EN VEDETTE
pigny. Le général Trochu, dont la popularité surnaturelle subissait déjà une réaction, les fît promener dans les rues. Tout le monde les vit et, Dieu me pardonne! je crois que quelques-uns les virent deux fois. Eh bien, cela réconfortait le cœur; on se laissait volontiers tromper par lillusion de la victoire. Je me souviens que, pendant l’une des journées de la fin de novembre et du commencement de
décembre, en quête de nouvelles, je passais avec un ami dans un cabriolet sur la place de l’Hôtel-de- Ville. Un monsieur qui sortait des bureaux, montant sur le marchepied de la voiture, nous dit, en
m’appelant par mon nom : a C’est une victoire ! une grande victoire! Ducrot passe! » Mon ami et moi nous embrassâmes ce personnage, que nous ne connaissions pas. Nous, nous étions sincères, mais j’ai toujours soupçonné l’inconnu d’être un mauvais plaisant qui avait fait le pari de se faire embrasser par la première personne venue passant sur ia place. Ah! on n’était pas difficile alors sur le choix des choses gaies.
M. le général Trochu, après avoir fait promener les soldats ennemis prisonniers, eut la victorieuse idée de faire voir Paris aux officiers dans le même cas. Il voulait leur donner, disait-il, le spectacle d’une ville habitée par des citoyens libres, défendant son . honneur et son indépendance. En même temps, il était probablement bien aise de leur montrer que la ville frivole entre toutes supportait assez gaillardement les souffrances et les privations. On mena nos hôtes involontaires dîner chez Brébant. Un citoyen libre, moins policé que le général Trochu, les reconnut et les apostropha d’une vigoureuse façon. Le lendemain, un cartel d échangé ramenait 1 officiel interpellé et ses camarades au camp allemand.
A l’ambulance du Conservatoire on soigna un officier allemand blessé: il se conduisit fort bien, fut poli et reconnaissant. Il fit un jour une remarque que j’ai notée comme très originale : « Vous ne savez pas, disait-il, combien les proclamations des généraux français nous sont utiles ; nous n avons qu’à les faire lire à nos soldats pour leur démontrer que nous sommes toujours plus nombreux que vous sur les champs de bataille. Sans cela ils ne marcheraient pas avec tant d’assurance. »
La Charge du cf cuirassiers dans le village de Morsbronn est la fin de l’un des épisodes les plus terribles de la bataille de Reichshoffen. Lancé à la suite du 8L- cuirassiers avec lequel il formait la brigade Michel, le 9e chargea sur un espace de 800 mètres, à gauche du village de Gunstett garni de formidables batteries et en face de nombreux tirailleurs allemands. Les pertes du régiment étaient déjà considérables, lorsque ses débris pénétrèrent dans la grande rue de Morsbronn, dont toutes les maisons étaient bordées de fusiliers prussiens. Chaque fenêtre vomissait la mort, et pour comble de malheur la route était coupée par une forte barricade de longs chariots alsaciens engerbés les uns dans les autres.
OFFICIER DE CHASSEURS. 182g
MORSBRONN, JOURNÉE DE REICHSIIOFFEN, 6 AOUT 1870
Typographie A. Lahure.