‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 120 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

me doive pour remettre tous ces gens-là dans la voie droite. » Il termina en faisant un sermon à M. Hall sur son extrême tempérance, car ses recherches dans toutes les directions ne lui avaient fait trouver que des bouteilles pleines du vide le plus désolant.

Alors il se laissa choir dans le milieu du lit, en me serrant près du mur; le pauvre Hall, qui avait le devant du lit, passa la nuit à s’ingénier de corps et d'esprit à garder sa place; car lorsque S. M. la loi manœuvrait des bras et des jambes, elle jetait d’un côté le voyageur contre le mur, et de l’autre elle précipitait par terre M. Hall. C’est ainsi que je passai ma première nuit dans le grand marais du Waccamaw.

Le cuisinier noir nous donna un premier déjeuner, composé de lard, de pommes de terre et de pain de maïs. Le squire regardait toujours autour de lui pour trouver la bouteille, mais cette fois encore sans succès. Il m'’aida à emporter mon canot, le long des sentiers détrempés du sombre marais, jusqu’auprès d’un train de bois, puis, après m'avoir serré affectaeñsement la main, il me dit : « Mon cher B..., j'aurai bien peur pour vous tant que vous n'aurez pas passé ces affreuses sorcières. Prenez garde à votre petit bateau, ou, il vous arrivera malheur! »

Poussé par la pagaïe, le canot semblait voler à travers la forêt dont les arbres élevaient hors de l’eau leurs branches drapées de mousse. Les orfraies ne cessaient pas de crier; la voix plaintive de cet oiseau des ténèbres résonnait dans l'épaisseur des bois, et elle continu à se faire entendre à diverses reprises pendant toute la jour-

née. Il me semblait que j'avais laissé le monde réel derrière moi, et que j'étais entré dans une région sans terre, composée de ciel, d'arbres et d'eau. « Prenez garde aux raccourcis, il y a des gens qui sont morts dans de tels parages, m'avait dit Hall avant mon départ; les crackers et les bûcherons sont les seuls qui les connaissent. Les raccourcis tournent et retournent sur euxmêmes, courant nord et sud, est et ouest, comme s'ils voulaient entrer en lutte avec tous les points du compas. »

Après avoir dépassé un coude, je pouvais lancer un bâton à travers les arbres dans le chenal que le canot, en suivant sa roule, venait de laisser à un quart de mille derrière lui. La perspective du sort qui m'’attendait dans celte région inondée, si mon fragile bateau dans sa course rapide jusqu’à la mer venait à être crevé par un chicot, était des moins agréables pour ne rien dire de plus. Où aller pour le réparer? Grimper sur un arbre paraissait être en pareil cas ma seule ressource; mais avec quelle anxiété n’aurais-je pas attendu dans cette dangereuse position que quelque bûcheron passât dans son dug-out et vint à mon secours! Peut-être serais-je resté là jusqu'à ma dernière heure.

Certains sons frappèrent aiors mon oreille et me firent savo'r que je n'étais pas tout à fait seul dans ce marais désolé. Les écureuils gris faisaient du tapage au sommet des arbres ; les rouges-gorges, les grives brunes | et un gros pivert noir à tête rouge ct éclatante, me rappelaicnt Celui sans la volonté de qui il n’est pas un moineau qui puisse mourir.

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