sur une pierre dont les bords baignent dans Teau. Ce doit être ici que Chateaubriand a situé l'accident qui laiilit lui coûter la vie... paraît-il. Mais le grand écrivain a tellement menti d'autre part, que je ne crois pas plus à ce récit qui, d'ailleurs, sent le mensonge, qu'à tant d'autres qu'il a faits.

Derrière moi, le fleuve, large de plus d'un kilomètre et qu'on ne voit pas d'en bas, charrie des eaux rapides et étincelantes sous le soleil. Sa vitesse en s'approchant du bord de la chute où je me trouve devient vertigineuse. L'eau se précipite, impatiente de son lit trop étroit, se bombe en une courbe puissante, comme débordant d'un larmier gigantesque, glisse sans bruit d'un élan prodigieux et continu. Elle est verte, d'un vert pâle ^'olive, doux et chatoyant comme de l'huile. Alors la vitesse disparaît. L'écroulement de la nappe énorme a l'air de se faire lentement et on se figure qu'on la suit longtemps des yeux, tant la masse est épaisse et profonde.

D'en bas, monte un grondement de tempête et de tonnerre, un bruit à la longue angoissant, qui crépite comme une fusillade, craque, éclate, détonne, ronfle, roule, mugit et hurle, et cela infatigablement, sans accalmie, sans repos. Il s'en dégage une impression d'irrésistible, d'éternel et de fatal, comme d'ailleurs du spectacle lui-même de l'eau infinie qui tombe.

Je me penche pour voir au fond du gouffre; mais une éblouissante fumée d'eau s'en élève comme lancée par un siphon démesuré, et on n'aperçoit rien que la nappe épaisse et presque solide de l'eau, qui décrit sa courbe élégante avant de se briser en milliers d'éclats sur les rochers. Des arcs-en-ciel se jouent dans la poussière des éclaboussures.

Je suis resté là plus d'une heure, presque hypnotisé par la coulée intarissable. J'aurais éprouvé une volupté à plonger ma main dans le courant de cette onde à la fois si fluide et si compacte, consistante comme une gelée d'olivines ou un sirop d'émeraudes claires et luisantes comme un jet de source, si douce d'aspect et pourtant si menaçante, d'un poids colossal et accablant.

C'est vraiment beau. J'admire sans m'y efl'orcer^ subjugué et ému d'une émotion vigoureuse et grave devant cette formidable puissance de la nature. Et me voici raccommodé avec les romantiques.

En bas, dans le milieu du fleu^ye, l'eau s'étale toute bleue avec des broderies d'écume bouillonnante encore. On la dirait immobile et comme lasse de ce saut énorme.

M. Baedecker m'apprit qu'on pouvait passer sous les chutes. On organise aux trois cataractes des excursions de ce genre, que les dames de passage s'accordent volontiers. L'excursion du Ta6/ei?oc/^ se fait couramment. On revêt, par-dessus ses habits, un mackintosh imperméable et on peut affronter le dessous de la chute. Le nom de Mme Sarah Bernhardt et de sa compagnie s'y trouve sur les registres. J'ai même vu dans un restaurant de Niagara, une photographie da toute la troupe, la « patronne » au milieu, en costume de scaphandriers.

Mais le guide assurant que la plus intéressante de ce& excursions est celle de la chute centrale (Central Fall)^ j'y allai. Pour un dollar on me mit dans une cabine avec un pantalon de toile cirée, un bousingot, une vareuse goudronnée, des chaussettes trouées, des sabots; un employé m'aida à me dévêtir complètement

334 DE SAN FRANCISCO AU GxiNADA

et à endosser celte défroque. Puis, on me fit descendre un long escalier étroit et raboteux en colimaçon, et, précédé d'un vieillard ankylosé par les rhumatismes, qui traînait péniblement la jambe, je me trouvai bientôt en plein soleil, au pied des rocs énormes délavés, sous une pluie d'éclaboussures.

Je riais de mon accoutrement et m'entretenais gaiement avec le vieux guide qui me précédait. Mais celui-ci avançait toujours, très lentement, se tenant d'une main à la balustrade de sapin brut qui servait de garde-fou au pont de bois que nous suivions. Nous approchions de plus en plus de la cataracte elle-même, sur des passerelles de bois. Soudain, une averse terrible m'inonda, lèvent souffla sur mon bousingot, à travers mon suroit; je fus aveuglé et noyé, et je n'ai plus souvenir de rien de précis, sinon que je sacrais comme un damné, que je poussais mon pauvre guide avec des Go ahead! énergiques, et que je me traitais d'imbécile.

C'est qu'en effet rien ne peut rendre l'état où vous met l'averse brutale et pesante qui vous assaille, le déluge torrentiel qui tombe sur votre tête et vos épaules, s'insinue par tout le corps malgré la toile goudronnée. Vous essayez de lever les yeux en l'air pour voir au moins quelque chose, mais vous êtes aussitôt puni de votre curiosité par des gifles humides qui claquent sur la peau avec un bruit de battoir, vous aveuglent et vous étourdissent; c'est le baptêma de cent gargouilles qui se vident, vous êtes sous une écluse qui vient de- crever, et dont le bruit de mer en démence vous assourdit. Je criais à mon guide d'aller plus vite, ma voix se perdait dans le fracas des trombes, je le poussai par les épaules, mais un vent tourbillon-

naîit m'obligea à m*accrocher au parapet, et je dus me résigner à marcher à pas comptés sous l'inondation, sans rien voir et sans pouvoir penser à autre chose qu'à ma colère.

Où étais-je? sous quelle cascade? dans quelle grotte des vents? Étais-je loin du mont Ararat? Allaisje retrouver Noé? Hélas I dix bonnes minutes encore, un long siècle, s'écoulèrent. Je courbais mon dos piteux et j'essuyais ma face ruisselante, mes doigts s'engourdissaient et, grelottant de froid, je me sentais trempé jusqu'aux os. Je vis bien que nous quittions les passerelles, que nous enjambions des rocs, des flaques, des mares, des vagues, mais je ne vis rien autre chose. Enfin, la pluie cessa, le vacarme s'affaiblit un peu, le vent tomba, j'étais dans l'arche. Sauvé î Je regrimpai quatre à quatre l'escalier tortueux par où j'étais descendu, recommençant à rire de ma stupide curiosité, ne la regrettant déjà presque plus, navré seulement de ne rapporter de l'équipée que la vague sensation d'un cataclysme de la nature auquel j'aurais éciiappé.

Quand je fus bien ressuyé et d'aplomb, incorrigible Deucalion de ce déluge, je voulus voir les « rapides », qui sont aussi célèbres que les chutes.

Une ligne de tramways électriques côtoie le fleuve sur une longueur de seize kilomètres, passe d'une rive à l'autre, vous mène à tous les points intéressants, c'est-à-dire aux ponts, d'où l'on aune vue d'ensemble des cataractes et des rapides.

On appelle « rapides » certaines parties du cours d'un fleuve où la pente est si forte, le volume d'eau si considérable pour la largeur du lit, que l'eau bondit, se soulève et tourbillonne avec une telle force

que la navigation y est impossible. Ici les rapides les plus célèbres sont les Whirlpool Rapids, c'est-à-dire « rapides tourbillonnants ». Ils n'ont pas volé leur nom. Le fleuve, qui a 1,500 mètres de large avant de tomber en cataractes à Niagara, arrive à une largeur de 76 mètres seulement à 3 kilomètres des chutes. C'est là que je suis allé passer l'après-midi. J'étais, ma foi, seul de touriste à cet endroit, et je pus, sans être gêné par personne, me repaître du spectacle ma gnifique et monotone pendant plusieurs heures. Je m'assis, comme Ghactas, sur un roc, juste à l'endroit où le fleuve est le plus violent, le plus furieux, et, de même que le vieux Natchez, je me livrai à des songeries dont je saurai vous épargner le récit mélancolique.

L'eau bondissait avec un bruit méchant, comme si quelque invisible écluse voulait s'opposer à son passage ; des tourbillons d'eau neigeuse s'enroulaient en colonnes blanches, s'élevaient, à plusieurs mètres, s'éparpillaient en écume, retombaient en vagues diffuses qui tournaient sur elles-mêmes, en rond. C'était exactement, dans ce lit de rivière, entre les bords escarpés hauts de quatre-vingts mètres, le spectacle d'une mer déchaînée dont les flots au lieu d'être successifs, se rueraient sans relâche, d'un élan forcené, comme un infini et compact troupeau de bêtes irritées se poursuivant dans un cirque. Avec cela le grondement brutal d'une marée de tempête, sans l'accalmie de la vague qui s'épand. Sans cesse, sans cesse, l'eau grogne, mugit, bouillonne. Et l'on voit fort bien, comme le dit le guide, le fleuve se bomber à son milieu qui devient convexe, et qui se trouve plus élevé de six ou sept mètres que sur les bords.

J*avais fini de me rassasier de ce spectacle quand un homme sortit d'une baraque en bois, à quelque distance de la pierre où j'étais assis, et s'approcha de moi. C'était un photographe qui venait m'olïrii le souvenir de son industrie. Je déclinai poliment son offre. Alors il m'apprit que juste à l'endroit où je me trouvais, le fameux équilibriste Blondin traversa le Niagara, à 80 mètres en l'air, sur une corde tendue, et qu'un intrépide nageur anglais, le capitaine Webb, perdit la vie en essayant de franchir les rapides à la nage ; on retrouva plus loin le corps du malheureux, tordu, déchiré par les convulsions de l'eau furieuse.

Après ces marques de sa complaisance, je n'avais plus rien à refuser à mon interlocuteur. Il me le dit, d'ailleurs, en termes très clairs, (m'invitant à ne pas bouger. Il alla chercher son appareil, le dressa à quelques mètres de moi, et c'est ainsi que, dans la même journée, je n'ai pas su résister au double et innocent snobisme d'aller voir les chutes du Niagara et d'en rapporter mon portrait sur un roc solitaire.

Le voyageur reçoit une lettre d'une inconnue qui le houspille ainsi que Paris et la France. — Les Américains n'aiment pas la critique. — La dame explique son affliction. — Vieille chanson : immoralité, dévergondage, adultère, Babylone, etc., etc.

— Le voyageur lui répond. — - L'Amérique colonisera la France. — Elle n'aime pas les nègres. — Elle dit leur fait aux Mormons et aux Français, ces autres Mormons. — La dame va trop loin. — L'homme et la bêle. — Le Parisien défini : fonction sexuelle. — Crapaud couvert de joyaux. — L'art et la nature américaine. — La voix des forêts et la voix du désert. — Le Français paresseux, pornographe et misérable rentier. — L'Américain idéaliste. — Le passé et l'avenir. — Le Musée historique de Boston fait sourire le voyageur. — La dame puritaine ne le lui pardonne pas. — De quelques traits de mœurs que la dame a le tort de souligner. — Ironie finale.

— Amen.

J'ai reçu, au cours de la publication d'une partie de ce livre et du précédent dans le Figaro , une lettre d'une dame américaine, qui m'a ravi : c'est que j'y ai trouvé la vérification indubitable d'une observation à laquelle je tenais : à savoir que, comme les enfants, les

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Américains ont horreur de toute critique. Car, pendant les premiers temps de mon séjour en Amérique, surpris par le naturel, la simplicité de manières des gens, je m'étais posé cette question candide : « Est-ce que, par hasard, ce peuple ajouterait à ses autres vertus l'amour de la vérité? ».

Quand je quittai le sol du Nouveau Monde, j'étais fixé là-dessus; l'Américain, sous ce rapport, n'a rien à envier au Vieux Monde, au contraire ! Chez nous, la vanité nationale est tempérée par un goût également national et aussi puissant que l'autre, de la critique, de la fronde, et de la blague. Aux Étals-Unis, où les Anglo-Saxons et les Germains dominent, l'ironie dirigée sur soi-même est une chose inconnue, dont on a horreur si on la perçoit chez les autres.

La lettre qu'on va lire apporte une preuve vivante delà vérité de ces observations. Je la donne non seulement pour cela, mais aussi parce qu'elle constitue un chapitre animé, une leçon « sur la chair vive » de la susceptibilité maladive — et qui ne fera que croître, — du peuple américain.

« A Monsieur Jules lîuret.

t Cher Monsieur,

c Après plusieurs semaines de pénible contrainte, durant lesquelles j'ai supporté les souiTrances que me causaientvos impressions sur les États-Unis — publiées dans le i'/(/aro ou ailleurs, — je suis fmalement obligée de prendre ma plume — ou plutôt ma machine à

écrire — afin d'apaiser le supplice que vous m'avez imposé.

Je passe quelques compliments injustes que ma modestie refuse.

« En ce qui concerne les nègres, les Américains qui sont à Paris doivent accepter l'hommage que les Français rendent au principe de la fusion des races, de même qu'ils acceptent les maisons sans salle de bain, l'étalage public et la libre circulation d'une littérature obscène qui n'est pas même interdite aux enfants; l'illégitimité; le culte de l'adultère que glorifie votre théâtre et l'étalage ennuyeux de femmes nues, qui est la suprême splendeur de votre art moderne. Nous ne comprenons pas comment vous pouvez supporter toutes ces choses que nous détestons naturellement*. Nous les laissons pourtant exister jusqu'au jour où notre nation trouvera le temps d'envahir la vôtre et de vous réformer\ Mais il est évident que, lorsque imbu de l'idée de la fusion des races, vous exposez à vos compatriotes la question nègre aux États-Unis, vous faites œuvre aussi raison-

1. Mrs. Flora Thompson est-elle si sûre que ses compatriotes ont une telle horreur des femmes nues? On m'a montré en Amérique — sous le manteau, c'est vrai — de fort belles reproductions de corps sans voiles, dans des postures qui n'avaient rien de puritain, à ce qu'il m'a semblé.

2. Mrs. Flora Thompson veut coloniser la France — et, sans doute, l'Europe. — Elle trahit là, sans prudence, l'arrière-pensée des plus notoires de ses compatriotes impérialistes qui, non seulement, rêvent de faire de l'Ancien-Monde le déversoir de leur surproduction industrielle, mais aussi un séjour de vacances 1 U s'agit de savoir si l'Europe se laissera faire.

LETTRE D'UNE PURITAINE Zii

nable que si vous tentiez d'élever des tortues dans les bassins du jardin des Tuileries ou de faire pousser des pois cuits et des gâteaux de sarrazin dans les Champs-Elysées. Le problème nègre aux États-Unis n'est pas un problème nègre du Nouveau Cirque, ni un poétique « cake-walking », et ce n'est point par une sympathie morbide que Ton en trouvera la solution.

« Que sera cette solution ? Dieu seul le sait, mais le fait que l'Américaine de race blanche n'y participera en rien est compris et accepté par Booker T. Washington, Théodore Roosevelt et tous les autres amis intelligents des nègres qui vivent parmi nous.

€ Que le Mormonisme vous apparaisse comme un trait spécialement digne d'être noté dans notre civilisation américaine, il ne faut pas s'en étonner, cela s'explique par ce lait que, malgré la place insignifiante et accidentelle qu'occupent les Mormons parmi les millions d'êtres normaux et d'intérêts humains normaux qui participent aux affaires en Amérique, nous avons néanmoins dans le Mormonisme le seul étalage visible de relations sexuelles que le pays entier puisse offrir. Il s'en suit nécessairement qu'un Parisien doive trouver le Mormonisme d'autant plus digne d'intérêt. S'il m'était permis de définir le Parisien, je dirais qu'il est une « fonction sexuelle*» (dont les étalages indécents seraient : la vérité et l'art français, la littérature française, le drame français, sans parler de Montmartre et des grands bçulevards. L'importance réelle du Mormonisme aux États-Unis

i. Quelle flatterie exagérée!

est démontrée par l'histoire récente d'un certain M. Roberts, de TUtali. Ce Mormon, légalement élu au Congrès, fut parla force du sentiment public américain chassé de la Chambre des Représentants, avec interdiction de siéger au Congrès. On eût dit qu'un désagréable scarabée noir était monté péniblement à travers les égouts jusqu'à la lumière d'une maison américaine et qu'en voyant cette hideuse présomption— vlan ! pan ! — on se fût vite débarrassé de lui. Cet incident ne permet pas de douter du sentiment public en ce qui concerne le peu d'importance du Mormonisme et la réprobation générale que suscite chez le peuple américain la moindre preuve de glorification des désirs sensuels.

« Vous semblez être conslilutionnellement incapable de comprendre notre point de vue moral en ce qui concerne les rapports des sexes*. Malgré votre connaissance de l'Amérique qui vous a permis de constater l'existence d'un réel sentiment de décence publique, vous nous avez, sur ce point, accusés d'hypocrisie. Que Thomme — l'homme naturel — soit une bête sur toute la surlace du monde, je n'ai aucune raison de le contester; mais même l'intelligence du sultan de Guam, celle de n'importe qui, venu de n importe où, sauf peut-être l'intelligence d'un Français de Paris, doit concevoir qu'un peuple, obligé par sa morale à agir en homme alors qu'il n'est qu'une bête, est infiniment supérieur dans l'ordre des choses humaines et divines à un peuple qui a toute licence pour faire triompher en lui la bête. Nous ne déclarons pas devant la jeunesse, aux États-Unis, que

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