‹ En AmériqueChapitre 17 sur 27 · POUR RENDRE LE SUICIDE FACILE · texte numérisé non relu

POUR RENDRE LE SUICIDE FACILE

Salon où ceux qui sont fatigués de la vie n'ont qu*à toucher un bouton.

Le docteur Charles Jacobs est un spécialiste des maladies nerveuses. Pendant plusieurs années, il a fait une étude du suicide. 11 le considère comme une maladie incurable.

Je suis venu à Chicago, dit-il, pour rendre le suicide facile sinon attrayant. Nous sommes constamment choqués par la découverte de noyés dans les lacs ou de corps mutilés dans les parcs. 11 y a actuellement des centaines de personnes dans cette ville et ses environs qui sont décidées à se tuer. Elles sont amenées à

l'effrayante extrémité de la corde, du revolver, des poisons les plus violents. Leur refuser un moyen moins horrible ne serait pas humain. C'est pourquoi je m'occupe de fonder un établissement où la mort serait plus rapide et moins pénible. L'homme qui est décidé à mourir, qui ne voit aucun remède, peut venir à mon établissement, s'asseoir dans un fauteuil confortable, toucher un bouton et laisser partir son âme dans l'autre monde.

Un homme d'affaires, un commissaire-priseur, en Californie, a une propriété à vendre, ou un mobilier, ou quoi que ce soit dans une ville ou une campagne voisine, et il craint que les gens ne reculent devant le voyage à faire. Il fait afficher sur les murs et dans les journaux qu'un train spécial gratuit conduira les amateurs au lieu de la vente et qu'ils trouveront làbas un lunch également gratuit, tout préparé !

Les ouvriers agricoles sont rares en Amérique, car ce sont les moins payés de tous les artisans. Mais on manque toujours de personnel. Alors les propriétaires tâchent, par tous les moyens possibles, de s'enlever les ouvriers les uns aux autres. L'un d'eux fit annoncer dans les journaux franciscains qu'il demandait des ouvriers pour sa récolte à San José, qu'une voiture attendrait les travailleurs à la gare, et qu'un orchestre jouerait toute la journée dans les champs!

A l'église baptiste du Calvaire, à New-York, on fait savoir qu'on payera les enfants présents aux services religieux. Ils reçoivent cinq sous pour un service, dix sous pour deux services, en sorte que les plus

patients ou les plus dévots peuvent, le dimanche, gagner leurs vingt sous.

J'aurais encore bien des choses de ce genre à tous raconter, mais la place me manque I

L'une des choses les plus surprenantes pour l'Européen qui voyage en Amérique, c'est le magasin des pharmaciens I

Ils s'intitulent droguistes, à part les Allemands qui conservent leur nom d'Apothecary, mais, en réalité, les pharmacies sont des bazars. Sur la porte, on voit bien écrit en toutes petites lettres : DrogSy mais sur une large enseigne qui s'avance au-dessus du trottoir s'étale en lettres immenses : Ice créant soda. C'est la gourmandise américaine par excellence, c'est elle qui fait briller de concupiscence les yeux des plus chastes jeunes filles, qui remplace pour elles la pomme du péché originel.

Le comptoir le plus en vue après celui des crèmes est le comptoir du tabac. A côté, la confiserie. Sans transition, l'on passe aux brosses, peignes, éponges, articles de toilette, parfumerie. La papeterie tient une place importante. Plus loin, on trouve des rasoirs, des blaireaux, des cartes à jouer et des attirails de sports.

Moyennant cinq ou dix sous, le téléphone est au service du public dans toutes les pharmacies. Chacune représente une ou plusieurs compagnies d'express, c'est-à-dire de commissionnaires. Vous laissez vos ordres à la caisse, et quelques minutes plustard une voiture de commissionnaire vient prendre

VOS malles et les porte à la gare ou ailleurs; il en esl de même pour les déménagements.

Il est toujours facile de se procurer des timbresposte et des cartes postales à la caisse, ainsi que des mandats-poste, car souvent le pharmacien tient une sous-succursale de la poste; sinon il distribue des moneys-orderSy mandats émis et payés par les Express Compagnies aux mêmes conditions que la poste. Enfin, la Compagnie du gaz n'encaissant pas à domicile, c'est chez le pharmacien que l'on paye la note mensuelle de son éclairage, ce qui évite une course aux bureaux des Compagnies.

Ayant besoin d'une carte géographique des États- Unis, je vais chez un libraire qui n'en avait pas. Je lui demande où je pourrais bien m'en procurer une. Il m'envoie chez le pharmacien du coin. A ma demande, le pharmacien hoche la tête en disant : « Je ne sais si j'en ai, attendez une minute ». — Il ouvre un placard, espèce de capharnaûm où il y avait de tout. 11 en retire en effet la carte dont j'avais besoin.

Il est vrai qu'ils vendent aussi des brosses et du cirage.

A Chicago, l'on peut, en laissant une carte ad hoc, chez certains pharmaciens, obtenir en prêt des livres de la Bibliothèque publique, et cela gratuitement.

Au centre de la pharmacie, sur une petite table, l'annuaire de la ville, plus gros à Chicago que le Bottin de Paris, est à la disposition de tout venant, généralement gratis. Cependant, il y a deux ou trois ans, l'on a inventé une slot-machine, laquelle, moyennant un sou, permet d'ouvrir l'annuaire et le referme automatiquement dès que l'on a fini de s'en servir.

Avant de quitter la pharmacie, il y a un petit coin

cependant que nous allions oublier et qui passe génélement inaperçu, c'est celui des drogues, car on y vend aussi des médicaments! Souvent, d'ailleurs, le Département des prescriptions est situé dansTarrièreboutique. Mais ce qui s'y débite surtout, ce sont des toniques : bière, vin, whiskies. Dans les États où la vente des alcools n'est pas tolérée, il n'y a que chez les pharmaciens que l'on puisse en trouver sous ce nom hypocrite de toniques^

Les annonces des journaux et des magasins sont une mine où il suffit de jeter les yeux pour en tirer des trésors.

Un marchand d'horloges vous demande :

« Que peut être une maison sans un enfant et un coucou? »

M. Doup:las, marchand de chaussures, vous assure ceci sans plus de façon :

« M. Douglas est le plus grand cordonnier du monde. »

Un fabricant de whisky, plus modeste, imprime : f Wisky Wilson : Pas un mot de plus! »

1, Dernièrement les journaux de New- York racontaient le cas d'un richard de cette ville. Cet homme se vantait de n'avoir jamais mis les pieds dans un saloon; il ne fréquentait que lès pharmacies, et cependant était toujours intoxicated, expression américaine correspondant à l'expression anglaise « drunk as a lord » et que tout Français traduirait par « ivre comme un Polonais ». Le bonhomme aimait trop les toniques, il est mort où il avait vécu, dans un© pharmacie.

Les annonces les plus courantes et les plus constantes sont celles des femmes masseuses et manucures, sur lesquelles nous ne nous étendrons pas, et celles des clairvoyants. Comme je vous l'ai déjà montré par différents exemples, le peuple américain est un des plus crédules qui existent. Aussi, l'industrie des gypsies, des astrologues, des médiums bat-elle son plein dans toutes les grandes villes des États-Unis, dans l'Ouest surtout. Les journaux fourmillent d'annonces dans ce goût :

« Mme Graham, gypsie, célèbre dans le monde entier, apprenant qu'il y a beaucoup de gens sceptiques à Denver, a décidé de leur donner l'occasion de vérifier son pouvoir extraordinaire au prix spécial de un dollar.

« Positivement, elle n'a pas d'égale sur la terre dans sa profession comme prophète et interprète des choses cachées. Avis sur affaires, spéculations, troubles d'amour et domestiques, règlement de querelles amoureuses, réunion de gens séparés; vous dit avec qui vous vous marierez, comment gagner l'homme ou la femme que vous aimez, comment vaincre vos ennemis, vous donner le moyen de diriger et d'influencer qui que ce soit que vous aimez ou que vous rencontrez. Vous ne la payerez pas si vous ne la trouvez pas supérieure à toutes les autres. »

Les commerçants ont inventé un système de collaboration du public assez original. Ils intéressent

tout le monde à leur trafic. Et dans ce pays où chacun a la bosse du commerce, les résultats ne se font pas attendre. Voici des échantillons de leurs réclames :

Envoyez votre nom et votre adresse. Vous recevrez dix-huit épingles à cravate de 10 cents pièce. — Lorsque vous nous enverrez l'argent, vous recevrez en échange une très jolie presse imprimant les cartes et autres fantaisies aussi parfaitement que le ferait une presse de 100 dollars.

Orient Supply G« East Boston (Mass.)

Envoyez votre nom et votre adresse, vous recevrez vingt bijoux de 10 cents chacun. Vendez-les et envoyez-nous l'argent. Vous recevrez gratis une jolie montre en or, garantie 20 ans. Vous devenez aussi actionnaire de notre Compagnie et prenez part aux bénéfices.

Mille dollars seront envoyés à toute personne qui démontrera que nous ne tenons pas notre promesse.

Union Watch Company 29 Roy. St.

Attleboro (Mass.)

On obtient ainsi des bagues, des bicyclettes, machines à écrire, coffres-forts, fusils, revolvers, phonographes, appareils de photographie, etc , etc.

Les maîtresses de pensions ne veulent pas être en reste avec leurs élèves.

La fille d*un des financiers les plus connus et les

plus riches de New-York, Miss Béryl Whitney, dont la dot était de 5 millions de dollars (25 millions de francs), malgré une surveillance sévère, avait réussi à introduire au pensionnat son « flirt », le jeune « Blondy » Graydon , champion du foot-ball d'Harvard . Les parents ont la main forcée et consentent au mariage. Les journaux commentent ce petit scandale, publient les photographies des jeunes fiancés. Et Miss Ely profite de l'occasion pour faire faire l'apologie de son établissement où avait étudié Miss Béryl Whitney, le plus « fashionable ï> de New-York, clientèle riche et distinguée, confortable de Tinstallation, beauté du parc, promenades et surtout : excellence de l'éducation!

Un médecin de Chicago, le D' George W. Fannecy, morphinomane invétéré, se fait enfermer dans une cellule et se soumet pendant cinq jours à un traitement de son invention grâce auquel il se déclare libéré de sa terrible habitude. 11 se fait photographier dans les différentes phases de sa « lutte héroïque », fait le récit détaillé de ses accès d'hallucination et de lucidité, de ses souffrances passées alors qu'il errait dans les « sentiers affreux des drogues humaines », et parle avec enthousiasme de sa résurrection.

Et voici le langage qu'il tient dans les annonces :

« Maintenant, dit-il, j'ai décidé de consacrer ma vie à guérir mes anciens compagnons d'infortune. Je le ferai en pensant à ma sainte mère, qui mourut il y a

deux ans, après avoir longtemps prié pour laguérison de son fils. Je donnerai gratis mes remèdes. Je traiterai au People^s Hospital, 2184, Archer Avenue. Je ne puis divulguer le secret de mon remède parce que les ignorants pourraient en mésuser. Je veux protéger les hommes et les femmes contre les dangers de la morphine qui s*insinue dans leur cerveau comme un serpent. Modeste, mais confiant dans ma découverte, je veux aider mes compagnons d'infortune et je sais que les Américains me soutiendront. »

Arrêtons-nous là. Nous ne trouverons plus rien de mieux que ce banquiste qui, pour attirer les badauds, invoque la mémoire de sa € sainte mère », morte en priant pour son filsl

Le mâle latin devant la femme américaine. — Les trois états successifs. — Action, indifférence, résignation. — Faillite de la tactique latine conquérante. — La femme avertie. — Pas de mystère. — Élévation de la femme. — La femme orientale et l'Anglo-Saxonne. — Les hommes des pays méridionaux et les emmes. — Différence des mœurs avec les pays du Nord. — Avantages de la froideur pour le progrès des mœurs. — Raisons du meilleur traitement de la femme dans le Nord. — Il y a aussi des sottes. — Portrait repoussant de la puritaine. — Le pays où l'on flirte le plus. — Avantages et défauts du flirt. — Gomment les femmes américaine, anglaise, allemande et française se défendent. — La jeune fille américaine n'est pas chaste. — < Attractive >, < Fascinating >. — Explication de la froideur des hommes. — On ne peut pas tout faire à la fois. — Les Américains aiment-ils l'amour ? — Vingt mille divorces par an. — Lesfenwues préfèrent les friandises. — Une femme dans des échafaudages. — Mp old Kentucky. — Renversement du vieux drame français. — Conquête du fiancé par la jeune fille héroîqne. — ~ Avenir de la femme américaine.

En se mettant dans l'état d'esprit du Français, de l'Espagnol ou de Tltalien habitués à considérer la femme — quelle qu'elle soit — comme une proie toujours offerte à la conquête du mâle, on conçoit

fort bien que les Latins s'exaspèrent devant TAméricaine, sa froideur, sa maîtrise si évidente, son réalisme étroit, le calcul réfléchi de tous ses actes.

C'est la première impression qu'elle suggère. On sent qu'il n'y a rien à tenter contre cette bastille indifférente, forte avant tout de n'être pas sensuelle. Et pas d'imagination à troubler, pas de curiosité à émouvoir! Vous n'êtes pour elle qu'un homme comme tous les autres — et elle en a connu mille — et vos grimaces elle les connaît, vos regards ne la trompent pas, ni vos sourires, ni même vos compliments qu'elle accepte avec plaisir, mais qu'elle discute et qu'elle pèse, et dont elle ne vous aura pas la reconnaissance que vous croyez.

Même, elle vous mettra fort en colère en les répétant tout haut devant ses amis, hommes et femmes ; les hommes n'y attacheront aucune importance, et en marqueront même un peu de dédain pour vous ; les femmes se souviendront que vous leur en avez peutêtre dit autant hier, et vous serez bien ridicule. Ce petit mystère que vous voulez créer entre elle et vous, elle s'y refuse, et c'est sa meilleure tactique de défense. Elle ne se fâchera pas de vos déclarations ni de vos œillades, ni de vos manœuvres, elle se contentera de les percer à jour gaiement, de les rendre publiques, et, bientôt, découragé de ce que vous appellerez hypocritement son « impudeur sentimentale, » vous abandonnerez la partie avec la sourde rancune de l'imposteur démasqué.

Et vous arriverez à la seconde période : l'indifférence. Vous commencerez à devenir Américain. Vous ne regarderez presque plus les femmes, ni dans les rues ni dans les tramways, ni même dans les longs

voyages en chemin de 1er, dont la monotonie et Tennui devraient être si propices 1

Quelquefois vous vous laisserez encore prendre aux regards hardis, aux excitations coquettes de certaines jeunes filles, aux conversations osées de femmes mariées que vous vous réjouirez de mener jusqu'au trouble des confidences. Mais la jeune fille, qu'elle consente à vous serrer les doigts, qu'elle vous demande si vous l'aimez, qu'elle vous raconte même qu'elle aussi vous aime I que la femme mariée vous suive dans vos théories de fausse passion, qu'elle aille jusqu'à s'amuser de vos promesses à double sens, sitôt que, logique, vous voudrez vérifier — plus loin qu'un baiser volé ou consenti, — l'efficacité de votre stratégie, vous verrez la femme et la jeune fille se refermer comme les coquillages à la marée montante I

Nous arrivons ainsi au troisième état des Latins devant les femmes, plus durable celui-là. On a renoncé aux mœurs animales de certaines contrées d'Europe, pris conscience de la force de résistance des femmes (froideur, raison, sérieux, il n'importe!) et on est pour toujours débarrassé de ce souci, absorbant et maniaque, de la conquête.

Et l'on se prend parfois à regretter, — devant certains spécimens bien équifibrés de la race américaine, — qu'il n'y ait pas en France un plus grand nombre de femmes semblables à celles-ci, émancipées par l'esprit, douées d*une ambition égalitaire qui ne craint aucun ridicule, libres dans leurs mœurs, mais restées pourtant douces et gracieuses, et donnant à la méfiance héréditaire du mâle la sensation indéracinable de sécurité que rien ne pourra plus détruire.

Il sort de cet état une élévation générale de la femme — non pas intellectuelle, mais morale — qui n'est égalée, je crois, nulle part au monde. Et ce sera, à n'en pas douter, pour le plus grand bien delà race. Car l'être humain ne peut que gagner à la culture simultanée du mâle et de la femelle. Avoir un père intelligent et robuste, c'est bien. Mais avoir en même temps pour mère une femme d'intelligence forte et cultivée, c'est mieux. En Orient, un homme a beau être le fils d'un chef arabe, il n'en est pas moins le fils d'une esclave.

Dans le Nord il y a collaboration effective dans l'élaboration de l'être humain ; on y est le fils ou la fille d'un véritable homme et d'une véritable femme. Sans aucun doute, la libération de la femme dans les pays du Nord y est une des raisons de la force du progrès.

Une autre conséquence peut sortir de cette constatation :

Les Égyptiennes, les Turques, nubiles à douze ans, ne peuvent prétendre à l'égalité avec les hommes, et tout ce qu'elles peuvent faire, en se mariant, c'est d'accepter l'esclavage. Jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans, elles restent puériles et de mentalité à peu près nulle. Quand elles deviennent intelligentes, leur beauté fanée n'a plus de prestige. Au contraire, dans les contrées du Nord, où les femmes commencent à se former à vingt ans, leur intelligence et leur charme physique se sont développés parallèlement; leurs forces sentimentales et intellectuelles étant plus grandes, elles ne craignent pas de prendre des initiatives complètement inconnues des femmes orientales. Aussi, voyez comme les théories de l'égalité

des sexes font de rapides progrès dans les pays Scandinaves, en Angleterre et en Amérique. N'est-ce pas pour cette raison que plus on monte vers le Nord, plus la qualité des femmes s'élève? Déjà, entre Paris et Toulouse, on voit une différence, dans les rapports entre les sexes. Un homme méridional n*aide pas sa femme à mettre son manteau; il est quelque chose comme le grand Turc, égoïste et despote, et sa liberté est indiscutée. Son prestige près des femmes est énorme, comparé à celui de l'homme anglais, par exemple, au regard des femmes anglaises. Célibataire, tout lui est permis. Un coquebin est ridicule, même auprès des créatures les plus vertueuses de l'autre sexe. Le méridional n'a, pour les jeunes filles, qu'un respect purement théorique. Marié, sa trahison est attendue, presque sûre, et sans très grande importance.

Les Anglo-Saxons doués, au contraire, d'une imagination froide, et n'ayant pas à lutter contre un sang trop chaud, respectent leurs fiancées. Si, par hasard, ils manquent — par ailleurs — à la chasteté, c'est en un jour d'ivresse, après des libations exagérées de whisky ou de Champagne. Et encore s'en cachentils avec soin, ayant honte. Ils ne parlent pas entre eux de ces choses, cherchant à les oublier, comme une tare. M. Roosevelt peut donc, sans ridicule, comme son ami le président de l'Université de Harvard, prêcher la chasteté aux jeunes gens jusqu'au mariage.

Les raisons qui ont fait jusqu'ici de la femme en Amérique un être si particulièrement favorisé sont

diverses. J'ai réussi à en démêler plusieurs. D'abord, au cours du xviii' siècle et jusqu'au milieu du xix*, les femmes furent l'objet rare aux États-Unis, les hommes qui s'exilaient d'Europe, dans cette contrée lointaine, étaient en grande majorité célibataires. La femme fut donc traitée en enfant gâtée; on la ménageait, on la mettait dans l'ouate comme un objet d'un prix inestimable. Des usages se créèrent sous ce régime privilégié, des mœurs prirent racine. On épousait les femmes pour elles-mêmes, c'est-à-dire pour leur sexe et leur utilité propre de compagne et de ménagère, et on les épousait sans dot. Aujourd'hui, les Américains se prévalent de cette coutume désintéressée comme d'une vertu, sans songer qu'elle eut comme cause, îi son origine, l'utilité pratique, comme d'ailleurs tout ce qui se voit dans ce pays. Elle continue d'avoir lieu, et c'est fort bien, en effet, puisqu'elle répond à la conception que l'homme du Nord, en général, et l'Anglo-Saxon, en particulier, se sont faite de la femme.

Au Nord de notre planète l'homme est chargé de faire vivre la femme. Aux pays du Sud, l'idéal de l'homme consiste à faire un riche mariage. Dans le peuple, c'est la femme qui porte les fardeaux; l'Arabe sera plus ménager de son âne ou de sa mule que de sa compagne. Il n'y a que dans le Nord que vous verrez un homme porter un enfant, pousser sa voiturette dans la rue, le dimanche. A Paris, latitude intermédiaire, un homme qui gagne 20,000 francs par an en laissera dépenser le tiers par son épouse en toilettes ; dans le Midi vous ne verriez pas cela, l'homme entend jouir de son gain le plus égoïstement possible.

G*est ce qui explique qu'il n'y a pas de femmes d'affaires en Amérique comme en France. Chez nous, la femme énergique qui, par hasard, se libère, prend un commerce, une industrie, et presque toujours prospère. Et, dans ce cas, c'est l'homme qui est infériorisé dans le ménage. Voyez les maris des blanchisseuses, des fruitières, des marchandes de nos petits commerces : là, le mari est le domestique de sa femme ; et, en fait, il mérite son état.

Pourtant, quand on juge les mœurs américaines, il ne faut pas tomber dans l'exagération optimiste. Ce que je viens de dire est plus général que particulier. Les femmes équilibrées, intelligentes et qui savent rester en même temps vraiment femmes, c'est-à-dire qui ont pris conscience de leur vraie nature, de leurs vraies forces et de leurs infériorités, sont très rares. Ce qu'il faut approuver sans réserve, c'est donc, plutôt que les femmes américaines, l'ensemble des mœurs qui leur permettra de continuer à s'élever en s'affranchissant de la tyrannie abrutissante du mâle. Mais, comme partout, il y a des femmes sotte , poseuses, snobs, manquant de mesure et de tact.

C'est ainsi que la soif d'apprendre des femmes me paraît en général plus artificielle que réelle. J'en ai vu affecter de dresser l'oreille dès qu'on parlait devant elles d'idées graves, d'affaires ou de science. Elles se montraient flattées de voir les hommes s'entretenir avec elles de choses sérieuses. Mais je devinai leur curiosité plus apparente que foncière. Leur attention faiblissait vite, et par l'incohérence de leurs réflexions, elles prouvaient bien qu'elles ne comprenaient pas. Et si je les faisais me raconter ensuite l'emploi de

leurs journées, je me rendais bien compte qu'elles donnaient bien plus d'importance aux visites, aux « tea-parties », aux dîners en ville, aux sports, à la toilette, et aux mille calembredaines de la vie mondaine qu'à l'enrichissement de leur petite cervelle. J'ai rencontré aussi des types antipathiques par un autre côté du caractère : l'entêtement étroit à des idées préconçues, le refus sectaire qu'elles opposaient à la discussion sincère des aphorismes de leur morale. Il est un type d'Américaine de l'Est, entre deux âges, avec des lunettes d'or, dont je me souviens particulièrement pour l'avoir rencontré plusieurs fois. Elle a les lèvres minces, le regard glacé, la figure impassible. Il n'y a pas de vie dans un être de ce genre, et on peut jurer sans crainte qu'aucune sensibilité n'y est restée si jamais elle fut émue. Elle discute froidement, décide, affirme et tranche de tout sans passion, d'ailleurs, avec une assurance tranquille aussi désagréable qu'une gifle, aussi bornée que la foi du sauvage dans son gri-gri. Ce type de salutiste sans ampleur et sans enthousiasme est un des plus antipathiques que l'on puisse rencontrer aux Etats-Unis.

fie

C'est le pays du monde où l'on c flirte » le plus. Et c'est sans doute pour cela que la passion y est plus rare. Le. flirt commencé à seize ans, continué jusqu'au mariage, sans cesse, sans repos, à travers mille caprices, mille coquetteries, mille changements, blase la sensibilité féminine, lui retire son imprévu et sa fraîcheur. C'est ce qui donne à la femme améri-

oaine et même à la jeune fille de vingt-cinq ans cette assurance vitile si déconcertante pour les piètres séducteurs latins habitués à compter sur leurs troublantes œillades et leurs serrements de main ambigus. Je sais bien que cette désinvolture n'est pas la garantie de la vertu infaillible, et qu'il est d'autres moyens de la réduire. Mais, d'une façon générale, jela crois très efficace contre les égarements puérils des vierges et les entraînements qui suivent chez nous les premières déconvenues du mariage.

La femme américaine et la femme anglaise raisonnent beaucoup et raisonnent très bien. Leur cerveau froid et réaliste leur montre les hommes tels qu'ils sont; l'habitude de la liberté, le flirt, les aident dans ce travail critique, ce qui fait qu'en Amérique, comme en Angleterre, une femme ne tombe que lorsqu'elle l'a elle-même décidé.

En France, la femme se croit obligée de dire non^ et de se défendre; pour séduire il faut parler.

En Angleterre, il faut savoir se taire. N'est-ce pas que la femme anglo-saxonne sait d'avance que les raisons qu'on lui donnerait ne vaudront rien, quand chez nous, au contraire, la femme a besoin qu'on lui trouve des raisons et des excuses?

Le flirt étant ce qu'il y a de moins chaste au monde, la jeune fille américaine n'est pas chaste au sens très délicat de ce mot, et les hommes ne s'en choquent pas. Ne peut-on reconnaître dans cette débauche — toute chaste qu'elle est, — un ressouvenir du « Tout mais pas cela » des privautés paysannes et populaires permises chez des gens restés grossiers et que ne choque que le reste. La délicatesse des races plus affinées se blesse pour beaucoup moins, et l'Américain

s'étonne de notre susceptibilité. Ainsi deux vocables bien troublants reviennent souvent dans feur langage courant : attractive et fascinating. Ils se disent fort bien d'une femme par un homme, et inversement d'un homme par une femme ou une jeune fille. Gela se dit même à quelqu'un^ en face, en pleine figure, et devant le mari ou devant la femme. Imaginez qu'une Parisienne dise à un monsieur, dans un coin de salon : « Vous êtes fascinant ». C'est une proie qui se livre. Là-bas, le mari entend répéter ce mot tous les jours par sa femme au sujet d'un homme qui n'est pas lui. Il y reste indifférent. D'abord, il sait que cela n'ira pas plus loin. Mais le plus curieux, c'est qu'il n'en souffre pas du tout! Dans les pays méridionaux une femme dirait les mêmes mots, tout haut: son frère, son ami, son père même, s'en montreraient jaloux, — en qualité d'homines. En Amérique, l'homme plus froid en amour, n'a pas le goût de domination exclusif de l'Espagnol ou du musulman, pour prendre des extrêmes, et comme il sait, en outre, qu'il a affaire à une égale, l'idée de la tyrannie, si elle se présente à son instinct, est naturellement réprimée.

Ce que les hommes américains me paraissent aimer surtout de l'amour, c'est son côté maternel, affectueux, prévoyant, attentif. Les hommes sont froids pour plusieurs raisons, dont la première et la meilleure est qu'ils sont en majeure partie d'origine anglaise, germanique, Scandinave et flamande, et que l'on rencontre

très rarement chez les hommes de ces contrées des tempéraments physiquement passionnés. Une autre raison en est qu'ils vivent encore dans un pays très rude, sous un climat qui réclame, pour y résister, le maximum des forces vitales. Enfin, et ceci est spécial à l'Américain du Nord, son activité est telle, elle l'absorbe à un point si anormal, qu'elle s'oppose à l'existence ou du moins à la culture sérieuse de toute autre passion. Ils ne sont donc pas des amoureux, dans le sens que les Latins attachent à ce terme. Remarquez — car il faut que je prenne à chaque pas cette précaution si je ne veux pas me faire conspuer — et encore ! — remarquez que je ne dis pas que le mari américain ne fait pas un excellent man, et que la femme américaine n'aime pas son mari au sens où on l'entend généralement chez les peuples du Nord. Un homme dit : j'aime la lecture, et il lit deux ou trois livres par an. Peut-on croire là à un véritable amour ? Non. Pourtant, lui le croit, et il est sincère. C'est dans ce sens-là que je dis que les Américains ne sont pas des amoureux. Ils ont beau protester, et avec une bonne foi parfaite, ils ne sont pas bons juges.

Gomme tous les êtres à qui on accorde toutes leurs volontés, les femmes sont naturellement portées à abuser de la suprématie que les hommes leur ont consentie.

Et déjà se dessine dans la société une réaction contre des mœurs qui tendent à faire exclusivement, de l'homme une « machine à produire de l'argent ».' A voir les Américaines se promener en bandes élégantes, souveraines, coquettes et souriantes, on' imagine fort bien une société future où les femmes tyranniques, cultivées et féroces, auront réduit le

mâle à la seule fonction de produire pour elles le luxe et la richesse.

Un parti de célibataires récalcitrants s'est levé pour réagir contre l'égoïsme étouffant du sexe autrefois faible. Il prétend que Tinvasion en Amérique de rélément germanique — qui créa au moyen âge le culte de la femme en Europe — a exagéré la fausse chevalerie, et qu'aujourd'hui les hommes humiliés ^ont devenus presque les domestiques de la femme. L'égalité, disent les révoltés, va bientôt cesser d'exister dans les ménages américains : l'homme sue Vargenty la femme le dépense et n'entend faire que cela. Que de telles mœurs durent encore cinquante ans, cent ans, et l'homme avili n'osera plus relever la tête : les femmes seront toutes des reines d'abeilleSj aristocrates et paresseuses, et les hommes seuls travailleront à la ruche.

Un écrivain new-yorkais, M. Cleveland Moffett, s'est mis à la tête de la croisade. Il dit aux Américaines : € Avez-vous jamais fait le moindre effort pour soutenir vos époux dans la lutte pour la vie, que vos appétits et vos exigences rendent si âpre dans notre pays ?» Et il leur démontre qu'au contraire, en tendant de plus en plus à supprimer la vie de famille par l'usage de l'hôtel, du restaurant, du boarding-house, en confiant le soin des enfants à des mercenaires, elles désapprennent leurs devoirs les plus importants, elles abandonnent les seules responsabilités qu'on leur demande d'accepter.

— Vous n'êtes plus que des fainéantes I leur crie-t-il rudement.

De fait, l'Américaine ne se soucie pas du tout des affaires de son mari. Je dis un jour à une dame

mon étonnement à cet égard. Elle me répondit :

— Mon mari s'occupe-t-il de ma cuisinière? Que m'importent ses affaires ?

Et le mari que je questionnai ensuite sur le même sujet, se mit à rire placidement et me dit :

— C'est vrai que je n'ai pas besoin qu'elle s'occupe de mes affaires... Mais il n'est pas juste de prétendre que je n'ai pas d'ennuis avec ses domestiques. Quand elle est embarrassée au sujet d'un valet ou d'un fournisseur, c'est à moi qu'elle s'adresse, et il faut bien — à contre-cœur — que j'intervienne...

N'y a4-il pas une contradiction flagrante entre cette oisive royauté, tant redoutée par M. Moffelt, et le mouvement d'émancipation féministe qui permet aux Américaines le libre accès aux fonctions libérales? Ou bien cette contradiction n'est-elle que superficielle ? Il s'agit de décider — et ceci n'est pas en mon pouvoir, — si cette libération vient d'un désir ardent d'indépendance, de l'amour du travail, d'un vif sentiment de dignité qui pousse la femme à l'orgueil de devenir maîtresse de sa destinée, ou bien si c'est un calcul de son esprit réaliste et positif, une sorte d'assurance qu'elle prend sur les événements à venir, mais une assurance provisoire, vite abandonnée dès qu'un mari se présente pour en tenir lieu? A l'appui de cette dernière hypothèse, on remarque que sitôt mariée, la femme-médecin, avocat, architecte, professeur ou employée, abandonne sa profession, si lucrative qu'elle soit. Son métier a été jusqu'ici un capital actif qui lui permettait de satisfaire ses goûts de luxe; mais l'Américaine ne se contente pas à peu de frais, comme nos jeunes Françaises, de plaisirs modestes. La médiocrité l'exaspère. Elle voyage, visite les capitales et les musées, aime les

villégiatures à la campagne ou au bord de la mer, fréquente théâtres et concerts et s'habille à grands frais. Sa coquetterie de citadine toute neuve — puisqu'hier encore, elle vivait dansles campagnes d'Irlande, d'Allemagne ou de Scandinavie, — l'entraîne à mille dépenses inutiles, et si, privée de fortune, elle veut la satisfaire quand même, le moyen le plus simple est de gagner de l'argent. Le goût du luxe l'emporte alors surlaparesse. Mais qu'elle se marie. Alors, tout change. Systématiquement, elle refuse de s'occuper. Est-ce dans la crainte d'être absorbée par les soucis de maîtresse de maison el de mère de famille? Non point. Elle habite souvent un boarding-house ou l'une de ces maisons nouvelles où la domesticité est collective, ou bien la tenue de son propre intérieur est si simplifiée qu'elle n'existe pas, car je crois qu'on peut dire qu'en général l'Américaine méprise les travaux du ménage, ignore ce qu'est un raccommodage, préfère un trou à une reprise, et laisse aux domestiques le soin de «gâcher» à souhait. Ses enfants? Elle les confie, quand elle en a, à des mercenaires. Son mari? Elle ignore tout de ses occupations. Ses affaires ne l'intéressent qu'en raison des dollars qu* elles rapportent *. Toute son existence n'est qu'une perpétuelle flânerie : courses dans les magasins, stations prolongées dans les « refreshment rooms > où elle absorbe force icecream-sodas et gâteaux, soirées au théâtre ou au con-

1. A-t-on jamais entendu dire, à New-Yoric ou à Cliicago, qu'une femme fût au courant de la situation de son mari, si ce n'est en ce qui concerne les dollars qu'il gagne ? Tous les mois, celui ci doit lui présenter exactement ses comptes et lui en remettre le montant : la femme est sur ce point plus intransigeante que le plus intransigeant des patrons vis-à-vis de son comptable. Quant au reste, elle ▼eut l'ignorer, celane la regarde pas. Pourtant son malheureux époux

cert où elle exhibe, selon sa fortune, des robes et des chapeaux presque toujours « exagérés i.

Faut-il donc penser que l'horreur du travail esl pour l'Américaine l'unique raison du changement entre sa vie déjeune fille et celle de femme mariée? Ne calcule-t-eile pas aussi que travailler, ce serait peut-être réduire lapuissance productrice de l'homme, arrêter ou atténuer son entraînement maniaque, lui permettre de se reposer, de compter au besoin sur l'aide de sa femme? Aussi s'y refuse-t-eîle complètement, car où s'arrêle-t-on dans celte voie?

On peut se demander aussi si chez d'autres le choix d'un métier n'est pas une sorte de défi jeté à l'homme, une démonstration effective et tapageuse de l'égalité qu'elles proclament?

Beaucoup de nos jeunes filles, déclare encore M. Moffet, sont des joueuses passionnées de poker; elles boxent et font de l'escrime comme des hommes, boivent du whisky et du cocktail à faire rougir, envahissent, dans les trains, les compartiments de fumeurs, jouent aux courses, spéculent à la Bourse et s'habillent comme des hommes. Pourquoi ? Si ce n'est par un naïf besoin d'affirmer extérieurement leur indépendance et de montrer leur mépris pour les occupations ordinaires de leur sexe.

Il reste donc, parmi le très grand nombre de femmes qui en Amérique exercent un métier, un petit groupe

travaille comme un esclave pendant six jours de la semaine. Il ne se résigne à cette vie de forçat que pour satisiaire les besoins de sa femme, car lui-même n'en a pas. Pourtant il ne viendra jamais à Tesprit de cet homme qui se tue pour sa femme de lui dire ses espoirs et ses inquiétudes, de lui demander son appui, sa collaboration ou même ses conseils. (Cleveland Moffett.)

de féministes convaincues. Leur émancipation n'est pas un acte de vanité ou de calcul intéressé. C'est Tœuvre d'une dignité active, d'une volonté forte, soucieuse de se prouver à elle-même sa résistance. Mais celles-là sont si rares, qu'on pourrait presque les compter.

Les signes de réaction contre la tyrannie féminine commencent donc à se faire sentir.

J'ai recueilli les doléances d'une dame de la haute société américaine au sujet des rapports intellectuels entre les sexes. Elle m'assure que les femmes de son monde se plaignent que, dans le smart set, le chic soit de se montrer le plus détaché possible des femmes. Dans un bal, les jeunes hommes abandonnent les femmes, vont seuls au fumoir, parlent à peine à leurs danseuses, et ne dansent que par hygiène. Quand vient l'heure du souper, les groupes masculins se forment, s'emparent des tables pour être seuls entre eux; de sorte que les femmes sont forcées de souper entre elles, etc., etc.

L'indignation de Mrs. Rose G. T... était réelle et profonde. C'est pourtant une des plus jolies créatures qu'on puisse rêver. Si elle se plaint de tels procédés, que doivent souffrir de moins belles et de moins intelligentes qu'elle!

Cette confidence assied davantage ma conviction que l'extrême respect, presque soumis, des Américains pour la femme, doit cesser un jour d'être général aux États-Unis. A présent, dans les classes riches, la femme abonde, puisque c'est un fait reconnu que le nombre

des naissances féminines l'emporte sur celui des naissances masculines, et les jeunes gens trouvent plus commode de s'affranchir d'un servage un peu exagéré qui leur prend un temps et des forces, qu'un autre despotisme peut-être plus conforme à leurs goûts réels, — celui des sports, — réclame énergiquement. D'ailleurs, en demandant l'égalité de sexe et en l'obtenant, en devenant plus exigeantes au fur et à mesure des faveurs qu'elles conquièrent sur les hommes, les femmes ne légitiment-elles pas cette réaction? Depuis qu'une jeune femme put boxer durement un employé de chemin de fer qui voulait l'empêcher de fumer, il n'y a plus de raison — au moins pour celui-là — de rendre à la faiblesse féminine des hommages qui finiraient par lui paraître ironiques. De même, tous les emplois étant accessibles aux femmes, les hommes qui s'en voient chassés par elles n'éprouvent pas un besoin irrésistible de galanterie. Puisque les femmes passent les premières à toutes les portes, l'habitude se perdra de s'effacer devant elles.

Les femmes ne s'habillent pas pour les hommes, qui ne regardent pas les toilettes. Elles s'habillent les unes pour les autres.

Je sais bien qu'il en est un peu ainsi chez nous où les vieilles femmes conservent le goût des atours. Et l'on ne peut pas dire que ce soit pour les hommes. Mais en Amérique, il ne viendrait pas à la pensée d'un homme de complimenter une femme, môme la sienne, sur sa toilette : il ne la voit pas.

Le travail des femmes du peuple.

Dans les centres industriels, les filles vont dès Tâge de seize ans à l'usine, pas avant. Les garçons y sont admis à treize ans.

En général, les femmes mariées ne travaillent pas. Il y a les exceptions de celles qui s'ennuient chez elles, ou qui désirent augmenter, pour elles seules, et non pour leur ménage, ses revenus. L'argent qu'elles gagneront, elles l'emploieront à leur toilette, au théâtre, ou surtout chez le confiseur.

Toutes les filles ne vont pas travailler à l'usine. Elles se font de préférence nurses (infirmières) dans les hôpitaux et les cliniques privées, ou employées de magasins ou de bureaux. Elles ne gagnent jamais moins de 5 dollars par semaine, soit 100 francs par mois. Les types-writers-sténographes gagnent de 30 à iOO dollars par mois, suivant leur habileté.

Je n'ai jamais entendu un homme se plaindre d'être trop occupé.

Mais en revanche on entend à chaque instant les femmes répéter :

— On n'a pas le temps I

Dans ce pays, où la femme est mieux traitée que dans n'importe quelle autre partie du moade, il y a de 18,000 à 20,000 divorces par an.

Dans les rues, où cent fois je m'amusai à les observer, je remarquais qu'elles s'arrêtaient davantage aux étalages de candies (confiseries) qu'aux devantures des magasins de modes.

Je me rappelle le singulier effet que me fit un jour, à New- York, la silhouette d'une femme se promenant sur les échafaudages d'une maison en construction, au 13* étage, un crayon et un papier à la main, un binocle d'or sur le nez, et qu'on me dit :

— C'est l'architecte.

•se

J'ai vu un jour à Boston une pièce qui fait le tour des États-Unis depuis des années : My old Kenlucky, sorte de drame de l'Ambigu mêlé de danses nègres et de courses de chevaux qu'on voit arriver au poteau dans un galop effréné . Tout le monde s'y amuse comme des enfants, et non pas seulement le public populaire de nos théâtres de banlieue, mais le public ordinaire des salles de théâtre, le même qui assistait la veille à la Mort de César de Shakspeare.

Il y a dans la pièce un ou deux comiques, un traître, et une jeune délurée qui, pendant cinq actes, court à la conquête de son fiancé. Ce qu'elle fait pour cela est inimaginable. C'est elle qui se déclare, c'est elle qui

396 DE SAN FRANCISCO AU CANADa

le sauve des embûches du traître, c'est elle qui se déguise en jockey pour courir la course qui doit faire gagner à son futur la forte somme, sur le cheval qu'elle a sauvé de Técurie en flammes. Ce jeune homme qui se fait prier, cette enfant à qui il faut dix héroïsmes consécutifs pour se faire épouser, ne sont pas les types actuels de la société américaine. Ce sont peut-être les types idéaux de demain. Les rôles apparaissent renversés. Mais ils témoignent de Télan qui pousse le sexe féminin vers l'indépendance absolue.

Les femmes américaines ont donc les qualités qui pourront faire d'elles dans l'avenir les créatures les plus civilisées de la terre, quand elles auront appris quelques-unes des formes les plus essentielles de la sociabilité, par exemple à se soucier des hommes. Car beaucoup ont la bienveillance, la simplicité, la douceur, — je ne parle pas du sentiment d'une dignité très élevée qui leur viendra quand elles seront définitivement libérées du contrôle économique de l'homme.

Car ici, comme partout, le problème de la libération économique de la femme se pose. S'il n'est pas si aigu que chez nous, pour les raisons que nous avons dites plus haut, il existe néanmoins. Mais déji\, les femmes, même domestiques, ont su conquérir cette espèce d'indépendance qui les dispense de besognes TÎles : il y a des nègres pour celai

Les accidents du travail. — Frappante injustice. — L'indignation des consuls étrangers. — Massacres industriels. — C'est la faute des ouvriers ! — Le trust de l'acier paie les funérailles. — Indemnité ridicule.

Théories syndicales. — M. MofFett, du Syndicat de la Maçonnerie, discute. — Les Syndicats locaux s'inclinent devant la Fédération du TravaiL — Gomment on mate les employeurs. — Les entrepreneurs menacés d'un exode des ouvriers. — La fortune d'un Syndicat. — 5 millions en caisse. — Tarifs de salaires. — La crise prochaine de l'industrie. — Acheminement vers le collectivisme. — Quietly, Quietlyt — Tyrannie syndicale et liberté du travail. — Le bon despotisme. — Les patrons s'unissent. — C'est la guerre.

Il existe une décision de la Cour suprême de Pennsylvanie établissant que, en cas d'accident survenu à un ouvrier étranger dans les usines de l'Etat, la famille de cet ouvrier, si elle n'est installée en Amérique, ne pourra revendiquer des dommagesintérêts. De sorte qu'un ouvrier français, italien, ou slave, travaillant à Pittsburg en attendant l'instal-

lation de sa famille qui doit le rejoindre bientôt, est blessé ou meurt dans un accident, laisse ses enfants orphelins à sa femme veuve sans qu'ils puissent demander compte à l'usine d6 ses responsabilités.

J'ai causé de ces mœurs avec les consuls d'Autriche et d'Italie à Pittsburg. Ces fonctionnaires sont outrés des faits qui se passent presque chaque jour dans les usines de Pittsburg et de la région, faits auxquels ils se trouvent naturellement mêlés par leurs fonctions.

— Ce sont de continuels massacres, me disent-ils. Aucune précaution n'est prise pour sauvegarder la vie des ouvriers, et comme les compagnies sont toutespuissantes, que les tribunaux leur sont acquis, et qu'en outre la loi elle-même est en leur faveur, elles ne se gênent pas... Elles répondent toujours : « C'est la faute des ouvriers, ils connaissaient le danger, i

— Mais enfin, si ces malheureux laissent une famille dans le besoin, que font les Compagnies, quel recours avez-vous contre elles ?

— Les compagnies donnent, en cas de mort d'un de leurs ouvriers, de i ,700 à 2,000 francs à la famille, quelquefois 5,000 francs si l'affaire est par trop grave, et cela à condition que cette famille habite la ville, car, autrement,, rien I Les pouvoirs que les héritiers naturels enverraient de l'étranger pour plaider contre la Compagnie seraient nuls. Telle est la loi,

— Est-ce possible ?

— C'est ainsi. Pensez donc que nous sommes payés pour la connaître, cette loi barbare I Nos chancelleries ont chaque jour à s'occuper des successions, des accidents de leurs nationaux, et nous nous heurtons toujours à l'égoïsme féroce des compagnies et à une léga-

lité plus féroce encore peut-être. Que feraient-ils, sans nous, ces pauvres Italiens, ces Slaves, ces Croates, qui arrivent ici ignorant jusqu'à la langue du pays, et qui ont contre eux la loi et les juges !

Un accident, entre autres, est courant. Les Italiens sont employés aux mines. Il arrive que des charges de dynamite posées souterrainement n'éclatent pas. Si elles restent là, elles constituent un danger permanent pour les ouvriers. Il faut donc décharger ces mines. Les Américains, habitués à ce travail et prudents de leur nature, ne s'y risquent pas, et même s'y refusent. Mais il y a toujours là des Italiens nouveaux venus, habitués seulement à la poudre ordinaire, ignorants du danger qu'ils courent, et qui, sous Tœil des autres et des contremaîtres, se dévouent. Il n'est pas rare de voir cinq ou six hommes tués dans l'accident. Leurs misérables familles réclament. La Compagnie répond : « C'est leur faute ». Elle offre, comme je vous l'ai dit, 1,700 francs ou 2,000 francs, et les malheureux doivent s'en contenter. Nous n'essayons même pas de faire un procès. Nous le perdrions à coup sûr. Les juges, élus au suffrage universel, changent tous les cinq ans. Ils sont donc dans la main de la Compagnie qui peut assurer ou empêcher leur réélection. Pas moyen de lutter. Il faut s'incliner... C'est lamentable, je vous assure.

« Les pauvres gens qui arrivent d'Europe avec leurs femmes et leurs enfants, attirés par les gros salaires, ne savent pas à quoi ils s'exposent. Naïvement, ils croient trouver le Pactole. Et que vienne la maladie (la pneumonie les frappe par centaines) ou l'accident, et les voilà plongés dans la misère la plus noire. Car, à Pittsburg, où la vanité ignorante de

M. Carnegie a installé comme partout une bibliothèque publique, d'ailleurs toujours vide, il n'y a pas d'hôpital gratuit...

— Et vos compatriotes sont nombreux ici ?

— Je compte plus de 60,000 Italiens à Pittsburg et aux environs et 300,000 Slaves, Slovaques, Croates, Hongrois, etc. Chaque jour, on constate des disparitions. Où passent ces gens? Morts, tués, partis, on n'en sait rien. L'état civil est tenu n'importe comment. Il n'existe pas d'organisation administrative sérieuse pour les immigrants : c'est le fumier des États-Unis, c'est avec leur sang et leur chair que s'édifie la fortune de l'Amérique 1 »

Ces paroles graves, émues, convaincues, me sont entrées dans la mémoire, et y demeurent avec le mot qui m'avait dit le superintendant de Homestead, actuellement Président du Trust de l'acier :

— On prétend que la Compagnie agit mal avec ses ouvriers victimes des accidents, eh bien I je vais vous dire ceci : c'est nous qui payons toujours les frais des funérailles I »

Théorie syndicale.

Je ne suis pas venu en Amérique pour étudier la question sociale : mon but était de parcourir les États- Unis d'un bout à l'autre et de prendre des croquis et des impressions les plus variées possible des hommes et des choses. J'avais donc écarté de parti pris les questions politique, économique, judiciaire, sociale^

CHOSES OUVRIÈRES m

qui eussent exigé, pour être étudiées consciencieusement, chacune au moins un an d'études sérieuses et patientes.

Mais, cela rentrant dans mon programme, j'ai voulu voir un de ces puissants syndiqués à qui toute une corporation obéit, et dont le pouvoir ne subit pas, comme chez nous, le contrepoids des hommes politiques et de l'opinion. Ici les syndicats savent bien ce qu'ils veulent, et le public est toujours avec eux. Quant aux politiciens, ce sont les valets du suffrage universel, avilis à un point ignoré chez nous, même aux plus mauvaises heures des luttes électorales.

Je suis donc allé voir à Nev^-York M. Moffett, ancien poseur de briques, rédacteur en chef de l'organe du syndicat des maçons, grand diable joyeux, avec une longue barbe noire en désordre et une tête hirsute, à la voix profonde et bonne enfant.

Une menace de grève des ouvriers du bâtiment courait la ville, et ce n'était pas une mince affaire. Une fièvre de bâtisse emplit en ce moment l'Amérique entière ; ce ne sont que chantiers de constructions, échafaudages, tranchées, sur toute la surface du pays. Un arrêt dans cette fièvre peut être cause de grands désordres et des catastrophes financières les plus graves; sans compter le trouble apporté dans la vie intime de la population. Car Tune des corporations du bâtiment se mettant en grève, toutes les autres peuvent la suivre, sur un signe.

— C'est vrai, me dit M. MofTett, et les patrons le savent. Aussi soyez tranquilles, ils hésiteront avant de nous pousser à bout. Il y a 85,000 maçons dans les Unions, qui sont au nombre de 700 pour tous les États. Rien que dans l'État de New- York, je compte

ÂQi DE SAN FRANCISCO AU CANADA

86 Unions de maçons et poseurs de briques. Et notre discipline est admirable. Jugez-en. Une de nos Unions de rÉtat de New-Jersey avait déclaré la grève. Les patrons refusaient l'arbitrage. Notre Union centrale approuva TUnion locale : les patrons s'inclinèrent aussitôt. Mais, à leur tour, les ouvriers refusèrent l'arbitrage, prétendant imposer toutes leurs revendications sans discussion. Alors le bureau de notre Fédération, à Washington, menaça l'Union du New- Jersey de lui retirer sa charte, c'est-à-dire de la mettre en dehors de la Fédération, et l'Union s'inclina comme un petit garçon.

— D'où vient le différend actuel entre les patrons et les maçons de New-York?

— C'est un coup monté par les patrons qui essaient de se syndiquer aussi entre eux pour lutter contre nous. Voici l'histoire. Les charretiers de bois n'étaient pas encore syndiqués; aussi leurs patrons faisaient d'eux ce qu'ils voulaient. Or, les charretiers sont en train de créer enfm une Union. Les patrons pour les en empêcher, leur refusent l'ouvrage. Ce qui fait que les entrepreneurs de bâtiment manquant de bois, invoquent le cas de force majeure pour ne pas donner d'ouvrage aux maçons. La vérité, nous le savons bien, c'est que les patrons essaient de se solidariser. Mais ils doivent prendre garde. Car, s'ils continuent à refuser de l'ouvrage aux maçons pour cette raison, nous télégraphierons immédiatement à toutes les Unions des autres Mats pour leur demander s'ils n'ont pas besoin de maçons chez eux. Et nous enverrons, en très peu de temps, les 12,000 maçons de New-York dans les États voisins. Et il n'y aura plus un maçon à New-York. Alors, aucun entre-

preneur ne pourra travailler. Ils seront bien avancés, hé?

— Pourtant, est-il juste de rendre responsables les entrepreneurs de maçonnerie des fautes — s'il y en a — des entrepreneurs de charrois ?

— Qu'ils s'arrangent entre eux. Qu'ils fassent comme nous î

— Croyez-vous donc que les grèves soient bonnes en elles-mêmes, pour la classe ouvrière?

— Très bonnes. Il faut de l'excitation, du bruit, pour donner à l'ouvrier le goût de la lutte, l'habitude de défendre ses intérêts, de s'occuper à autre chose qu'à boire et à manger. C'est très bon, la grève.

— Mais, en attendant, ils pâtissent?

— Non. En cas de grève, l'Union donne à chaque syndiqué 25 francs par semaine, et 35 francs s'il est marié. Ceux qui distribuent l'argent aux camarades gagnent 12 dollars (60 francs) par semaine.

— Et quand vos fonds sont épuisés? Car ils doivent vite se tarir à ce taux-là?

M. Moffett sourit dans sa grande barbe broussailleuse :

— Nous avons 1 million de dollars en réserve (5 millions de francs).

— Où avez-vous pris cette fortune ?

— Pour entrer dans l'Union, il faut verser de 5 à 10 dollars, plus une souscription annuelle de 6 dollars par an en moyenne. Et les amendes viennent s'ajouter à ces recettes.

Que

actuell

pense le prolétariat organisé de la situation e des Etats-Unis, de cette prospérité inouïe?

iOi DE SAN FRANCISCO AU CANADA

Ces salaires fantastiques* ne pourront pas croître toujours. Qu'arrivera- t-il quand les patrons ayant atteint leur maximum, refuseront d'aller plus loin?

— Je crois, me dit M. Moffett, que nous sommes, en effet, près d'une grande crise. Au dernier Congrès des quatorze cents fabriques qui s'est tenu à la Nouvelle-Orléans, on entendit à cet égard de terribles discours. Les patrons américains sentent bien qu'ils vont bientôt être débordés.

— Qu'arrivera-t-il, alors?

— Qu'on se battra de plus en plus, fait M. Moffett sans s'émouvoir, jusqu'au moment où les patrons fatigués (car vous pensez bien que les ouvriers ne seront jamais fatigués, eux) s'en iront. Et alors, le public innocent se refusant à souffrir de ces querelles, s'adressera directement aux Unions pour ses travaux.

— Et ce sera le collectivisme?

— Et ce sera le collectivisme, parfaitement. Mais cela se fera tout doucement, tout doucement (quietlt/y quieily,..) par la force des choses. C'est si simple, si naturel !... Ne pensez-vous pas?

i. Les maçons poseurs de briques gagnent 5 dollars 30 par jour (26 fr. 50), c'est-à-dire 3 fr. 25 par heure, pour 8 heures de travail. Et ils demandent 3 fr. 50 de l'heure. Les manœuvres gagnent de 10 à 15 francs par jour. Ils veulent gagner 15 francs minimum. Les Italiens nouvellement immigrés ne gagnent que 1 dollar 1/2 à 2 dollars (7 fr. 75 à 10 fr. 25) par jour, parce qu'ils ne parlent pas l'anglais, et qu'ils sont moins prompts à comprendre les ordres et à les exécuter. Les typographes gagnent 27 dollars par semaine (535 francs par mois environ), pour 6 journées de travail de 7 heures par jour, ce qui revient à 25 francs par jour). Les forgerons gagnent 21 francs par jour. Les employés des tramways et de VElevated (chemin de fer aérien) gagnent 15 francs par jour. Ceux qui reçoivent les billets aux portes des gares, généralement des vieux retraités, gagnent de 7 fr. 50 à 10 francs par jour.

— Auparavant, ne prévoyez-vous pas d'autres étapes inîermédîaires?

— Certainement, certainement. Comme en Nouvelle- Zélande, nous en arriverons bientôt à l'arbitrage obligatoire et perpétuel. Mais les ouvriers n'en veulent pas, ils disent que les juges sont corrompus. Ils ont raison, on le voit très bien pour les petites choses. Que serait-ce pour les grandes?

J'objecte que si les juges sont corrompus, c'est que les électeurs qui les nommèrent étaient achetés.

— Oui, mais il y a tant de façons de tromper les gens simples, me répond-il.

Je discute alors la théorie de la liberté de l'individu.

— Pourquoi les ouvriers des Unions se croient-ils le droit d'empêcher les autres de travailler s'ils ne font pas partie de leurs syndicats?

— Ils les empêchent dans leur intérêt I Ils leur expliquent d'abord qu'il vaut mieux qu'ils travaillent aux prix fixés par les Unions, toujours plus élevés que les autres. Les autres répondent qu'ils sont libres. A quoi les unionists ripostent que, s'ils ne sont pas unis, ils ne sont pas forts; que si les patrons diminuent un jour le salaire de 10 sous, ils peuvent le diminuer ainsi indéfiniment. Et alors que deviendront-ils? Ne regretteront-ils par leur erreur passée? Souvent, ils comprennent, et suivent leurs camarades. S'ils ne veulent pas comprendre, on les secoue quelquefois un peu, c'est vrai, dit en riant M. Moffett; mais cela ne peut pas leur faire grand mal, et, en tout cas, c'est dans leur intérêt. On donne bien quelquefois des petites tapes aux enfants qui veulent jouer avec le feu, n'est-ce pas, pour leur éviter une plus grande douleur? Pour nous, l'intérêt individuel passe après

l'intérêt collectif; s'il plaît à cent ouvriers, par bctise, par ignorance, ou par intérêt, de compromettre la vie de cent mille de leurs camarades, va-t-on, au nom de la liberté individuelle, les laisser faire? Il ne faut donc pas parler de liberté à propos de ces choses, il faut parler de l'intérêt public, de la masse.

« Pour revenir à notre cas à nous, dans notre guerre contre le patronat, conclut M. Moffett, nous n'avons aucun ménagement de cet ordre à garder. Les patrons se moquent bien des théories de liberté, ils se gardent de les invoquer, et pour cause, car ils font exactement la même chose que nous ; ils ont formé des Unions sur le modèle des Unions ouvrières, et ils refusent de vendre des briques, du bois, du ciment, aux patrons ne faisant pas partie de leur syndicat. De ville en ville, d'Élat en État, les réfractaires sont traqués, ils ne trouvent plus de matériaux pour réaliser les commandes qu'ils ont assumées. C'est une guerre absolue et sans ménagement.

« Ils ne peuvent donc pas trouver mauvais que nous employions contre eux les procédés dont ils se servent les uns contre les autres. Aussi ne vous étonnez pas trop quand vous entendez dire que telle ou telle ville des Etats-Unis se trouve sans ouvriers. Ce sont nos Unions qui sont en train de mater un entrepreneur. »

AU CANADA

De New-York à Montréal. — Le voyageur constate qu'il est patriote. — Brown et Lafleur. — Un déjeuner avec d'anciens compatriotes. — Le terroir normand à Montréal, — Promenade autour de la ville. — Le Saint-Laurent gelé. — Le tobogan en son pays d'origine. — Le cimetière. — La terre gelée empêche l'ensevelissement. — Le linceul de neige. — Le charnier. — Le Cercle du tobogan. — C'est le soir. — Tableau féerique. — Un village canadien. — Saint-Lambert. — Chmois blanchisseurs, Normands agriculteurs. — En traîneau. — Conversation avec un vrai Canadien. — Que restet-il de patriotisme français dans l'âme des descendants des pionniers? — Guère. — Ils ignorent jusqu'au nom de € Normandie >. — Une « réserve » de Peaux-Rouges. — Caughnauwaga, village d'Iroquois. — Le pont sur le Saint-Laurent. — Une tempête de neige. — Traversée dangereuse. — Les ▼oyageurs font du tobogan sur leur derrière. — Bureau de poste hospitalier. — A Vêpres. — L'office en iroquois. -— Un prêtre aimable. — Visite à un notable Iroquois. — Il revient du Klondyke. — Sa fille se met au piano qu'elle frappe comme un gong. — Générosité des sauvages.

Il faut quatorze heures d'express pour aller de New- York à Montréal. Je n'étais pas fâché, après quelques mois d'Amérique, de la comparer avec un pays olo-

nisé par des Français, et, au mois de janvier, j'y fus*.

Montréal a presque Taspect d'une ville française. Les rues sont peuplées de maisons de style normand, couvertes d'enseignes françaises pour la plupart, on y entend parler français par des gens qui ont l'air enchanté de vous répondre dans votre langue, et ceci est un plaisir.

Je ne sais plus qui a dit, — peut-être Balzac, — qu'un Français, athée à Paris, se ferait tuer pour la foi en Jésus-Christ à Constantinople. En effet, quand nous sommes chez nous, nous plaisantons volontiers nos qualités et nous blaguons ce que nous avons de mieux, tout en nous vantant, d'ailleurs, de qualités que nous n'avons pas. L'étranger, qui nous écoule surpris, prend à la lettre cette fronde superficielle, et, en nous quittant, croirait volontiers que nous ne valons pas grand'chose. Mais une fois la frontière passée, un besoin instinctif de sauvegarde et de défense nous ramène à croire que la terre que nous venons de quitter est la meilleure du globe entier, que le ciel y est le plus doux, que les hommes qui l'habitent sont les seuls supportables; et si l'étranger essaie alors de le discuter, nous n'avons pas assez de tout notre enthousiasme pour exalter la France, et pas assez de toute notre critique pour diminuer la valeur des pays étrangers.

Que de fois, au cours démon voyage, n'ai-je pas vérifié cet état d'âme I L'ignorance candide des Américains qui les fait vous demander naïvement si, en Europe, on connaît les choses les plus élémentaires.

1. J'ai donc iaterverli, dans ce livre, l'ordre de mon voyage. Voir le volume : De New-York à la Nouvelle- Orléans.

comme si ce n'était pas l'Europe qui a fait l'Amérique avec ses enfants et avec la science des siècles accumulés; la suffisance ingénue de ces gens cultivés s'informant si la France a eu des inventeurs; la croyance aveugle qu'on leur insuffle du génie sans égal de leurs hommes d'État, de leurs savants (?), de leurs généraux même, sont à la longue un peu irritantes, malgré qu'on se surveille et qu'on se domine.

Aussi, l'idée de mettre le pied sur une terre presque française sourit-elle au voyageur. Les noms des rues résument l'histoire de France : Montmorency, Gondé, Saint-Denis, Richelieu; puis la géographie normande: Yonville, Bon-Secours, Lagauchetière, — mais aussi, il est vrai : Wellington, Sherbroock, Grosvenor ; et des Brovi^n, des Black, des Mac Dougall et des O'Gonnor, en quantité, et tous les noms populaires des enseignes : Lafleur, La Rivière, Laporte, Lapierre, Lapointe, Laramée, Larue, Larocque, Lavigne, Laviolette, La verdure, Labonté, Labranche, Ladouceur, Laflamme, Lafranchise, Lajoie, Lafrance, Laliberté, Lalumière, Lamalice, Lamoureux, Lebon, Lebœuf, Ledoux, Letendre, Lesage.

J'avais été invité, en compagnie de M. Hyde, dont j'ai déjà parlé, et du bon conférencier Germain Martin, à déjeuner au Cercle Saint-James de Montréal. Unehospitalité charmante, un accueil gentil, empressé nous attendaient. Les notabilités de la ville se trouvaient là. Tout le monde parlait français, un excellent français avec le pur accent du terroir normand, conservé aussi savoureux qu'à Bayeux ou à Vire. Ce qu'il y avait de plus saisissant encore, c'est que la plupart de ceux qui étaient là n'avaient jamais mis le

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pied en France, ni leurs pères. C'étaient les arrièrepetits-fils des premiers colons normands !

Les toasts du déjeuner furent charmants. A part les ordinaires congratulations empreintes ici de sincérité, car il ne s'agissait que de sentiments parfaitement désintéressés, de la propagation de la langue-mère des fondateurs de la colonie, la tournure des toasts, leur langage et leur plan (si l'on peut s'exprimer ainsi pour des improvisations spontanées), me transportèrent en France, dans une bonne ville du Calvados ou de l'Eure, à la fin d'un banquet où les orateurs trempés de finesse et d'esprit croisent leurs sourires et leurs pointes en portant des santés I

Après le repas, on nous mena faire une promenade sur le mont Royal, dans de vastes traîneaux solides, à quatre places, traînés par de vigoureux petits chevaux canadiens. On traverse, sur la neige craquante, des terrains vallonnés, les bois de sapins ouatés, d'érables et d'ormes dépouillés, puis, tout à coup, au sommet du mont, c'est la découverte d'un paysage charmant, une vaste plaine de neige jusqu'au Saint-Laurent gelé, dont les glaçons semblaient de loin, de petits flots immobiles. Le reflet du ciel baignait le fleuve et la plaine d'une lumière bleu électrique, limpide. De jeunes garçons et déjeunes filles s'amusaient à glisser le long des pentes, allongés ou assis sur de longues planches de bois en forme de traîneau plat, à la pointe recourbée, longues de deux ou trois mètres, munies de cordes où les mains s'agrippent, et qu'on appelle des tobogan^. Je voulus faire comme eux, et je m'assis à la turque sur le traîneau, derrière un jeune Gana-

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