‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 126 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

mais il nous est très-difficile d'empêcher les noirs de tuer nos volailles et nos animaux. Les politiciens, les carpelbaggers ont promis à chacun des amis qu'ils peuvent avoir quarante acres de terre et une mule pour leur vote. Ils disaient que le gouvernement du Nord allait les ieur donner; mais les pauvres diables n'ont jamais rien reçu, pas même un remerciment. Ils ont été bourrés de toutes sortes d'idées par les carpet-baggers, et je ne peux pas les blämer beaucoup de vouloir nous faire la loi. C’est la nature humaine, et c'est tout dire. Mais nous avons eu des temps durs à passer, nous autres pauvres gens des bois. On à pris nos enfants pour celte maudite guerre, pour les faire battre au lieu des nègres et à la place des hommes riches, propriétaires d'esclaves. Nous n'avons jamais compris pourquoi tout ce tapage; mais lorsque Jeff Davis fit une loi pour exempter du service tout maître de quinze nègres, alors

notre sang s’est échauffé, et nous avons dit à nos voi- sins : « Tout cela vise à faire en sorte que ce sera le « pauvre qui se battra pour la querelle du riche. » Enfin ils ont même mené mon fils à Chambers-Burg (Pennsylvanie), et ils l'ont fait tuer, pour qui? pour les riches propriétaires d'esclaves. Nos garçons se cachaient dans les marais, mais ils étaient bientôt pourchassés et envoyés de force à l’armée. Les nègres ont été la cause de notre ruine. Si un blanc a un procès devant un juge nègre, il doit lui donner tout ce qu'il peut, et encore il n’a qu’à se bien tenir. Maintenant, vous, gens du Nord, aimeriez-vous à avoir .: juge nègre qui ne sût ni lire, ni écrire, ni compter ses dix doigts? »

J'essayai de consoler le pauvre homme en l’assurant qu’en dehors des ennemis politiques de notre repos, les masses, dans le Nord, étaient honnêtement disposées pour le Sud, depuis que l'esclavage étuit aboli; je lui prédis encore que le m:l ne durerait pas longtemps avec la consolante perspective d’une administration nouvelle et le retrait des forces inconstitutionnelles qui dévoraient le Sud.

Les deux lits de la seule pièce de la cabane étaient occupés par la famille ; tandis que près du feu , sur le plancher, je dormais sur mes couvertures, avec un heading' (rouleau de chanvre filé dans la maison) pour oreiller, ies femmes me répétaient : « Laissez-moi vous donner encore un heading pour votre lit. »

Nous dûmes attendre jnsqu'au lendemain huit heures, que le brouillard eût disparu de la surface des marais. é

Ce fut à recommencer avec mon embarras de chaque jour. Comment faire pour indemniser un homme du Sud de la dépense que je lui occasionnais, lorsque je n'avais pas été, dans le vrai sens du mot, un hôte invité ?

Wilson Edge était assis près du feu, tandis que sa femme et ses enfants se préparaient à m'accompagner pour voir le canot de papier. « Monsieur Edge, dis-je en balbutiant, vous m'avez reçu aver une grande bonté, et j'ai coûté bien des peines à votre ‘ame en arrivant d'une façon si inattendue; vous m'obligeriez beaucoup si vous

1 Pour la tête.

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vouliez bien accepter quelque argent pour les ennuis dont j'ai été la cause, bien que l'argent ne puisse pas vous payer de votre si bonne hospitalité: répondez à mon désir, et vous me verrez partir content.» Le pauvre cracker baissa la tête, et passant lentement les doigts à travers ses cheveux noirs comme du charbon, il sembla un instant méditer une réponse, et alors, comme s'il eût représenté à lui seul le cœur généreux du Sud, il reprit d’un ton posé : « Étranger, j'ai connu des blancs assez nègres pour vendre l'hospitalité, mais je ne suis pas de ces gens-là. »

Je retrouvai le canot à la place où je l'avais laissé la veille, et bientôt je descendis la rivière, traversant une grande solitude d’une trentaine de milles jusqu’à la ville de Conwayborough. Les noirs se tordaient de rire en me voyant manier la pagaie à double pelle, lorsque je passai devant le débarcadère où le coton et les matériaux qu'emploie l'industrie de la marine élaient empilés, en attendant qu'ils fussent transbordés à neuf milles plus loin, à Pot-Bluff, où peuvent pénétrer les navires d'un tirant d'eau de douze pieds. Bien qu’à une distance encore assez grande de l'Océan, je commençai à ressentir les influences de la marée. A Pot-Bluff, le débarcadère et la confortable maison de son propriétaire, M. Dusenberry, offrait un agréable contraste avec la monotonie des forêts de pins. Cette homme d'affaires intelligent rendit charmant le court séjour que je fis chez lui.

Il faisait froidle mercredi20 janvier, pour cette latitude, car la glace se formait en couche légère dans les seaux

remplis d'eau. À vingt-deux milles en aval de Pot-Bluff, le ruisseau du Bull entre dans le Waccamaw, en venant de la rivière Peedee. C’est au confluent de ces deux cours d’eau que l’on trouve Tip-Top, qui est la première plantation de riz sur le Waccamaw. Ces deux rivières coulent presque parallèlement depuis Bull-Creek jusqu'à la baie Winyah, et débouchent tout près de George- .town. Des scieries mécaniques et des plantations de riz remplacent les forêts à partir de quelques milles audessous du Tip-Top, jusque dans le voisinage de Georgetown.

M. M. L. Blakely, de New-York, qui est à la tête d'une des scieries les plus importantes du Sud, a établi ses quartiers à Bates-Hill sur le Peedee. Il. m'avait invité, par l'intermédiaire de la poste aux lettres, à aller lui faire une visite dans les régions de la Caroline du Sud, qui produisent le riz. Pour w’y rendre, je pris le chemin le plus court, c’est-à-dire celui du ruisseau du Bull, et je me trouvai en présence du plus fort des courants contraires. . Le jaune et vaseux torrent Peedee se précipitait à travers le Bull avec un tel volume d’eau, que je me demandai, en suivant son propre chenal jusqu’à la baie Winyah, s’il était possible qu'il envoyât autant d’eau dans son autre bras.

Grâce à d'énergiques efforts, j'arrivai au bout d'un mille et demi à un cours d'eau beaucoup plus étroit que le principal, et que l’on appelle en conséquence le petit ruisseau du Bull. Il vient aussi de la rivière Peedee, mais sa source est plus près de la plantation de Bates-

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