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En campagne

En 1887, il y aura vingt années qu’Édouard Détaillé envoyait sa première toile au Salon. Il avait alors dix-neuf ans, puisqu’il est né le 5 octobre 1 848. Or ce 11’était pas un tableau militaire, c’était la première chose qu’il avait vue et bien vue, l’atelier de son maître, du grand Meissonier. Maître peu indulgent, rigide même, mais qui a deviné et formé un génie, et rendu Edouard Détaillé si sévère pour lui-même qu’il ne sort un tableau de ses mains que s’il croit ne pouvoir plus y ajouter un coup de pinceau. Du reste, en se consacrant à la peinture guerrière, l’élève de Meissonier a continué à peindre ce qu’il voyait; et ce qu’il a vu reste si bien incrusté dans sa mémoire, que le plus léger croquis lui suffit pour reprendre avec une merveilleuse exactitude les détails les plus infimes d’une grande manœuvre, de l’uniforme le plus compliqué, de l’engin de guerre le moins connu du public. Ce n’est là que le côté plastique de son talent; l’exactitude n’aurait pas suffi pour en faire le premier dans son art, si à cette mémoire prodigieuse, à une habileté de main terrifiante pour ceux qui le regardent travailler et à la science du dessin et de tous les menus secrets de la palette, il n’avait joint un style incomparable, une connais-

sance ethnographique et historique complète de tous les types militaires qui existent et ont existé, et l’art suprême de la vie et du mouvement juste.

Le pins petit dessin du maître est un chef-d’œuvre, parce qu’il contient tout. Prenons le petit soldat placé à côté de la lettre E qui commence cette livraison. C’est bien un fantassin du jour, sans grande allure militaire; mille petits détails, que découvrent seulement les amateurs, mais qui agissent par leur ensemble sur le spectateur le moins exercé, en font un type exact et qui vit, qui vit de sa vie propre et qui doit cette vie non à des artifices de chic, mais à l’observation. Le pantalon est retroussé au lieu d’être

rentré dans les guêtres, les souliers napolitains sont du modèle réglementaire; le fourniment, la sacoche, l’inclinaison de la visière dénoncent un soldat de 1882. C’est bien avec un fusil Gras qu’il tire. Cette exactitude ne nuit en rien à l’allure de l’homme, à la justesse de son attitude; je 11e dirai pas qu’elle la complète, je ferai remarquer simplement qu’elle n’affiche aucune pédanterie, aucune raideur, ni aucun charlatanisme. Ces chasseurs à cheval de 1 835 défilant devant le roi Louis-Philippe me fournissent l’occasion de signaler tout de suite les différences que le temps et les institutions apportent dans l’allure du troupier et des officiers — et qui n’échappent jamais à Détaillé. Tout l’état-major qui entoure le roi, l’officier qui lève son sabre, les chasseurs qui le suivent, appartiennent à un autre âge que le nôtre. L’armée pouvait alors se permettre certain luxe de tenue, c’était l’armée du petit nombre, l’armée de la sélection ; ce n’était pas comme aujourd’hui la nation armée.

D’autres peintres, que je ne veux pas nommer, car cela m’amènerait à faire des comparaisons, ont cherché sans la trouver cette nuance historique et sont tombés dans la caricature ou dans l’exagération. Chez Édouard Détaillé cela est simplement naturel : il sent, il voit, il devine, il restitue ; c’est pour n’avoir pas à y revenir que j’insiste sur ce point. Le maître est un historien, il peint l’histoire comme d’autres l’ont écrite, mais il l’écrit avec une seule passion, celle de la vérité. Pour la guerre de 1870-1871,1!

n’a aucune peine, il l’a vue. Simple mobile dans le 8e bataillon de Paris, il fut bientôt appelé au quartier général de Ducrot par le général Appert, son chef d’état-major; il put dès lors tout voir, et lorsque plus tard il visita les champs de bataille de l’Est, il n’eut qu’à replacer par la pensée, bataillons, escadrons et batteries et qu’à prendre ses pinceaux.

Nous avons choisi comme en-tête de cette étude le Retour d’une reconnaissance , parce qu’il nous permet encore une remarque sur le génie particulier de .notre peintre. Sa mise en scène ne comporte aucun remplissage ; tous ses personnages jouent leur rôle et tous les rôles concourent à l’effet général ; delà le grand effet de simplicité et de réalité lorsqu’il aborde des scènes plus compliquées. Nous pourrions presque sténographier les paroles qu’échangent les héros de cette pointe d’avant-garde. Un escadron de dragons français est aux avant-postes, une de ses patrouilles a enlevé quelques cuirassiers bavarois. Devant le chef d’escadrons français, l’officier d’état-major stagiaire au régiment — et qui sait l’allemand — interroge les prisonniers et prend des notes.

Ce jeune officier de cuirassiers dont le cheval s’étale au milieu des houblonnières où l’on a imprudemment lancé son escadron est M. Durand de Villers. Sorti le i5 juillet 1870 de Saint-Cyr et nommé le même jour sous-lieutenant au 90 cuirassiers, le 6 août suivant, a la bataille de Reichshoffen, à la fin de la charge lancée dans la rue de Morsbronn il était blesse et fait prisonnier. Je trouve que ces histoires-là gagnent à être racontées sans commentaires emphatiques, car cela me chagrine lorsque je vois nos journalistes — à propos du premier général venu — parler de brillants débuts et emboucher la trompette de la renommée. Il me semble que cela touche naturellement le cœur de voir un tout jeune homme, hier écolier, aujourd’hui officier, marchant au feu avec intrépidité parce que c’est le devoir et parce que cela doit être ainsi. Edouard Détaillé a consacré une autre toile encore plus importante à la charge de Morsbronn ; dans la prochaine livraison, où nous la reproduisons, je reviendrai sur ce fait d’armes.

Je laisserai passer, sans trop en parler, ces deux jolis croquis du cuirassier de 18 io et de l’amiral Martin — un portrait spirituellement dessiné — pour appeler l’attention du lecteur sur cet autre officier de cuirassiers, officier d’ordonnance d’un général. Comme élégance et modernité, c’est du Détaillé de derrière les fagots. Ce serait un portrait que cela ne m’étonnerait guère ; mais si ce n’en est pas un, l’officier ainsi représenté est à la fois la synthèse et la quintessence de la cavalerie de

réserve. La force, l’aisance, la correction s’unissent pour en faire le pins magnifique spécimen du cavalier de guerre contemporain. Dans notre rage d’habiller en hussards hongrois tous nos corps d’officiers, même les pharmaciens et les riz-pain-sel, nous n’avons respecté que les cuirassiers. Bien plus, nous les avons enjolivés en leur donnant des cuirasses et des casques beaucoup plus élégants que ceux qu’ils portaient autrefois; aussi rien n’est beau comme un régiment de cette arme. Mais ne nous en vantons pas trop haut, quelque réformateur rêve peut-être de remplacer leur armure de fer par des brandebourgs et leurs épaulettes par des galons. Et pourtant l’épaulette, surtout dans la cavalerie, a son utilité en campagne. J’ai entendu raconter par un officier, aujourd’hui colonel de dragons, que la veille de la bataille de Solférino, l’un de ses camarades aux chasseurs d’Afrique, le lieutenant Jouve, eut l’épaule fendue d’un coup de tranchant par un hussard hongrois. Un cuirassier, un dragon ou un lancier en aurait été quitte pour une contusion : lui y perdit la vie.

Il en est absolument de même pour la crinière des casques de cuirassiers ; quelques personnes se figurent que c’est un vain ornement, comme le chignon des petites dames. Non, c’est la meilleure défense contre un coup de sabre sur la nuque.

C’est Détaillé qui me l’a dit, — et je dois le croire, — son admirable Bonaparte en Égypte ne fut pas accueilli du public aussi bien qu’il l’espérait. Je ne veux pas médire du public, parce que je lui parle et que je l’aime, mais il a souvent des caprices. Cette page est l’une des plus réussies du maître.

Jamais il n’a poussé. la curiosité historique plus loin. Je pourrais dire de son Bonaparte comme on a dit du Napoléon de Meissonier en i8i4j qu’il est le vrai Bonaparte de la République. Son Kléber est aussi magnifique; de plus il a réuni dans l’état-major des portraits de généraux aimés. En arrière, entre le général en chef et Kléber, c’est le officier d’ordonnance (cuirassiers)

général Dumas, le père et le grand-père des

deux Alexandres. De l’autre côté, à droite de Bonaparte, Desaix et le plus jeune des Caffarelli. Au milieu, au second rang, Bessières, commandant des guides; puis en chapeaux ronds, les savants Monge et Berthollet. Tout cela tourne merveilleusement sur un lointain brillant de la poussière lumineuse du désert. L’attitude des soldats offrant les étendards est des plus justes ; enfin je ne sais rien de plus orientalement pittoresque que le groupe des mameluks, des esclaves et des femmes, gardé par un peloton du régiment

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