En Argentine. De Buenos-Aires au Gran Chaco
Le Aépirt. — Vingt et nn jotin de mer. — Lt» Airentio) ont iéleiné les UTires frao^. — Sespoosebilïté «es Compagnies.— L« popvlKtioadaïuTlre. — La Tje i bord. — Spectacle de ]> mer. — L'ewale de lUo de Janeiro. — Impression grlsute de la ntlnre brésUienBe. — Les imigraau. — Qh 7 *ai»-jet(»r tn Argenlînoî — ConTenationa k bord. — Ign»s iaiKedesEaropiensns-l-Tiadesehose8derAm4riq«eduSud.
Noos Toici partis poar la République Âi^otioe.
'Vingt et un jours de mer nous sépareot de Buenos-
A Aires. La plainte animale de la sirène traduit admi-
^rablement, sinon par son ampleur, au moias par son
accent, l'espèce de douleur et d'angoisse grave que
iDOiu éprouvons à l'heure des grands départs. Dès
o que les amarres sont dénouées et que le navire fait
J^le mouvement de s'élo^er du quai, une autre
^sensation accompagne la première, celle, inquiétante
\uB pea, dfl s'aventurer pour trois semaines sur ces
NVplancIies d'où l'on ne verra que le ciel et l'ean. 11
^ I. La plupart daa cbapUrti d» et volume ont pan dam le Jontt^U Figan.
r. îHinvGoOgIc
s EH ARGENTINE
faut se répéter qae chaque jour, depuis des aouées, d'autres s'exposent à ce risque et que presque jamais on n'entend parler de naufrage... Ce serait vraiment delà malechânce... Et pourquoi noua?
Alors, on r^;arde lé capilune, on prend c<Hifiance, — il le faut bien, — dans son air de froide énergie, on interroge ceux qui firent déjà la traversée. El bientét, assez vite, l'accoutumance vient de cette stabilité mobile, de cet équilibre dansant. Au fur et à mesure qu'on avance, le seûliment de sécurité augmente. Les soins des domestiques que l'on recevait, les premiers jours, avec reconnaissance, et comme une marque peritonnelle d'intérêt et de sympathie, on finit par les exiger comme un dà ou, mieux, & s'en passer comme soperfius.
Et l'on sourit ea entendant les Ârgeatina vous dire ;
— Qu'est-ce, en somme, qu'an voyi^e en Argentine dofit'voua autres, casaniers, vous vous faites un événement sans pa^il? Vous voilà aux mains d'une Compagnie -qui vous soigne, vous dorlote, vous sert des boissons glaeées aux tropiques et des bouillons ehxnds dans les mers du Nord; il vous suffît de prendre vos billets et de débarquer. Vous vous êtes r^osé pendant vingt et un jours, oubliant forcément vos soucis, Vons devriez considérer cela comme un plaisir...
Nous étions sur un bateau allemand, un Cap de la Compagnie Hambonrg-Snd-Amerika. Pourquoi ne 'oe 8uis-je pas embarqué sur un navire firancais? Je
■na le dire brutalement, tout de suite, car il le faut.
lut te monde m'a dissuadé de mettre mon patrio-
ïme & encourager l'incurie de certaines à» mu
Compapaies de navigatioi) : Français qui avaient déj& fait le voyage. Argentins amis de noire pays, qui gémissent de ne ponToir plus marquer ainsi leur sympathie pour nous.
— Il y a dix ans, tous nous prenions encore les bateaux frauçais, me dit-on cent fois. C'étaient les meilleurs. Aujourd'hui, Anglais, Allemands, Italiens les ont tellement distancés que les vôtres ont l'air, k côté, de bateaux d'émigrants, mal entretenus, incommodes. Les Français qui les prennent encore sont des fonctionnaires moralement obligés à ce sacriflce, dont ils se plaignent d'ailleurs et s'excusent presque, ou de vieux habitués qui savent se faire gâter par le capitaine et le personnel, et qui se refusent A en con- Daitre d'autres, ou des troupes de cafés-concerts.
On est très bien sur ces bateau allemands. Pas trop de flaila, ni de pose, ji^te assez de tenue pour B'en pas être gêné; une cuisiné moins bonne, certes, qu»> sur nos bateaux françaii, meilleure cependant que sur les aillais, bon accueil du haut personnel, dômes* tiques disciplinés et empressés, propreté et ordre partout, voilÂdes conditions importantes pour un long voyage sur mer.
Quand on a passé le cap filanco, ce long bras de terre qui s'étend comme un eiTort sur la mer blette, quand, décidément, on a va ce donier morceau du continent s'eflacer, on se sent plus isolé, plus étranger; on tourne décidément le dos k son paya et oo va v«3 le pays des autres, de ceux qui sont autour de ' vous. Geux-d doivent, j'imagine, éprouver le senti- ' mœt contraire. De li une sorte d'obscur mouvement interne qui sépare un peu les uns et les autres.
Division factice et provisoire d'ailleurs, sentiment
i EN ARGENTINE
sans profondeur encore et sans écho, mais que l'on retrouve plus tard agrandi, réel alors, avec toutes ses nuances, après un long séjour sur le continent américain.
Halbeureusement, on n'est pas seul arec des passagers de son choix. Il y a les autres.
A regarder vivre ces cealaines d'êtres ai différents, mille pensées vous assiègent. Qu'adviendrait-il, si, par impossible, ces geus groupés ici échouaient sur une Ile déserte? Quels seraient les chefs? Quels seraient les esclaves ? Quels les intrigants? Quels les hypocrites, les traîtres? Où sont les sœurs de charité, parmi ces femmes? Où les amoureuses?
Je me représentais aussi cette population comme une réduction de la grande capitale vers où nous voguions, etj'essayais de la comprendre. Sur le pont, plusieurs riches familles argentines, héritières de grosses fortunes amassées par le père ou le grandpère émigrant. Leur vie est aujourd'hui une longue oisiveté, occupée par des voyages en France, à Paris, dans les .villes d'eaux & la mode, par des tournées d'auto en Italie. Eu voici qui reviennent, avec leur Panhàrd, de Vérone, de Pise, de Rome, de Florence. D'autres me parlent des bords du Rhin, de la Forêt- Noire, delà Riviera.
Ils passeront l'hiver argentin, de juillet à octobre,
i Buenos-Aires, où la vie mondaine bat son plein. Ils
en profiteront pour régler quelques affaires, acheter
ou vendre quelque terrain. Une mère est accompagnée
de ses trois filles, qui veulent vivre & Paris, comme
Elles vont à Buenos-Aires en faisant la grimace.
s'y marieront avant un an.
elques familles se tiennent & l'écart, et, rers les
derniers jours du voyage seulement, se mêlent aux réunions. Il y a là des femmes et des jeunes filles d'une parfaite distinction, quelques-unes d'une beauté, d'une finesse florentines. Elles parlent toutes I le français couramment. Cependant elles n'ont rien lOf leur instruction paraît bien superficielle et leur désir d'apprendre modéré. Impossible d'oublier ces figures espagnoles brunes, pâles et sérieuses, qu'on dirait noyées de passion et de tristesse, qui ont l'air de souQrir d'nne éternelle douleur.
Parmi tous ces Argentins, les uns portent des noms allemands, les autres des noms italiens, ou français,' ou espagnols. Les femmes d'origine française — ^| basque, pour préciser — sont fines, jolies, d'esprit clair, él^antes. Mais le type dominant est l'espagnol, ou l'italien, à la peau plus bistrée, aux cheveux plus bruns, aux yeux plus noirs.
Beaucoup de jeunes gens argentins, brésiliens, urug;uayeQS, encombrent le pont les premiers jours,' cherchent à se faire remarquer. Ils courent, se, bousculent, affectent de parler haut de sports; d'automobile, de boxe. Quand ils ont épuisé leurs petites grimaces, au bout d'une semaine environ, ils se tiennent tranquilles, cessent de troubler la quiétude des autres voyageurs.
Un jeune Uruguayen aux pommettes saillantes, laid, à la tête pommadée, change trois fois de costume par jour, et en exhibe toute une collectioù. Une famille mexicaine, le père, la mère et les quatre enfants, se tient avec discrétion. La mère, au teint orangé, aux grands yeux noirs et blancs, nostalgiques, est toujours frileusement enroncée dans un coin, les épaules couvertes d'un épais tartan, même sous
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l'Ëqaateur. le oe la vis pas sourire une fois pendant la traversée. Le mari, médecin, d'aspect Frêle et sérieui, est toujoors plongé dans ses lectnres; les enfonls jonent sans bruit.
Un quintette d'Italiens a pris passage i bord. Ces « artistes > ooas gâtent la beauté de la mer solitaire. Sous prétexte d'études, ce ne sont que hurtemeats, guitares, piano. Le f maestro > — le pianiste — sorte de jeune macaque imberbe, passe ses heures i courir, sauter, crier, comme un singe fou; la prima donna, jeune Française i jolie frimousse, aux traits mignons, avec un amusant nez mince et an peu relevé, les che* veux teints en blond, type de la gtgolette montmartroise, en jupe trotteur, se promène, quand elle ne chante pas, au bras du directeur de la troupe, Othello féroce, toujours i ses côtés, tète rasée de moine esp^ gnol, posée sur un corps gringalet, à ta roix sombre et dure, i l'œil méBant. Le ténor incolore roucoule ses romances du matin au soir. Le baryton suit A la piste les femmes de chambre et les gouvernantes.
Il y avait encore là quelques types d'aventuriers équivoques, parlant toutes les langues, rasés, pommadés, la boutonnière ornée de rosettes multicolores, les femmes vulgaires et changeant plusieurs fois par jour leurs toilettes de pacotille, allant éblouir que) rancho, dans quel coin de la pampa?
. En contraste avec les Argentins de leur âge, de leuoes Allemands, iils d'industriels envoyés pour inspecter leurs succursales, se tenaient tranquilles, lisaient, cherchaient & s'instruire dans des conversa- 'ions. Le soir, après dtner, les Allemands se groupaient autour de la plus grande table du fumoir, et il 'allait voir leur air enchanté de se trouver ainsi réa-
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^ nts, 4e se préseotar les aoDvefluz veniu, de se dire MaMseU et de reconstituer, |;rftee à la langue et à bt bière, un coin de la Yateriand.
Ces reraarqaes, ces recherches, ces h^lbèses, les cancuu dn bord occupaient la meîlleare partie da tem[», long i passer, en somme. Car te mouvement dn navire rend fatigantes les leetares prolongées, et tant qu'on n'a pas trouva l'interlocuteur ou l'interlocutrice prddealinés, les petites distractions sont vile
U y a des réjoaissances i bord, concerts donnés par les passagers an proât des imigrants du batean, célébrstion des fStes nationales, mascarades i l'occasion du passage de U ligne, baignades forcées dn personnel domestique dans des piscines de tmle imperméable. Ce jour-là, la salle i manger s'orne d'oriflammes et de bander(^es, de lumières et de lampions multicolores, de guirlandes dé verdure semées de roses de pafâer. C'est fête I ToDt le monde pandt content, tout le monde souriL Les gens qui ne s'étaient pas encore parié se disent quelques mots en passant Pendant le dtner, plus copieux, un défilé buriesqne fait apparaître Meptiuie et les déesies de h mer, chargés de baptiser ceux qni pooT la première fois trandiisseDt l'Equateur. On tire des p^ards au dessert, et chacun se coiffe de bonnets grotesques. Plusieurs bals ont lien, pendant la traversée.
Cette vie est reposante, si l'on ne passe pas ses jotimées dans le fumoir à jouer aux cartes, comme le font beaucoup d'hommes et quelques fusmes.
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Ofl ne coonatt pas la mer, si oo ne s'est pas rassasié les yeux de son spectacle changeant pendant de longues journées. Chaque jour, je regardais, i l'avant du navire, l'étrave fendre la houleuse route verte et bleue. Elle avait l'air, littéralement, de labourer des champs de turquoises et de neige. Sous son efToit, l'eau changeait de couleur, se soulevait et retombait ea épaisses broderies qui, à leur tour, s'effacaieot pour laisser apparaître une mousseline de soie légère et effervescente, semblant glisser sur une coulée d'oxyde de cuivre; puis le fin tissa s'évaporait et il n'y avait plus autour du bateau qu'une traînée de marbre vert veiné de blanc, parvis des palais de Thaolow, escaliers mouillés et rongés de mousse des villas vénitiennes. A l'arrière, le navire emportait avec lui une infinie et somptueuse traîne d'écume.
La ligne de l'Equateur passée, le croissant de la lune apparut sur l'azur les deux pointes en l'air, voguant dans l'infini comme un berceau solitaire, & l'heure où la mer semble emporter ses flots d'aïf ent au fond de ses précipices et les remplacer par l'ardoise et l'encre du crépuscule. Quelques oiseaux noirs rasaient l'eau autour de nous. A deux mille kilomètres de la terre, il y en a qui volent encore ; l'un d'eux, fatiguéî vient se laisser tomber sur le pont du bateau.
Les couchers du soleil sont enivrants de douceur et de fulguration. Chaque jour ils se renouvellent. On dirait qu'uQ décorateur magicien brosse pour nous sans cesse des toiles d'horizon avec du feu et des
^eurs chimiques.
^arfois, il pleut. C'est alors la sensation biblique du lige et de l'arche perdue sur les eaux. Ce soir.
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suit MER 9
l'horiion se Toilait de raies ooirâtres Terlicalei. Elles se mulliplièreal bientôt, s'arancirent vers doub avec une rapidiU încODcevable, et noua les voyions tomber da ciet dans la mer. La nuit se Gt en quelques instants dans la morne étendue. Le couchant, encore reiptendissant de dorares et de cuiTreries, f^t soudain envahi par ces tinèbres, comme si un immense rideau noir se fût déroulé tout d'un coup d'une frise invi- ' sible sur cette magnificence.
Que la mer est triste sous la pluie I Et comme le son du piano vous choque et vous chagrina quand le flot gronde et que le rent lifflel
Le temps passe donc ainsi eatrelanaangeaitleabon- • dante et fréquente, les potins, les parties de bridge, les jeux sportifs, la lecture, les observations, et la promenade circulaire autour du pont. De temps en temps, tous tes deux ou trois jours, on aperçoit, au loin, le point noir d'un bateau : c'est un événement; cbacQD vent le voir, le lorgner, savoir qui il est, où il va, d'où il vient. On s'amuse i regarder le vol argenté des poissons volants, et, au crépuscule, le jeu des phosphorescences sur les flancs du navire. Après dix ou douze jours de mer apparaît, sur la droite,' nie Fernando de Noronha qui s'élève pointue comme un clocher ; c'est un ancien dépôt de prisonniers politiques brésiliens.
Arrive l'escale ensoleillée de Rio de Janeiro, la baie immense et sans rivale, avec ta forme de coupe somptueuse, la majesté souriante de sa ceinture de hantes
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collines, son eau bleue reflétant le bleu du ciel. Nous débarquons puisque nous avons prés de huit heures à dépenser, frétons des automobiles en compagnie d'aimables Argentins que nous avons connus à bord, ' et nous voilà partis i l'assaut de ta Hjuca, l'un des hauts sommets aperçus de la rade, et d'oà nom découvrirons an paaorama recommandé.
Ce premier contact avec la terre brésilienne est grisant. Après avoir traversé une ville qui parait neuve, ses larges avenues claires bordées de monuments éclatants, on ne quitte plus un chemin bordé de fleurs. Car ici lesarbres sont des bouquets de fleurs violettes, jaunes, rouges, écarlates, bleues, blanches ; il y en a même qui portent à l'extrémité de leurs branches légères et sans feuilles, comme des sorbets neigeux : ce sont des freluches de soie artificielle qui sortent des fruits mûrs de l'arbre; d'ensemble, il a l'air d'un feu d'artiflce de neige Ggée : il s'appelle paîna.
On peut aisément se flgurer qu'on se promène dans un immense jardin d'hiver qui serait montagneux. Ce qui aide i cette impression, c'est l'odeur de terreaa -~ humide et de feuilles que l'on sent dans les serres chaudes.
On n'échappe pas au naïf étonnement de ne Toir aucun arbre familier ni au dépaysement que leur absence souligne. Ni chêne, ni peuplier, ni orme, ni marronnier, mais des bambous, des fougères arborescentes, des palmiers, et, an lieu de nos ronces, de nos épines, du houx-frelon et du myrte sauvage de nos haies, des dracéaas aux tanières pendantes et des uissons ardents de fuchsias.
Les parasites pullulent sur tes troncs des palis-
nAns, des cannelliers, despanditiris, descnrangers,