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LA TERRE OU LE SOLEIL SE LÈVE

L'Anatolie, terre fermée, muette, difficile d'accès, longue péninsule hérissée de montagnes, inclinée vers l'Occident; le continent d'Asie la projette du côté de l'Europe, comme un bras tendu. Une étroite fosse de mer la sépare du rivage rouméliote. Des massifs redoutables l'isolent de la Perse. Et cependant l'Europe la renvoie sans cesse à l'Asie, négligeant d'observer que les Turcs appartiennent aux mêmes ascendances primitives que les races européennes, oubliant qua

son histoire fuj: à tel point mêlée à celle de l'Asie Mineure qu'il faut aujourd'hui toute la patience des savants pour démêler l'inextricable écheveau des peuples et des migrations.

L'Anatolie, « la terre oii le soleil se lève », n'a pas fini de livrer ses secrets : d'année en année, de jour en jour, elle se révèle davantage une des éducatrices de l'humanité primitive. Des industries entre les plus anciennes se développèrent non loin des sources du Tigre. Elle connut un art parfait au temps oii l'Occident s'attardait dans les demi-ténèbres des âges protohistoriques. Vingt siècles avant qu'Homère ne chantât la prise de Troie, elle cultivait sur ses hauts plateaux une civilisation raffinée, attestant de longues et nobles traditions, devançant la civilisation assyrienne, et qu'il serait peut-être équitable de confronter avec la civilisation égyptienne, — trois foyers rayonnants dont la lumière devait plus tard éveiller la Grèce.

Les Romains, essayant d'assujettir FAnatolie, y portèrent leurs méthodes, édifièrent des aqueducs et des murailles. Elle participa un moment à la grandeur de Byzance, puis se ressaisit. Elle trouva des maîtres dans sa population autochtone. Et c'est de Brousse qu'ils partirent pour porter à Constantinopleune domination, un art — un faste égalant le faste de l'ancienne Byzance.

A cet art, h cette culture, l'Europe, qui avait tremblé devant l'invasion turque, demeura désormais étrangère. Ce fut à ce moment que se creusa le fossé qui sépare les Européens occidentaux de leurs frères d^Orient. Malentendu ? Indifférence ? Rancune d^une part, effroi peut-être, — dédain de l'autre ? L'empire des suUans regardait du côté de l'Asie. C'est aujourd'hui, après qu'ils ont secoué ce joug séculaire, que les Turcs se dépouillent des longues habitudes d'immobilisme, et, se rappelant leurs lointaines origines, leurs liens de parenté avec les Européens, s'efforcent de rattraper le temps.

De quelque point qu'on aborde les hauts plateaux de l'Anatolie, de la verte plaine de Brousse, ou des rives édéniques de Smyrne, de la vallée du Méandre, jardin du paradis, des bords de la mer Noire ou des serres chaudes d'Adana, on a l'impression de gravir, degré par degré, les bastions d'une âpre forteresse, irréductible.

Bordée de tous côtés par d'étroites bandes de terre fleurie et comblée, comme de fossés bien arrosés, elle apparaît, gradin après gradin, plus sévère, séries de plaleaux montant de l'ouest à l'est, étageant ses villes cadenassées par les montagnes jusqu'à ce bourg d'Erzeroum, à 1 . 800 mètres

d'altitude. Elie domine le désert de Syrie; elle va s'appuyer aux massifs du Caucase et de TArarat, nœud puissant qui divise en deux parts le continent d'Asie, aussi nettement que des espaces océaniques.

Oui, forteresse, l'Anatolie multiplie les ouvrages de défense, aligne dans les régions de Test, autour de chacune de ses plaiaes, une suite de terribles monlagnes; ses collines occidentales ressemblent à des postes d'observation; ses cols sont d'inquiétant détilés, ses gor^^es, des abîmes entre des parois à pic. Et les hautes cimes de l'Olympe de Bilhynie, de l'Erdjias et du Taurus se dressent comme des sentinelles géanles.

Ce formidable appareil, qui protégea les germes sensibles des civilisations primiiives, i-^ola, pendant des siècles, un peuple satisfait de son isolement. Il commence de comprendre que les murailles infranchissables ne peuvent plus, aujourd'hui, empêcher les hommes de participer au grand courant de la vie universelle.

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