‹ En AmériqueChapitre 18 sur 27 · Od prononce : tobogane · texte numérisé non relu

Od prononce : tobogane

dien. On nous poussa et nous partîmes comme le vent sur la pente couverte de neige. Sensation grisante de vitesse et d'air pur. La force acquise nous emmena loin de la base du haut talus, et il nous fallut revenir à pied au point de départ avec de la neige jusqu'aux genoux. Les gens du pays s'amusent à ce jeu, inlassablement. Ils l'ont même perfectionné, jusqu'à en faire un sport. On me promit de me montrer cela le soir même.

Nous revînmes à travers les avenues silencieuses de l'immense cimetière de Montréal enfoui sous la neige. Seuls les monuments les plus hauts étaient visibles, car les gazons, les parterres, les grilles basses disparaissaient sous un mètre de neige, double ensevelissement pour les pauvres morts. Il semblait qu'ils fussent plus loin encore et plus profond dans le néant.

On me montra un bâtiment proche l'entrée du cimetière : le charnier. On appelle ainsi l'endroit où l'on dépose les cercueils des défunts de l'hiver. Car, en cette saison, on ne les enterre pas, la terre est trop dure. Ils restent là, à côté les uns des autres, dans leurs boîtes, à attendre que le printemps soit venu.

Le soir, après dîner, Germain Martin et moi allâmes assister aux ébats du Cercle de tobogan qui ont lieu en plein air, naturellement. Toute la vallée est éclairée par des lampes à arc dont la lumière rosit la neige. En haut d'une colline, à l'endroit où la pente est la plus accentuée, on a bâti une sorte de chalet où l'on accède par un escalier de bois. De là partent quatre pistes parallèles tracées dans l'épaisseur de la neige, de la largeur des traîneaux, c'est-àdire de 60 à 75 centimètres et qu'on entrelient en y

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versant chaque jour de l'eau qui gèle aussitôt, puisqu'il fait ici 28 degrés sous zéro. Ces pistes sont séparées par des rebords hauts de 20 ou 30 centimètres. Les gens s'accroupissent à la turque à cinq ou six sur les planches lisses du traîneau, garçons et filles, pêle-mêle ; quelqu'un pousse et voilà les traîneaux lancés dans une vitesse éperdue le long des chemins glacés.

Les garçons vêtus de vareuses de laine rouges, vertes et bleues, de culottes courtes, chaussés de bas de laine et de mocassins, et les mains couvertes d'épais gants de fourrure, portent des bonnets de laine multicolores à pompons; des ceintures de laine éclatantes entourent les reins. Les jeunes filles sont habillées à peu près comme les garçons, mais avec une courte jupe de laine de couleur vive, et des boas autour du cou; quelques-unes ont des corsages de fourrures. Comme les hommes, elles sont coiffées du bonnet de laine tricotée à pompon. Le corset leur est naturellement interdit par les poses extraordinaires que ce sport les oblige à prendre. Les planches légères sursautent en bonds désordonnés au passage des rugosités de la piste, et ce sont de petits cris de femmes et des éclats de rire continuels. Quand les tobogans passent près de moi, c'est à peine si j'ai le temps de voir ceux qui les montent; pourtant, on aperçoit certaines figures crispées par l'émotion de la vitesse effrénée qui les emporte; d'autres, moins nerveuses, sourient de plaisir.

Spectacle bizarre et saisissant que ces groupes d'hommes et de femmes serrés les uns contre les autres, où quelquefois on voit un homme littéralement allongé sur le dos de la femme qui le précède,

bêtes à deux têtes qui vont au ras du sol éclatant de blancheur, comme des apparitions de délire vers des lointains, dans un vertige... Autour, la large plaine toute blanche; des arbres noirs se dressaient au fond du paysage, sur un ciel pommelé et clair ; la lune s'épandait tendrement sur la neige, les lampes électriques éclairaient les premiers plans.

Arrivés à l'extrémité des pistes, — - c'est-à-dire à 700 ou 800 mètres de leur point de départ, — les tobogans, par un mouvement du gouvernail, qui est le pied du barreur^ placé à l'arrière, dévient de la ligne droite qu'ils avaient suivie jusque-là, et vont se perdre 20 ou 30 mètres plus loin encore, dans la neige. Puis les toboganistes reviennent à pied, le plus vite qu'ils peuvent, au chalet d'où ils sont partis et recommencent. Voyez-vous ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, vêtus de couleurs éclatantes, en longues files, déambulant à travers la neige, en tirant derrière eux leurs traîneaux légers, la face rouge, les yeux brillants, dans la hâte de recommencer leur voluptueuse et affolante glissade?

Le lendemain, nous allâmes visiter un village canadien.

Sur un pont long d'un kilomètre, nous traversons le Saint-Laurent, complètement gelé, et nous arrivons dans la commune de Saint-Lambert, au hameau de la Prairie. Je lis cette enseigne : « Lee Sing, blanchisseur ». Ici tous les blanchisseurs sont chinois.

Par la vitre du petit rez-de-chaussée, j'aperçois, en effet, deux ou trois Chinois aux longues tresses, avec des figures de vieilles femmes placides et souriantes, qui promènent le fer à repasser sur des linges. Les maisons du village sont de petites constructions basses, tout en bois, auxquelles se mêlent quelques maisons de briques qui, dans cette pauvreté, prennent un air plus cossu. Sur la place de l'église, dont le haut clocher de bois est couvert de neige, des gamins patinent, sur les routes des gens patinent, personne ne marche.

Quand nous traversons le Saint-Laurent sur notre traîneau, des gamins, emmitouflés dans des fourrures, nous suivent en patinant ; on se perdrait sur rimmensité du fleuve gelé et couvert de neige, si le chemin n'était indiqué par de petits sapins plantés dans la glace. Notre cocher, un robuste charretier normand dont la grosse moustache est toute blanche de gel, la trogne réjouie couverte d'un épais bonnet de fourrure, plaisante sans cesse en se retournant vers nous. Son cheval ne fait jamais un faux pas. Nous croisons sur la route du fleuve d'autres traîneaux dont les gens, enveloppés de peaux rustiques, nous font des signes de politesse.

J'avais manifesté le désir de causer avec un vrai paysan canadien de souche française, et l'aimable courtoisie d'un jeune avocat de Montréal s'était prêtée de bonne grâce à ma curiosité. Il nous avait accompagnés, Germain Martin et moi, au village de Saint-Lambert, de l'autre côté du Saint-Laurent. Mais il n'y connaissait personne, et nous dûmes nous arrêter au hasard à une modeste ferme bâtie sur le bord du fleuve. Dans une vaste cour s'élevaient

quelques hangars. La maison d'habitation tout en bois était d'aspect assez pauvre. Nous entrâmes dans la principale pièce du rez-de-chaussée pauvrement meublée d'unevieille armoire, d'une table, de quelques chaises et d'un poêle. Dans des cadres dorés, audessus de la cheminée, les portraits du roi et de la reine d'Angleterre, à côté d'un christ, une sainte vierge et un chapelet. Un homme d'une cinquantaine d'années, sa femme, un gars de vingt ans et une jeune fille, nous regardaient d'un air curieux, qui demandait ce que leur voulaient ces inconnus. Mon compagnon satisfit leur curiosité en me présentant comme « un monsieur de Paris » qui voyageait au Canada et qui désirait connaître des fermiers canadiens. On nous fit asseoir, l'air un peu gêné.

Les Normands ne passent pas pour bavards, et nous tombions justement dans une famille d'origine normande. Ce qui m'importait surtout, c'était de savoir ce qui pouvait subsister de patriotisme français dans l'âme du véritable peuple canadien. Nous croyons volontiers en France à l'amour des autres peuples pour nous; nous oublions que nous avons été les troublefête de l'Europe pendant des siècles, que nous avons brouillonne à travers le monde entier, de la Chine au Mexique, de la Syrie à Moscou, et, dans notre naïve suffisance, nous nous ingénions à trouver dans les moindres manifestations accidentelles ou calculées, des preuves de la sympathie profonde que nous inspirons à tous les habitants de l'Univers. Plus raisonnablement, nous nous figurons que parce que quelques milliers de familles normandes et angevines sont allées au xvii' siècle coloniser le Canada, nous n'aurions qu'un signe à faire pour d^éta-

cher les Canadiens de la Grande-Bretagne. Il me semblait qu*eo interrogeant au hasard Tâme simple d*un paysan, je recueillerais des indices plus certains sur l'état général des esprits qu'en interrogeant des gens réfléchis, des politiciens ou des écrivains locaux. Je ne me trompais pas. Mon hôte était un fermier rustique qui avait conservé le langage et Taccent du terroir normand. Je lui demandai ce qu'ilconnaissait delà France, ou ce que son père lui en avait dit. Il était né dans un village voisin qu'il n'avait jamais quitté. Son père également. Quant à son grand-père, c'était un Canadien, et voilà tout ce qu'il en savait. Je lui dis :

— Mais, vous devez être originaire de Normandie? Ici, tout le monde ou à peu près, est Normand, et vous avez l'accent normand.

Il me regarda, hocha la tête et ne répondit rien. J'ajoutais :

— Yous connaissez bien la Normandie? Vous savex ce que c'est?

Il répondit simplement :

— Non.

J'insistai alors :

— Mais la Franco? Paris? Vous en avez entendu parler?

Tranquillement il laissa tomber ces paroles, en traînant :

— Ohl oui, la France... C'est des gentilshommes bien braves, à ce qu'on dit.

Nous n'en pûmes tirer davantage, notre guide et nous, malgré nos efforts. J'essayai de souffler sur les cendres de cette âme endormie, me figurant qu'au moins, dans les veillées d'hiver de ces con-

trées quasi polaires s'étaient perpétuées des légendes d'autrefois, les souvenirs historiques sur les premiers colonisateurs et les conquérants français; mais en vain. Rien ne subsistait plus, au bout de quelques générations, de ce qui avait été le Français d'autrefois. L'homme était un Canadien parlant à la fois le français et l'anglais.

11 s'agissait maintenant de voir des Iroquois.

Les Iroquois furentles ennemis acharnés des Hurons. Ils les exterminèrent presque complètement, et ceux de Lorette — dont je vous parlerai plus loin, — sont à peu près tout ce qui reste de la tribu. Sur les 400,000 Indiens qui subsistent encore aux États-Unis et au Canada, les Iroquois figurent pour 17,000.

C'est à Gaughnauwaga que se trouve la plus forte agglomération iroquoise de la province.

Le village est situé à quelques kilomètres de Montréal. Nous y allâmes, Germain Martin et moi, à pied, par un dimanche glacé de janvier. On nous avait indiqué notre chemin avant de partir; en nous disant : « Si vous manquez le train, il ne vous restera qu'une ressource : traverser à pied le viaduc du Saint-Laurent; mais il faut vous méfier : la voie est simple et, si vous croisez un train, il faudra vous coucher le long des rails. Les gens du pays ne s'y risquent pas, car c'est très dangereux. Les Indiens seuls s'y aventurent; ces diables-là ne connaissent pas le danger et ignorent le vertige ». Or, nous avions

manqué le train et, coûte que coûte, nous voulions aller à Gaughnauwaga.

Nous arrivâmes donc au viaduc. Il s'élevait audessus du Saint-Laurent à une hauteur qui nous paraissait prodigieuse. Les rails étaient posés sur des madriers à claire-voie, séparés les uns des autres par un vide de dix centimètres. Pas de garde-fou, une seule voie, de chaque côté de laquelle, en ellet, se trouvait un espace libre d'environ quatre-vingts centimètres. Si un train arrivait devant ou derrière nous, il fallait se coucher le long des rails, de façon à ne pas être agrippé par les parties débordantes des wagons, en ayant de l'autre côté pour tout refuge l'abîme gelé du Saint-Laurent.

Nous nous consultâmes, Germain Martin et moi.

— Nous risquons-nous ?

Aux alentours, ni gare, ni habitation, ni personne pour nous renseignei sur la possibilité du passage d'un train. Nous regardions avec inquiétude l'étroit espace où nous devrons peut-être nous allonger, c'était juste, bien juste...

— Eh bien? dis-je à Germain Martin.

— Eh bien? me répondait-il.

Et de rire! pendant qu'il en était temps encore. Un Indien et sa femme venaient au-devant de nous, sur le pont qu'ils avaient traversé. Ceci nous décida.

— Allons-y!

Et nous nous mîmes en route. Le vent soufflait, un vent âpre et mauvais qui s'engouffrait dans les pans de nos pelisses et gênait notre marche.

Les larges vides laissés entre les madriers du plancher nous forçaient à regarder à nos pieds pour ne pas trébucher.

Nos yeux, irrités par le vent, pleuraient, et la succession des vides par où nous apparaissait la glace du Saint-Laurent à trente ou quarante mètres audessous, nous éblouit, au bout de quelque temps, d'une sorte de vertige.

Nous marchions quand même, essoufflés, luttant contre l'obstacle du vent. Le pont avait bien un kilomètre de long et nous étions loin du but. L'hallucination d'un train en marche nous angoissa. Engoncés dans nos pelisses, aurions-nous le temps, la possibilité et le sang-i'roid de nous garer sur l'étroit rebord?

— Allons, allons, dépêchons-nous.

Mais bientôt, comme j'avais pris les devants, je n'entendis plus le pas de mon compagnon. Je me retournai. Germain Martin, immobile sur ses jambes, me faisait des signes. Je revins sur mes pas, vers lui. Il était tout pâle.

— Le vertige, me dit-il, le vertige, je ne peux plus avancer. . .

En effet, il paraissait cloué sur la voie. Et dès que je fus à sa portée, il m'agrippa nerveusement en poussant un soupir de soulagement.

— Vous m'avez sauvé la vie, ajouta le bon conférencier.

Et, bras dessus, bras dessous, d'un nouvel élan nous repartîmes.

Le vent nous parut souffler plus fort. De la neige se mit à tomber. Nous en étions aveuglés. Palpitants, en sueur, nous allions à pas aussi rapides que le permettait le chemin incommode.

Mais nous n'entendions plus le bruit du train. Nous nous mîmes à rire de notre effroi.

Quelques minutes après, nous arrivions avec la

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joie réconfortante d'avoir échappé à un grand danger.

La voie du chemin de fer continuait toute droite vers des stations inconnues; mais le village s'offrait à nos yeux, à la droite du viaduc et, comme il n'y avait pas de chemin qui y conduisît, nous déboulâmes le long du haut talus dans la neige immaculée, sur notre derrière.

Nous nous trouvions au milieu d'un immense paysage blanc, sans un être humain visible : la neige tombait drue ; la seule trace de vie était, à notre droite, une double rangée de maisons de bois largement espacées et couvertes de neige : le village de Gaughnauwaga. Nous avançons. Des étoffes de couleurs voyantes sèchent, étendues sur des cordes, le long des maisons. Les rideaux rouges des fenêtres s'écartent à notre passage et, derrière les vitres, se montrent des têtes curieuses d'hommes, de femmes et d'enfants dont les yeux noirs nous fixent un instant, puis, s'ils rencontrent nos regards, disparaissent, pour réapparaître encore une seconde après à une autre vitre ou à la porte. On dirait des animaux dans des cages. Singulière impression de bêtes domptées, un peu sauvages encore.

Pas de huttes ! Pas de wigwams î Où sont donc Taureau assiSf Antilope et Collier de plumes I

Nous avons faim et ne savons où aller. Un Indien se trouve sur le pas de sa porte habillé à l'européenne, comme un ouvrier bien tenu, les yeux bridés, et son nez court s'écrase sur sa face de citron fané. 11 nous indique, en mauvais anglais, le bureau de poste et de télégraphe, où l'on trouve aussi à manger. C'est, tout au bout du village, une petite maison de bois à laquelle on accède par un escalier d'une dizaine

de marches. Magasin d*épicerie de hameau, avec une boîte aux lettres. Nous entrons. La maisonnette est propre et même coquette. Il y a une salle à manger et un salon avec une carpette. Des cadres parmi lesquels le portrait du roi Edouard et de la reine d'Angleterre, dans leurs costumes de sacre, et couronnés, tels que je les ai vus à Westminster, à côté de vues de Venise et de l'armée autrichienne; des morceaux d'étoffes, de faveurs, d'écharpes ou de rubans drapés partout où il est possible d'en mettre, autour des cadres, du piano, des cheminées; nous nous en étonnons, car l'homme et la femme qui nous reçoivent, de bons gros Normands, n'ont pas l'air de gens qui se soucient de ces bagatelles.

— C'est notre fille I nous dit le père avec un fier sourire, c'est elle qui arrange tout ça! Elle n'est justement pas là aujourd'hui : elle passe son dimanche chez des amis, dans un village voisin. Tenez, voici son portrait.

La photographie était celle d'une belle jeune fille de vingt ans, aux yeux noirs et vivants.

Dans un cadre, sous un verre, je vois deux poignées de cercueil et une croix : c'est la coutume ici de conserver ces souvenirs des obsèques d'un mort aimé.

Nous mangeons avec appétit un peu de viande de porc, des pommes de terre et du fromage; la boisson est une sorte de vin fait avec des fruits du pays, mais sans alcool, car la vente de l'alcool est complètement prohibée dans les villages indiens, a L'eau de feu ï les rend comme fous, leurs instincts sauvages encore à fleur de peau réapparaissent à l'excitation de l'alcool, et ce sont alors des tueries parmi eux.

Notre repas fini, où aller?

L*église est là, tout près, bâtie en bois, avec son haut clocher. Des femmes iroquoises s'y rendent, car l'heure des vêpres sonne. Elles sont enveloppées de châles noirs, on aperçoit juste le bout de leur nez et leurs yeux brillants. Une effroyable tempête de neige tourbillonne en poussière blanche; le froid est terrible. Que faire dehors ? Rien à voir que des maisons de bois percées de petites fenêtres aux rideaux rouges. Pas de train avant 8 heures et demie le soir pour retourner à Montréal. Et nous ne voulons pas renouveler notre promenade sur le pont à claire-voie. D'ailleurs, il faut bien visiter un ou deux intérieurs iroquois. Or, le curé seul pourrait nous y aider. Et il dit les vêpres. Nous entrons donc dans l'église. C'est une assez grande église de village, avec deux galeries de bois sur les côtés. Deux calorifères sont allumés dont les tuyaux de tôle traversent la nef. De pauvres autels se dressent de chaque côté de l'autel principal. Sur des bancs de bois, les Indiens, les Indiennes et les enfants sont assis. Ils ont tous le nez épaté, les yeux bridés et les cheveux noirs collés, des Japonais plus sauvages. Ils prient. A notre entrée, les hommes et les femmes jettent à peine un regard sur nous ; l'expression de leur visage est sérieuse et presque tragique, comme celle des animaux. Mais les entants, plus curieux, se retournent souvent vers nous et nous fixent comme des choses étranges. L'orgue accompagne les prières — qui sont dites en iroquois — et les fidèles joignent leurs voix. Celles des hommes sont graves, fortes et rocailleuses, celles des enfants et des femmes sont des voix de soprano aiguës et nasales à fendre le tympan, des binious exaspérés.

Pour orner les autels on a mis des boules dorées, comme celles qu'on voit dans les jardins de banlieue, et des guirlandes de papier colorié. Sur les murs de bois peints en imitation de marbre, des cadres de gravures pendent.

Le prêtre est assisté d'enfants de cbœur iroquois babilles de soutanes noires et de surplis blancs, ni plus ni moins recueillis que les petits paysans français.

Quand l'office fut terminé, nous allâmes frapper à la porte du presbytère. Le curé de Gaughnauwaga, Tabbé Forbes, nous reçut aussitôt avec une bonne grâce réservée du meilleur ton. C'était un jeune prêtre très brun, doux et énergique. Après s'être informé du but de notre voyage, il nous offrit à manger d'un excellent gâteau que sa mère venait de boulanger elle-même, car sa mère et ses deux sœurs (si je ne me trompe) l'avaient suivi dans ce pays perdu. Il appartenait au clergé canadien, mais avait fait ses études au grand séminaire de Saint-Sulpice, à Paris.

Je lui demandai s'il ne s'ennuyait pas dans ce triste coin glacé, au milieu des sauvages ?

— Ohl non. Il y a tant à faire avec ces pauvres gens. Voici buit ans que je vis parmi eux, et je ne les quitterai qu'avec regret, bientôt, quand on aura envoyé ici un Père jésuite pour me remplacer.

Le prêtre se coiffa d'une casquette de fourrure, s*enveloppa d'un manteau noir, et, relevant haut sa soutane, sortit avec nous dans la tempête. Nous avions de la neige jusqu'aux genoux. Le soir tombait.

Il nous conduisit d'abord chez le principal habitant du village. La maison qu'il habite est, comme toutes les autres, tout en bois ; mais la façade s'orne

de découpures de bois. Le maître de la maison, vêtu à l'européenne, est un homme de haute taille, à la vaste poitrine. Sa bouche large, aux lèvres épaisses, a les commissures tombantes; un long espace sépare sa lèvre supérieure de la base du nez un peu aplati. Figure tout en os, presque aussi large au menton qu'aux pommettes très saillantes. Une raie sépare à gauche ses cheveux noirs lissés. Il nous reçoit gravement, souriant de temps en temps au prêtre avec qui il s'entretient d'abord en iroquois, puis en anglais pour nous permettre de nous mêler à la conversation.

Il nous fait visiter, non sans fierté, sa maison; au rez-de-chaussée, c'est son magasin où il vend de tout, de quoi manger, des sparteries, des verroteries, des objets de luxe en perles de jais multicolores, colliers, pelotes, miroirs, porte-allumettes, boîtes, et des objets de cuir orné et découpé.

Il nous raconte sa fortune. Il est allé plusieurs fois jusqu'au Klondyke avec quelques ballots de ces marchandises qu'il vendait très cher aux chercheurs d'or. Revenu de chaque voyage avec un bénéfice d'une vingtaine de mille francs, aujourd'hui, il est à son aise. Il a mis sa fille dans un couvent de Montréal où elle apprit à jouer du piano. Au premier étage, il nous montre avec complaisance deux salons avec des tapis, des lustres, des fauteuils et un canapé de velours rouge couverts de guipure. Des rideaux de tulle blanc pendent aux fenêtres et traînent d'au moin? un mètre sur le plancher. Les glaces sont entourées de mousseline blanche dont les bouts pendent de chaque côté. Sur les murs, des images religieuses. Devant le poêle, un grand écran de papier doré. De-ci,

de-là, sur le tapis, des peaux de mouton épaisses qu'il a rapportées des Montagnes-Rocheuses. Un piano.

A côté du salon, deux chambres, avec de grands lits de bois sculpté. Toute l'habitation respire un air de propreté exemplaire : c'est la demeure d'un paysan devenu riche soudainement et qui vient de s'installer selon ses goûts.

Il appelle sa fille et lui dit de se mettre au piano. G*est une solide gaillarde aux rudes épaules, aux mouvements brusques, au regard noir, inquiet, sauvage. Elle ouvre l'instrument et se met à y taper une polka avec une énergie redoutable. Le son qu'elle en tire est celui de plusieurs pianos mécaniques. On dirait que la mesure qu'elle est obligée de suivre la gêne, et qu'elle aimerait bien mieux aller beaucoup plus vite. Mais son énergie se dépense à frapper, tellement, tellement, l'expression de son visage est si menaçante et si furieuse, que je finis par croire qu'elle y met de la colère, qu'elle n'a obéi à son père que malgré elle et qu'elle se venge ainsi à tour de bras de la contrainte que les étrangers lui imposent.

Je demande à notre hôte s'il ne s'habille jamais en sauvage. Il répond non en riant. Il n'y a plus qu'awx jours de fête que certains habitants organisent des spectacles de danses anciennes et de combats, avec des bonnets de plumes, le carquois, les flèches et la lance des aïeux.

Ils ont conservé, pour distinguer les tribus, les noms d'autrefois : la bande du Loup, la bande du Castor, la bande de la Tortue. Je m*informe des noms propres de ses compatriotes : il m'en donne quelques-uns : Œil-ouvert, Gueilleur-de-Branches, Foudre-du-Ciel;

une femme s'appelle Chaudière-renversée. Ils avaient appelé Washington : Destructeur-de-Villages. Et c'est le nom par lequel ils continuent à désigner tous les Présidents de République américains.

Lechefiroquois nous montre sa chaîne de montre, tout en pépites d'or brut, reliées entre elles par des fils d'or, et qu'il a rapportées de l'Alaska.

Avant de nous séparer, il me donne, sur ma demande, sa photographie, qu'il signe d'une écriture cursive et énergique. Il y est superbe, avec son gilet blanc, son veston noir, son col à coins cassés très évasé, sa cravate à ramages, sa grosse chaîne d'or à médaillon, et une fleur blanche à sa boutonnière.

Résignons-nous, romantiques que nous sommes! Il n'y a plus de sauvages. L'ouïe d'Oreille-de-Renard s'atrophie aux récepteurs du téléphone, et Œil-ouvert porte des verres isométropes!

C'était hier pourtant que les Iroquois dansaient la danse du scalp autour de leurs prisonniers hurons et algonquins, les pères de ceux-là. Peut-on oser dire qu'ils sont civilisés, parce qu'ils n'ont plus de plumes dans le nez et plus de scènes de guerre tatouées sur leur poitrine? Faudrait-il gratter beaucoup la terrepour retrouver leurs arcs et leurs flèches, et bien loin dans leurs âmes pour remettre à nu leur férocité?

— Ne croyez pas cela, répondit le prêtre à ma question. Ils sont doux et probes, et leur parole est sacrée. C'est vrai qu'ils préfèrent la chasse à l'agriculture, et que l'alcool les rend fous. Mais n'y a-t-il pas beaucoup d'Européens qui, sous ces deux rapports, leur ressemblent?

Quand nous redescendons au magasin , nous trouvons

une pauvre femme qui porte son enfant couché sur le dos le long d'une planche et ficelé à la mode iroquoise; au-dessus de sa tête, s'arrondit une demihine de bois d'où tombe un voile. La femme a l'air si triste que je demande pourquoi. L'hôte nous répond qu'elle est très malheureuse. Elle a perdu son mari, elle est très pauvre. Nous allons chez elle, à deux pas, après avoir pris congé du chef du village.

L'Iroquoise nous introduit dans une pièce au sol de planches mal jointes, recouvertes de nattes, éclairée par une lampe à pétrole. Aspect de propreté. Dans un coin, un grand poêle de lonte, une table au milieu, une armoire, des chaises de paille. Sur le mur, une glace et des images religieuses coloriées. Deux lits aux couvertures faites de petits carrés multicolores disposés en damier. Le fils de la maison est à la chasse. La mère me montre son portrait qui lui est à coup sûr, précieux. Et, comme j'ai l'air très curieux d'autres photographies qu'elle étale, elle veut me les donner toutes. Je refuse poliment, car je suppose qu'elle doit y tenir. Alors elle insiste tant qu'elle peut, les ramasse entas, et d'un geste de générosité touchante, mêles tend. Je refuse, en me sentant chatouillé d'une vague émotion à ce geste spontané de ces sauvages misérables, qui n'ont rien, et qui se laissent aller si simplement à donner le peu qu'ils ont.

Après un repas léger que voulut nous offrir le jeune prêtre, nous quittâmes le village en compagnie de deux personnes qui retournaient à Montréal. C'était le soir. Un traîneau à deux chevaux nous emporta grelottants à travers l'affreuse tempête de neige qui n'avait pas cessé.

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