LA VALLÉE DU SAN-FRANGISCO
Une vallée faenreuse. — Plniei abondutai. — PsciliUs d'irrigation. — Beauté dei pAturftges. — La cnllare ic Ift caoïa à siicre, priacipale richesse. — Abondance des boia précien.
— Ledeima. — 3,000 Indieni du Chaco vinnt îd. — T^bleai j pittoresque. — Campement dindiens Hal&cos. — Saleté { repoussante. — Comment on les paie. — Indiani Cbirigoaw».
— Différence! tTec lei précédeoi*. !
De retour à Jujuy, après une nuit de terrible fièvre et de cauchemars, les yeux eneore remplis du paoorama ininterrompu de plateaux arides, de montagne dénudées, de vallées désertes, nous décid&mes de pénétrer dans cette partie fertile de la proviace dont on nous avait tant vanté les richesses.
Partant de Périco, station proche de Jojay, une voie Terrée en construction atteint déjà les bords da Vermejo (la Rivière Vermeille) , l'un des grands Qeuves du Chaco. Elle longela riche vallée du San Francisco, affluent de ce fleuve, traverse la forêt vierge pour
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aboutir & EtnbsrcacioD, dans la province de Salta. Cette vallée du San Francisco est une des plusfécondes de la zone tropicale. D'importants torrents, le Rio Negro, le Ledesma, le San Lorenio, le Sora s'y déversent. Les pluies y tombent en abondance, facilitant l'inigation. La gelée est extrêmement rare. Aussi cette vallée est-elle depuis longtemps exploitée. Des plantations de canne i sacre s'espacent anx endroits occupés jadis par les missions de Jésuites. Celles de Sao Pedro, de Rio Negro, de Ledesma et de Las Piedras datent déjà d'un demi-siècle.
C'est cette ligue, en partie ouverte à la circulation, que nous allons suivre, attirés par la présence des 3,000 ludieas qu'on nous promet aux plantations de Ledesma et l'excursion projetée au cœur mflme de la forât vierge.
A la gare de Périco, je rencontre un Breton qui, entendant parler français, s'adresse & nous. C'est un pauvre diable & qui le pays n'a pas réussi. Sans doute, sa destinée eût-elle été semblable ailleurs ; car il a l'air d'une victime désignée d'avance par le mauvais sort.
— Je suis de Saint-Halo. Boulanger. Et j'ai perdu mes quatre sous. Alors Je me suis fait maçon. Je gagne deux ou trois piastres par jour, de quoi manger.
— Vous êtes marié?
— Oui, i une Bolivienne. Elle est malade. Notre enfant de neuf ans est malade aussi.
Il porte à la main un panier rempli de petits
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oisons verts que l'épicier chee qui il vienl de travailler lui a donnés au lieu d'ai^ent.
— Pourquoi n'avez-vous pas exigé Tolre argent?
— C'est lui qui a*a pasTOulo...
Avec cette énei^ie, sa mauvaise chance s'e:q>lique un peu...
A côté de notre Malonin se détache un couple bien pittoresque, un ménage d'Indiens Chiriguanos déjl conquis par la civilisation, presque assimilés.
La femme, tète nue, avec des yeux de jais, poite une étroite tunique droite, sans draperie, faite d^on velours noir grossier, acheté sans doute à l'almacen. Un large décolleté dégage son cou oliv&tre, i la peau un peu huileuse, qu'orne un triple collier de verroterie. Elle marche pieds nus. L'homme, en veston gris bleuâtre, coiffé d'un large chapeau gris renvoyé en arriére qui laisse découvert un front bas mangé par une tignasse de crin noir, porte des bottines vernies toutes neuves et une cravate rose. Je veux les photographier, ils tournent le dos. Je donne une piastre à la femme. Elle se laisse faire, pais remet la piastre i l'homme. Celui-ci a vraiment l'air du mallre à c6té de son esclave. Il parle un peu l'esp^pol. Je me risque à lui demander :
— Pourquoi votre femme n'a-t-elle pas de chaussures, quand vous portes des bottines vernies?
11 me regarde, un peu étonné, et au lieu de me répondre, m'interroge :
— Pourquoi en aurait-elte?
Oui, pourquoi en aurait-elle si son époux les trouve Dutiles, et si elle-même les estime superflues? On a, u somme, les chaussures qu'on mérite.
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La vallée de San Francisco, où doqs entrons bien* ■
tôt, s'élargit de plus eo plus. Nous Toîci dans la partie irriguée de la province. Les champs sont d'un vert humide et frais. Des troupeaux d'animaux gras y pâturent de l'avoine en herbe avant de partir pour le Chili. 25,000 boeurs quittent chaque année cette vallée, pour traverser les Andes. En quinze jours, i raison de 85 kilomètres par jour, ils arrivent & Antofagasta d'où on les embarque pour les ports du Pérou et da Chili.
Hais on s'occupe surtout ici de la culture de la canne à sucre.
Le plus gros propriétaire de la région est un Anglais, M. Leach, sucrier de San Pedro de Jujuy. 11 possède, ra'assure-t-on, 300,000 hectares de terre, dont 4,000 plantés de cannes, le reste en forêts qu'on exploite industriellement. Plusieurs scieries débitent les cèdres, les noyers, les quebrachos. Les bois d'ébénisterie abondent, ainsi que de nombreuses essences précieuses : gayac, baume du Pérou, sang-dragon, etc.
Nous brûlons San Pedro pour arriver à Ledesma. la plus grosse agglomération de la vallée, chez H. Obejero, propriétaire d'une des plus anciennes plantations. Elle est installée à l'endroit même où, en 1638, don Martin Ledesma de Yalderrama, alors ; gouverneur de Salta, construisit un fort de défense contre les Indiens après avoir exploré la vallée du San Francisco. La maison du planteur est un lien enchanteur. Une eau pure traverse en courant le ve^r. Les orangers, les citronniers en flenrs par-
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fument Taîr. On n'a qu'à étendre la maîo pour cueillir les fruits les plus suaves : citrons doux, cberimollias, bananes, mandarines. Mais on ne peut s'enh pécher de penser que 3,000 Indiens du Ghaco viveiit U, dehors, et qu'on est à leur merci. Une seule réQexion rassure : il y a quarante ans qu'ils Tienoeit plus ou moins régulièrement travailler dans le pays.
Nous voici parmi eux. Leur journée est finie et c'est jour de paye. Dans la cour où ils attendent, on ' les a forcés k jeter en tas leurs instruments de invaîl, les longs coutelas dont ils se servent pour couper la canne, et aussi les haches, les pelles et les pioches. Quelques-uns assis à terre, léte nue ou coiirés d'im large feutre, une camie à sucre dans la main gaudie, un couteau dans la droite, coupent morceau parmor> ceau la canne qu'ils croquent et sucent avec un évident plaisir. La plupart sont nus jusqu'à la ceinture, quelques-uns le sont complètement. L'expression de leur physionomie glabre est vraiment sauvage. Grosses tètes bornées de brutes, aux longs cheveux de crins drus, parfois nattés, aux fronts Ùb, aux traits durs, froncés, aux regards fixes comme ceux des bètes. Beaucoup ont les lobes de l'oreille longs de cinq cen- Umètres, fendus et déchirés par le poids des ornements ou percés d'un large trou que bouche une roiH délie de bois ou de liège. Des dessins bleus les défigurent; certains ont le nez, le front, les joues, les oreilles couverts de ces tatouages qui lenr donnent des airs terribles et grotesques.
Tableau d'un pittoresque magnifique et rare. Le soleil tape sur les couvertures de laine aux raiesécUlantes dont quelques-uns se drapent, sur les bastes et les jambes de cuivre, qui luisent, sur les yeux bril-
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lants et les dents blanches, les couteaux et les haches. Un groupe de femmes arrÏTent, chargées de Tagots, hideuses et repoussantes de saleté. Leur nez s'épate au milieu de leur lai^e face. On a peine â les dislinguer des mâles. Leurs cfaeTenx sont courts, hérissés, gris de poussière et mêlés de brindilles. Elles n'ont pour vêtements qu'une chemise de tissu grossier. Les hommes possèdent autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. Elles travaillent comme eux dans les champs de cannes, et s'occupent, en plus, d'élever les enfants. Aussi, le travail, les maternités fréquentes, la saleté, l'ivrognerie, ont vite flétri leur
Ces hommes et ces femmes réalisent physiquement ce que nos imaginations peuvent rêver d'impulsivité sauvage et féroce. Ce sont de purs Indiens Hatacos. Rien en eux ne rappelle ceux que nous vîmes à la firontière de Bolivie, dont la douceur d'expression sous les vêtements sordides me frappèrent vivement. En regardant ces Indiens Quichuas de la puna de Jujuy, je pensais & l'accueil que leurs ancêtres firent à Pizarre et Almagro, leur confiance dans la parole donnée, leur sentiment de l'honneur comparés au manque de foi, & l'avidité grossière des conquistadores. Ces Matacos sont des êtres complètement différents et probablement inassimilablea.
Le soleil se couchait; les Matacos regagnaient leur campement avec leurs cannes surTépaute. Quelquesunes mesuraient jusqu'à trois mètres de long. Je les suivis.
Au milieu de la vallée leurs cases s'élèvent comme des ruches. Ils les bâtissent eux-mêmes avec la paille du maïs et les feuilles jaunies des cannes. L'entrée