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PAYSANS

GALWAY

L’annonce d’un meeting a mis la ville en émoi. On craint des troubles, et, dans la pensée que les fenîans pourraient couper les conduites de gaz et plonger la ville dans l’obscurité, les policemen se promènent à travers les rues, une lanterne à la main. Il est arrivé de forts détachements de troupe. On attend de Dublin des constables à pied et à cheval. Rien dans toutes ces mesures ne semble propre à assurer l’usage de cette liberté laissée, prétend-on, en Angleterre, aux assemblées populaires, aux réunions publiques.

Nous avons deux jours à nous avant le meeting, nous en profitons pour aller jusqu’à Killery, accompagné d’un très-obligeant habitant de Galway qui nous sert de guide.

Notre hack court rapidement sur la route bordée de murs formés de hautes dalles, posées de champ; elles atteignent presque à hauteur d’hom.me et doivent singulièrement favoriser les embuscades.

Il y a marché dans les environs. Nous rencontrons quelques groupes de paysans. Ils sont grands, portent la culotte, l’habit et le traditionnel chapeau haut de forme ; ils ont des chaussures aux pieds. Les femmes ont les jambes et les pieds nus ; un manteau au capuchon relevé, rouge ou bleu, les enveloppe tout entières. Une vieille, fatiguée de la route, s’est assise sur le revers du fossé et fume sa pipe. Un bon vieux marche lentement, en jetant de tous côtés des regards inquiets. Les produits que portent tous ces pauvres gens n’approvisionneront guère le marché : ce

sont des œufs, quelques poules, des porcs maigres. Leur physionomie est triste, leur allure fatiguée, celle de gens auxquels les nécessités de la vie imposent de dures privations. Ils ne nous saluent pas au passage, comme le feraient les paysans de nos campagnes. Ils nous regardent en dessous avec des yeux mauvais et défiants.

Une douzaine d’enfants passent tranquillement, les plus grands en tête; ils vont à l’école distante de plusieurs milles. Ils ne sont pas bruyants, ne jouent pas entre eux. Ils emportent dans leur panier une galette d’avoine, deux ou trois pommes de terre. Plusieurs ont sous le bras un gros morceau de tourbe, approvisionnement destiné au chauffage de la classe pendant l’hiver; ils payent ainsi leur cotisation.

Dans un repli de terrain, s’élève une hutte de cottier ; nous nous dirigeons de ce côté.

Au milieu d’un champ, un homme vêtu d’un pantalon usé jusqu’aux genoux et d’un gilet en loques, ramasse des pierres et les met en tas.

Une malheureuse femme, aux traits réguliers, les cheveux épars, à peine vêtue, porte dans une hotte une lourde charge de tourbe.

L’homme nous aperçoit, nous le hélons ; il quitte son travail et vient à nous. Il nous raconte qu’il est dans une grande misère; sa femme ne peut quitter la hutte, elle est infirme; son fils aîné a les fièvres, il est couché; ses deux filles travaillent chez les voisins; deux autres enfants sont au loin. Il tient à location une petite ferme de quatre acres de terre (un peu plus d’un hectare et demi). Sur notre observa-

G ALWAY.

tion que le terrain qu’il cultive paraît ne produire que des cailloux, il répond que ce terrain est meilleur que nous ne croyons, et qu’il y récolte ordinairement de très-bonnes pommes de terre, mais que cette année les pluies les ont fait pourrir avant la récolte. Il ne possède aucun troupeau et n’a pas même de quoi nourrir un porc. Sa basse-cour se compose de trois poules étiques qui depuis deux jours ont cessé de pondre.

De quoi peuvent-ils vivre alors?

De pain d’avoine et de pommes de terre. Leur propriétaire, un bien brave homme, leur fait l’avance d’un peu de grain et de pommes de terre ; ils le rembourseront en nature à la récolte prochaine. Ils vont chercher ces provisions chaque semaine, afin de ne pouvoir les commencer trop vite. Leur propriétaire n’est pas heureux non plus.

La hutte est bâtie en terre, avec de gros moellons aux angles. Elle est couverte en chaume. Un tas de tourbe est près de la porle. Un chemin bordé de hautes pierres conduit à deux ou trois habitations du même genre qu’on aperçoit dans le lointain.

L’intérieur est d’une pauvreté qui fait mal. Deux grabats, deux tas de paille, reposent sur le sol de terre battue et servent de lit; une table, une chaise cassée, une cheminée au fond de laquelle deux morceaux de tourbe fument sous une marmite. Les murs ne sont pas enduits, la pierre est apparente; le sol est inégal et humide par places.

Sur un des grabats est étendu un jeune homme au teint jaune ; il est couvert d’une mauvaise couver-

ture déchirée. C’est le fils du cottier, celui qui est malade (( des fièvres ».

Une femme, assise près de la cheminée, est maigre, flétrie, sans regard. Elle a la tête enveloppée d’une loque.

Une échelle conduit au grenier qui est vide. On ne voit nulle part trace d’approvisionnements d’aucune sorte. Près de la cheminée, sont fichés dans un clou des numéros de VIrish people. Nous voyons aussi, accolés au mur, un portrait de Parnell et une feuille, à moitié déchirée, d’un journal illustré représentant Mr Stouffy, propriétaire anglais, allant visiter ses fermes; il est accueilli à coups de pierres et de bâton, et assommé sur place.

Ces pauvres gens nous remercient beaucoup du peu que nous leur laissons, et l’homme, qui paraît heureux d’avoir un prétexte de quitter son travail, nous accompagne pour nous montrer quelques endroits où se sont passés des faits intéressants.

Une maison construite en quelques jours par les land-leagers afin d’abriter une famille expulsée de sa demeure par un propriétaire inhumain. Les habitants de cette petite maison sont de pauvres cottiers. Ils avaient été arrêtés pour avoir pris part à une manifestation organisée en souvenir de l’anniversaire de l’exécution des fenians à Manchester. Le propriétaire a profité de leur éloignement pour les remplacer. Quand ils sortirent de prison, ils se trouvèrent sans abri. La ligue envoya cinq cents hommes munis de tous les outils, engins et matériaux nécessaires. En huit jours, une nouvelle maison fut con-

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