‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 134 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Les noirs se montrèrent pour moi bons et civils, comme ils le sont toujours lorsqu'on les traite bien; ils m’adressèrent du quai, des cris d'adieu inintelligibles, lorsque je descendis le canal jusqu'au ruisseau l’Alligator. Cette route m'emporta bientôt sur ses eaux salées jusqu’à la mer; car, ayant manqué une ouverture étroite jusqu’au marais appelé le Eye of the Needle” (passage que prennent les bateaux à vapeur), je me trouvai sur la mer calme, dont les pulsations se manifestaient en longues houles. Au sud, je voyais l’île basse du cap Roman, qui, semblable à un bouclier, protégeait le calme de la baie située en arrière de l’île. Les marais s’étendaient jusqu’à la grande terre, presque jusqu'au cap, tandis que sur les bords des prairies couvertes de roseaux, s'élevait, sur une île en dedans du cap, la tour du phare Roman. C'était la première fois que ma frêle embarcation flottait sur l'Océan. Je côtoyai la plage de ces terres basses, me dirigeant vers le phare, jusqu’à un ruisseau qui débouchait du marais, et j'y entrai. En passant d’un cours d’eau à un autre, je finis par me trouver à la brune dans la baie du Bull. Alors la mer déferlait et brisait sur la côte ; il me fallut la serrer de près, car les anciens ennemis de mon repos, les marsouins, étaient visibles et pêchaient en troupes nombreuses. Pour dérober le canot au contact dangereux des bancs d’huitres, je le dirigeai vers un chenal plus profond; mais les aimables marsouins donnèrent la chasse à mon bateau et le poussèrent encore sur les bancs d'huîtres aux coquilles coupantes. La nuit

1 Le chas de l'aiguille.

venait vite, et je n'avais pas de refuge plus rapproché que les hautes terres, route encore longue à travers des marais détrempés, qui étaient même encore recouverts par la marée.

Les eaux tourmentées du Sound, les bancs d’huîtres qui menaçaient d'ouvrir mon bateau, une côte que la prochaine marée pouvait submerger, tout semblait conspirer contre moi. Mais mon anxiété fut bientôt soulagée, et mon cœur se dilata lorsque la mâture &’une goëlette s’é'evant des marais, non loin des hautes terres, m’indiqua qu'un cours d’eau hospitalier n’était pas loin. Sa large embouchure s’ouvrit bientôt à ma vue d’une façon engageante, et je me dirigeai en hâte sur le beau navire qui était mouillé dans ces courants; sa parfaite élégance disait le plus clairement du monde : « Navire des États-Unis. » Un officier, debout sur le pont, observait ma manœuvre avec sa longue-vue; lorsque je passaiprès du navire, un matelot dit à ses camarades : « C’est le bateau de papier! J'étais à Norfolk en décembre dernier, quand il arriva dans la rivière Élisabeth. »

L'officier me héla gracieusement et m'offrit l'hospitalité du Caswell, goélette au service des ingénieurs hydrographes. Dans la plus jolie des cabines, l'intéressante conversation de M. Dennis, et de ses collaborateurs MM. Olgen et Bond, m'eut bientôt fait oublier les ennuis des trois derniers jours passés dans la vase ou dans les huttes des noirs. Quel contraste entre le dur plancher du bon noir Seba Gillings et la cabine si élégante où j'étais logé! Là, on avait mis à ma ‘disposition : serviettes fines, draps blanc de neige et eau filtrée.

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