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IRLANDE. PAYSANS ET LEURS HABITATIONS

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-1 struite près de l’ancienne, sur les terres du proprié- ! taire. Celui-ci se tint tranquille; il avait été prévenu que s’il commettait quelque acte de rigueur, on brû- I lerait ses fermes, ses récoltes, et qu’il serait fusillé.

Cette autre habitation est celle d’un propriétaire I qui avait exigé de son fermier le prix convenu pour I. le loyer de sa ferme. N’ayant pu obtenir satisfac- :i tion, il renvoya son fermier. Deux jours après, à la r nuit, des hommes armés, le visage noirci, péné- 1 trèrent chez lui et lui coupèrent le nez, les oreilles et i liles doigts de pied.

I Dans cette autre ferme, le fermier a été tué le soir,

I au coin de son feu, par des assassins qui ont brus- [ quement ouvert la porte.

Là-bas, ce tas de ruines est tout ce qui reste d’une f maison incendiée. Les habitants, mis dans l’impost sibilité de fuir, ont été brûlés vifs.

Partout des traces de luttes, de meurtres et de t pillage.

Tous les propriétaires résidents sont encore boy- : cottés (du nom du capitaine Boycott qui, le premier, ij a été mis à ce régime), c’est-à-dire qu’ils ne trouvent :j plus ni domestiques, ni ouvriers, que les marchands ' refusent de leur vendre, qu’à leur apparition dans un ( bar, dans un lieu public, chacun s’éloigne, et que les [ maids leur tournent le dos; qu’à l’église le vide se ; fait autour d’eux ; qu’à la porte de leur maison, on I leur tend des pièges, et qu’un assassin les attend der- ' rière chaque mur.

Notre pauvre paysan nous fait voir, avant de nous [ quitter, un des avis que la land league envoie aux

condamnés pour les prévenir. C’est un carré de papier semblable à celui qu’on nous a remis à Dublin : un tracé noir figure un cercueil entouré de poignards et d’ossements en croix. Un pareil avertissement est toujours suivi d’une prompte exécution.

Lough-Corrih. — Lord Mountmorres. — Lord Ardilanne. — La baie de Killery. — Galway. — Le meeting. — Les préparatifs. — Les orateurs.

Nous continuons notre route, traversons le Lcugh- Corrih et arrivons à Gong. La compagne est misérable; les habitations se font rares. Partout des tourbières, des marais, des champs incultes. Partout des ruines, des décombres, des traces dé violences et de combats. Les paysans nous regardent en dessous d’un œil méchant. Ils se demandent évidemment qui nous sommes et ce que nous venons faire parmi eux.

Gong est une petite ville à laquelle l’assassinat de lord Mountmorres (corruption de Montmorency, nous dit-on) a fait une triste célébrité.

Lord Mountmorres habitait toute l’année son domaine d’Ebor-Hall, entre Gong et Clonbur. Il était magistrat local à Clonbur et avait la réputation d’être un mauvais lord, c’est-à-dire qu’il exigeait de ses fermiers le montant de leurs fermages. Il n’était pas riche : à peine possédait-il une douzaine de fermes de deux ou trois hectares, et leurs revenus con-

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stiluaient presque uniquement ses moyens d’existence.

A plusieurs reprises, il avait été prévenu que sa sévérité obligerait ses ennemis à agir contre lui. Il n’avait tenu aucun compte de ces avertissements et avait même, depuis quelque temps, congédiéles deux constables chargés de veiller à sa sûreté.

Le jour de l’attentat, lord Mountmorres avait siégé à Clonbur et revenait à Ebor-Hall dans un hack-car qu’il conduisait lui-même. A un kilomètre de sa résidence, des assassins cachés derrière les murs delà route déchargèrent sur lui six coups de feu qui, tous, l’atteignirent. La voiture rentra vide. Le cadavre était tombé sur la route ; il ne fut découvert que plus tard dans la soirée. Personne du pays ne voulut relever le corps, lui donner asile, l’ensevelir et le mettre en bière. Ce fut un étranger de passage, un cocher de Dublin, qui remplit ce devoir.

La police fit toutes les recherches possibles, dix mille livres furent promises à qui aiderait à découvrir les coupables. Recherches et promesses demeurèrent inutiles. Les coupables restèrent inconnus.

A côté de lord Mountmorres, qui était un mauvais lord parce qu’il faisait payer ses fermiers, se trouve lord Ardilanne qui, lui, est un bon lord et ne réclame jamais aucune redevance à ses fermiers. Ce qui diminue son mérite, c’est le chiffre de sa fortune et de ses revenus. Le montant de ses maigres fermes d’Irlande ne les augmenterait pas d’une façon appréciable. Lord Ardilanne était, naguère encore, brasseur à Londres. Il a vendu son fonds vingt-cinq

millions et s’est retiré des affaires après avoir été anobli. Il est très-populaire et très-aimé; une partie des habitants du comté vit de ses largesses. On ne peut trop louer des sentiments aussi généreux; malheureusement, ils ne sont pas à la portée de tout le monde. Que de gens voudraient imiter lord Ardilanne et en sont empêchés !

Le clerc de la paroisse est avec nous; il nous engage à l’accompagner à une hutte qu’il nous montre de loin; un garçon y est mort la veille, et nous pourrons voir les préparatifs des funérailles que vont lui faire ses parents et ses amis réunis à cet effet.

La scène est lugubre. La hutte est misérable; on respire, à l’intérieur, une odeur nauséabonde. Le corps repose sur un tas de paille, au milieu de la hutte. On devine la tête et la forme rigide du cadavre recouvert d’une loque noire. Des femmes sont accroupies près de la cheminée; elles poussent des plaintes bruyantes, font entendre une sorte de chant et s’interrompent pour porter fréquemment à leur bouche une tasse en terre remplie de whisky. Les hommes ne disent rien, ils se contentent de boire.

Les cottiers habitant cette hutte ont, paraît-il, été condamnés pour avoir refusé de payer leur fermage et pour avoir battu le collecteur de fermes. On les a enfermés dans la prison du comté, et tout le temps qu’a duré leur emprisonnement, les compagnons de la land league sont venus surveiller le logis, cultiver les champs, soigner le bétail et protéger les femmes et les enfants.

Nous traversons de nouveau le lac et allons jus-

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qu’à la baie de Killery voir les hautes falaises qui la bordent. En approchant de la mer, le pays semble moins misérable. Les habitants tirent quelques bénéfices du passage des touristes qui viennent, pendant la belle saison, voir la baie et les falaises. Ils se font guides ou bateliers, et gagnent ainsi de quoi vivre une partie de l’année.

A notre retour, nous trouvons Galway en proie à une animation excessive. Le meeting doit avoir lieu dans l’après-midi, et de bonne heure les trains de chemins de fer, les voitures, ont amené des milliers de curieux. Des bandes de piétons défilent dans toutes les rues, musique en tête, avec des oriflammes, des drapeaux, des banderoles aux inscriptions provocantes. Les chants, les cris retentissent par toute la ville.

Des constables, à pied et à cheval, entourent la place où doit avoir lieu la réunion. Les précautions sont prises pour que l’émotion populaire ne dépasse pas certaines bornes, pour que l’usage de la liberté soit renfermé dans les limites que l’autorité jugera convenables.

Pourvu que les Anglais n’attaquent ni la Reine, ni le gouvernement, ni la religion, ni la société, ils jouissent du précieux privilège de pouvoir tout dire en public.

Un train chauffe dans la gare, la prison de Galway serait trop petite et n’offrirait pas assez de sécurité; toutes précautions sont prises, et les prisonniers qu’on peut être obligé de faire seront rapidement transportés à Dublin où, d’avance, on a préparé leur gîte et leur souper.

Une estrade est élevée au milieu de remplacement; la foule Fentoure, foule compacte, bruyante, orageuse, qui reflue dans les rues et les chemins. Beaucoup des assistants sont déjà ivres. Ils crient, chantent à tue-tête, et le bruit qu’ils font domine celui des instruments de musique, tambours, grosse caisse, orgue de Barbarie, cors de toutes dimensions. Un Irlandais, fortement ému, vient crier à nos oreilles. Notre compagnon lui allonge un coup de pied, Flrlandais se retourne et s’éloigne en nous traitant de butors.

On évalue, autour de nous, à six mille le nombre des auditeurs.

Les organisateurs du meeting prennent place, et le silence s’établit, silence relatif, bien entendu.

Mr Parnell ne viendra pas, sa sœur non plus; c’est un mécompte. Ce nom de Parnell est, néanmoins, salué de hurrahs frénétiques, d’acclamations assourdissantes.

Les délégués des grandes villes d’Angleterre et des États-Unis parlent successivement de la solidarité des peuples, des améliorations sociales, du renversement des tyrannies. Déclamations bruyantes, sonores, habituelles aux assemblées populaires.

Tout ce peuple se grise de ces phrases creuses, exagérées, qu’il ne comprend pas. Le ^vhisky complète l’excitation produite par le mouvement, la fatigue, la marche, l’énervement d’une longue attente.

Entre chaque discours, la musique, les chants éclatent; ce sont des refrains patriotiques et bachiques.

Un chef déterminé pourrait, certes, entraîner cette

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foule-là où il voudrait; elle le suivrait et, inconsciemment, se porterait à tous les excès. Chacune des grandes étapes de l’agitation irlandaise a été marquée par des assemblées de cette nature. Le « paddy » est impressionnable, irréfléchi ; il se laisse facilement dominer par ses impressions et ne raisonne pas ses émotions.

Il vaut mieux lire le récit de telles assemblées qu’en être le spectateur.

La nouvelle organisation. — Les invincibles. — Les explosions en Angleterre. — Dublin. — Mendiants.

La lutte entre l’Angleterre et l’Irlande entre aujourd’hui dans une nouvelle phase.

Fidèles à leur programme, les fenians ont transporté d’Irlande en Angleterre le théâtre de leurs attaques; et c’est à Londres, au cœur même de leur vieille ennemie, qu’ils veulent porter de terribles coups.

Leur ancienne société s’est transformée; la nouvelle organisation de leurs forces n’est pas encore exactement connue. Un nouveau et terrible engin de destruction, la dynamite, est venu à leur aide.

Le parti révolutionnaire irlandais comprend actuellement, paraît-il : i® les fenians; 2® les invincibles ; 3“ les frères de la république irlandaise; 4“ les clan-na-gael.

Lespremières divisions sont connues, la dernière est de création récente ; elle se compose de trois sections :

La section A. Les chefs centres, les chefs qui consacrent leur vie à la défense des intérêts et à la direction du parti.

La section B. Les affiliés exerçant une profession libérale, avocats, médecins, ingénieurs, rentiers et propriétaires.

La section C. Les travailleurs, les gens d’action, ceux qui emploient la dynamite, d’où leur surnom de dynamiteurs.

Dans une réunion qui a, récemment, eu lieu sur le continent, les chefs ont discuté les moyens pratiques à employer pour produire les explosions, et les avantages qu’il y avait à faire sauter tels monuments plutôt que tels autres. Les uns ont manifesté leur préférence pour les casernes, les théâtres, les gares de chemin de fer, les ponts, les lieux où une grande foule est rassemblée, les autres pour les grands monuments publics, les palais, les églises, ou simplement les maisons particulières.

Depuis un peu plus d’un an, on a compté à Londres dix-sept explosions ou tentatives d’explosions de diverses natures, entre autres :

3o octobre i883. Explosions aux stations de Paddington et de Westminster.

26 février 1884. Explosion à la gare de Victoria.

28 février 1884. Machines infernales aux stations de Paddington et de Gharring-Gross.

I®*' mars 1884. Machine infernale à la station de Ludgate-Hill.

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3o avril 1884. Explosion dans Saint-Jame’s square et dans Scotland yard.

1 3 décembre 1884. Explosion au pont de Londres.

24 janvier i885. Explosion au palais de Westminster et à la tour de Londres.

Malgré les recherches, les efforts de la police, malgré happât des récompenses promises, les auteurs de ces attentats n’ont pu être découverts et sont demeurés impunis.

Nous sommes de retour à Dublin; il n’est question partout, en chemin de fer, dans les hôtels, les lieux publics, que du meeting de Galway. Les journaux de Londres font un chaleureux appel à la conciliation, c’est-à-dire qu’ils engagent vivement les Irlandais à payer les impôts, les redevances, à travailler, à supporter patiemment les vexations dont on les accable, sans se révolter etsans rendre coup pour coup.

Il n’est question que des bons sentiments professés par John Bull à l’égard de ses frères d’Irlande, de son bon vouloir à leur venir en aide, à les secourir. On ne leur demande que payer, se laisser rosser et se taire.

Nous étions devant la porte de notre hôtel, nous préparant à partir. Des mendiants irlandais passent en tendant la main. Nous leur donnons quelques pence. Aussitôt, un gentleman assis près de nous nous apostrophe vivement : « On ne fait pas l’aumône à ces gens-là! » 11 se précipite à l’intérieur de l’hôtel, interpelle les domestiques, le directeur. C’est, pense-t-il, nuire à la a respectability » d’un hôtel

K N angletp:rrk.

eomme celui-ci que d’aider des misérables, des vagabonds, des mendiants, des Irlandais enfin !

Le directeur pense comme lui. ^ Les pauvres diables d’Irlandais sont brutalement repoussés. Nous allions recevoir notre part d’invectives; mais nos bagages étaient chargés, et nous montions en voiture.

Tous ces gens de l’hôtel étaient Anglais.

C’est là le dernier souvenir que nous ayons remporté d’Irlande sur la bonne harmonie, la bonne entente, l’accord facile à établir entre les deux races.

Paris, 17 août i885.

TABLE DES MATIERES-

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