‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 103 sur 184 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

émergeait et mugissait le vieil Océan, qui, maintenant sous un ciel de plomb, semblait me gronder et me dire : « Attends, mon petit, que les vagues de la passe te jettent dans mes serres, et je t’ajouterai à mes autres victimes pour te punir de ta témérité. »

Après avoir étudié le courant, je ne lui trouvai pas trop mauvaise apparence; quoique un fort jusant se précipitât à la mer, je pensai que si je traversais tout de suite, avant que la brise fraîchit, il n’y avait pas de risques trop désagréables à courir. J'attachai soigneusement la toile du bateau autour de ma taille, et je passai une sérieuse inspection des rames et des tolets. Puis, me promettant de réserver mes forces pour toutes les éventualités qui pourraient bientôt se produire, je me lançai d’une allure résolue dans la passe Hatteras. Il n’y avait aucun secours à espérer avant d'être arrivé à Styron, à deux milles de la grande terre, tandis que la côte de laquelle je me rapprochais était inhabitée, sur une distance de presque seize milles, jusqu’à un village situé à son extrémité sud, près de la passe Ocracoke.

En entrant dans les remous, je pensai aux requins, qui, au dire des pêcheurs d’'Hatteras, venaient bien souvent s’en prendre à leurs rames, et les mettre en pièces ; et je me demandais en même temps si mes avirons, blancs et brillants dans l’eau, auraient la même puissance d'attraction que les hameçons argentés exercent sur les maquereaux. Ces aimables souvenirs me causaient une sensation particulière, qui m'envahissait malgré moi; mais, pour me rassurer, j'essayai de me persuader que les requins avaient suivi les maquereaux

dans les eaux plus profondes, où ceux-ci se garent du froid.

Le canot traversa d'abord le fort du jusant et entra dans des eaux où, venant du côté opposé, la marée prit le canot par le travers. J'arrivais à la jonction des deux courants, lorsqu'une rafale vint à souffler par l'ouverture de la côte, et quoiqu'elle ne fût pas très-violente, elle produisit cependant une grande agitation dans les . flots. La périlleuse expérience que j'avais faite à la passe Watchapreague m'avait enseigné que dans une mer pareille, on doit ramer avec toute sa force, et qu’une augmentation momentanée de vitesse pouvait donner une plus grande légèreté au canot; soumis à ce traitement, il bondissait d'une vague irrégulière à une autre, avec une sûreté qui calma mon anxiété. Le danger semblant diminuer, je lançai un regard furtif, par-dessus mon épaule, vers les dunes basses du rivage, afin de savoir à quelle distance la marée n'avait entraîné dans la passe. Sous le vent, l'écume des flots me révéla la présence d’un bas-fond, et me força à ramer vigoureusement afin de rentrer dans le Sound et de n'être pas jeté sur les brisants. Ce danger était à peine passé, lorsque tout à coup les flots qui m’entouraient entrèrent en ébullition ; de petites vagues s'entr'ouvraient et se refermaient en clapotant. En même temps, de grandes créatures s’élevaient du fond de l'eau à plusieurs pieds en l'air, et retombaient lourdement dans la mer. Ma mince petite barque roulait et tanguait à l'aventure, lorsque ces animaux apparaissaient et disparaissaient en s’élançant du sein des vagues, plongeant sous le bateau et réappa-

Page 1