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On met trois jours d'express pour aller de La Nouvelle-Orléans à San Francisco.
Pendant des lieues, le train traverse des forêts inondées, jonchées d'arbres brisés ou seulement inclinés, se soutenant les uns les autres comme des hommes ivres; des milliers de palmiers nains sabrent Teau jaunâtre de leurs éventails aigus; on arrive à des carrefours d'où s'échappent des avenues, dont la perspective s'étend à l'infini des arbres jusqu'au bleu du ciel.
Un peu plus loin, il faut franchir une vaste étendue d'eau. Un pont en cet endroit était une entreprise impossible. Comment ont fait les Américains ? Ils ont installé un immense bateau mû par des machines puissantes et y ont posé plusieurs rangées de rails avec des aiguilles. Quand notre train arrive à l'extrémité de la terre ferme, il trouve devant lui le bateau dont les rails viennent prolonger les rails de la voie, et nous voilà transportés séance tenante en pleine eau dans nos wagons. Si le train est trop long, on le dédouble : la locomotive transporte la moitié du train, revient chercher l'autre et l'emmène ; et tout cela se fait si vite, si exactement, que l'on est déjà en route avant d'avoir eu le temps de comprendre les manœuvres.
Quand ma curiosité manquait d'aliment à l'intérieur des wagons, je n'avais qu'à regarder par la portière.
Des marécages, des forêts noyées, des rizières, des champs de cannes à sucre encore à germer sous la terre brune, mais dont les pousses commencent à poindre.
Sur les pentes des fossés remplis d'eau on voit des
serpents à la tête fine et plate, grimper en ondulant, ou bien, allongés sur le sable des rives, guetter, immobiles, les insectes qui passent.
Pais des champs, des prairies où paissent des troupeaux de vaches et de moutons, la savane ! Et, nulle part, on n'aperçoit de routes. Dans beaucoup d'Etats, le seul chemin que puisse suivre le piéton c'est le chemin de fer. Souvent on voit des hommes et même des femmes qui, à l'approche du train, se jettent rapidement hors de la voie, sur le talus qui dévale, et qui, le train passé, reprennent leur promenade interrompue. Aussi les accidents sont-ils nombreux. Le marcheur distrait n'entend pas le train qui approche, ou bien, la nuit, se laisse surprendre à un croisement entre deux trains qui vont en sens inverse.
Partis le matin de la Nouvelle-Orléans, nous entrons dans le Texas à sept heures du soir le même jour. Il fait déjà plus froid. L'altitude avait changé. Quelles solitudes ! D'immenses plaines à perte de vue avec, de-ci de-là, des arbustes sans feuilles; des chevaux mexicains, de petits chevaux courts et trapus, qui paissent en liberté parmi des troupeaux de bœufs ; des cactus en abondance. Toutes les demi-heures ou toutes les heures, on distingue des cabanes de bois espacées dans la savane : sans doute les gîtes des cow-boys qui surveillent les troupeaux.
De loin en loin, la plaine s'anime d'un attelage de mules qui tirent une charrue. Dans le ciel triste, quelques vautours et des buses planent, leurs grandes ailes étendues. Le soir tombe.
Dans le train, un prêtre catholique irlandais, très liant,, très en dehors, m' ayant reconnu pour un Français, était venu à moi spontanément. Sa conversation m'intéressait beaucoup. J'avais rarement entendu parler avec tant de liberté des mœurs et des idées modernes. Son caractère aussi m'amusait. Un jour qu'il se trouvait en France, à Lyon, un jeune homme avait crié sur son passage je ne sais quelle injure, qui s'adressait à son caractère ecclésiastique; allant à lui, il l'avait sommé de lui faire des excuses, et comme l'autre s'y refusait, il lui avait appliqué sur la mâchoire un coup de poing qui Tétourdit. La foule, amassée, donna raison au prêtre. Le soir, à l'archevêché, son histoire fit beaucoup rire.
Il me parla des tendances libérales du clergé américain, de l'indépendance des prêtres vis-à-vis du gouvernement et des sectes concurrentes, indépendance qui s'explique parla manière dont ils sont rétribués. Ce sont les fidèles qui entretiennent le culte. Le prêtre en partage les revenus avec ses supérieurs, dans des proportions convenues, et ainsi il ne dépend de personne. Cette situation crée même souvent une émulation de charité « bien agréable ». Ainsi, ce voyage qu'il faisait là lui était offert par des paroissiens cotisés dans ce but. Le trouvant un peu souffrant, le médecin lui conseillait la Californie et le Colorado; mais comme il ne disposait pas des 3,000 francs nécessaires, il n'aurait jamais pu, sans leur zèle affectueux, obéir aux prescriptions de la Faculté.
ïl m'enchanta pendant trois jours par son humeur
joviale. Il parlait à tous les voyageurs du train, j'entendais son rire éclatant dans tous les coins. C'était sa façon à lui de faire du prosélytisme, et je vis bien qu'il y réussissait. Il s'entretenait avec les uns et les autres de leurs affaires, parlait sucre et droits protecteurs avec un planteur, mécanique avec un industriel, théâtre avec une troupe de jeunes danseurs et danseuses allant à San Francisco.
— Vous voyez comme nous sommes ici ! s'exclamait-il. Nous connaissons les affaires américaines comme les spécialistes eux-mêmes. Nous nous intéressons à tout ce qui intéresse les autres hommes, et la seule influence que nous ayons nous vient de là. Il faut prendre les hommes par leur faible. Le faible, je veux dire le fort des Américains, ce sont les affaires...
Il y avait là un marchand de conserves de poisson :
— N'est-ce pas, lui dit-il, qu'en Californie on tue les saumons à coups de fusil?
L'autre, très heureux de pouvoir parler de sa compétence, nous expliqua qu'en effet les saumons étaient si nombreux, si compacts à l'embouchure des rivières, qu'on pouvait les canarder à bout portant.
Puis, s'adressant à un ingénieur qui voyageait pour le placement des machines :
— Quelle est la machine la plus extraordinaire que vous ayez vue? lui demanda-t-il.
— C'est la machine Robert Hoe, répondit l'homme interpellé. Elle imprime 220 kilomètres de papier à l'heure.
220 kilomètres à l'heure I La distance de Paris au Havre I Le deuxième jour, au matin, on se réveille à San
Antonio, c'est-à-dire à moitié chemin d'El Paso, qui se trouve lui-même à moitié chemin de San Francisco. De temps en temps le train longe des prairies avec des fleurs jaunes et des arbres, de beaux chênes aux amples ramures moussues. Auloin, bordant la plaine, les lignes bleues de collines basses. Nous sommes dans le voisinage du Mexique : les laboureurs portent de hauts chapeaux de paille coniques. C'est vers Del Rio qu'apparaissent les maisons d'adobé, c'est-à-dire bâties en terre sèche, avec des toits de chaume ou de bois.
Après des prairies grasses et fleuries, la végétation s'appauvrit, la terre devient sablonneuse. Les collines de pierre blanche et crayeuse se rapprochent. Le rio coule au bas, très étroit en cette partie de son cours. Aux stations se montrent à présent des familles mexicaines. Les peaux sont brunes comme celles des Peaux-Rouges, les cheveux très noirs, collés sur la tête; dans leurs pommettes et leurs yeux on distingue quelque chose de la race mongolique.
Puis, c'est la désolation générale de la nature, des plaines de rochers et de cailloux; dans les lits desséchés des rivières, quelques touffes de verdure; rien de vivant, à part les courtes lances des palmiers nains et les cactus qui poussent dans le sable, hauts comme des arbres avec des branches sans feuilles, qu'on appelle cactus-cierges. Des heures passent à regarder des champs de pierres en désordre jusqu'à l'horizon, ou les murailles chaotiques des collines quand elles se rapprochent. Des heures encore, mornes, s'écoulent. Bien heureux quand on voit quelques vaches qui paissent une herbe rare; il n'y a pas de ferme aux alentours, ni de gardiens. Je
m'informe auprès de mon ami le prêtre irlandais :
— On ne craint donc pas les voleurs?
— Oh non! On a peur du lynchage! Dans ces pays où la propriété est très difficile à défendre, on est plus dur pour les vols de bestiaux que pour les vols d'argent. Et cela se comprend. Si l'on n'était pas sévère jusqu'à la cruauté, il n'y aurait aucune sécurité. Il faut des principes solides.
Deux heures encore. Rien que des terres désolées, sans végétation, sans culture. Plus de chevaux, pas une vache, pas une masure, jusqu'à l'horizon désert; des sables, des dunes, des vallonnements pierreux, pelés, un paysage de malheur.
Aux stations, au lieu de ville, une baraque en bois : la gare, une guérite : le Post Office, deux ou trois autres masures en planches, une ou deux vaches broutant de vagues verdures le long d'un talus, et c'est tout. Quelquefois, de longs trains arrêtés, d'énormes wagons couverts qui sont des réfrigérateurs et des wagons cylindriques à pétrole, portant vers la côte les fruits et l'huile du Far West. Au delà, le désert, du sable, des pierres toujours, à l'infini.
Le matin du troisième jour, nous sommes encore dans le Texas! A lui seul, le Texas est plus grand que l'Autriche et la Hongrie réunies !
El Paso. Nous retardons notre montre de deux heures. Gela fait une différence de huit heures avec Paris. Il est 9 heures du matin ici, — il est 5 heures après midi là-bas où la vie du boulevard bat son plein. Gomme c*est loin !
Je n'ai qu'un pont à traverser pour entrer dans le Mexique, et j'en ai bien envie. Mais le train n'a qu'une demi-heure d'arrêt et je crains de le voir
8 DE SAN FRArsGlSCO AU CANADA
partir sans moi. Je me contente de regarder, du quai de la gare, les maisons blanches, des Mexicains réfugiés sous un hangar de terre, enveloppés jusqu'aux yeux, les uns de châles noirs, d'autres de couvertures multicolores, la figure triste, coiffés de chapeaux en forme de tromblon. Un jeune touriste les poursuit en braquant sur eux son kodak; ils l'évitent, se détournent avec un air menaçant.
Nous repartons. Depuis hier la locomotive marche au pétrole, qui ne coûte rien ici. La fumée qu'il produit n'est pas si noire que celle du charbon, mais elle est plus lente à tomber et à s'éparpiller. L'avantage du pétrole, outre son bon marché, c'est qu'il ne donne pas de poussière et qu'on voyage ainsi plus proprement.
Nous traversons l'Arizona et le désert du Yuma. De grandes plaines inondées, sans trace de vie, sans culture, sans rien. De temps en temps, des joncs, qui ressemblent à des dagues espagnoles, sortent de terre, et je les regarde, je m'y attache comme à des verdures d'oasis.
Et recommencent sans cesse les spectacles de pierres informes, les découpures bizarres dans le flanc des collines. Par instants je crois découvrir les débris d'un château fort gigantesque aux donjons délabrés, ou des colosses de basalte, ou des bas-reliefs brisés, des frises dévastées, des frontons de palais babéliques écroulés, des débâcles de maçonneries grandioses détruites par quelque fléau depuis des millions d'années ou maudites par les prophètes au temps d'Assur î Tout autour, sur des plateaux situés à douze ou quinze cents mètres d'altitude, la terre vénéneuse ne produit rien, pas même des joncs ou des yuccas.
Quand on a longtemps regardé ces mornes paysages, d'une tristesse inconsolable, on éprouve le besoin de se rapprocher des hommes, comme après Thébétude d'un trop long chagrin. C'est facile, car tout le monde s'ennuie, et chacun est ravi de pouvoir causer. Les gens viennent de préférence dans V observation-cary — le wagon de queue du train, — entièrement vitré, d'où l'on peut voir le paysage qui fuit, au fond, à droite et à gauche, comme dans une voiture découverte. Une plate-forme, avec des pliants, ouvre sur ce compartiment; les voyageurs s'y installent quand il ne pleut pas.
Le soir du troisième jour j'assistai à un spectacle de toute beauté qui me paya de ces soixante heures de désert.
Dans ces contrées, le soleil se couche très vite. On n'y connaît pas le crépuscule. Il avait plu ce jour-là depuis le matin, et nous roulions sur un haut plateau noyé de pluie. Soudain une éclaircie se produisit. Le soleil déchira les nuages gris et noirs qui pendaient à l'ossature des monts. Les cimes de l'Ouest s'enveloppèrent d'une lumière bleue. Des bandes d'azur superposées créaient dans le ciel une perspective illusoire de vastes horizons marins en pleine lumière. Les vallées maudites de l'Arizona, peuplées de pierres blanches et de rocs nus éclatant sous la pluie des rayons, semblaient des villes arabes bâties le long d'une côte de paradis. Au-dessus des sommets bleus et des pentes dorées, s'écroulaient des torrents d'argent bouillant et de fins ruisseaux d'émeraudes. Le soleil se coucha comme une escarbouçle géante dans un lit de perles ; une admirable chimie se fit au ciel : des Loïe Fullers en fusion; des cristaux d'azur
nageant dans des Niagaras d'opales, des mauves fiévreux se mariant à des jaunes dorés comme des chairs de pamplemousses. Et, du ciel, le miracle avait l'air de descendre sur la terre I Evidemment il y descend, et nous nous en approchons I II doit y avoir là-bas une mer ou un fleuve où le ciel se mire. Le train vole, nous allons le contempler et en jouir mieux de plus près. Le rouge, le rose, le jaune doré embu de violet se reflètent dans Teau. Une bande de bleu chaste subsiste dans le soir approchant. Au-dessous, se dessinent des anses de lumière, des lacs éblouissants et purs. Je m'entêtais à rester sur la plate-forme, la tête penchée vers cette féerie. Le soir s'appesantissait, j'aurais voulu en retarder la venue... Mais plus le train avançait vers l'étang sanglant, plus vite s'effaçait le mirage.
Le soir tomba tout à fait, le cirque infini des montagnes redevint affreux. Le vent fraîchit. Il fallut rentrer dans le pullmann.
Changement à vue. — La Californie du Sud. — Après le désert.
— Vergers en fleurs. — L'angélus de bienvenue. — Une jolie ville. — Los Angeles. — Le boom. — Voies de tramways ambulantes. — Le paradis terrestre. — Végétation semi-tropicale. — Les villas. — Architecture charmante. — Jour de pluie. — Les bateaux-tramways. — Sauvetage des voyageurs. — Les conducteurs galants. — Poitrinaires au repos. — Pasadena, station d'hiver. — Richesse. — Dans l'océan Pacifique. — Gatalina Island. — Les bateaux de verre. — Végétation sous-marine. — Hollywood. — Les champs d'orangers, de fraisiers, de pêchers. — Hands upt
— Tramway assailli. — Voyageur tué.
Quand nous nous réveillâmes le matin du quatrième jour, nous étions sortis des plateaux déserts du Texas et de TArizona. De nouveaux conducteurs de train portaient des casquettes de paille et des vestons de toile bise. Des deux côtés de la route, s'étendaient de vastes champs de pêchers, de pruniers, d'abricotiers alignés géométriquement. Dans le ciel, d'une douceur nuptiale, des nuages d'argent voguaient lentement; les rayons du soleil matinal tombaient sur les fleurs blanches et roses des arbustes et allumaient dans leur verdure sombre les oranges d'or. De petites
maisons de bois, gaies et claires, bordaient les champs; sur la lisière des chemins, il y avait de grands poivriers au feuillage délicat, aux longues grappes tombantes de baies couleur d'hyacinthe, et des cactus. Sur le fond du paysage, des montagnes découpaient leurs crêtes bleues et les pics rayonnants des glaciers. Une odeur d'herbe, de verdure fraîche accompagnait le train. San Gabriel, vieille mission espagnole bâtie près de la ligne du chemin de fer, étalait ses murs vieux de plus d'un siècle et cuits par le soleil; quand nous passons, de jolies petites cloches, abritées sous des arceaux découpés à jour, se mettent à sonner gaiement l'angélus comme une bienvenue.
Le train s'arrête peu après, à Los Angeles. On m'avait dit que c'était une ville charmante et un centre d'excursions pittoresques. Et vraiment les jolies Tilles sont trop rares aux États-Unis pour que l'on ne s'empresse pas de jouir de celles qu'on trouve sur sa route. Je descendis donc du train, et le laissai repartir sans moi.
Je ne le regrettai pas. Le sud de la Californie, région ravissante, d'un climat et d'une richesse sans pareils, est peuplé de plages et stations d'hiver et d'été situées le plus heureusement du monde. Les hôtels, où l'on vit pour un prix fort élevé, sont confortables, d'une organisation matérielle de premier ordre, à part la cuisine qui est atroce, comme, d'ailleurs, dans toute l'Amérique.
Los Angeles est une ville toute moderne. Cinquante ans avant, elle ne possédait que deux mille habitants, elle en a à présent près de cent mille. Cette prospérité colossale n'alla pas sans reflux. Il y a quelques
années, un boom terrible éclata parmi les spéculateurs de terrains. Des sociétés avaient acheté des quartiers entiers non bâtis de la ville et remis en vente par morceaux. Pour faire croire à Taccroissement rapide du prjx des terrains, elles bâtissaient des lignes de tramways dans un certain nombre de rues. Puis, une fois les terrains vendus, elles transportaient les rails dans un autre quartier, et ainsi de suite Jusqu'à épuisement des lots! Le krach arriva. Des jynameubles conçus sur des plans énormes restèrent inachevés à leur premier étage. Et aujourd'hui encore on peut voir, dans la principale rue de Los Angeles, à côté de maisons très hautes, des masures sans ^tage dont le rez-de-clmussée seul est occupé par des magasins. Gela n'empêche rien. La prospérité va sans cesse croissant, et c'est à présent la deuxième ^yiUe de la Californie.
Mais, quand on s'éloigne du centre de la ville, vers le quartier des résidences, quel enchantement! Je ..n'oublierai jamais la sensation joyeuse, l'émerveilleiment— c'est le mot — que j'éprouvai quand le ijamway électrique nous eut conduits, mon amj le prêtre irlandais et moi; dans les rues et les avenues îe l'ouest, aux larges trottoirs de ciment bordés y oliviers de Chine, de poivriers qui ont l'air de hauts groseillers rouges avec des branches pleureuses comme des saules, de lataniers aux larges éventails Vernis, de camphriers odorants, de yuccas chevelus et' d'eucalyptus; des pelouses propres, nettes comme des plats d'épinards, entourent des villas de bois et briques, élevées d'un ou deux étages, peintes des couleurs les plus gaies, roses, bleues, vert pâle, saumon, jaunes,.ro}iges, les mieux assorties à la lumière du ciel,
à Tatmosphère claire, et entourées, assaillies, ceinturées de verdure et de fleurs. C'est la première fois qu'en Amérique je rencontre des architectures originales. Et non seulement elles ne ressemblent pas à celles que j'ai vues jusqu'ici, mais elles sont d'un goût adorable, ingénieuses et variées comme cette nature elle-même, gracieuses, élégantes, soignées, intimes et engageantes. Beaucoup sont d'un style Renaissance espagnole — « style-mission », — avec des toits presque plats de tuiles rouges, de petites tours rondes surmontées d'un dôme hispano-mauresque, des galeries aux arceaux de plein cintre, comme les cloîtres des Franciscains du dernier siècle ; d'autres mélangent le style colonial avec le style mexicain,imitantles constructions grossières d'acïoSé, et toutes sont personnelles et jolies !
Par les fenêtres des cottages on aperçoit des plis de rideaux coquets, des vases d'une forme choisie, des fleurs encore. Sans nul doute, les gens qui habitent là doivent penser à orner leur vie. Ce ne sont pas seulement des faiseurs d'affaires et des producteurs de richesse; il y a là, à coup sûr, des artistes, — et s'ils ne le sont pas, soyez certains qu'ils le deviendront bientôt... La nature les y aidera. Car il doit être difficile, pour des êtres déjà civilisés, de vivre indifféremment au sein d'une telle beauté.
Et quelle nature !
Des palmiers hauts de dix mètres, amples, touff'us ; des yuccas colossaux, échevelés comme des têtes d'Euménides; toutes les plantes grimpantes, rosiers, géraniums, volubilis, glycines, clématites, capucines, enlaçant les troncs des dattiers, des cyprès, des cocotiers, escaladant les branches et se hissant jus-
qu'au sommet des caoutchoucs, des saules, des aloès énormes, aigus comme des épées. Et l'air, embaumé des émanations des citronniers, des orangers, des camphriers aux feuilles d'émail rose, des mimosas en fleurs, des jacinthes plantées entre les écailles des dattiers, et de toutes les fleurs éparses dans les parterres, lis, œillets, iris, daturas, héliotropes, et surtout des roses! Cette profusion de plantes aromatiques et de parfums vous donne une impression de richesse luxuriante et magnifique et d'intarissable fécondité.
C'est ici que les meurtris de la lutte américaine viennent se refaire. On y entend beaucoup tousser. Des gens pâles se promènent lentement dans les rues bruyantes — ce qu'on ne voit nulle part ailleurs. S'ils sont forcés de travailler et que leur profession soit trop dure, ils se font garçons de restaurant ou conducteurs de tramways, pour ne pas quitter ce climat béni.
Il paraît qu'il ne pleut pas souvent à Los Angeles; mais quand il pleut, c'est pour de bon ! J'ai assisté à une journée de pluie, car il faut bien tout voir! Dans les rues, les avenues transformées en véritables ruisseaux opalisés par les traces de pétrole, qui sourd à chaque pas du sol en ce pays, les tramways seuls pouvaient encore — mais à grand peine — circuler. Leurs chasse-pierres fendaient l'eau comme des proues de bateau. Les trottoirs sont heureusement assez élevés au-dessus de la chaussée; sans eux, les maisons seraient inondées. A chaque coin de rue, des gens se déchaussaient et relevaient leur pantalon pour descendre des cars. D'autres, plus indifférents, pataugeaient flegmatiquement avec leurs bottines dans l'eau jaunâtre où ils
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trempaient jusqu'au mollet et quelquefois jusqu'au genou. Les chiens n'avaient pas besoin de se baisser pour boire. Quand une dame voulait traverser, soit pour monter, soit pour descendre, il lui fallait faire quelquefois des kilomètres pour trouver un gué. Mais il arrivait que, selon l'humeur du conducteur ou le minois de la voyageuse, celui-ci s'élançait bravement dans le fleuve en la portant dans ses bras. Il revenait de son expédition trempé jusqu'aux jarrets. Et tout cela tranquillement, froidement, sans rires et sans cris.
Pàsadenà (prononcez : Paçadîha). C'est le nom d'une station d'hiver, à une heure de tramway de Los Angeles. Pays de résidences riches. La nature y paraît plus luxuriante encore qu'à Los Angeles. J'ai vu là des vergers miraculeux. C'étaient, autour de villas somptueuses et parmi d'autres -arbres et d'autres fleurs, des pamplemousses et des orangers qui offraient à la fois leurs fleurs blanches et leurs fruits d'or. Près des orangers, étaient plantés des buissons d« roses roses et de roses blanches, tout en fleurs. Ces milliers de roses grimpées très haut, atteignaient le sommet des orangers, et redescendaient en cascades parmi la verdure et les fruits.
Les rues de Pasadena, bordées de trottoirs de ciment, d'une propreté idéale, de pelouses et depar^ terres verdoyants et couverts de fleurs, plantées de camphriers, de lataniers et de poivriers, ressemblent à nos plus belles promenades des villes de la Côte d'Azur. Mais on sent ici une terre plus forte et plus
LOS ANGELES il
neuve, une sève plus abondante, pius de vraie richesse, moins d'élégance et de recherche. Quelquefois des automobilistes passent à toute vitesse. Que sont venus faire ici ces fous ? Il me semble qu'on ne devrait y recevoir que des gens paisibles, qui aiment à contempler et à vivre en paix. Le spectacle -de ces villas est tellementadorable I Les fenêtres sont grandes ouvertes. Devant les façades, dévorées par les roses et les géraniums, ou couvertes par des haies de fuchsias ou des rideaux d^églantines, de clématites et d'autres belles fleurs inconnues, s'étalent des parterres d'œillets, de verveines, de primevères, d'héliotropes ; sur le gazon, des averses d'oranges sont tombées ; les troncs des palmiers ont l'air de sortir de grands vases de roses, de jacinthes, de géraniums rouges et roses et de capucines. On a devant soi un horizon de montagnes bleues et de sommets neigeux ; des oiseaux chantent dans la chaleur du jour; l'air est embaumé du parfum des fleurs, des orangers et des citronniers; sur la route, des jeunes filles eoiiïées d'un béret rouge, à califourchon sur de petits chevaux mexicains, galopent à côté de voitures légères aux roues étroites traînées par des chevaux à peine harnachés, presque nus, que des femmes conduisent. Sensation de richesse opprimante, d'abondance presque exagérée, de beauté presque trop parfaite, de douceur tyrannique; on n'a pas envie de faire un mouvement, un geste, de travailler, ni d'agir.
De Los Angeles, on va à Catalina Island : c'est une île située en plein océan Pacifique, à trois heures de
bateau. On y consacre généralement une journée à se promener par les sentiers abrupts, remplis d'une végétation abondante et rare, et à regarder sur le panorama immense du Pacifique passer les grands ijateaux qui vont à San Francisco. Sur la plage, de petites barques, dont le fond est de cristal, vous emmènent à quelque distance dans le golfe tranquille pour admirer les végétations sous-marines. A travers l'eau verte et bleue défilent les paysages aquatiques. Le batelier nomme les plantes, les poissons, indique les profondeurs. On s'étonne, on interroge, on s'écrie. Voici des rocs incrustés de coquillages, des poissons rouges, des poissons verts, des poissons d'argent, qui zigzaguent lentement à travers les fougères mouvantes, les algues gracieusement balancées par le flot; sur des fonds lointains de gravier, la mer s'opalise de reflets changeants ; voici de vrais arbres aux longues branches qui semblent agités par un vent d'orage; de gros poissons de toutes formes apparaissent comme à travers les vitres d'un aquarium : il y a des poulpes géants, des madrépores, des étoiles de mer accrochées aux flancs des rochers ; puis, des feuillages encore, des rubans couleur d'arsenic avec des grappes de fruits semblables à l'olive. On a l'illusion de champs fertiles submergés par une tempête. Penchés sur le verre transparent, les gens admirent et s'extasient.
Je suis allé aussi à Hollywood, à une dizaine de kilomètres de Los Angeles. Le long de la route, de tous côtés, des ranches d'orangers, de citronniers, de
pêchers et de fraises, s'étendant aussi loin que l'œil peut voir, jusqu'aux collines qui ondulent gracieusement à l'horizon. On vient là pour respirer des parfums, je suppose, et l'atmosphère est, en effet, suave. Le regard, d'abord ravi de ces milliers d'arbustes qu'on dirait illuminés pour des Noëis en plein air, se fatigue vite des alignements géométriques et de la monotonie des verdures.
Sur le bord de la route, se trouvent un hôtel, quelques cottages et une banque !
C'est sur cette route, dans un encaissement, que, deux jour s avant mon excursion, le tramway électrique de Santa Monica avait été arrêté par deux ou trois bandits qui, faisant irruption dans le car, tentèrent de dévaliser les voyageurs. Vous savez comment ils procèdent. Ils crient: Hands up! (Les mains en l'air I). Si on tient à la vie, il faut leur obéir. Un revolver à la main, ils obligent les gens à vider toutes leurs poches devant eux, s'emparent de l'argent et des bijoux, et s'en vont. Malheur à qui résiste ! Au moindre geste de défense, ils n'hésitent pas à tirer. Généralement, on ne résiste pas. Ce jourlà, par hasard, un jeune homme qui se trouvait dans le tramway avec sa mère voulut se défendre. Il reçut une balle dans la poitrine, et mourut quelques heures après. Mais les bandits n'insistèrent pas, et s'enfuirent. Les journaux de Los Angeles racontaient l'histoire le jour de mon arrivée comme un fait-divers ordinaire. Dans ces contrées bénies la tradition calabraise s'est transmise très pure.
La côte du Pacifique. — Plages à la mode. — Monterey, San Diego, Santa Barbara. — Les cloîtres des Tieilles missions espagnoles. — L'Américain n'aime pas le repos. — Vision de rêve : MM. Rockefeller père et fils. — Un pétrole qui éclaire. — i milliards de fortune. — Courte biographie. — Un homme que même ses amis craignent. — Légende à rectifier. — Rockefeller mange de tout. — Sa santé. — Médecin de parade. — Quelques multi-millionnaires. — Marshall Field. — Frick. — Lincoln. — Portraits. — Mrs Rockefeller. — Une milliardaire mal habillée. — Son fils. — Philosophie d'une servante. — Rockefeller ne donne pas de pourboires, mais il fait des cadeaux de 30 millions. — Ses habiitudes. — Dix heures sonnent. — Paysages. — Pays sans routes. — Dressage de chevaux mexicains.
A Los Angeles tout le monde m'a dit : « Vous ne pouvez pas quitter la Californie sans avoir vu Santa Barbara, Goronado Beach, Monterey, San Diego, Riverside. Ce sont les plages de TOuesl à la mode, et si vous retournez en Europe sans avoir vu cela, vous ne pourrez pas dire que vous connaissez TAmérique ».
PLAGES DE MILLIARDAIRES ti
Or, si je ne tiens pas à dire que je connais TAmérique après l'avoir pourtant arpentée du haut en bas et de long en large avec des zigzags pendant huit longs mois, je tiens au moins à ne pas quitter ce sol lointain avec le remords de m'être sciemment désintéressé, soit d'un beau spectacle à ma portée, soit d'une institution typique.
Je suis donc allé visiter les plages sud-californiennes. Elles se ressembléût à jpeu près toutes par la chaleur du climat, la douceui- du flot, la végétation luxuriante, par l'abondance des fleurs, par la cherté de la vie d'hôtel et aussi par les gens qu'on y voit. A Riverside, près d'une immense avenue de magnolias, il y a de fantastiques cactus-cierges plus grands que des arbres, et dont les troncs sans feuilles, hauts de dix mètres, sont cannelés comme des colonnes ioniques qui auraient des arêtes vives armées d'aiguilles et de dents de scies. A San Diego*, j'ai vu des palmiers de près de vingt mètres qui furent plantés en 1769; près de Santa Monica, on montre une avenue d'eucalyptus de 16 kilomètres de long. Partout, non loin des grèves, s'élèvent de ravissantes missions espagnoles, exposées dans des coins abrités, au pied des monts, loin du bruit, au centre de vergers édéniques où abondent les figues, les oranges, les pêches et les fleurs. Quelques Pères franciscains vivent là, sous les arceaux de cloîtres blancs et frais couverts de tuiles roses ; une vieille fontaine coule au milieu de la cour dans une vasque de pierre moussue; des roses et des géraniums grimpent le long
1. C'est aussi à San Diego que j'ai vu des femmes-pilotes, en jupe courte et casquette galonnée.
des piliers de briques qui s'effritent. Ils y mènent la vie que devaient mener là, il y a un siècle, les fondateurs des missions espagnoles et portugaises qui furent en même temps des colons. On va visiter ces lieux comme les seuls vestiges du passé du nouveau monde. Et les Américains ont, naïvement, devant ces murs sans histoire et sans architecture, à peine séculaires, la même curiosité, le même respect que nous ressentons devant nos cathédrales du moyen âge ou les ruines des Parthénons.
Une réclame énorme en affiches, en brochures, en prospectus, en annonces de journaux, essaye d'attirer dans l'Ouest les Américains qui veulent se reposer. Mais, c'est dur... L'Américain veut travailler, les journées sont courtes, et la Californie est à quatre ou cinq jours de l'Est. Aussi, y voit-on relativement peu de monde, et un monde spécial : hommes entre cinquante et soixante ans, femmes entre deux âges, peu ou pas de jeunes filles.
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A l'hôtel de Santa Barbara, le soir, dans les allées et venues de l'avant-dîner, parmi la foule animée des habits noirs et des toilettes de femmes, dans le grand hall de Thôtel étincelant de lumière, on me montre M. Rockefeller, le père !
Vous connaissez le nom de cet homme, le plus riche des milliardaires américains, c'est-à-dire, à coup sûr, le plus riche de tout l'univers. Dans ce pays où l'effort individuel trouve le plus facilement à se déployer, et où seul il compte, M. John D. Rockefeller est évidem-
ment le plus extraordinaire des hommes. On estime à plus de 4 milliards de francs sa fortune totale. Mais personne n'a compté avec lui, et il n'a jamais fait de confidences à personne. On sait seulement qu'il y a neuf ou dix ans, lorsqu'on a procédé au recensement des bons du trésor des États-Unis, il y en avait pour 400 millions de dollars 4 p. 100 à son nom. On sait aussi que le Standard Oilj sa grosse affaire, c'est-à-dire le trust du pétrole, lui rapporte par an 100 millions de francs. Enfin, son nom figure parmi les plus gros propriétaires des plus fortes compagnies de chemins de fer américains.
Or, il y a quarante ans, en 1864, il n'avait pas 1,000 dollars en poche. C'était un pauvre garçon de librairie à Cleveland, dans l'Ohio. Il se mit à étudier les affaires d'huile de pétrole, entra comme employé aux Docks, et commença par quelques petites spéculations heureuses, qui, depuis, ont prospéré sans cesse. Aujourd'hui, il est le maître absolu du pétrole, on peut dire du monde entier; chaque coup de balancier des puits à huile l'enrichit, et s'il lui plaît un matin en se levant de faire un cadeau de quelques millions à son ami Harper, président de l'Université de Chicago, il n'a, d'un trait de plume, qu'à augmenter d'un sou le cours du jour.
Voilà donc un homme puissant. Et c'est aussi un homme que l'on craint. A New-York, à Pittsburg, à Chicago, j'ai rencontré de ses amis, ou du moins des gens de son intimité, car John D. Rockefeller n'a pa-s d'amis. Ces gens, riches eux-mêmes de plusieurs centaines de millions, à la tête des plus grosses affaires de banque, d'industrie et de chemins de fer des^ Etats-Unis, voulurent bi^n me renseigner sur eux,
sur leurs intérêts, et me recevoir chez eux; mais aussitôt que je prononçais le nom de Rockefeller, une ombre passait sur leurs visages, le ton de la conversation changeait, et, si je leur demandais de me présenter à leur « ami », je voyais à leur embarras et à leur silence, que je serais mal venu à insister.
Et voilà qu'un soir, à Santa Barbara, au moment d'aller nous mettre à table, mon ami le prêtre irlandais (nous ne nous sommes pas quittés!) me montra le potentat.
Gomme on écrit l'histoire I
J'avais lu, en France, avant départir, que M. Rockefeller, cadavre ambulant, blême et penché sur un bâton de chemineau, n'avait pas mangé depuis six ans, qu'on ne réussissait à le faire vivre qu'au moyen 4'une nourriture artificielle. Je me souviens, j'avais lu : i II meurt, entendez-vous, il meurt de faim, comme un gueux... »
Hélas I Shakspeare! Eschyle! Il faut en rabattre. John D. Rockefeller est ,un homme de haute taille, à l'ossature puissante. Ses épaules sont à peine voûtées, et il marche sa.ns bâton, d'un pas alerte et sûr. Il n'a, d'ailleurs, que soixante-quatre ans. Certes, il n'est pas beau I Vous ne trouveriez pas un poil ni sur le sommet, ni sur l'arrière, ni sur la face de cette tête maigre et osseuse, aux maxillaires proéminents, mais dont la peau est ix)uge, sanguine, comme échaudée. Face de Pierrot sérieux et volontaire, à peau de poulet rose soigneusement plumé. Son nez long s'avance entre deux petits yeux ronds, noirs, au regard droit et dur. Des lèvres très minces, presque invisibles, s'aplatissent au-dessus d'un menton pointu et saillant. A le regarder atteAtiviÇi^ieiit, il dpnn e,]UflLe impression
de force et de volonté rigide, sans éclat, mais inflexible; sous un capuchon de bure, il semblerait un vieux moine de l'Inquisition, comme on en voit dans les musées espagnols; drapé dans les plis d'une toge ce serait un intègre Romain de la bonne époque.
Sept heures sonnèrent, et tout le monde se rendit à la salle à manger. Je ne perdais pas de vue le magnat. Il salua en passant M. Frick, de Pittsburg, rassocié de Carnegie, le plus fort des deux, paraît-il, celui qui eut les idées et les réalisa; il salua M. Lincoln, fils du grand Lincoln, M. Marshall Field, le Ghauchard de Chicago, un Chauchard riche de 500 millions, et il prit place à une table toute voisine de la mienne.
J'étais favorisé par le hasard, et j'allais donc voir mourir de faim le Roi du Pétrole !
Il était assis au milieu des siens, devant une grande table ronde entre sa femme, une petite créature maigre, à cheveux gris, laide, en toilette rose; son fils, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, entièrement rasé, un binocle d'or sur le nez, des cheveux pommadés séparés par une raie, tête déjeune clergyman; sa belle-fille, avec un long nez et un menton en galoche; une de ses filles, brune, de haute taille, insignifiante, très mal habillée (il paraît qu'il n'entend lui donner que 15 millions de dollars de dot), et le médecin de la famille, un grand homme fort aux favoris courts en pattes de lapin, haut en couleur, l'air réjoui, tout à fait le type des bons parrains dans les comédies de Scribe et d'Augier.
M. John D. Rockefeller ne mourut pas ce soir-là, ayant mangé de tous les plats qu'on nous ser-
vit. Et pourtant, Dieu sait si la cuisine était mauvaise I
Quand mon milliardaire de voisin eut quitté sa table, j'interrogeai la bonne attachée à son service. Il m'avait bien paru manger de tout, mais je voulais en être sûr. La fille me dit :
— Non seulement il mange de tout, mais il a un rude appétit ! Pourtant il boit du lait et mange des crackers au lieu de pain (les crackers sont des espèces de biscottes sèches qu'on trouve sur toutes les tables américaines, de même que du beurre et de l'eau glacée).
Celle qui me parlait était une grande fille solide, aux joues rebondies, à l'œil brillant.
— Voilà un homme qui doit être généreux? fis-je. Elle se mit à rire :
— Il vient de Pasadena, me dit-elle, et les journaux de Los Angeles ont raconté qu'il avait quitté l'hôtel Green sans donner un sou de pourboire aux domestiques. Il ne leur a laissé que leurs yeux pour pleurer!
— - Voudriez-vous être à sa place?
Elle s'écria :
— Ah! non/ Ah! non!... Si encore il avait des cheveux!
Et voilà la vie, monsieur Rockefellerl Une pauvre fille de salle, quoi que vous en pensiez peut-être, ne vous envie pas!
Tout le monde alla s'asseoir dans les rocking-chairs du grand hall. Je causai un instant avec M. Frick, Celui-ci, non plus, n'est pas un homme ordinaire. Agé de cinquante-quatre ans, Suisse d'origine, arrivé sans le sou en Amérique, il est riche aujourd'hui de
50 millions de dollars, soit à peu près 250 millions de francs. Il possède 23,000 hectares de terrain houiller, comprenant 83 mines de charbon, où 11,000 mineurs travaillent à son compte pour alimenter ses 2,000 fours à coke de Gornelsville. Il me racontait qu'il a produit, en une seule année, 330,000 wagons de coke qui, mis bout à bout, couvriraient la dislance entre Londres et la Perse 1
M. Frick causait tout à Theure, sur un canapé, avec Rockefeller. Près d'eux se tenaient debout M. Lincoln et M. Marshall Field. C'était un assez joli bouquet de capitalistes! Frick, court et trapu, ressemble au roi Edouard VII, avec ses gros yeux bleus et sa barbe grisonnante; Lincoln, grand, barbe roussâtre en pointe, cheveux en désordre, l'air c artiste » ; Marshall Field, mélange d'un GallifTet qui aurait les cheveux longs et d'un Lockroy caporalisé, mais rouge, nerveux, agité; Rockefeller, en confesseur de Philippe II, et son fils, Eliacin de l'église baptiste,le dauphin du Pétrole, se recueillant pour les trusts futurs, composaient un tableau précieux à transmettre aux descendants de ces preux. Que restera-t-il de ces fondateurs de dynastie, dans cent ans? L'Américain n'a pas encore le sens del'histoire. Il pense trop au présent. Il regrettera plus tard de n'être pas mieux documenté sur ces pionniers de sa richesse et de sa gloire. Car, chose curieuse, aujourd'hui ces héros des futures légendes n'excitent pas de fièvre autour d'eux. Est-ce aftectation? Est-ce indifférence? Est-ce simple distraction? On ne regarde pas exagérément ce Rockefeller, qui aurait presque pu payer de sa seule bourse nos 5 milliards d'indemnité à la Prusse I II va à présent, les mains dans les poches, saluer de vieilles dames à
bonnet de dentelle blanche sans brides; mais c'est à peine si elles font attention à lui. Et je suis sûrement le seul à remarquer ses grosses chaussures, sa chemise plate, son col droit, sa cravate blanche sous son smoking, et son fm sourire de vieux Pierrot. Quand il me tourne le dos, je vois, derrière sa tête, complètement dénudée, de chaque côté de l'occiput, à l'ombre de ses oreilles très séparées du crâne, deux excroissances énormes, monstrueuses, dont je demande la signification aux phrénologues.
Une sauterie s'organise dans un petit salon. Rockefeller, dans l'embrasure de la porte, regarde la danse. Sans perdre mon homme de vue, je fais causer sur lui un de ses amis qui vient de le quitter. Et voici Tordre de ses confidences :
— Rockefeller doit valoir aujourd'hui 750 raillions ie dollars (4 milliards 37 millions). Le Standard OU j'irust du pétrole) lui rapporte à peu près 25 millions de dollars par an. Ile is very ahle^ very quick (il est très habile, très rapide). C'est un homme d'habitudes régulières. Il ira se coucher tout à l'heure,' à dix heures sonnant. Chaque année, le troisième jeudi de mai, il part de New-York pour Cleveland, toujours par le même train. Il y demeure jusqu'en septembre, revient à New- York, part pour Lakewood, puis vient par ici, dans l'Ouest.
« Très solide, très résistant, adorant le golf et tous les jeux de plein air où il se montre infatigable, il a très bon appétit, mange de tout, et boit du lait parce qu'il l'aime. Il ne s'intéresse pas du tout aux bâtisses, mais achète des quantités de terrains en droite ligne, d'un seul tenant. Il aime les vues, les sites. C'est un passionné de l'art des jardins, de l'ar-
rangement des arbres, des pelouses, des parterres, des fleurs...
— On le dit avare?
— Avare? Il a donné 30 millions à l'Université de Chicago, entre autres. Mais il se refuse aux pourboires, parce qu'il ne trouve pas que ce soit juste, il paye ce qu'il doit payer, et c'est tout. îl n'aime pas gâcher l'argent, mettant la même réflexion à une dépense de 400 francs qu'à une dépense de 40 millions. Il ne s'occupe presque plus d'affaires. Il a en traîné son fils, qui est très fin {very keen) et qui fera, lui aussi, un « business-man n de première classe.
— On le dit impitoyable en affaires?
— Il est exact. Ce qui est dû est dû. Il suit son idée, la réalise par tous les moyens. S'il est devenu si riche, c'est un peu la faute des autres. En formant ses trusts, il a toujours offert de ses actions à ceux avec qui il traitait. Eux n'ont pas voulu, préférant de l'argent. Lui seul avait confiance. Il est payé... >
Dix heures sonnaient dans le grand hall. Je vis Rockefeller vérifier l'heure à sa montre, faire un signe à sa femme, et se diriger vers l'ascenseur.
Le lendemain, je pris un cocher pour aller visiter un rancho à Monte Cito. Chemin faisant, il me raconta qu'il avait conduit l'autre dimanche M. John Rockefeller en voiture à l'église, et ramené le soir. 11 espérait pour sa journée un fort pourboire. Et son étonnement ne tarissait pas de n'avoir touché qu'a quarter (25 cents : 4 fr. 25).
Quel joli pays cela fera plus tard ! quand les routes seront tracées, les villas construites parmi les fleurs bleues des sauges, les manguiers, les goyaviers, les fuchsias, les glycines, les mimosas, les araucarias où grimpent des géraniums, et d'autres arbres inconnus.
Un Français qui habite là et qui est en train de s'enrichir en achetant et en vendant des terrains, M. Dreyfus, me montre un petit musée qu'il a entrepris : pots de terre cuite, colliers de pierres rouges, jaunes, bleues, vases, flèches, et même un rein d'Indien, où le fer rouillé d'une flèche est encore inséré. On a découvert tout cela dans des fouilles.
Sur la plage immense, où viennent mourir les végétations luxuriantes, déjeunes Mexicains dressent pour les jeunes filles américaines de petits chevaux rapides et comme enragés de galop. x\u-dessus de l'eau des vols de canards qui s'abattent par groupe parmi les algues roses et lie-de-vin. On me dit que les pélicans fréquentent ces parages.
De Tautre côté de la plage, vers la ville, des enfants jouent, des ânes gris broutent les joncs. Contre de hauts rochers, comme ceux de Biarritz, la mer vient gémir.
De Santa Barbara à Monterey — situé dans une baie abritée et chaude, — c'est une succession de criques arrondies où les pentes des collines et les flots viennent mourir et se joindre. Ou bien des falaises abruptes qui ont laissé choir dans l'eau d'énormes blocs de rochers noirs. Des vaches paissent sur des plateaux. Vues du train, elles ont l'air de brouter la
mer. Sur les voies travaillent des terrassiers chinois habillés à Teuropéenne, la queue de cheveux enroulée sous un chapeau de feutre. On côtoie sans fin Tocéan Pacifique. Puis on traverse une petite Suisse aux monts raisonnables, aux vallées vertes peuplées de cochons noirs. Il n'y a pas de routes praticables, excepté sur le parcours du chemin de fer, dont les bicyclisles peuvent longer les abords. Tout le monde va à cheval. D'un village à un autre on peut se risquer dans de petites voitures légères, aux roues très étroites de bois très dur, qui affrontent aisément les ornières.
7,000 kilomètres en chemin de fer. — San Francisco. — La montre du voyageur retarde de huit heures sur Paris. — La rade — Le Presidio. — Le Gliff House. — Les phoques en liberté. — La Marseillaise dans le Far-West. — Pas d'ombrelles ni d'éventails. — La cuisine française. — On se retrouve ! — Moeurs plus libres. — Beauté des femmes. — Un boulevardier : le prince André Poniatowski. — Les clubs. — La colonie française. — Courte histoire de San Francisco. — Un chapeau de 350 francs. — Un oignon de 5 francs. — Le trust des bouteilles vides. — Cinquante navires pourrissent dans la baie. — La folie de l'or. — On gagne plus qu'à voler. — Et Ton n'a pas si peur. — Accaparement des chats. — Les salons de jeu. — Les pépites et la poudre d'or sur les tables de jeu. — Blanchissage hors de prix. — Le notaire cireur de bottes. — Une poupée de 1,600 francs. — Une pépite de 20,000 francs trouvée par un Français. — On manque de femmes I
Me voici enfin au point extrême de mon voyage. Depuis New-York, j'ai parcouru, par la Nouvelle-Orléans, 6,730 kilomètres en chemin de fer. A présent, je n'ai plus qu*à revenir. Mais si vous n'avez jamais fait de longs voyages, vous doutez-vous de ce que
c'est que 6,730 kilomètres? Ma montre retarde de huit heures sur Paris. En arrivant ici cette nuit, à 2 heures, dans la ville endormie, je pensais qu'il était 40 heures du matin aux horloges pneumatiques; je me suis représenté le mouvement des rues et du boulevard, et j'ai éprouvé comme la sensation d'avoir la tête en bas...
Je savais que San Francisco datait de cinquante ans, je voulus en avoir une impression vivante et d'ensemble.
Quelle pouvait bien être la physionomie d'une ville si jeune dans ce Far-West romanesque et légendaire? J'en lis le tour en un jour. Je vis la rade immense, entourée de montagnes, belle à la fois comme un grand lac suisse et comme nos golfes méridionaux; le Park de la Porte d'Or, rempli d'arbres de toutes les essences, avec des prairies où paissent des buffles sauvages, — les derniers, que l'on conserve précieusement en souvenir du temps où ils encombraient les voies de chemins de fer par troupeaux de 20,000; un « Kindergarten » où sont réunis tous les jeux d'enfants. Je parcourus les avenues du Presidio, réserve de l'État, domaine militaire qui abrite les forts de défense de la rade, avec leurs gros canons menaçants braqués sur toutes les passes et sur la pleine mer; je traversai des rues droites pareilles à celles qu'on trouve dans l'Est, d'autres rues bâties sur des collines, montant et descendant à pic comme une succession de montagnes russes qu'escaladent et dégringolent avec agilité des tramwaysfuniculaires. Les maisons meparaissentassez jolies, jeparle des maisons de résidence, car celles delà ville commerçante sont toutes de colossales bâtisses
à quinze et vingt étages. On me montra, en passant, l'hôtel de ville qui a coûté 20 millions à bâtir, on me conduisit au GlifTIIouse, pour y voir les phoques. A cent ou deux cents mètres delà falaise, sur des rocs bas, plusieurs centaines de lions marins s'ébattent au soleil en poussant une sorte d'aboiement sauvage. Ils se traînent maladroitement sur les rochers, comme de grandes limaces visqueuses, se collent en tas les uns contre les autres en remuant leurs têtes dans un va-et-vient continuel, puis ils redescendent en boitant et plongent avec grâce dans l'écume. Des oiseaux voltigent autour d'eux dans la poussière d'eau, se posent sur le sommet des rocs, les considèrent et s'envolent.
A côté du Gliff House, un vieil aveugle jouait sur l'orgue de barbarie la Marseillaise ! Je fus, ma foi, ravi de cette coïncidence, et je revins sur mes pas pour faire au vieux mendiant une aumône compatriolique.
On me mena dans les restaurants français, chez Marchand d'abord, et au Poodle-Dog, où la cuisine française s'est conservée pure, comme en deux ou trois maisons de New-York. Les cabinets particuliers abondent, avec un luxe de confortable inconnu ailleurs, même dans la mère patrie. Dans les États de l'Est, à New-York par exemple, il n'y a pas de cabinets particuliers, car la pruderie de la loi les y interdit. Si vous désirez recevoir quelques amis dans l'intimité, on consent à vous donner une salle spéciale, mais dont la porte doit rester constamment grande ouverte — ce qui est, ne trouvez-vous pas? d'un cocasse achevé. Les Espagnols et les Français ont apporté ici des mœurs plus libérales, au grand
scandale des puritains qui leur préfèrent la mode hypocrite.
Les gens de l'Ouest paraissent plus affables, plus simples, plus liants, plus vifs aussi,, que ceux du Nord et de TEst. La différence est tout à fait sensible dans les rues, où les visages souriants ne sont pas rares, où Ton rencontre des flâneurs, catégorie inconnue de l'autre côté du pays.
Les femmes sont grandes, avec un teint magnifique de camélia rose; beaucoup sont brunes. Fait assez original : dans ce pays de soleil, pas une ombrelle dans les rues, pas un éventail au théâtre. Hommes et femmes ont, en majorité, des types méridionaux où les espagnols et les français abondent, car la colonie française est assez nombreuse. On me dit qu'elle se compose de 8,000 âmes. Comme San Francisco est peut-être la seule ville d'Amérique à la naissance de laquelle des Français encore vivants assistèrent, je vais pouvoir me documenter auprès d'eux.
J'ai trouvé, en effet, parmi eux des hommes charmants, en tête desquels je dois nommer le prince Poniatowski, bien connu des Parisiens. Le boulevardier intelligent est devenu ici un homme d'affaires avisé, et sa situation à San Francisco est tout à fait hors de pair. J'ai pu m'en rendre compte souvent durant les trois semaines de mon séjour. Il lait partie du conseil des premières banques de Californie, et il a créé lui-même, sur un point stratégique important de la Sierra Nevada, un petit chemin de fer d'une centaine de kilomètres qui représente aujourd'hui quelques indiscutables millions. De plu.9, il est allié à l'une des plus riches, sinon la plus riche famille de San Francisco, la famille Crocker,
dont les millions de dollars ne se comptent plus. Il vit tranquillement, en sage cultivé, entre une femme charmante et d'adorables enfants, dans un château des environs, à Burlingame, situé au milieu d'une nature sauvage et fertile, parmi des précipices, d'où Ton voit la baie de San Francisco et l'océan Pacifique. Sort enviable! Il m'explique qu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui le Crocker Building — en plein centre des affaires, — il y avait, vers 1865, une montagne de sable que la mer venait battre. On retira le sable de la montagne et on le mit dans l'eau : la mer recula, et on fut débarrassé de la montagne. Le père Crocker — comme on l'appelle à San Francisco, — se plaisait à raconter qu'il avait mis sept mois pour faire à pied le voyage de Kansas City, et qu'après avoir construit le chemin de fer, il fit le même trajet en sept jours.
Il me présenta au club « Pacific Union », le plus riche de la cité, où il me montra les vieux pionniers qui la fondèrent, parmi lesquels M. Miil, septuagénaire, l'un des hommes les plus riches des États- Unis. C'est lui qui a créé à New-York cet asile de nuit dont je vous ai parlé, les « Mill's Hotels », en disant : € Ce n'est pas de la philanthropie, c'est une bonne affaire, puisque mon argent me rapporte 6 p. 100. » L'élément jeune et vivant de la ville s'est réfugié au f Bohemian Club », où je fus introduit par M. Edgar Peixotto, un jeune et déjà célèbre avocat, neveu du directeur de l'jiqui table de Paris. J'ai rencontré iâ des Français qui tiennent des situations très en vue dans les affaires, MM. Raphaël et Sylvain Weill, M. Le Gallet et plusieurs autres dont j'ai, à mon grand regret, oublié les noms. Ils ont fondé plusieurs œuvres
françaises en pleine prospérité, et, parmi elles, l'hôpital français, que j'irai visiter en détail.
Un de nos aimables confrères de San Francisco, directeur du premier journal français de la ville, M. Lusenchi, m'a communiqué un livre de M. Daniel Lévy, bien curieux et bien intéressant, sur l'histoire de la Californie et sur les premiers colons français qui y arrivèrent après la découverte de la première pépite d'or en 1848. C'est passionnant à lire comme un roman. D'autre part, le consul général de France, M. Dallemagne, m'a lu un récit de souvenirs du plus vieux résident français à San Francisco, le père Donais, qui fourmille de détails typiques. Je ne résiste pas au plaisir de vous les résumer.
En 1848, San Francisco était une bourgade de cinquante-sept maisons bâties en terre séchée et en bois, abritant à peu près 800 habitants. Aujourd'hui la ville en compte plus de 400,000 ! C'est un Mormon du nom de Marshall qui découvrit, par hasard, le premier placer en desséchant le lit d'un ruisseau. Quand la nouvelle arriva avec le spécimen d'or, les maisons, les mao^asins, même les journaux fermèrent (car il y avait déjà deux journaux I); ouvriers, journalistes, typographes, commerçants se ruèrent avec des pioches vers le village de Colorna. Les alcades des communes voisines abandonnèrent l'administration, les garnisons désertèrent, emportant leurs baïonnettes pour creuser le lit des rivières. Les marins qui arrivaient dans les ports firent comme les soldats.
Depuis le 30 novembre 4849 jusqu'au 18 juin 1850, — c'est-à-dire en pleine fièvre, — 35 navires français avaient amené 2,100 passagers; et depuis le mois d'août 1850 jusqu'au mois d'avril 1851 , il était arrivé
directement de France à San Francisco 4,855 hommes et 161 femmes. Total : 4,116 individus des deux sexes, amenés par des navires à voiles. On ne compte pas dans ce chiffre les immigrants français venus par steamers, ni les 91 bâtiments dont les équipages et les états-majors avaient déserté en débarquant à San Francisco. Cinquante-deux navires pourrissaient dans la baie.
Certains d'entre ceux qui, faute d'argent, ne pouvaient aller aux mines, trouvaient à s'employer comme domestiques à San Francisco moyennant 500 francs par mois, ou dans les fermes des environs pour 20 francs par jour.
Et comme on ne produisait plus rien, les objets de première nécessité montèrent à des prix insensés; l'argent lui-même devenant rare, on paya avec de la poudre d'or. Le boisseau de fèves coûtait 50 francs; un oignon, 5 francs. Les charretiers demandaient 100 francs pour une course de 30 kilomètres. Un chapeau de feutre se vendit 70 dollars (350 francs !). Des bouteilles vides valaient 25 francs. On y enfermait l'or en grains.
On assassinait tous les jours. Les troupes qu'envoyait le gouvernement fédéral pour rétablir l'ordre désertaient pour aller aux mines.
La Californie comptait à peine 13,000 âmes en 1848. A la fm de 1849, la population s'élevait à 100,000. Et l'on bivouaquait sous la tente en attendant les maisons.
En 1852, on exporta pour 230 millions d'or. San Francisco, à la fm de cette année 1852, avait 36,000 habitants. La Californie entière en comptait 326,000, dont 204,000 Américains, 30,000 Aile-
mands, 28,000 Français, 20,000 Hispano-Américains, 17,000 Chinois, 20,000 Indiens et 2,000 nègres. Sur ces 326,000 individus, près du tiers étaient aux mines.
Les autres travaillaient à la construction des maisons et dans diverses industries. En 1853, on payait 50 et 60 francs par jour les maçons, tailleurs de pierre, charpentiers de navire; les menuisiers, les forgerons : 40 francs; les ferblantiers, les chapeliers : 35 francs; les tailleurs: 25 francs; les cordonniers: 500 francs par mois.
On ne mangeait qu'au restaurant : un œuf frais valait 5 francs; des pommes de terre grosses comme des noix coûtaient 1 fr. 25 la pièce.
Les rats infestaient la ville, et il n'y avait pas de chats. Un nègre eut l'idée d'aller à Los Angeles pour y faire le trust des chats vivants, et vint les revendre de 250 à 500 francs pièce. Il fit une fortune qu'il perdit au jeu.
Car on jouait énormément à San Francisco. Les saloons étaient abrités sous des hangars de planches grossièrement décorés qui ouvraient sur la rue. Pour enjeux les prospecteurs apportaient des pépites qu'on pesait dans des balances; et même il arrivait que des mineurs jetaient sur la table leur sacoche gonflée de poudre d'or ou leurs bouteilles, et perdaient là en une heure la fortune qu'ils avaient faite en un mois. Des femmes mexicaines, des Chiliennes, des négresses, entouraient les tables et couvaient de l'œil les gagnants, ainsi que cela se passe encore en d'autres temples mieux administrés. Les Américains jouaient le p/iamow, les Mexicains le monte, les Français la roulette^ le lansquenet et le trente et quarante*
Beaucoup de fortunes eurent des origines presque incroyables.
Un avocat français arrivé en 1849 sans argent, ne sachant que faire, s'avise de ramasser dans la rue les chemises sales qu'on y jetait, car il coûtait plus cher de les blanchir que d'en faire venir de neuves. Le blanchissage d'une chemise se payait en effet 2 dollars (10 francs). Il lave les chemises, les repasse tant bien que mal et les revend. Il gagne rapidement quelques milliers de dollars, installe ensuite une blanchisserie, achète des terrains, spécule et devient très riche.
Un autre homme de loi français débarque d'un bateau venu du Havre. Il n'avait pas encore mis le pied sur la grève qu'on venait lui offrir une once d'or par jour (90 francs) pour faire la cuisine. On disait : « Un Français sait toujours faire la cuisine. t>
Les premiers typographes qui arrivèrent furent payés 10 francs par 1,000 lettres, travail qu'on payait à l'époque 50 centimes à Paris et à Lyon. Ou bien ils exigeaient 3 dollars 1/2 par heure de présence (17 fr. 50), travaillant ou non. Tous ceux qui ne savaient que faire s'improvisaient typographes.
Un de nos compatriotes gagna, en cinq ans, plus de 100,000 francs à ramasser de vieilles bouteilles et à les revendre dans les placers.
Un notaire qui avait quitté la France, pour des motifs connus de lui seul, se fit cireur de bottes. Il recueillit une vieille caisse à vin, se servit de brosses qu'il avait emportées avec lui, et s'installa au coin d'une rue, près des salons de jeu. Le premier mineur qu'il décrotta lui demanda ce qu'il devait ; il répondit : « Ce que vous voudrez » ; l'autre lui donna 50 cents
SAN FRANCISCO ii
(2 fr. 50). Ce fut le prix qu'il adopta. Il gagna rapidement d'assez fortes sommes. Mais il eut bientôt des imitateurs et des concurrents à meilleur marché, ^our les battre, il s'avisa de se faire fabriquer un <;outeau d'or avec lequel il grattait la boue des chaussures des mineurs. Sa clientèle augmenta et il put maintenir son prix.
Une jeune fille débarque de France avec une poupée qu'elle apportait pour offrir en cadeau. Le directeur de la douane, qui la voit dans sa malle, offre de la lui acheter pour sa propre fille; elle refuse, mais il insiste tant qu'il finit par la lui arracher pour 320 dollars (1,600 francs)!
Avant la découverte de For, il se trouvait déjà quelques Français en Californie. Mais d'autres séjournaient aussi au Mexique, au Chili, au Pérou, aux îles Sandwich et à Tahiti, qui, dès la grande nouvelle, accoururent. Le premier Français arrivé en droite ligne de France, dès 1848, fut M. Eugène Sabatié, qui avait pris place dans un chargement de farine.
Il faut vous dire qu'en ce temps-là, on mettait 75 jours de mer pour aller du Havre à New^-York et 35 jours de New-York à San Francisco par Colon, à dos de mules. Les voiliers naviguaient six mois pour venir directement à San Francisco par le détroit de Magellan.
D'après M. Daniel Lévy, le premier groupe important de Français, parti du Havre, arriva le 44 septembre 1849, à bord d'un petit voilier appelé Meuse, Ils étaient au nombre de 36 à 40. Non seulement nos compatriotes figuraient parmi les premiers arrivants d'Europe, mais ils formaient peut-être l'élément le plus important et le plus remarquable de cette
immigration. Nulle part, en effet, les magnifiques trouvailles faites en Californie n'avaient produit une sensation aussi vive qu'en France et, particulièrement, qu'à Paris. Les uns partirent à leurs frais. D'autres se firent transporter par des compagnies organisées dans ce but. Un très grand nombre apportaient des capitaux et des marchandises.
San Francisco, qui au mois de février 1849 ne comptait encore qu'une douzaine de nos nationaux, généralement pauvres, vit, dans l'espace d'une année, s'ouvrir des maisons importantes fondées par nos entreprenants compatriotes. C'étaient des bureaux d'importation de liquides, des maisons de nouveautés, de banque, de coiffure. On y faisait payer 2 dollars la coupe de cheveux et un dollar la barbe.
Deuxans après, la Californie renfermait20,000 Français.
Les mineurs français envoyèrent à leurs familles, de 1850 à 1851 , plus de 4 millions de francs, rien que par l'intermédiaire du consulat de France. D'autres sommes considérables étaient envoyées par d'autres voies. Vers la fin de l'année 1850, on exposa à San Francisco une pépite d'or, du poids de douze livres et valant près de 4,000 dollars. Elle avait été trouvée avec plusieurs autres dans les mines du Sud par trois Français qui, en quinze jours, purent réaliser chacun une petite fortune.
Mais on manquait de femmes, comme dans toute l'Amérique. Le maire de San Francisco écrivit à ce moment au gouvernement français qu'il serait heureux de voir venir de France déjeunes paysannes, afin de cimenter par des mariages mixtes l'union des
deux grands éléments dont se composait la population californienne : les Américains et les Français. On comprendra mieux l'insistance du maire de San Francisco quand on saura que la Californie comptait à cette époque deucc cent mille hommes et seulement quinze cents femmes I