CHAPITRE ONZIÈME
Hill que le grand ruisseau du Bull. Faire remonter au canot cet étroit cours d’eau pendant trois milles et demi jusqu’au Peedee, d'où il sort, était une sérieuse épreuve. Par moment, le canot ne pouvait pas faire plus d’une centaine de pieds en cinq minutes, et souvent mes forces semblaient m'abandonner; alors je saisissais des branches d'arbres secourables, que je tenais ferme pour empêcher le canot d'être entraîné par le courant, qui l'aurait jeté dans le Waccamaw.
À bout de force, je me disposais à chercher un refuge dans le marais, quand j'aperçus le large Waccamaw ; alors, avec de vigoureux coups de rames, le canot approcha lentement du puissant courant.-Un instant de plus, et il était emporté par cette rivière turbulente, fuyant à raison de dix milles à l'heure. Un appel bruyant m'accueillit au sortir du marais, où une bande de noirs, scieurs de planches, étaient à l'ouvrage. Ils armèrent leur bateau, un long dug-out de cyprès, et me suivirent. Leur patron, le maître du port de refuge dont j'approchais rapidement, avait pris place à l'arrière. Nous mîmes ensemble pied à terre devant l’ancienne maison qu'occupaient plusieurs années auparavant les membres de la riche et puissante aristocratie des planteurs de riz du Peedee; mais elle n’était plus actuellement que la demeure temporaire d'un homme du Nord, qui dirigeait le travail de ses quatre cents affranchis dans les marais des Carolines du Nord et du Sud.
Le canot venait d'entrer dans les domaines des planteurs de riz. Le long des rives plates du Peedee, on avait drainé des marais, où avant la guerre civile chaque pro-
priété produisait de quatre à cinq mille boisseaux * de riz par an, et les princes du riz étaient devenus plus puissants que ceux du coton, qui, auparavant, avait été proclamé roi. Les bonnes terres, là, rendaient cinquante-cinq boisseaux à l’acre, par le travail forcé de l'esclave ; aujourd'hui, les noirs affranchis ne peuvent obtenir du sol plus de vingt-cinq à trente boisseaux.
De belles et anciennes maisons bordaient la rivière, mais les familles avaient été si appauvries par les malheurs de la guerre, que je vis des dames distinguées, qui avaient été élevées dans des pensionnats d'Édimbourg, occupées à surveiller le travail des noirs dans les rizières. L’indomptable énergie que ces femmes déployaient dans leurs maisons, actuellement désolées, excita mon admiration.
Une légère et gracieuse apparition, enveloppée dans un vieux châle et montée sur un vieux cheval, courait autour de la plantation comme un feu follet.
« Le père de cette dame, me dit-on, était propriétaire de trois plantations d’une valeur de trois millions de dollars avant la guerre; sur l’une d'elles se trouve un moulin à riz qui a coûté trente mille dollars. La jeune dame que vous venez d'entrevoir lutte aujourd'hui contre la mauvaise fortune, et elle n'abandonne pas la partie. Si ce n'eût été la passion de nos femmes, la guerre civile n'eût pas duré six mois; elles ont poussé des milliers de jeunes gens à la bataille; mais maintenant qu'elles ont tout perdu, elles vont bravement au travail,
1 Trente-six litres au bcisseau.