SUITE
Visite des établissements. — Le phonographe au tribunal. — Crachoirs partout. — Époux en divorce. — La femme tyrannisée qui mâche de la gomme. — Flegme des plaideurs. — Cas de divorce. — Le Trésor municipal. — Le biceps du voyageur ne peut porter 20,000 dollars en or. — La Bibliothèque. — Catalogue ingénieux. — Les Écoles mixtes. — Chinois et Japonais. — Fausse alarme. — La discipline du sang-froid. — Le traitement des institutrices primaires en Californie. — Trente-trois Clubs de femmes. — Le boycotta.ge. — Un restaurateur qui sourit. — Le restaurateur ne sourit plus. — Un héros de la guerre de Chine. — M. Chamot. — Souvenirs splendides du pillage. — Mgr Favier a donc pillé? — Le sceau impériaL — Mille six cent cinquante perles sur un bonnet. — Un tarif à lire. — Pauvres malades! — Un consul général dans la misère!
J*ai visité le City Hall et les autres monuments de la ville, les écoles, la bibliothèque, la prison, les clubs, les universités, les settlements (œuvres charitables), etc.
De la plupart, rien de particulier à retenir.
Au Tribunal civil, est installé un ascenseur; les juges n'ont pas à s'essouffler pour arriver à leurs sièges. Les débats des audiences y sont recueillis d'une façon assez originale et qui étonnera un peu la basoche française. Les sténographes prennent à tour de rôle les réquisitoires, dépositions, plaidoiries, jugements, etc., et, toutes les cinq ou dix minutes, s'en vont, l'un après l'autre, réciter leurs notes à un phonographe qui les répète ensuite devant un employé à la machine à écrire qui les enregistre alors définitivement.
Les jugements, les actes privés, tous les documents devant être conservés au Tribunal sont reproduits sur des registres à la machine à écrire; ces machines sont très compliquées, puisqu'il faut les adapter à tous les formats et à toutes les épaisseurs de registres; mais elles fonctionnent admirablement. J*ai compté une vingtaine d'hommes et de femmes occupés à tapoter sur les touches des appareils, devant les gros registres officiels.
Je suis entré dans plusieurs Chambres. Les planchers couverts d'un caoutchouc très épais éteignent complètement le bruit des pas. Dans tous les prétoires se trouvent un filtre à eau glacée et un verre à la disposition de tout le monde, et d'énormes crachoirs de 50 centimètres carrés. Souvent on ne voit assis au Tribunal qu'un seul juge, habillé comme vous et moi. 11 écoute les avocats en veston qui lui parlent les deux mains dans les poches, sur le ton de la conversation, sans éclats de voix, sans déclamation ni emphase.
Dans l'une des Chambres on jugeait les divorces. J'ai assisté à un débat. La femme plaidait contre le
mari. C'était une grande femme, mince, assez élégante et assez jolie; assise en face de son époux, elle mâchait sans cesse de la gomme. On la questionnait sur ses doléances : elle répondait que son mari l'avait battue plusieurs fois, qu'il lui refusait souvent de l'argent et rentrait ivre chez lui à trois reprises. Elle disait tout cela froidement, en mâchonnant. Lui, un grand diable maigre, rose, blond, l'œil pas très bon, l'écoutait assis et, les mains dans les poches, il répondait de temps en temps du bout des lèvres, expliquant qu'elle l'avait exaspéré par sa mauvaise humeur, ses reproches et ses injures. La femme, alors, ripostait à peine, sans colère non plus, ne le regardant pas, comme s'il s'agissait de tout autre homme que lui. Les avocats essayaient naturellement derejeterles torts de l'un sur l'autre. Ici, le juge ne parle pas, ou à peine; ce sont les avocats qui interrogent les témoins. Le divorce fut prononcé contre le mari, comme il arrive les trois quarts du temps. Car en Amérique, paradis des femmes, elles ont toutes les prérogatives et toutes les faveurs : de deux affirmations contraires, d'un homme et d'une femme, le juge croira toujours celle de la femme. Le divorce s'obtient assez facilement en Californie, car alors que dans l'État de New- York, par exemple, il n'existe qu'un seul cas de divorce, l'adultère, en Californie, la loi prévoit six cas, qui sont : 1° l'adultère; 2° le refus de subsides de la part du mari ; 3° l'abandon de la femme pendant un an; 4° l'ivrognerie habituelle de l'un des deux époux; 5° la condamnation pour un crime; 6^ 1' « extrême cruauté », y compris la « cruauté mentale » — mental cruelty. On entend par « extrême cruauté > les coups et sévices, et par
« cruauté mentale j> — cas le plus souvent invoqué, car c'est le plus vague — les injures et le mépris.
On m'a montré, en passant, le trésor municipal, un énorme coffre-fort muni de toutes les mécaniques possibles, d'une horloge de sûreté avec fils électriques, etc., qui renfermait 15 millions en or. Les portes en étaient ouvertes, et j'ai pu voir, d'un œil sec, des piles infmies de pièces de 20 dollars. On m'a même fait soupeser une plaque de cuivre où reposaient 100,000 francs en or. J'ai essayé de la mettre à bout de bras, — en vain.
Le catalogue de la Bibliothèque publique est très ingénieux, conçu d'après une méthode que j'avais déjà vu employer, d'ailleurs, dans d'autres villes américaines : ce sont des bandes de parchemin enroulées sur des bobines qu'on fait tourner avec une manivelle. Les noms des auteurs y sont inscrits par ordre alphabétique, avec l'indication du numéro des rayons où l'on peut les trouver. Il y a une bobine pour chaque lettre de l'alphabet. C'est d'une simplicité et d'une rapidité admirables. Quand je pense qu'il faut, en moyenne, une heure et demie pour obtenir un livre à la Bibliothèque nationale!
ne
En Californie, les écoles primaires s'appellent des écoles de grammaire. Les garçons et les filles y sont mêlés. J'ai assisté aux leçons d'une matinée dans presque toutes les classes. Cela ressemble tout à fait
aux écoles de chez nous. La seule différence à noter, c'est le sérieux des figures d'enfants. Aucune gaminerie dans les yeux. Les filles, la plupart jolies, semblent même plus sérieuses que les garçons. Quelques-unes, malgré leur jeune âge, ont des hanches et des poitrines presque formées; une propreté absolue dans les vêtements : ce sont pourtant des enfants d'ouvriers. Je vis parmi eux deux grands garçons japonais habillés à Teuropéenne. Mais on ne reçoit pas les Chinois, sous le prétexte qu'ils ne s'habillent pas comme tout le monde.
Ce qui m'a le plus frappé dans l'enseignement, c'est l'importance extrême donnée aux moindres faits de l'histoire, cependant si simple et si courte, des États-Unis. Des noms de généraux complètement inconnus, des dates d'événements médiocres s'enflent dans les livres et dans la bouche des maîtresses, comme les noms de César, d'Attila ou de Napoléon, et comme la date de l'avènement de Cromwell ou celle de la Révolution française. J'ai senti là des efforts passionnés pour créer dans cette population si mélangée et si neuve un sentiment patriotique qui n'aura certes pas grand'peine à se former.
J'ai demandé à la directrice si elle n'avait jamais perçu le moindre inconvénient à la coéducation des sexes? Elle parut surprise de ma question, comme si même elle n'y avait jamais pensé. Et en effet, à regarder attentivement garçons et filles, on se prend à s'étonner soi-même de ces craintes.
Mais quel souci de dresser les enfants au calme, à la présence d'esprit et à la discipline I La directrice me dit :
— Je vais donner le signal d'alarme en cas d'in-
cendie, et vous verrez comment l'école se videra, et en combien de temps.
Nous nous trouvions dans l'escalier. Elle siffla longuement dans un sifflet à roulette. Quelques secondes après, un garçon sortit d'une classe, vint se placer à côté d'elle sans dire un mot. Il était là, à sa disposition, pour courir où elle lui dirait d'aller, transmettre, au besoin, ses ordres. En même temps, d'autres garçons, cinq ou six, désignés d'avance pour cela, ouvraient toutes les fenêtres des classes, regardaient dans la rue, essayaient, en se penchant, de voir où était le feu, grimpaient les escaliers, cherchant le foyer de l'incendie. Et simultanément, de tous les étages, les élèves, précédés des maîtresses, évacuaient les chambres au pas, descendaient les escaliers dans le plus grand ordre, arrivaient dans la rue et allaient se poster sur le trottoir d'en face, toujours au pas. Puis, sur un signe de la directrice, tous rentraient dans l'école, au son du tambour. Le tout avait duré moins de cinq minutes.
— Et, comme personne ne sait s'il y a le feu vraiment ou non, en cas d'incendie réel les choses se passeraient exactement de même, me dit la directrice.
J'ai noté les prix des traitements des institutrices, — car ce sont des femmes qui tiennent ces écoles^ les hommes se refusant à enseigner pour si peu. La directrice touche 150 dollars par mois (750 francs). Les sous-maîtresses débutent à 60 dollars (300 francs) ; elles arrivent rapidement à 75 et 80 dollars (400 francs). Dans les écoles maternelles elles sont les plus payées : 100 dollars (500 francs) comme traitement mensuel de début.
On compte, à San Francisco, 33 clubs de femmes I Tous les clubs féminins de l'Etat sont fédérés. Leur action est réelle et efficace. Ce sont eux qui obtinrent du Parlement, entre autres réformes, que les enfants criminels fussent jugés à part, et relégués dans des familles sous le contrôle de fonctionnaires spéciaux. Les clubs de Californie avaient envoyé des déléguées à Sacramento pour plaider en faveur de cette réforme.
J'ai vu de mes yeux ce qu'est le boycottage.
Je passais un soir dans Market Street, la principale rue de la ville. Devant un restaurant, à l'enseigne du « Restaurant Puritain », un homme-sandwich allait et venait en prononçant tout haut les paroles inscrites en grosses lettres sur ses deux affiches : a Travailleurs, n'allez pas au restaurant Puritain, c'est l'ennemi destinions ouvrières I... » Le restaurateur se tenait sur le pas de sa porte, en souriant d'un air gêné. Il paraissait très ennuyé, et il devait l'être, en eifet, car sa clientèle semblait mince. Les deux hommes se regardaient avec malveillance. Je m'info^'mai de la raison de ce boycottage. On me dit que le patron employait sans doute des aides de cuisine au-dessous du tarif fixé par les syndicats, et qu'il faisait travailler en dehors des heures convenues. Alors l'Union avait délégué un de ses membres —
SAN FRANXISCO 51
rhonime-sandwich —, pour avertir les unionnistes et les empêcher de donner leur clientèle à cet ennemi. Or, ici, presque tous les ouvriers font partie des unions. Une telle interdiction produit des effets réels.
Pendant plusieurs jours, je revis l'homme-sandwich à sa faction. En rentrant le soir, à minuit, il s'y trouvait encore, lui ou un suppléant. Le restaurant se vidait. Le restaurateur ne souriait plus. Un beau jour, riiomme-sandwich avait disparu : le patron vaincu avait souscrit aux tarifs des syndicats.
J*ai rencontré ici un homme bien curieux et bien sympathique : c'est l'ancien propriétaire de l'Hôtel de Paris, à Pékin, qui fit tant parler de lui pendant la dernière guerre de Chine et grâce à qui les Européens assiégés purent se nourrir et se défendre pendant si longtemps. Il s'appelle M. Chamot. Quand on le met sur son sujet favori, il ne se fait pas prier et vous raconte des choses palpitantes d'intérêt, qu'il ferait bien d'écrire.
Il est marié à une charmante femme américaine, jolie et distinguée, qui fit là-bas, à ses côtés, des prodiges d'adresse au revolver et au fusil d'ordonnance î Quand elle tirait, elle ne manquait jamais son Chinois, pas plus que son mari d'ailleurs, Suisse d'origine et lauréat, comme sa femme, du Grand Concours fédéral.
J'ai visité ces aimables gens si hospitaliers à tous les Français de passage à San Francisco. M. Chamot
vit de ses renies et fait bâtir. La famille de sa femme est elle-même très riche, et lui, pour avoir eu son hôtel et sa fabrique de porcelaines bombardés, a touché de belles indemnités des différents gouvernements, sans compter les spéculations heureuses qu'il a pu faire pendant le séjour des troupes alliées.
Mais il a rapporté, de plus, quelques souvenirs assez coquets des palais impériaux. Il m'a montré son petit « musée du pillage » qui n'est pas sans intérêt. Des coupes d'agate, des colliers d'ambre, des bracelets de jade, un sceptre d'or, un magnifique vase de cristal de roche; le général Frey lui a donné, en souvenir et en récompense de ses services, des vases d'ambre de toute beauté; de Mgr Favier il a un brûle-parfum d*un travail inouï et d'un poids colossal. Il a aussi des coffres, des timbres de cuivre, des bouddhas, des éventails ornés de rubis et de vieilles peintures hollandaises du xviii' siècle venues à Pékin on ne sait comment, une armure du fameux prince Li, avec son casque et son porte-flèches damasquinés.
Mais ses deux morceaux principaux sont le sceau impérial et la coiffure de l'Impératrice. Le sceau est un bloc d'or jaune de 10 kilogrammes, vraiment peu commode à manier. M. Chamot l'a acheté à Mgr Favier. Ce cachet représente donc une trentaine de mille francs de métal. Mais l'acquéreur a fait une bonne affaire I Quant à la coiffure de l'Impératrice mère, c'est une sorte de kakoschnick comme en portent les femmes russes, un haut bonnet pointu dont la trame est tout en cheveux tressés, et dont les ornements sont de pierres précieuses, de plumes d'oiseaux-mouches et de colibris, de chimères et de dragons de soies multicolores, incrustés de rubis, de
jade, d'ambre et de perles. M. Ghamot et sa femme ont compté les perles du bonnet : il y en a 1,650!
Il a l'intention de l'offrir au Louvre. C'est d'un hoh cœur.
J'ai donné plus haut un aperçu des prix fantastiques payés il y a cinquante ans aux ouvriers les plus ordinaires de l'industrie. Aujourd'hui, ces prix ont un peu baissé: les maçons-poseurs de briques ne gagnent plus guère que de 25 à 35 francs par jour ; les manœuvres, 15 francs; les plombiers et les charpentiers, 28 francs; les conducteurs de tramways, 15 francs par jour; les sergents de ville, 500 francs par mois. Et le reste à l'avenant. Mais une autre catégorie de praticiens a maintenu des prix bien faits pour étonner les malades d'Europe : ce sont les médecins.
Lisez ce tarif :
La première visite d'un médecin à un malade se paye 50 fr.; les autres, 25 fr.; la nuit, c'est toujours 50 fr. Un certificat quelconque de médecin, 100 fr.; vérification de la mort, 250 fr. Si la visite a trait à une question légale, 2,500 fr.; opération à la tête et point de suture, etc., 750 fr.; fracture ou luxation d'un os, 2,500 fr.; ligatures d'artères, 2,500 fr.; opération d'une tumeur, d'un œil, trépan, hernie étranglée, fistule, 2,500 fr.; coup de bistouri dans un abcès, 250 fr.; point de suture à une plaie récente, 250 fr.; réduction d'une petite fracture ou d'une luxation des doigts, 250 fr.; enlèvement d'un corps étranger dans l'oreille, 150 fr., etc., etc.
Ces prix sont fixés par le Syndicat des médecins de San Francisco. Je les ai copiés dans un recueil officiel de la corporation, le dernier paru.
Un petit fait bien significatif qu'on cite à San Francisco :
Le consul général français n'a pas le téléphone I
Mais il se plaint du traitement que la France lui sert, et il se lamente sur les prix exorbitants de tout ce qui est nécessaire à la vie. J'écris sur mon carnet les chiffres et les faits que voici :
Impossible d'acheter moins de dix sous de lait.
Les œufs coûtent de 3 francs à 3 fr. 50 la douzaine.
Le beurre de table, 3 fr. 75 la livre.
Un domestique demande au minimum 35 dollars par mois (180 francs). Certains vont jusqu'à 40 et 50 dollars. Ils exigent absolument un tapis dans leur chambre, acceptent difficilement une natte.
Le gaz coûte 2 dollars 50 (42 fr. 50) les 1 ,000 pieds cubes (un peu moins de 4 mètres cubes). En France nous payons le gaz quatre sous le mètre cube*.
Un abonnement à l'eau coûte 5 dollars par mois (25 francs).
Pour poser un tuyau de poêle, 3 dollars et demi : 17 fr, 50.
Coupe de cheveux : 2 fr. 50.
1. Il y a là un fait tout à fait particulier à l'Ouest américain qui est jusqu'à présent complètement dépourvu de charbon, et qui- en reçoit d'Angleterre, sur des t>Ateaux français.
Raser : 1 fr. 25.
Cirer les bottines : 0 fr. 50.
Une chambre meublée très ordinaire : minimum 130 francs.
Au total, la vie coûte le double qu'à Chicago, par exemple.
Avis aux amateurs I