‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 102 sur 184 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

propriera-t-il jamais ce frêle marchepied? nous deman- ‘dions-nous. Nous engloutira-t-il un jour dans sa màchoire insatiable, comme la baleine fit de Jonas? Sans ‘rêve et sans relâche dans la tempête, elle mugissait, hurlait, gémssait, semblable à une légion de démons, si bien que, dans ce vacarme, on avait peine à distinguer le bruit des arbres déracinés et le craquement des solides chênes verts. Néanmoins, pendant cette épouvantable nuit, mon hôte se tenait à côté de sa jelic femme, près de la grande cheminée, aussi calme que si nous eussions été à l'abri derrière une montagne; il discourait des orages, des naufrages et des terribles épisodes dont cette côte désolée a été le théâtre, avec un calme qui me faisait palpiter d'horreur.

Dans l'après-midi, en parcourant cette plage, en voyant tant de débris, qui sont les pierres tombales des navires perdus, j'essayai de calculer le nombre de ceux qui avaient laissé leurs membres desséchés sur la plage d'Hatteras, depuis le temps où les navires de sir Walter Raleiïgh avaient mouillé au-dessus du cap, et il résulta de mes supputations-qu’une ligne non interrompue de bateaux, épave sur épave, couvrirait la plage, sur des milles et des milles de long. On aurait pu construire des centaines de milles de murailles avec les débris recueillis sur la côte; les habitants de ces parages auraient été enrichis par le profit d - tant de cargaisons.

Pendant cette terrible nuit, tandis que le canot était remisé en sûreté dans les joncs des marais du cap, et que son propriétaire se chauffait au bon feu du jeune astronome, dans la passe, à moins de vingt milles de nous,

sur les dangereux bas-fonds d’Ocracoke, les passagers du yacht Julia étaient en danger imminent de sombrer dans le Sound. Le brave bateau tint bon; sa force de résistance était grandement augmentée par lout le lest de fer que l’on avait pu attacher à son câble. Les lames passaient à tout instant par-dessus le bord, au point que pas un homme ne pouvait risquer la tête par les écoutilles. Puis, comme le bateau roulait sur les vagues, le grand panneau céda sous le poids de l’eau, qui envahit l’étroit espace occupé par la petite bande d'amis. Pour un moment, le péril fut menaçant, car le navire chassait sur son ancre, et, en se rapprochant de la côte, il donna un violent coup de talon. Toute espérance de revenir jusqu’à Newbern sembla être perdue, quand le changement de la marée renvoya le yacht dans des eaux plus profondes où il put étaler le coup de vent.

Avant le matin, le vent avait changé, et à neuf heures je m'acheminai vers le cap; le mardi, je m'embarquai pour la passe Hatteras, que j'atteignis un peu après midi. Avant d'essayer de traverser cette porte dangereuse de l'Océan, je longeai la côte de très-près, et je m'arrêtai un moment pour reconnaître les dunes de sable de la rive opposée, à un mille au large, lesquelles devaient me servir de repères dans la passe. Combien de fois, pendant mes insomnies, n’avais-je pas pensé aux dangers de cette passe redoutée et de mauvais présage! Elle avait déjà bien tourmenté mon imagination. Maintenant, j'y étais!

À ma droite s’étendait le grand Sound; à ma .— la plage étroite de l’île, et à travers la passe ouverte,

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