‹ En campagneChapitre 10 sur 20 · H. YERNET, PROTAIS, B.-BELLECOUR, DUPRAY, JEANNIOT, MOROT, ETC., ETC · texte numérisé non relu

H. YERNET, PROTAIS, B.-BELLECOUR, DUPRAY, JEANNIOT, MOROT, ETC., ETC

Malgré ses mirifiques polichinelles, ses admirables liseurs, fumeurs, joueurs d’écliecs et de boules, Meissonier est avant tout un peintre militaire. Dans son œuvre considérable, ce sont les pages militaires qui prennent le premier rang, et, parmi celles-ci, les plus magnifiques, certainement, touchent à l’histoire des armées de la République et de l’Empire.

La figure du grand soldat moderne, de Napoléon, a particulièrement sollicité son génie. Cela était presque fatal; tout grand artiste est patriote, et quel conquérant a plus haussé que le premier empereur le renom de la patrie. Sous son règne la France ne connaissait plus de frontières, ce fut même ce qui la perdit. Mais la peinture, comme la poésie, ne doit voir dans le grand homme que ses côtés gigantesques et laisser à l’histoire la tâche d’amoindrir, au profit de nos ennemis, la personne et le caractère du grand Français.

Je ne crois pas qu’un portrait de Napoléon, seul, dans son cabinet, ait jamais tenté Meissonier; je me figure donc que l’homme politique, le législateur et le souverain lui ont échappé, qu il ne voit et ne veut voir que le grand capitaine, toujours à cheval, passant des revues, conduisant les batailles, entouré de ses maréchaux, de ses aides de camp, de ses colonels et de ses régiments. Ce Napoléon-là, c’est le Napoléon du peuple, qu’il faut distinguer du Napoléon en costume d’empereur romain appuyé d’une main sur le globe terrestre et de l’autre menaçant de son sceptre l’humanité tout entière.

Le Napoléon populaire, personne ne l'a mieux peint que Meissonier, mais jamais le peuple n’a pu regarder à loisir ni posséder des reproductions des chefs-d’œuvre du maître. L’unique gravure de 1 8 1 4 , — que nous reproduisons en fac-similé, au milieu de cette livraison, — tirée pour un petit nombre très défini de souscripteurs, se vend mille francs, et c’est la première fois que tout le monde pourra se l’offrir et la considérer à loisir. Or un poète l’a dit : La popularité c’est la gloire en gros sous , et c’est dans une nouvelle couche de gloire, s’il est permis de se servir de cette image, que En campagne fait entrer notre grand artiste.

Comme premier spécimen de l’Empereur se présentant devant son armée, le Napoléon et son étatmajor, placé en tête de cette livraison, mérite d’être regardé avec une scrupuleuse attention. C’est toute la société militaire, vers 1810, que Meissonier a ressuscitée. Le premier parmi nos artistes, il a repris

l’exactitude dans l’uniforme, qui s’était perdue sous les pinceaux faciles d’Horace Vernet et de ses contemporains. On en était arrivé à vêtir les maréchaux Davout, JNey, Marmont, comme Saint- Arnaud et Magnan. Meissonier, dans une longue série de tableaux, après avoir restitué aux soldats de la République leurs véritables physionomies, rendit aux généraux et aux plus illustres d’entre eux leur figure réelle. Ce type militaire français uniforme et convenu d’un bel homme à moustaches, que le règlement et l’ordonnance ont encore plus fait que la guerre, n’a certainement commencé à exister qu’après i83o. La première République, dont l’empreinte fut très profonde, avait laissé subsister le citoyen sous l’uniforme. D’ailleurs le maître, le roi des rois, le grand homme, ne portait ni barbe ni moustache, il était rasé comme un bourgeois de 1787. La moustache était l’ornement du soldat, du cavalier, et surtout du hussard.

Longtemps les vieux de la vieille, les grenadiers à cheval eurent la lèvre supérieure rasée. De plus, à partir d’un certain grade, chacun se coiffait et s’habillait comme il l’entendait. Là-dessus l’Empereur laissait carte blanche à ses lieutenants. Il 11’y eut point que Murat, d’Hautpoul, Lasalle et Pajol qui se costumèrent à leur guise; la vieille mode républicaine de couper son habit le plus avantageusement, pour faire valoir les lignes de son corps, ne tomba jamais en désuétude. La petite redingote grise servit d’exemple, sinon de modèle, à bien des pardessus noirs, bruns, verts, galonnés, unis, fourrés. Dès qu’011 était quelqu’un, on avait le droit d oublier le règlement. C’est ainsi que les maréchaux, les colonels généraux, les premiers inspecteurs des armes spéciales ne voulurent jamais porter de galons d’or au chapeau d’uniforme. Seule la plume blanche, insigne de leur position, les distinguait de l’Empereur et de ses officiers. La coquetterie militaire s’ingénia dans des négligences particulières et personnelles. La cravate, le col de chemise, le port de la ceinture, l’ampleur de la culotte et la façon de la botte étaient aussi l’objet de combinaisons privées. Pour l’avoir étudié avec soin sur les estampes et les tableaux du temps, nous pouvons affirmer que les dix-huit maréchaux de 1804 n’ont jamais eu exactement la même tenue, tandis qu’aujourd’hui les vingt commandants de corps d’armée portent tous la tunique, le chapeau, la botte réglementaires, sortant probablement de

chez les mêmes faiseurs en vogue.

MEIS SONIER.

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