SALUT AUX BLESSÉS
Le lieutenant-colonel avait été mortellement atteint dès le début de l’affaire. Nous empruntons ces détails précis à la Revue de cavalerie, car le pregiment de cuirassiers n’a malheureusement pas publié son historique comme le 2°, le 7e et le 8e. Le colonel Waternau eut son cheval tué par unbiscaïen; lui-même piqua une tête dans une mare et failli t se noyer dans l’eau bourbeuse . C’était véritablement peu de chance, sous une grêle de projectiles, de mourir noyé. Son ordonnance eut beaucoup de peine à le tirer de ce mauvais pas. Aussitôt un maréchal des logis chef, M. Ansart, le relève et lui amène une autre monture. C’est autour du colonel que se rallient alors les derniers arrivants, et c’est aux cris de « Vive le colonel ! » que tous essayent, mais inutilement, de s’ouvrir un passage. Quelques officiers et une certaine quantité d’hommes peuvent s’échapper. Le reste est prisonnier de guerre. Le 9° cuirassiers avait eu 3 officiers tués (le lieutenantcolonel Archambault de Beaune, le capitaine Noël, le lieutenant Mateille) et 6 blessés (les capitaines Sénepart et de Finance, le lieutenant de Bizemont, les sous-lieutenants Tardieu et de Villers et le médecin-major Cogit). Il y a eu
SOUS-OFFICIER DE GUIDES, PORTE-FANION 1 i l • ' 11 1
pendant la derniere guerre des charges plus meurtrières, il n’y en a pas eu de plus malheureuse. Le général Lartigue, qui l’ordonna au général Michel pour dégager notre aile droite, n’avait probablement que de la cavalerie sous la main, et en voyant partir les cuirassiers, il leur cria : « Allez, mes enfants, comme à Waterloo! » C’était encore plus une prédiction qu’un encouragement.
Détaillé a saisi pour son tableau le moment où le régiment lancé à fond de train arrive sur la barricade.
Le lieutenant commandant l’avant- garde fait sonner halte-là par son trompette; mais le 9e tout entier suit sa mauvaise fortune; on aperçoit le colonel au second plan; presque à côté de lui est le lieutenant d’état-major qui fait son stage au régiment, et au troisième plan le commandant Pimont de Cécire de Honnaville, le sabre brisé, amène le gros du régiment. J’ai là sous les yeux l’Annuaire de 1870 que je tenais au courant : les deux pages consacrées au 90 cuirassiers sont criblées de coups de crayon avec les mentions : disparu! prisonnier! Cela fend le cœur. Trois jours après, à Châlons, les cuirassiers survivants du 9e furent versés dans le 8e et le premier de ces régiments vint se refaire à Versailles d’où il
fut envoyé plus tard à l’armée de la Loire. Le beau tableau de Détaillé, popularisé par la gravure, a porté au loin la gloire des cuirassiers du g\
Faut-il une bien longue légende pour expliquer cette bande de coiffures de fantassins et les quatre fusils à pierre, à piston, Chassepot et Gras qui l’accompagnent? Non. C’est pourtant l’histoire de notre patrie — et de l’histoire ancienne — puisqu’on parle de donner à notre infanterie le casque et le fusil à répétition. Quand on songe que de 1770 à 1842 toutes les guerres — et il y en eut beaucoup, sans compter celles de la République et de l’Empire — se firent avec le fusil à pierre, et que depuis quarante-huit ans ce sera la quatrième fois que l’on change l’armement général de l’Europe, 011 se demande si l’on ne doit pas comparer la science à Saturne qui dévorait ses enfants. En même temps que les réformateurs sociaux viennent parler aux hommes d’égalité sociale, de bien-être général, de fraternité universelle, de solidarité humaine, le génie humain invente des moyens plus perfectionnés, plus radicaux, de faire la guerre. On construit des canons qui portent la mort à huit mille mètres, des fusils qui tirent vingtcinq balles à la minute et qui vont aussi très loin quoicpie beaucoup moins loin. Puis, par une douce ironie, on se dit que les habits et les coiffures des soldats les blessent, qu’ils ne doivent pas être gênés aux entournures pour aller manier des instruments aussi délicats, et l’on 11e s’aperçoit pas que l’on fait la critique la plus désobligeante de l’esprit militaire, en supprimant les panaches et en mettant les combattants tellement loin les uns des autres qu’ils n’auront plus de motifs de se détester puisqu’ils n’auront plus l’occasion de se voir. Un praticien militaire, dont les idées ont une haute portée philosophique, a dit cpie plus les engins de guerre seront terribles, moins la guerre sera cruelle. Je le crois assez, 011 n’osera plus la faire.
Voilà les considérations qu’inspirent les quatre fusils de Détaillé et l’idée du cinquième qu’on fabrique en ce moment.
Ce Vieux Mobilisé du camp de Conlie est un ancien braconnier. C’est l’opinion de Détaillé qui l’a dessiné et qui, à coup sur, sait à quoi s’en tenir, mais cei’tainement c’est un bon soldat, car il porte une médaille sur sa vareuse. Sa philosophie de fumeur, le soin bien compris qu’il a donné à l’installation de son fourniment, sont des garanties de sa solidité.
Le Maréchal des logis de Guides , porte-fanion du général commandant en chef la garde impériale, est aussi un vaillant soldat; j’en dirai autant du Lignard de Tunisie. Avec \ Officier de chasseurs à cheval de la fin de la Restauration, on peut parcourir la gamme des types successifs de notre armée. En 182g, l’armée, retrempée parla campagne de 1823, en Espagne, avait repris une portion de sa force de cohésion du temps du premier Empire. Les
anciens officiers et soldats étaient rentrés pour rapporter les bons principes, on commençait à reconnaître que les traditions des vainqueurs de l’Europe entière étaient les bonnes, les vraies. Lorsque la Révolution de i83o arriva, le Gouvernement de Juillet avait la voie ouverte, et la fit plus large encore
pour les lieutenants de Napoléon Ier. Ils redevinrent les maîtres. Nos régiments furent superbes, bien habillés, bien disciplinés. Notre cavalerie fut magnifique, notre artillerie très soignée.
L’armée était l’orgueil de la Nation, les gouvernants la montraient avec complaisance à l’Europe, qui nous l’enviait. Le second Empire s’en servit heureusement sur les champs de bataille de Crimée et d’Italie, où elle vainquit des armées aussi solides qu’elle. Malheureusement, tandis que notre vanité nationale trouvait des satisfactions, l’Allemagne, qui nous guettait depuis 1 8 1 5, travaillait en silence, et, n’espérant pas nous dépasser en bravoure, s’outillait de la façon la plus redoutable. De plus, l’habitude de voir de belles troupes monter la garde à la porte des palais, faisait oublier à la foule leurs nobles travaux, les victoires qu’elles avaient remportées, et l’on s’habitua à les peu considérer. La légende des bataillons tout armés sortant du sol de la patrie prit pied, et la guerre fatale nous trouva avec une armée admirable mais trop faible par le nombre. Les légions levées «à la hâte eurent leur jour malgré leur réelle bonne volonté, elles ne purent qu’élargir l’insuffisance de notre armée budgétaire.
Alors nous avons eu recours à la nation armée. Nous attendons d’elle beaucoup; nous vivons dans l’espérance qu’elle tiendra toutes ses promesses.
Le Troupier de 1876 qui suit est le trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle armée. Il a encore une partie de la forme extérieure du soldat des troupes de sélection; il a déjà l’incorrection des bandes nombreuses que ne contient pas une longue discipline. Nous ne pouvons plus avoir ces magnifiques régiments d’autrefois.
L’ Officier casseur , au bonnet de police sur l’oreille, qu’a dessiné Détaillé dans un coin de page n’est plus qu’un souvenir. Aujourd’hui l’officier infanterie de ligne, 1875
studieux le remplace. La défaite a changé nos
habitudes et nos mœurs militaires ; si elle a modifié dans la même proportion le caractère de la nation française, c’est tant mieux.
Nous répéterons à propos du Bonaparte en Italie ce que nous avons dit pour le Bonaparte en Égypte. La même verve éclate dans ce beau tableau où abondent les types des deux armées fran-
çaise et autrichienne. Autour du général heureux se groupent tous les généraux, adjudants généraux, colonels, qui l'escorteront dans son incroyable fortune. Devant lui défilent des soldats vaincus auxquels, pendant vingt années, il apprendra l’art de la guerre et qui profiteront de ses leçons pour le précipiter des sommets où il va s’élever.
Quel étonnant et magnifique roman que la vie de Bonaparte ! La gloire immortelle du général masque toutes les fautes de l’homme politique ; elle rachète tous les malheurs, tous les désastres et tous les deuils de la patrie. Bonaparte premier consul, chef d’armée, défie encore — bronze humain — toutes les sévérités de l’histoire, toutes les colères du pamphlet.
On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps , L’humble toit dans soixante ans Ne redira pas d’autre histoire,
a dit Béranger, poète plus patriote et plus
courtisan de la victoire qu’ami véritable de la liberté. Ces vers ont été répétés des millions de fois sur tous les tons, ironiquement ou avec chauvinisme, par les détracteurs et les séides du grand capitaine; ils sont restés et ils resteront pourtant dans le souvenir de tous les Français. C’est que la France, essentiellement démocratique, aime par-dessus tout la gloire, ce patrimoine de tous, qui est le bien du plus humble autant que du plus puissant. Nos goûts, nos mœurs, nos sentiments, nos instincts, nos croyances ont changé ; nous avons successivement brûlé toutes les idoles que nous avions adorées, mais le nom de Bonaparte survivra à toutes, surtout le nom de Bonaparte général en chef de l’armée d’Italie.
Lorsqu'on i8/j.o ses cendres furent rapportées en France, c’était surtout pour célébrer le vainqueur de l’étranger que tonna le canon des Invalides. Et aujourd’hui, si son nom revient encore sous notre plume et sur les lèvres de tous, c’est que nous ne pouvons pas nous ôter de l’idée qu’un homme de son génie nous a manqué en 1870, et que les amertumes de la défaite doublent l’enivrement des souvenirs de la victoire. Rappelons-nous donc sans cesse que nous avons été les vainqueurs du monde et qu’il est nécessaire à la civilisation que nous le redevenions.
Un roi de Prusse a dit que s’il était le l'oi de France, 011 ne tirerait pas en Europe un coup de canon sans sa permission. Le grand Frédéric avait raison : une nation qui a dans