En Asie Mineure: La Turquie du Ghazi
Voici que ^ du fond des siècles^ l'Asie Mineure fait un geste vers l'Europe. Ce bras tendu pardesus le Bosphore semble vouloir se détacher du corps ancestral et se greffer au corps européen. Namik Kémal s'écrierait^ peu s'en faut : « C'est nous qui sommes les Latins ! »
L'auteur du livre que j'ai l' honneur de présenter au public explique cela en une remarque profonde: « La Turquie d'Angora adopte notre civilisation de cette manière foudroyante qui fat toujours la manière turque, »
Cette transformation brusque et presque brutale est précisément l'objet du présent ouvrage.
Une Occidentale., fortement préparée par ses
études antérieures^ armée d'un grand courage et d'une robuste petite Ford^ munie d' une provision de curiosité et d^ essence à éclairer au loin les plus sombres déserts de la terre et de l'histoire^ a parcouru ces contrées où la plus vieille civilisation du monde s'était endormie et^ la trouvant réveillée par r apparition du Ghazi à Angora^ s'est donné pour tâche ^ en confrontant le passé et le p?'ésent, de découvrir comment ils s'adapteront l'un à l'autre et quel sera le résultat de cette union dans l'avenir.
Lisez ce livre et vous y trouverez^ avec des tableaux dessinés dune main ferme et délicate^ un exposé de problèmes sociaux à décourager un MoU" tesquieu ou un Gobineau,
Comment l'Asie Mineure s'arrachera-t-elle à son sommeil millénaire? Et comment se comportera-t-elle à l'égard de ce réveil imprévu qui vient à elle du dehors ?
Il est impossible de passer sous silence^ même dans cette courte préface^ les données du problême : d'abord, l'étrange contraste entre la puissance de création qui fut celle de P Antique Anatolie {d'où vient à f Europe le plus clair de sa civilisation) et la prodigieuse stérilité où cette
PRÉFACE
wème Anatolie s enfonça pendant des siècles. Depuis les Hittites jiisqif à Byzance^ depuis le culte de la Diane d'Ephèse jiisqu à la prédication de saint Paul^ on eût pu croire que la destinée du monde allait se fixer là : et^ soudain, d'un coup d'aile, elle s'envola.
Pourquoi? Pourquoi cotte naissance et cet abandon? Pourquoi cette ruine? Pourquoi cette désolation? Faut-il rendre responsable ce sol rebelle, ces eaux stagnantes et saumâtres, ces plateaux ravagés des vents, cette rébellion constante de la nature? Mais, alors, comment expliquer l'antique prospérité, ces villes immenses, ces remparts colossaux encore debout, ces temples, ces mosquées, ces églisf'S, ces couvents parsemant de cônes de pierre d in finies vallées et révélant ainsi, par surcroît, une exubérance de population et d'abnégation invraisemblable; comment expliquer, en un mot, ces créations prodigieuses dans l'ordre matériel, intellectuel, mystique qui se prolongèrent durant toute l'antiquité et qui encombrèrent même le Moyen Age?,.. Et, alors, encore une fois, quelles sont les raisons de l effondrement soudain?
Si ce nest pas le sol^ le climat, s' agit-il d'une
EN ASIE MINELRE
lassitude des peuples^ ou bien de l antagonisme des races? Si réne?'gie humaine est puissante^ les passions humaines sont-elles si mauvaises? ...
V auteur du livre se pose toutes ces questions. Ayant dit ce qui fut, il expose ce qui lui parait devoir être.
Ne pouvant négliger le spectacle de la ruine laissée par des siècles de stagnation [et qui s'est achevée hier^ en quelque sorte^ par le ravage de la dernière guerre et par V exode d'une population entière^ iOMOO foyers détruits 7nen qu'à Smyrne!)^ sentant bien que la paix des choses et la paix des âmes pourra seule ramener le bien-être et procurer la grande réparation^ il se borne cependant au calcul des forces actuelles et s'applique à déterminer les chances de réussite telles qu elles se présentent.
Quels sont donc les éléments permettant de bien augurer de C avenir?
Les voici : d'abord le Ghazi : l'Asie Mineure a trouvé un homme, « // n a qu'à vous regarder, dit un jeune homme. Quand il fixe son regard sur quelqu'un, il sait déjà quil obtiendra ce qu'il demande »... — u Ces yeux du Ghazi, d'un bleu
PRÉFACE
ardoise sous les grands sourcils blonds^ on ne peut plus les oublier quand^ une fois^ ils ont croisé les vôtres; un regard droit et clairvoyant qui pénètre les intentions secrètes, et si chargé de volonté que toute résistance paraîtrait une folie. Caressant ou hautain, distant ou brillant d ironie, il peut devenir implacable, fai vu des gens bouleversés par ce regard. Déjà ils étaient à la merci de Kémal, livrés tout entiers à ce dominateur qui n' avait pas prononcé un mot, »
Portrait décisif, tracé par une femme, — et par une femme qui sait voir, peut-être ?
Auprès du maître^ il y a une équipe^ — une équipe et une élite : des hommes de premier ordre ^ tel cet Ismet Pacha,, le négociateur de Lausanne, qui a montré à nos diplomates ce quest un homme sachant ce qu'il veut; et combien de jeunes gens, ayant puisé en Europe^ aux universités, aux écoles, aux techniques, ce qui peut leur servir de notre culture? Par exemple, celui dont le nom se traduit « Lumière d'Allah », ardent patriote, humaniste convaincu, intellectuel et esthète, qui va répétant qu'il faut, avant tout, « apprendre aux enfants turcs le latin j pour les soumettre à la précision et
à la clarté occidentale »; qui prétend leur inoculer ^ par ce vaccin étranger^ ractivité intellectuelle^ l'esprit d'invention^ le goût du progrès, secouer en eux rindolence, le vague^ le flottant, le rêve. Pour transformer la race, il la remettrait à la chaudière et, des membres dissous, referait un corps tout neuf.
Chef, équipe, élite, tout cela ne suffit pas : en plus, il faut un peuple. Or, le peuple turc, outre ses qualités de courage et de dignité incontestables, a des dons naturels qui laissent la porte grande ouverte à V espoir : F esprit de sacrifice et la ténacité patiente : — « Nous n avons pas d'argent », disent-ils, « cest vrai, mais nous vivons de rien. » — « Tout nous manque », disent-ils encore, « mais nous avons un compagnon de route qui ne nous a jamais manqué : le temps », — « La Turquie a tenu, elle tiendra. »
L'auteur du présent ouvrage dégage, chez ce vieux peuple, soudain rajeuni, ces traits frappants, et, par-dessus tout, cette originalité suprême : « La civilisation du caractère ». La note n est-elle pas donnée, d'ores et déjà, par la poésie turque moderne dont les accents portent si loin?
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Par exemple^ ces deux admirables vers de la der-nière « lamentation » ;
Ce n'est pas moi qui Buis en exil, C'est l'exil qui est en moi.
Et ces deux autres admirables vers signalant la renaissance et l'espoir :
Si une muraille d'acier encercle, à VOccident, l'horizon. J'ai, pour garder ma frontière, ma poitrine qu'anime une
[foi ardente,..
« Un peuple qui n'a pas voulu mourir », tel est, en vérité, ce peuple turc. Comment ne pas admettre qu'il fera le nécessaire pour vivre et survivre?
Ce renouvellement nécessaire, le Ghazi et son équipe le confient, en somme, à la discipline du peuple, et [il faut bien dire la chose en toute simplicité) à la leçon du maître d'école. La Turquie d Anatolie obéit; et elle apprend à lire, à penser, à travailler. Elle se rue sur le manuel. Rien de plus touchant que le tableau de cette classe où le grand-père ânonne et épelle l'alphabet latin près de ses petits-enfants que ce grimoire n'étonne déjà
plus, tous également inclinés sur la page où se lit la parole qui infusera une vie nouvelle à un peuple sans fez et sans voile.
Le problème est donc tel, et telle serait la solution.
En 1870, on nous disait que c'était le maître d'école allemand — et non le fusil à aiguille — qui avait gagné la bataille de Sedan. Aujourd'hui, on affirme qu'il appartient au maître d'école de fonder des Empires... en Orient. Qui peut sonder les voies de la divine Providence?
Que celle-ci ou d'autres conduisent au but, ic est certain qu'un peuple capable d'un tel effort est digne de l'attention de l'Univers. Et il est bon que ce livre paraisse en France pour nous offrir le spectacle de cette vieille terre en gestation d'une humanité se refaisant par sa propre volonté.
Car il n'est pas du tout indifférent à l'Europe que son autorité s'accroisse dans cette Asie myst rieuse au moment précis où, en sens contraire, une partie d'elle-même s écoule vers F Asie. A la frontière des pays des Soviets, l'essai social de la Turquie d'Angora compte parmi les plus graves sujets de méditaiion qui s'imposent à la pensée
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moderne. Emportés par notre propre tourbillon^ ne négligeons pas les Turcs. Les Turcs de Loti nont pas dit leur dernier mot. Soyons attentifs à la parole du Ghazi qui nous est ici répétée : « Les Turcs sont résolus à regagner en quelques années les siècles que leurs pères ont perdus. »
Gabriel HANOTAUX,
de V Académie française.