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EXPLOITATION FORESTIERS

L'exploitation forestière au Canada commença à l'époque du Blocus continental, par suite de la néces-

site où se trouvait l'Angleterre de chercher dans ses colonies des sources d'approvisionnement.

La valeur totale des forêts canadiennes, d'après le recensement de 1891, est de 400 millions de francs, dont 335 millions pour les quatre provinces d'Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Ecosse. La superficie des forêts exploitées dans la province de Québec est approximativement de 60 millions d'hectares. Or, la Russie en possède 200 millions, l'Allemagne 20 millions, la Suède 18 millions, l'Autriche 10 millions, la France 9 millions 600,000, la Norvège 8 millions, la Hongrie 7 millions et les États-Unis 200 millions. Tous ces pays réunis ne possèdent pas en forêts une moyenne de plus de 35 p. 100. A elle seule, la province de Québec en possède 8 dixièmes.

Deux bois sont surtout exploités dans ces forêts : le sapin et l'épinette grise, rouge ou noire. Mais ils possèdent une grande variété d'essences : le pin blanc, jaune et rouge, qui fournit une pulpe très fine et très forte; la pruche, qui fournit quantité de dormants de chemins de fer à la Grande-Bretagne et aux États-Unis; l'érable, dont la feuille est l'emblème national du Canada et dont une variété fournit un sucre excellent; le frêne, le noyer, l'orme blanc employés pour les charpentes, les moyeux, les jantes de roues et les carènes de navires; le bouleau blanc, le tremble, le cyprès, le hêtre employés surtout pour la fabrication de la pulpe et du papier.

L'exploitation des forêts canadiennes se fait par lots appelés « limites » et affermés au plus haut enchérisseur. Longtemps, cette exploitation se fit sans règles et sans méthode. Les incendies allumés par l'imprévoyance des passants, les étincelles des locomotives.

l'imprudence des bûcherons, étaient fréquents et ravageaient d'immenses espaces désignés par les Canadiens sous le non de « brûlés ». L'exploitation actuelle list réglementée par la législature.

L'exploitation des bois s'opère facilement grâce aux rivières gelées. Les bois équarris sont réunis sur le& rives du Saint-Laurent pour former au printemps, lors de la débâcle, des radeaux de bois qui arrivent aux immenses chantiers de Québec pour être de là exportés en Europe.

Plusieurs centaines de navires, montés par 15,000 à 20,000 matelots, sont employés chaque année pour le transport en Europe. Les 3/4 des bois exportés vont en Angleterre. Presque tout le reste aux États-Unis.

Mais depuis un demi-siècle une industrie nouvelle s'est développée au Canada qui utilise une grande partie du produit de l'exploitation forestière. C'est l'industrie de la pulpe qui fut introduite au Canada et aux États-Unis après la découverte faite en Allemagne en i848. Cette pulpe est employée pour la fabrication du papier, à la place des chiffons et des fibres de certaines plantes herbacées.

L'industrie de la pulpe a fait des progrès, énormes au Canada. On évalue approximativement à 150,000 tonnes la production annuelle. Trente fabriques, dont trois travaillcxat pour l'exportation, sont occupées à cette fabrication.

Elles trouvent dans les ressources naturelles du pays des conditions tout à fait favorables à leur développemenL

A l'exception de la Sibérie, le Canada possède les forêts d'épinelte les plus vastes du monde. Dans la seule région du lac Saint-Jean, d'immenses terri-

toires peuvent fournir une matière première à peu près inépuisable à l'industrie de la pulpe et du papier. L'étendue des forêts est évaluée à 7 millions 808,000 hectares qui fournissent 390 millions 400,000 mètres cubes de bois à pulpe, ce qui permet de fabriquer 65,666,666 tonnes de pulpe ou 1 million de tonnes pendant soixante-cinq ans, c'est-àdire que le territoire du lac Saint-Jean suffirait à la production annuelle du papier aux Etats-Unis pendant soixante-cinq ans.

Outre la richesse des forêts, le Canada possède d'admirables forces hydrauliques naturelles. Pour mettre en marche une usine capable de produire de 25 à 30 tonnes de pulpe moulue par vingt-quatre heures, il faut une force motrice de 2, 500 à 3,000 chevaux-vapeur. Si l'on additionne tous les pouvoirs moteurs delà région du lac Saint-Jean (fleuves Mitassi, Chamouchouane, Ouitchouane, Métabetchouane, etc.), on arrive au chiffre formidable de 650,000 chevauxvapeur, chiffre qui dépasse de beaucoup celui des rivières de Suède et de Norvège réunies.

Quant à la main-d'œuvre, elle est d'un bas prix relatif, condition essentielle au succès de cette industrie. On estime que chaque tonne de pulpe, depuis Tabatage de l'arbre jusqu'à la livraison en gare, représente en main-d'œuvre la journée de 6 hommes au prix de 1 dollar 25 ou 2 dollars par jour.

L'emploi de plus en plus étendu de la pulpe à une foule d'usages laisse prévoir le grand avenir de cette industrie. 75 p. 100 des papiers fabriqués en Amérique et en Europe sont faits avec des pâtes de bois. 25,000 journaux, tant aux États-Unis qu'au Canada,

s'impiimenl sur papier de pulpe de bois. Le Neiv-York World consomme pour son tirage 75 à 100 tonnes de papier, 270 environ pour le numéro de Noël. Or, 270 tonnes de papier nécessitent 230 tonnes de pulpe moulue, ce qui représente 200,000 pieds d'épinette. Le Globe de Boston, 60,000 cordes d'épinette par an, c'est-à-dire 200 arbres par jour. Le Petit Parisien de Paris, 1 20,000 arbres par an, c'est-à-dire laproduclion de 25,000 acres de forêts.

La pulpe est de plus employée pour une foule d'autre^ usages : seaux, récipients, charpies pour pansements, imitation de coton et de soie, boîtes de cigares, cadres, corniches et panneaux d'architecture, roues de wagons, pignons, poulies, conduites de vapeur et d'eau, poteauxpourfils électriques, cercueils, canots, tapis, matelas, crayons de plomb, paille artificielle, fers à cheval, conserves de fruits, chapeaux, tuiles, etc., etc.

Une roue de wagon faite en papier peut parcourir 3,300,000 kilomètres sans éprouver aucune détérioration; elle est plus forte que celles faites en acier et en fer et coûte beaucoup moins cher. On a même essayé de construire des machines à vapeur en papier et l'on prétend que la pulpe sera aussi utile dans Tavenir que le fer et le bois.

Les principales usines appartiennent à des compagnies américaines. Celles de Sault-Sainte-Marie, Grand'mère, Shawenegan, etc., comptent parmi les plus importantes; mais la Compagnie canadiennefrançaise de Ghicoutimi lutte avec succès contre la concurrence américaine.

L'exportation se fait surtout en Angleterre, en Belgique, en Espagne et en Italie. La France a cessé

tout à coup d'importer et se fournit en Suède et en Norvège. Les traités de commerce entre elle et le Dominion admettent pourtant un minimum de tarif pour l'entrée de la pulpe. Quant au marché des États-Unis, il est actuellement frappé pratiquement par un droit de 27 fr. 50 à 32 fr. 50 par tonne. Néanmoins l'industrie de la pulpe ne redoute aucune concurrence sérieuse (si ce n'est celle de la Russie), à cause des conditions exceptionnelles qu'elle rencontre au Canada. C'est pourquoi cette industrie mérite l'attention sérieuse de la papeterie française.

Le tamis de l'émigration. — L'Ile d'EUis. — Débarquement de l'Europe au Nouveau-Monde. — Tableau. — 3,000 hommes, femmes et enfants arrivent chaque jour. — Formalités. — Visites corporelles. — Enquêtes. — Ceux qu'on renvoie. — Désespoirs. — Attentes. — Le tribunal d'enquête. — Avez- TOus 30 dollars? — Canalisation des immigrants vers leur destination. — Organisation pratique. — Origine des immigrants. — L'Italie et l'Autriche se dépeuplent. — Les reconnaissances. — La cage isolatrice. — Ivresse des effusions. — Une jeune mulâtresse qui ne parle que français. — Le voyageur patriote s'entremet. — Les abandonnés. — Les œuvres de secours. — Bureaux de placement. — La vieille femme en larmes. — Dortoirs. — Coup d'oeil d'ensemble. — Où sont les futurs milliardaires? — Go aheadt — Le premier pas sur la terre du Nouveau-Monde. — Statistique».

J'ai voulu, avant de quitter TAmérique, me rendre compte de la façon dont elle accueille ses futurs millionnaires; j'ai voulu surtout recevoir rimpression de ces milliers de misères, d'énergies et d'espoirs à leur arrivée dans l'inconnu.

Et, de retour à New- York, je suis allé visiter Ellis- Island.

L'île d'EUis est l'endroit où le gouvernement amé-

ricain reçoit la première visite des émigrants : c'est l'anliehambre de la Terre Promise. Nul colon ne peut débarquer s*il n'a passé par là.

On a bâti, sur une île minuscule, située au milieu de la baie de New- York, une construction en briques et fer qui, de loin, a Tair d'un grand casino. Je me tenais, par un clair matin de juin, devant la passerelle du débarcadère par où allaient défiler les émigrants. Le navire accosta, et le défilé commença. Italiens du Nord et du Sud, Slovaques, Russes, Hollandais, Arméniens, Juifs, Allemands, Roumains, Hongrois, Grecs, Monténégrins, des jeunes gens, des vieillards, des enfants, des femmes ; des allures fortes, décidées, des silhouettes fatiguées, énergies déjà aux trois quarts abattues, des airs ouverts, souriants, braves, des regards timides, fuyants, des dos qui saluent sans raison et des tailles qui se redressent, et des moustaches provocantes. Tous ces gens sont encombrés de paquets mal ficelés, de caissetins sans couvercles, de valises bondées, à demi ouvertes, de ballots éventrés, de nippes et de couvertures, de cartons défoncés, de faisceaux d'ustensiles, de parapluies, de paniers, de boîtes, de cabas, d'étuis à violon, à mandoline, à guitare, des mouchoirs à carreaux enveloppant du linge ou des vêtements, des sacs en serpillière qu'ils portent à la main, sur leur dos ou sur leur tête ; les femmes, plus chargées encore que les hommes, traînent en même temps des enfants à leurs jupes, en portent dans leurs bras, sur leur dos. Toutes les coiffures de l'univers : des chapeaux à fleurs, des fauchons, des madras multicolores, des foulards en pointe, des cornettes, des bonnets, des capuchons, jusqu'à des aumusses napolitaines et des chapeaux

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d'hommes en feutre mou, en feutre dur, des bonnets de fourrure, des casquettes, des calottes, des tarbouches, des chapeaux de paille, un turban et même un chapeau haut de forme; et des chaussures de même style : gros souliers ferrés de montagnards du Piémont, bottes de Tcherkesses, éculées, décorées de broderies rouges ou bleues, bottes russes, socques, espadrilles, chaussons, butant sur le bois de la passerelle, s'écrasant maladroitement les uns les autres.

Tout ce monde est canalisé vers un hall immense où un premier triage se fera. Ils sont là 3,000, chacun un papier vert à la main et un numéro épingle à la poitrine : bêtes marquées pour le sacrilîce, troupeau ahuri, effaré et docile, qui obéit au moindre geste des officiers en dolman orné de ganse noire. On les bouscule, on les presse, ils n'opposent aucune résistance, ne disent pas un mot de protestation, comme endormis, hébétés par les quinze jours de mer, l'imprévu de cette organisation, de ces formalités, et surtout, sans doute, par l'inconnu qu'ils sentent gronder là, tout près d'eux, derrière ces barrières qui se dressent encore entre eux et leur définitive liberté. Mon regard s'attache de préférence sur les femmes que je devine seules avec leurs petits dans les bras ou suspendus à leurs robes. Beaucoup sont grosses; leur ventre ballonné relève leurs jupes déjà courtes, montrent leurs chaussures pauvres ou leurs bottes et leurs bas de laine grossière.

Ignorantes de tout cela, elles voudraient parler à quelqu'un, se renseigner; elles s'adressent à moi qu'elles voient circuler librement parmi les groupes, me prenant pour une autorité. Je ne comprends pas leur langage, et j'essaie de le leur faire entendre;

mais, comme les enfants, elles n'admettent pas que je ne comprenne pas une chose si simple, elles insistent, s'accrochent à moi, et me voilà au milieu de dix, vingt personnes, hommes et femmes mêlés, qui me montrent des papiers fripés et gras, en parlant tous à la fois des langues inconnues.

La première formalité à remplir est celle de la visite des médecins. On place les arrivants à la queue-leu-leu, et on les dirige vers un grand hall divisé dans toute sa longueur par des barrières et des grillages. Quand ils se présentent à l'entrée de la salle, deux médecinsinspecteurs, en uniforme, dolman noir et boutons de cuivre, les reçoivent, et très vite les dévisagent. Un leur dit : « Regardez-moi bien en facel » Les gens obéissent comme des hypnotisés, demeurent immobiles tandis que le médecin leur retourne prestement la paupière pour s'assurer qu'ils n'ont pas le trachoma, maladie contagieuse des yeux, écarte leurs cheveux pour vérifier l'état du cuir chevelu, leur fait ouvrir la bouche dont il vérifie la santé des muqueuses, se plonge les mains dans un bassin d'eau mélangée de sublimé et passe au suivant. Tout cela demande moins de temps que je n'en ai misa vous le dire. Souvent le fonctionnaire se dispense de ces examens, jugeant au simple aspect de l'individu qu'il est en bonne santé. Si, au contraire, il a découvert une tare, — maladie incurable ou contagieuse, — il met le malade de côté pour l'examiner plus en détail ensuite. Ceux que l'on retient le plus souvent pour raison de santé, ce sont des Juifs. Beaucoup de ces malheureux sont des dégénérés. La vie d'épouvantable misère qu'ils mènent en Russie, en Pologne, en Autriche, en Arménie, le défaut de croisement de la race depuis dessiècles les ont fait tomber au dernier rang de

ranimalité humaine. Il ne leur reste que Tindomplable énergie du sang, Tinstinct vital si tenace dans ces complexions débiles. A voir côte à côte un de ces pauvres Juifs épuisés, mais à Toeil pénétrant et lucide, et ce jeune et rustique moujick rose, souriant d'un sourire béat et presque stupide, on est naturellement porté à songer aux siècles de culture qui séparent les deux races, à la force de brutalité qui sommeille chez l'un, aux trésors d'ingéniosité, aux ressources multiples, à la souplesse que les persécutions séculaires ont créés chez l'autre. Justement le médeein vient d'arrêter toute une famille : le père, la mère et quatre enfants; le dernier né, âgé de cinq ans, est à moitié paralysé et ne peut parler. On ne le laissera pénétrer en Amérique que lorsque ses parents auront établi qu'ils ont les moyens de l'élever sans avoir recours à la charité publique. Il n'est pas admis de non-valeurs sur le sol américain I *.

Je demande :

— Qu'arrivera-t-il si vous ne l'acceptez pas?

— Les parents s'arrangeront pour le faire recon-

1. Les étrangers qui habitent le pays depuis moins d'un an sont eux aussi soumis aux lois des émigrants. Si un émigrant devient une cliarge publique pendant une période de douze mois ou s'il a recours à la charité publique, il est rembarqué, aux frais de la Compagnie de navigation. Le « Outdoor poor Bureau » entretenu par la Cité de New-York règle 2,000 cas de ce genre chaque année.

Le cas du prince Ranyi T. Smilie est intéressant. Le prince, venu à New- York comme un potentat oriental avec un cortège de suivants au teint jaunâtre, n'était qu'un vulgaire cuisinier dont l'arrivée habilement exploitée, servait de réclame à un restaurant oriental dont il était le cuisinier, et où ses suivants lavaient la vaisselle. Quand le restaurant fit faillite, les garçons demandèrent un secours. Ils furent envoyés à l'île d'Ellis et bientôt après rem- J)arqués.

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duire d'où il vient par l'un d'eux, puisqu'ils ont trois autres enfants.

— Qui décidera cela?

— La commission d'enquête permanente qui fonctionne ici et dont le rôle est de décider des cas douteux.

— Et qui paiera le voyage?

— La Compagnie de navigation qui les a amenés et qui en est responsable.

Lorsque les émigrants ont subi l'examen médical, ils arrivent, groupés par nationalité, devant des inspecteurs chargés de les interroger dans la langue de leur pays, sur leur état civil, leur passé, leurs moyens d'existence, leurs relations aux États-Unis et leurs projets.

L'inspecteur a devant lui le dossier de chaque émigrant établi au départ du paquebot par les agents de la Compagnie de navigation. Ce dossier comprend les renseignements suivants :

Nom et prénoms de l'émigranL — Son âge. — Son sexe, — S'il est marié ou célibataire. — Sa profession,

— S'il sait lire ou écrire. — Sa nationalité. — Sa dernière résidence, — Ses ports d'embarquement et de débarquement. — La résidence où il doit se rendre, — S'il a un billet pour cette résidence. — S'il a payé luimême le prix de la traversée, ou si elle a été payée par d'autres personnes, par une corporation, une société, une municipalité ou un gouvernement. — S'il porte sur lui une somme d'argent, et si cette somme est supérieure à 30 dollars (150 francs) et de combien?

— Si cette somme est inférieure à 30 dollars^ Vémi*

granl va-t-il rejoindre un parent? — Le nom et V adresse de celui-ci? — S'il est déjà venu aux Etals- Unis? — Quand et où? — S'il a été en prison, à r hospice ou dans une maison de secours? — S'il est polygame. — Son étal de santé physique et menlale, — S'il est estropié ou difforme. — Et si oui y les causes de cette difformité.

L'inspecteur interroge chaque émigrant sur tous ces points pour vérifier si ses déclarations concordent. Dans le cas affirmatif, et s'il montre les 150 francs fixés comme minimum, et s'il verse les deux dollars exigés par le gouvernement américain comme prix d'entrée dans le Grand Cirque national, l'homme est admis. Sinon, il attendra que son tour vienne d'être interrogé par la Commission d'enquête.

Mais, même s'il satisfait à toutes les exigences de la loi, il n'est pas encore libre. A moins que le but de son voyage ne soit New- York, il ne mettra pas le pied dans la ville. Parques dans une immense rotonde, les émigrants sont groupés par destinations. Des couloirs de barrières, disposés en éventail, les conduiront jusqu'au quai d'embarquement où des ferry-boats les recevront pour les mener directement à leurs gares respectives où on les surveillera jusqu^au départ des trains. Car la plupart de ces gens sont de grands enfants qui ne peuvent se conduire eux-mêmes et que le gouvernement américain, de concert avec les sociétés d'émigration, prend sous sa tutelle. Avant cette organisation, il arrivait que des malheureux venus pour rejoindre leurs parents ou leurs amis et se mettre sous leur sauvegarde, ou des femmes à la recherche de leurs maris, allaient

rers eux pendant que ceux-ci venaient au-devant d'eux; des adresses mal données, de simples erreurs d'orthographe faisaient que ces gens se cherchaient quelquefois pendant des mois sans se trouver, ou même ne se retrouvaientjamais. Aussi, lesprécautions prises par l'administration, pour excessives qu'elles paraissent, ne sont que strictement utiles en réalité.

En passant je recueille quelques chiffres : En quatrevingts ans, de 1824 à 1900, plus de 19 millions d'émigrants ont débarqué aux Etats-Unis. L'Allemagne en a envoyé 5 millions, l'Irlande près de 4 millions, la Grande-Bretagne 3 millions, les États Scandinaves 1,246,000, l'Autriche 1 million, l'Italie 1 million. Autrefois le courant d'émigration venait du Nord de l'Europe, à présent il vient du Sud. Il y a maintenant une entrée annuelle de 180,000 Autrichiens, 190,000 Italiens, 130,000 Russes. A eux trois, ces pays font les 75 p. 100 de l'émigration totale aux États-Unis. Et la proportion augmente tous les jours*.

Je suis le flot des émigrants qui déambule à travers les halls, les grillages et les barrières. Je les regarde passer devant le bureau de change. Leurs caractères se montrent là dans toute leur naïveté. Il y en a qui ne veulent pas changer leur argent, par méfiance; d'autres, seulement prudents, qui n'en changent qu'une partie. D'autres, enfin, qui étalent tout leur

1. Le plus curieux, c'est que, pendant ce temps, l'Italie qui se dépeuple, paraît devenir plus prospère. Le phénomène s'explique par les 100 millions d'or que les émigrés italiens en Amérique, renvoient annuellement dans leur pays, produit de leurs économies. Il n'y a, en effet, qu'à peine une moitié d'Italiens qui se fixent définitivement aux États-Unis.

petit pécule avec une confiance souriante. C'est un déballage attendrissant de vieux porte-monnaie, de sacs de cuir, de drap ou de toile; les doigts gourds tirent avec des gestes précautionneux les roubles, les lires et les florins de papier, les marcks d'argent et les sous de nickel ou de bronze. Et, longuement, l'argent rendu est compté, recompté, et replacé dans les sacs et les porte-monnaie aussitôt enfouis dans les jupons de dessous ou sous le plastron de la chemise. Les caissiers, pommadés, froids et corrects, s'impatientent parfois de ces lenteurs.

Quand ils ont subi les inspections médicale et verbale et changé leur argent, les émigrants à destination de l'intérieur du pays sont conduits, par un escalier spécial, au bureau des billets de chemin de fer où des employés parlant toutes les langues leur indiquent avec précision leur itinéraire. Dans une pièce contiguë, ils trouvent un étalage de victuailles à la manière allemande, où domine la charcuterie, et où ils font à bon compte leurs provisions : c'est la Société de secours aux émigrants qui tient ce magasin. Le bureau de poste et de télégraphe est rempli de la foule d'émigrants qui, sachant écrire, sont pressés de donner de leurs nouvelles à ceux qu'ils ont laissés.

Les émigrants à destination de New-York sont divisés en deux sections : ceux qui sont réclamés par quelqu'un de la ville (maîtres, parents, amis), ceux qui n'y connaissent personne et n'ont pas d'emploi assuré. Des escaliers différents les mènent à des salles différentes.

Suivons d'abord ceux qu'on attend. Ils savent que leur délivrance est proche, et leur hâte est fiévreuse. Ils courent, ils sautent, ils rient pour la plu-

part; hs se donnent des tapes dans le dos. Les voilà dans une première salle. Ils regardent de tous côtés, anxieusement ; mais ils ne voient rien encore : un grand rideau est tendu sur le grillage de fil de fer derrière lequel se trouve la salle d'attente du public. On évite ainsi les cris, les scènes bruyantes qui avaient lieu autrefois, quand, des deux côtés de la clôture, les gens se reconnaissaient. On ne comptait plus les crises de nerfs, les attaques. . . Aussi, à présent, on les appelle par tout petits groupes. Les personnes qui attendent s'approchent d'un compartiment grillé et, le rideau écarté, peuvent voir celui ou celle qu'elles sont venues chercher. Deux ou trois minutes se passent encore, et l'homme est libre! Il y a bien des manifestations, mais peu à la fois, moins fortes grâce à la précaution prise pour en épuiser à rebours l'intensité. Du côté du public toutes les figures sont heureuses, illuminées d'une joie touchante. Du côté des émigrants, le tableau est plus saisissant encore. Ces gens abattus, tristes, fatigués, qui languissent depuis des heures dans l'espoir de leur délivrance définitive, se transforment soudain à l'appel de leur nom. Les voilà riant, gesticulant, oubliant déjà les ennuis et les souffrances passés, tout à la joie sentimentale de retrouver de la sympathie après l'affreux désarroi du départ, du voyage et de l'arrivée I

Ce que je ne vous dis pas, c'est l'indescriptible brouhaha d'allées et venues, d'interpellations, de prières, de demandes de renseignements dans toutes les langues, qui se croisent dans cette fourmilière. Car, une fois l'inspection passée, Russes, Italiens, Allemands, Tchèques, n'ont plus devant eux que des agents américains ne parlant que l'anglais. Et si

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ces pauvres gens n'ont pas bien compris ce qu'on leur expliqua un peu hâtivement, les voilà comme des âmes en peine, tenant à la main leurs papiers qu'ils présentent à tous ceux qu'ils rencontrent, avec des airs désolés. Je croise une petite mulâtresse coiffée d'un chapeau de coquelicots, et qui s'adresse en vain aux agents galonnés qui se trouvent sur son passage. Elle ne parle que le français ! Et personne ici ne la comprend. J'ai pitié d'elle et je m'arrête. Elle m'explique qu'elle vient de la Guadeloupe, et qu'elle est envoyée comme domestique chez une dame de Nev^^-York dont elle a l'adresse. Mais cette dame n'est pas venue au-devant d'elle, et elle veut savoir ce qu'elle doit faire. J'explique cela à un fonctionnaire qui la rassure et lui promet d'écrire aussitôt à ladite dame. Mais combien d'heures lui faudra-t-il attendre?

Il y a en effet, de pauvres gens qui piétinent là depuis deux ou trois jours : leurs lettres ne sont pas parvenues, ou l'ami ou le parent sur lesquels ils comptaient sont malades, ou quelquefois morts, et ils se morfondent, dans une incertitude déprimante; tas d'épaves de malchanceux que la guigne poursuit jusque dans leur effort désespéré de la fuir en un autre hémisphère!

Si, finalement, quelqu'un nevient pas les réclamer, on les met entre les mains des sociétés de bienfaisance qui les aident provisoirement et leur procurent rapidement de l'ouvrage. Ces sociétés sont fort bien organisées, la société allemande, la société italienne et la société anglaise surtout. Elles ont créé des caisses de secours et des bureaux de placement dont le fonctionnement est, me dit-on, parfait.

Ceux et celles qui ont été « réservés » soit par les médecins, soit par le contrôleur administratif, sont conduits, comme nous l'avons dit, devant une commission d'enquête composée de quatre membres. Ils doivent répondre à un véritable interrogato/re. S'ils se trouvent sans argent ni relation en Amérique et si, avec cela, ils sont vieux ou nyalades, on les renvoie d'où ils viennent. Mais un homme jeune, bien portant, décidé, avec une profession, n'est jamais refusé, même dénué de ressources et do références. C'est une question d'espèces : les États-Unis ne veulent pas hospitaliser des non-valeurs. A la porte de ce tribunal, je rencontre un jeune Polonais de quinze ou seize ans qui pleure parce qu'on l'a séparé de son ami dont le cas est douteux. Il a peur de rester seul dans ce pays inconnu, et, en nous racontant son angoisse, il gémit et sanglote à fendre l'âme; d'une main il tient un sac de papier ouvert rempli de reinesclaude, de l'autre quelques loques nouées par une corde, et il essuie ses pleurs avec sa manche. Une vieille femme en cheveux blancs est là aussi, qui attend. Son fils est mineur dans le Colorado ; il lui a bien envoyé son billet de voyage pour le rejoindre, mais non les 30 dollars supplémentaires exigés par les règlements pour entrer en Amérique. Alors, on la retient jusqu'à ce qu'une attestation en règle établisse que son fils est réellement en état de subvenir à tous ses besoins. Il faudra pour cela des jours, peut-être des semaines. Et la pauvre vieille se lamente. Voici encore des épaves, des

vieillards, un jeune idiot, des scrofuleux, des juifs, arrêtés par le service de santé, à qui on va signifier le refus d'entrer, et qui s'en doutent et qui sont tristes à mourir, des criminels évadés des prisons d'Europe, ou en rupture de ban, signalés par la police, des ouvriers qui ont signé d'avance un contrat de travail, ou plutôt qui se sont loués à des entrepreneurs à des conditions défendues. Ils racontent leurs histoires à tout venant, me prennent à témoin, suppliant mon guide de les écouter et de les aider. Pauvres gens i

En haut, se trouve la salle où attendent ceux dont les cas n'ont pu être réglés tout de suite. Des lettres à écrire dans leur pays d'origine, des références lointaines à vérifier, les retiennent quelquefois pendant des semaines, les hommes dans une salle, les femmes et les enfants dans une autre. Un vieux dit son chapelet dans un coin, d'autres sont assis tristement sur un banc ou s'appuient mélancoliquement sur le rebord de la fenêtre d'où ils voient l'Hudson et ses escadres ensoleillées; il y en a qui marchent sans s'arrêter à travers la pièce; en voici un qui lit à voix basse, en voilà qui sommeillent, la tête appuyée au mur.

Dans le quartier des femmes, des enfants hurlent, courent, ou sont assis, les jambes nues sur le carreau, s'amusent avec des bouts d'étoffes, jargonnent tout seuls ; d'autres dorment comme des bienheureux , la tête sur un oreiller appuyé au banc; les femmes, figures de douleur, de résignation, et aussi d'énergie, cousent ou tricotent. L'une d'elles, une paysanne piémontaise, vient à nous pour nous expliquer qu'elle est veuve, et qu'on l'a séparée de ses deux petits enfants tombés malades en route et qu'on a mis à l'hôpital en arrivant.

Elle demande à aller les voir, tout en pleurs. Et s'il n'y a pas là d'interprètes, il lui faudra des heures pour se faire comprendre.

Pendant tout leur séjour dans Tile, les émigrants ne paient rien pour leur entretien : les compagnies de navigation qui les amenèrent en ont la charge. Logés et nourris aux frais de ces compagnies, ils couchent dans de vastes dortoirs clairs et propres, garnis de lits de fer à sommier, les hommes et les femmes séparés. Il y a à peu près cinq cents places pour chaque sexe. Des lavabos très propres, des bassins pour le lavage du linge et des séchoirs à la vapeur sont à leur disposition. On leur donne trois repas par jour dans des réfectoires confortables, qui portent leur enseigne écrite en cinq langues : anglais, allemand, italien, français, russe.

De l'endroit où je suis, je plonge dans le grand hall où tout à l'heure je vis défiler devant les médecins le troupeau des émigrants. Je ne puis me détacher de ce spectacle.

Cette foule grouillante de misérables ouvriers, ouvrières, paysans, domestiques, commis, qui portent avec eux toute leur fortune dans ces paquets enveloppés de loques fanées, ces maudits bannis par la malchance de leurs ingrates patries, c'est l'Amérique 1 Ce sont eux, ce sont leurs frères de misère, émigrés comme eux des mêmes pays depuis soixante ans, qui ont fait l'Amérique d'aujourd'hui et qui vont faire l'Amérique de demain. Le grand-père Van der Bilt, le grand-père Gould, le père Rockefeller, Carnegie, Frick, tous ces archimillionnaires qui gouvernent aujourd'hui le Nouveau-Monde, sont arrivés ici plus misérables encore peut-être, il n*y a pas bien long-

temps; iis avaient cette allure, cette tenue, ces appétits, mais cette énergie aussi. Car voilà de quoi saisir l'observateur qui prend son temps pour regarder : chez la plupart de ces miséreux une énergie se lit, une idée fixe plisse leurs fronts et remplit leur regard. Est-ce une suggestion? N'est-ce qu'une illusion? Pourtant n'ont-ils pas quitté tout : leurs montagnes, ou leur puszta sans route où volent les cigognes, ou les vallées désolées des sierras, ou lesfiords solitaires, tous leur clocher, leurs habitudes, leurs amis, une mère, une maîtresse, souvent une femme et des enfants ; il leur a fallu s'arracher violemment à tout cela, même à leur habituelle misère, le délibérer, le vouloir, partir enfin, faire quinze jours de voyage de l'autre côté du monde, avec l'idée de débarquer dans cet inconnu bouillonnant sans autre ressource que leur volonté, que leur énergie. Ils sont donc volontaires, leur présence le prouve, et aussi, décidément, leurs mâchoires, leurs mentons pareils à tous les mentons de ce pays, leur donneront dans un an des profils de compagnons de Romulus.

« Avancez I avancez I » (Go ahead! Go ahead!) leur crient constamment les agents de service.

Et ils avancent, se bousculent, se piétinent, déjà I

— Avancez ! Avancez !

C'est leur seul but, leur unique idéal. Et cette tourbe avance, progresse; la voilà sur le seuil de fescalier, la voilà sur le quai, sur le ferry-boat, la voilà en route pour tous les coins de l'Amérique 1

Je sors, à la suite de ceux qui sont admis définitivement et dont la destination est New-York. Je l'ai vu. Ils sont presque sans argent, sans relations, et leur profession, ils n'y tiennent guère. Us feront ce

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que la chance leur conseillera de faire. Mais que doivent-ils se dire, en mettant le pied sur les quais de Battery Place, devant ce décor mouveau de la grande ville où s'agite un cauchemar d'activité et de bruit? En voici un qui sort, son maigre baluchon à la main. Son pas hésite, il regarde devant lui les hautes maisons, les tramways, il a Tair d'écouter la clameur immense éparse... Il s'arrête, que sepasse-t-il dans sa cervelle remplie d'espoir? Je voudrais le lui demander. Le sait-il lui-même? Travailler d'abord, évidemment, puisqu'il est venu pour cela, puis s'acclimater, puis s'orienter à travers les possibilités, les mieux, les occasions supérieures imprévues, chercher sa chance. . . Mais comme tout cela doit être fumeux dans sa pauvre tête* I

1. Le nombre des immigrants qui sont arrivés pendant l'année 1904 en Amérique a été de 812,870 personnes, contre 857,016 pendant l'année précédente, ce dernier chiffre étant d'ailleurs le plus élevé qtii ait jamais été enregistré dans l'espace d'un an.

Des 812,870 personnes arrivées pendant l'année 1904, 549,100 étaient du sexe masculin; 168,000 des immigrants ne savaient ni lire, ni écrire. La grande majorité, soit 608,019 personnes, sont passées par le port de New-York.

Pour l'année 1904, c'est ritalie qui vient en tête avec 193,296 personnes; ensuite viennent l'Autriche-Hongrie, avec 177,156; puis la Russie et la Finlande, qui envoient aux États-Unis 145,141 personnes; pour la Grande-Bretagne et l'Irlande, le chiffre est de 87,590, dont 36,142 pour le compte de l'Irlande. Il est intéressant de noter que l'immigration des Allemands dans les États-Unis, pendant l'année en question, ne donne que le chiffre relativement restreint de 46,380 personnes.

Retour en arrière. — Le voyageur analyse ses impressions. — Grimaces d'Europe vite oubliées. — Sommes-nous plus désintéressés que les Américains? — Le gagne-petit européen. — Médiocrité de la vie en France. — Orgueil américain. — Exagération dans le self-approbation. — Recherche générale du gain. — Portrait d'un Américain prospère.— M. Roosevelt fanfaron et bluffeur national. — Pauvre Europe! -— L'Amérique est-elle faite des meilleurs enfants du Vieux-Monde? — Le self-control. — Infériorité des Latins impulsifs. — Critique du stoïcisme. — Théorie de la libre expansion. — Qael sera l'avenir de la race américaine? — Civilisation supérieure ou déchéance brutale? — Un poliman qui a de la mémoire. — Les quick-lunches. — Restaurateurs confiants. — Paysages de l'Est. — Sortie des villes. — Désordre. — Sensation du provisoire, — Un Paul de Kock de 20,000 francs I — Chez Mr. et Mrs. Emery. — Un joli intérieur américain. — Wall Street. — La banque Pierpont Morgan. — L'immeuble du Standard OU. — Le voyageur se foule le pied à trop regarder ces maisons fameuses. Une milliardaire qui a faim. — Pays sans flâneurs. — Comment utiliser les fumées perdues? — Visite de la prison de New- York. — Quelques jeunes assassins. — M. Jérôme, l'attorney général m'admet à son t petit cirage ». — Coney Island. — Foire de Neuilly gigantesque. — Les mille inventions amé-

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ricaines pour se rompre le cou. — M. Rockefeller a toujours quelques millions au service de ses amis. — L'Europe inhospitalière aux pauvres gens. — Mot de Booker T. Washington.

En arrivant au Nouveau-Monde, l'Européen, choqué du mépris, ou plutôt de l'ignorance des règles les plus élémentaires de la sociabilité à laquelle ii est habitué, regarde d'un œil sans sympathie ces hommes et ces femmes qui revêtent tous les dehors des classes aisées et polies, et qui n'ont même pas les délicatesses des paysans et des ouvriers de l'Ancien- Monde. Car le peu de manières et d'égards que l'Européen pauvre apporte de son pays en Amérique, il les oublie vite, n'en ayant pas l'emploi ni, comme disent les Américains, « le paiement ». On a beau se dire que ces façons, ces prévenances, ces grâces, ces sourires, ces coups de chapeau, ces formes enveloppées de chez nous ne sont que des grimaces et des hypocrisies, on y est tellement habitué qu'elles vous manquent bientôt. Et elles vous manquent à un point tel que vous avez la sensation, d'ailleurs réelle, d'un monde tout à fait différent du nôtre, un peu barbare, que vous ne comprenez pas, où vous n'êtes pas compris.

Je conservai très forte cette impression pendant les quatre premiers mois de mon séjour. Peu après, et jusqu'à mon départ, mon état d'esprit changea.

Pour ne pas me singulariser, et par la force des choses, je m'étais plié aux manières du pays. Je ne me découvrais plus inopportunément. Je ne remerciais plus sans utilité, je ne souriais plus du tout, en un mot je ne me croyais plus forcé d'être aimable, ni poli à la façon de France. Je n'attendais plus des gens ce

que je savais qu'ils ne me donneraient pas, je leur rendais strictement leurs bourrades et j'avais le sentiment d'être quitte envers mes semblables.

Après quelques mois de cet exercice, il me parut que quelque chose de l'âme américaine m'avait pénétré. Je me sentais comme purgé des traces d'un état antérieur, et à l'aurore d'une vie nouvelle. Dès lors le côté attrayant de ce pays m'apparut. J'appréciai les grimaces de notre éducation pour ce qu'elles valaient réellement; non seulement je compris qu'elles ne cachaient pas moins d'égoïsme et de brutalité foncière que le sans-façon yankee, — le simple raisonnement m*en avait déjà convaincu, — mais je réprouvai. En même temps, je fus frappé d'une autre vérité. Je reconnus que, sous tant d'apparences désintéressées, nous ne songions qu'à gagner de l'argent. Nos goûts d'art sont-ils si réels et si profonds? N'inclinonsnous pas, — en général — vers ce qui est riche et ce qui est cher? N'admirons-nous pas de toute notre bassesse et de toute notre envie les gros millionnaires et les fortes caisses ? Notre dédain — purement verl)al — pour les parvenus de la richesse est-il autre chose qu'une impuissance à les égaler? Et notre hypocrite mépris pour les choses du négoce ne vient-il pas de notre incapacité actuelle d'agir et de lutter contre plus forts que nous?

S'il en est ainsi, si nous sommes hantés comme les autres du souci de la richesse et du bien-être, l'Amérique est le pays idéal pour y atteindre. Ici on ne cache pas son goût de l'argent. Chacun sait que son voisin n'y est venu que pour en gagner. Et comme il y aura de la place pour tout le monde pendant longtemps encore, la lutte y est non pas moins ardente,

mais moins mesquine que partout ailleurs dans le monde. La lutte qui s'y fait est une lutte de vitesse et d'ingéniosité. Je ne parle pas ici, naturellement, des magnats, qui étranglent les plus faibles et s'étranglent entre eux avec tant de féroce facilité ; je parle de l'ensemble de la vie, de la moyenne visible des 80 millions d'Américains qui peuplent le continent.

On sent partout une telle abondance de vie, chez les plus riches comme chez les ouvriers les plus modestes, qu'on prend en pitié l'existence étriquée de gagne-petit de nos maigres millionnaires européens! Cette pose, cette ostentation détestables que nos bourgeois mettent à dépenser un louis, sont inconnues ici. L'ouvrier, l'employé qui gagnent quinze ou vingt francs par jour, les dépensent, et cela tout simplement. Il vaau théâtre avec sa femme, à des places à cinq francs et à dix francs sans faire pour cela le paon I Pensez-vous à la silhouette de « l'épouse » du fonctionnaire de province qui paie dix francs sa place un soir de gala au théâtre municipal ? Ici le petit boutiquier, l'employé, le domestique et leurs femmes, comme ils n'étonnent personne en donnant deux dollars pour leurs fauteuils, ne s'étonnent pas eux-mêmes.

Pourtant l'Américain s'admire en tant que peuple, et il en a bien le droit. Mais il s'admire un peu à l'instar des parvenus, c'est-à-dire naïvement et sans nuance. Il se fait gloire à la fois de l'immensité de son territoire, de ses 80 millions d'habitants, de sa prospérité, de ses 360,000 kilomètres de chemins de fer, de ses richesses naturelles, de ses deux océans, de tous ses climats, de tous ses voisinages, il s'émerveille de ce qu'il possède et de ce qu'il possédera. Il s'enivre et

se gonfle tant et tant, qu'il en deviendrait insupportable si l'on ne savait que la vie se chargera bien de le rappeler à plus de modestie.

' Qu'il pense à nous, et sache que nous souiîrons de ce mal si difficile à guérir : la vanité nationale! Jusqu'à ces dernières années, comme il se voyait forcé de tout prendre à l'Europe, il refrénait son orgueil d'être riche et prospère. Déjà, il oublie qu'il doit tout à sa vieille mère l'Europe. Il a tendance à croire que c'est lui qui a tout inventé, et il trouve des flatteurs pour le lui dire. Le nombrilisme le guette !

J'ai souvent entendu reprocher aux Français en particulier, aux Latins en général, par les Américains du Nord, les Yankees de l'Est, leur manque de sérieux, leur exubérance enfantine, leur frivolité, l'absence de tout contrôle et de toute discipline morale. Pour ces durs lK)mmes, la supériorité d'un peuple, — et en l'occurrence, il s'agit visiblement du leur, — réside dans la parfaite domination de soi, dans la maîtrise absolue de la volonté sur le reste des virtualités physiques et morales. Pour eux encore, et par conséquent, l'Europe latine est destinée à se laisser absorber et dominer par les races volontaires et énergiques.

L'Américain considère le self-control comme la vertu la plus importante; il en est fier plus que du n'importe quoi. La femme, le mari, la mère, l'enfant meurent, on ne doit pas pleurer. Il est interdit de montrer sa douleur. C'est le contraire chez les race,s méridionales : en France même, la larme facile passe pour un excès de sensibilité, jamais blâmé. En

Italie, en Espagne, en Corse, dans le midi de la France, Tusage veut que des gémissements convulsifs accompagnent la douleur en public. C'est pour ainsi dire une règle. Plus on pleure et plus on crie, et mieux on a l'air de remplir le devoir du deuil. Si l'on descend encore vers des latitudes plus chaudes, chez les nègres, les démonstrations touchent à la démence. Je ne crois pas ces mœurs bonnes, elles sont l'exagération d'une qualité, et toucher^t au cabotinage, puisqu'il s'agit de manifester, pour les autres. Mais n'y a-t-il pas, en sens inverse, une exagération pareille, et n'est-ce pas, pour un vain idéal de volonté et de lutte, s'exposer à tarir à la longue les plus riches spontanéités de l'être, remplacer, en somme, par une discipline négative, l'abondante et féconde liberté de l'instinct? N'est-ce pas aussi pour les autres qu'on se contracte et qu'on maîtrise sa peine jusqu'à supprimer les larmes, et ce cabotinage vaut-il mieux que l'autre? il est naturel de pleurer quand on souffre. Pour ne pas pleurer à la sensation d'une douleur, il n'est pas mille moyens, il n'en est qu'un : c'est de s'abstraire de la douleur, ou de s'en distraire. Or, est-il si bon, si sain, si admirable de supprimer la compassion qui naturellement fait souffrir? Parla pitié nous nous rapprochons de nos semblables, nous nous améliorons, et par conséquent nous enrichissons notre nature. En n'aimant que soi, c'est-à-dire en supprimant peu à peu — et ce n'est pas long — toute raison de souffrir par les autres et pour les autres, on arrive, en effet, à une maîtrise qu'on peut alors appeler d'un nom plus vulgaire. L'égoïsme doit-il donc devenir l'idéal des hommes de l'avenir? Au contraire, ne marchons-nous pas avec les grands humanitaires

modernevS vers un idéal plus élevé, de solidarité? Par leurs tendances naturelles, leur éducation, leur religion et leurs mœurs, par toute leur philosophie individualiste, les Anglo-Saxons paraîtraient destinés à résister à ce mouvement d'expansion bienveillante de la race humaine, si l'on ne songeait à l'inépuisable richesse de la vie.

•je

En dernière analyse, et en toute impartialité, l'impression qu'on remporte de ce pays extraordinaire, c'est qu'il est composé de faims et de soifs non satisfaites de la vieille Europe. Et c'est ce qui fait la violence inouïe de cette vie extérieure, des affaires et du reste.

De là aussi ce chaos et ce désordre des esprits si frappants pour l'étranger et que l'Américain luimême est incapable d'expliquer. Gomment, à l'heure qu'il est, l'unité se serait-elle faite parmi ces millions de compagnons répandus sur des milliers de kilomètres carrés, auxquels viennent chaque année, s'ajouter un million d'êtres nouveaux?

Personne donc ne sait ce que deviendra l'Amérique, ni le fanfaron-brouillon Roosevelt*, ni personne, et bien hardis ou bien ignorants ceux qui voudraient le prédire. Gomme les parvenus de chez nous, peut-être se blaseront-ils, et, assouvis leurs appétits, du calme viendra-t-il, en attendant la dou-

1. M. Roosevelt répète souvent que l'Amérique n'est peuplée que de l'élite de l'Europe. A l'entendre, il ne reste donc plus chez nous que des non-valeurs et des incapacités, et les Etats-Unis ont fait le trust des intelligences, comme ils avaient fait le trust de l'acier et de la gomme & claquer. M. Roosevelt va peut-être un peu loin.

ceur des mœurs et le goût de la beauté. Alors ils toucheront à une haute civilisation, à des complications supérieures aux nôtres. Ou bien ils s'abrutiront par des excès de sport et de combativité, ou se dégraderont par des soucis trop étroits. On saura cela dans cinq cents ans,

A mon premier passage à New- York, on avait cru devoir me présenter à un policeman toujours en service au même endroit de Broadway. J'avais demandé la raison de cette présentation. La réponse qu'on me fit fut évasive : « Ça n'est pas mauvais. Il faut être bien avec les policemen ». Et c'est vrai que tout Américain se montre plein de déférence pour eux, paraît fier d'être reconnu par eux. Cherchez pourquoi.

Quand, après six mois, je revins à New-York, — je n*exagère pas, — le même policeman me reconnut, me sourit d'un petit air de connaissance, ôta son gant, et me serra la main avec bienveillance.

Un Quick lunch.

A la porte basse d'un petit restaurant de Broadway, Il est écrit : Quick lunch (déjeuner rapide). On fait la queue; ce sont des employés des bureaux de la ville basse. C'est aussi l'heure de mon déjeuner et je me mêle à la foule des affamés, en me promettant de faire comme tout le monde, car il n'y a pas de meilleur moyen d'observer. J'entre donc. Sur ma demande, un des nombreux garçons de l'établissement me sert un plat chaud et me donne un papier (check) où est écrit le montant de ma consommation. Je passe devant une

fontaine, j'y prends un verre d'eau et, mon assiette à la main, je vais m'asseoir sur un banc. El je mange sur mes genoux. Je paie en sortant les trente sous de mon repas.

Non loin de là se trouve un autre quick lunch plus original encore. J'y suis allé pour finir de déjeuner. On entre, en prenant à l'entrée, sur une haute pile, une assiette, on se promène à travers une étroite et longue salle où, sur des rayons, sont exposés vingt sortes de victuailles froides. Les prix sont écrits sur chaque plat. Si vous voulez un plat chaud et à boire, vous vous adressez à des comptoirs spéciaux où l'on vous sert à la minute. On mange debout; en sortant vous dites votre total à un garçon qui vous donne un check du montant indiqué par vous et vous payez à la caisse qui est à côté. Personne ne vous a contrôlé. On s'en rapporte exclusivement à votre honnêteté.

Je demande au patron s'il n'est pas très volé? Il me répond que c'est rare et insignifiant et que le contrôle lui coûterait plus cher que ses pertes.

Paysages.

Quand vous avez dépassé les villes au milieu desquelles courent cinq ou six lignes de rails sans barrières, et où des trains continuels frôlent presque les trottoirs, vous tombez dans ce qu'on est forcé d'appeler la campagne, le spectacle est lamentable : le long des voies, des débris, de vieilles loques, des amas de papiers et de décombres, dégringolent des talus jusqu'au bord des propriétés. Même là, à quelques minutes de New-York, la sensation du provisoire, du hâtif, est opprimante. Les cimetières

eux-mêmes sont en désordre. Les lombes s*étalent pêle-mêle, n'importe comment, sans entourage, couvertes d'une pierre grossière où s'inscrit un numéro, enfoncée dans le tertre à peine visible. Les morts sont là comme ils ont vécu, dans le provisoire.

Au delà, s'étendent des plaines nues et désertes, ou, par endroits, plantées d'arbustes jeunes, de taillis; de temps en temps quelques pauvres maisons de bois entourées de terres incultes ou de marécages ; puis, de grandes étendues désolées qui furent des forêts dont il ne reste que des moignons d'arbres coupés.

Devant les maisons de campagne de l'Est, du Nord, et du Centre, vous cherchez en vain des jardins. II n'y a que des pelouses et des arbres. On vous dit que les jardiniers coûtent trop cher. Ce n'est pas la vraie raison de l'absence des fleurs. En vérité, on n'a pas le temps de s'occuper de ce luxe inutile. Gela viendra. On ne peut tout faire à la fois. Jusqu'à présent les Américains sont surtout portés à la recherche du confortable utile. Mais on ne résiste pas longtemps aux fleurs. Les Anglo-Saxons en mettent à leurs boutonnières plus que n'importe quel autre peuple. Le goût des jardins viendra aux Yankees quand ils seront un peu plus fatigués et blasés des jouissances plus grossières.

Chez Brentano :

Le grand éditeur américain me montre une édition des œuvres complètes de Paul de Kock qui vient de paraître en langue anglaise, illustrée, et superbement reliée avec une pimpante préface de Jules Glaretie.

Je lui fais répéter trois fois de suite le prix qu'elle

se vend couramment en librairie : 20,000 francs I (Vingt mille francs).

Les mots me manquent...

Visité, dans la 68* Rue, un petit hôtel d'un goût parfait appartenant à M. Emery. M. Emery ne passe pas à New-York pour un homme riche. Son nom ne figure pas sur la liste des miUionnaires. Il est marié à une jeune et jolie femme, Virginienne, élégante comme une vraie Parisienne. (Chose curieuse, plus on descend dans le Sud, plus les êtres s'aristocratisent.) M. Emery doit pourtant jouir d'une certaine aisance, si j'en juge par les tableaux que j'ai vus chez lui, et dont je retouve un fragment de liste sur un carnet.

Une aquarelle et un grand sous-bois de Dupré, des Ziem, des Vibert, des Diaz, un reître de Zamacoïs, un beau paysage de Constable, un splendide Troyon, coucher de soleil sur un lac entouré de montagnes, des Corot, des Rosa Bonheur, des Gérôme, des Lefebvre, un Rousseau, un paysage de Gainsborough, un Reynolds, un Henner. Je ne parle pas des ivoires, des porcelaines de Chine, des étoffes, des marbres et des bronzes du xvii° siècle, des faïences, des éventails, des dentelles, des miniatures et des vieilles tapisseries.

M. Emery ne doute pas un instant qu'ils ne soient authentiques.

Qu'est-ce que cette V^all Street, dont il est question dans toutes les biographies de millionnaires? C'est la rue du Stock Exchange, des trusts et des

grandes banques. Le Stock Exchange est un bâtiment énorme qu'on vient de reconstruire avec des colonnades doriques, corinthiennes, gigantesques, et qui se dresse au milieu de cette petite rue très étroite, perpendiculaire à Broadway, dans la ville basse (Down Town). J'y suis allé plusieurs fois. Wall Street n'a l'air de rien malgré ses maisons démesurées. Je me suis foulé la cheville sur son pavé inégal en regardant la banque de M. Pierpont-Morgan. (Il fallut me conduire chez un masseur, qui me demanda 20 francs, puis chez un médecin, qui m'en prit 50, en moins de cinq minutes. J'ai des témoins.) C'était juste au coin de Wall Street et de Nassau Street où se trouve le Trésor : une statue de Washington en bronze sale et poussiéreux s'élève sur le palier, entre des colonnes de marbre. Rien d'autre à décrire que le mouvement incessant de la circulation de piétons agiles. Il n'y passe pas de voiture.

La banque de M. Pierpont-Morgan se trouve au coin de Wall Street, n° 23, et de Broad Street, n° 3. Elle n'a que cinq étages uniformes. La façade est en pierre de taille. Au-dessus de l'entrée des bureaux, où se dressent deux colonnes de marbre rougeâtre soutenant un petit portique triangulaire, je lis : « J. P. Morgan et G*' », découpé en relief dans la pierre du triangle. Sur toutes les fenêtres des étages supérieurs, loués à des bureaux privés, on voit, en lettres dorées, des noms de courtiers, de sociétés financières, etc. Rien d'imposant, en vérité, n'était l'idée qu'on se fait de la puissance de l'homme qui monte tous les jours les six degrés de pierre du perron d'où il peut voir la statue de Washington.

La seule notation que je trouve sur mon carnet, c'est

la rencontre devant la banque du milliardaire d'une pauvre vieille femme, en guenilles sordides, la poitrine presque nue, les bras nus, abîmés, rôtis par le froid, tête nue, qui porte des pommes dans un panier et qui mendie. Ses traits conservent pourtant une certaine régularité, et elle dut être belle. Dans ce pays où les pauvres se cachent, où j'ai si peu vu de mendiants, on dirait que cette vieille est venue là pour m'ofîrir un effet de contraste facile, et je n'en abuserai pas.

Le building du Standard OU (trust du pétrole) est situé 86, Broadway, près de Bowling Green (Boulingrin, où l'on jouait aux boules au xviii' siècle). On voit encore trois arbres en face. C'est une haute maison grise de quinze étages et de quatorze fenêtres de façade.

J'y suis entré, voulant faire le même chemin que M. Rockefeller fait chaque jour, sous le poids de ses quatre milliards de fortune. Il entre par New Street, étroite petite rue qui donne sur Broadway. Je me suis fait monter par son ascenseur jusqu'à son bureau, sis au quatorzième étage. On a de là une vue splendide sur THudson et l'activité de la baie peuplée de vaisseaux en mouvement ou accostés. M. Rockefeller n'était pas là. Je me suis contenté de regarder la froide antichambre du bureau sans meuble, tapissée d'une mince carpette.

Je n'avais qu'une pensée : l'homme qui passe ici chaque jour a quatre milliards de fortune, et il pour-^ rait, s'il le voulait, aider une bonne partie de l'humanité à moins souffrir.

J'ai eu une joie l'autre jour en entendant Mme Alfred Vanderbilt, l'héritière de quelques centaines de millions et dont le cou était entouré d'un collier de perles de 500,000 francs, dire : « J'ai faim I »

Pays sans flâneurs.

Je me suis promené à toute heure sur la 5* Avenue à New- York, et dans toutes les grandes villes, sans rencontrer une seule fois le type connu du promeneur et du badaud. Un homme d'ici aurait honte de se voir surpris bayant aux corneilles, et il éprouverait le besoin de s'en excuser. Mais ce n'est pas possible...

Le baron Alphonse de Rothschild, qui fait chaque jour sa promenade à pied sur les boulevards, en s'arrêtant aux magasins, serait ici très déconsidéré parmi les husiness'ïnen.

Réflexion entendue à Chicago, au dix-huitième étage d'une maison, en regardant les fumées qui s'élevaient dans le ciel : — « Que pourrait-on bien faire de toutes ces fumées? Que de gaz perdus, que

de forces chimiques abandonnées ainsi par notre ignorance I J'ai la foi que la science récupérera cela un jour, avant cinquante ans. j

Visité la prison de ville de New- York.

Les bureaux sont au rez-de-chaussée. On monte en prison dans des ascenseurs confortables et rapides qui n'ouvrent sur les couloirs de la prison que grâce à des serrures très compliquées manœuvrées par l'agent qui gouverne le lift. Toutes les cellules ferment par un système automatique qui les rend solidaires ; il faut, en plus, deux clefs pour ouvrir une porte. Elles sont éclairées à la lumière électrique. Pour ameublement : un lit de fer à ressort. A chaque extrémité de l'étage, quatre appareils à douche avec eau chaude et eau froide, thermomètre pour régler la température de l'eau. Des W.-G. et des lavabos, comme on en rêve pour les hôtels de la province française.

Le régime des prisonniers consiste en deux promenades de deux heures dans les couloirs circulaires, de 7 à 9 heures du matin et de 2 à 4 heures après-midi. Un philanthrope vient chaque jour faire des conférences et des exhortations aux détenus, dans une salle garnie de bancs. S'il distingue une bonne nature repentie parmi les détenus, il s'emploie à obtenir sa grâce.

Gomme c'est l'heure de la promenade, nous croisons dans les couloirs plusieurs voleurs et quatre assassins qui n'ont pas vingt ans.

A la maison de ville.

On me présente à M. Jérôme, le nouvel attorney général, très populaire à New- York, et qui passe pour un réformateur à tous crins, en réaction contre les mœurs déplorables de la justice et de la police américaines, vendues de tout temps, et cyniquement, aux influences politiques.

C'est un homme jeune, rusé, actif comme un business-man.Etcommejeluisuisprésenté par le rédacteur d'un influent journal, il me reçoit avec cordialité. Nous commençons à parler. Il sonne. Un nègre arrive, lui met un banc sous les pieds et lui cire énergiquement les bottines pendant tout le temps de notre conversation. Je suis tellement distrait par le nègre, que je n'en retiens que ceci :

— Les réformes doivent se faire lentement. Il ne faut pas les aborder de front et en bloc : they must grow from the country itself. Elles doivent pousser da pays lui-même.

C'est toujours cela.

Plaisirs populaires (Coney Island).

L'île de Coney est une foire de Neuilly frénétique, perpétuelle, et multipliée par dix. C'est là que cent mille petits bourgeois, employés, domestiques de New- York vont s'amuser tous les jours de la semaine,

leur travail fini, mais surtout le dimanche. On y va en bateau ou en tramway. Il faut une heure pour s'y rendre. L'île de Goney est en même temps une plage fréquentée l'été par une trentaine de mille baigneurs.

N'y cherchez pas le flegme américain, les Yankees l'ont laissé à New-York. Ils s'amusent comme ils vivent : à toute vapeur. Un tumulte de kermesse assourdit le voyageur qui débarque. Cent cinquante mille êtres humains crient, mangent, boivent, rient^ tourbillonnent sur les montagnes russes, les balançoires, flirtent dans les allées des divertissements. Ici vous pourrez apprécier l'imagination pratique du commerçant et du barnum américain : c'est leur exposition naïve et fructueuse.

Les amusements préférés de la foule américaine sont les plus violents et les plus bruyants, ceux qui secouent, cahotent, menacent, efl'rayent, essoufflent^ fatiguent ces natures riches et brutales : le chameau^ l'éléphant, les chevaux sur lesquels hommes et femmes se tiennent péniblement, chapeaux envolés, chevelures au vent, gorges déployées I les dégringolades, sur des rails en pente, de bateaux ivres qui plongent dans l'eau d'un étang ; hurlements de peur et de plaisir! Ici tout le monde boucle la boucle I Je fais comme tout le monde. On a perfectionné les montagnes russes ; les voitures où vous vous asseyez volent avec une rapidité vertigineuse, sursautent à des angles trop brusques, prémédités pour votre plaisir, traversent de longs tunnels obscurs dans une vitesse de délire, dévalent vers des abîmes, sautent dans le vide, repartent déplus belle. Quand on sort de là, meurtri, étourdi, courbatu, haletant, on jure bien de ne plus recommencer. Au contraire, vos voisines^

jeunes filles roses, vos voisins, jeunes gens rasés ou graves têtes germaniques à lunettes d'or, recommencent dix fois ce sport exténuant et sauvage, et vous font honte.

Mais bien d'autres plaisirs encore s'offrent à vous I La seule difficulté est de choisir.

Une petite locomotive vous monte par escouades au sommet d'une haute cheminée perchée à la hauteur d'un troisième ou quatrième étage. Là, on vous enfourne sur une pente de bois couverte, glissante et tortueuse, tous, hommes et femmes, et en avant pour le FireEscape! Car c'est un appareil de sauvetage en cas d'incendie. Vous tournoyez là-dedans comme une feuille dans un tourbillon. On a mis de ces appareils dans les hôpitaux et dans les écoles. Une maison se vide ainsi en très peu de temps. Quand vous sortez de cet escargot gigantesque, vous vous frottez les yeux et vous vous tenez mal sur vos jambes. Mais vous avez eu la joie d'être deux ou trois minutes dans l'obscurité, en tas avec des filles qui criaient, riaient, et dont les pieds s'essuyaient joyeusement sur vos habits.

Il y a plusieurs joies que je me suis refusées : par exemple, de descendre des escaliers avec des patins à roulettes, de me laisser empaqueter dans un baril qu'on livrerait en liberté à un plan incliné, d'enfourcher une selle fixée par une tige sur un rail et sautant ici et là des obstacles, de faire du trapèze audessus de Teau, que sais-je encore! Mais j'ai suivi la foule dans la Gave des Vents, labyrinthe étroit et obscur où les couples aiment à se perdre ; au Cabaret de la Mort, à l'Enfer, et au Ciel, qui sont, hélas! imités de ceux de chez nous; dans les petits bateaux entraînés par l'action d'un moulin sur une eau

rapide et tortueuse, sous des tunnels sombres, pour le bonheur des fiancés. Ici les jeux de massacre ordinaires ne suffisent pas : il y a bien des marionnettes qu'on abat avec des balles, mais on délaisse cet amusement qui demande pourtant un certain amour du combat, pour des buts plus excitants ! Oui, les têtes de massacre, ici, sont des têtes de vrais nègres encadrées dans un grand drap blanc. Et les projectiles sont des œufs crus qui vont s'écraser sur la blancheur du drap ou, de temps en temps, sur la face noire, pour la joie du public. A la porte, on entend le crieur clamer : « Par ici. Mesdames et Messieurs, vous avez besoin de rire, et nous avons besoin d'argent I »

Gomme partout, quantité de diseuses de bonne aventure, chiromanciennes, cartomanciennes, phrénologues; des cafés-concerts gratuits moyennant que vous payiez une consommation ; des bals où deux mille personnes dansent ou plutôt marchent en glissant; des cafés populaires où des nègres chantent et jouent du piano en manche de chemise, pendant que des consommateurs dansent une gigue effrénée; des restaurants à orchestre, bondés de consommateurs, des étalages de saucisses chaudes cuites sous vos yeux et qu'on mange en se promenant, des étalages de blé vert en épis, dont les gens se montrent si friands, d'huîtres qu'on mange debout, de carapaces de crabes fumantes ; des vaches qu'on trait devant vous et dont on mélange le lait avec du soda, et tout cela par centaines, comme les tirs, les balançoires, les tourniquets, les confiseries, les marchands de sirops, les jeux d'adresse, de hasard, les carrousels avec devrais chevaux, une ménagerie célèbre avec des centaines de bêtes, etc., etc., etc.

Un spectacle plus compliqué : le voyage dans la Lune. On est assis sur des bancs, ayant devant soi des toiles peintes et mouvantes, éclairées par des jeux de lumière électrique très ingénieux. Par instant, la sensation vous prend que vous planez. New- York passe avec ses millions de feux, disparaît; nous voici dans les nuages, une tempête éclate, tout s'obscurcit, on entend le bruit du vent, la neige tombe, on dépasse les étoiles, on arrive dans la capitale de la Lune. Ici les spectateurs changent de place. On les engouffre dans des couloirs vaguement éclairés de lueurs fantastiques, et d'où surgissent de temps à autre, d'angles ténébreux, et pour vous effrayer, de vrais gnomes habillés d'oripeaux de féerie, qui poussent de petits cris. Sur leur trône, le Roi et la Reine des Sélénites, entourés de nains authentiques et inquiétants, agréent vos hommages. C'est idiot et parfois assez saisissant; une peur un peu grossière vous prend, au début, de ces petits monstres évoluant au milieu de ce décor bizarre à peine éclairé.

J'ai fait aussi le tour d'une mine de charbon en wagon; je me suis penché à des fenêtres, et je me suis vu, en face, ma tête encadrée sur des corps ridicules; j'ai essayé de gravir un escalier dont les vingt marches se meuvent entièrement et sans discontinuer de haut en bas avec la régularité d'un battant d'horloge. Il s'agit d'arriver en haut, et ce n'est pas commode, car, outre que lorsque vous montez une marche, l'escalier descend d'une autre marche, vous manquez souvent votre pas et de vous casser la figure. On y arrive pourtant.

En sortant de je ne sais quelle exhibition de ce genre, il faut passer par une porte où est installé un

ventilateur puissant qu'on ne voit pas et qui enlève les chapeaux avec une prestesse qui fait rire. Hommes et femmes déchevelés sont forcés de courir après leur coiffure à travers la foule...

Il faut bien que jeunesse se passe I

J*ai rencontré, dans le train qui me ramena de Buffalo à New- York, M. Harper, le fameux président de l'Université de Chicago, dont j'ai déjà parlé. L'ancien prêtre baptiste me dit la générosité de M. Rockefeller pour cette Université de Chicago dont il est le bienfaiteur magnifique. Quand M. Harper a besoin d'un million — et cela est fréquent, — il le dit à M. Rockefeller qui ne se fait jamais prier. H lui en explique brièvement l'emploi, examine le devis, et dit : WelL G*est tout.

L'an dernier, M. Harper éprouvait le besoin de 7 millions. Il s'en confia à M. Rockefeller qui les promit, à la condition que M. Harper eût ramassé un million avant le l*"" juillet, car le quatro-milliardaire n'entend pas que les autres richards de Chicago se désintéressent de la philanthropie. Le 1" juillet au matin le million était trouvé.

— And quite easily me dit M. Harper.

Un mot qui me revient de Booker Washington : — L'Europe n'est pas bonne aux pauvres gens.

Pour y vivre il faut être riche. Les pauvres y restent

toujours pauvres.

Et j'y retourne!

Revenu au point de départ. — Examen rétrospectif. -- Le soleil et la neige. — Gratitude pour les Jitats du Sud et du Far-West. — Vision nouvelle de New-York. — La Savoie. — Les adieux. — Le départ. — En route. — Sur le pont. — Les passagers. — La mort à bord. — L'immersion. — Vision macabre. — Les côtes de France. — La jetée du Havre. — Ceux qui attendent. — Accostage. — Joie.

J'ai fini mon tour d'Amérique. Me voici revenu à mon point de départ.

C'était il y a huit mois, en plein hiver, par un temps glacé, un froid cruel. Je me souviens de mon premier effarement de colis vivant ballotté dans New- York, de mes premières réflexions d'étranger : c Pourquoi ces gens vont-ils si vite? Quand prennent-ils le temps de réfléchir, de se regai^der, de regarder autour d'eux, de savourer les quelques rares plaisirs de la vie? i Je plaignais les Américains et je me plaignais du long et dur hiver.

Aujourd'hui, quoique j'aie la sensation bien nette de l'extrême petit nombre de gens qui s'apercevraient

de mon absence définitive, de la place infime que chacun de nous, du plus glorieux au plus humble, occupe dans Timmensité de la vie, et peut-être justement à cause de cela, je suis rempli de joie à l'idée de revoir les côtes normandes, puis Paris I J'y pense depuis des mois avec une émotion souriante et douce; mais voici qu'à la dernière heure, au moment de boucler définitivement ma malle, je m'attarde, et je rêve. Phénomène frappant : des impressions que Je n'avais senties qu'en détail s'élèvent en moi et se totalisent. J'ai presque oublié les heurts du début, le mauvais accueil de la nature, des villes et des foules; mes rancunes, déjà fondues au suave soleil de la Louisiane, ont fini de s'évanouir à la bienvenue des fleurs et des fruits de la Californie du Sud, et depuis ce temps les choses ont change pour moi d'aspect et de sens.

Non,jen'oublieraijamaislajoie douce qui m'inonda dès que j'eus mis le pied à la Nouvelle-Orléans. Ce jour-là ma conscience s'agrandit de la perception nette du produit européen que je suis : j'étais l'animal d'une latitude et, sans m'en rendre compte, je venais, durant les quatre mois passés dans le Nord et l'Est américains, de souffrir profondément dans mon cerveau et dans ma chair de la petite mort d'une transplantation brutale. Je compris tout à coup l'agitation des Américains du Nord, leur besoin d'activité, la monotonie de leur vie que seul le mouvement physique peut distraire, leur rudesse et leur résistance.

A présent, je me sens devenu plus équitable envers cette jeune terre colossale. Des figures sympathiques et cordiales se groupent dans ma mémoire reconnaissante. Et je voudrais demeurer encore un peu dans

ce pays que je ne re verrai sans doute plus jamais, je voudrais serrer une dernière fois les mains bienveillantes ou exquises qui se tendirent vers les miennes, et revoir, ne fût-ce qu'une heure, les panoramas des paysages fiers, grandioses ou charmants que traversa pendant huit mois ma nostalgie décroissante.

Et voici que Nev^-York m'apparaît à présent luisante et gaie, dans la tiédeur printanicre. Le cauchemar qui pesait sur la ville glacée semble s'être évaporé aux rayons du soleil, et l'idée de la Savoie qui va m'emporter me garantit la sûre délivrance.

Il me semble que les gens ont l'œil moins dur, les traits moins contractés, la démarche plus molle, le& femmes elles-mêmes ont l'air plus femmes. New- York deviendrait-elle habitable? Mon carnet s'emplit de remarques nouvelles. Je m'aperçois que je suis fait à cette fièvre qui m'apparaît normale, et qui peut-être va me manquer.

Mais je ne reverrai plus tout cela. D'autres émotions m'attendent.

Et c'est ainsi que nous vivons, à nous enrichir sans cesse de la vie abondante, sans pouvoir contenter l'instinct glouton qui est en nous. Chacun dirige cet instinct vers les puissances dominantes de sa nature. Pour moi, j'aurai rassasié mes yeux huit mois durant de gens et de choses nouvelles et de cieux lointains, et satisfait pour un temps l'inassouvissable curiosité qui fait ma torture et ma joie.

Le bateau est là. J'y suis monté dans le brouhaha fantastique de la dernière heure. Je me suis accoudé sur le bastingage.

Du quai, des compatriotes crient, rient, s'interpel-

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lent, se (ont mille recommandations : « N'oublie pas d'embrasser maman! » — « DisàÉdouarddem'écrire!» — « J'irai voir votre mère ! » Et tout cela très fort, très haut, dix fois répété parmi les : « Bon voyage! » et les mouchoirs qui s'agitent. D'autres pleurent. Le bateau finit par s'ébranler. Mon regard embrasse une dernière fois le quai et la foule... Que les yeux des femmes tristes sont beaux !

La vie de bord commence. Les groupes se forment peu à peu. On se regarde, on se mesure, on se tâte de l'œil. Gomme je me lie assez difficilement, je reste étranger à ce manège, ce qui me permet de le mieux observer. Mon compagnon préféré à bord est Léopold Mabilleau, que je connais depuis fort peu de temps, mais dont la nature chaude et droite, aljondante, sensible et forte, m'a plu. Il revient, porte-parole dévoué de l'Alliance française, de faire une tournée érein tante de cent trente^cinq conférences en cent vingt jours dans tous les États-Unis. Partout où j'ai passé après lui, j'ai trouvé des traces de l'admiration sympathique qu'il y a laissée. Il y a là aussi M. J.-H. Hyde, président de l'Alliance française des États-Unis, dont j'ai déjà parlé, qui a guidé mes premiers pas en Amérique, et dont la jeunesse et la gaîté retentissante animent la promenade du pont.

Il y a aussi des dames, de très jolies dames américaines, dont j'écoute avec une grande curiosité les opinions et les jugements sur les hommes et les mœurs américains que j'ajoute à ma bibliothèque d'observations.

Pour moi, « je dévore l'étendue >, je lis plusieurs heures par jour, je me promène sur le pont, je pensa au pays que je vais revoir et à celui que je viens de

quitter. Mon optimisme convalescent met de la bienveillance sur tous les êtres, je suis sûr qu'on m'attend là-bas avec impatience; un reste de regret, juste assez pour n'en pas souffrir, me ramène aux endroits où je viens de vivre huit mois de ma vie, et cela crée en moi un état délicieux d'équilibre émotionnel, qu'augmente le souffle vierge et salubre de la mer. Mais plus nous avançons vers la France, plus s'effacent les souvenirs, plus s'avive l'imagination des émotions futures.

Le temps est merveilleux, l'air n'est pas trop froid. Très tard, le soir, je reste sur le pont à regarder toujours la même chose, l'eau qui scintille sous les rayons de la lune, l'écume d'argent de la proue, le sillage phosphorescent du navire.

Un soir, un peu avant l'heure du dîner, le bruit courut sur le pont qu'une femme était morte à bord...

Je me rappelai avoir vu, la nuit d'avant, un homme venir chercher le médecin dans sa cabine où je fumais une cigarette. Je lui avais demandé avec intérêt s'il avait quelqu'un de malade, car à bord une sorte de solidarité s'établit vite, et son air de robuste santé n'indiquait pas que c'était pour lui qu'il réclamait les secours du docteur. L'homme m'avait répondu simplement que sa femme était souffrante, qu'elle avait sans doute pris froid sur le pont, mais que ce n'était pas grave...

Or c'était elle qui était morte. On allait l'immerger. La plupart des passagers, ignorant l'événement, étaient descendus à table. Quelques-uns, restés sur le pont, attendaient, penchés sur le bord du bastingage, car c'était de l'étage au-dessous, à l'avant du bateau, qu'on allait jeter le cercueil.

Des renseignements se colportaient. Elle avait

40 ans. C*était un couple français qui retournait en France. Il paraît qu'on a vu sur son corps des taches noirâtres. Ce n'est pas naturel... Serait-ce la petite vérole noire, ou quelque autre épidémie ? Pourquoi se dépêche-t-on de la noyer ainsi ? Nous arrivons demain au Havre... Et les imaginations de se monter jusqu'aux plus terribles suppositions...

Bientôt on voit apparaître, sur le bastingage de seconde classe, un cercueil recouvert d'un drap rouge.

Le soleil est bas sur l'horizon. La mer soyeuse se moire de reflets de perle où de l'or et du cuivre rouge se jouent.

D'ordinaire, pour les immersions, le bateau stoppe. Mais, au départ, nous avons été retenus plusieurs heures dans l'Hudson par le brouillard ; de plus, un petit accident à l'un des pistons des machines nous retire plusieurs nœuds de vitesse par jour, et le commandant veut arriver quand même demain au Havre pour la marée. C'est une question de minutes. Le bateau ne stoppera donc pas.

Trente secondes se passent, pendant lesquelles sans doute un prêtre, présent à bord, termine les prières des morts. Puis, soudain, un coup de sifflet strident retentit, le drap rouge est enlevé par des mains que jene vois pas, le cercueil apparaît. Quelques roses naturelles ont été clouées sur le couvercle. Un autre coup de sifflet, plus long, plus douloureux, fend l'air, et j'aperçois la bière projetée au delà du bastingage, puis plonger verticalement dans la mer qu'elle éclabousse avec un « flac I » sourd. On met généralement de la fonte dans les cercueils qu'on immerge pour qu'ils coulent plus vite. Celui-ci ne s'enfonça pas, il

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se coucha sur Teau, flotta... Gomme j'étais assez loin de l'avant, je le voyais s'approcher du point où j'étais accoudé. Alors une chose horrible se passa. Le couvercle delà boîte, mal cloué sans doute, sauta. Mes doigts se crispèrent et mes nerfs se contractèrent devant l'horreur du tableau... L'intérieur du cercueil apparut : on n'y vit rien d'humain ; un paquet informe enveloppé de châles écossais, verts, bleus et rouges, de couvertures de voyages... La boîte flottait sur l'eau d'azur marbrée de veines d'écume argentée, le bateau fuyait de toute sa vitesse. Quelques secondes encore je suivis des yeux l'épave qui parut se débattre dans le sillage écumeux du navire, et ce fut tout... Les roses avaient disparu dans le remous. J'essayai d'imaginer les grands traits de la vie de la malheureuse femme, petite enfant, fille chérie, adolescente, peutêtre adulée, aimée ensuite d'autres êtres encore vivants, — larmes, ardeurs, soufl'rances. Et la voilà qui s'en va toute seule, dans l'abîme inconnu et sans fond... Jamais l'horreur de la mort ne m'était apparue dans une plus afl'reuse brutalité. J'adressai mentalement l'hommage de ma compassion à la pauvre morte solitaire, et je descendis à la salle à manger. Le commandant, en signe de deuil, ne parut pas à table ce soir-là. Mais le mari, après cinq minutes écoulées^ était dievant son assiette, à sa place ordinaire, lisant le menu du dîner. Le repas terminé, on le vit fumant son cigare au fumoir, comme d'habitude.

Le soir même, à l'heure du coucher, on apprend qu'un émigrant grec, passager de troisième classe qui retournait dans son pays, est mort aussi, et qu'on va le noyer cette nuit. A une heure et demie du matin, je ne dors pas encore. Pendant que, dans

ma cabine, j*écris ces notes, j'entends au-dessous de moi les mêmes coups de sifflet que tantôt et du bruit sur le pont. J'imagine une cérémonie pareille à celle du crépuscule. Par le hublot, je regarde la mer. Elle est toute noire, excepté le champ scintillant illuminé par la lune. Tout à coup, le même bruit d'éclaboussement m'arrive, celui d'un corps lourd qui tombe dans Teau. C'est le corps de l'érnigrant qu'on immerge. Le cauchemar de la nuit s'ajoute à l'épouvante de ces funérailles. Ma pensée va aux deux malheureux abandonnés qui roulent en ce moment dans le mystère des flots profonds, et, la tête remplie de visions et de songes, je ne réussis à m'endormir qu'au matin.

Au réveil, nous avions franchi le cap Lizard. Des hirondelles de mer voletaient autour du bateau. Leur vol gracieux nous était comme une bienvenue.

Arriverons-nous pour l'heure de la marée qui est à midi? Si oui, nous aurons battu le bateau allemand parti en même temps que nous de New-York. L'aimable commandant de la Savoie a de l'espoir. Nous aussi.

Nous arrivons. Cinq minutes encore, il était trop tard. Voici la côte normande, les falaises, les petits villages qui s'étagent sur les collines crayeuses, voici le Havre I...

Sur la jetée, des mouchoirs s'agitent. Oh I comme on sent son cœur battre... Où sont ceux qui m'attendent? Les voici, sous le soleil, rouges, épanouis, joyeux, brandissant leurs chapeaux, des mouchoirs, m'appelant par mon nom, s'essuyant le front. Je me contracte, car ma joie va déborder. Un tel

retour, pour ceux qui ne sont pas habitués aux longs voyages, a presque Tair d'une résurrection ou du salut après un grand danger î

Le bateau accoste, les passerelles s'ajustent, on prend son rang dans la procession du débarquement. Chaque pas fait en avant amène plus de sourire et plus de joie, le cœur gonflé d'amour va crever, des bras se tendent, un magnétisme puissant et doux vous traverse en grandes ondes caressantes, et c'est longtemps et profondément que l'être demeure troublé de cette joie sans égale dans le combat de la vie.

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