‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 133 sur 184 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

c'est ainsi que vous pourrez voyager avec un cœur léger -et l'égalité de l'humeur. »

Quand, le lendemain matin, je réglai mes comptes avec le vieux Seba, il me raconta que par la culture du riz il obtenait « à peu près tout ce dont il avait besoin, excepté du rhum ». Le rhum était du poison pour lui, et aussi longtemps qu'il en avait entretenu une petite provision, il reconnut qu'il avait été souvent malade; ayant manqué d'argent pendant quelque temps, et de rhum par suite, il avoua que son état de santé était devenu excellent. Il était en effet un modèle de force et de développement musculaire. Tous les autres noirs avaient auprès de lui l'apparence de nains ; leurs cheveux étaient si courts, qu'on eût dit qu'ils étaient chauves.

Dès que le canot fut enlevé du magasin pour être mis à flot sur le canal, des créatures à moitié nues, à la peau d'ébène, arrivèrent de mon côté, comme un essaim. Aucune trace de sang blanc ne pouvait se découvrir en elles. Chacun essayait de mettre un doigt sur le bateau; on le regardait comme un fétiche, et je crois que s’il avait été dressé sur l’une de ses extrémités, ces pauvres gens lui auraient rendu leurs dévotions à la manière de l'Afrique. Les plus âgés seuls parlaient assez bien l'anglais pour se faire comprendre. Les jeunes bavardaient un idisme africain et portaient des amulettes au cou; ils étaient sur les limites de la barbarie, pour ne rien dire de plus. L'expérience que j'avais acquise parmi les noirs des autres contrées m'avait inspiré la croyance, malheureusement trop bien fondée, que dans plus d'un lieu du Sud le fétichisme africain

pourrait bien se réveiller et être pratiqué, si avant longtemps l'Église ne se donne pas la peine de veiller sérieusement sur ses missions intérieures.

Dans tous mes voyages dans le Sud, en dehors des villes, il ne m'a pas été donné de trouver un blanc éclairé se vouant à l’enseignement des nègres; partout cependant les pauvres noirs se rassemblent dans des baraques ou chapelles en bois grossièrement construites, pour écouter des prédicateurs de leur propre couleur. L'aveugle conduit l’aveugle. Quelques hommes de race nègre, ayant du sang blanc dans les veines, et qui ne sont pas plus nègres que blancs dans le vrai sens du mot, sont envoyés des colléges nègres du Sud pour faire des conférences aux congrégations du Nord sur les besoins de leur race. Ces hommes, qui sont depuis un quart jusqu’à trois quarts blancs, sont considérés, à cause de leur talent oratoire, comme le vrai type de la race noire par les gens du Nord, tandis qu’en réalité, entre le noir pur sang et le faux représentant de ses besoins, il y a autant de différence qu'il est possible d’en imaginer.

Un Irlandais, nouveau débarqué du vieux pays, écoutait un soir l’éloquence fascinante d’un mulâtre affranchi. Le brave Irlandais n'avait jamais vu de véritable noir. L'orateur disait : « Je ne suis qu'à moitié nègre; ma mère était une esclave, et mon père un planteur blanc. — Ah! dit l'Irlandais étonné et charmé par la parole du prédicateur, si vous n'êtes qu’à moitié nègre, qu'est-ce que ce serait si vous étiez complétement noir? »

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